Le souffle du coquelicot - Marie-Alice Claeys - E-Book

Le souffle du coquelicot E-Book

Marie-Alice Claeys

0,0

Beschreibung

Comment guérir de graves insomnies qui sèment la débâcle dans une vie ?

Après de nombreuses années de recherche pour endiguer ce mal qui la poursuit, sans soulagement, Marie-Alice, épuisée, appelle à l’aide, une psychothérapeute qui lui fait découvrir la thérapie par le souffle. Elle va extirper petit à petit les souvenirs violents de son enfance enfouis dans son inconscient. Tout au long de son exploration, avec détermination et ténacité, elle découvre des secrets familiaux cachés par la honte. Elle met à nu les non-dits, trouve la vérité de son histoire et se reconstruit.

Des mots choisis à la fois sincères et pudiques qui dévoilent une réalité dure. Un livre vivant, poignant, plein d’espoir. Un vaste enseignement !

A PROPOS DE L'AUTEUR

Depuis son enfance, l'auteur baigne dans la rivière des mots, écoute le clapotis des histoires et les raconte au grand large. Aujourd'hui, après une carrière professionnelle dans les ressources humaines, elle remonte le courant jusqu'à sa source et dépose sur la berge les vagues de sa propre histoire. Passionnée par la vie des gens, elle vient de terminer une biographie d'une dame qui a traversé les affres de la guerre. Elle vit dans le Hainaut.

EXTRAIT

Ma tête tourne de gauche à droite, de droite à gauche, un mouvement bien rythmé tel le balancier d’une horloge.
Allongée sur le matelas dans le cabinet de Marie-Françoise, j’ai les yeux fermés, ma respiration est lente. Mon corps semble calme sauf ma tête, elle bouge d’un côté à l’autre de plus en plus vite et de plus en plus fort. Elle fait non, non à gauche, non à droite. Non. Je ne veux pas !
Un cri surprenant surgit tout à coup de ma gorge : NON, NON ! Ma tête continue à tourner, elle se déchaîne avec une cadence ferme et déterminée. Je ne sais pas l’arrêter, c’est comme le temps qui passe seconde après seconde. Des mots terrifiants émergent du plus profond de mon corps : Non, non, ne me touche pas. Non, non, ne me touche pas. Ces mots effroyables percutent les murs blancs de la pièce et me reviennent en écho comme un boomerang.
Des larmes coulent, je pleure, je pleure fort, très fort.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



À toute ma famille et plus particulièrement à mes sœurs, mon fils, mon petit-fils et ma petite-fille

Le désert est beau parce qu’il est propre et ne ment pas.

Théodore Monod

Préface

Comment guérir de graves insomnies qui sèment la débâcle dans une vie ? Quelle souffrance innommable se cache sous une façade de normalité qui socialement épuise peu à peu les ultimes ressources de la personne ?

L’auteur témoigne ici d’un parcours de guérison impressionnant qui peut rouvrir les portes de l’espoir pour beaucoup. Elle a trouvé un chemin pour comprendre sa propre histoire et celle de ses proches, elle a osé retisser la communication avec son propre enfant intérieur perdu dans les gouffres de la violence innommable. Nous découvrons l’alchimie profonde qui advient en elle au cours d’une psychothérapie basée sur le souffle1 et cela résonne loin dans nos corps, dans nos cœurs. C’est vivant, poignant, plein d’espoir. Un vaste enseignement ! Le récit des étapes de la thérapie psychocorporelle alterne avec des récits discrets de la vie professionnelle et personnelle de l’auteur. Nous pouvons alors réaliser l’immense silence qui peut emprisonner une famille dans la souffrance, dans un corset de non-communication. Et c’est l’aventure d’une parole inscrite au fond du corps qui ouvrira un chemin de conscience et de libération.

Bientôt, nous nous rendons compte que cette transformation psychologique s’accompagne d’un éveil spirituel qui, peu à peu, apparaît, comme un processus très naturel. La psychothérapeute, accueille simplement les récits et aide à gérer les impressionnantes manifestations de la colère, du dégoût ou de la peur. Elle reste discrète sur son éventuelle pratique spirituelle qui lui assure de telles ressources pendant les sessions de psychothérapie et lui permet d’être disponible à cette dimension quand elle apparaît chez l’auteur.

