Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Qui, parmi vous, aurait imaginé un jour voir le Baron Aymeric de Kerriou arriver dans mon bureau ? Le fameux agroalimentariste franco-breton débarque ainsi au petit matin, avec chauffeur et garde du corps, dans mon modeste établissement. Pour quoi faire ? Pourquoi moi ? Il est tout, je ne suis rien. Eh bien justement c’est la raison pour laquelle
il m’a choisi parmi l’élite nationale de l’enquête privée. Un secret de famille que le vieil homme ne désire pas voir enterré avec son futur cadavre. Et comme ses jours sont comptés, il faut se manier. Une sorte de conscience patrimoniale qui se réveille sur le (très) tard en lui. Une mission « top-secret » délicate comme un bidon de nitroglycérine dans le sac à dos d’un sauteur à la perche. À la clé, une belle facture et une récompense si succès.
Il n’en faut pas plus pour traîner mon adjoint, ma capitaine (en congé de la nation) et mézigue, du côté de Paimpol et de l’île paradisiaque de Bréhat. L’occasion aussi d’offrir des vacances « tous frais payés » à René et sa Poulette qui devront faire diversion. Et, ça, ils savent bien faire, les cochons. Embarquez, la navette largue les amarres !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Banlieusard pur jus, l’auteur - de son vrai nom
Claude Picq - est né en 1953 à Ivry, ceinture verte de Paris transformée depuis en banlieue rouge. « Poursuivi » par les études (faute de les avoir poursuivies lui-même) jusqu’au bac, il est entré dans la vie active par la voie bancaire. Très tôt il a eu goût pour la lecture : Céline, Dard, Malet… Et très tôt il a ressenti le besoin d’écrire.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 270
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Pour celles et ceux qui entrent directement, par ce bouquin, dans l’univers de Cicéron et qui, de ce fait, n’ont pas eu le bonheur de lire les précédents ouvrages, voici une courte, mais opportune, présentation des personnages principaux :
Les Z’Hommes :
Cicéron Angledroit : Détective, la quarantaine indéfinie mais bien avancée, si vous voyez ce que je veux dire, pas très grand, mal peigné, assez loser et très opportuniste. Il est le père d’Elvira, une gamine ado délurée (Elvira Angledroit… autre calembour) qui vit à Paris chez sa grand-mère paternelle. Il fait ce qu’il peut pour vivre, c’est surtout un observateur. Il vient d’emménager, avec Vanessa, dans leur nouvelle maison à Thiais. Son ancien deux-pièces de Vitry est devenu, désormais, son agence de détectives. Il a aussi un fils, Enzo, huit ans, mais c’est une autre histoire (voir un peu après). Soledad, sa deuxième fille qu’il a eue avec Vaness’, sa compagne, est encore un nourrisson.
René : Caddie-man à l’Interpascher de Vitry… ouvrier et traîne-savate… un homme bourru, rustre mais attachant (un peu le Béru de San-Antonio en moins exotique). Ex-alcoolique pas anonyme, il fréquente, chaque matin, le même bistro (dans la galerie de l’Interpascher) que Cicéron… Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un attentat qui a touché le troisième larron important de l’histoire (Momo). René, sous ses airs de boulet, est un homme bien et plein de bon sens qui se remet miraculeusement d’un AVC qui l’a transformé. Il s’est récemment mis en ménage avec Paulette, une ravissante quinquagénaire dont personne ne voulait.
André dit Momo : Un taciturne à l’allure de SDF, intellectuel « rentré », pas expansif ni vantard. Il vendait des Belvédère (journal d’insertion) à la sortie d’Interpascher… Il déployait une telle psychologie que cette activité était très lucrative pour lui. C’est le penseur de la bande. Il connaissait déjà René. Mais un attentat (lire Sois zen et tue-le) dans la galerie marchande l’a privé de son bras droit et lui a permis de sympathiser avec Cicéron. Son handicap et les soucis administratifs lui ont fait renoncer à son activité. Désormais, après avoir émargé à la Cotorep et à l’AAH (allocation aux adultes handicapés), la vie se montrant souvent facétieuse, il est devenu le bras droit officiel de Cicéron. Il a une chambre au mois à l’Hôtel de la Gare de Vitry.
