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Synthèse fondamentale sur Léopold III, cette biographie retrace l’ensemble de la vie du plus controversé des rois des Belges. Le but de cet ouvrage n’est cependant pas d’enflammer une nouvelle fois les esprits. En replaçant le personnage dans un large contexte historique, les auteurs ont souhaité contribuer, de façon nuancée, à l’étude d’une période troublée de notre passé. Le règne de Léopold III a beau avoir été le plus court de notre dynastie, la polémique qui s’est développée à l’époque n’a pas d’équivalent dans notre histoire. De son éducation et de ses voyages d’études jusqu’aux années d’après-guerre, en passant par l’épineuse question royale, l’ouvrage traite, dans le détail, de la vie et du règne du quatrième roi des Belges. Comment le prince Léopold est-il préparé à sa tâche ? Est-il vraiment prêt lorsqu’il monte sur le trône en 1934 ? Quels faits marquants jalonnent son règne ? Pendant les années de guerre, quels sont les mobiles de ses choix politiques et pourquoi la communication est-elle si difficile avec le gouvernement belge de Londres ? Quelle multiplicité d’images a-t-on de ce roi controversé dans la Belgique d’après-guerre ? Quels sont les groupes et les organisations qui prennent sa défense ? Quelles sont les véritables causes de l’abdication ? Que fait-il ensuite ? Le livre ne se referme en effet pas sur la question royale. Au moment de son abdication, en 1951, Léopold n’a que 49 ans. Ses années d’après-règne, consacrées à l’ethnologie et à la photographie, sont donc également relatées dans ce livre. Cet ouvrage de référence, destiné au grand public, a été établi sur la base d’archives très diversifiées et souvent inédites, et rédigé par des historiens belges, aussi bien francophones que néerlandophones. Contributions de : Francis Balace, Vincent Dujardin, Michel Dumoulin, Emmanuel Gérard, Gustaaf Janssens, Pieter Lagrou, Paul Servais, Mark Van den Wijngaert, Herman Van Goethem, Jean Vanwelkenhuyzen, Laurence van Ypersele, Jan Velaers et Étienne Verhoeyen.
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Seitenzahl: 611
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Ouvrage publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles
Contributions de : Francis Balace, Vincent Dujardin, Michel Dumoulin,Emmanuel Gerard, Gustaaf Janssens, Pieter Lagrou, Paul Servais,Mark Van den Wijngaert, Herman Van Goethem, Jean Vanwelkenhuyzen,Laurence van Ypersele, Jan Velaers, Étienne Verhoeyen.
Illustration de couverture : © by Keystone / Hulton Archive / GettyImages
Vincent Dujardin, Michel Dumoulin
et Mark Van den Wijngaert (dir.)
Les chapitres de ce livre intitulésLéopold III, le gouvernement et la politique intérieure ;De l’indépendance à la neutralité. Le roi Léopold III et la politique extérieure de la Belgique ;Léopold III en Belgique, sous l’Occupation;L’opinion publique face à Léopold III pendant l’Occupation ;Léopold III et les « Londoniens », ont été traduits du néerlandais.
Les éditeurs tiennent à exprimer leurs chaleureux remerciements à MmeAnne-Laure Vignaux pour le soin apporté à ces traductions.
Malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu retrouver les ayants droit de Jean Vanwelkenhuyzen. Si d’aventure l’un d’entre eux découvrait cet ouvrage, qu’il n’hésite pas à contacter la maison d’édition.
Avant-propos
Le 25 septembre 1983, l’ex-roi des Belges Léopold III décède. La Cour et le gouvernement annoncent un deuil officiel. Quelque 30 000 Belges rendent un dernier hommage à leur ancien souverain. Ils appartiennent à une génération qui conserve un souvenir vivant du roi contesté. Pour les plus jeunes, Léopold est presque un inconnu ; ils n’ont connu qu’un roi de toute leur vie, Baudouin. Le 30 septembre, les socialistes et les communistes francophones refusent de prendre part à l’hommage funèbre de la Chambre et du Sénat. Les socialistes flamands y envoient une délégation réduite. Il semble que le monde politique n’ait pas encore digéré la question royale. Le décès de Léopold III ravive la controverse qui a éclaté autour de sa personne quarante ans auparavant.
