Le miracle des roses - Jean-Marc Boudier - E-Book

Le miracle des roses E-Book

Jean-Marc Boudier

0,0

Beschreibung

Ce présent ouvrage est un recueil de diverses études et recensions, déjà publiées ou inédites et étalées sur plusieurs années, concernant l'histoire religieuse catholique du Moyen Age à nos jours, principalement dans l'Ouest de la France mais pas seulement. Le but de l'auteur est de faire partager sa passion et son intérêt pour certains aspects symboliques souvent oubliés ou mis de côté, dans un travail de mémoire vivante, comme une invitation à la recherche de nos racines sacrées. Entretiens Entretien avec Thierry Jolif. Recension de livres 1. Les phénomènes mystiques chrétiens et le problème du discernement : trois cas modernes. 2. A propos des Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659). Mystique de l'abandon et de la quiétude. 3. Jean-Paul le Buhan, Les signes sur la pierre. Les marques lapidaires des anciens tailleurs de pierre de Bretagne. 4. Préaux-Saint-Sébastien et les confréries de Charité du Pays d'Auge. 5. Île Verte, Haut Pays, Société des Amis de Dieu. 6. Le message de saint Nicolas de Flüe. 7. Un musée du coeur à Bruxelles. 8. Méditation de pleine conscience et méditation chrétienne. 9. La prière de simple regard. 10. " En tuant le silence, l'homme assassine Dieu". 11. Trois beaux livres sur la Bretagne mystique. 12. Le miracle des roses. Études I. Domaine breton 1. Le rêve fou d'une épopée de granit : l'abbé Fouré et ses rochers sculptés à Rothéneuf. 2. La "Croix des Templiers" de Dingé. 3. D'une croix à l'autre : le Prieuré de Dinard en Ille-et-Vilaine et l'enclos de Saint-Maudez dans les Côtes-d'Armor. 4. La légende du tombeau de Mélusine dans le couvent des Trinitaires de Sarzeau. II. Domaine normand 1. Christ Pantocrator, mosaïques et coupole de lumière. Une église néo-byzantine en Basse-Normandie : Saint-Julien de Domfront. 2. La " Croix glorieuse" de Dozulé : erreur ou mensonges ? 3. Notes sur le groupe des " alchimistes de Flers". III. Études diverses 1. " L'honneur et la gloire de Dieu sont en grande souffrance". Saint Ignace de Loyola et le rachat des captifs. 2. Le roi René d'Anjou et la délivrance de " très douce Merci". 3. A propos de trois ordres chevaleresques du Moyen Âge. 4. Gilles le Muisit et l'évêque Joséphé. 5. Le coeur crucifié et transpercé de l'église de Taverny. 6. Un sermon pascal (début 16e s.). 7. Tchernobyl et l'Étoile Absinthe. 8. La chevalerie spirituelle et prophétique du Carmel.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 453

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



TABLE DES MATIÈRES

Entretiens

Entretien avec Thierry Jolif.

Recensions de livres

Les phénomènes mystiques chrétiens et le problème du discernement : trois cas modernes.

A propos des

Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659). Mystique de l’abandon et de la quiétude

.

Jean-Paul Le Buhan,

Les signes sur la pierre. Les marques lapidaires des anciens tailleurs de pierre de Bretagne

.

Préaux-Saint-Sébastien et les confréries de Charité du Pays d’Auge.

Île Verte, Haut Pays, Société des Amis de Dieu.

Le message de saint Nicolas de Flüe.

Un musée du cœur à Bruxelles.

Méditation de pleine conscience et méditation chrétienne.

La prière de simple regard.

« En tuant le silence, l’homme assassine Dieu ».

Trois beaux livres sur la Bretagne mystique.

Le miracle des roses.

Études

I. Domaine breton

Le rêve fou d’une épopée de granit : l’abbé Fouré et ses rochers sculptés à Rothéneuf.

La « Croix des Templiers » de Dingé.

D’une croix à l’autre : le Prieuré de Dinard en Ille-et-Vilaine et l’enclos de Saint-Maudez dans les Côtes-d’Armor.

La légende du tombeau de Mélusine dans le couvent des Trinitaires de Sarzeau.

II. Domaine normand

Christ Pantocrator, mosaïques et coupole de lumière. Une église néo-byzantine en Basse-Normandie :

Saint-Julien de Domfront.

La « Croix Glorieuse » de Dozulé : erreur ou mensonges ?

Notes sur le groupe des « alchimistes de Flers ».

III. Études diverses

« 

L'honneur et la gloire de Dieu sont en grande souffrance

 ». Saint Ignace de Loyola et le rachat des captifs.

Le roi René d’Anjou et la délivrance de « très douce Merci ».

A propos de trois ordres chevaleresques du Moyen Âge.

Gilles le Muisit et l’évêque Joséphé.

Le Cœur crucifié et transpercé de l’église de Taverny.

Un sermon pascal (début 16

e

s.).

Tchernobyl et l’Étoile Absinthe.

La chevalerie spirituelle et prophétique du Carmel.

ENTRETIENS

Entretien avec Thierry Jolif.

C’est une enquête passionnante et passionnée au cœur d’une tradition spirituelle méconnue que nous propose Jean-Marc Boudier avec l’ouvrage L’Oraison cordiale. En plein XVIIe siècle, au sein de l’Église catholique de France, c’est une véritable école spirituelle qui se développe et qui s’exprime à travers des textes révélateurs d’une haute et exigeante expérience mystique.

C’est à partir de L’Oratoire du cœur de Maurice Le Gall de Kerdu que Jean-Marc Boudier se lance sur les traces de cet enseignement discret de la pratique ascétique de la prière intérieure en France. Publié en 1670, « ce manuel illustré de magnifiques gravures symboliques est l’ouvrage majeur de cette voie de l’oraison cordiale qui prône la quête intérieure du Royaume de Dieu… ». Mais cette voie, ainsi que le démontrent les minutieuses analyses de Jean-Marc Boudier, traverse (avec, toutefois, une assez nette coloration anti-janséniste) tous les courants, parfois concurrents, de l’Église catholique de l’époque.

Sous-titré Une tradition catholique de l’hésychasme, cette érudite étude pointe les origines vénérables de cette tradition méconnue. En effet, le terme d’hésychasme désigne généralement la voie propre du monachisme orthodoxe. Voie qui, au XVe siècle, dut être défendue avec ferveur par saint Grégoire Palamas contre les attaques de Balaam, moine gagné aux options scolastiques de l’Occident chrétien. L’impénétrable origine des sources de l’oraison cordiale en France étant ce qu’elle est, Jean-Marc Boudier ne s’y attarde pas et insiste avec raison sur l’opérativité et le symbolisme d’une haute spiritualité (le livre contient plusieurs reproductions des riches illustrations des éditions originales). Pour ce faire, rien de mieux que la matière première. Ainsi, en dehors des études détaillées de l’auteur, le livre se compose d’un riche florilège de textes émanant de cette école de l’oraison cordiale. Nous nous trouvons là, plongé dans des textes irrigués par une poésie mystique vibrante et chaleureuse. Une poétique qui, toutefois, ne masque en rien la rigueur spirituelle des expériences d’une foi vivante, consciente d’elle-même, mais aussi du mystère qu’elle ne peut qu’effleurer.

« A moins que d’en avoir eu l’expérience, il est impossible d’entendre en quelle manière l’âme au-dessus d’elle-même connaît Dieu sans le connaître, le goûte sans le goûter et le possède sans le posséder ; cela est si pur que l’esprit humain ne peut y atteindre, tout y est plein de ténèbres pour lui » (Jean de Bernières, Le Fond de l’âme est une demeure sacrée et secrète, cité p. 193).

