Le pendu de Brocéliande - Tome 22 - Claude Picq - E-Book

Le pendu de Brocéliande - Tome 22 E-Book

Claude Picq

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Beschreibung

Attention, cet ouvrage comporte certaines scènes pour adultes et un vocabulaire susceptibles de choquer les âmes chastes…
Un centenaire qui se pend en plein cœur de la forêt de Brocéliande, dans le bien nommé Val sans retour, c’est pas banal mais ça peut arriver. L’ambiance s’y prête. La presse locale en fait quelques entrefilets, les héritiers héritent. Tout va bien. C’est sans prendre en compte la rouerie du vieux qui n’entend pas que l’affaire s’arrête là. Au contraire, vous allez vite comprendre qu’elle ne fait que commencer.
Et devinez sur le bec de qui le bébé et l’eau de son bain dégringolent ? Mézigue et mes valeureux collaborateurs, pardi ! Le papy a décidé, post mortem, de retrouver son père disparu il y a cent ans. Il ne l’a pas connu, bien sûr, mais est persuadé que sa disparition est suspecte. Il a passé sa vie à rechercher les raisons de cette évaporation paternelle et, maintenant, il souhaite passer la main. À qui ? À moi. Pourquoi ? Une lubie du vieux qui a décidé que cela serait ainsi. Nous voilà donc, la fine équipe au complet, débarquant à Beignon pour tenter de satisfaire cet ultime caprice…

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Banlieusard pure souche, Claude Picq, alias Cicéron Angledroit, naît en 1953 à Ivry-sur-Seine, ceinture verte de Paris à l’époque, transformée depuis en banlieue rouge.

Après une carrière de sommelier, puis maître sommelier, à la prison de la Santé (quartier VIP), qui lui a permis de côtoyer les grands de la nation, il entre en littérature avec l’ambitieuse volonté de nous livrer sa vision du monde. Ses maîtres, Dard, Céline, Malet et quelques autres, n’étant plus là pour lui faire de l’ombre, il en a profité pour s’approprier l’immense boulevard qu’ils ont laissé derrière eux.


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Seitenzahl: 313

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

© Photographies de Claude Picq Les photographies figurant dans cet ouvrage ont été retravaillées à l’aide de l’intelligence artificielle ChatGPT (modèle d’OpenAI).

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Communiquons : [email protected]

Échangeons sur Facebook : Cicéron Angledroit

Suivez l’actualité : www.ciceron-angledroit.fr

PRÉAMBULE

Pour celles et ceux qui entrent directement, par ce bouquin, dans l’univers de Cicéron et qui, de ce fait, n’ont pas eu le bonheur de lire les précédents ouvrages, voici une courte, mais opportune, présentation des personnages principaux :

Les Z’Hommes :

Cicéron Angledroit : Détective, la quarantaine indéfinie mais bien avancée si vous voyez ce que je veux dire, pas très grand, mal peigné, assez loser et très opportuniste. Il est le père d’Elvira, une jeune fille délurée (Elvira Angledroit… autre calembour) qui commence à prendre son envol et qui termine des études sérieuses d’investigatrice. Il a aussi un fils, Enzo, onze ans, mais c’est une autre histoire. Il fait ce qu’il peut pour vivre, c’est surtout un observateur. Il vient d’emménager, avec Vanessa, sa compagne, dans leur nouvelle maison à Thiais. Désormais, son ancien deux-pièces de Vitry est devenu son agence de détectives. Soledad, sa deuxième fille qu’il a eue avec Vaness’, entame sa troisième année.

René : Ex-caddie-man à l’Interpascher de Vitry… ouvrier et traîne-savate… un homme bourru, rustre mais attachant (un peu le Béru de San-Antonio en moins exotique). Alcoolique pas anonyme, il fréquentait, chaque matin, le même bistro (dans la galerie de l’Interpascher) que Cicéron… Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un attentat qui a touché le troisième larron important de l’histoire (Momo). Il s’est récemment mis en ménage avec Paulette, une ravissante quinquagénaire dont personne ne voulait. Il exerce désormais la profession d’emploi fictif au sein du cabinet de détectives.

André dit Momo : Un taciturne à l’allure de SDF, intellectuel « rentré », pas expansif ni vantard. Il vendait des Belvédère (journal d’insertion) à la sortie d’Interpascher… Il déployait une telle psychologie que cette activité était très lucrative pour lui. C’est le penseur de la bande. Il connaissait déjà René. Mais un attentat (lire Sois zen et tue-le), dans la galerie marchande, l’a privé de son bras droit et lui a permis de sympathiser avec Cicéron. Son handicap et les soucis administratifs lui ont fait renoncer à son activité. Désormais, après avoir émargé à la Cotorep et à l’AAH (allocation aux adultes handicapés), la vie se montrant souvent facétieuse, il est devenu le bras droit officiel de Cicéron. Il a une chambre au mois à l’Hôtel de la Gare de Vitry.

Le commissaire Théophile Saint Antoine : Un flic à l’ancienne qui dirige le commissariat de Vitry, bien forgé par une longue expérience du terrain, désabusé mais très droit. Est devenu pote avec Cicéron, auquel il confie quelques affaires en marge quand il n’a pas, lui-même, les coudées franches. Pote, mais avec, quand même, la barrière des convenances et du respect qu’ont ancrées, en lui, son éducation et une longue carrière poussiéreuse de fonctionnaire de terrain.