La relation, alors, se transformera. Une synthèse naturelle entre le corporel, le psychique et le spirituel s’enclenchera. Le lecteur pourra faire ce chemin avec l’auteur. Plongé dans l’obscurité du début, il vivra le dévoilement progressif du trauma et le déploiement des multiples ressources pour y faire face. Alors le suspense où l’on halète avec elle se transforme en émotion positive, et un regard plus lucide se porte sur le drame qui s’est joué. À partir de l’endroit même de la souffrance personnelle se dégage un autre plan de conscience, la souffrance s’universalise et devient la source d’un autre type d’action dans le monde. Même les épreuves vécues, aussi « impensables » qu’elles soient, peuvent être transmutées.

Monique Tiberghien

1 Voir postface.

Prologue

Ma tête tourne de gauche à droite, de droite à gauche, un mouvement bien rythmé tel le balancier d’une horloge.

Allongée sur le matelas dans le cabinet de Marie-Françoise, j’ai les yeux fermés, ma respiration est lente. Mon corps semble calme sauf ma tête, elle bouge d’un côté à l’autre de plus en plus vite et de plus en plus fort. Elle fait non, non à gauche, non à droite. Non. Je ne veux pas !

Un cri surprenant surgit tout à coup de ma gorge : NON, NON ! Ma tête continue à tourner, elle se déchaîne avec une cadence ferme et déterminée. Je ne sais pas l’arrêter, c’est comme le temps qui passe seconde après seconde. Des mots terrifiants émergent du plus profond de mon corps : Non, non, ne me touche pas. Non, non, ne me touche pas. Ces mots effroyables percutent les murs blancs de la pièce et me reviennent en écho comme un boomerang.

Des larmes coulent, je pleure, je pleure fort, très fort.

Revenez tout doucement, me dit Marie-Françoise. Je la regarde, interpellée. Pourquoi ce cri à la fois déchirant et autoritaire ? Un halte-là, c’est fini, on ne me touche pas. C’est comme si, non, je ne veux pas interpréter. Mais si, c’est comme si je voulais écarter quelqu’un qui allait me faire du mal. Bouleversée et tourmentée, je termine une des premières séances de thérapie par le souffle.

Un bouillon de colère s’agite dans ma demeure, dans mon moi intérieur. Je suis déroutée par ce que je viens de vivre. Je ne suis déjà plus tout à fait la même. Un volcan de douleur fait irruption. Mon inconscient vient de parler, de dévoiler un premier sentiment. Un refus. Un non. À la maison, je prends instinctivement un carnet et note le déroulement de la séance. Pour ne pas oublier. Pour garder une trace de mes gestes et de mes paroles, à l’aube de mon voyage itinérant dans mon inconscient.

***

Des nuits d’insomnies répétitives, des années de fatigue et d’inconfort m’ont amenée à sonder mon îlot de vie fragile et désemparée. J’avais peur la nuit, j’étais devenue allergique aux ronflements de mon compagnon, je voulais comprendre pourquoi… Je n’en pouvais plus… J’ai décidé de partir à la quête du démon qui m’empêchait de m’endormir et se nourrissait de mes peurs et de mes angoisses.

Un esprit surchargé du passé est toujours en peine.

Krishnamurti

Chapitre 1La rencontre avec Marie-FrançoiseLe choix de guérir par le souffle

Janvier-juin 2000

Mes yeux sont rivés sur mes vêtements suspendus dans la garde-robe. Chaque matin, j’entends la même ritournelle dans ma tête « comment m’habiller ». Bien me vêtir me plaît, fait partie de moi. C’est même plus : c’est un gène qui a traversé les générations de mère en fille. Ma grand-mère aimait être coquette surtout le dimanche pour aller à la messe. Avec peu de ressources, elle trouvait le moyen de se faire belle pour rendre grâce à Dieu et pour prier la Vierge Marie qu’elle vénérait tant. Ma mère, également, a toujours adoré se parer d’élégance, mais pour une raison bien différente. Elle aimait plaire aux hommes, à ses amants. Quant à moi, je regorge de plaisir quand j’entends un compliment comme, vous êtes bien habillée, Madame Claeys, vous avez bon goût, mon ego est alors flatté. Bien m’habiller me donne une certaine assurance et me conforte dans ma fonction de cadre dirigeant.

