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Dans la propriété familiale de Ronces Rouges, où elle a passé sa jeunesse, Mareska revient sur les lieux du drame, dix-sept ans après la mort de sa jumelle, Ludine.
Alors qu’elles ne sont âgées que de 7 ans à l’époque, les deux fillettes montent dans une barque pour se promener sur l’Étang de la Mariée, un étang maudit. Lorsque la barque chavire, l’une des deux sœurs se noie... Mais qui, de Ludine ou Mareska, sera réellement sauvée ?
Dix-sept ans plus tard, une présence invisible rôde toujours autour de Ronces Rouges. En revenant dans son village, Mareska est-elle prête à faire enfin son deuil ? Pourra-t-elle se libérer de l’emprise démoniaque que sa sœur continue d’exercer sur elle ?
Et surtout, connaîtra-t-elle enfin toute la vérité sur ce drame ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nicole Provence est née en 1948 à Châtellerault dans la Vienne et elle vit aujourd’hui dans la région lyonnaise. Férue de lectures et d’écritures en tous genres, elle participe à un concours en 1998 et a le plaisir de voir une première nouvelle du genre polar retenue par France Loisirs. Le pied est mis à l’étrier. Depuis, elle se consacre entièrement à l’écriture de romans de genres variés -policiers, polars-terroir ou encore jeunesse.
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Seitenzahl: 351
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Nicole Provence
Un double imparfait
Roman
ISBN : 979-10-388-0983-3
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : Mars 2025
©Couverture Ex Æquo
©2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Meyrieu-les-Étangs, Isère.
Avril 2015
Avec ses volets entrouverts, la maison semblait s’éveiller d’un trop long sommeil. À travers ses paupières de bois, le jour pénétrait doucement. Ce repli sur elle-même n’avait que trop duré et le courant d’air qui venait de faire claquer la porte-fenêtre s’exhala au dehors comme un soupir de soulagement. Enfin, la vie allait reprendre son cours !
Le lierre rare et tout juste bourgeonnant donnait aux murs de pierre une impression de nudité. Même quand le soleil apparaissait, les lézards n’osaient encore s’y aventurer, ils les trouvaient trop froids et inhospitaliers. Sur la grande terrasse de dalles roses, quelques sacs de voyage se bousculaient, comme brusquement arrêtés en pleine course. Dérangées dans leur paisible retraite, quelques mésanges s’envolèrent, offusquées qu’on violât leur intimité si longtemps respectée. Puis elles revinrent une à une, imitées par les chardonnerets et les verdiers. Les oiseaux reprirent possession de leur domaine comme si rien ne s’était passé. D’une branche à l’autre, ils sautillèrent en direction d’un parterre de fleurs printanières qui accueillait le visiteur dès son arrivée. Une forme s’y tenait immobile et excita leur curiosité. Que venait-elle faire ici alors que depuis longtemps le silence régnait ?
La jeune femme tourna la tête aux trilles d’un pinson et sourit. Les mésanges s’enhardirent et voletèrent sur le cerisier qui n’offrait encore que de petites boules vertes. Dans un pull bleu doux et un jean étroit, elle ressemblait à une jeune lycéenne, mais en regardant son visage avec plus d’attention, on était frappé par la gravité et l’expression de souffrance latente qui l’habitaient. C’était uniquement quand elle se savait seule qu’elle s’autorisait cette faiblesse, sans la retenir, sans chercher à la diminuer ou l’amplifier. Elle laissait alors ce masque l’envahir et l’imprégner d’une lancinante douleur. Elle la connaissait si bien cette souffrance, depuis combien de temps la traînait-elle ? Bientôt dix-sept ans ! Dix-sept ans que sa jumelle s’était noyée un jour d’été dans l’étang de leur propriété. Un drame qui, ajouté à la perte de ses parents, avait détruit sa vie.
Tous deux étaient décédés à une année d’écart, bien trop jeunes pour mourir. Ludovic, son père, le premier, en février 2010, d’un banal accident de la route, une chaussée verglacée un soir d’hiver au retour de son usine de tissage de Bourgoin-Jallieu. Puis Hermine, sa mère, lui avait succédé l’année suivante. Armelle, leur ancienne nurse et grande-cousine de son père, qui assurait une présence régulière auprès d’Hermine depuis son deuil, l’avait découverte sans vie un petit matin dans son lit. C’est la disparition de cette dernière lors d’une nuit d’été qui lui avait été le plus insupportable.
Quatre ans déjà, mais six depuis sa fuite le soir de ses dix-huit ans !
Une sourde angoisse l’étreignit. Elle vacilla. Non, il ne fallait pas se laisser dominer par ses souvenirs. Elle avait résisté pendant trop longtemps pour faiblir à présent. Ses appréhensions d’un retour dans la demeure familiale se firent plus angoissantes qu’elle ne l’avait cru. Qu’était-elle venue chercher dans ce domaine silencieux ? Même la maison semblait retenir son souffle, comme en attente d’un événement qui devait se produire et mettre enfin un terme à son supplice.
Mareska embrassa du regard la maison et le jardin. Que de souvenirs ! Tout était comme avant, la roseraie surtout la surprit. Qui, depuis quatre ans l’entretenait ? Elle se dirigea vers la petite serre aux parois de verre dans laquelle sa mère passait le plus clair de son temps, à bouturer, semer, conserver ses fleurs fragiles. Un lieu dans lequel le reste du monde était aboli, un lieu où, à sa grande joie pendant son adolescence, elle travaillait à ses côtés, découvrant au fil des mois et des saisons les miracles de la nature. C’était le domaine d’Hermine, son refuge, mais qu’elle ouvrait volontiers à ses visiteuses qui repartaient souvent avec un petit pot de géranium ou de pétunias.