En outre, la langue est rendue de façon pleinement compréhensible sans toutefois sacrifier à certains particularismes très goûteux du français du XVIIe siècle. Cette approche est exemplaire. Pour le simple fait de remettre au jour ces textes d’une grande beauté, ce livre vaut amplement la peine d’être lu.

Par ailleurs, nos lecteurs bretons y trouveront quelques indications significatives sur l’implantation de ce mouvement spirituel dans notre région. Ainsi des vestiges symboliques qui demeurent en Servel, non loin de Lannion, dont Maurice Le Gall de Kerdu fut le recteur…

*

Entretien avec Jean-Marc Boudier :

Jean-Marc Boudier, pour commencer avec ce qui est le plus matériel et le plus proche, pouvez-vous nous dire quelques mots de présentation au sujet de M. Le Gall de Kerdu et de son travail (toujours visible) à Servel dans les Côtes-d’Armor ?

Originaire de Morlaix, ami de Jean Aumont et lié aux Missionnaires jésuites, il fut recteur de Servel en Lannion pendant une trentaine d’années jusqu’à son décès. Il a aussi effectué un voyage important à Rome où il rencontra le pape Alexandre VII. Le Gall fit réaliser autour de son église comme un chemin de croix en sept étapes marquées par des statues, ce qui correspond aussi aux sept gravures de son Oratoire du cœur. Ces statues ont pu être restaurées récemment grâce aux efforts de l’« Association pour la Sauvegarde du Chemin de Croix de Servel ». Le recteur développa aussi un culte local aux Cinq Plaies du Christ dont on retrouve la figuration sur sa belle pierre tombale conservée dans l’église. Bien que remaniée au cours des siècles, cette dernière mérite le détour, gardant encore d’intéressants souvenirs, notamment de Marie Guyon, la fidèle servante de Le Gall morte, dit-on, en odeur de sainteté.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce courant spirituel méconnu ?

C’est une vieille histoire… Ce fut au début, alors que j’étais encore étudiant, par l’acquisition d’un exemplaire du 17e siècle de l’Oratoire du cœur, puis par la lecture des pages d’Henri Bremond et d’Anne Sauvy sur l’oraison cordiale. Plus récemment, la possibilité de venir en Bretagne m’a permis de redécouvrir sur place cette tradition qui correspond aussi à mon histoire personnelle.

Les sources historiques sont très maigres, vous l’écrivez. Certains manuscrits ont disparu, la conservation ne semble pas avoir été très rigoureuse, il paraît donc fort difficile de découvrir l’origine de cette voie… Apparaît-elle avec celle du Sacré-Cœur par exemple ? Où se base-t-elle selon vous sur des sources plus anciennes ?

Il est difficile ici de faire œuvre d’historien et peu importe… Ce cheminement vers l’intériorité et la rencontre avec le Christ médiateur et sauveur semble principalement orienté vers l’humble et patiente pratique répétée de cette « prière du cœur » (sous la direction orale d’un « père » spirituel qui d’ailleurs peut être un laïc) plus que vers un exposé théorique mis en forme écrite ; même s’il a des bases théologiques traditionnelles et sérieuses. On en trouve des traces dans certains ouvrages imprimés vers le milieu du 17e siècle. Sinon, plusieurs textes et correspondances, pouvant témoigner de la vie de ce groupe informel, sont restés à l’état de manuscrits, connus ou inconnus à ce jour. Les révélations du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie, que vous évoquez, sont en fait un aboutissement parfait et public de toute une tradition catholique qui remonte au Moyen Âge et cette dévotion sera diffusée tout particulièrement par les Pères Jésuites. L’oraison cordiale en est très proche bien que distincte en soi.

Vous avez sous-titré votre livre « une tradition catholique de l’hésychasme ». Vous n’ignorez sans doute pas pourtant que l’hésychasme tel qu’il est maintenu vivant par l’Église orthodoxe s’appuie aussi sur une approche dogmatique et théologique assez différente de celle de l’Église romaine ?

Les divisions entre Grecs et Romains forment un sujet trop complexe pour l’aborder ici. Ce sous-titre peut sembler provocateur ou d’un œcuménisme réducteur, mais il n’en est rien. Certes le mot d’hésychasme, d’origine grecque, s’applique normalement à la tradition de l’Église orthodoxe, mais ce qu’il recouvre se retrouve aussi dans l’Église catholique, bien que souvent de manière plus discrète. Deux exemples très connus sont ainsi la devise « Pax » des moines bénédictins ou encore ce que des mystiques, dont certains ont été canonisés, ont appelé « oraison de quiétude » ou « recueillement intérieur ». Une grande figure orthodoxe, le P. Placide Deseille, consacre de son côté un intéressant chapitre sur cette tradition occidentale dans son ouvrage La spiritualité orthodoxe et la Philocalie. C’est ce que j’ai voulu creuser et montrer, quand il écrit que « l’on retrouve certains accents familiers à la tradition hésychaste ».

Cette voie selon vous a-t-elle une chance de trouver aujourd’hui une certaine postérité ?

Il m’est difficile d’y répondre même si c’est évidemment mon souhait ! A l’époque actuelle où la prédominance de la tête sur le cœur, l’agitation fébrile et les discussions sans fin règnent partout, il n’est pas inutile de rappeler, pour les Chrétiens, que le Royaume de Dieu doit être recherché à l’intérieur de nous, et plus particulièrement dans le « lieu du cœur ». C’est aussi l’occasion d’intérioriser et de vivre plus profondément la pratique des sacrements et des œuvres et vertus, d’en redécouvrir le sens divin véritable.1

1 Ce texte a été publié sur le site unidivers.com (Rennes), le 18 novembre 2013.

RECENSIONS DE LIVRES

1. Les phénomènes mystiques chrétiens et le problème du discernement : trois cas modernes.

On ne retient souvent de la mystique chrétienne que ses phénomènes extraordinaires alors que l’essentiel est invisible pour les yeux, se trouvant ailleurs ; précisément dans l’union intérieure à Dieu. Néanmoins, comme il se fait actuellement beaucoup de bruit autour de certaines personnes, on ne peut ignorer ce problème.

- Marie-France James, Le phénomène Vassula. Étude critique2.

Bien que nous ayons nos raisons de prendre quelques distances vis-à-vis des motivations et orientations, conscientes mais peut-être parfois aussi inconscientes, de cet auteur3, force est de constater que ce petit ouvrage, écrit un peu trop sur le vif il y a déjà plus d'un an, offre souvent des remarques pertinentes et surtout une nécessaire et salutaire mise en garde. Les quelques réflexions sur le discernement des esprits et les révélations particulières mériteraient d’être approfondies au regard de la doctrine catholique traditionnelle.

Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de cette histoire, rappelons que Mme Vassula Ryden, née en Égypte de parents grecs, affirme recevoir des messages de « Jésus » depuis novembre 1985. Longtemps sans confession véritable, elle est néanmoins liée de loin à l’Église grecque orthodoxe établie à Lausanne. En fait, il semble qu’elle se soit reconvertie à l’orthodoxie tout en étant devenue catholique « de cœur », mais très influencée par le protestantisme ! L’entité « Jésus » communique avec elle au moyen d'une « dictée intérieure » et surtout de l’« écriture automatique », procédé fort utilisé dans les milieux spirites.

« Début des phénomènes :

Bangladesh, fin novembre 1985 ; irruption subite du procédé de l’écriture automatique à travers l’intervention d’une entité invisible s’identifiant comme son « ange gardien Daniel » ; amorce de locutions et de visions intérieures ; « messages » dictés en anglais, à raison de 4 à 6 heures par jour.

Trois mois plus tard : brève intervention de l’entité prénommée « Dieu le Père ».

Retour de l’« ange gardien Daniel » qui la soumet à une semaine de « purification ».

Suivie de l’intervention (à travers une substitution incognito à l’« ange gardien Daniel ») de l’entité prénommée « Jésus », laquelle occupe, présentement, le haut du pavé.

