Le Roi de la forêt - Christian Joosten - E-Book

Le Roi de la forêt E-Book

Christian Joosten

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Beschreibung

Quand, sur les hauteurs de Vresse-sur-Semois, on retrouve à l’aube le cadavre de la femme d’un flic, c’est inévitablement lui le suspect.
Quand un squelette vieux de trente ans refait surface, c’est toute une région qui sort de sa torpeur et se rappelle ses pires moments.
Quand les rumeurs désignent un coupable, c’est la vie d’un homme que l’on décortique et qu’on offre à la vindicte.
Pour se sauver, Guillaume Lavallée n’aura pas d’autre choix que de prouver son innocence.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Christian Joosten - Archiviste, photographe amateur et passionné de football américain, Christian Joosten offre ici une première aventure à Guillaume Lavallée, flic au passé hanté par ses fantômes.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Descriptif

La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e.r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de  Liège.

« Les drames d’aujourd’hui ne sont jamais que les malheurs d’hier, que le temps a transformés. »

Mo Malø, Qaanaaq

2006 – Jour 1

Je coupe le contact. Le ralenti du moteur s’éteint et la ventilation prend le relais pendant que je sors de la voiture. Debout, tenant encore la portière d’une main, je hume l’air frais de la nuit qui se mélange à l’odeur d’essence de la station-service. Un peu esseulée sur une route secondaire, faisant office de mirage pour les conducteurs avec ses lumières, elle compte deux pompes d’un modèle ancien, une structure installée voici quelques décennies, qui donnent à l’ensemble ce côté désuet des endroits reculés que la modernité et la standardisation ont tendance à gommer. Avec l’humidité, l’ancienne publicité peinte pour une marque de pneus transparaît sous la couche de peinture actuelle, comme un fantôme des temps passés qui ne veulent pas mourir. C’est un coin que je connais, que j’affectionne même, bien que je n’y passe pas régulièrement. La fraîcheur du dehors me fait tousser alors que, d’un geste, je referme la portière. Au-dessus de moi, un néon chevrote et attend le moment propice pour s’éteindre définitivement.

Je me retourne, me dirige vers le clapet du réservoir. Un haussement d’épaules, réajuster l’imperméable et retrouver ainsi un peu de chaleur. J’en profite pour nettoyer mes vêtements de la boue et de quelques restes de feuilles, qui y sont encore collés. Je n’ai pas idée de l’heure exacte, si on est toujours hier ou si un nouveau jour a débuté. Une branche craque au loin, un souffle de vent, l’écho d’une rivière agitée au détour d’un creux de vallée, tous ces bruits inaudibles en d’autres circonstances paraissent étranges la nuit venue… Ça sent la crudité, l’automne et sa noirceur qui reprend, jour après jour, possession des sous-bois, mange les contreforts des vallées, digère les massifs, les forêts, ne laisse plus qu’aux hommes les rudesses d’un hiver à venir.

Prendre le pistolet, enclencher le mécanisme de la pompe et entendre le flux d’essence qui s’écoule dans le réservoir à cadence régulière. Des chiffres qui défilent et ce léger tintement, telle une cloche, à chaque nouveau litre entamé. Les secondes s’égrènent, un sentiment de flottement, et puis le claquement sec du pistolet. Le plein est fait. J’hésite une seconde, comme pour me raccorder au moment présent, reprendre le rythme de ma vie.

Je pince mes lèvres pour les humidifier, renifle et exécute les gestes nécessaires pour tout remettre en place et rendre à la nuit ses bruits environnants. Reprendre le volant, ouvrir la portière. Je m’arrête net, les yeux droit devant. À dix mètres de moi, tête penchée vers quelques flaques boueuses issues des dernières pluies, un cerf majestueux, les bois massifs comme des mains tendues aux doigts écartés. Je fixe mon attention sur l’animal, qui finit par se relever et croiser mon regard. De son museau, sa respiration sort telle la fumée d’un dragon prêt à cracher et détruire son ennemi. Nous nous toisons l’espace d’un instant, puis il se détourne et traverse la route pour s’enfoncer dans les fourrés d’épineux. Au loin, l’écho des aboiements d’un chien. Aujourd’hui, c’est encore toi le roi de la forêt.