La porte n’étant pas fermée à clé, elle y pénétra avec un étrange sentiment de frustration, elle y avait passé tant de belles heures. Les vitres étaient poussiéreuses, mais l’abri n’avait subi aucun dégât. Il n’y avait plus de plantes sur les étagères mais le matériel de jardinage entreposé était en bon état. Intriguée, elle quitta la verrière dans laquelle elle n’était plus venue depuis sa fuite à Lyon. Mais tout ceci appartenait au passé. La mort de sa petite sœur jumelle à sept ans, celle de son père à l’aube de ses cinquante ans et à quarante-trois ans pour sa mère, si proches l’une de l’autre, l’avaient terrassée. Lors des obsèques, Armelle s’était à chaque fois dévouée sans compter pour lui faciliter les démarches dans le règlement de toutes les formalités. Chère Armelle ! Elle réalisait aujourd’hui combien sa présence auprès d’elle depuis toujours avait été précieuse.
Lors de l’inhumation d’Hermine, la plus insupportable, Mareska était restée prostrée pendant trois jours dans sa chambre, évitant toute incursion dans celle de sa mère. Elle avait même refusé de se recueillir devant sa dépouille avant la fermeture de son cercueil, espérant la garder ainsi bien vivante dans ses souvenirs. La cérémonie funèbre achevée, elle s’était à nouveau enfuie, laissant à Armelle le soin de tout remettre en ordre. Elle s’était cloîtrée dans son appartement lyonnais avec le désir de ne plus retourner dans un lieu qui avait perdu ses âmes, et de mettre Ronces Rouges en vente. Heureusement, Armelle l’avait dissuadée de prendre une décision trop hâtive. Elle lui avait promis d’assurer la garde de la maison et de trouver quelqu’un pour l’entretien du jardin jusqu’au jour où enfin, elle reviendrait y vivre. Pendant plusieurs mois, la jeune femme avait sombré dans un chagrin inconsolable, mais petit à petit, elle avait repris goût à la vie grâce à une présence dont elle ne parlait à personne.
C’était son secret.
Aujourd’hui, être à Ronces Rouges lui sembla si naturel qu’elle regretta d’avoir négligé sa propriété pendant ces quatre dernières années. En admirant le spectacle du jardin, elle ressentit une immense gratitude envers la vieille cousine qui l’avait dissuadée de s’en séparer. Ronces Rouges, c’était toute son enfance. Elle ne pouvait tirer un trait à jamais sur son passé, surtout s’il avait comporté de douloureux événements. Elle devait faire face.
Lors du décès de sa mère, il se disait dans le village à voix basse qu’Hermine s’était suicidée. On savait que depuis quelques années l’entente entre les époux s’était détériorée. Le médecin de famille qui leur était très attaché avait dû réagir avec autorité pour faire taire les ragots et protéger la jeune fille des rumeurs blessantes. Il affirma que seule une inadvertance dans la prise de son traitement médical était responsable de son décès. Sans doute avait-elle pris par négligence plus que la dose recommandée. Le drame s’étant produit la nuit, elle n’avait pu appeler à l’aide, ni être secourue. Mais lors de son autopsie, une analyse confirma en effet la présence en excès de ses neuroleptiques, beaucoup trop pour n’être qu’un accident. Il respecta le secret médical qui, sans doute, aurait beaucoup affecté celle qui devenait orpheline.
Armelle, qu’on savait très proche du couple depuis bien des années, quand on lui posait la question au sujet de cette mort, donnait toujours la même version qui ne confirmait ni n’infirmait la potentialité d’un suicide.
« Elle s’est laissée mourir de chagrin, affirmait-elle la voix émue. Après la mort de sa petite Ludine en 1998, le départ de Mareska pour suivre ses études à Lyon, et l’accident mortel de Ludovic l’an dernier, j’ai bien vu combien elle avait perdu le goût de vivre. Elle s’éteignait jour après jour, malgré ma présence réconfortante, incapable de surmonter la succession d’épreuves qui s’étaient abattues sur ses épaules. Tout cela est bien triste, ajoutait-elle en soupirant, surtout pour Mareska qui se retrouve bien seule désormais. »
On aurait pu croire qu’Hermine avait eu tout pour être heureuse, mais, dès son arrivée à Meyrieu-les-Étangs, la délicate jeune femme de vingt-ans avait vite perdu pied dans l’organisation de sa trop grande et belle maison. Si Ludovic fut déçu, il ne lui en fit aucun reproche, lui laissant généreusement du temps pour s’adapter. La seule vraie joie de la jeune épouse fut la découverte de son environnement campagnard qui allait lui permettre de se donner à cœur joie dans l’exercice de sa passion, les fleurs. Au fil des mois, elle apprécia de moins en moins l’activité intense de son époux qui avait espéré en vain son implication dans son entreprise. Le plus contraignant pour elle, rencontrer et recevoir ses relations professionnelles, ce qui la privait de se retirer chaque jour dans son havre de paix créé au fil des jours et des saisons. Quand, deux ans après leur mariage, elle découvrit qu’elle était enceinte de jumelles, elle fut prise de panique. Elle ne s’apaisa que lorsque son époux lui proposa d’arracher à sa chère cousine Armelle la promesse de l’aider dans l’éducation des bébés qui déjà prenaient trop de place dans son ventre. Certes, Hermine ne refusait pas la venue d’un enfant dans leur couple, Ludovic y tenait tant, mais elle aurait préféré attendre encore un peu, d’autant qu’il s’agissait là de deux bébés ensemble.
