Le sang des Leca - Marc Archippe - E-Book

Le sang des Leca E-Book

Marc Archippe

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Beschreibung

Cent ans d’une histoire familiale, traversant la guerre de 1870 et celle de 1914, jusqu’aux années cinquante.

À la fin du 19ème siècle, un homme quitte Evisa et ses montagnes corses pour s’engager dans les armées du second empire. Cet homme simple, voire frustre et sans éducation, participera aux batailles de son temps et se mariera à Paris. De son union naîtront huit enfants donc deux ne dépasseront pas le premier âge . L’existence des six autres pourrait apparaître comme du plus pur romanesque. D’ailleurs, la vie de l’un d’eux, au travers du film de Jacques Becker « Casque d’Or » avec Simone Signoret et Serge Reggiani, sera mise en avant sous son jour le moins reluisant. Toutefois, le metteur en scène avait oublié de se pencher sur le destin tout aussi incroyable de ses cinq frères et sœurs. C’est ce que fait ici l’auteur en remettant sur le devant de la scène la petite Giacenta et Gabriel revenus sur une île dont ils ne parlent la langue que partiellement, comme leurs frères écartelés aux quatre coins du monde.
Cet ouvrage dont il ne manque que le titre pour qu’il soit un roman est en fait un témoignage sur une fratrie emportée par le sang et la misère, les rires et les joies depuis les quartiers populaires de Paris jusqu’aux danses et mariages traditionnels de la Corse rurale.
Rien de ce qui est écrit ici n’est du domaine de la fiction. Tout est issu des chroniques familiales, des archives et des documentations historiques disponibles. L’auteur a d’ailleurs été invité par la chaîne de télévision PLANETE pour participer au tournage d’un documentaire portant sur le sujet de ce livre.

Le témoignage bouleversant de Marc Archippe sur l'histoire de sa famille.

EXTRAIT

La petite tourne les yeux vers lui et contemple la misère de son corps d’homme âgé. Mais elle sait que les vraies blessures ne sont pas apparentes et que c’est bien loin d’ici que s’en trouvent les raisons. Alors l’amour – la compassion, peut-être ? – la saisit comme une vague vous prend et des larmes lui viennent. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle pourra continuer d’avancer. Elle a la jeunesse de ses quatorze ans, le monde qu’elle voudrait appréhender… une vie à faire. Une vie loin de Paris, loin des procès, des couteaux, des rixes et des hôpitaux. Et si elle venait à douter, la main du petit Gabriel, son dernier frère, au creux de la sienne si petite encore, serait le signal qu’il ne faut pas flancher. Alors Evisa, la Corse… Qu’importe ? Qu’est-ce d’autre, la Corse, qu’un ailleurs comme le furent pour ses grands frères ces terres lointaines : la Chine pour Simon ou le Sahara pour Alexis Napoléon ? Cayenne aussi, d’une certaine manière, pour Dominique François. Seule son unique sœur, Marie, est restée à Paris. Elle y est demeurée, trop souvent agenouillée devant un homme. Mais toujours elle se relève. Marie est assez forte pour faire front.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marc Archippe est né à Toulon où est installée sa famille depuis plusieurs générations et où il a grandi. Il mènera de front des études de droit et une carrière de joueur de rugby (notamment au RCT) sans négliger pour autant l'attirance qui était la sienne pour le monde des arts. Très tôt intéressé par la peinture et la musique, c'est l'écriture qui deviendra rapidement son mode d'expression favori. Marié et père de deux filles, il partagera longtemps son activité de dirigeant d'entreprises, en Provence puis à Paris, avec son travail d'écrivain. Devant l'intérêt porté par le public à sa littérature, il a décidé de consacrer désormais l'essentiel de son temps à son activité de romancier.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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À la mémoire d’Alesiu Leca,de ses fils et de ses filles.

MA

Note de l’auteur :

Pour une lecture plus aisée des lignes qui vont suivre, j’ai choisi de conserver, malgré quelques exceptions, les noms de lieux comme celui de certains personnages, en langue française ou selon la dénomination génoise. La graphie de la langue corse est bien souvent difficile pour celui qui n’en est pas familier. Le lecteur insulaire saura me le pardonner me faisant néanmoins, je l’espère, le crédit d’un récit au plus près de l’authentique.

Livre Premier

« U RITORNU »

(Le retour)

1

Voilà que la petite est sur le pont du vapeur. L’air est humide, le pont est humide, sa vie même est humide. Mais le vent s’apaise. Les mains posées sur le bastingage de cuivre glacé, bien droite, elle remonte sa capeline et réajuste son écharpe de laine. Elle observe vers le nord. En fait elle observe la ville. La cité semble affalée, jambes écartées dans la mer qui frappe son ventre, putassière, un bras posé sur la roche. Voilà donc qu’elle la regarde, cette ville, et voilà même qu’elles s’observent mutuellement. La petite n’arrive pas encore à la haïr pas plus qu’elle ne peut se résoudre à l’aimer. Elle ne la connaît pas. Impudique, infidèle, jetée un temps au lit des anglais jusqu’à perdre son nom, voilà qu’elle regarde Toulon. La rade comme enfermée entre des cuisses ouvertes, moite jusqu’au port, le dos reposant sur le Faron, les seins brunis du soleil de la Méditerranée et le regard vers l’azur comme pour y déceler un ailleurs qui n’existe pas, un demain dont elle ne rêve même plus. Blessée parfois, meurtrie souvent, pourtant rien ne semble capable de troubler son alanguissement. La petite peut-elle ressentir tout ceci ? Nous l’ignorons tout comme elle ignore qu’elle y reviendra de longues années plus tard. Qu’elle y vivra, même. Mais aujourd’hui, elles se font simplement face.