Le but de cet ouvrage n’est pas d’enflammer une nouvelle fois les esprits. Un siècle après la naissance de Léopold III, un groupe d’historiens s’est efforcé de replacer le personnage dans un large contexte historique. Ce faisant, ils veulent non seulement reconstituer, mais aussi expliquer l’impact de ce roi sur la politique belge. Ils espèrent ainsi contribuer à l’étude d’une période troublée de notre passé. Le règne de Léopold III a beau avoir été le plus court de tous les règnes des rois des Belges, la polémique qui s’est développée à l’époque n’a pas son équivalent dans notre histoire.
Partant de sa jeunesse et de son éducation, les auteurs ont étudié la vie et le règne de Léopold dans le détail. Au cours des années trente, le rôle actif du souverain dans le processus de décision provoque les premiers heurts avec la classe politique de l’époque. Les années de guerre représentent un tournant dans la vie de Léopold ; son rôle en tant que commandant suprême des armées, les mobiles de son choix politique, la communication difficile avec le gouvernement belge de Londres et les réactions diverses et changeantes de l’opinion publique face à la présence de Léopold en Belgique sous l’Occupation sont autant de thèmes qui ont été examinés à la loupe. Que pensaient les diplomates étrangers de Léopold avant et après la Seconde Guerre mondiale ? Quelle image ou quelle multiplicité d’images avait-on de ce roi controversé dans la Belgique d’après-guerre ? Quels étaient les groupes et les organisations qui prenaient sa défense ? En 1950, le règlement de la question royale aboutira à l’abdication de Léopold III l’année suivante. Mais il continuera d’exercer son influence par l’intermédiaire du jeune Baudouin, qui n’a alors aucune expérience. Cette situation ne prendra fin qu’en 1960, lorsque Léopold quittera Laeken pour prendre sa retraite au château d’Argenteuil. Le récit se termine par un aperçu des activités scientifiques de Léopold et une synthèse de son règne.
Les auteurs qui ont collaboré à cet ouvrage sont responsables de leur texte. Ils développent certaines opinions nouvelles sur la base de matériel inédit, tout en offrant une vue d’ensemble de la recherche que toute une génération d’historiens a menée autour de Léopold III. Bien entendu, certains se sont fortement impliqués dans l’histoire tragique de ce règne, tandis que d’autres ont gardé davantage de distance. La diversité caractérise de bout en bout cet ouvrage collectif, conçu pour servir de guide au lecteur à travers un règne qui constitue une rupture dans l’histoire de la monarchie belge. Léopold III fut sans doute le dernier roi qui marquerait si fortement le processus de décision politique. Baudouin a hérité de son père un pouvoir monarchique d’une tout autre nature.
Michel Dumoulin, Mark Van den Wijngaert
et Vincent Dujardin
Duc de Brabant
Le dimanche 3 novembre 1901, à 15h12, le premier coup de canon d’une salve qui en comptera 101 est tiré à la plaine des manœuvres d’Etterbeek. Le vent de nord-est qui a dégagé le ciel porte le son vers le bois de la Cambre et vers l’avenue Louise, rapporte leJournal de Bruxelles. La foule des promeneurs du dimanche compte les coups. Dès que le cinquante et unième est dépassé avec certitude, la joie s’exprime : un prince héritier est né.
Léopold, Philippe, Charles, Albert, Meinrad, Hubertus, Marie, Miguel voit le jour au domicile de ses parents, l’hôtel d’Assche. Située rue de la Science, et donnant sur le square Frère-Orban, au cœur de l’austère et aristocratique Quartier Léopold, la résidence princière a été construite dans les années 1858-1860 d’après les plans de Ballat. L’édifice a été transformé par Cardon afin de pouvoir accueillir le couple princier.