Le commissaire Théophile Saint Antoine : Un flic à l’ancienne, bien forgé par une longue expérience du terrain, désabusé mais très droit. Est devenu pote avec Cicéron, auquel il confiait quelques affaires en marge quand il n’avait pas, lui-même, les coudées franches. Pote, mais avec, quand même, la barrière des convenances et du respect qu’ont ancré en lui son éducation et une longue carrière poussiéreuse de fonctionnaire de terrain.
Les Nanas :
Vaness’ : Capitaine dans l’équipe du commissaire, qui accorde aussi ses faveurs à Cicéron. Mais c’est du donnant-donnant. À la moderne. Sexuellement, elle le bouscule un peu par sa jeunesse et il a, parfois, du mal à s’accrocher aux branches. Au fil des livres, Cicé et elle sont devenus concubins. Elle vient de mettre au monde Soledad, le troisième enfant de Cicéron.
Monique et Carolina : Un couple lesbien de l’entourage proche de Cicéron. Voire très proche puisqu’il a eu la générosité de faire, à Monique, Enzo, qui est ainsi devenu leur fils officiel. Le gamin connaît bien son géniteur qui maintient des liens forts avec son fils et ses mères. Liens souvent ambigus.
Paulette : Concubine de René. Rien que ça dit tout d’elle. Sa tendance à la maladresse fait d’elle une très bonne cliente des urgences. Si vous la croisez, faites semblant de ne pas la voir. Si elle vous tend la joue, vous êtes foutu.
Maarika : Jeune prostituée estonienne croisée à Nantes par René (je ne vous en dis pas plus sur les circonstances de leur rencontre) à laquelle celui-ci a décidé d’offrir une éducation en l’adoptant.
Et sans oublier Félix Yu, un Chinois cent pour cent made in RPC, qui tient le bistro de la galerie commerciale de l’Interpascher, flanqué de sa serveuse, Li Chou Ye, qui n’a pas froid aux yeux.
Voilà, voilou… Bonne lecture !
Merci à tout le monde, mais surtout à :
Michèle, la factrice de l’île de Bréhat, à qui je fais jouer un rôle involontaire dans cette histoire et dont les renseignements m’ont été bien utiles.
Alice et Charly, les patrons du Bistrot de l’Allegoat pour leur accueil « gastrosympathique ».
Les patrons de La Frégate, à Loguivy de la Mer, pour leur bouillon de crevettes.
Et, bien naturellement, à Arnaud Leturcq, l’artiste-peintre au « paletot rouge » de l’Arcouest, qui m’a réellement touché par son humanité et son art. Arnaud auquel j’associe Nanane, sa chienne qui ne dort que d’un œil.
Photographie du tableau d’Arnaud Leturcq
La corderie vue du pont Vauban (dimensions 40x32)
L’intelligence, c’est exactement comme l’eau sur terre.
Il y en a toujours autant, mais on est de plus en plus nombreux à se la partager.
René.Philosophe réaliste.
Chaque repérage est l’occasion de découvertes, de sensations et d’un sentiment de vie supplémentaire. Aussi je remercie mes personnages de me balader ainsi afin de les animer et de leur offrir un cadre digne d’eux. L’île de Bréhat, Paimpol et Loguivy-de-la-Mer en décembre, c’est l’idéal pour y croiser des gens authentiques et inspirants. Bien sûr, à cette époque, les embruns sont plus agressifs, la pluie est plus mordante et le soleil plus timide. Les jours sont courts également et les nuits fraîches. Cependant, c’est incontestablement la période la meilleure pour appréhender le pays et rencontrer les vraies gens. Ploubazlanec m’a accueilli en plein cœur de la zone sur laquelle j’avais jeté mon dévolu. Un territoire petit mais dense. Cinq kilomètres dans tous les sens et j’étais dans les décors de ma future histoire. Du granit, des côtes découpées, des récifs, du vent, de la grisaille, bref, une ambiance. Où que nous soyons, on sent la marée, la rigueur du quotidien des habitants, la solidarité et comme une sorte de vent de liberté. Je me suis senti loin du monde, de l’actualité et bien plus près de la vie réelle, pas celle qu’on nous impose à longueur de médias. Paimpol sans sa falaise mais avec son port, ses ruelles et son activité de « grande ville » du coin. Bréhat ensuite avec ses trois cales pour tenir compte de la marée et toujours accoster les pieds au sec, sa côte découpée, son bourg sur l’île sud, ses chemins, ses pointes qui défient la Manche, ses chantiers de la morte saison qui préparent la suivante, son île nord, plus sauvageonne, et ses phares, son moulin, ses tracteurs, ses vaches et ses touristes qui brillent par leur absence. Et pour finir, Loguivy l’endormie lovée autour de son port qui semble attendre la marée. Dans ce coin des Côtes-d’Armor, toutes les routes mènent à l’Arcouest, vers le large, vers un ailleurs qui vous ouvre les bras. À chacun de mes pas, j’avais l’impression de reconnaître ici un René (beaucoup de René), là un Momo (surtout vers les casiers à huîtres, sauf qu’ils avaient bien leurs deux bras). Parfois aussi, une Paulette et, d’autres fois, ma vieille mère chez une Bretonne qui balayait devant son penty ou qui tirait le chariot de ses courses faites à l’épicerie du coin. De retour, un peu nostalgique, j’imaginais facilement mon petit monde dans ces décors, au milieu de ces gens. Assez bavardé, allons-y !