Au début, Armelle qui avait fêté ses quarante-sept ans avait beaucoup hésité, déclarant à Ludovic qu’elle n’avait plus l’âge pour pouponner et qu’elle aimait beaucoup son travail de tissage de galons militaires et de rubans liturgiques fabriqués à l’usine Gallia de Saint-Jean-de-Bournay. Il avait beaucoup insisté, la persuadant que justement leur grande différence d’âge représentait pour lui une garantie de tranquillité et de sécurité. « J’ai en toi une immense confiance chère Armelle. Je me souviens encore de ta tendresse quand tu t’occupais de moi alors que ma mère dirigeait notre usine. Hermine n’a plus ses parents, tu sais combien elle est fragile, elle a besoin de quelqu’un de plus âgé pour la conseiller, l’aider ! Aujourd’hui, mon entreprise m’accapare complètement, je ne serai jamais disponible comme elle le souhaiterait. J’ai encore besoin de toi ». Comment lui refuser ? Elle se laissa attendrir, persuadée que jamais elle ne le regretterait. Aussi, avait-elle accepté en pensant à l’étrangeté des situations qui se répétaient ! Elle, autrefois avec Ludovic, et elle bientôt, avec les petites jumelles.
Armelle jouissait en permanence du respect et de la confiance de tous les habitants du village. Catholique et bonne pratiquante, elle ne refusait jamais d’aider une famille dans le besoin, aussi, quand elle annonça son départ à l’usine pour porter secours à son filleul, une nouvelle étoile brilla à son tableau. De vingt-cinq ans plus âgée qu’Hermine, veuve et femme de grand cœur, elle s’improvisa avec brio dans le rôle de nurse auprès des nouvelles-nées. Et quand elle en parlait à ses amies, elle ajoutait toujours avec émotion ; « ces petites sont devenues pour moi comme mes propres enfants »
Armelle avait été si présente depuis leur naissance que pendant leurs trois premières années, les fillettes avaient eu du mal à comprendre qui, d’Hermine ou d’Armelle était leur véritable mère.
Alors que la jeune femme se penchait sur les tiges rouges des pivoines qui jaillissaient hors de terre, elle entendit un bruit de pas sur le gravier de l’allée. Elle se retourna brusquement, contrariée d’être assaillie à peine arrivée.
— Mareska ! Tu es déjà là? Tu aurais pu me prévenir, je serai allée t’accueillir à la gare de Vienne!
Une femme s’avançait lentement vers elle d’une démarche hésitante. Son beau visage doux et ses yeux clairs, même s’ils avaient vieilli, éveillèrent en elle un immense sentiment de tendresse. Elle se releva d’un bond et se précipita dans ses bras. La chaleur et l’affection d’Armelle… tout un flot de souvenirs rejaillit d’un coup et Mareska se sentit redevenir cette fillette qui recherchait avec tant de rage et de désespoir l’amour dont elle avait été frustrée. Comment avait-elle pu rester si longtemps sans être venue la retrouver ?
— Armelle ! Je suis si heureuse de te revoir ! Je n’ai pas voyagé en train mais en voiture, laquelle est tombée en panne dès l’entrée du village. Heureusement, Jean passait avec son taxi, il m’a reconnue sur le bord de la route. Il a chargé mes bagages, m’a accompagnée ici, et a téléphoné à un garage pour la faire réparer. Tu vois, j’ai eu le temps d’aérer la maison et de faire un tour dans le jardin. Je suis surprise de le trouver encore en si bon état !
Armelle poussa un gros soupir.
— Oh, soupira-telle, depuis qu’Hermine n’est plus là pour s’en occuper il n’est plus aussi beau qu’auparavant ! Je viens régulièrement arroser quand il fait trop chaud et je confie son entretien à Jean. Tu sais combien ta mère avait de passion pour ses fleurs !
Mareska tressaillit. Des images traversèrent son esprit. Elle aussi avait cette même passion, elle ne doutait pas un instant de qui lui venait cet héritage. Le regard brouillé d’émotion, elle répondit doucement :
— Oui, elle leur consacrait beaucoup de temps !
La vieille Armelle perdit son sourire, le cœur toujours envahi envers Hermine d’une rancœur qu’elle avait dissimulée à tout le monde. Mais quelle importance aujourd’hui ! Elle répliqua sur un ton sec :
— Trop ! Bien plus qu’à vous ! Enfin ! Je suis si heureuse de te revoir ma petite Mareska. Tu es restée trop longtemps loin d’ici, tu m’as beaucoup manqué ! Si je me souviens bien, tu as fêté tes vingt-quatre ans le mois dernier !
— En effet.
— Tu aurais pu venir les fêter ici ! J’aurai préparé ton gâteau préféré et tu aurais soufflé les bougies comme quand tu étais petite.
Puis, jetant un regard sur les deux sacs de voyage et une petite valise qui gisaient sur les dalles, elle s’étonna :
— Mais, tu n’as pas davantage de bagages que ça ?
Mareska haussa légèrement ses épaules.
— J’ai une dizaine de jours de congés à récupérer mais j’ignore encore si je resterai tout le temps ici.
Armelle laissa échapper un grand soupir.
— Tu ne penses toujours pas t’installer à Ronces Rouges ?
— Il faut que je réfléchisse.
La vieille femme fronça les sourcils et l’attrapa par le bras.
— Mareska ! Ne me dis pas que c’est à cause de tous ces drames. Du moins, de celui de ta sœur. Il y a si longtemps, et tu étais si petite !
La jeune femme pâlit brusquement.
— Comment imagines-tu un instant que je puisse oublier ? Ma sœur jumelle est morte, Armelle, et nous étions ensemble. Depuis ce jour, je me sens incomplète, je cherche mon ombre pour la remplacer et mon reflet pour me rassurer. L’âge et le temps écoulé n’ont rien à voir. C’est une partie de moi-même qui est morte ce jour-là.
Puis après une hésitation elle ajouta à voix basse :
— Cela aurait pu être moi !
Armelle secoua sa tête presque avec colère.
