Le miroir aux revenants - Nicole Provence - E-Book

Le miroir aux revenants E-Book

Nicole Provence

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Beschreibung

L'âme de l'arrière-grand-tante d'Ophélie lui demande de retrouver l'assassin de son jardinier et ami Téophile Lecouvreur. La jeune Ophélie se lance ainsi dans une incroyable enquête au côtés des lumières d'âmes !

« Jure que tu garderas le secret avant d’ôter complétement la housse, ou ne reviens jamais ! »
Cette phrase inscrite sur le grand miroir d’une vieille armoire m’a fichu la trouille de ma vie. Puis l’âme de mon arrière-grand-tante Agathe m’est apparue à travers une lumière jaune : mon sosie, comme une deuxième Ophélie qui avait aussi ma voix. Fan des romans d’Agatha Christie, elle m’a demandé de trouver l’assassin de son ami Théophile Lecouvreur, jardinier de son vivant.
C’est ainsi que je me suis lancée dans une incroyable enquête, sans me douter que des lumières d’âmes seraient mes alliées.

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Seitenzahl: 249

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Nicole Provence

Le miroir aux revenants

Roman Jeunesse

ISBN : 979-10-388-0077-9

Collection Passerelle

ISSN : 2729-2843

Dépôt légal : février 2021

© Couverture Ex Aequo

© 2021 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

1

Une semaine que je m’échinais dans cet escalier aux marches si grinçantes qu’on se serait cru sur un navire perdu dans la tempête. Et toujours les mêmes récriminations.

— Je déteste cette baraque ! Elle est moche, elle est triste, elle est vieillotte avec sa pergola emprisonnée par les rosiers grimpants, son jardin de curé envahi de mauvaises herbes et sa pelouse qui ressemble à un champ de foin.

Maman s’est fâchée.

— Ophélie, ça suffit ! Arrête de râler et monte ce sac dans ta chambre. Quant au jardin, nous nous y mettrons tous les trois dès que nous aurons fini d’emménager.

— Et puis quoi encore ? J’en ai marre ! Je veux retourner chez nous, récupérer ma chambre, continuer mes cours de danse orientale, manger à la cantine avec Chloé et…

Mon petit frère m’a lancé un regard goguenard.

— Et tomber d’admiration devant les beaux yeux de Sébastien.

Vlan ! Cette claque, il l’a bien cherchée, même si elle ne lui a pas fait grand mal. J’étais furieuse contre lui, contre ma mère, et surtout contre mon père. D’ailleurs, ma mère n’a pas manqué de me le rappeler.

— Je sais tout ça, mais ce n’est pas de ma faute si…

Je l’ai interrompue. Le refrain, je le connaissais par cœur :

— Si vous avez divorcé, s’il ne verse plus sa pension alimentaire depuis deux ans et s’il semble ignorer que nous, nous ne vivons pas d’amour et d’eau fraîche.

J’ai jeté un regard noir à ma mère, et j’ai ajouté.

— Et ce n’est pas de ma faute non plus ! Pourquoi c’est moi qui paie ?

Ma mère s’est effondrée. Elle s’est assise sur la première marche de l’escalier, et la tête entre ses bras elle s’est mise à sangloter. Là, j’ai eu honte. Je ne voulais pas lui faire de peine, mais franchement, la pilule avait du mal à passer. Fin juin, elle nous avait annoncé le départ de notre appartement du centre de la ville, super confortable, à deux pas du lycée. Pire encore quand j’ai compris que c’était pour venir s’enterrer dans ce trou, et vivre dans la maison d’une grand-tante dont j’avais vaguement entendu parler, mais que je n’avais jamais rencontrée. Une rage que je ne pouvais dominer m’avait submergée parce que je savais que je ne pourrais pas aller contre cette décision.

Gary, mon petit frère, m’a foudroyée de son regard bleu outremer. Il a pris la main de maman dans la sienne et m’a balancé d’un ton méprisant.

— C’que tu peux être lourde ma pauvre !

Dix ans et déjà il prenait très au sérieux son rôle « d’homme de la famille ».