Mon label de reconnaissance passerait-il par mes vêtements ? Une croyance figée dans mon mental qui me convient après tout. J’imagine que j’embellis la façade de ma demeure, la partie externe de moi-même, celle que l’on voit, regarde, admire peut-être. Autant qu’elle soit agréable.

Aujourd’hui lundi, j’ai une réunion avec mon supérieur pour la présentation du programme annuel des objectifs du personnel. Mon choix se porte sur un tailleur classique et un chemisier clair. Une tenue à la hauteur d’une businesswoman pour présenter, argumenter et convaincre mon boss qui, lui aussi, est toujours tiré à quatre épingles.

Un tiraillement dans mon ventre me fait sourciller. Ce n’est pas le stress de la réunion. J’en suis sûre, mon dossier est bien ficelé. Mais c’est une peur qui me guette. Je la connais si bien, cette peur, la sournoise, la malicieuse et souvent la dévorante. Elle ne prévient pas, elle arrive, elle s’agrippe et ne me lâche pas. Je me rappelle subitement le rendez-vous non professionnel et non habituel de ce soir. Je rencontre Marie-Françoise L., psychothérapeute, praticienne de la thérapie par le souffle. Son cabinet se situe non loin du bureau. Ma kiné me l’a conseillée pour résoudre mes difficultés à m’endormir. Je ne connais pas cette thérapie, mais le mot « souffle » a résonné en moi comme un geste naturel et vital. Inspirer, expirer de l’air est un clin d’œil à chaque instant de la vie. Résoudre mes problèmes d’insomnies par le souffle, pourquoi pas ? Mon moral s’affaisse et je suis fatiguée. Mes insomnies dévorent mon énergie tel un rapace sa proie. Pour éviter de craquer, j’ai appelé à l’aide. C’est devenu un besoin de comprendre ce qui m’empêche de dormir, me hante et empoisonne mes nuits et ma vie. Le mot « souffle » m’est apparu comme un vent léger et transparent relié à « espoir ».

Ma tête est bien présente à la réunion tandis que mon ventre me tiraille vers un ailleurs. Mon boss reconnaît mon enthousiasme des jours où je défends un sujet qui me tient à cœur, mais il ne peut palper mes entrailles récalcitrantes. Je suis le centaure, l’arc en main qui vise haut toujours vers le but à atteindre, vers des résultats pour l’entreprise dans laquelle je m’investis beaucoup. Des coups de fil impromptus dérangent mon élan. Mon boss sort de la réunion. Les aiguilles de ma montre respectent le rythme du temps tandis que la cadence de mes crispations intestines s’affole. Je reçois le feu vert pour la mise en route de mon projet. Je suis contente.

***

J’appuie sur l’accélérateur comme si j’étais en retard alors que je suis quinze minutes en avance. J’arrête le moteur non loin du cabinet dans le calme de la campagne. J’inspire profondément l’air humide de ce soir de janvier pour apaiser ma tension grimpante. Mais au fait, que dois-je raconter ? Je n’aime pas parler de moi, mais aujourd’hui à bas la pudeur et la crainte d’être jugée. J’aurais voulu vêtir une tenue plus cool pour cette rencontre, plus appropriée pour parler de ma fragilité et de mes soucis nocturnes. Ici, l’apparence ne compte pas. Être naturelle, aborder mes problèmes sans détour, sans façade, et surtout aller à l’essentiel. Je me répète une nouvelle fois : sois vraie, creuse le fond, décris tes insomnies empoisonnantes, la peur des fantômes, les heures passées sous l’édredon à attendre de t’endormir. Tu ne supportes plus d’entendre le matin les remarques de tes collègues de la direction : « Tu sembles fatiguée aujourd’hui, cela ne va pas ? Tu n’as pas bonne mine ce matin ». Si ces collègues savaient que moi, superwoman, j’ai peur du noir, peur des ombres de la nuit au point de laisser parfois la lumière allumée. Impensable ! Moi, la forte ! La chef RH ! Je pars à l’assaut de ma peur comme si j’allais découvrir une vérité accablante et dérangeante derrière la sonnette. Mais ma raison prend le dessus et je me répète : « Ose, va mettre à nu ton problème, parle de ton objectif personnel : DORMIR ». Rien que cela et pas plus que cela. Dormir, dormir et dormir.

