Le Prisonnier du Kippour - Arieh Segev - E-Book

Le Prisonnier du Kippour E-Book

Arieh Segev

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« Quand vous êtes-vous rendu ? »
— Je ne me suis pas rendu !
— À quel moment avez-vous levé un drapeau blanc ?
— Ça ne s’est pas passé comme ça ! »
Ces quelques phrases résument à elles seules le drame vécu par André Segev, fait prisonnier le long du canal de Suez lors du premier jour de la guerre du Kippour, en septembre 1973. Mêlant aux souvenirs d’une famille désunie (Segev est arrivé en Israël à l’âge de 11 ans, envoyé par son père qui ne le rejoindra jamais) ceux de la découverte de son pays d’adoption, auquel il s’intégra avec ardeur, André Segev nous raconte sa tragique expérience de la guerre, de la défaite et la captivité qui la suivit, brutale. Bien au-delà du récit autobiographique, ce livre est une œuvre de libération par l’écriture d’une souffrance accumulée depuis plus de trente ans : devant l’incompréhension, voire le mépris des autorités vis-à-vis de ceux que l’on accusa injustement d’« avoir fui » devant l’ennemi, de « s’être livré ». C’est le témoignage d’un soldat pour qui un mythe, celui de Tsahal, s’est fêlé. Pessimiste sur l’avenir de la paix dans cette région du monde, Le Prisonnier du Kippour est une œuvre puissante et sombre. Elle reste pourtant chargée d’espoir.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Arieh Segev

Le prisonnier du Kippour

La fêlure d’un mythe

Récit traduit de l’hébreu par Farida Saliba

Ginkgo éditeur

Remerciements à : Laurence Blias, Alain Royer, Viviane Koenig et Françoise Hessel qui m’ont apporté chacun

CHAPITRE I

Exécuter la mission

Le jour du Grand Pardon Yom Kippour  6.10.1973

D’un point de vue strictement militaire, un soldat capturé par l’ennemi est un soldat qui n’a pas accompli sa mission.

Lorsque je me rappelle les circonstances de ma captivité en octobre 1973, je ne peux aujourd’hui que sourire.

En effet, accomplir la mission qu’on m’avait confiée signifiait tout simplement mourir. Certes les Égyptiens ont tout fait pour que ça arrive. J’aurais dû disparaître soit dans ma prison égyptienne soit à ma libération dès mon atterrissage à l’aéroport Ben Gourion.

Du moins, si j’en juge par l’accueil (à l’exception de celui de ma famille) des autorités et de tous ces « spécialistes » des guerres d’Israël, ça aurait pu être une assez bonne idée.

Petit exemple d’un de nos premiers dialogues :

« Quand vous êtes vous rendus ? »

« Je ne me suis pas rendu ! »

« À quel moment avez-vous levé un drapeau blanc ? »

« Ça ne s’est pas passé comme ça ! »

« Vous n’étiez pas des militaires mais des cuisiniers et des réservistes »

« Alors qu’allions-nous faire là-bas ? »

Il y a eut bien d’autres questions de ce genre, qui visaient surtout à dissimuler la honte qu’ils éprouvaient tous de ce que fut le déroulement de la guerre de Kippour. Jusque-là, les militaires avaient coutume de ne mener que des « actions de confort », exécutées par des unités d’élites, correctement planifiées et appuyées par l’ensemble de l’armée... Imaginons qu’on inverse la situation ? Pour une fois, c’est l’ennemi qui attaque, c’est lui qui planifie les opérations, tous les signaux sont au rouge, mais les généraux, au lieu de gérer sérieusement la situation, passent ces journées critiques en se prélassant sur les plages d’Eilat.

Comment imaginer qu’un nombre aussi réduit de soldats aient pu accomplir leur mission : tenir tête à toute l’armée égyptienne ?

À mon retour, après deux mois d’absence, ma première préoccupation a été de retrouver, sans les effrayer, mes deux enfants : Nimrod, quatre ans et Sharon, un an et demi. Nimrod n’avait aucun problème. Ayant vite compris la situation, il avait accepté mon absence et participait sans rechigner aux corvées domestiques qu’il détestait auparavant. Il faut dire qu’il avait été très impressionné lorsqu’on lui avait annoncé, au début de la guerre, qu’il était désormais le chef de famille… Le soir de mon retour, Nimrod m’a reconnu et s’est jeté dans mes bras, apparemment très fier de son père.