D’autres « personnages » interviennent à l’occasion : la Vierge Marie, l’archange Michel, François d’Assise, Padre Pio, le démon, etc. » (p. 113).

De plus, elle est en proie à des visions et à des « transes extatiques », des « « ravissements » de facture douteuse » selon l’expression de M.-F. James (p. 88).

L’œuvre est assez abondante et paraît en France à une cadence rapide : La vraie Vie en Dieu. Entretiens avec Jésus (4 tomes respectivement de 278, 248, 332 et 178 p. et 4 suppléments à ce jour) et Prières de Jésus et [sic] Vassula extraites de La vraie Vie en Dieu (1993, 96 p.). Une telle publication de révélations privées pose évidemment problème. Ayant parcouru quelques pages, nous avons eu la même impression que M.-F. James :

« En effet, à feuilleter rapidement le texte, ce qui frappe, c’est la redondance. Quant à la tonalité, on s’y exclame et s’y épanche beaucoup, sans doute trop. De même, le ton n’est pas tant intimiste que familier, prosaïque, et teint‚ d’un certain humour qui frôle parfois la grivoiserie. Ainsi, tout compte fait et malgré que le contenu me semble pétri de propos pieux et fort édifiants, j’en retire une impression de pléthorique, d’indigeste, de frelaté et de faux, un mélange de mauvais goût et d’arrière-goût » (p. 44).

L’auteur s’en prend aussi aux diverses illustrations (Vassula est peintre « inspirée ») ridicules et indignes du sujet. On peut notamment admirer les dessins « symboliques, liés à des visions « divines » », à la p. 171 du tome I et aux p. 33, 166 et 244 du tome II de La vraie Vie en Dieu ! Ils se passent de commentaires.

Le message transmis à Vassula ressemble en fait à une caricature de celui du Sacré-Cœur de Jésus à sainte Marguerite-Marie. Nous ajoutons au passage qu’il n'est pas indifférent que le « Renouveau (dit) charismatique » « occupe » depuis des années le haut lieu spirituel de Paray-le-Monial, pour s’y livrer à ses exaltations douteuses. Nous ne pouvons ici nous empêcher de citer in extenso cette note instructive de l’auteur :

« C’est le lieu d’attirer l’attention et la réflexion sur le fait que l’attente d’une « seconde Pentecôte » - avènement non prévu par la sainte Écriture - constitue pour le moins un paradoxe. L’expression même de cette aspiration bizarre a vu le jour au début du XXe siècle dans la mouvance de l’émergence d’un courant sectaire au sein du protestantisme : le Pentecôtisme et, parallèlement, à travers certains messages issus de révélations privées. Mais ce n’est qu’à une date récente, dans la mouvance de ce qui est dorénavant désigné comme le « Pentecôtisme catholique » (1967), pierre d’angle du Renouveau charismatique, que le thème a été récupéré à des fins pastorales. Et, à notre avis, c’est faire preuve de vigilance que de veiller à ce que l’effusion attendue d’une « nouvelle Pentecôte » ne prête pas le flanc, ne serve pas de prête-nom au prétendu dessein d’un « Troisième Règne » ou « Règne de l’Esprit » » (n. 81 p. 82)4.

Ce « Règne de l’Esprit » ainsi formulé (comme si le « Règne de Jésus par Marie » était périmé !) est bien sûr tout à fait hétérodoxe et cette séparation sacrilège des Personnes de la Trinité une et indivisible rappelle certaines hérésies et diableries manifestes bien connues (il est néanmoins difficile de se prononcer trop rapidement sur le cas particulier de Joachim de Flore en lui-même). Et l’auteur de se demander si Vassula n’a pas pu subir certaines influences occultes (v. p. 58-59 et 102-103). Il est vrai qu’il est difficile, sinon impossible, de connaître tous les dessous éventuellement ténébreux de cette affaire. D’ailleurs, il se peut fort bien que Vassula ne soit que « l’instrument et la victime, sans être pour autant une victime tout à fait innocente » (p. 103) de quelque chose qui la dépasse. M.-F. James a raison aussi d’insister sur la responsabilité de l’éditeur François-Xavier de Guibert, qui use sans vergogne du phénomène Vassula - et de l’actuel « merveilleux chrétien » en général - comme d’un don « providentiel » pour restaurer sa trésorerie, publiant ainsi livre sur livre à la gloire - lucrative - de ce qui nous paraît n’être qu’une mystification pseudo-religieuse de plus.

*

- René Laurentin, Quand Dieu fait signe. Réponse aux objections contre Vassula. Suivi de : Vassula, Témoignage sur la vraie Vie en Dieu5.

Les inquiétudes de Marie-France James se voient malheureusement justifiées depuis la parution de son ouvrage. En effet, Vassula a connu un très vif succès lors de son passage en France et notamment à Paris en septembre 1993. L’abbé Laurentin a pris parti pour cette femme que « Jésus » appelle « Sa Vassula », « Sa fleur », « Sa rose », « Son prêtre », « Sa choisie », « Sa comblée », « Sa bien-aimée », etc. Bien que l’auteur use ici de précautions oratoires et avoue « recevoir trop de messages » (p. 28) et voir tellement de cas extraordinaires qu’il ne peut guère se consacrer vraiment à celui-ci en particulier, il s’est senti obligé d’écrire une (courte) défense face aux critiques qui se sont fait jour et de mettre ainsi fin à toute polémique, gratuite et infondée selon lui. Ailleurs et plus généralement, il avoue, de manière étonnante, avoir enquêté « en homme étonné, dépassé, éberlué‚ par cette multitude d’apparitions, communications et charismes extraordinaires » (La vraie Vie en Dieu, t. I, p. V-VI). Ce réel désarroi ne reflète guère la paix profonde qui est le signe de la présence divine en nous. En fait, ici tout est aussi vague et flou que dans les écrits de Vassula teintés d’un sentimentalisme superficiel. Le lecteur trouve peu de références sérieuses et d’arguments convaincants, mais bien plutôt de nombreuses contradictions et une mentalité souvent très « profane » (références à Hugo, Ionesco, Galilée et même Voltaire). Par ailleurs, « Jésus » lui-même dénonce les suppôts de Satan qui attaqueront Vassula, la défendant après coup contre ceux qui l’accusent « de spiritisme et d’occultisme » (La vraie Vie en Dieu, t. III, p. 18).

Il est vrai que certaines personnes sont habituées à prêcher à des convaincus et s’étonnent de réactions adverses. De toute façon, le fait de se mettre ainsi en avant et de « monter au créneau » oblige à recevoir quelques inévitables attaques personnelles, d’ailleurs fort gênantes d’un côté comme de l’autre. Heureusement pour nous, l’auteur se vante de pratiquer « le dialogue avec les adversaires [de Vassula] » (p. 29). Mais, curieusement, il ne leur est jamais donné la parole, notamment dans les divers volumes de Vassula où, à tour de rôle, tous les nouveaux admirateurs s’expriment et encensent. L’auteur prône quant à lui le culte, très laïc, de la « tolérance » et ainsi « respecte la liberté de chacun, y compris des adversaires, dont la bonne foi est insoupçonnable » (p. 16) ; refrain bien connu. Par ailleurs, à propos de l’abolition par Paul VI du canon « interdisant les livres et libelles qui racontent de nouvelles apparitions, révélations, visions, prophéties et miracles » et de celui excommuniant les contrevenants, l’auteur écrit que « la nouvelle législation a restauré la liberté chrétienne dans la ligne du Concile... » (p. 10). Nous y voyons plutôt la porte ouverte à toutes les puissances d’illusion. Le même Paul VI parlera d’ailleurs, peu de temps après, des « fissures par lesquelles les fumées de Satan sont entrées dans le temple de Dieu ».