***

Marie-Françoise est accueillante. Sa simplicité naturelle détend spontanément la tension accumulée depuis ce matin. « Installez-vous, j’arrive tout de suite ». Au bureau, je réserve le même accueil aux candidats lors d’un premier entretien d’embauche. Je leur laisse le temps de promener leur regard dans mon bureau, de prendre quelques repères pour qu’ils se sentent à l’aise et décompressent un peu avant l’entretien. Marie-Françoise s’assied sur la chaise placée à ma droite. Pourquoi à droite et pas à gauche ? Y a-t-il une raison ou une logique ? Nos regards se croisent pour la première fois avec l’échange d’un sourire discret, quoique le mien soit encore légèrement crispé. Je me répète : va à l’essentiel.

Spontanément, je débite à gorge ouverte sans m’arrêter : voici près de vingt-cinq ans que je souffre d’insomnies. Elles sont mes compagnes de nuit, mais sont surtout devenues mes ennemies. Ces insomnies ont débuté après avoir regardé le film « l’exorciste » au cinéma. Un diable attendait une petite fille dans sa maison, dans sa chambre, dans son lit. Il la dominait, la possédait, l’envoûtait. Il était laid, vil et vomissait son venin sur elle. Ce film m’a pendant longtemps effrayée et terriblement perturbée, là, au plus profond de moi, dans ma demeure. J’ai essayé d’oublier, mais c’est comme si j’avais transporté ces images en moi, dans ma vie, dans mon appartement. Le diable me poursuivait partout, m’attendait sur le divan, sur le bord du lit comme dans le film. Il me pourchassait, me harcelait avec son regard moqueur et vainqueur. Mon cauchemar a commencé. À vingt-cinq ans, j’avais peur du diable. Une peur-douleur m’a engloutie depuis ce moment-là, greffée de gêne, de honte, de folie peut-être. Mon ex-mari riait de moi. « Ce n’est qu’un film, c’est de la fiction et pas la réalité ». Ces scènes diaboliques sont restées imprégnées en moi, dans ma tête, dans ma mémoire, ont estampillé mon corps. Avec le temps, les images se sont estompées, mais en échange, j’ai hérité des insomnies. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas dompter ces états de veille récalcitrants et, pire encore, une ombre flotte au-dessus de moi et me nargue. Je ne comprends pas.

***

Pourquoi ce flash, ce retour en arrière de vingt-cinq ans ? Pourquoi le diable vient-il interpeller mon flot de paroles alors que je ne l’ai pas invité ? Marie-Françoise m’écoute avec attention. Son regard m’encourage à poursuivre. Mes paroles ont exorcisé la peur au ventre et je continue à me livrer apaisée et confiante.

Quand j’étais petite fille, j’adorais lire. La lecture était mon échappatoire, mon refuge, mon univers. Aujourd’hui encore, quand le sommeil se fait prier, je lis. Je suis devenue une guetteuse de rêves et d’histoires pour couper ainsi la monotonie de la nuit et surtout pour détourner la peur. À deux ou même trois heures du matin, je m’inquiète en pensant à la journée de travail qui m’attend le lendemain, à la tête défaite devant le miroir. Et pourtant, je devrai me lever, être cette superwoman qui gère, discute, décide. Comme chaque jour, être forte, décorer la façade de la femme déterminée et dynamique. Je n’en peux plus. La fatigue me consume. Je cherche depuis des années la cause de ces insomnies. Elle se cache dans les sillons de ma peau, de mon corps. Elle me hante, me nargue et me détruit à petit feu, insidieusement. Je suis à bout. J’ai besoin d’aide. Aidez-moi. Marie-Françoise ne prend aucune note. Elle est concentrée sur cet écueil de ma vie. Au début, je croyais avoir trouvé des pistes à explorer pour amadouer mes insomnies, telles que le stress, ma vie trépidante, la vie de femme menée sur tous les fronts, ces journées harassantes à gérer souvent des conflits entre humains. Mais hors des soucis quotidiens durant les vacances, les insomnies me poursuivaient, comme si je les avais emportées dans mes bagages. Je ne supportais plus que mon compagnon dorme à mes côtés et que moi, je me retrouvais vaincue par une nuit blanche. Je m’énervais et le réveillais avec ma gymnastique à me tourner et à me retourner dans le lit. Ses ronflements me harcelaient, me paniquaient, m’angoissaient. Par respect mutuel et également pourcontrer la nervosité réciproque, nous avons décidé de faire chambre à part. La nuit le caressait, et moi, elle m’envoûtait. J’ai besoin d’aide. Je dépose les armes. Me voici. Je veux entreprendre une thérapie et aller jusqu’au bout. Pour moi, mais aussi pour mon fils et mon compagnon.