Le lendemain, je me suis rendu à la crèche1, j’ai pris Sharon dans mes bras et l’ai emmenée en balade. Elle n’avait pas peur, ne pleurait pas et était très calme. Mais, tout à coup, alors qu’elle était blottie dans mes bras, elle m’a repoussé pour examiner attentivement cet homme qui la portait. À son regard à la fois étonné et surpris, j’ai compris qu’elle se demandait qui était cette créature bizarre.

Mais n’anticipons pas.

Durant les jours qui ont précédé la guerre puis durant ma captivité, j’ai eu l’impression de vivre une succession d’événements qui, en fait, s’inséraient dans une longue péripétie. Péripétie où se combinaient à la fois l’histoire de mon arrivée au pays, mon « Alya2 », et, en parallèle, celle de mes beaux-parents durant la Shoah.

Il paraît que ces enchaînements du destin sont à l’origine de notre3sentiment de culpabilité d’être encore vivant et de ne pas avoir accompli « La » mission.

Mais ce sentiment me semble plus généré par le regard, les questions et les étonnements des « spécialistes » que ce qui fut le comportement de ceux ayant affronté une telle situation en ne sachant la gérer selon « Le Livre ».

Les jours précédant la guerre de Kippour

En septembre 1973, j’étais réserviste et, pour la première fois, affecté au poste « Orcal » situé dans une zone marécageuse au nord du canal de Suez. Le poste était composé de trois fortins4: A, B et C.

À la fois ex-soldat de l’armée de terre et parachutiste, j’ai toujours effectué mon service de réserviste sur la frontière jordanienne. Normalement, j’étais affecté à un poste le long du Jourdain. Mais, mon affectation importait peu car quoi qu’il advienne, je savais pouvoir compter aveuglement sur  Tsahal5 .

J’ai rejoint le poste Orcal avec quelques autres soldats à la tombée de la nuit, et, de ce fait, nous n’avons rien vu. Mais quelle ne fut pas notre surprise de constater, au lever du jour, avec quel désordre et quelle négligence le poste était tenu : un manque total d’organisation, des sacs de sable troués et une artillerie lourde dérisoire (environ douze roquettes seulement pour deux bazookas…).

Le fortin B (connu aussi sous le nom d’Orcal B) n’étant pas commandé par un officier, j’ai reçu, à sa place, un petit rapport sur l’état du fortin et de ses environs et le commandant qui avait terminé son service m’a fait signer la prise en charge des munitions.

Comme c’était la première fois que je servais dans ce poste je n’ai pris conscience de son délabrement tant sur le plan des fortifications, que de l’armement et des effectifs, qu’à l’arrivée, le lendemain, d’un jeune officier venu commander notre fortin. Shmuel (Muli) Malchov, 24 ans, svelte et beau, avait effectué son service dans la région. Il était furieux et ne comprenait pas comment le fortin avait pu se dégrader à ce point.

Avant de nous réunir, je l’ai entendu téléphoner pour se plaindre au commandant du bataillon et lui dire :

« Comment se fait-il qu’un poste bien entretenu il y a quelques mois encore, par un bataillon de soldats aguerris, soit maintenant tenu par une bande de réservistes en sous-effectif ? ».

Et Muli nous a lancé sans ménagement qu’au vu de la situation, cet endroit serait, en cas de pépin, notre cimetière si nous n’y remédions pas très vite.

Puis il nous a donné l’ordre de réparer les fortifications en les renforçant avec des sacs de sable.Malheureusement pour nous Muli6a été bientôt affecté à un autre poste « Lahtzanit » et, pour la deuxième fois, j’ai fait fonction d’officier intérimaire.

Une semaine après le départ de Muli, un autre officier David Abudarham est arrivé pour diriger notre fortin.

Le jour de notre arrivée dans la région, nous avons reçu des instructions du général Shmuel Gonen7surnommé « Gorodish » qui, à l’époque, commandait le front sud.

Gorodish nous a briefés sur la situation des forces égyptiennes déployées le long du canal. Son discours était précis et réaliste, débité avec assurance et sans une once de crainte. Il ne nous a pas caché que ces forces égyptiennes pouvaient être dirigées contre nous.