Vous vous demandez sûrement ce qu’Aymeric de Kerriou, flanqué de son garde du corps, peut bien faire dans mon bureau à tout juste neuf heures du matin. Comme si j’avais des horaires de bureau ! Probablement aussi que nous voir, Momo et moi, ainsi saboulés comme des milords, vous pose question. Pour mon adjoint et mézigue, j’ai la réponse : nous sommes attendus, en mairie, pour une réunion relative aux mesures de sécurité envisagées pour la période des fêtes qui arrivent à grands pas. Ça commence à dix heures et ça se termine par un déjeuner offert par le maire. C’est pour ça qu’on a accepté l’invitation car, comme vous, on se demande bien ce qu’on va faire dans cette galère. Les fichiers municipaux ne doivent pas être à jour. Nous nous sommes donc faits les plus beaux possible. Le manchot l’emporte nettement dans l’élégance malgré son handicap. Il porte bien le costard. Perso, j’ai improvisé. Aidé par Vaness’ qui a l’œil plus affûté que moi. C’est pas terrible, pour tout vous dire. On a fait avec ce que j’avais. C’est-à-dire rien de bien nouveau : un jean qui a subi un coup de pattemouille et de fer, une chemise dont on ne voit pas les manches courtes sous la veste qui me sert pour les mariages et les enterrements. En arrivant, j’ai dû klaxonner une Mercedes qui obstruait l’entrée de la cour où je dispose d’une place de stationnement. Juste en face des bacs à fleurs du petit voisin qui y fait pousser des herbes aromatiques très en vogue dans le quartier. Début décembre, le terreau est en jachère et envahi de plantes parasites qui s’accrochent à la vie malgré les conditions déplorables de notre époque. Momo m’attendait devant la porte en me désignant du menton le bonhomme et son escort-boy qui m’emboîtaient le pas. Les passagers de la Mercos. J’ai tout de suite reconnu Kerriou pour l’avoir souvent vu dans la presse économique. Chez mon coiffeur. Nous sommes donc là, tous les quatre, empotés, à ne savoir où nous asseoir. Le vieux (très) tremblote, appuyé sur sa canne. Le garde du corps, une caricature, le sosie de Ventura en plus grand et moins sympathique, s’est collé le cul à ma porte d’entrée de façon à interdire l’accès de mon burlingue à quiconque. Momo propose des cafés. Il n’en faut pas à Aymeric. Un blanc… Je tends un fauteuil sous le derche de l’homme d’affaires. Je mets un « s » à cause de la holding dirigée par l’ancêtre. Il s’y pose avec un son de baudruche qui se dégonflerait. Le garde du corps écarte légèrement le pan de sa veste. Geste qu’il fera systématiquement au moindre bruit incongru. Je regarde ma pendule murale et j’ai une suée. Dans quarante-cinq minutes, nous devrons être à la mairie. Si je compte le quart d’heure de bouchons qu’il faudra affronter pour parcourir les cinq cents mètres qui nous séparent de l’hôtel de ville et que j’y ajoute ma terreur à l’idée d’arriver en retard quelque part où je suis attendu, vous comprendrez mon état d’esprit. Surtout que le vieillard semble s’incruster dans mon siège crapaud. À part « Bonjour », je n’ai pas encore entendu le son de sa voix. Il récupère de l’effort d’aller de sa berline à mon bureau. Une vingtaine de mètres. J’angoisse. Momo prend les devants. Je l’entends qui téléphone, en sourdine, il est question d’un « empêchement », « un lumbago » et puis « oui, nous essayerons d’être là pour le déjeuner ». Il m’adresse un clin d’œil complice et affaire réglée ! Je respire. Je sais que c’est Saint Antoine qui a dû insister pour qu’on soit invités. Il va être vénère, pépère. Je n’en reviens toujours pas d’avoir, à moins d’un mètre de moi, un type que je suppose faire partie du classement des plus grandes fortunes de cette planète. Vu de près, il est plutôt petit, rachitique et pitoyable. Les mots m’arrivent dans le désordre :
— Qu’est-ce que… quoi… vous faites là ?