Si elle est à Toulon, c’est que le vapeur a dû s’y dérouter pour y mouiller après le coup de vent d’est subi au sortir de Marseille. Ici, ils appellent cela une largade. Ils disent qu’elles sont fréquentes à cette époque de l’année et ce mois de décembre 1906 n’y déroge pas. La petite n’avait jamais vu auparavant un vent d’une telle force. En fait, elle ne connaît que le vent de la ville. Celui qui ressemble à une sorte de courant d’air. Elle découvre le vent de la mer et ses gifles. Si elle a été effrayée, pour autant, elle n’a pas été malade. Ils sont à quai depuis deux jours et maintenant il semble que la mer s’apaise. « Je pense qu’ils remettrons en route ce soir… ». C’est Alexis, le père, qui a dit cela. Il le pense, en fait, il l’espère. C’est un homme qui parle peu. Un homme dont le poids des souffrances pèse aux épaules, bloque la nuque et fige la bouche. Grand, portant barbiche et moustaches à la mode du second empire, un regard de glace. Il est debout, appuyé au mur de métal du troisième pont. Un homme malade n’aspirant à rien de plus qu’au terme de ce voyage. Ils sont venus de Paris, embarqués à Marseille avec Ajaccio puis Evisa comme destination finale. Que croit-il retrouver, le père, de sa famille et de son enfance corse dans les montagnes ? Il rattache les fils de sa mémoire à quelques images de châtaigniers, à des pierres grises, à des courses dans le maquis. Il est comme le chien battu qui n’a d’autre chance que sa niche pour s’y aller blottir. L’ultime sauvegarde, le havre ultime.

La petite tourne les yeux vers lui et contemple la misère de son corps d’homme âgé. Mais elle sait que les vraies blessures ne sont pas apparentes et que c’est bien loin d’ici que s’en trouvent les raisons. Alors l’amour – la compassion, peut-être ? – la saisit comme une vague vous prend et des larmes lui viennent. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle pourra continuer d’avancer. Elle a la jeunesse de ses quatorze ans, le monde qu’elle voudrait appréhender… une vie à faire. Une vie loin de Paris, loin des procès, des couteaux, des rixes et des hôpitaux Et si elle venait à douter, la main du petit Gabriel, son dernier frère, au creux de la sienne si petite encore, serait le signal qu’il ne faut pas flancher. Alors Evisa, la Corse… Qu’importe ? Qu’est-ce d’autre, la Corse, qu’un ailleurs comme le furent pour ses grands frères ces terres lointaines : la Chine pour Simon ou le Sahara pour Alexis Napoléon ? Cayenne aussi, d’une certaine manière, pour Dominique François. Seule son unique sœur, Marie, est restée à Paris. Elle y est demeurée, trop souvent agenouillée devant un homme. Mais toujours elle se relève. Marie est assez forte pour faire front.

Ecroulée plus qu’assise sur un banc de bois, Augustine. C’est sa mère, elle tremble. Elle a été malade, elle n’a pas résisté. La mer lui est aussi proche que peut l’être la lune. Un autre univers en constant mouvement sous ses bottines de cuir brun. Si on devait mesurer sa résistance à l’aune des malheurs qui ont frappé cette femme, on en conclurait qu’elle est indestructible. Pourtant, vingt-sept heures de vent lui furent plus insanes que les enfants morts, les barricades et le déshonneur. Elle lève la tête vers la petite « Mets ton fichu sur ta tête… Il fait un froid de gueux ! ». Et la petite s’exécute. Elle s’exécute toujours. Toujours présente aux côtés de ses parents, comme le troisième et dernier pied d’un tabouret, elle assure la stabilité de la famille. Elle ne le sait pas, la petite, qu’elle a ce rôle dévolu. Elle l’accomplit parce qu’ainsi sont les choses. On ne les constate ni ne les discute. On fait. Ce qu’elle deviendra doit beaucoup à ce silence, à cette obéissance sans contrainte.

Je dis « la petite », mais il est temps de dire qu’elle se nomme Giacenta, Giacenta Leca. On prononce Léca. Elle porte le nom de sa grand-mère Giacenta Ceccaldi. Son père pense que c’est d’elle que Giacenta tient cette force tranquille. Leca, Ceccaldi. Parmi les noms les plus anciens de Corse. Pourtant Giacenta est née à Paris. Mais la chaîne du sang la relie aux montagnes corses, à la forêt d’Aitone, à Ota et au golfe de Porto. Elle est solide, cette chaîne. Bien plus solide que ce qu’aujourd’hui pourrait se l’imaginer Giacenta, debout devant ce bastingage. Plus qu’un anneau de fer au pied de l’esclave, elle fera de chaque maillon un échelon. Elle est comme certains le disent de cette île : A spessu conquista, mai sottumessa !

Souvent conquise, jamais soumise !

2

Giacenta 1906

Je n’avais jamais vu la mer mais je n’oublierai jamais notre premier face à face. Lorsqu’on dit, rue de Charonne, qu’il y a de la brise, les gens devraient un peu venir voir ici ce que c’est que du vent. Du vrai vent !

Nous sommes restés quelques jours à quai à Toulon, puis, nous avons repris notre chemin vers le large. Maman ne supporte pas le bateau et Papa fait celui qui ne s’en rend pas compte. Papa fait toujours celui qui ne se rend compte de rien. Papa avance et on est bien obligé d’avancer avec lui. Gabriel est plutôt de bonne humeur. Il joue sur le pont et court derrière son cerceau en criant comme il se doit pour un enfant de six ans. Il crie aussi en regardant ces grands oiseaux qui suivent le bateau. Les marins les appellent « gabians », en France on dit : mouettes. Je ne sais pas le mot en langue corse. Le corse, je ne le parle pas très bien mais notre père, en vieillissant utilise de plus en plus sa langue natale. Indirectement nous nous sommes mis à le parler. À Paris, il a fait un peu de commerce après sa retraite. Mais, depuis quelques mois, en plus de sa maladie et de sa souffrance morale, il se sentait vieillir. Il a décidé que nous allions rentrer au village. Comment pouvons-nous revenir vers un endroit d’où ne nous sommes jamais partis ? Lui seul rentre. Nous, nous suivons. Le village, c’est Evisa au-dessus du golfe de Porto. Je n’en connais rien sinon le nom, une gravure qu’il a toujours gardée avec lui et ce qu’il a pu nous en dire. De toutes manières, est-ce bien toujours comme dans ses souvenirs ? Mystère ! Il a soixante-six ans aujourd’hui et il n’en avait que dix-neuf lorsqu’il est parti pour s’engager. En autant de temps, les choses changent. Elles changent d’ailleurs souvent en bien moins que ça. Moi je suis Giacenta, j’ai quatorze ans et nous sommes en décembre 1906. À Paris, on disait que j’étais petite mais jolie, yeux gris, boucles folles s’échappant du chignon et les robes soignées. Une pour la semaine, une autre pour les dimanches et les mariages. Je suis coquette mais la vie me permettra-t-elle de le demeurer ? Rien n’est moins sûr. Je m’accoude au bastingage pour regarder la mer. Au loin et si proche à la fois, se dessine la montagne corse. La terre de mes ancêtres dont je ne sais rien sinon que le nom que je porte est noble depuis des siècles. Noblesse génoise. Noblesse dont je n’ai rien à faire dans la tourmente sanglante emportant ma vie et celle de ma famille.