Les Nanas :

Vaness’ : Capitaine, dans l’équipe du commissaire, qui est devenue, au fil des enquêtes, la compagne de Cicéron et qui lui a donné sa deuxième fille, Soledad. Mais c’est du donnant-donnant. À la moderne. Sexuellement, elle le bouscule un peu par sa jeunesse et il a, parfois, du mal à s’accrocher aux branches.

Paulette : Concubine de René qui a trouvé en elle son alter ego féminin. L’outrance les réunit. Sa tendance à la maladresse fait d’elle une très bonne cliente des urgences. Si vous la croisez, faites semblant de ne pas la voir. Si elle vous tend la joue, vous êtes foutu.

Et sans oublier Félix Yu, un Chinois 100 % made in RPC, qui tient le bistro de la galerie commerciale de l’Interpascher, flanqué de sa serveuse, Li Chou Ye, qui n’a pas froid aux yeux.

Voilà, voilou… Bonne lecture !

« Je suis passé brièvement,Le temps d’une vie,Mais personne ne m’a reconnu.Je repasserai.Mais quel bordel ! »

Jésus

Avertissement de l’auteur : Ce texte est totalement exempt d’IA1, bien qu’elle en constitue un personnage significatif, mais il doit beaucoup à la CH2, qui y est bien présente.

1 IA, intelligence artificielle.

2 CH, connerie humaine.

PROLOGUE

Brocéliande, sa forêt et ses mythes. Si loin de moi. Des contours imprécis qui varient selon les sources. J’arrive, une fin d’après-midi de mars, à Paimpont. Le village que tout le monde s’accorde à situer au centre du massif forestier. Morose, gris et complètement défoncé. Pas moi, le village. On prépare la saison, l’invasion des gîtes, on refait la voirie, rafistole, aménage tout en remuant beaucoup de bouillasse. La rue principale est devenue un fossé et, tout au bout, la « Porte des enfers ». L’office du tourisme est fermé. Demain et après-demain aussi. On est dimanche. Ça commence bien. L’abbaye écrase tout et héberge mairie, agence postale et bibliothèque. J’ai trouvé à me loger en banlieue, lointaine, à Beauvais, lieu-dit « La Guette ». Six ou sept kilomètres de montagnes russes le long desquels des arbres nus grelottent. Sauf les sapins et les pins arrivés ici par la volonté des forestiers. Car Brocéliande est avant tout une forêt exploitée et pas seulement touristiquement. Quatre-vingt-dix pour cent du domaine est privé et quasi inaccessible d’autant plus que la période de la chasse n’est pas terminée. Les sentiers de randonnée sont donc interdits aux piétons. Galère, où est la marche arrière ? J’arrive à mon gîte sans avoir croisé personne sur l’étroite route (heureusement car c’est impossible). Un petit paradis. Les jonquilles annoncent le printemps. Le moral revient. Demain il fera jour. En attendant, pas d’Internet, pas de réseau téléphonique et seulement trois chaînes mosaïquées à la télé. J’aurais dû apporter un bouquin.

Lundi matin. Il fait jour. Même beau. Sympa le cadre. Je me suis documenté avant de venir et ça me permet de mettre en place une stratégie pour mes repérages. Je me fixe des points incontournables pour me rendre bien compte de l’ambiance, me l’approprier : l’Arbre d’Or, le château de Trécesson, le Rocher Glissant de Lancelot à Beignon, les forges et… le Super U de Plélan-le-Grand pour le ravitaillement et l’achat d’un bouquin. C’est parti ! Je laisse la voiture et l’inspiration me guider. J’arriverai bien quelque part. La suite n’aura été que des bonnes surprises. Cette forêt vous absorbe, vous hypnotise et vous envoûte. Pas à dire, il s’y passe quelque chose. « Allons-y voir de plus près ! » comme on dit.

Chapitre premierDernière volonté(pas de votre narrateur préféré, rassurez-vous)

