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Corrida de toros ! ces trois mots suffisent à exciter l’enthousiasme de quiconque a dans les veines du sang espagnol ! Les fervents de ce sport cruel restent indifférents aux objections qu’il suscite et qui ne sont pas uniquement d’ordre moral ! Ils se pressent autour de l’arène pour mieux voir le supplice de la bête et mieux entendre ses mugissements : ils se pâment de plaisir lorsqu’un taureau traqué éventre un cheval ou enlève un toréador sur ses cornes.
Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas vu de course de taureaux à Buenos-Ayres. Les habitants de la ville se rappelaient à peine le temps où la Plaza de Toros retentissait des hennissements des chevaux, des beuglements des taureaux et des clameurs des matadors et des spectateurs. C’était pour des raisons d’ordre politique qu’on avait privé cette population restée si espagnole de sa distraction favorite.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Karl May
LE TRÉSOR DES INCAS
© 2025 Librorium Editions
ISBN : 9782385749071
CHAPITRE PREMIERL’ESPADA
— Corrida de toros ! corrida de toros !
C’était un crieur aux vêtements ornés de rubans multicolores qui annonçait cette nouvelle sensationnelle dans les rues de Buenos-Ayres. La course de taureaux, qui devait avoir lieu le lendemain, était le plus grand événement de la semaine. Il défrayait les chroniques des journaux et formait le sujet presque exclusif de toutes les conversations.
Corrida de toros ! ces trois mots suffisent à exciter l’enthousiasme de quiconque a dans les veines du sang espagnol ! Les fervents de ce sport cruel restent indifférents aux objections qu’il suscite et qui ne sont pas uniquement d’ordre moral ! Ils se pressent autour de l’arène pour mieux voir le supplice de la bête et mieux entendre ses mugissements : ils se pâment de plaisir lorsqu’un taureau traqué éventre un cheval ou enlève un toréador sur ses cornes.
Il y avait bien longtemps qu’on n’avait pas vu de course de taureaux à Buenos-Ayres. Les habitants de la ville se rappelaient à peine le temps où la Plaza de Toros retentissait des hennissements des chevaux, des beuglements des taureaux et des clameurs des matadors et des spectateurs. C’était pour des raisons d’ordre politique qu’on avait privé cette population restée si espagnole de sa distraction favorite.
La guerre que Lopez, le dictateur du Paraguay, avait déclarée à la République Argentine, avait déjà coûté quarante millions de dollars et cinquante mille vies humaines, sans parler des deux cent mille victimes de l’épidémie de choléra provoquée par la guerre. Ce n’était pas le moment de songer aux plaisirs. L’armée argentine tenait difficilement tête à celle de Lopez. Cependant, la semaine précédente, elle avait remporté une grande victoire, fêtée joyeusement à Buenos-Ayres. Pour augmenter sa popularité, le nouveau Président de la République, Sarmiento, venait d’autoriser à titre exceptionnel une course de taureaux.
Bien que, faute de temps, on ait dû hâter les préparatifs, le combat promettait d’être passionnant. La ville comptait parmi ses habitants plusieurs toréadors qui étaient déjà illustres et qui passaient pour invincibles. Chacun d’eux brûlait d’affirmer à cette occasion sa supériorité sur ses rivaux ; de plus, un étranger, un Espagnol de Madrid, descendu quelques jours auparavant à l’hôtel Labastie, s’était fait inscrire, lui aussi, pour la course. Lorsqu’il se fut nommé, les membres du comité d’organisation n’hésitèrent pas à le porter sur la liste des toréadors, car cet homme n’était autre que le señor Cruzada, le fameux espada espagnol.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre à Buenos-Ayres, mettant la population en émoi. Cependant, une autre attraction augmentait encore l’excitation générale : Un riche propriétaire de troupeaux, quelque temps auparavant, avait fait venir des bisons de l’Amérique du Nord pour tenter des croisements avec les bovidés ; cependant ces bêtes puissantes s’étaient révélées indomptables et il avait dû renoncer à son projet ; il avait alors offert au comité de la course le plus beau bison de son troupeau, dont la mise à mort devait être le clou du spectacle. De plus, le propriétaire d’une hacienda des environs de San-Nicolas avait eu l’idée d’offrir au comité d’organisation, un jaguar qui avait décimé un troupeau de brebis et que ses péons avaient réussi à capturer.