Le port d’Ajaccio se présente devant l’étrave du bateau. Auparavant, je n’avais jamais vu de port. Voilà qu’en moins d’une semaine, c’est le troisième que je découvre après Marseille et Toulon. D’ailleurs, comme pour Toulon, on sent bien que la montagne le pousse vers le large. Arc-boutée, les pieds dans la mer, la ville adossée semble résister à cette poussée du monstre de roches. J’aime les images. Je suis un peu trop romantique, me dit Maman. En fait, je le suis bien moins qu’elle peut se l’imaginer. À Charonne, les amis de mon frère Dominique François et leurs copines en ignoraient même le mot. Les filles vendaient leur corps, un mauvais sourire à la bouche et les garçons leur courage, un solide couteau à la poche. Les journaux les appelaient « les Apaches ». Alors, le romantisme, dès que la poitrine pousse aux petites filles, il faut éviter le piège des rues sombres pour en garder le sens et conserver son pucelage. Je n’ai que quatorze ans mais j’ai déjà regardé la vie, les yeux dans les yeux.

Nous avons débarqué et nous sommes assises sur nos malles. Gabriel court sur la place du Diamant. Papa nous y a laissés pour se mettre en quête du muletier qui n’arrive pas. Je regarde les marins qui déchargent le navire avec force cris, rires et interpellations en Corse. Personne ne parle le français ici ! Passent quelques calèches de bourgeois dont les passagers sont vêtus de rudes manteaux, de couvertures aux genoux.

« Nous ne sommes pas assez couvertes … », fait Maman en frissonnant. Puis elle ouvre la grande malle pour en extraire de quoi se mieux protéger. Elle rappelle Gabriel. Je passe une veste plus épaisse sous ma capeline de laine. Elle lui fait un collier d’une écharpe grise. Il rouspète, le petit. Il n’a pas froid, le corps brûlant de ses courses et de ses jeux. « Un froid de gueux ! » C’est son mot à Augustine, le « froid de gueux ». Elle découvre que Paris était humide mais que le Sud venté propose un froid mordant.

— Personne ne va nous comprendre ici. Ils parlent tous le corse, lui fais-je en me rhabillant.

— Sois confiante, ma fille, ton père s’occupe de nous !

Toujours cette position, campée derrière son homme et un capital de confiance propre à chavirer les montagnes comme à le suivre jusque sur cette île inconnue. C’est une femme raisonnable au sens premier du terme. On peut la « raisonner », elle acquiescera. Elle est bien loin des matrones de ce pays qu’elle va découvrir. Un matriarcat discret et silencieux, fait de signes et de regards, camouflé trois pas derrière les hommes et qui dirige effectivement la vie des familles. Augustine restera la femme d’un Corse et ne sera jamais une femme corse.

— Il est parti depuis longtemps, Babbu…

Puis Babbu, mon père, revient. Il va de ce pas que l’armée lui a enseigné. Un pas qui économise l’effort, un pas rythmé, le pas de celui qui doit aller loin même si sa destination n’est qu’à cent mètres. Il ouvre la malle à son tour pour y tirer lui aussi une laine. Il réajuste son chapeau en silence. Nous ne disons rien. Il bourre sa pipe puis laisse tomber :

— Le muletier n’est pas passé chez nos cousins. Il aura rencontré quelque problème. Ils vont nous héberger pour la nuit. C’est bien, vous pourrez les connaître.

Il regarde la mer en tirant sur sa pipe. Il a fière allure pour un vieillard. Le corps est fatigué, il tousse souvent. C’est ce qu’il appelle « sa maladie ». Pourtant la prestance est là. Si la force l’a abandonné, il lui en reste le souvenir et cela le fait tenir droit.

Passe un long moment.

— Voilà notre cousin Massoni !

Je me retourne, un homme marche vers nous. Il a le même pas que mon père. Me serais-je trompée, confondant le pas du militaire et le pas du Corse ? Il fait un signe de tête et s’adressant à Gabriel qui le regarde immobile :

— Bonjour mon cousin.

Puis se retournant vers nous :

— Bonjour mes cousines !

Nous ne l’entendrons plus s’adresser à nous jusqu’au soir. Il ne parlera qu’avec mon père, jusque tard la nuit et dans cette langue qui me deviendra, d’heure en heure, un peu plus familière. Il se charge de la lourde malle comme si elle était vide et la dépose sur une petite charrette que je n’avais pas vue, posée au bord de la place. Il revient vers nous qui organisons nos paquets et saisit Gabriel pour l’asseoir d’autorité sur une caisse au milieu de notre barda. Enfin, il s’installe entre les brancards et notre équipage s’ébranle, le cousin comme mulet et le petit comme cocher.

— La maison de nos cousins est à deux rues d’ici, fait mon père.

Il a parlé en français et le cousin a grogné de ne pas comprendre. Mon père redit la phrase dans sa langue et l’homme acquiesce du même grognement. Ma mère lève vers moi un regard lourd de résignation.