Je suis redescendue, je l’ai poussé, je me suis assise à sa place et c’est là que j’ai remarqué que j’étais presque aussi grande qu’elle. Carole ma mère, sous son aspect frêle était une battante, elle l’avait largement prouvé, mais là, j’ai senti combien elle était abattue. Je ne savais pas comment faire pour rattraper ma bourde ni quoi lui dire. Une peste, j’étais une sacrée peste. J’ai passé mon bras autour de son cou, caressé ses cheveux coincés dans une pince africaine et j’ai soupiré très fort.

— Pardon, maman, je ne voulais pas dire ça.

Maman a reniflé, et a essuyé avec le bas de son tee-shirt poussiéreux les deux traînées noirâtres que ses larmes avaient dessinées sur ses joues.

— Désolée, ma chérie, c’est moi qui ne comprends pas combien cette situation vous perturbe. Mais je n’ai pas eu le choix.

Gary a repris son rôle de lèche-bottes.

— Mais non, M’man, moi ça ne me gêne pas. Ici on a un jardin, je vais pouvoir grimper dans les arbres, me construire la cabane de mes rêves et là au moins je pourrai utiliser mon vélo. La route a l’air d’être tranquille.

— Déserte, oui ! ai-je rajouté. Pas de voisins, pas de magasin, même pas de bus pour aller en ville.

— T’auras qu’à être moins fainéante et pédaler. Ton vélo est en train de rouiller ! a répliqué mon frère.

— Et à part cette vieille masure qui s’écroule au bout du chemin, nous sommes seuls !

Maman a levé la tête et a regardé par la fenêtre en direction du chemin.

— Tu exagères, Ophélie ! Cette maison est en très bon état. Elle appartient aussi à tante Agathe et nous en avons hérité. Nous pourrons la mettre en vente. Elle y avait entassé tous les meubles qui lui venaient de sa famille. J’espère que nous en trouverons quelques-uns à notre goût, les nôtres ne valaient même pas le prix d’un déménagement.

Gary lui a tapé sur l’épaule.

— T’en fais pas, maman, ça ira bien.

Et dans son regard je me suis vue telle que j’étais, une grosse égoïste qui ne pensait qu’à sa petite personne. Bien sûr, maman ignorait que je pleurais tous les soirs dans ma chambre à l’évocation de tout ce que j’avais laissé derrière moi. Pendant que Gary découvrait chaque jour davantage la joie d’avoir déserté la ville bruyante, les voisins mal embouchés, et la pollution, moi je broyais du noir. Il faisait connaissance avec la liberté, moi avec ma future prison, une maison à la campagne loin de tout et surtout de Sébastien.

Pour me rattraper aux yeux de mon petit frère, j’y ai mis un peu du mien. Sa cabane dans l’arbre, nous l’avons construite ensemble la semaine suivante, un perchoir dans le cerisier qui avait eu la bonne idée d’avoir quatre grosses branches presque à l’horizontale. Pendant que je me morfondais devant notre boîte aux lettres vide et mon portable sans SMS, il imposait à son vieux vélo, qui était le mien auparavant, des courses d’obstacles dans le champ de l’autre côté du chemin. C’est simple, il s’éclatait !

Au bout de quinze jours, j’en ai pris mon parti. Inutile de rêver, c’est ici que je passerais l’été entier et les années suivantes. Et comme je manifestais une évidente mauvaise volonté pour participer à quoi que ce soit, je commençais à m’ennuyer ferme. Cependant, je ne pouvais nier que la maison d’à côté m’attirait. Quand maman s’absentait et que Gary courait les champs, je m’en approchais. J’ai tout de suite senti que ce n’était pas une maison comme les autres. J’accusais le vent dans les branches quand il me semblait entendre mon nom, et m’obstinais à croire que seule mon insatiable curiosité me poussait vers la porte. Mon imagination a aussitôt tissé l’histoire d’une maison hantée qui m’attendait pour me délivrer ses sortilèges, et comme je ne ressentais aucune onde néfaste, ça m’a rassurée. J’avais hâte que maman décide de la visiter, mais pour rien au monde je ne l’aurais avoué.