— N’avez-vous jamais entrepris une thérapie durant ces longues années d’insomnies ?

Sa question est pertinente.

— Au début de mes insomnies, j’ai rencontré un psychologue, puis un neuropsychiatre, mais sans grande détermination. Après avoir entrepris une thérapie de six mois chez un psychanalyste, j’ai décidé d’arrêter après un cauchemar horrible où j’ai hurlé sans fin. Une angoisse terrifiante m’avait terrassée et clouée au lit le lendemain. J’ai rompu ce bout de chemin de ma propre initiative. Le cauchemar avait bousculé quelque chose de dérangeant en moi. J’ai arrêté sec.

***

Marie-Françoise m’explique le déroulement de la séance d’une heure trente. Un temps consacré à la parole en début et fin de séance. Entre ces deux moments, le patient est guidé par le psychothérapeute pour rentrer dans son ressenti corporel et émotionnel et progressivement, dans une respiration amplifiée. Ce changement de mode respiratoire permet d’entrer dans un état de conscience modifiée qui amène le patient à se recentrer, à libérer ses émotions stagnantes et à faire remonter des événements, des traumatismes ou des images symboliques issues de l’inconscient. Des représentations, des odeurs, des paroles peuvent surgir au conscient, accompagnées d’émotions telles que lapeur, la colère, la tristesse. Le patient reste conscient de ce qui se passe.

J’écoute avec attention. Marie-Françoise m’inspire confiance par son côté naturel et ouvert. Elle a entendu mon mal, mon mal-être. Son écoute est respect de l’autre. J’ai pu épancher ma peine sans être jugée. Je prends l’engagement de remonter à la source de mon problème et suis consciente que je devrai sonder mon inconscient, creuser, piocher, extraire le secret prisonnier de mes insomnies. L’enjeu est grand pour ma santé physique et psychique. J’ai espoir.

Le contact avec Marie-Françoise s’est bien passé. Est-elle d’accord de me prendre en charge ? Une séance par semaine, me confirme-t-elle. Le rendez-vous est fixé au prochain lundi à 18h45. Une première séance est une réponse à ma demande d’aide. J’ai confiance. J’y crois. Elle m’accepte.

Sur le pas de la porte, je lui adresse un dernier sourire : j’ai formulé un vœu simple en regardant le feu d’artifice à B, à l’aube du XXIe siècle ; dormir, fermer les paupières le soir et tomber doucement dans les bras de Morphée. Je ne demande pas d’atteindre l’inaccessible étoile comme le chante Jacques Brel, mais simplement dormir pour vivre, pour vivre mieux.

***

Dans la voiture, je suis gonflée d’espoir. Je signe un pacte avec moi-même : aller jusqu’au bout même si le chemin est long et pénible. Je pense aux milliers de pèlerins qui partent à Saint-Jacques-de-Compostelle et cheminent étape par étape vers une destination bien précise avec un but personnel direct ou indirect. Je fais le rapprochement avec cette route à parcourir, à la recherche d’une réponse, d’une vérité. C’est un but, mais aussi une destination. Mon chemin a commencé. Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne connaît pas son port de destination (Sénèque). Que le souffle du vent me soit favorable pour aller au-devant de ma vérité et de ma guérison.

Tout au long de la semaine, je pense à cet engagement ! Je multiplie les distractions au bureau. Je me questionne : est-ce bien la bonne décision ? Quelle découverte vais-je faire ? Je panique. Je ne dors évidemment pas. Mes draps se plissent comme mes tiraillements dans mon ventre. Le miroir du matin joue son rôle d’observateur et de réflecteur. Il me renvoie un visage empreint de fatigue. Ce visage me convainc. J’ai pris la bonne décision.