— Mais ce n’était pas toi ! C’est cette pauvre petite Ludine qui s’est noyée. C’était horrible. Ta mère n’aurait jamais supporté ce deuil si Mareska avait été à sa place. Je sais que je ne devrais pas te le dire, mais c’est si vieux à présent. Elle aussi nous a quittées depuis, alors, comment lui faire de reproches !…
Mareska fut surprise par cette façon de s’exprimer.
— Mais, Armelle ! Tu parles de Ludine et de Mareska comme s’il s’agissait d’autres personnes que ma sœur et moi ?
— Pardonne-moi, je me suis mal exprimée.
— Ainsi, reprit la jeune femme, toi aussi tu avais remarqué la différence qu’elle faisait entre nous deux ! D’ailleurs, j’ignore toujours pourquoi. Je n’ai jamais osé aborder le sujet. J’avais peur sans doute de connaître la réponse. Elle est devenue si bizarre après la mort de ma sœur.
— Absolument, reprit Armelle. Même si elle tentait de le dissimuler, elle préférait Mareska, et j’ai bien vu combien la petite Ludine en avait souffert. Entrons boire une tasse de café, j’essaierai de t’expliquer.
Elles retournèrent sur la terrasse à présent baignée par la lumière jaune du soleil, encore trop pâle pour ce printemps avancé. Elles saisirent sacs et valise et les déposèrent dans le grand hall d’entrée. Près de l’escalier en noyer, une malle d’osier attendait. Armelle allait l’empoigner.
— Veux-tu que je t’aide à la monter ?
— Non, je t’en prie, laisse-la. Elle n’est pas lourde, je la porterai plus tard !
— Nous aurons plus vite fait à deux !
— Non !…
Son ton s’était fait sec. Elle s’en voulut et rajouta plus aimablement :
— Je te remercie, mais je m’en occuperai seule !
— Bien !
La malle resta au pied de l’escalier. Mareska lui jeta un long regard inquiet et, par acquit de conscience, vérifia la fermeture. La solide tige de rotin la maintenait bien close. De toute façon, Armelle n’aurait pas la force de la soulever seule et encore moins de la hisser jusqu’au palier supérieur. Elle pouvait encore surseoir à son transport. Pour l’instant, elle ne craignait rien sauf si… Mais le calme qui se dégageait de la grosse boîte d’osier la rassura. Le danger n’était pas imminent.
Pendant qu’Armelle préparait le café, elle traversa la salle à manger et regarda à travers les carreaux de la porte-fenêtre qui donnait sur l’arrière de la maison. Le jardinet fermé par une grille verte était toujours là, intact. Mareska ressuscita la voix de sa mère :
« Ce jardin-là est interdit. Il y a des plantes dangereuses. Si jamais je vous vois y pénétrer, gare à vous !
— Mais maman, c’est juste pour admirer ces belles fleurs là-bas !
— Non Ludine ! C’est interdit ! Et si tu y entraînes Mareska, tu seras punie. Ces fleurs sont du poison, c’est pour cette raison que je ne les cultive pas avec les autres. Allez jouer ailleurs ! »
— Le café est prêt !
La jeune femme sursauta. Elle venait de plonger dans son passé sans s’en être rendu compte, persuadée d’avoir réellement revécu cette scène pendant les quelques minutes qui venaient de s’écouler. Bouleversée, elle rejoignit Armelle qui, remplissant les tasses, laissa revivre ses souvenirs.
— Quand Hermine vous attendait, elle était folle d’inquiétude à l’idée de vous élever toute seule. Ta mère était une femme fragile, elle détestait les conflits, aussi, même si elle ne les appréciait pas, ne s’opposait-elle jamais aux exigences de ton père, qui d’ailleurs était rarement présent et tellement absorbé par ses responsabilités. Diriger son entreprise familiale de tissage à Bourgoin-Jallieu occupait ses pensées du matin au soir. Il ne vous accordait pas trop de temps mais vous n’aviez pas l’air d’en souffrir. Vous vous suffisiez à vous-même et votre chien Yorga était votre meilleur compagnon. Aussi, quand mon filleul m’a demandé de quitter mon emploi pour la seconder dès votre naissance, je n’ai pas hésité longtemps. Ma maison était proche de la vôtre, et Gérard, mon époux en mourant brusquement d’un accident cardiaque m’avait laissée à l’abri du besoin. Et comme je n’avais jamais pu avoir d’enfant…
Dans sa voix perçait le regret qui avait baigné toute sa vie. Après un soupir elle reprit :
- Je me souviendrai toujours de cette journée de l’année 1991, ta mère avait accouché ici, dans cette maison. Le premier bébé qui pointa sa tête était une petite fille très vigoureuse. Elle l’appela Mareska, en souvenir de sa grand-mère russe qu’elle aimait tendrement. Le deuxième bébé, une autre petite fille, mit plus de temps à naître. Hermine était épuisée. La petite paraissait plus fragile. Elle lui donna le prénom de Ludine, sans doute pour rappeler le prénom de ton père. Vous étiez de parfaites petites jumelles, avec des cheveux aussi noirs que les siens, et les mêmes yeux verts, aussi verts que ceux de sa grand-mère, assurait-elle. Ludine l’accaparait beaucoup. Beaucoup trop estimait-elle. Ses biberons prenaient beaucoup de temps, elle avait des difficultés à s’endormir et se réveillait souvent la nuit. Hermine s’impatientait et se plaignait sans cesse d’être fatiguée, avec des crises de larmes inexpliquées. Pourtant je la soulageais au maximum entre l’entretien de la maison et votre éducation. Souvent elle s’enfermait dans sa chambre et y restait cloîtrée sans plus se soucier de vous. Heureusement, j’étais là pour prendre le relais et ce n’était pas chose facile !