Celui que M.-F. James appelle, non sans ironie, « l’expert attitré en matière de merveilleux religieux contemporain » (op. cit., p. 91), se dit lui-même ici « expert, sans autorité officielle » (p. 16) ! S’efforçant de persuader son lecteur que Vassula est une personne tout à fait « normale » (v. p. 30) qui ne pose en fait aucun problème, le chantre des « charismatiques » apparitions de Medjugorje fait semblant de reprendre une à une les objections pour les réduire à néant. C’est formidable de pouvoir avoir ainsi réponse à tout, surtout en si peu de lignes écrites à la hâte. Le fait que « Jésus » dise qu’il « ne fait aucune distinction » entre orthodoxes, catholiques et protestants (p. 44 ; cf. p. 104) lui semble certes « très ambigu », mais apparemment acceptable en fin de compte. Vassula parle de fusion des trois en une nouvelle Église supraconfessionnelle qui célèbrera la « réconciliation » générale ; déjà annoncée par la « chute du communisme », véritable miroir aux alouettes.

On sent tout de même un agacement et un début de sentiment de persécution chez l’abbé Laurentin qui s’en prend aux nouveaux « inquisiteurs » - aussi obscurantistes que les anciens (v. p. 74 et suiv.) - et dénonce « cette chasse aux sorcières » (p. 41, 60-61) qui serait menée à son avis contre Vassula. L’importance accordée à la personne de Vassula - aussi extraordinaire puisse-t-elle être - nous semble donc démesurée et d’aucun intérêt d’un point de vue spirituel. Tout ceci n’est pas très sérieux et la vérité sera faite un jour ou l’autre sur ce qui est vraiment en dehors de tout discours et de toute mise en scène. Il n’y a qu’elle qui blesse.

*

- Michael O’Carroll, C.S.Sp., Vassula de la Passion du Sacré-Cœur [sic]6.

Les premiers prêtres contactés par Vassula au début de sa « mission » ayant été franchement hostiles (elle parle carrément de « condamnation » et de « persécutions », p. 281 et suiv.), la voyante en a choisi elle-même de nouveaux, cette fois-ci non inspirés par Satan. Le P. O’Carroll, dernier en date parmi les « directeurs spirituels » de Vassula, nous offre ici une biographie de sa protégée ou plutôt une hagiographie, où il la compare à sainte Gertrude et à sainte Marguerite-Marie (p. 92-93) ; excusez du peu. L’auteur semble être proche de l’abbé Laurentin qu’il appelle « l’exceptionnel expert en tous les domaines relevant de sa mission » (p. 35). Nous passerons sur l’imposant curriculum vitæ de l’auteur qui se trouve en fin d’ouvrage et qui ne lui donne en fait aucune autorité particulière. On sait ce que dit l’Évangile des « sages et des savants »... L’auteur affirme

« posséder un dossier des critiques à l’égard de Vassula. Jusqu’à maintenant, aucun des détracteurs n’est un auteur ou un professeur de stature internationale comme le sont ceux que j’ai mentionnés plus haut qui la soutiennent et pensent que son message est authentique » (p. 39).

Quand on lit cela, on peut douter de l’objectivité et de l’humilité des donneurs de leçons. De plus, le style de l’auteur est pour le moins hyperbolique : il parle en effet de la « riche doctrine trinitaire, traditionnelle et existentielle » de « textes sublimes » à propos des messages reçus par Vassula (p. 41), ainsi que d’« une acclamation unanime de la part de ceux qui sont qualifiés pour juger [sic] » (p. 8). Quant au très lyrique témoignage final d’un exorciste, nous croyons que le diable ne doit pas bien craindre l’arme de la graphologie.

Nous découvrons dans ce livre les prédispositions psychiques précédant la « conversion » de Vassula : rêves diaboliques (v. p. 275) puis d’« union mystique » (v. p. 23) lors de son enfance, phénomènes de « voyance » lors de son adolescence (v. n. 7 p. 277) et tout ce qu’elle écrit dans le document intitulé « Vassula raconte les débuts de son charisme » et qui insiste sur l’action de son « ange gardien » et les attaques de Satan (qui sait aussi, rappelons-le, « se déguiser en ange de lumière »). A propos de ce dernier, nous ne sommes pas surpris outre mesure de le voir ici assimilé au seul « Rationalisme, l’Arme pour combattre la Divinité de Jésus » (v. p. 66-69 ; cf. p. 120). En fait, le rationalisme et le matérialisme n’ont servi historiquement qu’à faire « table rase » de la religion authentique pour en réalité instaurer le « néo-spiritualisme » et permettre ensuite la « grande parodie ou la spiritualité à rebours ». On trouve dans les messages de Vassula une critique du clergé et du peuple chrétien en général (lire le chapitre II, au ton très apocalyptique, sur l’« apostasie » générale et la « rébellion » dans l’Église), parfois assez juste, mais qui en fait ne sert qu’à annoncer une fausse restauration spirituelle : ce qu’elle appelle le « Grand Retour », avec comme mot d’ordre « Ecclesia revivra » (p. 111). Vassula a eu ainsi la révélation de la « Résurrection de la Russie ». Les pays d’Europe de l’Est, dont la situation actuelle tant spirituelle que matérielle reste catastrophique, connaissent une inquiétante vague de mysticisme. Rappelons aussi que Jean-Paul II répète actuellement avec sagesse que le fait que l’Église ait condamné le communisme comme « intrinsèquement pervers » ne signifie en aucune sorte qu’elle justifie et bénit le « capitalisme sauvage » et la politique hégémonique des États-Unis, fer de lance du « nouvel Ordre mondial ». Certes, nous dit-on, Vassula défend Jean-Paul II, « le Pape du Saint Esprit [sic] » (p. 100), mais lui ne cautionne nullement certains défenseurs et admirateurs trop bruyants et peut-être indésirables.

Dans l’actuel climat malsain de recherche folle de révélations, le lecteur découvre ici l’existence d’une sorte d’« internationale » des voyantes « inspirées » (voir les photos) ! Les messages de Vassula ne prétendent d’ailleurs que compléter et confirmer les apparitions de Garabandal et de Fatima (p. 134 et suiv.).

Le chapitre XII est tout entier consacré aux « signes extraordinaires » autour de Vassula. En dehors de quelques miracles, le plus original est de voir Vassula, dans son apparence extérieure, transformée à plusieurs reprises en « Jésus » barbu (v. p. 236-239) ! Mais mieux encore, elle est prise parfois, le vendredi, de sortes de transes qui la terrassent avec une lourdeur soudaine et inexplicable (v. p. 250, etc.), la « tordent » et la « crucifient » en élevant le haut du corps « en arc de cercle » (v. p. 243 et suiv.). Elle subit alors « la Passion du Christ » (p. 250) et il est dit, à un moment, que ses lèvres que l’on humecte ne sont autres que « les lèvres du Seigneur » (p. 251) ! L'auteur parle à ce propos de « sacrifice de la croix non sanglant » (p. 255), bien qu’un peu avant il était question d’un début de stigmates (p. 240). Au sujet de cette « crucifixion », il faut souligner la remarque que donne l’auteur sur l’inversion de la position de Vassula vis-à-vis du Crucifié (n. 1 p. 247248). Par ailleurs, l’auteur mentionne, dans les « groupes de prière » qui se réunissent autour de Vassula, des cas de ce que l’on appelle dans les milieux pentecôtistes le « repos dans l’Esprit » (p. 239), pudique traduction du « slain in the Spirit » américain.

*

- Jacques Maître, Les stigmates de l’hystérique et la peau de son évêque. Laurentine Billoquet (1862-1936)7.