Ce matin-là je l’aidais à étendre du linge, elle a jeté un regard dans la direction de la maison. J’ai sauté sur l’occasion.

— Je me demande ce qu’il y a dedans !

— Moi aussi, mais je n’ai guère eu le temps. Dès que nous aurons terminé le déballage de tous nos cartons, nous irons faire un tour.

Gary est arrivé essoufflé, le visage rouge comme une tomate, les yeux brillants. Celui-là, pour rien au monde il ne serait retourné dans notre ancien appart. Il a suivi nos regards.

— Vous parlez de l’autre maison ? Je brûle d’aller l’explorer. Si ça se trouve, je découvrirai des trucs supers pour ma cabane ou ma chambre.

— Moi aussi, notre salle de séjour est un peu déserte. Et ayons une bonne pensée pour cette vieille tante qui nous sort quand même d’un sacré pétrin.

J’ai haussé les épaules, peu encline malgré ma curiosité à aller éternuer dans une poussière vieille d’au moins cinquante ans et à rapporter des objets hétéroclites qui seraient encore plus moches que ceux que nous avions trouvés en arrivant ici. J’ai prévenu tout de suite :

— En tout cas, je vous avertis. Je ne veux pas de vos vieilles reliques dans ma chambre !

2

Ma chambre. Dès que j’y ai pénétré, j’ai tout de suite senti qu’elle m’était destinée. Une vaste pièce aménagée dans les combles avec, sur un pan de mur, des étagères entièrement garnies de bouquins. Et parmi eux, toute la collection des romans d’Agatha Christie. Pour moi c’était un signe, j’adorais les romans policiers et j’avais dévoré tous ceux des collections jeunesse que j’avais trouvés dans les rayons de la médiathèque de mon quartier. Agatha Christie, c’était un mythe, je m’étais régalée de quelques films ou pièces de théâtre tirés de son œuvre et je m’étais juré de tous les découvrir. J’en ai saisi un au hasard. Sur la première page de « Mort sur le Nil », j’ai trouvé son nom, écrit de sa main à l’encre violette. Agathe Bradford. La similitude des prénoms m’a surprise et amusée. Première révélation, du sang britannique coulait dans ses veines, et dans les miennes par voie de conséquence. Je ne me suis donc plus étonnée de notre goût commun pour les romans de la célèbre romancière anglaise. Plutôt ravie, je les ai tous conservés, serrés les uns contre les autres, presque persuadée qu’ils me délivreraient quelques secrets inconnus de tous.

Son héritage nous était tombé dessus comme un cheveu sur la soupe, du moins, il était tombé à pic. Nous ne savions pas grand-chose de cette grand-tante hormis qu’elle était la sœur de l’arrière-grand-mère de maman, qu’elle s’était fâchée avec toute sa famille, ne s’était jamais mariée et n’avait jamais eu d’enfants.

Nous nous sommes renseignés à son sujet, mais les gens ont été peu bavards, je dirais même étrangement discrets. Dans cette petite ville, elle passait pour une vieille excentrique qui, lorsqu’elle sortait, était restée fidèle à la mode d’un petit chapeau porté sur des cheveux frisottés d’après-guerre. Une seconde Miss Marple en quelque sorte. Dès son installation dans cette maison, elle avait créé un cercle de lecture uniquement réservé aux femmes et une fois par semaine, dans cette même pièce, elles échangeaient leurs avis sur un roman lu en commun. Toujours selon les on-dit, la séance se terminait autour d’une tasse de thé accompagnée de petits toasts et parfois elle faisait tourner les tables. Mais jamais personne n’avait confirmé ouvertement. Surtout pas celles qui s’étaient adonnées au spiritisme en sa compagnie et qui, depuis, avaient légèrement perdu leur mémoire.

L’étrange, le mystère, et la communication avec l’au-delà. Je crois que c’est tout cela qui m’a décidée à adopter cette pièce pour en faire mon refuge.