— S’occuper de deux enfants du même âge ne devait pas lui laisser beaucoup de temps pour se reposer, répondit Mareska.
— Se reposer ? Elle préférait avant tout être dans son jardin, au milieu de ses rosiers surtout, ces fameuses Ronces Rouges qui ont donné le nom à la propriété. J’avoue qu’ils faisaient l’admiration de tous, elle a même obtenu plusieurs prix lors de concours des maisons fleuries. Quelle fierté elle ressentait, mais dans la vie, il y avait plus important que ses fleurs ! Vous ! Elle m’a donc confié Ludine et s’est exclusivement occupée de Mareska. Elle s’y était attachée comme à une poupée favorite, qui satisfait quand on en a besoin et dont on se débarrasse quand elle devient trop gênante. Le bébé idéal ! Elle a complètement délaissé Ludine, elle me faisait confiance.
— Vraiment ? reprit Mareska, elle ne s’occupait jamais de la petite Ludine ?
— Oh si ! On ne pouvait pas dire qu’elle ne l’aimait pas. Elle la berçait, l’embrassait, mais on la sentait plus affectueuse envers la petite Mareska.
— Avec moi, n’est-ce pas ?
Armelle releva brusquement la tête, comme prise en faute, puis rougit.
— Oui, de toi, bien sûr !
— Et toi, tu t’es attachée à Ludine…
Armelle eut un sourire songeur. Une bouffée de bonheur envahit son visage, elle tenta de la dissimuler en abaissant le menton, mais Mareska vit combien ses yeux brillaient.
— Oui. Forcément ! répondit-elle comme pour s’excuser. Je m’occupais d’elle toute la journée, alors… J’essayais de compenser cet amour maternel qui lui faisait défaut. Car j’étais sûre qu’elle en souffrait.
Puis après un petit silence qui l’avait emportée bien loin.
— Je l’aimais comme ma propre fille !
— Alors tu as dû être bien malheureuse à sa mort !
Armelle ne répondit pas. Mareska s’étonna. Pourquoi la vieille cousine persistait-elle à désigner les jumelles par leur prénom plutôt que ta sœur et toi ? Commençait-elle à perdre un peu la tête ? Pour ne pas la déstabiliser elle continua de même. Elle se pencha vers elle et la scruta avec attention, il fallait qu’elle sache.
— Alors, répéta-t-elle, quand Ludine s’est noyée, tu as dû être très malheureuse !
Armelle se leva brusquement.
— À quoi bon évoquer tout ça ? C’est du passé !
Cependant elle rajouta sur un petit ton amer.
— Hermine n’a pu dissimuler son soulagement en constatant que sa petite chérie avait survécu à l’accident. Elle tirait sur la chaîne qui était autour de son cou, caressait du doigt l’inscription gravée sur la médaille et criait…« Mon Dieu, merci ! Elle est vivante ! » …
La jeune femme tressaillit.
— Je m’en souviens, Armelle. Je m’en souviendrai toujours !
Un éclair passa dans le regard de sa vieille cousine, elle y lut une colère qu’elle ne lui avait jamais connue.
— J’en ai beaucoup voulu à Hermine de n’avoir pas su aimer ses deux fillettes de la même façon. C’était indigne d’une mère. Je me suis souvent demandé si elle en avait été consciente.
Mareska sentit son cœur se serrer.
— Et quand … Ludine… est morte, en parlait-elle avec toi ?
— Rarement. Même longtemps après. Personne n’osait rompre son silence. Au début, par respect pour son chagrin. Elle pleurait souvent et allait se réfugier pendant de longues heures dans la solitude de son jardin. Ensuite, parce que ton père et moi sentions combien elle désirait éviter le sujet. Mais je crois que malgré ta présence, elle ne s’est jamais remise de ce deuil.
— En effet, j’avais souvent l’impression d’être devenue transparente, mais je comprenais, j’étais moi-même si malheureuse.
— En revanche, elle regardait souvent une photo où vous posiez toutes les deux côte à côte. Votre ressemblance quasi parfaite l’avait toujours indisposée, elle craignait de ne jamais savoir vous distinguer l’une de l’autre. Comme pour moi, d’ailleurs, il m’arrivait souvent de vous confondre et cela avait l’air de bien vous plaire !
— Je m’en souviens, cela nous amusait beaucoup ! répondit la jeune femme avec un petit rire.
— C’est pour cette raison que très vite Hermine a fait graver des médailles en or avec un motif floral en bordure du bijou à votre prénom. Mais les gravures étaient trop fines pour les distinguer l’une de l’autre. Seul votre prénom servait à vous différencier. Celle gravée au prénom de Mareska était bordée de minuscules roses, celle de Ludine de marguerites.
— C’est curieux, je n’avais jamais remarqué cette différence, je ne me souviens que des prénoms inscrits.
— De même, elle réservait toujours les rubans bleus pour Mareska et les verts pour Ludine. D’ailleurs, tu portes toujours un velours bleu autour de ta queue de cheval !
— Oui, c’est par habitude, mais je pense que je vais y renoncer, c’est bon pour les petites filles ! Et mon père, comment réagissait-il ?
Armelle eut un étrange sourire. Elle ressuscita ses souvenirs. Ludovic, un grand et bel homme, aux épaules carrées, sportif, aux yeux aussi bleus que les siens, avec une toison de cheveux blonds qui le faisait ressembler à un lion. Comment Hermine aurait-elle pu résister à sa séduction ? Leurs sept années de différence ne l’avaient pas dérangée, sans doute même lui avaient-elles données un sentiment de sécurité auprès de lui. Armelle gardait encore en elle sa déception que Ludovic ait, lui aussi, cédé au charme d’Hermine. « Elle ne le méritait pas ! pensa-t-elle », pourtant elle ne le lui avait jamais reproché.