« Je suis obligé d’écrire ces lignes au futur car après je ne pourrai plus le faire. En effet, je vais me donner la mort… Quelle connerie que ces tournures à la con pour présenter comme presque “agréable” quelque chose qui ne l’est pas. “Donner la mort”, “prendre la vie” alors que nous disposons d’un si beau et nettement plus efficace mot, le verbe “tuer”, pour parler de ce geste définitif. Je vais donc m’envoler pour le néant. Sans grande conscience, je le crains. Vous m’avez trouvé pendu dans ce si bel endroit, juste en face de l’Arbre d’Or. Il y a pire, avouez-le, comme environnement, pour quitter cette terre. Là, je me projette. Un si bel endroit pour m’accompagner. Cela sera une belle mise en scène. Le légiste, cet anti-médecin que vous dépêcherez pour comprendre le comment du pourquoi, vous confirmera que j’étais mort avant ce pendage de crémaillère pour une éternité si généreuse selon les textes sacrés. Pour des raisons de confort, je préfère mourir moins violemment. Je vais donc arrêter de respirer. Tout simplement. Au pied de l’arbre qui aura à me supporter pour la dernière fois. Quoi de plus naturel pour mourir que de cesser ce qui me tenait en vie. À l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais pas si cela sera facile. J’ai essayé, répété si je peux dire, mais évidemment sans aller au bout. N’allez pas croire, pour autant, qu’il s’agit d’un suicide. Je n’ai nullement envie d’en finir. Non, cela sera juste une anticipation. Les circonstances et mes médecins, les vrais, ceux qui soignent, ont baissé les bras. La vie ne gagne jamais au jeu du temps qui passe. Ils ne peuvent rien pour moi. Leur science non plus. Et pourtant, je suis en pleine forme. Une forme étonnante que chacun se plaît à reconnaître. Cent un ans avant-hier, mais je n’ai pas envie ni la force d’aller au-delà de ce siècle révolu. C’est symbolique me direz-vous, mais j’aime bien terminer ce que je commence et cette nouvelle ère qui s’ouvre à moi ne m’en laissera pas le temps. Il faut être réaliste. La vieillesse arrivera toujours à bout des bonnes résolutions. Je vais donc arrêter de respirer cet air qui me tient debout château branlant et m’organiser une belle mise en scène pour ne pas donner l’impression de mourir connement. Mes deux assistants sont déjà recrutés. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Une enveloppe convaincante, des instructions précises, cette lettre qui les décharge de toute responsabilité et le tour est joué. Ne cherchez pas à les retrouver, c’est inutile et vain. Cela serait en outre coûteux, car je les ai choisis de passage et le plus possible éloignés d’ici et l’un de l’autre. S’ils ont bien suivi à la lettre mes indications, ils ne devraient avoir laissé derrière eux aucune marque de nature à tracer un profil génétique, papillaire ou autre. De plus, les caméras de surveillance n’existent pas encore dans ce coin préservé. Je vais donc être découvert, un petit matin, que j’espère proche pour des raisons de présentation, par un promeneur qui avertira les autorités compétentes. Bien l’bonjour, monsieur l’maire ! Vous trouverez ce courrier dans la poche du veston d’apparat que j’ai choisi pour m’accompagner dans ce dernier geste. Et puis, pour éviter des frais à la nation, vous aurez trouvé dans l’autre poche mes papiers d’identité. Vous saurez facilement tout de moi car, en entrant ma date de naissance dans vos machines qui savent tout à votre place, il ne devrait plus y avoir foule qui en sort. Cent un ans, vous pensez ! Une affaire banale en somme. N’allez pas perdre votre temps ni votre argent et enterrez-moi dans le joli cimetière le plus proche, près de la petite église du Graal à Tréhorenteuc.

Je suis prévoyant, bien qu’à mon âge cela soit une coquetterie, la concession a été réservée auprès de la secrétaire de mairie, et le monument, tout simple, m’attend. Mon notaire, dont vous trouverez les coordonnées au verso, a toutes les instructions et réglera la facture des obsèques. À mon âge, la vie m’a tout donné ce que la mort s’apprête à me reprendre. J’ai vécu de beaux moments, souffert à de plus tristes, eu nombre de certitudes, ai beaucoup changé d’idées, ai aimé, ai détesté, bref j’ai fait le tour. Pourquoi continuer en rampant, entouré de sentiments qui s’amenuisent, de sensations qui disparaissent et d’envies qui n’existent plus ? Ah, et puis si quand même, tout cela n’aurait aucun sens si je n’avais pas une dernière volonté. Et s’il est bien un moment de l’exprimer, c’est celui-ci, convenez-en. J’aimerais donc… Je voudrai, car une dernière volonté se passe du conditionnel, avant d’aller me faire pendre, pas ailleurs mais ici, que si, malgré tout, il devait y avoir une enquête, ne serait-ce pour la forme, elle soit confiée à mon ami Cicéron Angledroit, détective privé, comme on disait dans mon temps, établi dans le Val-de-Marne. Vous chercherez l’adresse dans le bottin. Là aussi mon notaire dispose de tous les détails. Bon, il est temps, l’air ne va plus tarder à me manquer et mes deux porteurs ont des avions à prendre. Je n’ai plus l’âge des sincères ou respectueuses salutations, des vœux les meilleurs ni des considérations distinguées, alors je vous souhaite une bonne continuation, du mieux que vous pourrez. »

Armand Ladouille

PS : Et pour ceux qui liront cette missive, je ne vous ai pas quittés, je n’ai pas disparu, je ne m’en suis pas allé, personne ne m’a rappelé, je suis mort. Et basta !

2.Qu’est-ce qui me tombe encore dessus ?

Étrange notification que celle de la direction départementale de la gendarmerie de Rennes, en Ille-et-Vilaine, qui m’invite à prendre contact rapidement avec maître Le Couv’Er, notaire à Plélan-le-Grand, même département. Sans autre indication que la référence « A. Ladouille » à préciser pour le dossier. Une quasi-injonction, et je n’aime guère qu’on m’enjoigne. C’est pas dans ma nature. Au téléphone, je n’ai obtenu aucune explication de la secrétaire qui m’a répondu. Maître Le Couv’Er est à la chambre. Pas celle des notaires, la sienne, il est grippé. Tout juste si j’ai pu extirper qu’il s’agissait d’une affaire concernant le décès de monsieur Ladouille, un de mes « amis ». ? Inconnu au bataillon. Ou alors je me fais vieux et la sénilité m’a rattrapé. La commission sera faite et, en attendant, eh ben… je dois attendre. Le maître me rappellera sans faute dès son retour à l’étude.