Les phares se rallument, le moteur vrombit. J’enlève le frein à main et accélère pour reprendre possession de la route, avance et dépasse sur le bas-côté un panneau usé laissé là, jaune aux lettres noires : « Bienvenue à Vresse-sur-Semois ».

2006 – Jour 9 + 4 heures

L’aube n’est pas encore tout à fait là. Un son strident, répété, celui d’un téléphone qui résonne dans l’appartement presque vide où il trône, sur le coin d’un meuble. Des murs aux reflets gris qu’éclairent de vieilles ampoules engoncées dans un lustre d’un autre âge, de style faussement rustique ; gage d’un certain chic de province pour des gens en mal d’antiquités. On a beau s’y attendre, le connaître et même s’imaginer l’anticiper, ce son me fait inéluctablement sursauter. Ce son qui brise d’un coup les premiers chants d’oiseaux du dehors. Une fois, deux fois l’appareil hurle son appel jusqu’au mouvement de la main, le saisissement du combiné. Des phrases courtes, un style télégraphique.

— Oui, j’ai coupé mon portable !… C’est bon, OK, j’arrive… Oui, je sais où est l’endroit. Rappelez-moi votre nom… D’autres sont déjà sur place ?… Non, non, ça va, je m’en charge.

Après avoir raccroché, je me regarde dans le miroir du salon, adossé sur le dessus de la cheminée comme un des ultimes reliquats de notre vie de couple. L’absence de Françoise a emporté les miettes de notre histoire commune. Je sais pourtant, en me regardant, que je n’aurais jamais pu lui pardonner. Une fois encore, je me suis endormi avec mes vêtements. Un vieux pantalon brun, un peu sale, que je cherche à repasser avec la paume de ma main, que je descends avec méthode le long de mes jambes, en suivant le pli, jusqu’à mes chaussettes, elles aussi d’hier. Pour un peu, je rirais de la caricature de flic que je suis devenu. Inspecteur Guillaume Lavallée, presque 55 ans et déjà une épave. Je me sens les aisselles, juste pour voir si je dois changer aussi de singlet ou si la chemise suffit. Demain, je ferai une lessive.

Dix minutes plus tard, l’air pas beaucoup plus frais mais le reflet plus net, je m’installe dans ma voiture, me dirige vers le nord, là où le collègue de service m’a demandé de me présenter. Une histoire de garde-chasse et d’un promeneur un peu trop matinal. En chemin, j’allume une cigarette, baisse la vitre et recrache la fumée par l’interstice. Les routes vides de circulation, les virages lents qui slaloment entre les bourgs de Vresse, les lieux-dits et les villages perdus de l’Ardenne. Plus loin, furtivement, ce ciel gris-bleu qui commence à se lacérer de rais orangés. Le monde dort toujours ou presque. Parfois, au détour d’un panorama encore plongé dans l’aube, on remarque des pointes de lumières. Les fermes, la traite, la tradition.

Et puis au sortir d’un énième tournant perdu dans la forêt, j’ai su que j’étais arrivé à la Barrière de Mointerne, à quelques encablures de la frontière française. Des gyrophares sur le bas-côté, une camionnette blanche à la ligne bleue reconnaissable, des hommes en uniforme dont un me faisant signe, au loin, de ralentir. Je m’approche, le policier reconnaît sans doute la voiture, la plaque d’immatriculation, pourtant aveuglé partiellement par les phares. Un geste m’incite à me garer à la suite des voitures officielles. En quelques pas, l’homme s’arrête à ma portière. Il est nerveux et surtout frigorifié.

— Bonjour, commissaire. Encore désolé mais j’ai essayé de vous joindre plusieurs fois. Comme vous étiez de garde, je pensais que vous alliez décrocher votre portable directement. J’ai entre-temps eu le commissaire Brissack pour qu’il vienne lui aussi. Il est en route et devrait bientôt arriver.

Je fais mine de sortir du véhicule, il ouvre ma portière. Il m’inspecte, voit mon état. Je me dis alors : « Je sais qu’il sait. »

— Vous êtes arrivé le premier ?