— Ludovic !…Oh, ton père… ! Ce n’est un secret pour personne dans le village. Il s’est vite lassé d’une femme qui saisissait tous les prétextes pour éviter de l’accompagner lors de ses innombrables réceptions. Il a organisé sa vie d’une manière différente. Son chagrin à la disparition de ta sœur était sincère, mais je me demande s’il a vraiment réalisé qu’il lui manquait une de ses deux filles. Il était si rarement là.
— En effet, je n’ai gardé que de rares agréables souvenirs de mon père auprès de nous. Il était toujours occupé et nous promettait souvent de venir jouer avec nous. Il nous offrait des cadeaux mais ne nous rejoignait jamais !
Armelle réagit aussitôt à ses accusations.
— Il n’en avait pas toujours le temps. Et je suis certaine que s’il s’est éloigné de ta mère, elle en avait une grande responsabilité ! Il comptait beaucoup sur son investissement personnel dans son usine et elle n’a pas tenu ses promesses.
Cette accusation la contraria mais elle n’osa pas démentir. Elle n’avait pas manqué de remarquer au fil des années le fossé qui s’était creusé entre ses parents. Pour ne pas accabler sa mère qui en avait eu vent, elle avait feint ignorer les bruits d’adultères de son père qui courraient le village. Elle avait souvent pensé qu’au fond, cette situation, chacun libre de son côté, leur avait bien convenu. Plus de reproches, plus de vaines attentes, la paix, mais en elle, quelque chose s’était brisé, cette adoration qu’elle avait eue, enfant, pour son père, et qui n’avait jamais reçu d’écho. Aujourd’hui, les cercueils des deux époux reposaient ensemble dans le caveau familial, comme si seule la mort avait pu les réunir enfin dans la paix. Pour prendre la défense de sa mère elle riposta :
— Tu n’as jamais pensé que mon père aurait pu, lui aussi peut-être, participer davantage à sa passion. Il a toujours été très avare de compliments. Mais ce mal-être entre eux ne nous concernait pas, nous, ses enfants. Il a beaucoup été défaillant dans notre éducation, même après la mort de ma petite sœur.
Armelle haussa légèrement les épaules. Elle n’appréciait pas qu’on critique son protégé.
— Il n’avait tout simplement pas la même sensibilité, mais je suis certaine qu’il a toujours apprécié son bel environnement.
Ce qu’Armelle ignorait est que, très rapidement, Hermine s’était sentie n’être, pour son époux, qu’un objet de fierté personnel. Chaque fois que l’occasion se présentait, pour convaincre ses relations du succès de sa vie privée, il la présentait comme une sorte de trophée obtenu et mérité. L’aimait-il vraiment ? Hermine, comme la plupart des fleurs sauvages, possédait une si étrange beauté qu’elle interpellait souvent leurs visiteurs, certains envieux, mais tous d’acquiescer à la réussite de Ludovic sur tous les plans.
Si elle avait espéré quelques félicitations pour son investissement qui mettait leur propriété en admiration de tous, elle en fut bien déçue, Ludovic n’avait que son usine en tête.
Armelle revint à leur conversation.
— Tu aimes toujours autant ton travail dans l’horticulture ?
— Oh oui ! C’est une véritable passion. Semer, replanter, organiser les étals de vente, rencontrer les jardiniers en herbe et les conseiller, tout cela me procure un grand plaisir.
Armelle secoua la tête :
— Comme ta mère ! Tu confirmes le dicton « Les chiens font pas des chats ! » Je lis régulièrement tes articles dans la rubrique « Mains vertes toute l’année » et je découvre de temps en temps tes nouvelles dans les magazines féminins. Ton imagination ne semble pas près de se tarir ! Tu écris toujours ?
Mareska sourit. Elle avait toujours été avide de contes et de légendes. Ils avaient bercé toute son enfance et nourri plus tard son intarissable créativité littéraire. L’histoire de Meyrieu-les-Étangs transformée en légende prit tout naturellement sa place parmi eux. Plus d’une fois, poussée par cette force qui se trouvait en elle et la faisait vibrer, elle inventa quelques terribles histoires pour effrayer sa sœur qui, ne voulant pas dormir, la suppliait d’en raconter chaque jour une nouvelle. Son imagination était à l’image du vent, forte, imprévisible, déconcertante. Elle s’envolait toujours du côté où on ne l’attendait pas. Dans l’air, elle transformait d’un clin d’œil le nuage en mouton ou en monstre au menton crochu, une pluie fine devenait larmes d’ange, un arc-en-ciel bouquet de fleurs du paradis promis aux enfants sages. Dès la fuite du jour, la lune incarnait la Dame froide de nuits mystérieuses, qui les faisait délicieusement frissonner de peur, couchées côte à côte dans le même lit, main dans la main, jambes entrelacées, les yeux dirigés vers la lucarne du toit sans vélum dans l’attente de l’horrible aventure qui ne pourrait que se produire. Et la lune devait elle-même s’y perdre, dans la contemplation de ces deux petits visages qui étaient le reflet l’un de l’autre. Deux sosies, un double si parfait qu’il en intriguait plus d’un, les plongeant dans l’affreux doute de ne jamais savoir à laquelle des deux fillettes ils s’adressaient vraiment. Et les deux complices dans cette mystification jouissaient intensément du trouble qu’elles généraient et se fondaient l’une dans l’autre pour ajouter encore davantage au mystère de leur gémellité.
Mareska s’était laissée emporter dans ses souvenirs, elle saisit la tasse qu’Armelle lui tendait et lui répondit en souriant :
— Oui, j’écris toujours, quand mon travail me laisse un peu de temps. Ce n’est pas encore la gloire, mais mes articles plaisent beaucoup aux jardiniers amateurs et ma maison d’édition parisienne publie régulièrement mes nouvelles. Bien sûr, je rêve d’écrire un jour un beau roman !