La place du Diamant est une belle esplanade où les troupes doivent faire prises d’armes et défilés. Les artères de la ville convergent vers elle comme autant de rivières. Nous en faisons le tour et voilà la rue. Du moins ce qu’ils nomment de ce vocable. Quelques pavés dans la partie basse vers le port aux confins de ce semblant de civilisation. Puis une terre épaisse, tassée, où sont moulées les traces des roues de charrettes. Lorsqu’on pénètre cette artère, on pense comprendre le sentiment de l’âme corse. Mais les villes ne sont pas le site de sa véritable expression. Je le verrai de meilleure manière, les jours qui suivront. Les villages, la campagne, les bergeries et les montagnes sont le site de sa nature réelle. Qu’ont-ils perdu de cette âme, ceux qui ont glissé vers Ajaccio, Bastia et plus tard vers les plages en laissant derrière eux les troupeaux, les châtaigniers, les rivières ? Je pense que les peuples des ports sont différents de ceux auxquels ils s’adossent. Ce sont des peuples qui s’enfuyaient et que la mer a arrêtés dans leur course folle. Le saut était trop difficile. Alors ils sont restés debout face à l’immensité, sachant qu’ils ne pourraient ni rebrousser chemin ni aller plus avant. Ils se sont résignés. Ils ont bâti des maisons et ont accueilli les marins.

Je suis debout dans la cuisine, mais est-ce vraiment une cuisine.

Sol de terre battue, grande cheminée, coffres millénaires dont je me demande ce qu’ils peuvent contenir. Notre appartement de Paris fait figure de palais avec ses fenêtres nombreuses, ses armoires, son sol de plancher. Angèle, ma « cousine » Angèle, est un peu plus vieille que ma mère. Elle nous tourne le dos, attise le feu et s’affaire au-dessus de la marmite suspendue dans l’âtre. Elle est en symbiose avec la maison et la rue. Apparemment ouverte et bienveillante mais vite ridée et flétrie dès qu’on y fait quelques pas, dès qu’on échange quelques mots. La vie me fera connaître l’immense hospitalité corse. Je constaterai durant les courtes heures passées chez Angèle et son fils qu’il ne faut pas en faire une généralité. En fait, les pauvres sont les pauvres où qu’ils se trouvent en ce bas monde. Quatre bouches de plus sont ici comme ailleurs un défi imprévu.

— Vous partirez demain ?

Angèle s’est adressée à mon père. Nous ne semblons pas exister pour elle. Nous sommes d’un monde dont elle ignore tout. Vêtue du noir d’un deuil sans fin, fichu du même noir sur la tête, elle m’observe parfois à la dérobée. Mes bottines de cuir fauve, ma jolie jupe grise, mon corsage et les rubans qui le ferment sont autant de choses qu’elle découvre. Pourrait-elle imaginer que quelques jours plus tôt, Papa nous emmenait nous promener aux Tuileries au milieu d’une foule vêtue comme moi et mieux encore ? Croirait-elle possible que Papa ait accompagné Maman, François et Marie regarder, rue de Chazelles, la statue de la Liberté que Bartholdi était en train de construire ? Une statue au bras levé qui dépassait les murs, bien au-dessus des toits et bien plus haute que la cathédrale d’Ajaccio. Non. Elle ne pouvait s’imaginer cela pas plus que je ne pouvais deviner la vie qui allait s’ouvrir devant moi. Une vie bien loin de tout ce que je viens de décrire.

— Des sauvages…

Maman vient de murmurer. Elle ne l’a pas fait à dessein, le mot lui a échappé. Dieu nous garde que je sois la seule à l’avoir entendu !

Nous nous sommes installés et avons organisé une couche sommaire dans la pièce voisine. Au travers du mur on entend braire l’âne du voisin. La soupe était bonne et nous somme blottis toutes les deux avec le petit Gabriel dans nos bras. Il dort. Rien ne l’effraie lorsque son père est là. Papa est toujours à table et discute avec Antoine et son frère Pietro arrivé plus tard. Ils parlent et ils parlent, ils boivent et ils boivent. Ils rient beaucoup aussi.

C’est le froid du matin qui me réveille. Il est cinq heures et je suis gelée. Maman est devant l’âtre avec Angèle. Elles, elles ne se parlent pas. Le pourraient-elles qu’elles ne le feraient pas. Papa est sorti avec Antoine. J’avale un café brûlant et Gabriel un grand bol de lait de chèvre. Son premier lait de chèvre mais pas son dernier. Puis nous attendons. Le temps dure et j’ai envie de demander à Maman d’aller faire un tour dans la rue. Mais j’y renonce. Vers six heures le pas du mulet se fait entendre. Papa est là. Il nous explique qu’il neigeait, que le mulet était fatigué et que l’homme a dû s’arrêter dans un village. Ainsi s’explique son retard. L’homme me regarde et je n’aime pas ce regard. Je le connais trop bien. Je l’ignore volontairement pendant que nous chargeons nos affaires sur la charrette. Lui m’observe, la babine tombante. Il aide Papa à porter la malle et nous faisons nos adieux à Angèle.

Antoine nous accompagne dans le jour naissant jusqu’aux dernières maisons de la ville. Dans le fond, ce n’est pas un méchant, Antoine. C’est un bourru. Il embrasse Gabriel comme s’il allait le dévorer et le petit rit de bon cœur. Nous sommes arrêtés le long de la route, la mer est là. Calmée, immobile, semblable à une pièce de métal gris, sous le ciel bas.

Et nous nous mettons en branle. Maman est assise avec Gabriel, mon père et moi cheminons côte à côte. Nunziu, le muletier, marche devant, la main au licol de sa bête. Nous marchons, nous marchons et nous marchons encore. Mes pas se font plus lourds et vers neuf heures, mon père me dit de m’asseoir sur la charrette. Nunziu grogne quelque chose vers mon père qui lui répond avec autorité. S’ensuit un échange et je comprends qu’il s’agit de l’itinéraire. Peu à peu la langue me revient. Tapie dans mes gènes, elle refait surface. Je tente de parler en corse à mon père qui me répond en souriant, heureux de cet effort.