— J’ai besoin de vous, je suis venu vous engager.
Je m’en étranglerais. Moi, nous ? Pourquoi ? Il a probablement beaucoup mieux à son service. Je pose la question, il élude :
— C’est qui, de vous deux, le patron ?
Je lève le bras et il explique :
— J’étais pas sûr. Bon, pour répondre à votre question, en effet, j’ai plusieurs cabinets d’investigations qui travaillent pour moi dans le cadre de mes activités. Mais, là, c’est une affaire personnelle et je n’ai pas confiance dans les grosses unités. Il y a toujours un vendu qui sort des clous et balance sur la place publique. C’est ainsi et ça a toujours été. Vous, vous travaillez à deux, j’ai vérifié, et c’est plus risqué de fuiter. Et puis je ne mélange pas mes entreprises et mon intimité. Et ce pour quoi je suis ici est intime, très intime.
S’il le dit. Je suis un peu vexé d’avoir été sélectionné en raison de mon manque d’envergure. J’eus préféré que cela soit pour mes compétences ou ma réputation. J’ai hâte d’en savoir plus maintenant. Je fais signe à Momo d’aller faire des cafés. J’interroge du regard Ventura qui décline et je propose au vieux :
— Un déca, peut-être ?
— Allons-y pour un déca. Sans sucre, il ne m’en faut plus. Et passons aux choses concrètes, j’ai d’autres obligations. Ce que je vais vous raconter, vous serez le seul…
Je l’interromps en désignant, du menton, Momo :
— Les seuls, nous travaillons en équipe et en toute confiance.
— Soit ! Me garantissez-vous l’absence de micros ?
Je lève la main droite et je jure. Des micros pour quoi faire ? Nous enregistrer, Momo et moi, quand on glande à longueur de journée ?
Aymeric regarde son molosse et lui dit :
— Maurice, allez plutôt faire votre boulot à l’extérieur.
Maurice Ventura s’incline et sort sans moufter ni exprimer la moindre indignation. Bien dressé, le gorille ! Cet intermède a suffi, à mon adjoint, pour préparer nos jus qu’il apporte sur un plateau. Le déca d’un côté, les nôtres de l’autre. Personne ne prend de sucre, personne ne touille. Nous trempons, de concert, nos lèvres en attendant la suite des révélations.
Kerriou prévient :
— Vous avez un peu de temps ? C’est délicat et il va vous falloir une certaine culture de ma famille pour appréhender complètement votre future mission.
On a jusqu’à midi et demi, heure de la collation du maire. Je sais assez bien imiter le lumbago, donc je n’aurai pas besoin de beaucoup de préparation. Je fais signe que c’est open. Malgré la confidentialité demandée, je vous livre les paroles de ce client tombé du ciel, dans leur intégralité.
Aymeric fait une petite grimace, repose sa tasse et démarre :
— Je vais essayer de faire court, mais ça sera un peu long quand même.
Il a le sens de la formule.