— Oui, enfin, après les deux autres qui ont découvert le corps…

— Pour votre première semaine parmi nous, on peut dire que vous commencez fort, lui dis-je en lui emboîtant le pas sur un chemin de terre.

Le long du combi, côté forêt, un type, probablement le promeneur dont il m’a parlé, regarde, hagard, un point de fuite quelconque tout en racontant son histoire pour les premières constatations. À quelques pas de là, le garde-chasse, nerveux, fume sa cigarette tout en sachant que son tour viendra. Je me faufile et évite les regards interrogateurs. Le fait d’être précédé par un homme en uniforme me donne une importance toute relative. Un bruit de moto en approche. Sans me retourner, je sais que c’est Brissack qui arrive. Il a été vite. Je décide de lui faire face, de l’attendre.

— Tu peux me faire un topo ?

Je fixe mon collègue en uniforme sans toutefois le regarder. Il hésite, cherche les mots par où commencer, respire, se lance.

— Le type, là, m’indique-t-il en montrant le combi, il campe sur l’autre versant, dans une dépendance de la ferme Léandreux. Il a son accord apparemment. Il remontait par le chemin, ici, pour continuer sa route. C’est un Allemand qui fait un truc style pèlerinage. Il ne parle pas bien français. L’autre, le garde-chasse, l’a croisé à la fourche plus bas, il vérifiait les chemins après cette histoire de braconniers dont on a parlé le jour de mon arrivée. Il y aurait eu des véhicules garés ces dernières nuits dans les parages. J’crois qu’il voulait les surprendre pour venir aussi tôt. En se dirigeant par ici, ils ont vu des traces du passage d’une harde de sangliers, ou un truc dans le genre… et tadam, un bras et partiellement un dos. Ils n’ont touché à rien et le garde-chasse a prévenu la police avec sa radio. Le reste, vous savez… Au fait, monsieur le juge d’instruction arrivera un peu plus tard ; un problème avec une voiture de service.

Brissack n’a pas interrompu le conteur bien qu’il n’ait pas entendu le début. Ce type ne s’intéresse pas aux histoires de découvertes de corps, jamais. Lui, c’est l’énigme qui le fait fonctionner ; les qui et les pourquoi… Le reste, c’est de la littérature.

On demande au nouveau de rester là et d’attendre la scientifique, et de veiller à bien prendre note des coordonnées des témoins. Brissack et moi, après nous être salués d’une poignée de main silencieuse, partons plus avant. Le ciel blafard du matin s’est installé à présent au-delà des sapins. Avec un chemin légèrement en pente descendante, les sons provenant de la route s’estompent assez vite, le bruit de nos pas prenant le dessus. De ma bouche s’échappent quelques volutes de vapeur et mon cerf me revient en tête, son regard. Brissack ne dit rien, mais je sens qu’il m’observe. Ses lèvres s’entrouvrent légèrement avant de se refermer. Une langue humidifie sa lèvre inférieure. Un silence.

— T’as l’air bien pour un mec qui n’est pas du matin, me lance-t-il.

Mais j’ai continué d’avancer, sans même le regarder.

Le lieu de la découverte a été marqué à grands coups de bandes plastiques ; on n’a pas eu trop de mal à le localiser, même en ces heures où l’ombre s’accroche aux écorces. Brissack le pointe du doigt au cas où je ne l’aurais pas aperçu. J’acquiesce en silence en hochant la tête.

— Quel champ de patates ! Saloperies de sangliers, c’est vraiment des laboureurs !

Sans trop s’approcher du corps, Brissack part à gauche et moi à droite, comme si on voulait encercler la dépouille. Il se dirige alors plus directement vers elle, car c’était une femme, pas jeune, plus très belle. J’ai tout de suite vu à son regard qu’il savait.

— Putain ! Reste là, c’est Françoise !

2006 – Jour 9 + 6 heures

J’ai pris la place du promeneur de tantôt, assis à l’arrière d’un véhicule de police. Je regarde la grille de séparation devant moi. Mes yeux glissent le long des portières… le plafond… les menottes laissées là par quelqu’un sur le siège du conducteur. La porte s’ouvre et Brissack me tend un café noir, fumant, dans son capuchon de Thermos.

