Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Jamais un Premier Ministre québécois n’a suscité autant d’intérêt que Maurice Duplessis. Son règne a été étudié, analysé, raconté de long en large, immortalisé dans des publications écrites par des historiens, des journalistes, des collaborateurs, des opposants, des amis, des ennemis. Mais jusqu’à maintenant, personne ne s’était penché sur son rôle dans l’industrie du sucre au Québec, ni sur la manière dont il a délibérément réussi à la saboter. Alors que l’inflation fait un bond de 60% entre 1946 et 1962, cette industrie aurait pu à elle-seule assurer la prospérité de la province dans cette période où elle en avait tant besoin. Du moins, en théorie. Mais à cause de manigances et politicailleries de l’Union Nationale, nous ne le saurons jamais.
Rencontrez Louis Pasquier, ingénieur agronome français que l’on fait venir au Québec dans le but de sauver l’industrie du sucre de betteraves. Et que l’on détruisit ensuite pour avoir commis le crime d’y être parvenu.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stéphane Lussier Johnson est un auteur québécois. Il a été longtemps auteur de bandes dessinées dans divers journaux et magazine de 1988 à 2008, majoritairement sous le nom de plume «Steve Requin ». Il est l'arrière petit-neveu de l'historien et homme de Lettres Ægidius Fauteux (1876-1941). Et il y a 25 ans cette année, il a écrit ce qui deviendra le premier texte viral québécois d’internet, une liste de noms de famille composée qui font d’amusants jeux de mots.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 311
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Laurent Barré
Maurice Duplessis
Introduction
Mot de l’auteur
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Remerciements
Bibliographie
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Le sucre rouge de Duplessis / Stéphane Lussier Johnson.
Noms: Lussier Johnson, Stéphane, 1968- auteur.
Description: Comprend des références bibliographiques.
Identifiants: Canadiana 20230055427 | ISBN 9782898093104
Vedettes-matière: RVM: Duplessis, Maurice, 1890-1959. | RVM: Pasquier, Louis, 1896-1963. | RVM: Sucre de betterave—Industrie—Québec (Province)—Histoire—20e siècle. | RVM: Québec (Province)—Politique économique—Histoire—20e siècle.
Classification: LCC HD9114.C23 Q8 2023 | CDD 338.1/7363097140904—dc23
Auteur : Stéphane LUSSIER JOHNSON
Titre : Le sucre rouge de DUPLESSIS
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteure, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2023 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-310-4
ISBN version E-Pub : 978-2-89809-311-1
ISBN version E-Pub - PNB : 978-2-89809-312-8
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal version papier : 2e trimestre 2023
Dépôt légal version E-Pub : 2e trimestre 2023
Dépôt légal version E-Pub - PNB : 2e trimestre 2023
Corrections grammaticales: Éditions du Tullinois
Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Tendance EIM
Imprimé au Canada
Première impression : Avril 2023
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC-QUÉBEC
Entourant le premier ministre Maurice Duplessis : 1 Wilfrid Labbé. 2 Yves Prévost. 3 Antoine Rivard. 4 J. Roméo Lorrain. 5 Antonio Barrette. 6 Laurent Barré, 7 Antonio Élie, 8 J.-S. Bourque, 9 Onésime Gagnon, 10 J.-H.-A. Paquette, 11 J.-D. Bégin, 12 Antonio Talbot, 13 Paul Sauvé, 14 Camille-E. Pouliot, 15 J.-Paul Beaulieu, 16 W.-M. Cottingham, 17 Tancrède Labbé, 18 Arthur Leclerc, 19 Jacques Miquelon
Laurent Barré, Ministre de l'Agriculture
Photo : Gaby (Gabriel Desmarais)
Source BANQ, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 06M,P795, S1,D3040
Maurice Duplessis
Premier Ministre du Québec
Photo: Roger Bédard. Collection Centre d'archives de Québec, 03Q,P1000,S4,D83,PD94
Québec, début de février 1951.
Aujourd’hui se déroule la réunion du cabinet sous la direction du Premier Ministre Maurice Duplessis. Les ministres sont tous là, autour de la table, à faire un à un leur rapport annuel au Chef. Et Duplessis d'y aller de ses commentaires encourageants à chacun.
Puis, vient le tour de Laurent Barré, Ministre de l’Agriculture. Grand homme maigre, Barré a tout du vieil intellectuel, avec ses grandes lunettes, ses cheveux blancs bien lissés et son costume toujours bien pressé. Tout comme ses collègues, il consulte ses notes et documents. Il donne à son chef un survol général de la situation de l’agriculture du Québec, allant de la production de blé aux affaires reliées au bétail, aux œufs et produit laitier. Mais Duplessis, lui, ne s'intéresse qu'à une chose.
« Pis la Raffinerie de Sucre de Saint-Hilaire?»
Et Barré, hésitant, de lui répondre timidement.
« Oui, ben, j'aimerais mieux pouvoir en discuter tantôt... En privé.»
Duplessis est amusé. Il s'imagine connaître les raisons de l'embarras de son ministre. Aussi, il s'empresse de le rassurer.
« C'est correct, Laurent! Tu peux nous le dire. Regarde, c'est pas de ta faute, si la raffinerie à’ perd de l'argent. C'est normal, c'était un projet des Rouges. Ton Français, là, y'a ben réussi à remonter un peu les affaires, mais ça pouvait pas durer. T'sais, dans le fond, qu’est-ce qu'y s'y connait, lui, hm? Y neige quasiment jamais en France. Y' peut pas comprendre comment ça marche icite, la culture, avec notre climat pis nos terres. Fa que, envouèye! Dis-nous lés, tes chiffres.»