Le résumé de l’ouvrage qui se trouve au dos de la couverture étant excellent, nous nous permettons d’en donner ici la majeure partie :

« Ce livre repose sur l’exploitation d’un dossier fort curieux, pour lequel l’auteur a eu la chance de trouver des archives abondantes, totalement ignorées jusqu’ici. Laurentine Billoquet (1862-1936) était une jeune catholique normande, vivant manifestement sur un mode très hystérique, virtuose dans la mise en scène de phénomènes « mystiques » spectaculaires, y compris les stigmates de la Passion de Jésus. Étudiée de près par le corps médical et le clergé entre 1879 et 1889, elle se trouva totalement disqualifiée sur interventions épiscopales. Installée ensuite sous un pseudonyme à Dijon, elle fascina l’archiprêtre de la cathédrale ; sous l’inspiration de Laurentine, ce dignitaire ecclésiastique fut en 1903-1904 la cheville ouvrière d’une cabale contre son évêque, Mgr le Nordez, accusé d’appartenance à la franc-maçonnerie. Le véritable tort de cet évêque était son attachement loyal au régime républicain ; appelé à Rome d’une façon comminatoire, il y fut acculé à la démission ; cette intrusion du pape convoquant un fonctionnaire français motiva la rupture immédiate des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège (1904), étape majeure vers la Séparation entre l’État et l’Église » (1905)... »

Jacques Maître s’est donc livré à un travail méthodique et rigoureux, possédant à la fois une vision d’ensemble et un souci du détail. L’auteur est remonté aux sources, c’est-à-dire aux archives de plusieurs évêchés, aux écrits de Laurentine Billoquet elle-même (autobiographie, lettres, journal intime), aux journaux locaux de l’époque, à un roman, etc. La documentation est donc riche et variée ; la lecture un peu difficile parfois. La savante préface d’Émile Poulat pose la problématique des « phénomènes mystiques » dans les temps modernes et essaie d’avoir une vue d’ensemble de la question, insistant sur la notion d’histoire politico-religieuse. Il ne reste pas moins vrai qu’une telle vision historiciste et sociologique - et de plus psychanalytique dans le cas de Jacques Maître, ne relevant que des modernes et profanes « sciences humaines » qui ont malheureusement tout envahi, ne peut à elle-seule rendre compte de toute la profondeur de la religion catholique.

L’auteur a, au sujet de son « héroïne » (la réalité rejoint ici largement la fiction), un avis tout à fait clair et de plus étayé : pour lui, il s’agit d'une « contrefaçon de la plus haute spiritualité » (p. 1) qui aboutira finalement à une « diabolisation d’un évêque républicain » (p. 15). L’auteur emploie beaucoup le champ lexical du théâtre pour qualifier ce que certains ont pu appeler « la Comédie de Sauchay » (p. 52) :

« Dans son cas, l’accumulation du spectaculaire ne va nullement avec l’élaboration créative d’une aventure intérieure. [...] Si ses admirateurs la considèrent comme une sainte, c’est à cause de ses performances théâtrales : anorexie totale, stigmates, extases, visions, voyances et prophéties » (p. 5).

D’ailleurs, l’auteur a appelé la troisième partie de son ouvrage : « Un chef-d’œuvre de mise en scène ». Après un examen clinique, le docteur Benjamin Ball conclut, dans un article, qu’il s’agissait de « simulation hystérique » (p. 42) :

« Il n’en est pas moins vrai que le seul plaisir de tromper a poussé cette enfant à simuler un miracle et que, sans se mettre en grands frais d’imagination, elle a trouvé une multitude, je ne dirai point de dupes, mais d’adorateurs » (p. 43).

Jacques Maître s’est demandé surtout comment une « petite couturière a pu embobiner les clercs », elle qui fit un moment « marcher » dans sa mise en scène les Franciscaines (v. p. 105).

L’originalité de son cas tient beaucoup à ses curieux « stigmates » (v. p. 32-35), notamment ceux de la couronne d’épines laissant d’étranges traces sur son front (voir la photographie de couverture et p. 39-40). Faits plus curieux encore, ce sont ses « plaies-images », c’est-à-dire ses « stigmates » formant des phrases latines ou des dessins (v. p. 90-91). L’auteur reproduit à ce sujet deux dessins représentant des croix ainsi formées (ill. 1 et 2). Il donne aussi une photographie d’un tissu sur lequel une croix est imprimée par le sang (ill. 3 ; noter le J et l’accent aigu de Jésus à l’envers). L’auteur recense encore comme autres phénomènes : troubles de la conscience et de la perception, anorexie, agonies répétées et guérisons miraculeuses, spoliations sanguines, troubles moteurs, mythomanie, labilité de l’humeur.

On trouve chez la « stigmatisée » un dolorisme exacerbé dont on peut se demander s’il s’agit de maladie, de pure simulation ou d’une sorte de « victimat » satanique ; ou aussi des trois à la fois, tant il est difficile parfois de distinguer folie, duperie et influence maligne directe. Jacques Maître passe lui principalement de l’analyse psychiatrique classique de la « grande hystérie » (v. p. 75-76 et 239) - qui a malheureusement tendance à assimiler toute « mystique » à une hystérique - à des spéculations psychanalytiques hasardeuses, où il étudie principalement le curieux « couple » Laurentine - chanoine Bizouard. Ce dernier, aveuglé par la recherche nuisible des révélations et l’ambition, la tenait naïvement pour une sainte et admirait sa souffrance extraordinaire :

« Comme tu étais mal ce matin, ma chérie, jamais je n’ai vu tant souffrir, c’était atroce, je ne savais plus que penser ; j’en étais tout bête ; si Jésus ne t’avait soutenue, tu serais morte dix fois [sic] » (p. 131).

Une correspondante de l’archevêché de Rouen notait en 1938 que « dans toute sa vie elle (Laurentine) reçut 34 fois l’Extrême-Onction ! » (p. 133). Dans sa conclusion, l’auteur revient sur son « esquisse du jeu des fantasmes » et son « établissement du bilan du processus socio-historique », pour enfin insister sur la « « présentation de soi » modelée sur les attentes de l’entourage » (p. 240).

*

- La Passion de Madame « R ». Journal d’une mystique assiégée par le démon8.

Malgré notre désintéressement naturel pour les phénomènes extraordinaires que recherchent la plupart du temps les gens de peu de foi ou même les incrédules et qui nous paraissent dangereux (même lorsqu’ils sont authentiques) à cause de leur pouvoir de fascination pouvant être un obstacle à la véritable progression spirituelle, nous nous sommes penché sur le « cas » en question et, gardant un sentiment de malaise, nous nous permettons d’émettre quelques réserves quant à son orthodoxie. Citons d’abord l’argument commercial au dos de la couverture :

« Le diable existe ! [...] Souvenons-nous de saint Benoît, saint François d’Assise, sainte Thérèse d’Avila. Plus près de nous, le curé d’Ars, le padre Pio et Marthe Robin ont également été persécutés par le démon. Madame R. appartient à cette lignée de croyants unis dans la douleur et les stigmates [sic]. Mère de famille particulièrement fervente, elle a cessé de boire et de manger en 1975, abstinence vérifiée par plusieurs contrôles médicaux. Bien que stigmatisée, elle est assiégée [ou possédée ?] par le démon depuis 1979. »

Il est ici nécessaire de distinguer l’authentique mystique divine de ses contrefaçons humaines ou diaboliques, et le surnaturel du préternaturel. Nous doutons qu’il s’agisse, comme voudrait nous le faire croire l’éditeur, d’« un livre qui fera date pour notre génération et pour les suivantes » ; rajoutant toutefois cette remarque : « il se lit avec respect et parfois avec effroi ». Citons ensuite cet aveu de P. Laurentin lui-même (encore lui !) :

« Elle et son père spirituel ont constamment tout fait pour le cacher [son jeûne] et non pour le publier, de 1975 à ce jour, et c’est pour des raisons étrangères et même contraires au désir de Madame R., qu’il a paru bon de livrer ce dossier hors série à la publication » (p. 346).