***

Je suis assise en face de Marie-Françoise pour la première séance. Je la sens disponible et confiante. Ma détermination d’entreprendre ce parcours thérapeutique est réelle et sincère. Un puissant courant m’emporte vers un flot de paroles lorsque je remonte à une conversation avec mon fils durant laquelle il avait soulevé mon côté « fragile ». L’écho du mot « fragile » avait alors percuté mes oreilles. Ses mots résonnent encore en moi : « Ta vie professionnelle harassante te pompe trop, tu ne savoures pas assez la qualité de la vie. Tes mauvaises nuits reflètent ta mauvaise mine, Maman. Tu es devenue fragile ».

— Ces trois petites syllabes m’ont dérangée, ébranlée, bousculée dans mon amour-propre. Ma décisiona été immédiate : agir, trouver la voie de guérison. Me voici.

Je m’allonge sur le matelas et respire calmement. La détente est importante avant de démarrer la séance de respiration. Je vous guide pour le souffle, laissez-vous aller, laissez venir les mots. Je me souviens que le souffle peut aller chercher des mots stockés dans l’inconscient, les faire remonter à la conscience. J’ai peur de cet inconscient qui fait pourtant partie intégrante de moi, mais qui lui, a sommeillé longtemps, trop longtemps même sans être sollicité. Vous pouvez ressentir quelques picotements dans les doigts, avoir froid. La peur est bien présente dans le bas de mon ventre. Le sentiment de l’inconnu me traque. J’entends la voix douce et attentionnée de Marie-Françoise : tout ira bien. Je reste à vos côtés, vous pouvez prendre ma main durant la séance, si vous le désirez. Je commence à inspirer, à expirer, à saccader ces deux mouvements. Plus vite, respirez plus vite et laissez-vous aller. Lâchez prise. Inspirez, expirez rapidement et profondément sans vous arrêter. J’obéis. Une angoisse dans le haut du corps me bloque, mais je continue à respirer. J’amplifie, je prends de l’air de plus en plus vite par la bouche ouverte ; l’air pénètre. Je pense à un petit chien qui halète ou à la respiration conseillée lors de l’accouchement. Continuez, continuez, c’est bien. Ma cage thoracique est oppressée. Un poids m’écrase, me fait mal comme si quelqu’un appuyait ses mains sur mon buste. Je ne sais plus respirer. Je suis consciente tout en étant dans un état second. Au lieu de prendre de l’air, je suffoque, j’étouffe. Que m’arrive-t-il ? Mon dos est mouillé, mon front est en sueur, une chaleur monte dans mes bras. J’entends la voix de Marie-Françoise : revenez doucement. J’ouvre mes paupières. Elle est à mes côtés, je suis rassurée.

— Comment vous sentez-vous ?

— J’ai eu l’impression d’étouffer, comme si quelqu’un posait des mains sur ma cage thoracique et m’empêchait de respirer alors que j’avais emmagasiné de l’air dans mes poumons en début de séance.

— Laissez venir les sensations qui se présentent et acceptez-les.

Je me lève et m’assieds sur la chaise. Je comprends que mettre des mots ou des paroles sur ses ressentis constitue des guides pour le thérapeute durant la séance. Des mots clés sortis du dictionnaire de la mémoire et pouvant surgir avec audace et fermeté.

— Je suis triste, malheureuse.

— À quoi, pensez-vous ?

— Je pense à la petite fille de Colombie qui s’est enfoncée dans la terre lors du glissement de terrain dans les années quatre-vingt. Il y avait eu une éruption volcanique en Amérique du Sud. La petite fille a perdu la vie sous le regard de sa maman et des milliers de spectateurs de la télévision. Elle s’engouffrait dans la terre sans que personne ne puisse la secourir. Elle s’est vue mourir. Cette image atroce et angoissante m’a profondément bouleversée. Une mort filmée en direct. L’horreur. La petite fille avait adressé une dernière parole à sa maman : « Je t’aime, Maman ». Encore aujourd’hui, je reste bousculée par cet engloutissement de la vie dans la terre. Cet événement intolérable m’apparaît encore à l’esprit. C’est comme si j’étais cette petite fille… qui allait mourir sans aide !