Pas de fenêtre, mais une grande lucarne dans le toit s’ouvrait directement sur le ciel. Un petit cabinet de toilette attenant m’évitait de faire la queue à la salle de bain du rez-de-chaussée et j’avais apprécié le grand placard dans lequel j’avais pu empiler mes jeans et mes innombrables pull-overs. C’était devenu mon domaine exclusif. Gare à celui qui y mettrait les pieds. Seul Gary avait pincé le nez. Mon frère, aussi rouquin que Poil de Carotte, un héritage d’un ancêtre de maman, était curieux comme un singe, rusé comme un renard, et je m’en méfiais comme de la peste. Mais au fond, je l’aimais bien. Cinq années nous séparaient, mais j’avais souvent l’impression qu’il avait plus de jugeote que moi et une maturité rare pour son âge. Et l’annonce qu’il ne serait plus autorisé à m’envahir comme bon lui semblerait l’avait beaucoup contrarié.

À table, maman a annoncé que l’après-midi nous irions visiter l’autre maison. J’ai réfréné mon excitation, car la veille, la voix m’avait encore appelée et j’étais bien décidée à déjouer le subterfuge qui me faisait croire à une prise de contact avec quelque vieux fantôme prisonnier derrière une cloison, ou enterré à la sauvette sous la dalle de la cave. Je m’enlisais dans l’écriture du scénario d’une prochaine nouvelle quand Gary s’est mis à hurler dans l’escalier.

— Ophélie, tu viens, on va dans l’antre de la sorcière !

L’instant était arrivé, une vague d’excitation a déferlé en moi, mais je suis descendue le plus lentement possible pour l’agacer. Il trépignait.

— Allez, bouge-toi le popotin, maman est déjà là-bas !

Et sans plus m’attendre, il a foncé dehors.

J’ai franchi la porte avec de petits frissons dans le dos. Ce n’était pas l’antre d’une sorcière, mais l’entrepôt d’un bric-à-brac qui aurait fait le bonheur d’un brocanteur. D’ailleurs maman avait son idée. Pendant que Gary furetait avec l’espoir de découvrir une malle remplie de trésors, j’ai fait le tour des chambres et du salon : rien d’intéressant. Arrivée au fond du couloir, j’ai avisé dans une pièce sombre une armoire étroite à laquelle manquait une porte. J’avais déjà vu ce genre de meuble chez un antiquaire. La porte démontée se trouvait à côté, posée à même le sol, et le grand cadre de bois était recouvert d’un drap. Je me suis approchée, et c’est quand j’ai repoussé une partie de la toile qu’une lumière jaune a éclairé le grand miroir. Sous mes yeux, des lettres se sont dessinées sur sa surface :

« Jure que tu garderas le secret avant d’ôter complètement la housse, ou ne reviens jamais ! »

Prise de panique, j’ai relâché le drap comme s’il m’avait brûlé les doigts. Les jambes flageolantes, je me suis adossée au mur, et une main contre mon cœur qui battait très vite, je me suis assise sur le sol. La lumière jaune a disparu, le drap est retombé sur la porte et je me suis traitée de folle. Je lisais trop de bouquins fantastiques et cela me jouait des tours. Refusant de passer pour une trouillarde, je me suis relevée et, soulevant le drap, j’ai regardé à nouveau. La phrase était toujours inscrite et à chaque tentative pour l’effacer avec un bout du drap, elle réapparaissait. Si ce n’était pas un tour de magie, ce ne pouvait être qu’un contact avec un fantôme. Un message d’outre-tombe ai-je pensé. Alors là, j’ai eu vraiment peur.

Du salon maman a demandé :

— Alors, Ophélie, tu as trouvé quelque chose ?

J’ai très vite répondu :

— Non, d’ailleurs je retourne à la maison.

Et quand j’ai amorcé les premiers pas en dehors de la pièce, une voix m’a clouée sur place.

— Pas question ! Emporte-moi loin de ce fatras de vieux meubles. J’en ai ras le bol d’attendre qu’on me libère.