Laurent Barré n'a pas le choix. Il s'exécute. Et le terme est bien choisi car il se sent comme s'il marchait au peloton d'exécution. Il ouvre sa chemise à dossier et y trouve le rapport rédigé par Louis Pasquier, agronome français et gérant de la Raffinerie de Sucre de Saint-Hilaire. Contemplant le chiffre du bilan, il fait un léger soupir.
« Neuf-cent mille piastres.»
Les ministres autour de la table grimacent en entendant ça. Sauf Duplessis qui arbore au visage un air calme, légèrement souriant, démontrant une attitude paternaliste compréhensive. Assis à la droite de Barré, Onésime Gagnon, Trésorier Provincial (Ce n’est qu’en 1952 que ce titre sera modifié pour devenir ministre des finances.)lui dit:
« Ouf! Tout un déficit, ça, mon homme!»
« Non! » Lui répond Barré. « Neuf-cent mille... De profit!»
Ce n’est pas du tout ce à quoi Gagnon s’attendait à entendre. Les autres non plus, d’ailleurs. Pendant deux ou trois secondes, c'est le silence total parmi les vingt ministres attablés. Puis, on entend des commentaires sur un ton stupéfait.
« Hein!?»
« T'es-tu sérieux?»
« Pour vrai?»
« Woah!»
« Bravo, mon Laurent! Tu m'épates!»
Impressionné, son voisin d'en face commence à applaudir, suivi par la majorité des autres ministres qui tapent des mains, ou bien de la paume sur la table. Ces effusions sont aussitôt interrompues par la voix tonnante du Premier Ministre.
« T’ES-TU MALADE? »
Saisis de surprise, tous s’interrompent et se retournent vers leur chef qui commence à engueuler son Ministre de l’Agriculture.
« Y’a deux ans, j’ai promis à mon ami McConnell que j’allais fermer la raffinerie. Mais pour que le peuple accepte ça, y fallait juste montrer que la raffinerie continuait d’être dans le trou. Pis là, juste à partir du moment où je te demande de prolonger le déficit, le déficit disparait? Pis là, comme si ça suffisait pas, v’là que c’t’année, tu me pitches neuf cent mille piastres de profit? Pis si ça avait pas été de toutes les problèmes qu’on y a causé avec main-d’œuvre d’infirmes pis des sabotages pis des réparations, y nous aurait ben pitché un million de profit, c’te maudit français-là. UN MILLION! Ça a pas de maudit bon sens. »
Ne comprenant pas les motivations de son chef, l’un des ministres intervient, pour se faire aussitôt couper la parole par un Duplessis rageur.
« Ben voyons donc, Maurice. Un million de profits dans nos coffres… Pourquoi tu voudrais fermer… »
« Toé, tais-toé! »
Le ministre se tait. Comme tous ses collègues réunis à table, il sait ce qu’il en coûte de contrarier Le Chef. Barré reprend parole.
« Écoute Maurice! On a essayé! J'ai tout essayé! Y'a rien à faire. Pasquier, il est juste trop...»
« Trop quoi? Trop compétent? T’es le Ministre de l’Agriculture. C’EST TOÉ, SON BOSS! T’as toute les pouvoirs requis pour y mettre les bâtons d’ins roues. Pis t’es même pas capable de faire ça? Fa que, c’est quoi que chus supposé comprendre icite? C’est-tu lui qui est trop compétent? Ou ben c’est toé qui l’est pas assez?»
Laurent Barré reste silencieux. Pendant quelques seconds, Duplessis le regarde d’un air méfiant.
« T’essayes-tu de me saboter? »
« Voyons, Maurice! »
« Parce que t’sais, j’m’en rappelle encore, de ce tu pensais de moé, y’a dix-huit ans, quand t’étais encore un député indépendant. Tu disais : « Toujours, Duplessis a voulu nous empêcher de prêcher des réformes telles que les pensions aux vieillards, le secours aux mères nécessiteuses, le salaire minimum, etc, etc. » T’avais écrit ça à Camilien Houde en ’33, quand qu’y’était encore contre moé. Tu t’en rappelles? »
« Oui. »
« Pis quand t’es venu me voir après ça, en ‘37, en me demandant de te prendre dans mon équipe… J’t’en ai-tu tenu rigueur? »
« Non, Maurice. »
« Non, hein? Pis non seulement j’ai pas été rancunier, j’ai pris des risques. Je t’ai pris, toé, un gars qui a même pas étudié plus loin que son école primaire… Pis j’ai faite de toé mon Ministre de l’Agriculture. C’est certainement pas les Rouges qui se seraient montrés aussi généreux. »
Laurent Barré ne dit rien, mais il prend tout de même cette remarque comme une gifle. En fils de cultivateur, sa famille n’avait pas les moyens de lui payer de hautes études. Ça ne l’a jamais empêché de s’instruire par lui-même dans les bibliothèques publiques. Hélas, il a beau être autodidacte, il a beau avoir fait maintes fois la preuve de son intelligence, de sa culture et de sa connaissance des lois pour se rendre là où il est, il y en a toujours qui vont le rabaisser en ramenant sur la table son manque d’éducation. Comme la presse de l’opposition qui, souvent, va le qualifier de parvenu. Le fait que cette fois-ci ça vient de son chef, c’est encore plus blessant. Se montrant faussement débonnaire, Duplessis ajoute :
« Je comprends que ça doit te mettre ben d’la pression, d’être le seul sur les vingt ministres de ton parti à pas avoir eu de diplôme. Moé’ssi, à ta place, je serais porté à vouloir faire mes preuves auprès d’eux-autres. Et quelle meilleure preuve de ta compétence que de montrer que t’es capable de transformer un déficit de quat’-cent mille piastres en profit de neuf-cent mille, hm? Chus sûr que ça t’a fait du bien en d’dans, hm? Dix-huit ministres qui ont toutes leurs diplômes… Du monde qui sont allés à Concordia, McGill, Yale… Des avocats, des notaires, des docteurs… Et toute c’te beau monde-là, qui t’applaudissent, toé! »
Le visage naturellement pâle de Laurent prend une teinte rouge sous le sentiment de honte que lui apportent les paroles de son chef. Si au moins ça avait pu être en privé, après la réunion, comme Laurent l’a suggéré. Mais non, Duplessis ne fonctionne pas comme ça. Ami comme ennemi, allié comme opposant, s’il a un reproche à faire à quelqu’un, il ne manque jamais l’occasion de l’humilier publiquement.