Il ne m’a pas rappelé. C’est son premier clerc qui s’en est chargé. Et très rapidement. C’est avec lui que j’ai rendez-vous. Je suis venu par curiosité car il ne m’a communiqué aucun détail. Juste que « Croyez-moi, vous ne regretterez pas le déplacement ». Je suis joueur et mon cabinet en sureffectif traverse une passe difficile. Je suis donc parti ce matin, à six heures, comme un chef de famille néanderthalien serait parti à la chasse pour rapporter la pitance. Seul. Momo est resté à Vitry pour gérer les affaires courantes (qui ne courent guère) et assurer une hypothétique permanence derrière le téléphone. René est en RTT. René est un « homme de congés », son passé en témoigne. La RTT est plus glorieuse que le chômage technique et ça arrange tout le monde. Vanessa est en stage à la préfecture de Créteil. Elle a été invitée à participer à une formation « sensibilisation à l’accueil des femmes victimes » (de divers désagréments contemporains comme le harcèlement, le viol, les violences conjugales, liste non exhaustive). À ce propos, René, que nous avions à dîner hier soir, ainsi que sa Poulette et Momo, afin de leur présenter mon projet d’excursion solitaire en pays de Brocéliande et son motif, a eu cette sortie qui lui ressemble tant et que je ne résiste pas à vous retranscrire : « Comme si c’était nouveau ! Dans l’ancien temps, les bonnes femmes morflaient encore plus et tout allait bien. Moi, j’chuis féminisse. Hein, Poulette ? Comment y f'saient, les flics d’avant ? Alors c’te genre de formation, c’est du pipeau. Pour les féminicides, j’dis pas. Qu’on entende les victimes, OK… » Puis il s’est tu, essayant de comprendre ce qui clochait dans sa théorie, avant de se prendre une volée de bois vert par ces dames qui lui ont demandé, en chœur, où il trouvait plus judicieux d’entendre les victimes : à la morgue ou au cimetière ? Pour avoir le dernier mot, il a ainsi clos le débat : « Vous z’allez pas me donner des leçons de féminisse. Pas à moi ! Hein, Poulette ? Chez nous, le féminisse, c’est moi. J’adore les gonzesses. Et Paulette, elle, est hominisse. Hein, Poulette ? On fait une équipe, on s’marche pas sur les platebandes. » Il n’en reste pas moins que la police a des progrès à faire et que les médias veillent, d’où cette formation. Revenons à nos moutons. Donc, c’est seul que je stationne ma voiture devant la mairie de Plélan-le-Grand, Ille-et-Vilaine. Facile à trouver car elle se situe sur l’avenue de la Libération qui coupe la commune en deux. L’étude est juste en face. Il est dix heures, je n’ai pas traîné en route. Un peu comme une ville de western, Plélan-le-Grand, tout borde la rue principale. La nationale 24 détourne la circulation inopportune des touristes regroupés, à 110 km/h et gratuitement, sur les fameuses quatre-voies bretonnes. J’ai rendez-vous avec le clerc à dix heures et demie. Je suis donc en avance. J’aime bien ça. Ça me fait comme un sas. Je me réfugie dans un bar tout proche, Chez Isabelle, un « saloon » calme et chaleureux qui me permet de patienter sereinement devant mon troisième café de la matinée. Je cogite. C’est mon problème, je cogite tout le temps, oubliant ainsi de vivre au présent. Je renonce à commander un quatrième café, faisant le pari qu’un me sera offert à l’étude. C’est l’heure. J’y vais sans changer de trottoir. Le notaire, « maître Alexandre Le Couv’Er », officie dans une simple maison de ville prise entre deux autres de même style. Derrière la façade, tout a été réaménagé, réorganisé, et, la porte franchie, on sent tout de suite l’ambiance feutrée et un peu pouêt-pouêt des études notariales. Une hôtesse, occupée au téléphone, me fait signe de patienter dans le coin-salle d’attente suffisamment meublé pour recevoir des fratries d’héritiers. Quatre canapés forment un carré autour d’une table de même forme géométrique. Je choisis celui qui fait face à l’accueil. L’employée raccroche et m’indique d’un doigt de m’approcher. Elle fonctionne beaucoup par signes. Inutile de me présenter, elle avait des consignes et m’annonce que monsieur d’Oran, le principal clerc, va venir me chercher. Je n’ai pas prononcé un mot que je me rassois sur mon canapé. C’est comme à la messe : assis, debout, assis, debout. Le clerc, un élégant provincial qui me rappelle le fiston Chabrol dans sa dégaine, pointe son nez en descendant l’escalier. Il se présente :

— Amédéo d’Oran, enchanté. Je suis le principal clerc d’Alex. Suivez-moi, je vous prie. Un café ?