Avec le temps, il nous a paru clair que ce briefing était en contradiction avec ce qui nous semblait la realité car les Égyptiens avaient en effet bien dissimulé leurs intentions.

Gorodish avait déclaré :

« Il y a en face un million de soldats égyptiens et environ huit mille canons braqués sur nos seize postes disséminés le long du canal ».

Nous, soldats réservistes de Tsahal, n’étions pas convaincus par ses dires. Nous lui avons alors demandé ce qu’il arriverait en cas d’accrochage ou si la guerre éclatait.

Sa réponse a été catégorique :

« En cas d’attaque, allez vous réfugier dans le bunker. Sans vouloir vous offenser, ce n’est pas votre rôle de combattre. Votre devoir est d’ouvrir les yeux et de rapporter tout ce qui vous paraît anormal pour que les parachutistes et l’aviation traitent la situation. »

Ces propos dans la bouche d’un officier compétent m’ont paru rassurants et, malgré notre petit nombre dans ce fortin ­– six combattants : un officier, un sergent et quatre soldats –, je me suis dit que nous n’avions rien à craindre. Tsahal nous couvrirait.

La zone d’Orcal, très connue pendant la guerre d’usure8, a porté plusieurs noms : « Tempo » puis « Mexico ». Elle était surveillée en permanence par un bataillon d’infanterie renforcé de quelques chars. C’était une vaste zone, constituée de trois fortins avec au milieu un grand espace de 200 m de long.

Les trois fortins étaient reliés par des tranchées . Le fortin A était tout près du canal du Suez, le fortin C plus au sud et le fortin B au nord. Toute la zone était marécageuse et n’était accessible que par une route longeant le canal et qui s’appelait « route de plastique », parce que la route était recouverte d’une matière plastique – créée selon brevet israélien – et permettant aux véhicules de traverser les marécages.

On ne pouvait donc pénétrer dans cette zone que par le sud sous la surveillance du fortin C.

Soixante-dix hommes étaient répartis sur toute la zone : six étaient basés au fortin nord en face du territoire marécageux et trente hommes dans chacun des deux autres fortins. Au centre de ce triangle les trois chars montaient la garde.

Les jours passèrent dans le calme et l’euphorie, nous nous sentions invincibles.

3 octobre 1973

À 14 heures, l’officier responsable des munitions du régiment est arrivé au fortin et a demandé à voir le commandant. On lui a répondu qu’il était absent, alors il a demandé à voir le sergent c’est-à-dire moi.

Voici ce que fut la teneur de notre entretien :

Officier : Quelles sont vos armes antichar ?

Sergent : Deux bazookas et des grenades antichars.

Officier : Donnez-moi les deux bazookas et leurs munitions.

Sergent : Pourquoi faire ?

Officier : L’ordre a été donné en haut lieu.

Sergent : Que ferons-nous si nous sommes attaqués par le nord ? Il n’y a que quelques barbelés qui nous séparent des Égyptiens.

Officier : Utilisez vos trois chars pour vous défendre.

Sergent : Oui, mais ça ne suffira pas, les bazookas sont les seules armes qui peuvent nous protéger contre les chars égyptiens.

Officier : Désolé, mais ce sont les ordres. Certains ont plus besoin de ces armes que vous.

Sergent : Qui ?! Cet endroit est le plus dangereux de la région. Nous risquons d’avoir l’ennemi sur le dos en quelques minutes. Le char égyptien le plus proche est à 80 mètres. On ne peut pas compter que sur nos trois chars !

Officier : Vous refusez d’obéir à un ordre ?

Sergent : Non, mais laissez-moi vous expliquer. Ces armes appartiennent à ce fortin. J’ai signé leur prise en charge donc je n’ai pas le droit de vous les donner et, à mon avis, même mon commandant n’en a pas le pouvoir.

Officier : Bien, je vais attendre le commandant. Mais, toi, tu auras de mes nouvelles !

Le commandant est revenu à 17h et il a donné à l’officier les bazookas sans dire un mot.

« Comment peux-tu faire ça ? » lui ai-je demandé profondément indigné.

Commandant : Laisse tomber Arieh, il ne nous arrivera rien.

Sergent : Dis-moi, tu le connais, cet officier ? J’ai toujours cru que les armes, c’était pour les combattants du front et non pour les planqués de l’arrière. Cette affaire ne me paraît pas claire !