Léopold est le premier fils d’Albert, destiné à succéder à Léopold II, et d’Élisabeth, duchesse en Bavière. Duc de Brabant, il a pour parrain son grand-oncle Léopold II. Sa marraine est sa grand-mère maternelle, la princesse de Bragance. Ondoyé le 8 novembre, le petit prince est baptisé le 7 juin 1902 en l’église Saint-Jacques-sur-Coudenberg. Le bébé, porté par la comtesse d’Oultremont, dort profondément quand résonne la musique annonçant l’arrivée du roi. L’enfant se réveille, crie et se remue comme un diable, rapporte le journalLe Soir. Amusement du parrain et éclat de rire général dans cette église, où auront lieu, le 1eroctobre 1983, les funérailles du quatrième roi des Belges.
La vie quotidienne du couple princier et de leur premier enfant, que suivent Charles le 11 octobre 1903 et Marie José le 4 août 1906, est simple et paisible. Le foyer est un centre d’art et de musique. Le poète Émile Verhaeren, le violoniste Eugène Ysaye, le pianiste Arthur De Greef, notamment, sont des familiers. Le célèbre sociologue Émile Waxweiler, professeur à l’université de Bruxelles, l’industriel Ernest Solvay, qui partage avec Albert la passion de l’alpinisme, sont, eux aussi, très proches du couple princier.
Enfance
Léopold a une enfance où alternent ombres et lumières. Les valeurs de ses parents, notamment d’Albert, esprit réaliste et positif, sont l’obéissance, la droiture et la modestie1. Davantage présent qu’Élisabeth dont la santé est fragile, Albert ne badine pas avec la discipline.
Élevé en allemand dans les premières années, Léopold est confié aux soins d’une gouvernante, Madeleine Chaland. Très tôt, le petit prince est associé à la vie officielle. Tenue stricte, ni gaminerie ni la moindre liberté, consignes sévères, rappelle Marie José, qui ajoute que la spontanéité en souffrit et que l’éducation reçue par les trois enfants fut rigoureuse, voire rigide.
Cette enfance est aussi faite de jeux, notamment avec les neveux du docteur Le Bœuf, le médecin de famille. Les promenades avenue de Tervuren sont un rite. L’enfant s’y rend, soit en voiture avec sa gouvernante et, une fois rendu, parcourt à pied une partie de la magnifique artère voulue par son grand-oncle, soit à pied avec son père, et effectue, par la rue Belliard et le parc du Cinquantenaire, tout le parcours en trottinant. Ces promenades fournissent à la presse l’occasion de narrer quelque anecdote. Ainsi, en 1905, le Prince, qui n’a pas encore quatre ans, voit arriver, monté sur sa bicyclette, un artilleur de la garde civique. Dès qu’il aperçoit le rouge du pantalon et des épaulettes, Léopold se met en position. L’artilleur se rapproche, il va passer. Léopold porte la main au front et fait le salut militaire. Mais l’artilleur passe sans détourner la tête. Et Le Soir de rapporter que le duc de Brabant s’écrie : « Il n’est pas poli le soldat ! » Un autre rite est celui du goûter du jeudi et de la projection cinématographique qui suit chez les grands-parents paternels.
L’enfance, ce sont aussi des vacances. À la mer du Nord, dans le chalet suédois construit en 1904 à Raversyde et offert par Léopold II à son neveu. Aux Amerois, entre Florenville et Bouillon, chez les grands-parents qui accueillent leurs enfants, beaux-enfants et petits-enfants. La tante Joséphine, l’épouse du prince Charles de Hohenzollern, fait beaucoup rire Léopold et le reste de la famille. La tante Henriette, la femme du duc Emmanuel de Vendôme, tient à ce que les vacances soient studieuses. Léopold révise la grammaire française en compagnie des petits Vendôme, ses cousins germains, sous la houlette de Mlle de Saint-Exupéry, tante d’Antoine. Quant aux grands-parents maternels, ils accueillent chaque année la famille en Bavière ou au Tyrol.
Mais comme Léopold III le souligne au soir de sa vie, le temps de l’enfance n’est pas seulement consacré aux loisirs. Albert et Élisabeth ont un point de vue fort strict en la matière.
Éducation
La question de l’éducation de Léopold se pose à la fin de 1908. Le duc de Brabant vient de fêter son septième anniversaire. Le rôle de Madeleine Chaland s’achève. Celui de Vital Plas commence.