Sans attendre ma réponse et tout en répondant à ma poignée de main, il lance un signe à la souris (celle qui fonctionne par signes) qui l’envoie directement à la machine à café. Nous queuleuleutons quelques mètres jusqu’à un petit bureau réservé aux visiteurs de passage qu’on ne désire pas garder trop longtemps. Sobre : une table, quatre chaises plus deux empilées dans un coin et nos deux culs qui s’y posent face à face. Tout est fait ici pour qu’on ne s’attarde pas. Spartiate et radiateur éteint. J’observe mon vis-à-vis pendant qu’il récupère le plateau et distribue les tasses. « Sucre ? » m’interroge-t-il muettement. Non, merci. Amédéo d’Oran, sous-notable local, est élégant et assez ouvertement obséquieux. C’est pour ça qu’il m’évoque le fils Chabrol. Je le vois bien pied-noir, breton depuis trois générations. Le café est bon et masque un embarras de mon interlocuteur qui ne tarde pas à lâcher le morceau :

— Bien, bon… Voilà… Je n’ai pas grand-chose à vous raconter si ce n’est que je dois vous conduire chez Alexandre qui veut tout diriger. Je suis même un peu vexé, pour tout vous dire, d’en être écarté alors que, en ma qualité de premier clerc, je suis l’adjoint du notaire et censé le remplacer lors de ses empêchements.

Il me raconte brièvement une histoire incompréhensible sur laquelle je reviendrai un peu plus tard et il conclut par :

— Terminez votre café et on y va. Vous avez rendez-vous à onze heures. C’est pas loin, mais on prendra deux voitures car je ne suis pas convié à l’entretien et que j’ai pas mal de travail avec la succession Kerbradec qui est un vrai foutoir en raison de la diaspora familiale éparpillée aux quatre coins de la planète. Allons-y !

Il se lève. Je n’ai pas prononcé un mot. Je le suis. Je fais un dernier petit signe à la nana qui fait mine de se lever pour me saluer et nous traversons l’avenue de la Libération. Amédéo a aussi une 3008 mais du dernier modèle. Il a un sourire en me voyant déverrouiller, à distance, la mienne alors que la sienne le reconnaît et lui évite cette peine. J’ai juste le temps de lui dire :

— On va où ?

— Pas loin… à Paimpont, six kilomètres environ. Suivez-moi.

Roule, ma poule ! Nous empruntons, tambour battant, comme s’il tentait de me semer, une route forestière qui me donne un premier aperçu de Brocéliande. Quelques montées, quelques virages, quelques descentes et le panneau Paimpont-Pempont apparaît. Le village, haut lieu de l’emblématique forêt, est en plein chambardement en cette mi-mars. On creuse, on défonce, on assainit, on toilette tous azimuts. La rue principale, la rue du Général-de-Gaulle, est éventrée et de curieux « Playmobil » l’ont envahie avec leurs engins. La maison du notaire se situe sur cette rue, mais l’entrée est du côté de l’esplanade se terminant par l’abbaye monumentale qui renferme la mairie, l’agence postale, la bibliothèque et l’abbatiale.

Là aussi des aménagements sont en cours afin d’être opérationnel pour l’invasion estivale. Nous devons laisser nos véhicules sur une sorte de prairie transformée en parking improvisé en attendant son tour pour l’embellissement. La maison du notaire n’est pas loin. Cinquante mètres de chemin en attente de goudronnage. Amédéo ouvre un portail bas et s’efface. Deux chats, dérangés, prennent la poudre d’escampette. Le jardinet sur la façade est un peu à l’abandon, détrempé. Nous le traversons jusqu’à une porte d’entrée d’époque (je ne sais pas laquelle mais c’est rustique) que d’Oran ouvre sans frapper. De nouveau, il s’efface. Ne rentre pas. Attend qu’une belle femme blonde prenne le relais. Il me salue et repart vers sa voiture. La femme, que je suppose être celle du notaire, jure avec cet environnement gadouilleux par sa sophistication très « Neuilly-sur-Seine », sa fausse et impeccable blondeur, sa robe ajustée qui met en valeur une plastique qui n’est pas du toc. Je sais de quoi je parle. Elle doit faire fureur au bal des pompiers de Paimpont. Un sourire poli et une poignée de main qui se termine par un effleurement qui me fiche les poils. Je sens l’affamée. C’est vrai qu’ici… hors saison. Maître Le Couv’Er est grippé mais pas en fauteuil. Il se présente à son tour et je constate qu’il est parfaitement assorti à sa moitié. Un grand homme. Deux mètres au moins. Je suis certain que, dans son dos, on le baptise « double maître » dans son étude. Élégant, bien qu’en robe de chambre, mince avec des souliers vernis et un masque sur le pif qui me cache une bonne partie de l’expression de son visage. On se tape le poing, façon pandémie. Il m’entraîne vers un salon et j’avoue que je le préfère assis. Je complexe moins. La déco est rustique et cossue, du grès d’Armorique sur les murs, du chêne, des meubles massifs harmonieusement placés dans un espace suffisant. Si on aime ce style, c’est assez de bon goût. Un peu comme chez votre beau-frère, celui qui est ordonné et qui va si bien avec votre maniaque de frangine. Les deux fenêtres, petites, donnent sur l’esplanade et, en se penchant un peu, on doit apercevoir l’abbaye. Je suis attendu, un mini-buffet est dressé sur la table basse. Sonia, c’est ainsi qu’Alexandre appelle sa femme, s’enquiert :

— Alcool ou soft ?