Pour la première fois depuis le matin, un éclat de rire résonna dans la maison.
— Un Best-Seller au moins ! s’écria joyeusement Armelle.
— Tant qu’à faire !
— Alors, installe-toi à Ronces Rouges. Ici, tu auras toute la paix nécessaire pour trouver l’inspiration. Et puis, Lyon n’est pas si loin de Paris. Deux heures en TGV c’est rapide !
— Oui, mais de Ronces Rouges à Lyon, j’ai presque une heure de trajet. Et je ne vais que rarement à Paris. Nous correspondons par Internet.
— Alors rien ne t’empêche d’écrire tes articles et tes nouvelles à Meyrieu-les-Étangs. Et si tu n’as pas de sujet précis en ce moment, pourquoi ne pas t’inspirer des curiosités de la région ?
— Quelles curiosités ? Depuis que j’ai quitté Ronces Rouges, je ne me souviens pas avoir été sensibilisée par l’originalité d’un village précis.
— Comment ? s’offusqua-t-elle. Et « La Pierre du Diable », à Artas ! Je suis certaine que sa légende t’inspirerait un roman.
— La Pierre du Diable ? En effet, avec un tel titre j’aurai de quoi susciter la curiosité des lecteurs. Mais je pense que ces d’histoires sont communes dans les campagnes. Le pont du diable, la mare du diable, la montagne du diable !... Quel village n’a pas sa légende en relation avec le démon….mais La Pierre du Diable, après tout, pourquoi pas. Il me faudrait aller la découvrir pour nourrir mon imagination.
— Tu n’aurais pas à courir bien loin, Artas n’est qu’à une dizaine de minutes. Pas plus de cinq kilomètres d’ici en passant par le chemin des Tuillières et la route de la petite forêt. La pierre est située au hameau du Barroz, tu le trouveras facilement.
— Ce sera ma prochaine randonnée. Cinq kilomètres à pied ne me font pas peur, et puis, ce sera une belle occasion de renouer avec les chemins de campagne.
— À la bonne heure ! J’aime t’entendre parler ainsi !
Mareska prit conscience du havre de paix qui l’entourait et réalisa combien elle aurait tort de le négliger. Ronces Rouges n’était pas qu’une belle propriété, elle était le berceau de son enfance et tant de souvenirs s’y rattachaient, même si l’un d'eux était lié à un effroyable drame. Elle ne supportait plus la ville et ses bruits, son imagination se sentait cloîtrée dans les quatre murs de son appartement lyonnais. Et surtout, la vue de son étang lui manquait. Même la Saône dans sa paresse délicieuse ou le tempétueux Rhône troublé par les cris des mouettes venant de la lointaine Méditerranée ne lui renvoyaient pas les émotions qui jaillissaient hors d’elle quand elle se trouvait près de l’étang et éveillait son désir d’écrire. Armelle l’observait toujours, sentant son hésitation, devinant sa tentation. Elle y céda.
— Tu as raison Armelle. Je vais y songer sérieusement !
Armelle avait toujours fait partie de son environnement, au même titre que sa mère. D’ailleurs, elle les avait toujours vues ensemble. Elles étaient aussi différentes que pouvaient l’être deux femmes. À la finesse et l’élégance innée d’Hermine, ses yeux d’un vert profond, son visage fin, sa chevelure brune qu’elle aimait porter libre sur ses épaules, Armelle opposait une lourde carcasse à la démarche vacillante de paysanne. Son visage était rond, ses joues pleines, et elle avait toujours gardé une peau douce dont elle préservait jalousement la blancheur démodée. Mareska lui avait toujours vu un chapeau de paille sur la tête. Ses yeux bleus étaient si clairs que parfois ils ressemblaient à deux gouttes d’eau. Mareska adorait embrasser ses joues rondes. Celles d’Hermine étaient si minces qu’invariablement, ses lèvres se heurtaient aux pommettes saillantes héritées de sa lointaine origine slave. Armelle n’était que douceur de formes. Ses bras étaient charnus, sa poitrine généreuse et souvent les jumelles allaient y trouver refuge. Aujourd’hui, avec les années et la maladie, elle avait perdu de ses rondeurs et sa peau s’était ridée. Seuls ses yeux étaient restés aussi clairs et transparents, Mareska y lisait aujourd’hui la même tendresse qu’auparavant, cela avait été un réconfort dont elle avait à nouveau envie de profiter.
Armelle repartie, Mareska se laissa choir dans un fauteuil sans prendre le temps d’ôter la housse de drap qui l’enveloppait. Le salon, revêtu de ces capuches informes ressemblait à un navire fantôme. Prise d’une frénésie subite, elle se leva et les arracha toutes d’un geste nerveux. Le cuir couleur miel apparut et teinta l’ambiance de douceur. Elle entrebâilla les deux autres portes-fenêtres closes qui donnaient sur la terrasse et tira les doubles rideaux aux hortensias roses et bleus fabriqués dans l’usine de tissage de Bourgoin-Jallieu, un de ceux qui avaient séduit Hermine lors de sa rencontre avec Ludovic. Sa mère avait fait preuve beaucoup de goût pour décorer cette pièce, on s’y sentait bien. La jeune femme envoya valser ses ballerines en l’air et promena ses orteils sur la laine du tapis. Elle s’accorda quelques secondes, se releva et fit lentement le tour du salon. Il lui sembla déceler un bruit furtif, elle tendit l’oreille. Rien ! Pourtant, elle aurait juré que la porte-fenêtre n’était pas ouverte exactement comme tout à l’heure. Un courant d’air sans doute ! Le soleil plus chaud s’infiltra par les volets mi-clos et réchauffa la température ambiante. Mareska se dirigea vers le bonheur du jour en merisier sur lequel elle avait souvent vu Hermine écrire. Par désœuvrement, elle ouvrit tous les tiroirs. Des lettres, de vieilles photos et des carnets s’entassaient. L’un d’eux résista. Elle tira plus fort et une photo jaillit. Elle s’approcha de la fenêtre pour mieux la détailler. Près d’un étang, deux petites filles posaient, les bras entourant le cou d’un gros chien à l’allure de lion, un beau Leonberg aux poils roux qu’elles adoraient. Un nom fusa : Yorga ! La ressemblance entre les fillettes était si parfaite qu’on aurait pu croire au reflet d’un miroir. Deux sosies ! Elle essaya de déceler un détail pour les différencier. C’était impossible, quant aux nœuds de velours, ils n’étaient pas visibles.