Éberluée, je suis restée paralysée, incapable de croire ce que j’entendais. Pour me persuader que je ne rêvais pas, j’ai appelé maman :

— Tu m’as demandé quelque chose ?

— Pas du tout !

Intriguée, je suis retournée devant le grand miroir et la voix qui m’était pourtant familière a recommencé, pleine d’impatience :

— Allez, tu es gourde ou quoi ? Emporte-moi dans ta chambre, là-haut dans l’autre maison. Ça fait plus d’une semaine que j’essaie de te contacter !

Cette fois-ci je me suis énervée. Et même si cela semblait ridicule, je me suis adressée à cette voix que je connaissais sans chercher encore à savoir à qui elle appartenait :

— Dis donc ! Qui es-tu toi ? Et comment sais-tu que nous habitons chez tante Agathe et que je dors dans les combles ?

Elle a éclaté de rire et m’a répondu :

— Mais, Tante Agathe, c’est moi ! Allez, dépêche-toi, je t’expliquerai plus tard. Mais jure avant !

Indécise, je suis sortie de la pièce et j’ai jeté un coup d’œil à maman et Gary. Ils étaient occupés dans le salon. Alors, de mon doigt humide de salive j’ai écrit sous le message « Je le jure ». Mon cœur battait à tout rompre. Était-ce vraiment cette Agathe qui m’avait envoyé quelques messages quand je furetais autour de la maison ou n’était-ce que le bruit du vent dans les branches ? Une phrase a jailli dans mon esprit : « Le sort en est jeté. » Je n’ai plus cherché à comprendre, et après tout, j’étais sans doute encore en train de rêver. J’ai obéi. Je verrais bien plus tard.

Maman et Gary rassemblaient quelques petits meubles. Pas question de leur raconter ça et de me ridiculiser. J’ai recouvert le miroir, j’ai éternué trois fois à cause de la poussière et j’ai crié :

— Finalement, je prendrais bien ce truc, mais c’est trop lourd pour moi !

Maman m’a rejointe, les yeux agrandis de surprise.

— Vraiment ? Tu veux cette armoire ?

— Non, juste la porte, je l’utiliserai en guise de miroir. Avec ça au moins je pourrai me voir en entier.

Maman a haussé les épaules.

— Alors, demande à ton frère de t’aider. Moi je trie ce que j’ai l’intention de revendre au brocanteur du coin.

Gary m’a regardé de haut.

— Tiens, je croyais que tu ne voulais pas récupérer de vieilleries.

— Ferme ton clap et aide-moi.

— Tu me donnes quoi en échange ?

— Quoi ? Tu veux monnayer ton service !

— Tout à fait ! Ne serait-ce que pour la claque que tu m’as donnée tout à l’heure !

— Elle ne t’a pas fait mal, tu es vexé, c’est tout !

L’air buté de Gary m’a convaincue qu’il n’en démordrait pas.

— Que voudrais-tu ?

— Pourquoi pas les chocolats que ta copine Chloé t’a offerts avant de partir en vacances.

J’ai soupiré.

— OK pour les chocolats. Et fais pas ton malin, j’ai besoin de ce miroir.

— Pour quoi faire ? Tu en as un au-dessus de ton lavabo.

J’avais déjà trouvé la réponse.

— Pour m’entraîner à la danse orientale.

— PFFFT !... Bon, ça va. Une porte d’armoire ! N’importe quoi !

Et pendant tout le trajet, j’ai tremblé de peur qu’elle ne nous échappe des mains.

3

Une fois la porte d’armoire installée dans ma chambre, je l’ai détaillée. Le panneau de bois était presque entièrement recouvert par une grande glace biseautée. En noyer, avec un fronton sculpté au motif de coquille, elle avait servi de miroir mural. En attendant de pouvoir la fixer, je l’ai adossée au mur face à mon lit. Je n’ai pas osé ôter le drap pour vérifier si vraiment « quelqu’un » s’y cachait. Ou alors, j’avais rêvé. Il paraît que j’ai trop d’imagination. Même ma prof de français me l’a dit, mais elle apprécie tous mes textes, même les plus loufoques. D’ailleurs, je n’avais qu’à intercepter le regard brillant de Sébastien pour comprendre que j’avais écrit quelque chose de super.