— Plutôt soft, je ne bois pas.

— Connaissez-vous le Ginger Beer ?

Je n’aime pas la bière, je grimace. Sonia s’en amuse.

— Non, rien à voir avec de la bière. C’est un soda au gingembre, très surprenant. Vous verrez, essayez, ça décoiffe.

Je me laisse tenter. Pour son mari, elle sait. Elle s’éclipse et je ne peux m’empêcher de la regarder partir.

3.Entrons dans l’dur, si vous voulez bien

La maîtresse (je rêve, cherchez pas) revient très vite avec une desserte sur laquelle un grog fume, accompagné d’une bouteille, d’un verre et d’un bac à glaçons. Mon Ginger Beer pschitte et glougloute dans le verre qui m’est tendu. Je remercie la fée Mélusine qui me lance une œillade troublante et, faisant le connaisseur, je fourre mon tarin dans l’entrée du récipient. Des microbulles m’explosent dans les narines. Sonia m’observe. Elle attend que je goûte. Waouh, ça décoiffe en effet ! Une gorgée doucereuse et picotante et, quand tu avales, un réel retour de flammes. Pas du tout désagréable mais surprenant. Les termes employés par mon hôtesse s’avèrent absolument exacts et bien choisis. Je fais :

— H’Haaa ! (Peut-être avec un ou deux « a » de plus.)

… en claquant de la langue, et la glace est rompue. Sonia, toute contente de m’avoir eu avec son tord-boyaux, sourit. Maître Alex sirote avec prudence et délectation son grog qui embue ses lunettes (oui, il a des lunettes). Je regarde sa femme que j’ai beaucoup de mal à quitter des yeux.

— Vous ne prenez rien ?

— Non, les instructions sont claires, je ne dois pas rester avec vous pendant votre session de travail. Mais nous nous reverrons tout à l’heure…

Et je me mets à penser dans ma tête « et pas que tout à l’heure j’espère ».

— … car, bien entendu, nous vous gardons pour le déjeuner.

— Volontiers !

Ça m’a échappé mais ça vient du cœur. Le notaire, la cinquantaine comme madame, met fin à ces salamalecs en reposant son mug sur le plateau en verre de la desserte. Le clap de fin. Sonia repart avec son chariot en se cambrant à qui mieux mieux. Je la suis des yeux en évitant de trop tourner la tête et le calme revient. La séance, ou session selon madame, peut commencer. Le Couv’Er prend la main.

— Bien que mon assistant vous ait déjà relaté pas mal de choses, je vous dois quelques explications…

Son « assistant » ? Bon, je vois que c’est pas demain la veille que d’Oran va reprendre la boutique. C’est vrai que, lors de notre conversation initiale, le clerc m’a communiqué pas mal d’infos dont il est temps de reparler. Je savais qu’elles allaient toutes revenir sur le tapis à l’occasion de cette rencontre apéritive. Je ne suis pas un auteur fana des copiés-collés qui, certes, font gagner des pages mais qui prennent le public pour plus demeuré qu’il ne l’est. Surtout que ça n’est pas à vous, mes fidèles lecteurs, et encore plus à vous, mes chères lectrices, qu’on la fait. Je me penche un peu en avant pour marquer mon attention et attraper un petit toast au saumon. J’opine du chef d’un air entendu pour établir comme une sorte de complicité d’affaires. Maître Alex poursuit, indifférent aux amuse-gueules. Ce qui contrarie mes envies d’allonger le bras. J’écoute donc, stoïquement, les explications afin que vous puissiez en bénéficier.

— Il aurait été plus simple que j’ouvre cette enveloppe et que je vous scanne le contenu. Plus simple et plus efficace, mais ça n’était pas le protocole désiré par notre client commun.

En prononçant ces mots, il pose devant moi, en écartant sensiblement le plateau d’amuse-bouches, une enveloppe cartonnée bardée de cachets de cire, à l’ancienne. Il y en a partout et ils sont tous intacts. Puis une seconde moins confidentiellement scellée. Je n’ose toucher, mais je salive comme un chien auquel on interdirait de croquer une croquette mise en évidence devant sa truffe. Vous avez l’image. Double maître (moi aussi j’y viens) reprend juste après ce geste solennel :

— Les instructions du défunt…

Ça m’a toujours fait bizarre ce terme de défunt. Presque rire. Ce n’est pourtant pas le moment de pouffer.

— … sont claires : vous et uniquement vous devez ouvrir cette enveloppe (il montre celle aux cachets de cire) et en prendre connaissance à l’exclusion de tout tiers…

Vous parlez d’un cérémonial.

— … et c’est la raison pour laquelle j’ai insisté pour que vous veniez seul.

Oui, c’est vrai, il a été question de ça. Mais je n’y avais pas fait attention et si je suis venu seul, c’est pour d’autres raisons que vous connaissez déjà. Je l’interromps pour poser une question (qui ne me brûle pas les lèvres, le Ginger Beer s’en est chargé) :

— Pourquoi moi ? Je vous assure ne pas connaître votre défunt, comme vous dites, et je ne vois pas comment il pourrait me considérer comme son ami. Aucun Ladouille centenaire dans mes relations.