— Vous devez, au préalable, saisir la psychologie familiale. Sans doute avez-vous une petite idée de qui je suis. Je peux parler ainsi à la première personne car, hélas, des Kerriou il ne reste plus que moi. Ou presque et, justement, vous comprendrez à ce « presque » ma démarche auprès de vous. Tout a commencé il y a quatre générations quand mon arrière-grand-père, qui combattait aux côtés de Napoléon, s’est vu anoblir au titre de baron d’Empire et que notre nom a hérité d’une particule. Je suis toujours baron de Kerriou. Les hasards de l’histoire car la famille n’était pas vraiment appelée à un tel destin. Elle végétait dans les Côtes-d’Armor et était constituée de paysans de la mer : pêcheurs, ostréiculteurs, paysans et petits commerçants. Les Kerriou s’entassaient autour de Paimpol, pour les plus citadins, de Ploubazlanec, pour les plus ruraux, et sur l’île de Bréhat, pour les plus désargentés qui y occupaient des emplois de maison chez les riches propriétaires se partageant alors l’île. Bref, passons ! C’est mon grand-père, Gaétan, qui a le premier sorti la tête du pétrin. Fort de son héritage du titre de baron, « Pépère », comme je l’appelais étant enfant, s’est senti pousser des ailes et surtout gagné par le sens des affaires. C’est lui qui a pensé à réunir les synergies familiales pour le bien de tous. Les Kerriou vivotaient chacun dans leur coin. Gaétan a impulsé une solidarité qui n’existait pas, et grâce à ses talents visionnaires pour le commerce, il a permis à tous d’évoluer. Nous produisions, mais nous ne savions pas valoriser notre travail. Pépère avait la bosse du bizness et a organisé un premier réseau de distribution qui nous a tous sortis de l’ornière. Il avait des idées novatrices. Pour commencer, il avait l’intime conviction qu’il fallait aller à la rencontre du consommateur et non attendre qu’il vienne à nous. Je vous raconte ça pour que vous compreniez le contexte. Mon père, Charles-Henri… Oui, Gaétan avait la grandiloquence assortie à son talent. Père, donc, fils unique, a hérité de ce sens des affaires et d’une époque propice au développement commercial. Les réseaux de communication se construisaient, la Bretagne se désenclavait, tout devenait plus facile. Tout le potentiel familial s’est concentré, à partir de cette époque, sur mon père qui a fait des autres membres de la famille ses fournisseurs. La holding est née. Pêche, agriculture, transformation, commercialisation, etc., Charles-Henri, on peut le dire, a inventé l’industrie agroalimentaire. La marque, toujours actuelle, CH de Kerriou, était née. Mon frère Armand, de deux ans mon aîné, et moi avons été poussés aux études commerciales. Avec succès et détermination. Nous étions les héritiers. À la mort de notre père, Armand a hérité du titre de baron en sa qualité d’aîné et nous étions bien installés aux commandes du groupe qui continuait sa progression. Hélas, Armand est mort dans un banal accident de voiture. Ce fut à mon tour d’hériter du titre de noblesse, mais j’ai beaucoup perdu dans l’histoire. Armand avait deux fils avec lesquels il n’a pas été possible de s’entendre pour mener les affaires dans leur continuité. Ils voulaient leur part. Ça remonte à près de trente ans, cette histoire, et aujourd’hui mes neveux bouffent toujours ce qu’il leur reste. Plus grand-chose. J’ai eu du mal à m’en remettre, mais, au fil de leurs besoins insatiables de trésorerie, j’ai pu racheter, à bon prix, les actifs des deux frères et reconstituer « step by step » la holding qui est redevenue florissante. Ce fut d’ailleurs un bien pour un mal car cela m’a permis de sélectionner les fleurons et de négliger les branches mortes. De réformer aussi. Mais bon, voilà, vous connaissez le contexte. Je peux maintenant en venir aux faits.
J’ai hâte qu’il entre dans le dur car si son histoire familiale est passionnante, j’ai un peu l’impression d’assister à un documentaire de la chaîne Public Sénat. Je ne dois pas me voiler la face, ses moyens me tiennent en haleine et je me réjouis qu’il m’ait choisi. Reste à savoir pour quoi faire. Le baron baisse la voix comme pour donner plus de solennité aux paroles qu’il s’apprête à prononcer en sélectionnant ses mots. Il se lance enfin :
— Vous comprendrez, il suffit de me regarder, que tout cela aura un terme dans un délai que je redoute proche. Sincèrement, je n’en ai rien à faire du devenir de mes sociétés. Vraiment rien du tout. Seulement, je ne supporte pas l’idée que ça soit mes neveux qui bénéficient de mon travail. Ils ont tout fait pour sabrer le groupe. Je trouve injuste que mon groupe, faute d’héritier direct, leur revienne automatiquement.
Je commence à comprendre, voudrait-il m’adopter ? Non, je rigole. Restons sérieux et écoutons où ce bonhomme veut en venir.