« Mais là, y’a une affaire qu’y faut pas que t’oublies, mon gars. T’es pu un candidat indépendant. C’est pu pour toé que tu travailles. C’est pour moé! C’est pour l’Union Nationale. Pis ton p’tit exploit, là, y’est peut-être bon pour toé. Mais y’é pas bon pour moé. Pis si c’est pas bon pour moé, c’est pas bon pour l’Union Nationale. Pis c’qui est pas bon pour l’Union Nationale, c’est pas bon pour le Québec. J’ai-tu besoin de t’expliquer davantage? »
« Non, Maurice. »
Duplessis se lève de son siège. Doucement, il contourne la table, se rapprochant de Barré.
« T’es pas un gars indépendant, hm? T’es un joueur d’équipe. »
« Oui, Maurice. »
« Ben là, pour le bien de l’équipe y’en faut pu, des p’tits exploits de c’te genre-là. Tu m’as-tu ben compris?»
« Oui Maurice. »
« Tsé, c’est pas parce que tu t’appelles Laurent Barré que t’es de « l’or en barre, eh!? »
Quelques ministres ricanent en douce, bien plus par signe de soumission envers leurs chef que par amusement sincère. Ce n’est un secret pour personne que Duplessis adore faire des jeux de mots, surtout avec les noms de ceux qu’il aime rabaisser. Il est donc de bon ton de flatter son ego en lui démontrant que l’on apprécie les mots d’esprit qu’il est si fier de lancer. Duplessis, maintenant debout derrière Barré, met ses deux mains sur le dossier de la chaise où repose ce dernier. Il se penche, portant sa bouche près de l’oreille de son Ministre de l’Agriculture. Il baisse la voix comme s’il voulait lui confier un secret. Il parle néanmoins assez fort pour s’assurer que tous les ministres attablés l’entendent.
« Pis de toute façon… Le reste de l’équipe y l’savent pas, eux-autres, mais nous deux on l’sait ben que c’est pas TON exploit qu’ils ont applaudi, tantôt, hm? C’est celui de ton français. Pass’que toé, ça m’fait ben d’la peine de t’dire ça, mais entre toé pis moé, on l’sait ben que t’aurais jamais été capable de réussir à faire ça. »
Dire de telles bassesses en public tout en parlant comme s’ils étaient seuls. Duplessis ne cache ni son hypocrisie ni sa mesquinerie. Pourquoi le ferait-il? Loin de lui nuire, ces traits de caractères l’ont toujours aidé à renforcer sa position de chef, car ils répandent la peur autour de lui. Personne ne veut prendre le risque d’être la cible d’un homme aussi impitoyable, qui ne recule devant rien pour trainer dans la boue quiconque ayant eu le malheur de lui déplaire. S’opposer à Duplessis, ça équivaut à un suicide de carrière. On ne défie pas impunément Le Chef.
En tapotant l’épaule de Barré, Duplessis se redresse.
« J’aimerais ben ça croire le contraire, mon Laurent. Quand je t’ai pris dans mon équipe, j’avais confiance en toé. J’avais confiance en tes capacités. Mais là, comment tu veux que j’crèye que t’es capable de réussir, quand t’es même pas capable de réussir… à échouer? »
Barré garde le silence. Son sentiment de profonde humiliation n’a d’égal que la colère qu’il ressent de se faire ainsi insulter à répétition devant ses collègues. Duplessis repart et se dirige vers les portes de la salle.
« R’garde ben, mon Laurent… J’te demande pas grand’ chose. Montre-moé juste que j’me suis pas trompé en te faisant confiance. Montre-moé que t’es vraiment un joueur d’équipe. Un qui est capable de mettre ses propres intérêts personnels de côté pour le bien des intérêts de son parti. Un qui a vraiment à cœur l’Union Nationale. Penses-tu que t’es encore capable de faire ça? »
« Oui Maurice. »
Duplessis agrippe la poignée de porte et l’ouvre bien grand. Puis, se tournant vers ses ministres attablés, il désigne de sa main libre l’ouverture donnant sur le corridor.
« Ben vas-y! Fais-lé! »
N’ayant d’autre choix, Barré obéit. Il ramasse ses dossiers et se lève de table. Rouge de honte et de colère, il se dirige vers la porte que lui tient Duplessis, en ressentant tout le poids des regards de ses collègues. Au moment où il franchit celle-ci, l’un des ministres dit à son voisin de table :
« Tu vois-tu ce que Maurice vient de faire? »
« Euh… Non, quoi? »
« Il « l’a rembarré! »
Surpris d’entendre un nouveau jeu de mots avec « Laurent Barré », Duplessis part à rire. Aussitôt, en bons petits chiens fidèles qui suivent la voix de leur maitre, les autres ministres rient à leur tour. Un rire dont l’écho résonne dans le corridor où un Laurent Barré aussi frustré que furieux marche d’un pas rageur jusqu’à la porte de son bureau. Il la franchit promptement et la referme derrière lui.