— Tu fais bien d’essayer, ma fille.

— Que te disait le muletier ? Il parlait de la route, non ?

— Oui, la route. Mais surtout, il n’aime pas voir sa charrette trop chargée. Il dit que le mulet est malade. Je pense qu’il est surtout trop vieux pour son métier. Ne dis rien à ta mère mais cet homme ne me plaît pas.

Je le rassure et je comprends que de nous exprimer dans la langue de l’île nous rapproche tout autant que cela éloigne Augustine de son mari. C’est comme si je la dépassais dans la hiérarchie familiale. Parfois, lorsqu’il sera un peu à l’écart, je traduirai à Maman quelques-uns de nos propos.

Il est aux environs de dix heures lorsque nous faisons halte. Nous n’avons pas beaucoup progressé. Nous suivons le cours d’une grosse rivière. Mon père dit : « le fleuve ». Tu parles d’un fleuve. Si on le compare à la Seine, ce n’est qu’un ruisseau. Débordant de la montagne, un village présente ses premières maisons sur la gauche. Face à nous la plaine où coule le « fleuve ».

— Ce fleuve, c’est A Gravona, dit mon père.

Il observe aussi, avec surprise, la canalisation de cette rivière et l’aqueduc dont il ignorait l’existence.

— Un cadeau des Bunaparte. Surtout du dernier qui a fait construire tout çà. Maintenant ils ont de l’eau toute l’année à Ajaccio.

Comme si ces quelques mots faisaient figure de trop long discours, Nunziu se retourne, saisit un seau et fait boire son mulet. Nous ouvrons les quelques torchons en forme de paquets que nous a donnés Angèle et nous partageons un peu de charcuterie, un oignon et du pain noir. Le paysage est magnifique. Un moutonnement de collines glisse vers la gauche et ce qui doit être la côte. Un peu plus au-dessus, la montagne dessine ses premiers contreforts. Si on la devine, on ne voit pas la mer. À droite, la ligne de crête évoque un homme couché, la tête inclinée vers nous. La montagne semble nous observer tout autant que nous l’observons. Maman et moi sommes assises sur de grosses pierres. Le ciel demeure bas et lourd. Gabriel court dans le maquis après d’hypothétiques animaux et les deux hommes discutent de l’itinéraire. Il suffit de tourner la tête d’un côté puis de l’autre pour comprendre que deux chemins sont possibles. Ils ne sont pas d’accord.

— La montagne…

— Non ! Par la mer… Tiuccia, Sagone puis la montée vers le col de Sant’Antone, E Cristinacce et Evisa, dit mon père. Il a neigé et tu as eu du mal pour descendre. Pourquoi prendre la montagne ?

— Par la montagne on gagne beaucoup de temps ! Et puis la neige, si elle revient, on l’attrapera aussi avant le col. La neige elle est partout avec ce vent.

— Mais pas sur le bord de mer jusqu’à Sagone. On peut aussi oublier le col et continuer vers Carghjese et Porto puis Ota et Evisa.

— Et pourquoi pas la Chine ! Par Porto, pour le coup, c’est une histoire de fou. En plus, à cette allure, on serait à Evisa l’année prochaine ! Dis-moi, Alesiu, par où es-tu passé chaque fois que tu es monté à Evisa ou que tu en es redescendu ?

Mon père est pensif. Je devine qu’il veut conserver la direction de ce voyage mais que la dernière remarque l’a ébranlé. Le seul itinéraire réaliste, c’est celui du muletier. Personne ne passe par la mer. Trop long. Je comprendrai plus tard que c’était notre présence, la mienne, celles de Maman et du petit Gabriel qui lui faisaient choisir un chemin inhabituel. Sa propre faiblesse, peut-être aussi. Il n’était plus le jeune homme descendant en courant les chemins muletiers. Il respirait mal.

— Bon, c’est moi qui te paie alors tu m’écoutes maintenant. D’accord pour la montagne mais si le temps devient trop mauvais, il faudra qu’on s’arrête quelque part. Ma femme, le garçon et ma fille ne sont pas habitués à la Corse et aux longues marches en hiver.

— Je suis de Lopigna et je connais tout le monde jusqu’à Vico. Si la neige nous bloque, on trouvera un abri dans un des villages.

— On va dire que je te fais confiance !

Mon père est alors emporté par une quinte de toux qui l’asphyxie.

— Tu peux me faire confiance mais j’espère que tu iras au moins jusqu’à Sarrula, fait perfidement Nunziu. Tu me sembles bien fatigué.

— Ne t’en fais pas pour moi. Occupe-toi de faire avancer ta rosse et basta !

Et nous partons vers cette immensité montagneuse alors que le vent se lève de nouveau. Mais la vallée nous abrite. Nous ignorons, du moins je l’ignore mais mon père le sait, que venant de l’Est, il nous saisira de pleine face lorsque nous la quitterons.

Le pas du mulet est encore régulier, le mien ne l’est plus vraiment. Lorsque je me laisse distancer, mon père m’attend et je me calque sur son pas de militaire. Je comprends mieux pourquoi tant de Corses ont regagné l’infanterie. Un pas de montagnard qui semble lent mais jamais ne s’interrompt. Maman et Gabriel sont sur la charrette depuis le matin et comme Nunziu veut économiser sa bête, je me refuse à les rejoindre. Je serre les dents et par chance mes bottines ne me blessent pas. C’est mon frère, Dominique-François, qui me les a offertes. « Le meilleur bottier de Paris, disait-il, tes bottines seront des pantoufles ! ». Elles ont certainement coûté une fortune. Mais Dominique-François sait toujours comment ne pas manquer d’argent. Je pense à lui en observant mes chaussures. Lui, si seul là-bas, sur l’île des Amériques. Au bout du monde…

Il y a plus de cinq heures que nous avons repris la route depuis le fleuve. Nous avons grimpé lentement vers Sarrula. Le village est joli, accroché sur la montagne et je m’imagine que c’est le bout de notre épreuve. Mais nous l’ignorons et poursuivons vers le col de Sarcoggiu.