— J’ai, vous le pensez bien, étudié toutes les possibilités légales. Tout léguer à la SPA, au Secours Catholique ou même au PCF. Mes conseils m’en ont dissuadé. Il est impossible de tout léguer ainsi en présence d’héritiers identifiés. Ils auraient beau jeu de porter l’affaire devant le tribunal et de plaider la sénilité. Je suis donc contraint, c’est ma seule chance, de vous révéler un secret de famille bien gardé. Ce que vous allez entendre, nous ne serons que tous les trois à le partager. Mes parents savaient, ils sont morts. Même Armand, mon frère, n’était pas dans la confidence et il est mort aussi.
La responsabilité pèse sur mes épaules. Je regarde Momo qui conserve une neutralité parfaite. Je regarde le vieux qui hésite encore. Il se décide et il déballe :
— J’avais vingt-cinq ans, je terminais mes études. J’avais déjà rencontré Élise sur le campus et je savais qu’elle m’était destinée. Seulement, nos familles, aussi bien la sienne que la mienne, étaient très ancrées dans la tradition chrétienne et il n’était pas question que nous batifolions avant les noces. Nous ne l’envisagions d’ailleurs pas, ni l’un ni l’autre. C’était ainsi et cela nous semblait naturel. En aparté, j’ai épousé Élise et nous sommes restés mariés pendant plus de cinquante années jusqu’à ce que sa mort, comme on dit, nous sépare. Nous n’avons pas pu avoir d’enfant. Ce qui aurait résolu mon problème. Mais revenons-en à mes vingt-cinq ans. Nous vivions à Neuilly à ce moment-là. Mes parents employaient, comme il convenait à des gens de notre catégorie, du personnel de maison : une gouvernante, un jardinier-homme à tout faire, une femme de ménage et une cuisinière. La gouvernante chapeautait l’équipe. La camériste, Amélie, avait grosso modo mon âge et nous n’étions pas indifférents, loin de là, l’un à l’autre. Nos jeunes corps, non liés aux traditions, ne demandaient qu’à exulter. Nous sommes devenus amants. Il faut croire que nous n’étions pas assez discrets car notre relation a vite été mise au jour. Amélie fut renvoyée dans ses foyers. Fin de l’histoire pour moi. Ça m’a fait un choc et, je dois aussi le confesser, un manque, mais je m’en suis remis en épousant rapidement Élise et en accédant à d’autres responsabilités. Il faut préciser que tout notre personnel de maison ainsi que nombre de collaborateurs du groupe étaient recrutés parmi la population paimpolaise. J’imaginais donc que notre aide-ménagère avait fait ses bagages et était rentrée au pays. C’est bien plus tard, après la mort de notre mère, et presque sur son propre lit de mort, que Charles-Henri s’est confié à moi pour me révéler un secret qu’il ne désirait pas emporter dans la tombe. Amélie était repartie avec ses valises et un enfant, de mes œuvres, dans le ventre. Ce fut un choc, presque un regret. Nous n’avions fait l’amour que très peu de fois et nous croyions avoir pris nos précautions, comme on pouvait le faire à l’époque. Je pensais que c’était elle que j’aurais dû épouser. Mon père m’a assuré qu’il avait fait en sorte que ni la mère ni l’enfant ne manquent de rien. Il n’a pas souhaité, ni voulu, malgré mon insistance, m’en dire plus. Je ne sais même pas si j’ai un fils ou une fille ni ce qu’est devenue Amélie qui est probablement morte aujourd’hui. L’enfant, ça me fait drôle de l’appeler ainsi, a environ soixante-trois ans au moment où je vous raconte ça. Vous imaginez ? Voilà. Désormais, nous sommes trois au courant. Et, vous l’avez compris, ce que j’attends de vous, c’est de retrouver mon fils ou ma fille et d’établir ma paternité tant qu’il est encore possible d’agir. Naturellement, mes neveux ignorent tout ceci. S’ils savaient, je ne donnerais pas cher de la survie de mon héritier ou de mon héritière, voire de la mienne.
Momo cligne des yeux. Aurait-il pleuré à l’écoute de ce conte de fées en milieu capitalistique ? Je suis estomaqué et je ne parviens pas à jauger cette mission qui nous tombe dessus. Pourtant j’aime bien l’idée. J’ai un côté rédempteur qui ne vous aura pas échappé.