Fulminant, Laurent s’installe à sa table de travail devant sa machine à écrire. Là, ça va faire, le niaisage. Finies, les tentatives hypocrites de saboter le travail de la raffinerie. Finis, les coups en douce. Finies, les manigances à n'en plus finir. Finis, les pièges élaborés. Finis les détours. Cette fois, il va régler le problème directement. Il entre du papier à en-tête de son ministère dans sa machine et il compose furieusement une lettre de congédiement à l’intention de Louis Pasquier, gérant de la Raffinerie de Sucre de Saint-Hilaire. Pas d’explications. Pas de justifications. Rien! Juste un avis de renvoi prenant effet immédiatement, au moment de la réception de celui-ci. Et tant pis si on ne sait pas quoi dire pour s'en justifier. On inventera bien quelque chose plus tard. Ce qui compte pour le moment, c'est de se débarrasser au plus vite de ce maudit français.
Si l’introduction que vous venez de lire fut écrite à la manière d’un roman ou d’une scène de film, c’est normal puisqu’il s’agit de fiction. En réalité, il n’existe aucune note ni retranscription de cette rencontre. Il nous est donc impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé ni de ce qui s’est dit ce jour-là. Mais si cette introduction est inventée, elle n’en demeure pas moins le reflet de la réalité. Elle est fidèle à la personnalité des gens impliqués, à leurs vocabulaires, aux événements qui se déroulaient à ce moment-là, et à leurs sentiments face à ceux-ci. Mais surtout, elle annonce le sujet du livre : la création et le sabotage de l’industrie du sucre au Québec sous le régime de l’Union Nationale de Maurice Duplessis. Et contrairement à l’introduction, les faits qui vont suivre à partir d’ici seront à 100% historiques et vérifiables.
Il y a quelques années, j’ai créé sur Facebook une page nommée Autour du Mont-Saint-Hilaire d’autrefois. J’y publie régulièrement des textes et des images du 20e siècle au sujet des sept villes qui entourent le Mont-Saint-Hilaire, c’est-à-dire les villes de Beloeil, McMasterville, Otterburn Park, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Hilaire, Sainte-Madeleine et Sainte-Marie-Madeleine. À l’été de 2019, j’y reçois un message privé de la part de Michel Cormier. Il est le petit-fils de Louis Pasquier, un français qui est arrivé au Québec avec sa famille en 1946 pour prendre en charge la direction de la Raffinerie de Sucre de Saint-Hilaire. Une de ses nièces, membre de ma page, l’avait reconnu sur des photos de mon album de la raffinerie. Elle a immédiatement attiré l’attention de Michel sur ces images qui étaient inédites dans leurs albums de famille.
Depuis 1995, Michel et son frère François parcourent les bibliothèques, écrivent des lettres au gouvernement, fouillent des archives de journaux, contactent des historiens, tout ça dans le but de trouver le plus de renseignements possible au sujet de leur grand-père. Mais rendu en 2019, malgré tous leurs efforts, la récolte de documents restait maigre.
Le but premier de cet exercice, me confie Michel, est de réhabiliter la mémoire de cet homme qui a tant fait pour le Québec, mais qui a été trahi, bafoué, et qui a vu sa réputation se faire trainer dans la boue de manière aussi injuste que malhonnête. C’est que sur une période de douze ans, Maurice Duplessis à maintes fois affirmé en Chambre et aux journalistes que jamais une industrie de sucre de betteraves ne pourrait fonctionner au Québec. Lorsque Louis est arrivé en 1946, la raffinerie était en déficit de $400 000. Quatre ans plus tard, sous sa direction, cette même raffinerie faisait un million de dollars de profit. On parle d’argent de 1950, ce qui équivaut au moment d’écrire ces lignes en 2023 à $27 697 665. Un exploit si spectaculaire qu’on en a parlé dans presque tous les quotidiens et hebdomadaires de la province. Un exploit qui prouvait noir sur blanc que Duplessis avait tort. Et ça, c’était le pire affront que l’on pouvait lui faire. Il ne le pardonnera jamais à l’ingénieur Français.
Louis PASQUIER : Photo de Michel Cormier, collection privée
*
Tout comme mon arrière-grand-oncle, l’historien et homme de lettres Ægidius Fauteux (1876-1941), j’ai toujours eu la passion de l’Histoire. J’ai passé mes vingt premières années de vie à Saint-Hilaire, avec la raffinerie dans le décor. Lorsque Michel m’a suggéré d’écrire une biographie au sujet de Louis Pasquier, je ne pouvais qu’accepter.
Cette saga a pu être reconstituée grâce à cinq sources. La première, la plus importante, nous vient de Louis Pasquier lui-même. Elle est constituée d’un étonnant nombre de documents officiels en provenance de la raffinerie, des centaines de pages de notes et de copies de ses correspondances, qui emplissent plusieurs boites que ses descendants conservent précieusement depuis trois générations.