— La scientifique commence son travail. Tu ne peux pas être là, tu sais bien.

— Je peux la voir ? C’est ma femme quand même… Faut que je la voie.

Mon ton est plaintif. Je quémande une faveur.

Brissack hésite entre code et amitié, souffle :

— En fait, je ne sais même pas pourquoi je te dis ça puisque c’est probablement moi qui conduirai l’enquête et que t’auras aucun mal à tout savoir.

Et comme par dépit, il termine par un « Allez, viens, mais déconne pas, tu ne devrais pas être là », sans doute pour se rassurer de ce qu’il vient de décider.

La portière de côté qui glisse et me libère, je quitte la chaleur relative du véhicule pour sentir d’emblée l’humidité de la forêt mâtinée d’un vent frais. Une jambe et puis l’autre sur le macadam, en bordure du bois. Se déplier, ouvrir ses poumons, accepter d’y retourner juste pour la revoir. Après quelques minutes, debout, appuyé contre un arbre, j’observe le ballet funéraire autour de ma femme. Flashs, mesures et pas mal de consignes. De temps en temps, les regards se dirigent vers moi et les gens parlent plus bas. Les opérations pour dégager le corps de la boue se font avec précaution, comme pour lui rendre un dernier hommage. Là-haut, par-dessus les cimes des conifères, les corbeaux croassent, c’est un jour gris en Ardenne.

Quand le médecin se détache du groupe et vient à la rencontre de Brissack, je sens bien que ma présence l’ennuie, c’est pourquoi je ne bouge pas, ne laisse rien transparaître, pas d’émotions.

— Le corps était probablement enterré mais pas de beaucoup. D’où les sangliers qui ont été attirés par l’odeur. On va devoir creuser un peu dans la terre. Avec les pluies et le travail des sangliers, on ne sait jamais qu’un élément matériel soit encore là. Je dirais…

Un silence et un nouveau regard vers moi. Un signe de tête de Brissack pour que continue la sorte de logorrhée.

— … étranglée, a priori non violée, mais bon, les examens le diront plus tard. Pour la date de la mort ? Je dirais comme ça, vu l’état et les conditions météo qu’on a eues, autour de deux semaines… peut-être un peu moins.

Brissack me dévisage. Je respire une fois, puis une deuxième.

— Elle s’est barrée de la maison il y a neuf jours, pour quelqu’un d’autre. Je ne sais pas qui, je ne savais pas où.

D’un geste, il congédie le toubib qui repart dans ses travaux, se plante violemment devant moi. Il est en colère et hurle :

— Tu te rends compte de la merde dans laquelle tu te trouves ?

Silence complet et regard vers moi. La main de Brissack est posée sur mon torse, il me plaque contre le tronc sur lequel je m’étais adossé.

— C’est ma vie.

Le pantin désarticulé qu’est devenue Françoise est décollé avec lenteur de la fange dans laquelle elle se trouve. L’équipe médicale la soulève délicatement, emportant dans le mouvement quelques marques de terre. Le vêtement humide, sale, résiste un peu et se soulève, laissant apparaître de la chair, un agglomérat de feuilles et d’insectes nécrophages. On la fait glisser vers le sac blanc, l’enferme dans un lent bruit de tirette, et du sac vers le brancard. Direction l’ambulance et la morgue, pour dissection et analyses. J’observe la scène, les acteurs sont presque muets ; à peine se murmurent-ils les consignes, inaudibles avec le déclenchement de l’appareil photo et le vent qui se lève encore un peu plus. Les branches, là-haut au-dessus de ma tête, s’entrechoquent et se balancent. On se veut respectueux du corps, parce que je suis là, parce que c’est elle.

Une fois le cadavre embarqué, la deuxième phase est entamée. Comme annoncé par le médecin, ils vont étendre leurs recherches en dégageant les rebords, à la recherche de potentiels indices. Ça devient de l’archéologie, on y va à la petite pelle et on sépare avec les doigts la boue du moindre élément. Je suis là, à regarder, à pressentir. Brissack aussi, et dans son regard, on sent venir la sanction. Il s’approche.