Le baron précise :
— Je n’ai entamé aucune démarche ni aucune recherche. Comme je vous l’ai dit, ces faits doivent absolument rester entre vous et moi. Tout ce dont je suis certain, c’est qu’Amélie est retournée et a continué sa vie dans un rayon de dix kilomètres autour de Ploubazlanec. J’ignore totalement ce qu’elle est devenue et si elle a eu d’autres enfants. Si elle s’est mariée, si elle est vivante ou morte. Mon père a juste consenti à me dire qu’elle ne manquait de rien et que son avenir ainsi que celui de l’enfant étaient assurés. De là, j’ai imaginé que peut-être il l’avait salariée dans une de nos sociétés bretonnes sous un autre état civil de façon à pouvoir la payer légalement et la mettre à l’abri le jour de la retraite venu. Charles-Henri n’était pas chien et s’il me l’a dit, je le crois. Cette révélation a créé un grand vide en moi, mais aujourd’hui j’y vois une formidable opportunité. Il faut agir vite. Ma vie s’effiloche et elle sera encore plus en péril quand mes neveux auront épuisé toutes leurs ressources. Comment allez-vous travailler ?
Cette question me fait l’effet d’un seau d’eau. Au secours ! Momo glisse :
— Discrètement.
Ce qui dessine un sourire sur le visage d’Aymeric, ravagé par l’âge. Ce « discrètement » scelle notre accord.
Kerriou sort son argument choc :
— Naturellement, vos honoraires seront acceptés selon le barème de la profession que je connais bien. Nous travaillerons au taux journalier et l’intégralité de vos frais sera prise en charge. Je n’ignore pas la spécificité de ma demande et les complications que cela peut engendrer et, en cas de réussite, une substantielle prime vous sera officiellement versée ainsi qu’un bonus individuel et personnel plus discret qui ne vous décevra pas.
Je ne m’inquiète pas pour le « barème de la profession », je suis généralement obligé d’être largement en dessous pour emporter des marchés. Et puis les mots « prime » et « bonus » atteignent directement la zone concernée dans mon cerveau. Aucun filtre. Les difficultés envisagées s’estompent et font place à une indéniable euphorie. Mais il y a un hic que j’exprime :
— En principe, ma compagne participe à nos missions. Elle est capitaine dans la police nationale et je me porte totalement garant de sa discrétion.
La réponse de Kerriou me scie les pattes.
— Puisque vous garantissez, il y aura un troisième bonus. Il y a une heure, je ne vous connaissais pas. Il y a deux jours, j’ignorais votre existence. Maintenant, depuis une heure, je suis là et nous partageons une bombe atomique. J’ai envie de vous faire confiance et, entre nous, ai-je le choix ?
Il se lève… enfin il essaye. Je l’aide. Il est tout léger. Quel contraste avec ce qu’il représente ! Il sort de son pardessus une enveloppe qu’il me tend et précise :
— Un chèque d’acompte. Pas besoin de contrat ou de devis. Et aussi un numéro de téléphone où vous pourrez me joindre ou m’adresser des messages. Soyez sans crainte, tout est crypté et j’ai un accès très hautement sécurisé. On peut me couper le doigt, balader l’écran devant ma figure, faire toutes les combinaisons de codes possibles, il ne s’allumera pas.
J’imagine qu’il s’est fait greffer une puce de connexion entre le tibia et le péroné ou un truc de ce tonneau.
— Organisez-vous comme vous le voudrez, mais faites vite. J’ai un petit manoir sur Bréhat-Nord qui s’appelle Ker Manor. Vous pourrez en disposer si besoin. Lucien, mon régisseur, est informé. Vous avez également ses coordonnées avec les miennes. Servez-vous de Ker Manor comme base sur l’île. Personne ne se posera de questions, il m’arrive assez fréquemment d’y convier des amis.
Je ne sais pas quoi dire. Momo me sauve (une fois encore) :
— Nous logerons sur le continent pour plus de liberté de mouvements, cependant il n’est pas impossible que nous fassions occuper votre résidence par des pare-feu, des gens à nous qui ne sauront rien de la mission, mais que nous utiliserons pour noyer le poisson auprès de la population locale. Un moyen de diversion.
— Faites comme vous l’entendez, mais que mon secret ne sorte pas des quatre personnes habilitées à le détenir.
— Ne vous inquiétez pas.