Que de contradictions et d’imprécisions ! Cette publication est donc faite contre le gré de l’auteur, qui, rappelons-le, est âgée et extrêmement affaiblie physiquement et psychiquement, et contre celui du père spirituel. Mais cela ne semble apparemment poser aucun problème à l’abbé Laurentin. Quelles sont ces « raisons étrangères » et à qui « il a paru bon de livrer ce dossier » ? Nous ne le saurons pas... Le P. Laurentin se dit par ailleurs quand même « effrayé » et « inquiet » (p. 39) à la lecture de ce journal « surprenant » et « déroutant » (p. 323). De plus, il est curieux (mais faut-il encore s’étonner de quelque chose en la matière ?) qu’il n'est pas donné la parole à l’évêque du lieu, qui est, lui, peut-être défavorable. C’est Mgr Coffy, évêque de Marseille (alors que Mme R. habite en région parisienne), qui donne une préface où il ne fait d’ailleurs que reprendre l’argumentation du P. Laurentin en lui donnant une sorte d’autorité ecclésiale officieuse.

Le P. Laurentin, jouant à fond le jeu truqué et vraiment diabolique des médias, prétend donc encadrer le récit de Mme R. ; l’ouvrage a d’ailleurs donné lieu à une séquence dans une émission télévisée à succès d’une accablante nullité. Comme souvent depuis quelque temps, le P. Laurentin confond son expérience sur le terrain - forcément empirique, ses rencontres et sa documentation toute journalistique avec une véritable enquête sérieuse, objective et doctrinale. Son souci premier semble de permettre des « expérimentations » ou « tests » cliniques et scientifiques sur un sujet « de choix ». Cette conception très matérialiste du fait religieux a de quoi surprendre : saint François d’Assise n’a été soumis, à notre connaissance, à aucun examen clinique dans le but de prouver la réalité positive des faits et sa bonne foi ; d’ailleurs prouver à qui ? Telle est la question. Par contre, lorsqu’un médecin catholique, qui connaît Mme R. depuis des années, veut tout simplement la soigner (c’est son métier !), le P. Laurentin s’écrie « halte-là ! » :

« Tout continue de se liguer [sic] pour camoufler ce jeûne incontestable. Actuellement, un médecin ami qui suit Madame R. l’oblige [sic] à prendre des remèdes. Son jeûne est ainsi moins radical et il n’est plus hydrique (donc moins probant), puisqu’il lui fait prendre plusieurs verres d’eau, chaque jour, pour avaler les remèdes. Cette thérapeutique s’impose à la conscience médicale du docteur et la soulage, mais que signifie cette médication de l’impossible ? N’est-ce pas cautère sur jambe de bois ? Cette panique [sic] devant le jeûne est un phénomène constant. [...] Dernièrement (25 juillet 1993), le Père spirituel de Madame R. a perçu que cette entorse médicale au jeûne voulu par le Seigneur [c’est elle seule qui le dit] était vaine et sans profit. Il l’invite donc à renoncer à ces remèdes avec demi-verres d’eau. La santé de Madame R. en fut aussitôt améliorée, plus d’essoufflement ni de diarrhées, non sans une recrudescence de tentations de boire et manger que Satan multiplie dans les moments critiques » (p. 326-327 ; cf. p. 345-346).

Le nom d’un autre médecin, son cardiologue, se retrouve lui inscrit en toutes lettres, sans qu’il en ait été avisé bien sûr. Mme R. est avant tout ce que l’on appelle une grande malade, même si elle dit avoir été guérie à Lourdes.

Pourquoi donc - nous insistons sur ce fait - cette publication du vivant de l’auteur de son journal intime, surtout qu’on y trouve certains détails peu délicats ? Ses obsessions malsaines et même répugnantes ont de quoi choquer et il est difficile d’y voir l’œuvre de Dieu, d’y sentir l’odeur de sainteté !

A propos de son jeûne absolu, nous n’avions jamais vu compter l’inédie au nombre des charismes (v. p. 9), ni le fait de se nourrir - normalement - dans la liste des péchés (v. p. 227, etc). Le phénomène est ici pris comme un but en soi. Toute absorption, même de liquide, semble rendre malade l’auteur (v. p. 136-137, etc.), mais elle lutte souvent pour résister à la torture de la faim et de la soif (v. p. 139-140, etc.). Curieusement, l’une des conséquences de sa « guérison » à Lourdes fut, à l’époque, de retrouver un bon appétit :

« Deuxième symptôme médicalement inexplicable : la faim et la possibilité de manger en grande quantité, tout de suite, sans aucun inconvénient physique » (p. 88).

Ce qui nous pose problème, ce n’est pas tant le fait anecdotique de ne pas se nourrir, mais certains autres aspects très inquiétants. L’abbé Laurentin se réjouit d’avoir enfin découvert une « étrange nouveauté en théologie mystique » (p. 45). En effet, après les trois degrés traditionnels de la vie spirituelle (purification, illumination et union), il y en aurait un quatrième - pour « couronner » les trois premiers - qui n’est autre que la descente aux enfers :

« Voici un survol rapide de ses deux grandes étapes :

- la montée spirituelle (classique)

- puis l’épreuve de la descente aux enfers » (p. 24).

Il n’est ici guère question de la Résurrection. Il ressort surtout de la lecture du journal de Mme R. un sentiment de désespérance et d’angoisse profondes. Elle écrit par exemple qu’elle a pris un jour comme patron saint François d’Assise, « non pas le saint François des Fioretti, mais le François transpercé des plaies du Christ » (p. 170) ; comme s’il y avait eu deux saints François ! Qu’en aurait-il pensé, lui qui reprochait vivement à certains de ses frères leurs figures tristes ? Le chemin étroit de la Croix est celui d’une douloureuse joie et « un saint triste est un triste saint » (stigmatisé ou non), alors qu’on trouve souvent mention de tendances suicidaires graves chez l’auteur, depuis sa jeunesse très malheureuse (v. p. 72, 158), et d’une humeur cyclothymique. Le ton est sans cesse doloriste et affectif. Ce sentiment de damnation dans une descente infernale pose question, surtout que cela s’accentue au fur et à mesure. On trouve ainsi, à la fin de l’ouvrage, ces phrases qui sentent le soufre :

« Ma vie, chaque jour, m’oppresse comme un sacrilège épouvantable, comme une excommunication de l’Église, comme une damnation déjà commencée et qui se poursuivra, au-delà de ma mort, éternellement. [...] Ce feu dévore et brûle toute faim et toute soif, toute ardeur et tout désir de Dieu, mais seulement pour moi.

La Sainte Messe, la Communion me sont un supplice, un sacrilège affreux... » (p. 320-321).

Le P. Laurentin parle à son propos de « désespoir pour les autres » (p. 36), de l’état où elle est « seule en enfer pour tous les autres » (p. 38).

Cette « quatrième voie mystique » (p. 32), cette « quatrième et suprême étape » serait donc « au-delà de l’union transformante ». Dans la logique du P. Laurentin, Mme R. se situerait au-delà de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila (v. p. 14, etc.) ! Cette affirmation est d’autant plus surprenante qu’il semble particulièrement affectionner l’expression « les classes moyennes de la sainteté » (v. p. 14), qui n’a pour nous aucun sens. S’avançant plus encore, le P. Laurentin prétend assimiler l’« extinction de toute lumière de foi et d’espérance » (p. 33 ; cf. p. 279) « dans l’immense emprise du démon » (p. 279), qu’éprouve Mme R. dans sa détresse spirituelle, à « l’épreuve suprême de Marie » ! Nous ne savions pas que la sainte Vierge était elle aussi en « état de damnation ». Il ne s’agit pas, dans le cas de notre « possédée », de simples tentations psychiques comme voudrait nous le faire croire le P. Laurentin (p. 22), mais de la négation pure et simple des vertus théologales.