Je ne l’ai confié à personne, même pas à Chloé mon amie. J’écris. Enfin quoi, j’invente des histoires « à dormir debout » comme dirait Gary s’il les lisait. Mais ça, c’est mon secret.

Pour ne pas éveiller de soupçons, je suis redescendue et j’ai fait semblant de m’intéresser aux petits meubles rapportés. Il y avait parmi eux un guéridon ovale.

— Maman, je peux le récupérer ?

Maman a hésité, elle l’avait prévu pour décorer un angle de la pièce.

— Bon, si tu veux, je trouverai bien autre chose.

Et là encore Gary a ajouté son grain de sel.

— Tu veux faire tourner les tables comme tante Agathe ?

J’ai haussé les épaules. C’est un peu à cela que j’avais pensé.

— J’en ai besoin, c’est tout !

— Signez l’armistice tous les deux. Gary, mets le couvert et toi « Ophie » réchauffe la ratatouille.

Je déteste qu’elle m’appelle « Ophie » et je déteste la ratatouille, mais je n’ai pas râlé. Je n’avais qu’une hâte, celle de remonter dans ma chambre. Pas pour m’y coucher, mais pour retrouver la fille dans le miroir, celle qui se disait « tante Agathe ».

Ma porte soigneusement fermée à clé, je n’ai laissé que ma lampe de chevet allumée et j’ai tiré d’un coup la housse qui recouvrait le miroir.

J’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose. Malgré la lucarne fermée, le froid a envahi ma chambre. J’avais la chair de poule. Pourtant nous étions en plein été. Et puis, il y a eu ce petit vent accompagné du son étouffé d’une flûte qui s’insinuait partout. Je n’étais plus si hardie, et du coup j’ai regretté d’avoir fermé ma porte à clé, un obstacle pour m’enfuir rapidement en cas de coup dur. La lumière de ma lampe de chevet a faibli, s’est éteinte puis s’est rallumée. Ma chambre s’est mise à briller d’une lueur jaune comme sous le feu d’un projecteur sortant directement du miroir. Il dessinait un espace lumineux qui englobait mon lit. Pas moyen de décoincer la grosse boule qui obstruait ma gorge. Allons ! Courage ! Pour ma lampe, une panne sans doute, j’avais gros à parier que l’installation électrique de cette maison datait, mais le pire pour moi depuis notre emménagement, c’était l’absence de téléphone, et surtout d’Internet. Un frôlement contre mes jambes, j’ai hurlé. Ce n’était que Méphisto, mon chat qui avait fait le voyage avec nous. Je l’avais oublié celui-là. Sans quitter des yeux la lumière, je l’ai caressé du bout des doigts. Ses poils étaient hérissés comme à l’annonce d’un danger. J’ai respiré à fond.

— Méphisto, ça ne va pas, tu m’as fait une de ces frousses !

Puis d’une voix hésitante :

— Agathe. Tu es là ?

Pas de réponse. J’ai appelé à nouveau. Toujours rien, alors je suis entrée dans la lumière jaune et je me suis rapprochée de la grande surface lisse. Je n’ai vu que le reflet d’une chambre. De ma chambre. Le projecteur invisible s’est éteint. Avais-je rêvé ? Déçue, mais plutôt soulagée, j’ai pris un roman, j’ai lu quelques pages et j’ai éteint. Pas moyen de me concentrer.

Une heure n’était pas passée quand :

— Ophélie ! Ophélie !

J’ai ouvert un œil, ma chambre était à nouveau illuminée. Avais-je oublié d’éteindre mon chevet avant de m’endormir ? Puis j’ai ouvert le deuxième œil. Ce n’était pas ma lampe, c’était « la lumière », et j’ai senti un truc glacé couler le long de ma colonne vertébrale. Je me suis glissée au fond de mon lit et je me suis bouché les oreilles. Mais les cris ont repris.

— Ophélie ! Ophélie !