Je crois comprendre que Momo vient de caser René et sa dame dans le paysage. Sage précaution ; celui-là, il vaut mieux l’avoir sous les yeux. Aymeric me demande de réintroduire, en tout bien tout honneur, son barbouze. Et c’est à son bras que le vieil aristo quitte mon bureau pour rejoindre sa Mercedes et ses bureaux parisiens. Je m’écroule dans le fauteuil libéré et mon moulin à cogitations prend son rythme de croisière. J’ouvre l’enveloppe, je regarde le chèque. Indécent. Je mémorise le numéro secret (non, je déconne, j’en suis incapable) et lis les quelques informations disponibles à propos du manoir et de son gardien. En général, c’est l’enfant illégitime qui mandate une enquête. Dans notre cas, c’est le contraire, et je peux vous assurer que ça paye nettement mieux.
Je demande, sur un ton de reproche :
— C’est quoi, cette histoire de pare-feu ? Tu penses à quoi ?
— As-tu déjà, ne serait-ce qu’une fois, réussi à écarter le gros de nos pattes ? Non ? Alors, remercie-moi d’y avoir pensé. Je lui donne un rôle car tu imagines bien que ton client va nous mettre sous surveillance. Il n’a pas besoin de dévoiler son histoire d’alcôve pour nous faire filer le train. Les moyens ne manquent pas et il les a tous, aussi bien matériels qu’humains. En réalité, ce pare-feu, il est pour nous. René nous fera l’ombre nécessaire sur place.
Il ne doit pas être mauvais aux échecs, mon manchot, il a toujours un coup d’avance. Je regarde l’heure et nous allons bientôt devoir rejoindre le pot du maire. Je m’entraîne à l’allure « lumbago ». C’est vraiment un métier de composition.
Nous sommes sur le Kehops, le catamaran des Vedettes de Bréhat, qui assure la liaison continent-île et retour.
Nous avons décidé de commencer par installer nos touristes accompagnateurs. Je vous passe le pot sécuritaire municipal où on m’a pris pour un parfait handicapé et où nous ne nous sommes pas attardés. Je vous passe aussi les préparatifs de notre déplacement en délégation qui ont battu tous les records. Ma belle-mère rapatriée en urgence pour s’occuper de Soledad, Elve casée chez ma mère et l’âpre discussion de Vaness’ avec son commissaire pour lui arracher, au débotté, quelques jours de récupération. Des difficultés inattendues chez René pour qui un séjour sur une île « déserte » et en « plein hiver » (alors que nous sommes toujours en automne) ne s’imposait pas. Heureusement, sa Paulette a été une alliée utile. Elle se souvenait de quelques jours de vacances idylliques, passés à Bréhat, dans les années 90, avec Roger, son feu premier mari. Elle y a mis un tel enthousiasme que son mâle dominant n’a pu que baisser les bras. Poulette nous a fait bien rire en nous relatant un quiproquo avec l’agence de voyages qui aurait pu rompre le charme du séjour mémorable. Elle avait entendu parler d’une île où se pratiquait un naturisme particulièrement débridé, mais l’agent de comptoir avait juste compris « nature ». Ils ont bien eu l’île, mais pour le reste, il leur a fallu improviser. Par chance, dans ses souvenirs, Bréhat regorge de criques, d’anses et de côtes sauvages où leurs corps ont pu s’exprimer. Ils ont toutefois dû, toujours dans ses souvenirs, ramer pour reconstituer le côté débridé. Selon elle, le Breton et la Bretonne sont des « réticents hypocrites » car, a-t-elle précisé, « … une fois lancés… ». Ses émouvantes évocations ont fini par convaincre René même s’il ne démord pas qu’une île, en hiver, c’est pas là qu’il aurait été spontanément pour s’aérer l’intimité. Surtout, nous a-t-il confié, qu’en vieillissant il devenait sensible aux engelures. Nous sommes donc sur le pont supérieur du bateau pour profiter de l’air frais et des embruns. Le paysage, magnifique, est loin de convaincre notre pote.
— Ils pourraient faire un pont ! C’est pas compliqué d’nos jours. Y’en a bien un à l’île de Ré et, que je sache, les Vendéens y’z’ont pas non plus inventé la poudre. Ça rime à quoi, ce rafiot ? On est combien d’ssus ? Une vingtaine, équipage compris ? Et c’est encore nos impôts.