On comprend, dès lors, l’enthousiasme que l’annonce de ce spectacle grandiose provoquait dans la foule. La perspective d’affronter deux adversaires aussi redoutables que le jaguar et le bison exacerbait la combativité des toréadors.
Toréador, ou torero, est le terme générique qui désigne tous ceux qui combattent le taureau dans l’arène. Ce mot est un dérivé de toro, c’est-à-dire taureau. On distingue plusieurs catégories de toreros dont chacune a son rôle bien défini dans la course. D’abord les picadors qui, à cheval, ont pour mission d’exciter la bête avec leurs piques. Viennent ensuite les shulos ou banderilleros, chargés, au cas où le picador se trouverait en danger, de détourner l’attention du taureau, tout en provoquant l’animal, en plantant dans son garrot des banderilles, c’est-à-dire des dards ornés de bandes de papier multicolores ou de rubans. Enfin entre en scène l’espada, qui est le torero proprement dit, à qui revient l’honneur de mettre à mort le taureau avec l’épée. En effet, espada veut dire en espagnol : épée. Mentionnons encore les matadors, qui donnent le coup de grâce au taureau lorsque les coups de l’espada n’en ont pas eu complètement raison.
Ainsi donc, depuis le matin, les crieurs parcouraient les rues de Buenos-Ayres pour annoncer que la course tant attendue aurait lieu le lendemain. Ils s’arrêtaient de temps à autre pour donner à un passant particulièrement curieux des détails sur la fête. Le soir tombait, les commerçants fermaient leurs boutiques plus tôt ce jour-là pour aller discuter à la terrasse des cafés cet événement sensationnel.
Le Café de Paris, un des plus élégants de Buenos-Ayres, était bondé et retentissait des exclamations des clients.
Tous les regards convergeaient vers la table où se tenaient les trois espadas argentins qui devaient montrer le lendemain ce dont ils étaient capables. Ces trois vedettes s’entretenaient avec animation. Ils blâmaient sévèrement le comité d’avoir admis l’Espagnol à participer à la course et étaient décidés à ne pas se laisser surpasser par cet étranger. L’un d’eux, le meneur du groupe, s’engagea même à descendre le bison américain du premier coup d’épée et, se tournant vers le public, lança un défi à quiconque oserait douter de sa parole.
À une table voisine se tenaient quatre personnages aux vêtements bizarres dont l’un, en particulier, attirait l’attention. Il était d’une taille gigantesque et, bien qu’il fût âgé tout au plus de cinquante ans, son visage était encadré d’une barbe épaisse d’une blancheur de neige ; sa chevelure était également blanche. Son teint hâlé aurait pu le faire prendre pour un gaucho et, tout au moins, témoignait d’une vie en plein air dans la pampa. Son aspect contrastait étrangement avec son complet européen d’une coupe irréprochable. Ses trois voisins avaient également le teint bronzé. L’un d’eux se tourna vers le géant à barbe blanche :
— As-tu entendu ce vantard, Carlos ?
L’interpellé haussa les épaules et un sourire ironique flotta sur ses lèvres.
— Je suis tout à fait de ton avis, reprit le premier, car ce sourire était une réponse assez éloquente. Triompher d’un buffle du Nord n’est pas chose facile, tu es bien placé pour le savoir car la chasse au bison, cela te connaît ! Cet espada aura bien de la peine à tenir sa parole.
— Tu l’as dit, ce n’est pas avec des grands mots qu’on abat un buffle.
Il avait prononcé ces mots d’une voix un peu trop haute. L’espada, qui l’avait entendu, bondit de sa chaise, vint se camper devant lui et, d’un ton impératif :
— Señor, votre nom s’il vous plaît ?
L’homme à la barbe blanche le dévisagea, imperturbable, puis :
— Avec plaisir, mais d’abord je voudrais connaître le vôtre ?
— Mon nom est célèbre ! Je m’appelle Antonio Perillo.
Une étrange lueur s’alluma dans les yeux du géant, mais aussitôt il se ressaisit et d’une voix indifférente :
— Mon nom est loin d’être aussi célèbre que le vôtre. Je m’appelle Duval.
— C’est un nom français, si je ne m’abuse.
— Parfaitement.
— Ainsi vous êtes Français ?
— Vous l’avez deviné.