Car, enfin, n’est-elle qu’« assiégée par le démon » (v. p. 20), comme le sont tous les saints qui résistent aux attaques extérieures, ou bien est-elle intérieurement infestée, voire possédée ? Inquiétante est cette phrase qui revient sans cesse : « je suis comme possédée du démon » (v. p. 153 ; cf. p. 138, 173, 200, etc.). Le P. Laurentin rappelle le fait que l’exorcisme peut être inefficace dans certains cas (v. p. 348). Le problème est complexe et mérite plus ample réflexion, et de toute façon on ne peut pas généraliser une éventuelle exception à la règle. En fait, le P. Laurentin prétend rappeler l’utilité du rituel de l’exorcisme, mais en se débarrassant au préalable des signes traditionnels indiquant une influence maligne, jugés superficiels :

« L’exorcisme n’est pas une potion magique pour gens agités, qui parleraient des langues inconnues, selon les critères superficiels qui traînent encore dans les livres, mais que les exorcistes ne voient guère sur le terrain » (p. 347).

Dans ce journal autobiographique, on ne trouve pas à proprement parler de message clair et serein délivré, ni d’enseignement doctrinal, ni même d’exemple à imiter pour l’édification spirituelle de tous les croyants. La « mission » de l’auteur serait, comme a pu le dire aussi Marthe Robin, de souffrir pour la « sainteté des prêtres » (p. 210 ; v. p. 143). Elle-même a échoué à trois reprises pour se faire religieuse (v. p. 24-25). Disons enfin, pour conclure, que cet ouvrage nous laisse perplexe : nous avons ici soulevé seulement quelques aspects qui nous semblent poser problème, mais nous n’avons nullement la prétention (et en aucun cas l’autorité) de porter un jugement définitif sur le fond de cette histoire dont nous ne connaissons pas tous les tenants et aboutissants ; laissant de toute façon Dieu « sonder les reins et les cœurs ». Ce qui nous semble par contre certain, c’est que cette publication ne s’imposait vraiment pas, surtout dans les temps actuels de confusion totale en matière religieuse.9

2 Nouvelles Éditions Latines, 1992. 120 p..

3 La dédicace de l’ouvrage est significative : « En hommage et reconnaissance, à la mémoire des ouvriers de la première heure : le Chevalier Henri-Roger Gougenot des Mousseaux, le Marquis Jules-Eudes de Mirville et Maître Joseph Bizouard » [sic]. M.-F. James nous apprend d’ailleurs qu’elle prépare un ouvrage sur ces trois auteurs (n. 16 p. 29). Quant à ses anciens ouvrages et articles, ils font malheureusement trop souvent preuve de confusions et de simplifications, parfois dans la droite ligne des sinistres et souvent grotesques publications « anti-judéo-maçonniques » d’antan. Il n’est pas indifférent que l’ouvrage présent ait fait l’objet d’un long article élogieux, intitulé « Spiritisme et New Age. Le Phénomène Vassula », dans une revue intégriste particulièrement virulente.

4 Il faut ici remarquer que, dans la note précédente, l’auteur cite, parmi d’autres, l’entreprise de la revue Regnabit comme exemple « en matière d’usurpation de la notion du « Sacré-Cœur de Jésus » », réitérant au passage ses attaques (reprenant celles de la R.I.S.S.) déjà lancées dans son Ésotérisme et Christianisme autour de René Guénon (p. 235-300). Il est par contre juste d’émettre de sérieuses réserves quant au « Hiéron de Paray-le-Monial ».

5 F.-X. de Guibert, 1993. 119 p..

6 F.-X. de Guibert, 1993. 321 p. Traduit de l’anglais par Lucien Lombard.

7 Anthropos, 1993. Préface d’Émile Poulat. 260 p..

8 Présenté par l’Abbé Laurentin. Préface du Cardinal Coffy, Plon, 1993. 355 p..

9 Ce texte a été publié dans la revue Connaissance des Religions, vol. X/N° 1-2 (juin-septembre 1994), p. 99-107.

2. A propos des Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659). Mystique de l’abandon et de la quiétude10.

C’est avec joie que nous accueillons la récente parution de cet important volume (593 pages !) consacré à la grande figure spirituelle de Jean de Bernières-Louvigny au 17e siècle à Caen. L’ensemble est d’un très bon niveau et offre une documentation d’une solide érudition, donnant au lecteur un état des connaissances actuelles (éditions anciennes et modernes, travaux, recherches, etc.). L’accent est longuement mis sur certains aspects plus que d’autres, notamment sur les relations entre Bernières et Catherine de Bar (l’ouvrage paraît dans la collection « Mectildiana »…), le milieu dans lequel il a vécu ou encore son influence directe concernant les missions au Canada. Dans la présentation générale intitulée « Redécouvrir Jean de Bernières », les deux auteurs évoquent d’autres pistes de travail qui effectivement pourraient être poursuivies avec intérêt :

« Il reste pour nos successeurs à approfondir de nombreux thèmes : « Bernières et l’École Rhénoflamande » ; « L’Ermitage fut-il un béguinage » ; « La grande diversité spirituelle d’amis collaborant à une même œuvre » ; « Bernières et Marie des Vallées » (leurs deux noms sont gravés sur la grande cloche du séminaire de Coutances fondé par saint Jean Eudes…) ; un « Bernières et Thérèse de Lisieux » et, pourquoi pas, un « Bernières et l’hésychasme oriental » » (p. 12).

Sur ce dernier point, Jean-Marie Gourvil, qui est de confession orthodoxe, a déjà commencé à donner un article intitulé « Une lecture orthodoxe du Chrétien intérieur de Jean de Bernières et du Traité de la prière de Pierre Nicole »11. On pourrait encore allonger la liste des recherches : « Bernières et Pierre Le Gouvello de Kériolet »12, « Bernières au service de la Compagnie du Saint-Sacrement », « Bernières et Henri-Marie Boudon », « Bernières et Jean Aumont (et plus généralement l’ « école de l’oraison cordiale »13), « L’Ermitage ou les nouveaux Amis de Dieu », « Mysticisme ou initiation ? », etc.

L’ouvrage est bâti en quatre parties : « Situer « Monsieur de Bernières » », « Jean et ses amis spirituels », « Jean dans son siècle », « Lire Jean de Bernières ». Pour ce qui est de la spiritualité de Bernières invitant à la « vie surhumaine » - ce qui nous intéresse le plus - on peut attirer l’attention du lecteur sur la fin de la communication14 de Jean-Marie Gourvil : « La spiritualité dionysienne de Jean de Bernières », ainsi que sur l’étude approfondie de Dom Éric de Reviers : « Jean de Bernières, portrait spirituel à partir de sa correspondance et de ses notes spirituelles ».

Nous voulons revenir sur le problème des filiations spirituelles qu’évoque Dominique Tronc. S’il faut lui rendre hommage d’avoir su dégager ainsi de grandes lignées parmi les personnages du 17e siècle liés à l’Ermitage de Caen et montrer ainsi l’influence franciscaine et la postérité bénédictine, il pèche malheureusement aussi par un « finalisme » qui semble n’avoir pour but que de donner un prestigieux « arbre généalogique » spirituel à Madame Guyon qui focalise beaucoup son attention et dont l’épineux et réel problème de son « hérésie » ne semble pas le gêner. Sans vouloir jouer aux inquisiteurs, il faudrait quand même à un moment recadrer le débat en remettant de l’ordre dans les idées et en réaffirmant que la nécessité du rattachement ecclésial et de l’orthodoxie doctrinale pour les mystiques chrétiens n’est pas accessoire. Le problème est de savoir quel est le point de vue à adopter pour ne pas trahir (que ce soit hier ou aujourd’hui) la pensée et la fonction réelles de Bernières, sans l’instrumentaliser dans un sens ou un autre. L’« École du Pur Amour », dont il parle pages 405-407, nous semble ainsi avoir des contours très imprécis, sorte de pêle-mêle de choses pourtant très différentes. L’auteur parle de « réseau informel », de « cercles quiétistes », dans lesquels il range Jean Aumont, qu’il qualifie d’ « auteur notable et attachant » au « remarquable ouvrage » (p. 404), d’ « auteur attachant qui mériterait d’être mieux étudié » (p. 405). Nous n’en saurons pas plus ici… Ailleurs, en l’associant à juste titre à Maurice Le Gall de Kerdu, il emploie au contraire l’expression de « deux personnages excentrés et excentriques »15 (sic !).