Commandant : Comment pas claire ?

Sergent : Ce type nous cache quelque chose. Peut-être ces bazookas sont-ils destinés à un copain. De ma vie, je n’ai jamais entendu dire qu’on désarmait un fortin exposé au feu de l’ennemi.

Commandant : Arrête, laisse tomber.

4 octobre 1973

Le jour même, nous sommes partis en reconnaissance le long des replats sablonneux9situés au sud des tranchés. Tout était normal sur les premiers huit kilomètres. Puis nous avons découvert une bombe sur un des remblais et le commandant a décidé de la faire exploser. Naïvement, je lui ai fait remarquer qu’il allait réveiller tout le canal.

À 17 heures, nous avons reçu l’ordre de rester vigilants et j’ai demandé aux hommes de ne pas se déchausser pendant la nuit. Quoique très étonnés, mes camarades ont obéi à contrecœur. Miki, mon ami dans le civil, m’a lancé : « tu as la grosse tête ou quoi ? »

Miki se trouvait là parce qu’étant mon camarade, je l’avais persuadé de faire son service ici avec moi.

Le lendemain, vendredi, comme tout était normal du côté du canal, l’ordre de vigilance accrue a été annulé. Nous avons donc retiré nos chaussures avec le sentiment d’être à nouveau en sécurité.

Nous avons bien mentionné dans notre rapport avoir constaté « une circulation de chars égyptiens au nord du fortin », mais notre avertissement est resté sans effet.

1. Dans le kibboutz, les enfants ne sont pas élevés par les parents, ils dorment tous ensemble à la crèche.

2. Alya : « montée » en hébreu, désigne le retour ou l’émigration des Juifs en Israël.

3. L’auteur fait référence à des soldats qui sont revenus vivants de la guerre et des rescapés de la Shoa.

4. Le fortin est composé de plusieurs bunkers soit : le bunker principal, le bunker de munitions, le bunker du commandant et autres.

5. Tsahal, initiales en hébreu de l’Armée de défense israélienne.

6. Muli n’étant pas resté longtemps avec nous, j’ignorais son nom à l’époque et je ne savais pas où il avait été affecté. Son beau visage est resté gravé dans ma mémoire pendant 28 ans et je n’ai pas pu savoir ce qu’il était devenu jusqu’au jour où, par hasard, j’ai parlé avec un des prisonniers libérés. Muli qui, contrairement aux autres savait de quoi il parlait, était tombé au poste « Lahtzanit ».

7. Shmuel Gonen avait remplacé 3 mois auparavant Ariel Sharon en tant que commandant du front sud.

8. La guerre d’usure fut une guerre statique, le long de la ligne de cessez-le-feu de la Guerre des Six Jours, principalement concentrée le long du canal de Suez, et qui dura de 1968 à 1970.

9. L’avantage des positions défensives des Israéliens, construites sur des replats sablonneux, fut anéanti par d’ingénieuses attaques égyptiennes au canon à eau qui facilitèrent les frappes contre ces postes exposés.

CHAPITRE II

Le Maroc

Je suis né au Maroc, Andres (André) Salomon Chriqui, en 1945, quelques mois avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Jusqu’en novembre 1942, le Maroc avait été sous protectorat du gouvernement de Vichy qui collaborait avec les nazis. Des émissaires nazis et d’autres, envoyés par Mussolini, truffaient l’administration et travaillaient la main dans la main pour résoudre le problème des Juifs...

Mon père, un homme plutôt cultivé, occupait un poste important dans une banque et fut quelque temps, président du Syndicat national des employés de banques. Ma mère, issue d’un milieu modeste, était peu cultivée mais dotée d’un solide bon sens. Sa très grande beauté mettait mon père très mal à l’aise. À tel point qu’il a prétendu à ma naissance que je n’étais pas son fils, ayant constaté que j’étais blond aux yeux verts, contrairement à ma sœur Solange une magnifique brune aux yeux marron.

Aline, mère d’Arieh, le jour de son mariage en costume traditionnel marocain, Casablanca, 1940

La jalousie de mon père et le manque d’éducation de ma mère leur gâcha la vie et nous affecta beaucoup ma sœur et moi ainsi que notre entourage.