— Eh bien, puisque c’est ainsi, vous n’avez pas à vous mêler des choses de ce pays, je suis un portenio, vous m’avez compris ?
Il avait prononcé ces paroles sur un ton dénué de toute courtoisie et avec un orgueil évident. Portenios est le nom que se donnent ceux qui sont nés dans le pays, pour se distinguer des immigrés. Cependant, si l’espada avait cru ainsi impressionner son interlocuteur il s’était trompé car le géant ne sembla nullement intimidé par sa déclaration. Perillo reprit donc d’une voix courroucée :
— Vous vous êtes exprimé sur mon compte en des termes insultants, veuillez retirer immédiatement vos paroles.
— J’ai dit qu’on ne tuait pas des buffles avec des mots et je le maintiens.
— Carracho ! Ça c’est un peu fort ! Moi le plus célèbre espada du pays je me fais insulter par un étranger ! Et si je vous demandais, Señor, de me donner réparation, que diriez-vous ?
— Je ne dirais rien, répondit Duval, car je n’aime pas user ma salive inutilement.
Le regard froidement assuré qui accompagnait ces paroles témoignait de tout plutôt que de la peur. L’attitude nonchalante de Duval acheva d’exaspérer le toréador. Il fit un pas en avant, leva un bras menaçant et s’écria :
— Comment, vous ne consentez ni à retirer vos paroles outrageantes, ni à me donner satisfaction !…
L’homme acquiesça de la tête.
— Vous l’avez dit.
— Eh bien, je vais vous traiter comme un lâche que vous êtes !
Il s’apprêtait à frapper Duval mais, celui-ci, d’un geste, para le coup, saisit l’espada par les deux bras, le souleva et le lança dans les airs comme un fétu de paille. La cloison contre laquelle vint s’abattre son corps pesant gémit sous le choc.
Tout le monde se leva pour mieux suivre les péripéties de cette altercation. L’espada, après s’être redressé péniblement, tira de dessous son veston un couteau de gaucho et se rua en hurlant de rage sur le Français. Celui-ci ne broncha pas. Il fixait son adversaire d’un regard perçant, puis soudain il empoigna le bras qui tenait le couteau, et cette étreinte fut si puissante que la main lâcha l’arme tandis qu’un cri de douleur s’échappait des lèvres de l’espada.
— Laisse cela, Antonio Perillo, dit le Français d’un ton calme, nous sommes à Buenos-Ayres et non pas à Salina-del-Condor. Tu as compris ?
Son regard était si perçant qu’il semblait voir les pensées les plus secrètes de l’homme. Perillo recula, l’effroi se peignait sur son visage. Il avait pâli et sa voix tremblait lorsqu’il répondit :
— Salina-del-Condor ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne connais pas.
— Mais si, mais si, ta mémoire n’est pas si mauvaise, Antonio, mais prends garde !
Ceci dit, l’homme à la barbe blanche régla les consommations, prit son chapeau et se dirigea vers la porte. Personne n’osa lui barrer le passage pour défendre l’honneur de l’espada. Sans doute nul n’avait envie de se mesurer avec ce Goliath. Ses trois compagnons le suivirent.
Ce n’est que lorsque la porte se fut refermée sur eux que l’espada sentit son courage renaître. Il se mit à vociférer des menaces à l’adresse de l’insolent étranger.
Il fut interrompu par l’entrée d’un nouveau client dont la curieuse silhouette attira tous les regards. C’était un gaucho, mais malingre et chétif comme jamais gaucho ne fut. Il portait un ample pantalon blanc qui lui descendait jusqu’aux genoux et une chiripa de cotonnade rouge. La chiripa est une couverture que les habitants de la pampa portent autour des hanches ; elle remonte par devant et est maintenue par une ceinture. Les manches de sa chemise, d’une blancheur aussi immaculée que le pantalon, étaient retroussées jusqu’aux coudes, laissant les avant-bras nus. Une écharpe rouge recouvrait la ceinture, dont les extrémités pendaient librement. Son torse était couvert d’un poncho également rouge. Ce vêtement est une autre couverture avec un trou au centre par lequel le gaucho passe la tête. Mais le détail le plus curieux de cette tenue de gaucho est sans doute les bottes. Voici comment on les confectionne : On dépouille la peau d’un cheval fraîchement tué, et on la plonge dans une eau bouillante pour que le poil tombe tout seul. Puis on l’enfile, encore toute mouillée ; elle est alors assez souple pour se tendre et épouser la forme de la jambe. En séchant, le cuir forme une sorte de carapace que l’homme ne peut plus enlever avant usure complète. Naturellement, seules la cuisse et la jambe se trouvent recouvertes de cette gaîne, la plante du pied restant libre. Le gaucho qui porte de telles bottes marche nu-pieds si toutefois on peut employer le mot marcher pour le gaucho qui passe sa vie à cheval.