Cette fois je ne pouvais plus reculer. « ELLE » allait réveiller toute la maison ! Morte de trouille, je me suis levée, et pieds nus je suis entrée dans la lueur dorée. Et c’est là qu’elle m’est apparue. Je suis restée stupéfaite. Non, ce n’était pas mon reflet. Cette fille aux cheveux châtains et aux yeux verts qui me regardait, ce n’était pas moi. Pourtant j’aurais pu le croire si ses vêtements ne dataient pas d’une autre époque, car elle me ressemblait beaucoup. Je dirais même, énormément, surtout si, comme moi, elle portait une queue de cheval. Je suis restée sidérée, un peu effrayée tout de même par cette manifestation de l’au-delà. Avant que j’ouvre la bouche, elle m’a chuchoté sur un ton où perçait l’exaspération :

— Eh bien, tu en as mis du temps à répondre ! Je commençais à m’ennuyer ferme !

Cette fois-ci je ne rêvais plus. Elle était bien là et me fixait à travers de drôles de petites lunettes rondes. Et je n’ai plus eu peur de ce fantôme qui me parlait. Elle s’est approchée de la surface de la grande glace et m’a observée en rajustant ses verres devant ses yeux.

— C’est fou ce qu’on se ressemble !

Sa main a traversé le miroir et a touché la mienne. Je m’attendais à être brûlée par une décharge électrique comme on en voit dans les films fantastiques, mais non, c’était une petite main qui serrait la mienne très fermement.

— Bonjour, je m’appelle Mary.

— Je croyais que tu étais Agathe ?

— Agathe est mon deuxième prénom, comme Mary était le deuxième prénom d’Agatha Christie, et quand j’ai découvert ses romans, j’ai choisi de le porter ! Et ainsi, je suis devenue Agathe pour tout le monde. Et je lui ressemble énormément…

— Pour l’instant, je ne trouve pas !

— Plus tard, tu comprendras.

J’avoue que je l’ai trouvée plutôt sympathique.

— Bon, maintenant tu vas m’expliquer. Comment et pourquoi tu apparais alors que tu es morte, que les fantômes n’existent pas, et que si j’en parlais, on me traiterait de folle ?

Un petit rire a traversé le miroir :

— Une question à la fois. Mon corps est mort, pas mon esprit. Les fantômes existent, j’en suis la preuve. Simplement, j’ai choisi de revenir à l’âge que j’aimais le plus. Mes quinze ans, même si je ne suis venue en France qu’à dix-sept ans. Presque comme Agatha.

— Et tu as décidé de nous squatter ! Et comment vais-je expliquer ça, moi ?

— Tu n’auras rien à expliquer. Personne d’autre que toi ne me verra. J’ai juste raté un truc. Je n’ai pas réussi à rendre ma voix inaudible pour tous.

— Quoi ? Tu veux dire qu’on pourra t’entendre ?

— Oui, mais à force de fouiller dans des bouquins de sortilèges, j’ai trouvé une astuce. Ce sera avec ta voix. D’ailleurs tu le sais, je suis sûre que tu l’as reconnue quand je t’ai parlé là-bas dans l’autre maison.

Ma voix ! Oui, c’était bien ma voix que j’avais entendue ! Je lui ai brusquement tourné le dos et je suis allée m’asseoir sur mon lit. J’ai fermé les yeux et je me suis répété « Tu rêves, ma fille. Tu es en pleine hallucination. C’est ton imagination. Une héroïne des romans que tu écris en secret. Cette Agathe n’existe pas, c’est toi qui l’as créée, uniquement parce que tu avais peur de mourir d’ennui dans ce trou à rats. Oublie tout ça ou tu passeras pour une schizophrène. » J’ai souri et j’ai rouvert les yeux, soulagée.

— C’est ça. J’ai tout inventé, et je vais me débarrasser de ce truc avant de devenir complètement cinglée, quitte à le rapporter moi-même dans l’autre maison.

Je me suis dirigée vers le miroir, bien décidée à effacer cet épisode de mon esprit. Mais elle était toujours là.