Pourquoi le souvenir de cette catastrophe vieille de vingt ans a-t-il refait surface ? Pourquoi penser à la mort de cette petite fille ? Pourquoi ma mémoire a-t-elle fait resurgir cette image d’une petite enfant disparaissant dans les abîmes de la terre ? Et pourquoi ce désagréable sentiment d’étouffement sur le matelas ? Pourquoi et pourquoi ! Un chapelet de pourquoi sans réponse. Cette première séance m’a assommée. C’est le chaos dans ma tête. Je veux dormir pour oublier, surtout que demain une lourde journée m’attend au bureau. Je prends un léger somnifère dans l’armoire de la pharmacie. Une réserve pour les nuits infernales prescrite par Michel, mon compagnon médecin.

***

Un coup de fil urgent m’extirpe d’une réunion de travail. Mon fils est emmené d’urgence à l’hôpital. Dans la voiture vers B, je suis angoissée. Je conduis vite et pas assez vite, car je voudrais être près de lui. Une crise de pierres aux reins s’est déclenchée. C’est la première fois. Les examens médicaux sont en cours. Je préviens Michel pour qu’il contacte l’équipe médicale. Le visage de mon fils exprime un mélange d’angoisse et de douleur. Les calmants commencent à agir. Je suis à ses côtés, souriante, dominant ma peur, dans mon rôle de maman aimante et réconfortante. Je pense à la petite fille de Colombie engloutie dans le gouffre atroce du désespoir sous les yeux de sa maman impuissante. Pourquoi cette pensée troublante à nouveau ? Les médecins planifient une lithotripsie dans quelques semaines. Nous quittons le service des urgences avec une demi-dose de soulagement et d’inquiétude. Michel nous explique l’opération : une fragmentation des calculs par ultrasons. Sa présence est rassurante.

La tentation de prendre à nouveau un somnifère est forte surtout après ces émotions. Je résiste. Pas de drogue. Pas d’entrave, pas de faux bond à la liberté de mon corps et de mon esprit. Laisser la barrière ouverte à mon inconscient durant le parcours. Mon calmant est la lecture. Quoique mon livre du moment n’est pas un des plus distrayants : Comment paie-t-on les fautes de ses ancêtres ? de Nina Canault. Je lis la définition sur la couverture : « La faute, c’est, en un mot, le traumatisme : celui que l’on subit ou que l’on inflige ». Les traumatismes ancestraux appelés « fantômes » produisent des effets dévastateurs sur plusieurs générations. Interpellant. Comment nos grands-parents et parents ont-ils vécu, ont-ils commis des fautes eux ? Mes deux grands-pères sont morts lorsque mon père et ma mère étaient encore tous deux des jeunes enfants. Auraient-ils été différents ? Une famille sans trop d’histoires, paraît-il ! Demain, je change de lecture.

***

Des contractions dans le ventre se manifestent. Heureusement, elles sont indolores, mais inconfortables. Est-ce la santé de mon fils ou l’appréhension de la séance du souffle qui me taraude ? La combinaison des deux, vraisemblablement. Marie-Françoise dépose une couverture sur mon corps. Je respire d’abord par le nez, puis par la bouche. Je prends mon souffle de plus en plus vite et de plus en plus fort. Je reste bien consciente tout en soufflant. Mes poumons s’engorgent d’air, mon esprit vogue, léger. Tout à coup, mon buste se soulève violemment. Marie-Françoise m’aide à me recoucher.

— Que voyez-vous, que ressentez-vous ? Je ne réponds pas. Je suis maintenant dans un état de conscience modifiée. Je ne vois rien. Bizarrement, la respiration me fait défaut alors que mes poumons ont absorbé de l’air. J’étouffe. Un étau serre ma poitrine. Quelqu’un m’oppresse. J’essaie de happer l’air par des mouvements rapides de la bouche comme ceux d’un poisson hors de l’eau, sauf que le poisson respire par les branchies. Que m’arrive-t-il ? Je reviens à moi après quelques minutes.

— Je me suis sentie prise entre le marteau et l’enclume, j’étouffais vraiment. Le souffle me manquait. Ces mots exilés de ma bouche avec colère témoignent de mon ressenti douloureux.

— Êtes-vous en colère contre quelqu’un ?

— Oui, contre ma mère. Une réponse sans hésitation. Coup de canon. Un fusible qui saute, « ma mère ». Le sens ! La comparaison ! L’analogie. Je ne vois pas. Impensable ! Absurde ! Irraisonnable !