Les orteils étant nus, le cavalier a peine à passer le pied dans l’étrier, aussi porte-t-il d’énormes éperons. Le petit bonhomme qui venait de faire son apparition au Café de Paris en avait de particulièrement importants. Un chapeau de feutre gris orné d’une houppe était posé au sommet de sa tête recouverte d’un mouchoir rouge descendant sur la nuque dont les extrémités étaient nouées devant, sous le menton. Les gauchos se protègent des coups de soleil avec ce fichu qui leur procure une agréable fraîcheur. À sa ceinture, sous l’écharpe, scintillait un long couteau et un pistolet à double canon ; de plus il portait en bandoulière, attaché par de larges courroies, un fusil presque aussi grand que lui. Dans sa main libre il tenait deux livres.
C’est ce dernier détail qui avait éveillé la curiosité des clients du Café de Paris. Un gaucho avec des livres ! c’était un cas sans précédent. De plus, il était complètement glabre ; autre particularité étonnante chez un gaucho. Il s’arrêta un instant sur le seuil pour saluer l’assistance d’un buenos dias sonore. Puis, il se dirigea vers la table laissée libre par le départ des quatre étrangers, s’assit, ouvrit l’un des volumes et, sans plus faire attention à la foule qui l’entourait, se plongea dans la lecture.
Le brouhaha s’apaisa et fit place à un profond silence. Les gens observaient sans mot dire ce nouveau venu, vraiment original. Ils ne savaient ce qu’ils devaient en penser. Cependant le gaucho aux livres ne semblait pas s’apercevoir de la curiosité qu’il venait d’éveiller. Même lorsque les conversations reprirent, les éclats de voix ne troublèrent pas son étude. C’est seulement quand le garçon s’approcha de lui pour prendre ses ordres qu’il leva les yeux, demanda en un espagnol fort correct :
— Avez-vous de la bière, en latin cerevisia ?
— Oui Señor, nous en avons.
— Apportez-m’en une bouteille, ampulla ou lagoena chez les Romains.
Le garçon le dévisagea, abasourdi, puis apporta la boisson demandée et remplit le verre de cet étrange consommateur. Celui-ci s’était replongé dans sa lecture et ne pensait même pas à boire. Personne ne le regardait plus, à l’exception d’un seul qui ne l’avait pas quitté des yeux depuis son arrivée. C’était Antonio Perillo, qui soudain se leva, gagna la table du gaucho et l’interpella d’une voix aimable :
— Mille excuses, Señor, je vous ai déjà rencontré quelque part.
Le petit gaucho interrompit à nouveau sa lecture, se leva et, en s’efforçant d’être aussi aimable que possible, dit :
— Je regrette, Señor, vous faites erreur. Je ne vous connais pas.
— Pourquoi niez-vous ? Nous nous sommes rencontrés sur le fleuve.
— Je vous assure que vous vous trompez. Je suis depuis une semaine dans le pays, et n’ai pas quitté Buenos-Ayres d’un pas.
— Et puis-je savoir d’où vous venez ?
— Je suis d’Avignon.
— Cette ville m’est tout à fait inconnue. Puis-je savoir votre nom ?
— Volontiers, je m’appelle Cazenave et je suis naturaliste, zoologiste à proprement parler, et à mes heures de loisir, je m’occupe aussi de philologie gréco-romaine. Je suis venu en Argentine pour rechercher les glyptodontes, les mégathériums et les mastodontes.
— Je ne comprends pas, c’est la première fois que j’entends prononcer ces noms.
— Je veux parler d’animaux antédiluviens.
Les yeux de l’espada s’arrondirent puis, pris d’un doute :
— Est-ce que par hasard vous vous moqueriez de moi ?