— Bon, alors ? On va devenir amies ou pas ? Et pas question de me renvoyer dans l’autre maison. Si tu veux, je t’invite chez moi, nous serons plus tranquilles. Tu n’as qu’à traverser le miroir. J’ai des choses à te raconter.

Du couloir, la voix de Gary m’a fait sursauter.

— Ophie, je t’ai entendue crier. Ça ne va pas ?

— Juste un cauchemar Gary, je me rendors !

— OK, bonne nuit !

La porte était fermée, je ne craignais rien. L’escalier a grincé, Gary est redescendu dans sa chambre. Pendant quelques secondes j’ai hésité. Et si je ne revenais jamais ? Mais ma curiosité l’a emporté. Je suis rentrée dans la lumière, j’ai traversé le miroir et j’ai atterri dans la chambre d’Agathe.

Mon chat en a fait autant.

4

— Si, j’en suis certaine. Mon jardinier a été A-SSA-SSI-NÉ !

Assise sur le lit, à côté d’Agathe, Méphisto entre nous deux, j’ai écouté son histoire. Si je comprenais bien, elle comptait sur ma perspicacité pour démasquer le meurtrier de Théophile Lecouvreur, le créateur de sa pergola fleurie de roses anciennes.

— D’abord, ton jardinier, ça fait deux ans qu’il est mort, et moi je ne suis pas détective.

— Non, mais tu pourrais te faire aider par l’inspecteur Bourrelier. Il avait suivi cette affaire à l’époque. Il était même venu m’interroger.

— Et pourquoi n’as-tu pas toi-même mené l’enquête ?

— Tu oublies que j’avais plus de quatre-vingts ans et qu’à la mort de Théo, je ne pouvais pratiquement plus me déplacer. Mais cela n’a pas empêché mes neurones de travailler. Malheureusement, j’étais arrivée au bout de mon chemin avant d’en apprendre davantage.

J’ai acquiescé silencieusement. Le notaire nous avait appris que Melle Agathe Bradford était morte de sa belle mort, c’est-à-dire, qu’elle ne s’était jamais réveillée et que, selon la phrase consacrée « elle n’avait probablement pas souffert. Une panne de cœur », avait-il ajouté. Mais il avait fait un terrible lapsus, car il avait substitué « panne de cœur » par « peine de cœur ». Sur le moment, cela m’avait amusée. En cet instant, je me demandais qui se doutait de ces amours secrètes qui n’avaient jamais abouti.

— Ophie ! Tu m’écoutes !

— Oui oui ! Et si tu veux qu’on soit copines, arrête de m’appeler Ophie, je déteste ça !

— Ah bon, dommage, je trouvais sympa. Je te disais donc que je suis certaine qu’on a tué Théo. Je veux savoir pourquoi, ce que cela cache, et surtout, comment on a réussi à faire passer sa mort pour un stupide accident domestique. Il ne se serait jamais empoisonné avec ses produits, il était très prudent et il avait toute sa tête malgré ses quatre-vingt-trois ans.

— Et depuis, tu n’as trouvé personne d’autre que moi pour régler cette affaire ?

— J’ai bien essayé, mais on m’a envoyée sur les roses, si je puis dire ainsi. Et puis, on ne transmet pas son don comme ça à n’importe qui.

Là, je me suis inquiétée.

— Quel don ?

— Je suis médium et j’ai certains pouvoirs que je te transmettrai si je t’en juge digne ! J’ai tout de suite su que ce serait toi.

— Mais… mais, je ne suis pas médium, et moi la magie, la sorcellerie !

— Qui te parle de sorcellerie ? Non, grâce à ce miroir tu seras capable d’entendre ceux qui t’appelleront à leur secours et ils t’aideront dans tes recherches. Et je suis certaine que tu sauras comment t’y prendre. À présent, je suis persuadée que Théo me cachait quelque chose. Quelque chose de grave. Je veux savoir !

J’ai secoué la tête, convaincue qu’elle se trompait, je n’étais pas la personne qu’elle attendait. J’allais refuser d’entrer dans son jeu, mais elle m’a devancée :