Formé à l’École normale Charles Buls, considérée dans les milieux laïcs comme la meilleure institution pédagogique du pays, Plas a été chaudement recommandé par Émile Waxweiler. « Petit homme rondouillard et joyeux libéral », franc-maçon, Vital Plas ne fait pas l’unanimité. La presse catholique est mécontente. Le cardinal Mercier fait une démarche auprès d’Albert, mais la décision est maintenue. Le choix est heureux. Léopold, adulte, évoque avec tendresse cet instituteur qui lui enseigna spontanément, ainsi qu’à son frère Charles, les rudiments de la balle pelote et du football2.
Baloo, ainsi que le nomment Léopold et Charles selon le nom de l’ours dansLe Livre de la Junglede Kipling, a aussi une curieuse conception de l’histoire. C’est un adepte de la loi historique de Brück. Major du Génie, Nicolas Brück, dont le disciple, le brillant mathématicien Charles Lagrange, complète la théorie en y ajoutant les calculs géométriques relatifs à la pyramide de Chéops, explique le développement de l’humanité par le magnétisme terrestre et la chronologie biblique. La mathématique et les Écritures permettent, selon cette théorie que prisèrent, à l’École royale militaire, Albert et le futur général Galet, de détecter des « ondulations quinquaséculaires » qui font se succéder les « peuples-chefs ». Le dernier en date est le peuple britannique, tandis que le rôle historique de la race latine est terminé3.
Ceci étant, Albert a donné à Plas des instructions particulièrement nettes sur l’enseignement qu’il veut pour ses fils :
« […] Qu’ils fassent des sports : gymnastique, natation, tennis. Je désire qu’ils aient des connaissances pratiques dans tous les domaines, mais qu’ils soient élevés comme le seraient des fils de bourgeois, des enfants du peuple.
Développez chez eux le sens de l’observation et de la mémoire. Donnez-leur chaque jour des leçons de choses : qu’ils apprennent à connaître la vie des plantes, des animaux, avant celle des hommes.
Ils doivent être courageux. Qu’ils n’aient pas peur de l’obscurité, par exemple ; que plus tard, ils n’aient peur de rien. Ils ne doivent pas craindre, non plus, de dire la vérité. Quand ils n’ont pas rempli leur tâche, vous les enverrez me le dire eux-mêmes.
Il faut qu’ils travaillent : un bulletin hebdomadaire, qu’ils m’apporteront en personne, me le dira. Ils seront récompensés ou punis en conséquence.
Je voudrais que vous développiez leur sens de la mémoire : ils auront plus tard à retenir les noms de beaucoup de monde qu’ils auront à recevoir. Je ne veux pas qu’ils se trompent. Cela peine les gens, et il ne faut pas.
Exigez une grande ponctualité : ils apprendront à ne pas faire attendre, en prenant l’habitude d’être eux-mêmes ponctuels.
Une indication encore : qu’ils s’imprègnent de cette idée qu’il ne faut pas remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même, et qu’il convient de montrer de l’initiative et de l’activité en toutes choses.
Enfin, qu’ils sachent se servir eux-mêmes […]. »4
Léopold entreprend ses travaux d’écolier le 8 janvier 1909. Arithmétique, français, néerlandais, alternent. Le duc de Brabant éprouve des difficultés pour écrire sur les lignes ; en revanche, il dessine bien et apprécie les excursions. Ainsi, cette promenade au Parc Léopold pour observer les bourgeons ou encore, en juin 1909, le déplacement destiné à étudier le canal de Willebroeck qui se trouve à sec à cause d’une fuite.
Quant à l’histoire, bien que la collection des travaux scolaires de Léopold contienne quelques intéressantes pyramides de Chéops, elle est enseignée de manière classique. Les feuillets du calendrier qui, selon la tradition, portent chaque jour une date commémorative d’un événement sont abondamment utilisés. « Aujourd’hui, 10 décembre 1909, 44e anniversaire de la mort du premier roi des Belges Léopold Ier décédé le 10 décembre 1865. » Ou encore, le 29 octobre 1913 : « Il y a vingt-huit ans qu’existe le parti ouvrier belge appelé encore parti socialiste (drapeau rouge). »
La géographie n’est pas oubliée, en ce compris la connaissance de la carte ferroviaire de Belgique, puisque le prince doit s’exercer à retenir de mémoire les numéros des principales lignes du chemin de fer, indiquent des instructions du 1er mai 1911.