Malgré sa bonne situation, mon père avait du mal à subvenir à nos besoins. Aussi avons-nous habité jusqu’à ce que j’aie six ans dans des chambres que des particuliers louaient pour arrondir leurs fins de mois. À cette époque, rares étaient ceux qui pouvaient se permettre de louer un appartement entier.

En fait, ma sœur et moi étions le plus souvent livrés à nous-mêmes, car ma mère travaillait comme couturière chez des clients et nous laissait à la garde de nos logeurs. Ces personnes arriérées ne trouvaient pas d’autre solution en cas de maladie infantile que de nous abandonner sur la terrasse pour éviter la contagion et le mauvais œil. Peu leur importait que la terrasse fut infestée de chats. À l’époque, nous habitions chez Rabbi Shimon, qui devint grand rabbin de Jaffa.

Arieh à 4 ans, avec Elias, son père et sa sœur Solange, Casablanca, 1949

Mes parents ont divorcé quand j’avais six ans et mon père n’a rien trouvé de mieux que de nous mettre à l’orphelinat « Ein Sebaa » tenu par des religieuses et des frères français et dont le règlement intérieur était très strict.

Filles et garçons étaient totalement séparés. Dans la cour de la récréation, une barrière métallique nous permettait de voir les filles mais non de les approcher.

On nous obligeait à pratiquer la religion chrétienne et à faire le signe de croix. La nourriture était infecte, à base de courgettes et d’épinards, légumes que je n’ai jamais pu avaler. Mais j’ai toujours trouvé le moyen de m’en débarrasser bien que nous fussions obligés de finir tout ce qui était dans notre assiette.

Je me nourrissais essentiellement de pain. En fait, je n’ai mangé pratiquement que du pain pendant les 4 ans de mon séjour à l’orphelinat.

Une fois par mois, mon père venait me voir et m’ap–portait toujours des bananes sans comprendre pourquoi je les mangeais avec la peau. Il ne lui ait jamais venu à l’idée que j’avais faim, que j’étais littéralement affamé. Il se contentait de sourire. Quoiqu’international, l’orphelinat était dirigé par une équipe pédagogique française. Ces gens n’arrivaient pas à dissimuler leurs sentiments racistes et antisémites, surtout le directeur qui, non content d’être stupide, était en outre lâche et alcoolique.

En ce qui me concerne, j’étais très content d’être enfin à l’abri des disputes continuelles de mes parents. Leur mésentente s’était en effet encore aggravée après l’accident qui avait gâché notre vie et suscité chez mes parents un lourd sentiment de culpabilité.

Arieh à 6 ans avec sa mère, Casablanca, 1951

Ma sœur, Solange, avait en effet contracté avant d’entrer à l’orphelinat la maladie de la teigne. Mon père qui avait une confiance aveugle dans la France et les Français l’avait faite soigner par un médecin français sans scrupules. Or ce dernier l’avait utilisée comme cobaye comme c’était malheureusement l’usage à l’époque, pour expérimenter de nouveaux protocoles de soins sur les indigènes et notamment sur les Juifs.

Ainsi l’avait-il soumise à des rayons X qui avaient provo­qué la chute de ses cheveux et l’avait rendue complè–tement chauve. La confier dans cet état à un orphelinat relevait d’une cruauté insensée…

Il n’y a en effet pas plus méchant qu’une bande d’enfants à problèmes, orphelins ou rejetés par leur famille, qui se retrouvent ensemble à l’orphelinat parce que leurs parents n’ont rien trouvé de mieux pour s’en débarasser.

Solange souffrait de deux handicaps : non seulement elle était juive, ce qui, à l’époque, était un « défaut capital », mais chauve de surcroît donc laide.

Elle fut aussitôt victime des sévices infligés par nos petits camarades et mes quelques tentatives pour lui venir en aide s’avèrèrent vaines. Aussi entendais-je souvent ses cris déchirants sans pouvoir l’aider.

Les enfants de l’orphelinat étaient originaires de France ou des colonies de l’époque comme l’Afrique du Nord, le Sénégal et bien d’autres.

Arieh à 7 ans avec Elias, son père et sa sœur Solange, Casablanca, 1952

À mon arrivée à l’orphelinat, une bande de petits durs faisaient régner la terreur. À leur tête, un garçon français nommé Bernard Parisi, fort et courageux, avait parfaitement assimilé les lois qui permettent de survivre dans la jungle.