— Je parle tout à fait sérieusement ; je sais, hélas, qu’ici on n’a que des notions très vagues sur ces mammifères qui ont pourtant peuplé ces régions à l’époque qui précéda le déluge.
— Le déluge ! Ah ! Señor, maintenant je vois clair dans votre jeu, vous vous servez d’un langage incompréhensible, pour me dire, par ce détour, que je vous importune.
— Mais je ne parle pas un langage incompréhensible ! Tenez, Monsieur, ce livre-ci traite justement du déluge, il est dû à un des plus grands experts en la matière, son nom ne doit pas vous être inconnu…
— Tout à fait inconnu, dit le toréador en jetant un regard sur le livre. Par contre, vous, vous ne m’êtes pas inconnu. Avouez que le vêtement que vous portez n’est qu’un déguisement.
— Déguisement n’est pas le mot. Je dois cependant admettre que cette tenue de gaucho n’est pas mon costume habituel.
— Cela ne vous empêche pas d’être un très habile cavalier.
— Je me vois obligé de vous détromper, Señor, il est vrai qu’il m’est déjà arrivé d’enfourcher un cheval, en latin classique equus, mais ce que les anciens romains appelaient equo vehi, c’est-à-dire l’art de monter à cheval, est un art qui m’est inconnu.
Perillo hocha la tête d’un air sceptique.
— Je ne veux pas vous importuner davantage, Señor, dit-il en s’inclinant, car votre attitude prouve que vous tenez à garder votre anonymat. Excusez mon indiscrétion et permettez-moi de vous dire que le jour n’est pas loin où vous serez obligé de jeter votre masque.
Sur ces mots il retourna à sa table tandis que le gaucho en haussant les épaules se replongeait dans ses livres.
Il ne lui fut pas donné cependant d’approfondir ce jour-là ses connaissances sur l’époque antérieure au déluge car le garçon qui avait assisté de loin à la conversation s’approcha pour rappeler à son client que la bière se buvait fraîche.
Le gaucho le remercia, puis porta le verre à ses lèvres.
— Merci, Señor, de m’avoir rappelé à la réalité ; il est toujours essentiel de joindre l’utile à l’agréable et la boisson, en latin potio, est une chose agréable entre toutes.
Il fit mine de se remettre à lire mais le garçon ne semblait pas disposé à s’éloigner.
— Excusez-moi Señor, je crois vous avoir entendu dire que vous étiez d’Avignon.
— Parfaitement, et je m’appelle Cazenave.
— Je suis très heureux, Señor, je peux donc vous parler français ?
— Tiens ! Vous êtes Français, vous aussi ?
— Té, je crois bien, je suis même un peu de votre pays, je suis né à Beaucaire.
— Ah, cela me fait plaisir ! Je vous ai pris pourtant pour un Argentin. Comment êtes-vous venu ici ?
— Un beau jour je me suis engagé à Marseille sur un bateau et arrivé ici je me suis décidé à y rester.
— Mais pourquoi ?
— Pour amasser une fortune, pécaïre !
— Et vous avez réussi ?
— Pas encore. Les millions c’est plus rare qu’on ne le croit à Marseille !
— Vous êtes devenu garçon de café ?
— Oh mais, c’est provisoire. Je me suis fait engager ici parce qu’il y a beaucoup de monde et qu’on a besoin de personnel supplémentaire. D’habitude je travaille dans les docks.
— Vous avez déjà poussé plus loin dans le pays ?
— Té, je suis allé deux fois jusqu’à Tucuman.
— Savez-vous monter à cheval ?
— Comme un jockey. Je me sens mieux à cheval que par terre.
— Parfait, parfait, mais, dites-moi, est-ce qu’il y a des ossements en Argentine ?
— En masse.
— De mieux en mieux, j’en cherche justement.
— Vous cherchez des os ? Pour quoi faire !
— Parce que je m’y intéresse.
— Tiens ! Je ne comprends pas très bien comment on peut s’intéresser aux os. Mais puisque vous semblez y tenir, tranquillisez-vous, vous en aurez autant que vous voudrez.
— Des squelettes de mastodontes aussi ?
— Je ne connais pas cette bête-là. En tout cas vous aurez des squelettes de chevaux, de bœufs et de brebis autant que vous en désirerez.
— Je ne me suis pas bien fait comprendre. Je cherche des ossements d’animaux antédiluviens, tels qu’on en voit dans les musées de science naturelle.