Tout en apprenant aussi à écrire de la main gauche à la suite d’une fracture du bras droit, Léopold progresse dans le domaine des langues. Un même texte fait l’objet d’un apprentissage en français, néerlandais, allemand et anglais. Mais cette dernière langue reste le parent pauvre jusqu’à la guerre.
Enfin, l’amour pour son pays – « j’aime de tout mon cœur ma patrie », écrit-il en octobre 1911 – et la sollicitude envers ceux qui sont dans le malheur constituent des points de morale sur lesquels on insiste.
Il faut aussi apprendre à combattre la timidité. Plas explique, en octobre 1911 toujours : « Pour vaincre la timidité et acquérir de l’aplomb, – marcher droit et fièrement ; – regarder les gens en face ; – parler haut en regardant les gens dans les yeux. »
Le rythme journalier imposé à Léopold, rythme qui tient compte des repas, de deux promenades et de courtes récréations, est intense. Ainsi, en 1911, alors que le programme officiel de la Ville de Bruxelles prévoit 31h1/2 d’étude par semaine, celui du duc de Brabant est de 33 heures. Le travail fourni donne lieu à un bulletin : si Léopold est de très bonne conduite, il perd du temps dans l’exécution, moins toutefois que son frère Charles. Enfin, au fil des ans, s’intensifie le recours aux excursions afin de vérifier sur place la réalité des enseignements reçus.
L’éducation de Léopold n’est toutefois pas assurée uniquement par Vital Plas, puis, pour les études secondaires, par Armand Poissanger, « liégeois et assez solennel ». L’abbé Crooij, professeur au grand séminaire de Malines, enseigne la religion, tandis que la supervision de l’ensemble des facettes que constitue une éducation doit être assurée par un gouverneur. Il s’agit d’une « difficile question »5, écrit Albert au ministre de la Guerre, le général Hellebaut, en mars 1909. Et pour cause. Le choix de Plas a suscité naguère de vives critiques. Au printemps de 1909, Albert doit bientôt embarquer pour un périple de plusieurs mois au Congo et il est inquiet. En effet, Léopold II a écarté toutes les candidatures aux fonctions de gouverneur proposées par son neveu. Finalement, Hellebaut trouve une solution qui rencontre l’agrément de l’oncle et du neveu. Le capitaine René Maton est nommé officier d’ordonnance d’Albert, qui remercie son oncle d’avoir « permis que nous confions [sic] à un officier l’éducation de notre enfant »6.
Maton est grenadier. Il a prêté serment de sous-lieutenant le jour même où Albert était reçu lieutenant dans le même régiment. Fils de l’intendant en chef de l’armée, beau-frère de Gustave Stinglhamber, officier attaché au cabinet de Léopold II, il possède « d’évidentes qualités d’homme du monde et de bon catholique»7. Ses seules instructions sont de veiller à faire de Léopold un bon citoyen.
La nomination de Maton, en mars 1913, aux fonctions d’attaché militaire près la légation de Belgique à Londres impose le choix d’un nouveau gouverneur. Le capitaine des chasseurs à pied André De Groote, « homme de rares qualités », si ce n’est « qu’il ne désire pas monter à cheval » – mais ce n’est pas « du tout une condition requise », écrit Albert –, est nommé officier d’ordonnance de celui-ci – poste qui le dispense de l’obligation de rendre compte à ses chefs de sa mission réelle8. Un deuxième officier est attaché à la personne des princes royaux, et plus particulièrement au jeune comte de Flandre, qui aura bientôt dix ans : le chevalier Max de Nève de Roden, du régiment des guides, qui commandera le corps de cavalerie de l’armée belge en mai 1940.