***

J’emporte ma colère à la maison. Dehors, le froid, le noir de la nuit comme la couleur du désespoir. Le mot « ma mère » perturbe mes pensées. Je triche, je reconnais au fond de moi que c’est bien elle, la personne en ma mère qui brime mon moral et a activé les leviers de la colère. Quelle association ! Quel est le symbole de ce besoin d’air, de souffle ! Nuage, brume, eau. Je pleure. Chaque cellule de mon corps est imprégnée d’une mélancolie incontrôlable et pernicieuse.

Le lendemain, la colère ne s’est pas dissipée. Au bureau, tout le monde m’irrite. Attention ! Me contrôler. Me maîtriser. Montrer ma façade. Ne pas penser à la thérapie, à l’étouffement. Un employé désire me rencontrer. C’est le mois des évaluations du personnel. J’en conclus que c’est le motif de ce rendez-vous. Il n’est pas content et s’emporte. Il met des mots derrière sa colère. Il a une raison pour sa colère lui ! Je l’écoute. C’est injuste, ce n’est pas correct. Il met en cause son chef hiérarchique pour son manque d’objectivité dans son appréciation. Il conteste. J’ai fait ceci, j’ai fait cela… on m’avait promis… une augmentation de salaire. Chaque année, à la même période, je revis les mêmes scénarios dans mon bureau. Écouter, comprendre, résoudre le conflit entre le chef et l’employé. Une tâche pas commode. Conflit-désaccord. Un flash m’éclaire. Je repense au comportement conflictuel avec ma mère quand j’étais enfant et adolescente. Je l’évitais, lui parlais très peu. Une relation tendue entre mère et fille sans aucune connivence, sans échange. Un froid s’agrippe à mon dos. Laissons ma mère de côté. Ne pas penser. Ne pas y penser.

***

C’est le jour de ma thérapie. Une inquiétude grandit au rythme du temps qui s’écoule. Je n’ai pas envie d’étouffer, d’être oppressée. Non. Penser à ma mère. Non. Pourquoi ma mère et pas ma maman ?

Les mêmes signaux de nervosité se manifestent lorsque je pénètre dans le cabinet de Marie-Françoise. Le besoin pressant de passer aux toilettes avant de m’installer est devenu un rituel. Rien de neuf à raconter si ce n’est quelques épisodes du bureau. Je balaie le mot mère et ne fais aucune allusion à la séance précédente comme pour me protéger de l’émergence d’un souvenir néfaste ou d’un écueil endormi.

***

Allongée sur le matelas dans le cabinet de Marie-Françoise, j’ai les yeux fermés, ma respiration est lente. Mon corps semble calme sauf ma tête, elle bouge d’un côté à l’autre de plus en plus vite et de plus en plus fort. Elle fait non, non à gauche, non à droite. Non. Je ne veux pas ! Un cri surprenant surgit tout à coup de ma gorge : NON, NON. Ma tête continue à tourner, elle se déchaîne avec une cadence ferme et déterminée. Je ne peux pas l’arrêter, c’est comme le temps qui passe seconde après seconde. Des mots terrifiants émergent du plus profond de mon corps : Non, non, ne me touche pas. Non, non, ne me touche pas. Ces mots effroyables percutent les murs blancs de la pièce et me reviennent en écho comme un boomerang. Des larmes coulent, je pleure, je pleure fort, très fort.

Revenez tout doucement. Je la regarde, interpellée. Pourquoi ce cri à la fois déchirant et autoritaire ? Un halte-là, c’est fini, on ne me touche pas. C’est comme si, non, je ne veux pas interpréter. Mais si, c’est comme si je voulais écarter quelqu’un qui allait me faire du mal.

Un bouillon de colère s’agite dans ma demeure, dans mon moi intérieur. Je suis déroutée par ce que je viens de vivre. Je ne suis déjà plus tout à fait la même. Un volcan de douleur fait irruption. Mon inconscient vient de parler, de dévoiler un premier sentiment. Un refus. Un non.

À la maison, je prends instinctivement un carnet et note le déroulement de la séance. Pour ne pas oublier. Pour garder une trace de mes gestes et de mes paroles, à l’aube de mon voyage itinérant dans mon inconscient.