Et ce sont justement ces descendants qui sont la seconde source. Enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de Louis Pasquier sont bien au courant de la vie de leur illustre aïeul, du fait que pendant quatorze ans, de 1999 à 2013, ils ont tenu un journal nommé Les Louis publié deux fois par année. Cette publication distribuée uniquement aux membres de la famille raconte les grandes lignes de la vie de Louis Pasquier et son épouse Cécile Delepoulle, ainsi que leurs parents respectifs, et bien sûr de leurs neuf enfants. Photos, histoires de famille, anecdotes, recherche généalogique, bon nombre d’entre eux y partageaient volontiers leurs souvenirs. Mais s’ils étaient au courant que leur fier aïeul était parti au Québec en 1946 et qu’il en est revenu brisé en 1953, aucun ne savait exactement ce qui s’y était passé et encore moins pourquoi.
C’est là que prend l’importance de la troisième source que sont les photos, les journaux et autres périodiques conservés à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Ces journaux étant maintenant accessibles par internet sur le site de la BAnQ, ça m’a permis de vérifier les dires de Pasquier et d’étoffer le déroulement de son séjour en terre canadienne. Et en même temps, de me permettre de retracer toutes les étapes de la création de la Raffinerie de Sucre. Et surtout, ça a pu mettre le tout en contexte avec le climat politique et social du Québec du milieu du 20e siècle.
La quatrième source, ce sont les textes des retranscriptions des débats de l’Assemblée Nationale du Québec datant de cette époque.
Enfin, cinquième et dernière source, les nombreux ouvrages historiques et biographiques consacrés à Maurice Duplessis. Ceux-ci ont aidé à tracer un portrait fidèle du personnage, de ses habitudes, de sa personnalité. C’est ce qui permet de comprendre ses motivations et ainsi de voir une logique, aussi tordue soit-elle, derrière ses décisions parfois aberrantes en rap-port à l’industrie du sucre québécois.
Chacune de ces cinq sources confirme et complète les quatre autres, permettant de reconstituer une histoire fluide qui non seulement raconte tout, elle explique tout.
Voilà au moins soixante ans que nous croyons tout connaître au sujet de Maurice Duplessis et que nous remâchons les mêmes histoires, les mêmes parcours et les mêmes scandales. Avec ce livre, nous ne faisons pas qu’ajouter du nouveau à la biographie de ce Premier Ministre. Nous écrivons une page inédite de l’Histoire du Québec. Et nous profitons de l’occasion pour présenter Louis Pasquier aux québécois, un homme qui a su apporter plus dans le domaine agricole et économique du Québec en quatre ans que n’importe quel politicien local dans le même laps de temps.
Stéphane Lussier Johnson
Survol de la situation politique au Québec
des années 1936 à 1960.
Bien qu’il y ait toujours eu de nombreux partis politiques au Québec, il y en a deux majeurs. On les connait par leur nom, ou par la couleur de leurs emblèmes.
Les Libéraux.Les Rouges. Parti principal : Le Parti Libéral. En juin 1936, son chef est Adélard Godbout.
Les Conservateurs.Les Bleus. Parti principal : L’Union Nationale. Son chef et fondateur est Maurice Duplessis.
À cette époque, dans la société québécoise, les allégeances politiques avaient une très grande importance sociale. Et celles-ci divisaient la population en deux clans qui ressentaient autant de mépris l’un envers l’autre. Par exemple, en hiver, il n’était pas rare qu’un député Rouge néglige de faire enlever la neige des rues d’un compté Bleu, ou inversement. Et lorsque survenaient certains problèmes à grande échelle, tels pannes d’électricité ou inondations, on était assuré que les premiers à être secourus étaient ceux qui avaient voté du bon bord. C’est dans ces années que la pratique d’asphalter les rues a commencé. Ainsi, juste en voyant les rues d’asphalte ou bien de gravier et de boue, on pouvait aisément constater si le comté était partisan ou non du pouvoir en place (Cette situation a été constatée depuis le tout début de l’asphaltage des rues. Elle sera quelquefois dénoncée en chambre, par exemple le 17 janvier 1952, alors que l’opposition mentionne que le gouvernement « favorise l’entretien des routes des amis de l’Union Nationale. »).
Le même genre de favoritisme se retrouvait en milieu de travail. Les employés qui n’étaient pas de la même couleur que leurs patrons pouvaient oublier les promotions, les bonus, les conditions de travail décentes. Et ça, c’est si on les embauchait pour commencer. S’il y avait mariage entre gens de familles Bleue et Rouge, alors on était assurés qu’à toutes les réunions de famille, les discussions allaient éventuellement dévier sur la politique. Et de là, dégénérer en engueulades, voire en bagarres. Dans chaque foyer respectif cependant, la paix régnait. Puis-que seul l’homme avait le droit de vote, la femme n’avait pas son mot à dire. Le foyer était donc automatiquement de la couleur de son mari.
Sur une période de huit ans, soit de 1936 à 1944, le pouvoir changea de camp trois fois. Après trente-neuf ans de règne Libéral, il passa aux mains des Conservateurs, avant de revenir aux Libéraux, avant de retourner aux Conservateurs pour les quinze ans qui allaient suivre. Voici les années de leurs règnes respectifs.
1898-1936 :Les Libéraux de Louis-Alexandre Taschereau. La chefferie fut passée à Adélard Godbout pour les deux derniers mois.
1936-1939 :L’Union Nationale de Maurice Duplessis.
1939-1944 :Les Libéraux d’Adélard Godbout
1944-1960 :L’Union Nationale de Maurice Duplessis.
Pendant ces huit ans, alors que le pouvoir va et vient entre les deux partis, chacun multiplie les réformes et tente de s’imposer tout en défaisant le travail du régime précédent. Rajoutons à ça que le coût de la vie a fait un bond de 60% entre 1946 et 1962. C’est au centre de ces bouleversements sociaux pas toujours heureux et de cet état d’esprit belliqueux qui divise la province, que se retrouvera le projet d’établir une Raffinerie de Sucre.