Le coup de tonnerre de 1914
Léopold manifeste une évidente volonté de bien faire ainsi que « de donner le bon exemple au petit frère ». Quant à l’amour qu’il porte à ses parents, il est fort grand et les absences de sa mère le font souffrir : « Je ne sais pas ce que je donnerais pour vous embrasser et être serré dans vos bras », écrit-il en juin 1913, glissant dans l’enveloppe « un pétale de quoqueliquo » [sic] qu’il a fait sécher. Un pétale de coquelicot, la fleur qui rappellera bientôt la mort de tant de soldats anglais dans la plaine des Flandres.
Le 17 juin 1914, Léopold entreprend l’étude de la deuxième déclinaison latine. Toute la famille, à l’exception d’Élisabeth qui est en Bavière, prend le train « traîné par une magnifique type 10 ». Direction Ostende. Le dernier été de la paix commence. Sa mère lui manque, il l’écrit : « Je commence vraiment à devenir impatient pour vous revoir. Plus les jours diminuent, plus je deviens impatient. Vous êtes comme un aimant, plus le fer est près, plus l’attraction est forte. » Mais l’ambiance des vacances abrège la durée de l’attente. Excursion à Cassel par Nieuport et Furnes, construction de châteaux de sable sur la plage à Raversyde avec Albert ; projet – qui exige l’autorisation d’Élisabeth ! – de se rendre au cirque à Ostende en compagnie de De Groote et de Nève.
Le 28 juin, l’archiduc François-Ferdinand, dont les fils avaient parfois été, à Raversyde, les compagnons de jeu des princes belges, est victime de l’attentat de Sarajevo.
Le 29 juillet, Albert décide de s’installer au palais de Bruxelles. La ville est calme. Elle l’est toujours le dimanche 2 août. La journée est radieuse, mais l’orage gronde. Aux Affaires étrangères, on s’active à la traduction de l’ultimatum que le ministre d’Allemagne a remis le matin même. « Un impérieux devoir de conservation » impose à l’Allemagne de faire entrer ses armées en Belgique, afin de prévenir l’intention française de traverser celle-ci pour attaquer le Reich. La réponse belge est négative. Le 4, les premiers éléments de l’armée allemande pénètrent en Belgique.
Le même jour, à 10 h, Albert se rend à cheval au Parlement au milieu d’un enthousiasme indescriptible. La reine et les enfants royaux suivent en calèche. Le visage d’Élisabeth et celui de Léopold reflètent « une expression de profonde gravité », se rappelle Marie José dans la biographie de ses parents. Le roi prononce un bref discours. Son fils aîné est impressionné, comme il l’avait été en décembre 1909 à l’occasion de la prestation de serment de son père.
Tandis qu’Albert prend le commandement en chef de l’armée, la reine et ses enfants quittent Bruxelles le 17 en direction d’Anvers. La situation n’y est guère rassurante, notamment du fait d’un bombardement par un zeppelin dans la nuit du 24 au 25. Élisabeth et les princes passent donc les journées au palais royal d’Anvers et les nuits au « Voshof », propriété de l’important négociant anversois Osterrieth.
Mais la prudence impose d’autres mesures. Le 31 août, Élisabeth et les enfants embarquent à bord du Jan Breydel en direction de l’Angleterre, où Lord Curzon, ancien vice-roi des Indes, accueille les enfants dans sa propriété de Hackwood à Basingstoke dans le Hampshire.
Les matinées des garçons sont consacrées à l’étude sous la direction de Max de Nève. L’après-midi l’est au sport, et plus particulièrement au golf. La vie, en compagnie des trois filles de Lord Curzon, est plus libre et d’une certaine manière plus agréable qu’en Belgique. Mais l’absence des parents se fait cruellement sentir. Léopold écrit à son père, le 8 septembre 1914 :
« Mon bien cher Papa,
Je pense tant à vous. J’ai lu avec certaine frayeur qu’on bombarde la ville d’Anvers. Heureusement que les bons Anglais sont là, avec leurs gros canons de marine.
Comme j’aimerais avoir dix ans de plus, pour être à côté de vous. Ma pensée cependant est toujours avec vous. Tous les soirs, je prie le Bon Dieu pour qu’il nous aide et nous fasse bien vite rentrer près de vous.