— Qui est Mareska ? Qui est Ludine ? Où suis-je ? Qui suis-je vraiment ?
La photo trembla entre ses doigts. Elle se souvenait parfaitement de quand elle avait été prise et de quel étang il s’agissait. Juste une semaine AVANT ! Et cet étang n’était pas un de ceux, nombreux, qui caractérisaient avec succès la commune de Meyrieu-les-Étangs. Il s’agissait de celui situé au bout de leur propriété.
Et à nouveau, elle ressentit le martèlement dans sa tête et à ses tempes. Le roulement s’amplifia jusqu’à étouffer tous les bruits alentour. Ça lui faisait si mal.
— Non ! gémit-elle. Je ne voulais pas ! C’était de ta faute ! Tu avais désobéi à maman ! Elle nous avait mises en garde pourtant !
D’un geste brusque, elle jeta la photo dans son petit tiroir et le referma. Le roulement de tambour cessa. Son front était moite, elle tremblait. Pourrait-elle un jour oublier ? Pourrait-elle un jour pardonner à sa mère son indifférence ? Serait-elle un jour capable de vivre enfin libre, sans ce poids qui la clouait au seuil de la vie et l’empêchait d’exister, d’aimer comme toutes les jeunes femmes de son âge ?
Il était plus de midi mais elle n’avait pas très faim. Armelle avait fait des provisions. Dans le placard, elle choisit un plat cuisiné et l’introduisit dans le four micro-onde. Saisissant un plateau, elle posa son assiette fumante et ouvrit le réfrigérateur. Elle délaissa le fromage et opta pour une crème à la vanille. Encore une idée de la vieille cousine ! Enfant, le choix des parfums avait été une guerre continuelle. Si une chose pouvait différencier les jumelles, c’était bien leurs goûts différents en matière de dessert. Mareska n’aimait que la vanille, et Ludine le chocolat. Et jamais elles n’avaient accepté de goûter à l’autre, malgré les encouragements ou les gronderies qu’elles récoltaient régulièrement.
Mareska hésita et reposa le pot de vanille. Aujourd’hui, elle pouvait y renoncer. Elle s’installa sur la table de jardin près des massifs de rosiers qui formaient des buissons de feuilles compactes. Dans quelques jours, des taches rouges ensanglanteraient le vert de la pelouse. Ces rosiers avaient été la fierté d’Hermine. Mareska s’étonna de leur beauté. Hermine était morte depuis quatre ans, et Armelle n’avait aucune notion de jardinage. Qui pouvait bien les avoir soignés ?
Elle se leva pour les observer de plus près. La taille était récente, chaque tige portait de jeunes pousses chargées de boutons prêts à éclore.
— Tu admires les rosiers ?
Mareska sursauta et se releva brusquement.
— Jean ! Je ne t’ai pas entendu arriver !
— Je fais la pause entre midi et quatorze heures. Les clients pour Bourgoin-Jallieu ou Vienne font la sieste, et il n’y en pas tant que ça ! Mon associé prend le relais en cas d’urgence !
— Tu as un associé ?
— Oui, Mathias, tu le connais, c’est aussi un de nos anciens camarade de lycée.
— En effet, je m’en souviens !
— Nous avons créé une petite société de transports. Cela manquait dans la région, les cars ne sont pas toujours arrangeants pour ceux qui doivent aller sur Vienne ou Bourgoin-Jallieu. Il faudra qu’on boive un pot ensemble.
— C’est une bonne idée ! J’en profite pour te remercier à nouveau pour ce matin. Si tu ne m’avais pas aperçue, j’étais quitte d’attendre le car et m’offrir une bonne petite balade à pied en tirant mes bagages.
Il lui répondit avec un grand rire sonore.
— Et puis quoi encore ! Mon taxi n’est pas une Rolls mais il est encore digne de transporter la plus belle fille de Meyrieu-les-Étangs !
L’homme s’approcha d’elle et la prit dans ses bras. Elle put admirer ses yeux gris bleus rieurs qui dardaient sur elle un regard plein de douceur et remarqua qu’il portait ses cheveux châtains beaucoup plus longs que d’habitude, ça lui allait très bien. Il la dépassait d’une bonne tête, ses bras l’enserraient trop fort à son goût. Elle se dégagea doucement, mais fermement.
— Jean, arrête !
— Mareska ! Ne me gâche pas le plaisir de ton retour. Tu m’as tant manqué. Tu sais ce que je ressens pour toi depuis toujours !
Elle afficha un petit air agacé.
— Justement, tu devrais comprendre. Je n’ai pas changé d’avis depuis ta déclaration lors des obsèques de ma mère.
— Tu as un amoureux à Lyon ? demanda-t-il sur un ton qu’il voulait être léger mais qui ne trompa pas Mareska.
— Pas du tout.
— Mais, ce n’est pas une vie de rester seule ! Tu as déjà vingt-quatre ans !