Dès 1877, la culture de la betterave sucrière, bien établie en Europe, fut reconnue possible au Québec par des ingénieurs et des chimistes français et belges. En 1880, une première sucrerie est établie à Farnham-Ouest. Un an plus tard, une deuxième ouvre à Coaticook et une troisième à Berthier. Elles fermèrent toutes par manque de financement, mais surtout par le manque d’expérience face à cette culture nouvelle dont on ne connaissait pratiquement rien.
Cette fois-ci, on ne répétera pas les mêmes erreurs. On fera appel aux services du plus grand expert de l’Europe en matière de la betterave à sucre, de sa culture jusqu’à son raffinement. Un agronome de France nommé Louis Pasquier.
1936 et 1939, la Raffinerie sous
le premier régime de Duplessis.
Maurice Duplessis est un brillant avocat. Il est méthodique, fonceur et manipulateur. Maître dans l’art de provoquer, il sait poser les questions qui dérangent. Et il ne recule devant rien : Sous-entendus, sarcasmes, accusations fallacieuses ou justifiées. Il sait comment tourner une phrase de manière à piquer son interlocuteur au vif dans le but de lui faire perdre ses moyens. C’est un redoutable adversaire. Sans femme ni enfants, il ne vit que pour sa profession de chef politique et il y consacre tout son temps. Homme pieux et catholique dévoué à une époque où c’est important socialement de l’être, on ne lui connait qu’un seul vice; l’alcool. Ses abus de la bouteille feront partie des problèmes qui le conduiront à l’hôpital huit ans plus tard, en 1942. Il y jurera de ne plus prendre une goutte d’alcool de sa vie. Il tiendra promesse et on ne le verra plus boire autre chose que du jus d’orange. En sachant à quel point l’alcoolisme peut contrôler un homme, et qu’un politicien se retrouve plusieurs fois par semaine dans des réunions, soirées et galas où l’alcool est omniprésent, ça donne une idée de la force de caractère de cet homme. Maurice Duplessis possède une volonté à toute épreuve.
C’est face à un tel homme qu’en mai et juin 1936, les dirigeants du Parti Libéral, au pouvoir depuis trente-neuf ans, doivent s’expliquer devant le Comité des comptes publics. C’est un véritable massacre. Un à un, les députés Libéraux qui passent sous l’interrogatoire de Duplessis se montrent bien nerveux tandis que l’avocat leur passe sous le nez les nombreuses irrégularités qu’il a constaté dans leurs comptes. En interrogeant Antoine Taschereau, frère du Premier Ministre Louis-Alexandre Taschereau, Duplessis réussit un coup de maître en lui faisant avouer qu'il avait déposé dans son compte de banque personnel les intérêts des fonds appartenant à l'Assemblée législative. Devant ces révélations scandaleuses, le Premier Ministre comprend que la réputation du Parti Libéral est entachée pour de bon aux yeux du public et qu’il ne pourra pas s’en tirer. Il démissionne le soir-même. Adélard Godbout, son Ministre de l’Agriculture, devient Premier Ministre intérimaire. Ce dernier ne peut hélas rien faire pour renverser l’opinion publique face à un tel scandale. Deux mois plus tard, lors des élections de 1936, L’Union Nationale de Maurice Duplessis obtient la majorité contre les Libéraux. Ainsi commence le premier règne de Duplessis qui durera trois ans.
Duplessis a toujours affirmé qu’il représentait le peuple, et qu’il ne voulait le pouvoir que pour améliorer le sort du Canadien-Français moyen. À l’époque, celui-ci est majoritairement reclus dans la classe rurale. Ils sont surtout fermiers et cultivateurs, puisque les postes haut-placés sont majoritairement occupés par les anglais. C’est donc, en principe, dans l’intérêt des gens de la terre que Duplessis va travailler.
Hormisdas Langlais est député des Îles-de-la-Madeleine. C’est un Bleu, associé à l’Union Nationale de Duplessis. De tous les dossiers de projets auquel il a accès, il s’arrête sur celui de l’implantation d’une Raffinerie de Sucre de betteraves.
Langlais se porte volontaire auprès de Duplessis pour aller en France afin de se renseigner sur le fonctionnement de l’industrie de la betterave à sucre, là où elle fonctionne à la perfection, pour voir s’il y aurait moyen de l’implanter ici, correctement cette fois. Puisque le projet va dans le sens de ses promesses envers le petit peuple, Duplessis n’y voit aucun inconvénient. Il lui accorde les fonds pour le voyage. Hormisdas se rend en France en compagnie de Paul Roux, professeur des Hautes Études Commerciales et spécialiste en construction de raffineries. Le gouvernement Français les dirige vers leur meilleur ingénieur agronome, Louis Pasquier. Ce dernier accueille ces visiteurs québécois avec tous les égards. Durant les semaines qui vont suivre, il leur fera visiter les terres où se cultivent la betterave ainsi que les raffineries où on en extrait le sucre. L’homme est une encyclopédie exhaustive sur le sujet. Il connait à fond toutes les facettes de cette industrie, allant du choix des graines à la manière de préparer les champs, de la culture à la récolte, de la réception en usine à la transformation. Et tous reçoivent un impressionnant nombre de documents sur le sujet de la part de l’agronome français.
De retour au Québec, Hormisdas Langlais écrit un long rapport positif au sujet de la culture de la betterave. Il l’envoie ensuite à Duplessis afin qu’il puisse l’étudier, avant de le refiler à Bona Dussault, son Ministre de l’Agriculture.