— Un journaliste est déjà là-haut. Tu ne bouges pas, c’est un ordre. Le chef descend de la route, alors tu te fais discret. Il va m’incendier quand il va te voir ici.

Au fond, c’est un sympa. Le médecin sort d’un amas terreux sa chaînette de poignet. Je la reconnais d’où je suis, un cadeau de nos jours heureux. À ma respiration, les autres pensent que je soupire, mais je déteste surtout cette humidité matinale.

Ça fait maintenant un bon vingt minutes que le trio de flics regarde la médecine légale travailler. À son arrivée, Gaston Herault, le chef du secteur et mon supérieur hiérarchique, avait le masque, les traits tirés. Brissack et lui ont tenu un « conseil de guerre » à mon sujet, un peu à l’écart. Quid de ma présence, l’état du corps, tout ça en me jaugeant du regard. La présomption de culpabilité était lisible dans l’attitude de Herault. Je n’ai jamais aimé ce type que je considère comme arrogant et qui ne cherche que la bonne publicité, pour poursuivre la carrière à laquelle il croit. Puis un signe de tête pour me dire de les rejoindre, et je décolle ma chaussure dans un bruit de succion et entame mon approche.

— Écoute-moi bien, Guillaume ! La femme d’un flic qui meurt, c’est du pain bénit pour les cafards de journalistes. Tu vas devoir te mettre en retrait, te faire oublier le temps qu’on vérifie ton emploi du temps. Tu connais la procédure. Brissack va te raccompagner chez toi. Je présume que t’acceptes qu’on regarde chez toi. Plus vite c’est fait, plus vite tu reviendras. C’est OK ?

— J’ai le choix ? Je sais que c’est la procédure, le parfait petit manuel. Je n’y suis pour rien, c’est ma femme…

— Ex ! Enfin, potentielle ex, d’après ce que je viens d’apprendre, me coupe Herault en montrant Brissack du menton. Mais bon, t’expliqueras ça plus tard. Tu comprends bien que tu ne serais pas le premier des poulets à flinguer son épouse avant de se suicider.

— Oui, mais je suis toujours là !

— Le courage n’a pas toujours été ton fort, tu le sais !

Silences. Brissack hésite à intervenir, cherche. Son regard passe de l’un à l’autre. Il connaît l’histoire. J’aurais dû être à la place de Herault, mais les amitiés au tennis et l’héroïsme paient, et il a été nommé. Ce jour-là, je n’avais rien fait, lui a tiré. J’ai eu des remerciements, il a eu la promotion.

— On peut peut-être discuter de tout ça dans les bureaux ? finit-il par déclarer, histoire de clore le combat de coqs.

Gaston et moi, on continue à se toiser gentiment, et puis je lâche un « t’as probablement raison » en guise de remerciement.

Et puis là, le pressentiment, l’instinct de flic. Précéder du regard l’instant précis de l’action. Dans la fosse creusée, l’étonnement d’un médecin, la main qui se lève, l’œil qui cherche et trouve son référent hiérarchique. « Docteur ! Docteur ? », insiste l’assistant dans un mouvement de recul… Tous, nous avançons, moi y compris, vers le trou. L’appareil photo crépite à nouveau, un « putain » vole sans vulgarité dans les murmures des conversations. On forme comme une haie d’honneur ; au fond du trou, un crâne apparaît. Brissack comprend, se retourne vers Gaston et moi. Du potentiel crime d’un mari jaloux, on glissait vers un double meurtre, le genre de truc d’un tueur en série, d’une série à l’américaine. Deux macchabées au pied d’un même arbre, ça fait un sacré cimetière de l’Ardenne…

2006 – Jour 11, midi et quelques

Je suis au poste, mais pas à mon bureau. Brissack a eu la gentillesse de me faire du café. En deux jours, ma tête est passée partout à la télé, dans les journaux. Je deviens une vedette internationale depuis que des Allemands et des Français se renseignent sur l’affaire. Mon appart a été fouillé, ma bagnole nettoyée, mon téléphone étudié… J’ai été mis au frigo. Le juge a accepté de me laisser en « liberté » mais j’ai demandé la faveur de rester pour quelques jours dans la cave, en cellule, chez nous. Rentrer chez moi ? Voir les gens se ruer vers moi pour me questionner ? Leur dire quoi ? Ne rien dire, se cacher, laisser le temps faire. C’est ainsi que mon père a toujours procédé.