Dominique Tronc rappelle ainsi avec justesse que Bernières et certain(e)s de ses ami(e)s se rattachent directement à la direction exercée par leur « père spirituel » : le Franciscain Jean-Chrysostome de Saint-Lô, fondateur d’une « Société de la sainte Abjection ». Ce dernier avait quant à lui subi l’influence d’un laïc très pieux et savant qui se nommait Antoine Le Clerc, sieur de la Forest et dont il écrira la vie16. Un dernier point retient notre attention : il s’agit d’une deuxième filiation (Jean Aumont - Archange Enguerrand), sur laquelle il nous laisse sur notre faim…

Malgré les efforts actuels pour constituer une édition critique de ses œuvres et étudier son influence directe ou indirecte, Monsieur de Bernières, qui se nommait dans une de ses lettres « un pauvre ermite caché dans le fond de sa solitude » (ce qui peut s’entendre au sens propre comme au sens figuré…), garde aujourd’hui encore - et gardera certainement longtemps - sa part de mystère et d’ombre17 ; la Compagnie du Saint-Sacrement à laquelle il appartenait prônant de toute façon le secret entre « frères »18. Ce maître de l’oraison intérieure, rattaché à la grande chaîne spirituelle de la théologie mystique, a toujours beaucoup à nous apprendre.

*

« n’y ayant que la pure Foi et l’abandon à Dieu qui soit son appui… »

Témoignage de Monsieur de Bernières touchant la vie et la vertu de Monsieur de Quériolet.

Entre les mémoires que j’ai pu recouvrer pour augmenter la vie de Monsieur de Quériolet, on m’en a donné un, entre autres, que j’ai cru devoir ajouter ici ; parce que c’est comme l’abrégé d’une partie de ce que nous avons dit de lui et un portrait en raccourci de sa vie et de ses pratiques, et que j’estime qu’il ne sera pas inutile pour l’édification du Lecteur et pour lui donner une idée plus grande de la vertu de notre Pénitent, partant comme il fait des mains d’un des plus grands Serviteurs de Dieu que nous ayons eu de nos jours. Ce Mémoire est tiré des écrits de Monsieur de Bernières, et desquels on a composé ce Livre admirable, intitulé Le Chrétien intérieur, si fort estimé de toutes les personnes de vertu, pour les belles instructions qu’il contient. Voici donc comment ce grand homme a parlé de Monsieur de Quériolet dans les écrits qu’il a faits du temps même qu’il était encore en vie, suivant la connaissance qu’il avait eue de lui, dans une conférence qu’ils avaient faite ensemble un peu de temps auparavant. Je ne changerai rien en ses termes, afin d’être plus fidèle et de ne rien ôter à l’autorité d’un homme de si grande réputation, parce que j’y pourrais mêler du mien. Nous avons, dit-il (en parlant des voies par lesquelles Dieu se plaît à conduire les âmes qu’il chérit) remarqué beaucoup de choses qui procèdent d’une âme convertie et conduite de Dieu extraordinairement, qui seraient trop longues à écrire ; nous dirons seulement ce qui pourra nous servir dans la suite des voies de Dieu, où il faut que toutes les âmes, quoiqu’inégales en grâce, cheminent avec courage, avec fidélité et persévérance, s’y rencontrant des passages qui paraissent presque tous semblables.

Premièrement, Dieu fait passer l’âme par des lumières et des sensibilités qui semblent anéantir les passions, donnant beaucoup de facilité aux exercices des vertus et à l’Oraison. Monsieur de Quériolet fut trois ans au commencement de sa conversion dans cet état de lumière de douceur et d’assoupissement de ses passions, avec tant de facilité que rien ne lui coûtait au service de Dieu.

2. En suite de cet état, un autre suit d’ordinaire, savoir des tentations violentes, de difficultés aux exercices de piété, de confusions dans l’esprit, de lâchetés, de langueurs dans ses exercices et autres sortes de peines intérieures et extérieures, et surtout d’une croyance qu’on n’avance point dans la vertu, la nature devenant sensible plus l’on va en avant. Ici l’âme a besoin d’une grande patience, aimant les Croix que Dieu lui envoie pour éprouver sa fidélité et la purifier de plus en plus. Monsieur de Quériolet nous a assuré que la perfection de l’amour consiste à demeurer fidèle en ces fâcheux états, dans lesquels on souffre avec Jésus-Christ souffrant, et qui sont propres à cette vie mortelle, toute destinée aux combats et aux souffrances.

Les dispositions d’union douce et paisible de paix et de tranquillité intérieure semblent n’être pas de si grandes faveurs que sont ces peines, il faut les recevoir quand Dieu les donne, mais il faut aussi reconnaître que l’amour règne purement dans un intérieur plein d’angoisses et de ténèbres, de sorte qu’il ne sait bien souvent où il en est, n’y ayant que la pure Foi et l’abandon à Dieu qui soit son appui. C’est ce que dit très bien Notre-Seigneur, que Dieu ne se présente jamais pour secourir extraordinairement une âme que lorsqu’elle est abandonnée de toutes les créatures, parce que, dit-il, il est très difficile de demeurer fidèle dans cet état abandonné de l’âme. Pour en venir là, il faut beaucoup souffrir, il faut y tendre, et Dieu ensuite perfectionne l’âme.

Il dit aussi que la voie la plus courte pour trouver Dieu, c’est la Croix. Il nous déclara différents passages où il avait été se trouvant un jour très harassé du chemin, quasi mort de faim, et même des tentations de se relâcher si violentes et des impressions si vives du mal, qu’il n’en pouvait plus, et il s’étonnait qu’une personne en cet état pût subsister en Dieu avec de si rudes attaques.

Sa vocation était d’assister les pauvres, auquel exercice il a toujours eu et a encore une extrême répugnance avec une horreur naturelle des puanteurs et des saletés qui s’y rencontrent. Il ressent si fort les importunités des pauvres qu’il se trouve quelquefois si abattu et si dégoûté qu’il n’en peut plus, lui survenant de temps en temps de grandes appréhensions des travaux qu’il faut soutenir en la continuation de cet exercice. Et quoiqu’il continue sa vie pauvre et abjecte, il ne s’y accoutume pourtant point se voyant toujours plus sensible que plus il va en avant aux mépris et aux pauvretés.

Allant un jour chez Monsieur le Chancelier avec Monsieur le Gaufre, il reçut de très grandes confusions, en lui-même, de n’avoir point entré, et il dit que pour mépriser les prospérités il trouve quelque facilité ; mais pour être fidèle dans les adversités, c’est là où il souffre épouvantablement et que cependant c’est la conduite de Dieu sur les âmes, comme il nous dit de sainte Brigitte à laquelle Dieu communiquait de grandes choses, quoique néanmoins il semblait se jouer d’elle, par mille travaux et mille épreuves, où il fallait qu’elle eût une fidélité d’amour admirable. Dans ses voyages il se souvient des Saints qui ont été travaillés de la sorte, et cela l’aide beaucoup à demeurer fidèle.