— Bocca à Sarsoghju, prononce Nunziu tout en donnant un coup de menton pour indiquer la route.

Mon père abandonne ma mère avec qui il discutait en marchant près du chariot et rattrape le muletier.

— Il va falloir s’arrêter. Ils sont épuisés.

Mais de qui parle-t-il ? Ma mère, bien que ballotée, tient le coup accrochée à la ridelle. Le petit Gabriel dort depuis plus de deux heures sur une couverture, bercé par le roulis de la charrette. Il parle de moi qui ne peux plus maîtriser les signes de ma fatigue, il parle du mulet au pas devenu inégal et il parle certainement de lui aussi.

— Nous étions d’accord. Je dois aller jusqu’à Evisa avec cette charrette. Tu me payes la distance mais tu ne me payes pas le temps. Si on continue à cette allure, je ne serai jamais dans trois jours à Lopigna où m’attend un transport de bois.

— Et tu penses que ton mulet sera assez frais pour entamer une autre course ?

— C’est pas tes affaires ! C’est les miennes et celles de mon mulet ! En tout cas, si tu veux faire des étapes, on rediscute du prix sinon je vous laisse là.

Il ne sait pas à qui il parle, Nunziu le muletier. Il ignore cette violence sourde qui bouillonne au creux du ventre de mon père et que nous connaissons bien. Une violence qui l’a sauvé lors de nombreuses batailles et dont nous portons, nous, ses six enfants, le même acide brûlant dans les veines.

Il saisit l’homme au col et d’une voix blanche, quasi inaudible pour nous, lui glisse :

— Si l’un d’entre nous n’arrive pas à Evisa, tu n’arriveras jamais plus nulle part ! Ai capitu, ô mulatte ?

Il a compris et s’est reculé. Il observe les mains de mon père, s’attendant à voir surgir je ne sais quel couteau, je ne sais quelle arme. Puis mon père l’entraîne à l’écart avant de sortir de l’intérieur de son manteau a borsa, la bourse. Nous la connaissons bien, nous les deux petits. Il en extrait parfois quelques sous pour nous offrir une modeste friandise. C’est une grosse bourse de cuir, allongée et presque plate où il serre, chaque mois, sa pension de militaire et qui, tel un gouvernail, dirige notre famille. Lors de son décès, j’y découvrirai aussi quelques lettres et des documents militaires et civils. Ils m’éclaireront sur la vie qui avait été la sienne avant de rencontrer ma mère.

Je comprends alors que mon père le paye pour éviter le pas de charge auquel le précédent accord semblait nous obliger. Puis il me regarde, comprenant que j’ai saisi ce qui vient de se dire.

— Il faut faire attention à cet homme, c’est un brigand !

Comme si rien ne s’était passé, Nunziu reprend le licol de la bête et notre équipage se remet en route. Nous marchons jusqu’au col où s’offre à nous, d’un coup, le spectacle incroyable de la mer au loin, comme un lac de lave grise, bouillonnant et écumant. Le vent est d’une monstrueuse violence mais nous pouvons quand même profiter de ce paysage à couper le souffle. Un peu plus bas, si près que semblant à portée de main, quelques maisons. Coupées en deux hameaux entre village haut et village bas comme si des gens avaient décidé de vivre ensemble sans pour autant être réellement voisins. Une église en signale le terme.

— C’est Evisa, ô Ba’ ?

Nunziu de ricaner et mon père de répondre à son jeune fils avec douceur :

— Non c’est Sari d’Urcinu. Plus que quelques kilomètres et nous ferons halte pour la nuit.

— J’ai faim, fait le gosse.

— C’est la preuve que tu es en bonne santé. Nous avons tous faim. Toi qui dors, comme nous qui marchons !

Alors ma mère, comme elle a toujours su le faire, tire d’une poche de son manteau un morceau de pain qu’elle donne au petit. Il sourit avant de mordre à pleine dents. Puis se reprenant :

— Tu en veux un peu, Giacenta ?

— Merci Gaby, je mangerai tout à l’heure.

Nous avons appris à nous priver et nous ne manquerons pas d’y être contraints à nouveau. Mais de cela, j’ignore encore tout.

— Notre-Dame… en Corse !

Au sortir d’un virage de la piste, ma mère a parlé. Elle, la muette, nous indique l’église du village que nous apercevons mieux désormais. Elle est effectivement surmontée par deux clochers en forme de tour comme la cathédrale de Paris. Mais tant par son architecture que par ses dimensions, elle en est aussi proche que peut l’être un pain noir d’une galette aux pommes.

— C’est un bon présage, ajoute-t-elle.

Elle aime les présages, Augustine. Ils la réconfortent et elle y trouve matière à l’espérance. Lorsque les Prussiens faisaient le siège de Paris, elle n’était encore qu’une toute jeune fille de douze ans. Elle nous a raconté mille fois cette histoire où elle se cachait pour aller mendier dans les quartiers bourgeois de la ville. Loin de chez elle et loin du regard des voisins de sa famille. Les Parisiens, affamés, mangeaient tout ce qui était mangeable. Rats, chats, chiens, tous étaient attrapés et abattus. Jusqu’aux animaux du zoo de Vincennes qui étaient passés par les casseroles bourgeoises. Au coin d’une rue, elle avait aperçu des enfants qui riaient. Ils avaient attrapé un oiseau dans un filet en forme de piège. Mais, par maladresse, ils l’avaient soudainement laissé s’échapper. L’oiseau avait alors repris de la vigueur, volant d’arbre en arbre le long du boulevard et revenant toujours vers elle. « Un présage, un signe… ». Elle se l’était murmuré pour elle-même. L’oiseau semblait lui indiquer un chemin jusque dans une rue bordée de magnifiques immeubles. Elle s’était s’accroupie timidement sur un perron, tendant son bras maigrelet et sa main tremblante aux quelques passants qui semblaient ne pas la voir. Il ne fallut pas plus d’une minute pour que la porte s’ouvre et qu’un homme bien mis sorte sur le trottoir. Il sembla l’ignorer tout autant que les autres avant d’interrompre, soudainement, sa marche et de revenir sur ses pas. Il la saisit alors par le bras et la poussa dans l’immeuble. Elle n’avait même pas la force de se débattre ni même de crier. Une porte s’ouvrit devant eux, une cuisine. Il lui glissa deux pièces et la confia à une dame immobile devant ses fourneaux. Un peu plus tard, elle quittait la maison où l’avait conduite l’oiseau, le ventre chaud d’une maigre soupe et la main riche de ses deux pièces.