En 1935 et 1936, des ensemencements expérimentaux sont tentés dans les comtés de la plaine de Montréal, notamment dans le champ de l'École de laiterie de Saint-Hyacinthe. Les résultats se sont avérés positifs. Des hommes d'affaires se montrent intéressés à la construction d'une raffinerie. Mais construire une usine coûte cher, et ils sont vites forcés d'abandonner le projet, faute de financement.Le projet d’implanter une Raffinerie de Sucre au Québec se retrouve donc suspendu. On n’en parlera plus pour les deux années à venir.
Printemps 1939. Le Ministre de l’Agriculture est toujours Bona Dussault. Un groupe industriel de France, en collaboration avec le Gouvernement Duplessis, demande à Louis Pasquier de venir nous faire profiter de son expertise. Il accepte. Dussault lui envoie aussitôt $2 000 pour les frais de voyagement. De mai à août 1939, Louis sera en terre québécoise, en mission d’étude. Il parcourt le Québec afin de voir si nos terres se prêtent à la culture de la betterave. Et si oui, il déterminera quelles sont les régions les plus propices pour y implanter celles-ci. Il sera se-condé par Hormidas Langlais ainsi que par Gilbert Dionne, qui vient de terminer une maitrise en agronomie, spécialisée en culture de la betterave à sucre, à Lansing au Michigan.
Après trois mois à parcourir les terres du Québec, Pasquier, Dionne et Langlais déposent un rapport dans lequel ils se montrent favorables à la culture et la transformation de la betterave à sucre. Ils recommandent Saint-Hilaire pour l’implantation de la raffinerie car trois raisons en font le site idéal : la proximité de la rivière pour l’alimentation en eau nécessaire aux chaudières pour la transformation du sucre de betteraves. La voie ferrée pour le transport de celles-ci. Et surtout la grande quantité de terres de la région dont la qualité est parfaite pour ce genre de culture.
Louis a pu constater par lui-même de la viabilité de cultiver la betterave et d’en raffiner le sucre au Québec, Il ne lui reste plus qu’à préparer les documents éducatifs afin de former les québécois à cette nouvelle culture et industrie.
Hormidas Langlais
*
Ce travail se trouve brusquement interrompu le 3 septembre 1939. Ce jour-là, la France se joint au Royaume Uni et entre en guerre contre l’Allemagne nazie. Vétéran de la guerre de 14-18 et patriote dans l’âme, Louis n’a aucune hésitation. Il retourne en France. Il suspend toutes ses activités professionnelles, reprendra du service dans l’armée et ira défendre sa patrie. Etle mois suivant au Québec, aux élections, les Rouges Libéraux reprennent le pouvoir. C’en est fini du premier règne de Maurice Duplessis et de l’Union Nationale. Et lors de la Libération, en 1945, Louis Pasquier restera en France pour aider à sa reconstruction. Il privera donc le Québec de son expertise pour les sept années à venir.
Se sucrer le (Qué)bec.
Il y a une différence fondamentale entre les Bleus et les Rouges, et elle est très bien représentée par leurs noms officiels.
Les Conservateurs, dont fait partie l’Union Nationale, sont là pour conserver les anciennes valeurs : le travail dur et honnête, l’obéissance aveugle à l’église, la famille unie dans laquelle la femme est soumise à l’homme pour qui elle sert de pondeuse d’enfants. Sur n’importe quel sujet, la mentalité du Conservateur est que si ça a bien fonctionné jusque-là, alors il n’y a aucune raison d’y apporter du changement. Ils sont donc Bleus, gelés sur place.
Les Libéraux, eux, veulent se libérer de ces vieilles règles qui nous empêchent d’évoluer. Ils veulent que les choses changent, et font en sorte pour que ça arrive. Ils sont donc Rouges, vifs, enflammés.
Octobre 1939. Aux élections, l’Union Nationale de Duplessis est battue. Le gouvernement Libéral d’Adélard Godbout est élu.
Une chose qui pousse les Libéraux à multiplier les réformes et à améliorer le sort des québécois, c’est qu’ils ne veulent plus prendre le risque de perdre la confiance du peuple une seconde fois.
Adelard Godbout
Photo : Société historique et généalogique de Beloeil - Mont Saint-Hilaire
*
Et c’est ainsi qu’en 1940, les Libéraux accordent enfin le droit de vote aux femmes. Cette décision a fortement déplu et choqué le Clergé (Le journal Le Nouvelliste a publié le 4 mars 1940 ce communiqué de la part du Cardinal Rodrigue Villeneuve: « Nous ne sommes pas favorable au suffrage politique féminin. 1- Parce qu'il va à l'encontre de l'unité et de la hiérarchie familiale; 2- Parce que son exercice expose la femme a toutes les passions et à toutes les aventures de l'électoralisme; 3- Parce que, en fait, il nous apparait que la très grande majorité des femmes de la province ne le désirent pas; 4- Parce que les réformes sociales, économiques, hygiéniques, etc., que l'on avance pour préconiser le droit de suffrage chez les femmes, peuvent être aussi bien obtenues grâce à l'influence des organisations féminines en marge de la politique. Nous croyons exprimer ici le sentiment commun des évêques de la province. ») mais Godbout avait pour argument que le Québec était la seule province du Canada à ne pas l’avoir fait. Toutes les autres leurs ont accordé entre 1916 et 1922. On ne peut pas être traité à l’égal des autres provinces si l’on retarde sur un aspect social aussi important que le droit de vote de la moitié de la population.
Également sous le règne Libéral, l’électricité commence à être nationalisée. Les différentes compagnies électriques de Montréal fusionnent et deviennent Hydro Québec.