— Je n’en sais fichtrement rien. Peut-être aurez-vous plus d’explications à la lecture des documents. L’autre enveloppe contient un acompte pour participer aux premiers frais que vous aurez à engager. Je réglerai moi-même votre facture à l’issue de votre mission. Si vous souhaitez un acompte, rapprochez-vous de ma comptabilité.

J’aime quand on me parle comme ça. Je soupèse du regard la seconde enveloppe. Difficile, au jauger, d’en estimer le contenu. Je suis comme un gosse qui aime les pochettes-surprises (enfant, j’adorais ça même si j’étais souvent déçu). Le notaire se lève en annonçant :

— Moi-même je ne dois pas être présent à l’ouverture.

Et il se casse rejoindre Sonia. Vous parlez d’un rituel ! Je garde la tête froide. J’ouvre l’enveloppe plus ordinaire et, selon le contenu, j’ouvrirai, ou pas, la seconde. Encore plus chaud que les remontées de gingembre du breuvage. Trois liasses de vingt billets. C’est pour ça que, vu de l’extérieur, ça n’avait rien de spectaculaire. Si je vous dis qu’il s’agit de billets de cinq cents euros, ça change la donne. Non ? Je croyais que ces billets avaient été retirés de la circulation. Le vieux pendu (je connais un peu son histoire) essayerait-il, à titre posthume, de m’entuber ? Je vérifie. Google me rassure. Ces coupures ne sont plus émises mais continuent à circuler et sont parfaitement valides. Je n’ai pas l’appareil pour contrôler qu’ils sont bons. Trente mille balles, c’est un début correct. Je m’intéresse à la seconde pochette. Elle est cartonnée et c’est du carton armé, indéchirable. Pas lourde. Tous les sceaux sont intacts. Ils représentent comme une fourche ancienne faite avec une ramification de branches comme on en trouve parfois en brocante ou dans les films moyenâgeux. De chaque côté, les initiales A et L en lettres pompeuses de calligraphie. Armand Ladouille, je présume. À l’intérieur, deux simples feuillets A4 provenant d’une ramette ordinaire. Du 80 grammes pour les pointilleux. Le premier est volant et le second est plié sur lui-même et clos tout autour avec de l’adhésif (du Scotch, mais 3M ne me paye pas pour la pub). Je pense qu’il convient de lire la feuille volante en premier. Vous aussi ? Tant mieux ! Donc je lis. C’est écrit à la main avec une écriture désuète mais bien maîtrisée, des pleins et des déliés. À l’ancienne. C’est donc vraisemblablement mon client qui l’a écrite. Il s’agit juste d’une courte explication qui répond à ma question. J’ai été choisi de façon totalement aléatoire et volontairement éloigné de la région. Il s’excuse de la légèreté de son geste qu’il qualifie de cavalier. Maître Le Couv’Er est confirmé comme interlocuteur officiel et habilité. Ce qui n’est pas le cas des autorités locales. J’obtiendrai du notaire toutes les précisions que je souhaiterai pour accomplir mon « labeur » (je reprends ce que je lis). Je ne pige rien et me raccroche aux trois liasses de billets pour me convaincre de continuer. Ses derniers mots sonnent comme un ordre et je vous les livre donc tels qu’ils sont : « Vous ne devrez évoquer le contenu de mon deuxième courrier à personne, absolument personne. Ni collaborateur, ni ami, ni épouse et ni lecteur. La moindre indiscrétion de votre part annulerait le présent contrat. » Rien que ça ! Je me demande comment, d’où il est, il pourrait agir. On est à Brocéliande, certes, et ça n’est pas les légendes qui manquent, les sorciers, les dames blanches, les pierres vivantes, les vallées maléfiques, les Bretons, etc., mais de là à me rendre crédule ou superstitieux, il y a un pas et un grand à franchir. Ni Dieu ni maître (sauf le notaire), c’est clair pour tout le monde ? Va falloir qu’il se calme l’ancêtre. S’il veut que je fasse une enquête sans vous révéler ce dont il s’agit, il n’a pas dû lire beaucoup de polars. On est dans le délire, là ! Et puis sans en parler non plus à Momo… Bon, René, passons. Ni à Vanessa. Comment vais-je faire ? Déjà qu’en temps ordinaire, j’ai des difficultés à les canaliser, je me vois mal leur demander d’investiguer les yeux bandés. Ça promet ! Si ça n’était les trente mille balles (et Sonia), je me lèverais et décamperais sans réclamer mon reste. Et puis à vous qui me suivez depuis si longtemps… Je vous dois des comptes, un minimum. Qu’est-ce que je fais ? J’ouvre ou je renonce ? Si je jette l’éponge, il est précisé que je dois conserver seulement dix pour cent de la somme trouvée, pour le dérangement, et restituer le reste au notaire qui connaît cette clause. En plus il me file les chocottes, je dois l’admettre, avec ses ordres d’outre-tombe. Vieux sorcier, va ! J’aurais dû me méfier et décliner dès le départ. Un centenaire qui se tue en arrêtant de respirer et qui se fait accrocher à une branche pour donner sa propre mort en spectacle, c’est pas catholique (oui, je vous l’ai déjà dit, je connais l’histoire. D’Oran me l’a racontée). Bon… maintenant que je suis là… Et ces soixante biftons que je n’ai pas lâchés, ce qui est bien un signe. Il n’y a qu’à moi que ce genre de truc arrive. Heureusement je ne suis pas superstitieux, je ne crois pas à grand-chose et je pense savoir garder la tête froide. Par contre, je suis curieux de savoir comment il s’y prendrait, d’où il est, pour annuler le contrat. Tiens ? J’avais pas vu, il y a un post-scriptum tout en bas du papelard. Je pense être autorisé à vous le communiquer. Au moins que je ne sois pas seul à porter le fardeau même si je ne compte pas partager avec vous le pactole. Faut pas déconner. Que dit-il ce PS ?