— Il faut croire aux présages, lire les signes, reprend ma mère, les yeux fixés sur l’église d’un village perdu, sur une île perdue.

Alors mon père hausse les épaules en exagérant le geste comme il aime le faire, les épaules de son manteau se hissant au sommet de son crâne. Et nous sentons sur nos visages les premiers flocons avant qu’une trombe de neige nous assaille. Le dernier kilomètre restera comme une ultime souffrance. On peut voir les toits d’où s’échappent les fumées des cheminées. J’imagine la chaleur brûlante des âtres et l’odeur de la soupe bouillonnant dans la marmite sur le trépied de métal.

Ce fantasme de chaleur et de nourriture me donne les forces nécessaires pour avancer. La piste muletière est devenue dangereuse.

Bien qu’empierrée, la neige fraîche la rend glissante et traître. Je tombe une fois ou deux, me relevant assez vite pour ne pas inquiéter mon père et brossant d’un geste rapide les plis de ma robe de laine. Une robe trempée jusqu’à mon jupon. Et le froid qui gagne, centimètre par centimètre, tout le territoire de mon corps aux défenses affaiblies.

Et puis, enfin, nous voilà dans le village. Mon père frappe à la première porte, se présente et on nous accueille. Il dit que nous avons marché plus de neuf heures depuis Ajaccio, parcourant plus de dix-neuf kilomètres par le col, dans le vent et sous la neige en bourrasques. Il dit aussi que nous sommes fatigués et qu’il y a un mulet pour lequel il faut trouver de la paille. Mais il sait qu’il n’a pas besoin de donner plus d’explications. À Sari d’Urcinu, comme ailleurs en Corse, on ne laisse personne dehors lorsqu’il demande à entrer.

C’est le matin du lendemain. Il neige toujours mais le vent semble s’être calmé. Le jour se lève et je suis recroquevillée devant la cheminée de nos hôtes. Ils s’appellent Paoli, c’est tout ce que j’ai pu retenir des conversations que mon père a partagées avec eux. Les parents, deux fils et leurs femmes, plus une ribambelle d’enfants. Six adultes et je n’ai pas encore réussi à compter les petits. Ils courent partout, ne s’immobilisant que sous le regard du vieux, le Père. C’est un homme d’une cinquantaine d’années ou peut-être plus. Difficile de le dire. Il porte moustache encore sombre, pantalon de drap épais, gilet et chapeau. Son autorité siège dans son regard farouche et dans le silence qui l’accompagne. Sa femme, jeune grand-mère, ressemble dans ses attitudes à cette cousine qui nous a hébergés la veille à Ajaccio. La maison de pierre est élevée de trois niveaux au-dessus d’une sorte d’étable. Une grande pièce par étage où vivent adultes et enfants. Chaque couple à la sienne. Ces gens sont des paysans mais combien sont-ils différents de ceux que j’ai pu rencontrer dans les villages aux alentours de Paris. Ici, il semble que le temps se soit arrêté quelques siècles plus tôt. Que savent-ils réellement de la France et de la modernité, des trains, de la mode pour dames ou des romans que me prêtait Mlle Isnard ? Une des filles du fils aîné, Orsu – mon Dieu, m’a dit ma mère, quel prénom… – s’appelle Clorinda et elle doit avoir à peu près mon âge. Pourrait-elle s’imaginer que je sois allée au cours de Mlle Isnard, que je sache lire et écrire et que j’aie appris la musique ? Personne dans cette maison ne doit être capable de signer son nom. Certes, nous ne sommes pas des bourgeois mais l’armée a tout enseigné à mon père. Aussi, il nous voulait, garçons comme filles, éduqués au mieux. Mlle Isnard, mon institutrice, m’a accompagnée toute ma jeune existence jusqu’à ces dernières semaines. Mon frère Dominique-François lui faisait de petits cadeaux que malgré son insistance à refuser, elle était finalement obligée d’accepter. Elle m’offrait à son tour des livres de contes puis, avec l’âge, des romans. Dominique aime les femmes et souvent elles le lui rendent plus fort encore. Lorsque je parle de femmes, il ne s’agit pas de dames éduquées comme Mlle Isnard mais de filles plus simples. Des ouvrières, des vernisseuses, des couturières ou des filles de cuisine. D’autres enfin qui savent comment capter le regard du bourgeois et comment relever doucement son jupon pour trois pièces. En fait c’est certainement celles-là qui font l’essentiel de ses conquêtes. Il sait « faire de l’argent » – c’est son expression – et il me gâte comme il gâte aussi Gabriel. Nous sommes les deux « petits ». Pour autant, je ne manque pas d’observer ce que la vie nous réserve depuis un an ou deux. De même, je n’ai pas de réelle réponse à la question de ce retour en Corse. Rentrons-nous chez mon père, dans un village de montagne perdu sur une île de la Méditerranée ou bien fuyons-nous Paris ? Ma mère me dit que c’est un peu des deux mais pour ce qui me concerne, ma conviction est faite. Trop de sang et trop de peur, trop de honte et trop de mépris, voilà ce qui nous a poussés sur cette route en plein hiver.