Autre réforme : pour se sortir du milieu rural et occuper des postes haut-placés que monopolisent les anglais, il faut être instruit. En mai 1943, les Libéraux rendent l’école obligatoire pour les enfants de six à quatorze ans.
Adélard Godbout étant lui-même cultivateur et agronome, il était plus que sympathique à la cause des paysans. Voilà pourquoi il tient tant à les sortir de la pauvreté. Dans cette optique, le rapport qu’avait écrit Hormisdas Langlais au sujet de l’implantation de l’industrie de la betterave à sucre dans la province était pour lui très séduisant. C’est qu’il y a huit avantages non-négligeables à la culture de la betterave à sucre.
Au lieu d’importer du sucre de l’Ontario, ou même de la canne à sucre de Cuba, on pourra produire du sucre chez nous, à partir de notre propre culture.
La culture de la betterave redonne vie aux terres épuisées. La betterave fait de profondes racines pouvant aller jusqu’à deux mètres. Celles-ci restent dans la terre lors de l’arrachage. Elles fermentent, pourrissent, et ainsi engraissent la terre en azote.
Avant d’expédier la betterave à la raffinerie, le cultivateur en coupe les feuilles. S’il laisse les feuilles sur le terrain, elles deviennent de l’engrais. S’il les récolte, elles sont un aliment à bestiaux de qualité supérieure à la moulée.
Dans la betterave, rien ne se perd. Elle entre en raffinerie dans sa forme naturelle, et en ressort sous trois formes : le sucre, la mélasse et la pulpe séchée. Ce dernier produit est une excellente nourriture pour le bétail.
Le lait de chaux est un résidu de la fabrication, qui contient tous les sels minéraux de la betterave. On le vend comme engrais.
Que le sucre provienne de la canne ou de la betterave, le produit final a la même composition chimique, la même apparence et le même goût.
Le sucre est le produit le plus populaire au monde, consommé par tous les gens de toutes les cultures de tous les âges. Ainsi, il assurera la prospérité de ceux qui le produiront.
Enfin, l’avantage le moins négligeable : en temps de guerre, les ressources qui reviennent aux citoyens sont rationnées afin de prioriser les besoins de nos braves soldats qui vont combattre outre-mer. Il faut donc s’attendre à ce que le Gouvernement Canadien à Ottawa décrète une ration sur la nourriture, particulièrement sur le sucre pour sa valeur nutritive et énergique.
Aussi bien dire que la culture de la betterave à sucre est une belle mine d’or. Alors même si son implantation était un projet d’Hormidas Langlais qui est Bleu, il reste que c’est une bonne idée. Une idée qui profitera autant aux Bleus qu’aux Rouges du Québec.
Dès la fin de 1939, au pouvoir depuis seulement quelques semaines, Adélard Godbout organise la Corporation de la Raffinerie du Québec. Il s’agit d’une branche du Ministère de l’Agriculture qui se consacrera uniquement à la Raffinerie de Sucre de Saint-Hilaire. L’agronome Gilbert Dionne, qui avait parcouru les terres de la province à ce sujet avec Louis Pasquier, est nommé secrétaire de l’Association des Cultivateurs de betteraves à sucre. Dionne recommande à Godbout de s’en remettre à l’expertise de Louis Pasquier et de communiquer avec lui.
Mercredi le 28 février 1940, le journal La Presse rapporte qu’Adélard Godbout assure que l’industrie de la betterave à sucre va s’implanter au Québec. Il contacte le Consulat de France à Halifax afin d’entrer en contact avec Louis Pasquier, et l’inviter à venir travailler au Québec pour nous faire profiter de son expérience. Bien que flatté, Pasquier décline son offre. La France est occupée par l’envahisseur Allemand. Louis, en bon patriote, tient à servir son pays. Malgré son implication dans la Résistance, il trouve tout de même le temps d’écrire de longues lettres au sujet des possibilités d’implanter une raffinerie au Québec. Il déconseilla cependant à Godbout d’aller de l’avant avec un tel projet en temps de guerre. Le manque évident de matériaux et de main d’œuvre apporterait un trop grand risque de le faire échouer. Godbout suivi ce conseil, allant suspendre le projet de construction d’une raffinerie pendant une autre année. En attendant, ils feront une culture-test. Godbout et Dionne s’associent avec Lucien Blanchette, un cultivateur de La Présentation, près de Saint-Hyacinthe, pour voir si la culture de la betterave à sucre est bien viable dans la région. M. Blanchette accepte d’y consacrer dix acres de son terrain. À l’automne de 1940, il récoltera 63 tonnes de betteraves. Ceci prouve ce qu’en disait Louis Pasquier, comme quoi ce légume pousse très bien dans les terres de cette région. En attendant que la raffinerie de Saint-Hilaire soit en opération, c’est celle de Chatham en Ontario qui achète la production de M. Blanchette.
Le plan de Godbout et Dionne est simple : le gouvernement avancera les fonds pour créer la raffinerie. Puis, avec les profits que les cultivateurs feront, et ils ne peuvent qu’en faire étant donné la quantité qui sort de terre, ils pourront aisément en rembourser les coûts de la construction. La raffinerie passera donc aux mains d’une coopérative dirigée par les cultivateurs de betteraves à sucre. Et le peuple, maintenant propriétaire de sa propre raffinerie, deviendra prospère. Bientôt, d’autres raffineries naitront dans la province, le Québec deviendra la capitale du sucre du Canada. Et les Canadien-Français cesseront d’être les plus pauvres habitants de leur propre province, où la majorité des commerces et centres d’affaires appartiennent aux anglais.
Des plans et du non-planifié.
Au prin