« Naturellement, vous imaginez bien que je me suis donné les moyens de vérifier vos faits et gestes et de m’assurer, par intermédiaire, que vous respecterez bien cette clause de totale confidentialité. Et croyez-moi, cela n’est pas du pipeau. »

Me voilà bien !

4.Là où, en quelque sorte, je vends mon âme au diable

Alexandre passe la tête par la porte et me demande si j’ai terminé. J’ai. Alors, il :

— Venez, nous allons passer à table. Nous discuterons en déjeunant. Vous avez sans doute des questions.

Oui, il a tout compris. Sauf que je n’ai pas encore décacheté le deuxième feuillet. Ce geste dépendra donc des réponses que je recevrai. Je me lève et le suis dans la pièce de l’autre côté de la porte qui s’ouvre sur un petit boudoir transformé en salle à manger. Une table ronde, intime, est dressée. On sait recevoir dans le notariat. Sonia, tout sourire… Décidément ma présence est une fête pour elle. Je cherche l’hypocrisie mais pas sûr qu’il y en ait. Nous nous installons sans chichi, un peu comme à la maison. Le Couv’Er ôte son masque. Je suis un tantinet déçu, son visage est bien trop ordinaire pour son allure générale. Il paraît moins altier, plus quelconque, légèrement rougeot. La fièvre ou les grogs ? Néanmoins, très sympathique pour un notaire. Son gigantisme cache un bon vivant. Crudités, charcuterie et cornichons en entrée. Nous boirons de l’eau pétillante puisque ma sobriété a éclaté au grand jour lors de l’apéro de tout à l’heure. J’évacue tout de suite le reste du repas : pintade et poêlée forestière, fromage (sauf pour moi) et vacherin glacé. Café et pousse-café (pour le notaire qui semble avoir une bonne descente). Comme ça, c’est fait, vous savez. Évoquons plutôt notre conversation. Sonia n’est pas écartée. On n’allait tout de même pas la faire manger en cuisine et, de plus, mon ordre de mission est toujours étanche et scotché. La notaire me dévore des yeux par intermittence. Ça lui fait une double ration. Son mari se montre complètement indifférent à son cirque. Ou il a l’habitude ou ils sont mariés sous le régime de la séparation. Nous tournons assez autour du pot. Mal à l’aise (dit-on « maux à l’aise » quand on est plusieurs ?). Alex m’évoque son client, son défunt, ses cinq enfants dont deux sont déjà morts – ce qui arrive quand on s’éternise –, ses petits-enfants, bref ses héritiers. Tout est sous contrôle à ce niveau-là. Et, me précise-t-il, la succession n’impactera pas ma tâche. Le de cujus avait bien tout bordé avant de se faire accrocher à sa branche d’arbre. Le partage avait été anticipé. Je n’ai donc aucune interférence à craindre. Il m’explique que Ladouille vivait dans sa petite maison de Tréhorenteuc, à deux pas de là où il repose. Il avait constitué un patrimoine immobilier honnête dans la région toute proche et chaque héritier aura une part égale. Il est juste enquiquiné par la fille de Pierre-Louis, le deuxième fils du premier mariage lui-même décédé dans un accident de la circulation, qui a coupé tous les ponts avec la famille et qu’il doit retrouver pour clore le dossier. La troisième fille du mort, elle aussi issue du premier mariage, Fabienne, a soixante-quinze ans et une fille, Karine, de cinquante-deux ans. J’aurais peut-être affaire à elles puisqu’elles vivent à Beignon, à sept kilomètres d’ici. Fabienne a une grande propriété qu’elle a divisée en gîtes qu’exploite Karine qui complète ses fins de mois en assurant la conciergerie pour d’autres propriétaires de gîtes locaux (remise des clés, état des lieux, ménage, etc., une profession en plein développement avec l’essor des Airbnb et autres plateformes). Fabienne, pour sa part, va hériter d’une maison située derrière l’église de Beignon avec un différé léger puisque le sieur Ladouille me l’a réservée pour un mois pour le cas où j’aurais besoin d’un pied-à-terre à proximité. Profitant d’une absence de sa femme, qui est à l’office avec une partie de notre vaisselle sale, mon interlocuteur me fait une confidence :

— J’ai à cœur de retrouver Clotilde, la fille de Pierre-Louis, car nous avons été ensemble avant que je rencontre Sonia. Et, sans me vanter, je pense être un peu à l’origine de son exil… Une merveille… Je vous raconte pas.