La porte qui s’ouvre me tire de ma rêverie. Nunziu vient d’entrer et mon père le suit. Ils ont dormi dans la paille de l’étable avec le mulet et un peu de foin reste emmêlé dans ses cheveux. Alors que le muletier s’installe à la table, il fait une sommaire toilette de son visage et de ses mains dans un grand bac d’eau glacée. Ma mère et moi avons fait de même un peu plus tôt à l’étage, à l’abri des regards. Clorinda nous avait apporté un broc qui demeurait près de la cheminée. Puis nous avons pris un petit déjeuner de châtaignes et de lait de chèvre.

Pendant que les hommes mangent, je regarde par l’étroite fenêtre le paysage blanc-gris-vert écrasé de neige avec la mer comme toile de fond. Je regarde aussi Clorinda en me disant que sa seule image du monde emprunte ce même chemin. Elle ne semble pas malheureuse mais elle ignore certainement le terme de bonheur. Du moins c’est ce que je pense en ce matin froid. Le printemps d’Evisa, le soleil et les rires des jeunes gens me prouveront le contraire.

Angelo Paoli, le vieux, discute avec mon père :

— Le temps est levé, il neigera encore un peu mais le plus gros est passé. Vous ne devez pas marcher bien vite et son mulet n’est pas de l’année dernière…

Il regarde en douce le muletier, le nez dans son bol de soupe qui fait mine de ne pas avoir entendu.

— … mais vous devriez être à Arbori ou au col Sant’Antone avant la nuit.

— J’ai un cousin à Arbori : Ghjuvan Mattei…

Nonce vient d’interrompre les deux hommes.

— Nos grands-mères sont sœurs, il élève des bêtes à Arbori. Sa femme est une Ceccaldi des Ceccaldi d’Evisa. C’est peut-être aussi de ta famille, Alesiu, non ?

Le regard que lui porte mon père laisse clairement entendre qu’il n’a pas envie de partager une conversation sur sa famille avec lui. Il se retourne vers le vieux.

— On ne marche pas très vite mais je pense qu’on sera là-haut avant que le soleil ne se couche. On n’ira pas plus loin car E Cristinacce sera encore trop éloigné. J’ai payé pour trois jours de mulet, demain soir nous serons chez nous.

Il part alors d’une énorme quinte de toux. Le vieux lui jette un œil attristé.

— Tu n’es pas en bonne santé, ô amocu, tu as pris froid sur le bateau ?

— J’ai pris froid dans une cellule à Metz où les Prussiens m’avaient enfermé en octobre 70. Je m’étais évadé après la reddition de Bazaine et ils m’ont rattrapé… Puchjinone de boches !

Le vieux hoche la tête comme s’il savait ce qui c’était déroulé dans l’Est au cours de cette guerre. Une guerre que mon père nous a souvent racontée. En fait il n’ignore rien de ce que dit Alesiu.

— Encore beaucoup de morts pour cet autre Bunaparte. Mon neveu Larenzu dont le père est berger à Ambiegna, celui de ma femme, Pauli, du village de Rennu, comme de nombreux hommes de la pieve sont morts dans cette guerre. Mais il ne rentre jamais beaucoup de soldats sur leurs pieds, non ? C’est le métier des armes : partir et mourir !

— J’ai eu de la chance.

Un silence s’installe.

— Tu t’es engagé quand ?

— En 1859.

— Alors tu es aussi allé en Italie avec ce Bunaparte ?

— Non, j’étais en Afrique puis je suis parti au Mexique.

Un nouveau grand silence et le vieux se lève pour regarder par la fenêtre. Puis sans se retourner vers la table :

— Alors, tu as eu beaucoup de chance. On m’a dit qu’à Solferino c’était l’enfer sur terre.

Et sans plus de discours, il sort, fermant la porte sur lui sans au-revoir et sans que nous ne le revoyions jamais.

Nous reprenons la route vers huit heures. La neige a laissé place à un temps bas et gris. Certes, il n’y plus de vent mais le froid, sans être mordant, est bien là. Nous marchons en direction d’Ambiegna. La piste muletière est encore de bonne qualité. Elle le restera jusqu’à Evisa.

— Les Génois ont fait les ponts mais ce sont nos mulets qui ont tracé les chemins. L’animal n’est pas aussi bête qu’on le pense. Il sait mettre sa patte où l’effort sera moindre. Il ne restait plus qu’à empierrer les chemins qu’il avait choisis.

Et mon père repart dans un cataclysme de toux, son petit discours et la marche ayant consommé trop d’air de ses pauvres poumons. Je croise le regard soucieux de ma mère. Elle parle peu, Augustine, mais ses silences sont parfois éloquents. Ce voyage la bouleverse mais elle suit Alesiu depuis qu’elle l’a rencontré au mariage de son frère Simon. Elle était tellement jeune et lui tellement solide que sa posture était inévitable. Elle a vécu, à ses côtés, les aubes les plus belles comme les crépuscules les plus sombres. Elle a mis au monde deux filles et six garçons dont deux n’ont pas survécu plus de trois mois. Elle abandonne en rentrant en Corse, trois fils éparpillés de la Chine à la Guyane et une fille mal mariée à Paris. Et je ne parle pas des couteaux et des balles, des juges et des morts. Seuls Gaby dans ses jupes et moi qui marche crânement auprès de mon père, auprès de son amour, sommes encore là pour constituer ce pauvre ersatz de famille. Mais était-elle tant amoureuse, la petite vernisseuse née en Haute-Saône qui avait grandi à Paris ? Était-elle assez forte pour supporter ce cataclysme que certains appellent simplement la vie ? Je crois que mon père s’était trouvé femme à l’âge auquel il devait le faire. L’amour n’avait qu’une place secondaire. Pourtant, cet amour l’a saisi par surprise au fil du temps et des épreuves. Il s’est installé fort et puissant et il suffit de l’observer lorsqu’il regarde ma mère pour en prendre la mesure. Pour Augustine, c’est le chemin inverse qui s’est fait. Le cœur battant de l’adolescente s’est endurci pour surmonter les tempêtes et Alesiu est alors devenu une sorte de capitaine, à la barre de leur existence. Un capitaine en qui elle a confiance et qui la rassure. Doit-on aimer les capitaines ou simplement mettre sa vie entre leurs mains ?