J’ai d’abord dû contacter un avocat. J’avais pensé à un type sur Bouillon, arrêté un jour en état d’ivresse après je ne sais plus quelle soirée de bienfaisance d’un service-club local. Parce que je l’avais laissé conduire jusqu’à chez lui, il m’avait laissé sa carte. Même si je l’avais jetée depuis longtemps, je me souvenais quand même du nom. Il a refusé. Pas pour lui, pas son domaine, mais il m’a conseillé un type habitué des plateaux de télévision, qui connaît du monde, et qui plaide aussi. On s’est vus, je l’ai regardé proclamer mon innocence, mon abattement… quel acteur ! Et puis plus rien, « vous verrez ça avec mon assistante ».

Interrogé pour la ixième fois, j’ai été conduit dans la plus grande pièce du commissariat, celle des conférences mais qu’on utilise seulement quand c’est la fête au bureau. Assis en face de moi, Brissack remue sur sa chaise ne sachant comment s’installer ; à ses côtés, le flic « spécial », le chef en personne, qu’on nous a envoyé. Faut dire que deux morts dans une commune qui d’habitude colle des procès l’été aux kayakistes, ce n’est plus le même registre, la même catégorie. Un temps d’arrêt, l’invité démarre :

— Inspecteur Lavallée, c’est votre collègue Brissack qui s’occupera de cette affaire. J’ai été envoyé ici en observation. Vous n’êtes accusé de rien, mais nous devons encore vous interroger. On peut commencer ?

J’acquiesce.

Françoise ? Que dire ? On s’est aimés, mais ça fait bientôt dix ans qu’elle a sa vie, ses vacances, ses amies. J’ai mon boulot, mes collègues… On se connaissait depuis mon arrivée ici elle et moi ; je présume qu’on finit toujours par se lasser de tout. On a fait notre vie, dans la commune ou presque. Pas d’enfants, elle n’en voulait pas. Elle a bien travaillé un peu, mais elle s’est arrêtée rapidement. Je m’en foutais car je continuais le mien. Elle partait, revenait… et puis, un jour, elle était plus là. Ses affaires sont restées…

— Quoi ? Un mot ? Nan, rien de tout ça ! J’ai cherché dans ses affaires, téléphoné à sa famille… rien. Elle s’est comme effacée. Je me doutais qu’elle voyait quelqu’un d’autre, mais je n’ai jamais voulu savoir, jouer au mauvais flic qui surveille sa femme. Et puis quoi ? Tabasser le type ? Comme si elle allait m’aimer plus après avoir détruit ses rêves d’envol. Elle est partie. Point.

Dans mes moments de silence, les yeux fixés sur le micro qui enregistrait mes propos, seules les respirations des deux autres se laissent percevoir. Je me dis que peut-être ma vie est un peu la leur aussi ; qu’après le temps de l’écoute vient celui de la réflexion.

— Nan, je ne sais pas non plus avec qui. J’espérais juste que ce soit avec un type qui prenne soin d’elle. Pas que je l’aime… aimais encore, mais juste parce que ce n’est pas mon truc, la revanche. Elle croyait aux nuisances des ondes qui foutent le cancer à long terme, elle n’était pas trop bien avec les portables et les courriels. J’avais en général des mots sur la table quand elle partait, pour où et combien de temps. Souvent, ses copines venaient à la maison ; moins ces derniers temps. Aucune ne lui connaissait d’amant ou un truc dans le genre ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous réponde… Elle n’avait pas de bagnole, juste un vélomoteur.

— Et t’imaginais quoi ? Qu’elle était partie faire un tour du monde ?

Je sens une gêne. Brissack est mal à l’aise. L’observateur me lance un regard sceptique après sa saillie. Un silence de quelques secondes. Brissack boit un coup, je l’imite. L’observateur se redresse sur sa chaise et balan