Cher Papa, c’est mon plus grand désir depuis que nous nous sommes quittés.
Je vous embrasse bien cher Papa.
Votre Léopold qui vous aime beaucoup, beaucoup. »
Au fil des semaines puis des mois, il s’avère que la guerre sera longue. Si les enfants royaux doivent rester en Angleterre, il ne peut plus être question de les occuper mais bien de poursuivre leur éducation.
Adolescence dans la guerre
Le 27 novembre, Élisabeth est à Hackwood. Elle s’entretient avec Curzon : Léopold vit replié sur lui-même, il est solitaire. Marie José, au contraire, considère que son frère est « réfléchi et sensible, comprenant tout de la gravité de la situation ». L’analyse de Curzon l’emporte et Albert partage son point de vue : il convient de plonger le prince dans un univers d’enfants de son âge.
Charles est inscrit à la Public School de Winchester. Pour Léopold, Albert souhaite « un collège où l’on soigne l’étude du latin auquel j’attache un grand prix et aussi l’étude de l’histoire »9. L’institution choisie est le prestigieux collège d’Eton. Il est prévu que Léopold y entre en janvier 1915. Or, il n’en est rien : il arrive en effet le 22 décembre 1914 à La Panne, où il passera plusieurs mois. Le motif de ce revirement est inconnu. Est-ce le souhait d’Albert de faire écho aux sentiments exprimés par son fils en septembre 1914 ou, comme l’écrit le roi, celui « de voir mon fils plus longtemps » ?
Les mois de 1915 passés à la Villa Maskens sont pour Léopold une période d’apprentissage éclectique. Il pratique intensivement le néerlandais avec Noterdam dont il acquiert l’accent ouest-flamand. Le major Léon Preud’homme, officier d’ordonnance du roi, lui détaille l’organisation de l’armée10. Vers la fin de son séjour, il intensifie aussi, avec l’aide d’un répétiteur, un élève d’Eton, sa pratique de l’anglais.
Mais l’épisode le plus marquant de cette période est sa réception, le 5 avril, « à la suite » du 12e régiment de ligne. Selon une vieille tradition, des non-combattants, femmes et enfants, peuvent être inscrits à la suite d’un régiment. Albert porte son choix sur le 12e de ligne, régiment dont la vaillance, depuis la défense de la position de Liège en août 1914 jusqu’à la bataille de Dixmude en octobre, ne s’est jamais démentie. Léopold, à partir d’avril 1915, passe donc une partie de son temps à manier des armes, creuser des tranchées, remplir des sacs de sable, participer aux exercices.
L’entrée à Eton a lieu en septembre 1915. Léopold troque l’uniforme bleu foncé de fantassin pour le costume que sa sœur trouve amusant : « pantalon à rayures, jaquette courte, col rabattu et chapeau melon ou “tube” pour les grandes occasions ».
Les premiers temps à Eton ne paraissent pas des plus heureux, rapporte encore Marie José. Cela se comprend. Après avoir passé plusieurs mois auprès de ses parents dans un environnement insolite pour un adolescent de treize ans, Léopold se retrouve dans un contexte absolument neuf. La séparation est lourde à porter et ce d’autant plus qu’Élisabeth l’exprime de son côté. Ainsi écrit-elle, le 12 octobre 1915 : « J’ai été longtemps triste et ce n’est que la pensée que la vie d’école te fera du bien qui me console de ne pas t’avoir auprès de moi. »
Par ailleurs, suivre les cours en anglais est malaisé. Mais dès décembre 1915, J. Renier, qui suit le travail du prince, rapporte au roi que, en anglais, Léopold « a progressé d’une façon appréciable. Il a corrigé son orthographe qui était phonétique. »
Plus généralement, le prince « a parcouru un cycle complet de matières. Il s’est habitué à l’atmosphère d’une classe (spécialement arrangée) et à l’émulation qui en naît.Mais par suite de la multiplicité des sujets, d’une certaine lenteur de travail et du temps consacré aux jeux, le prince n’a pu faire tous les exercices de la classe. Ce qu’il a compris, il le sait définitivement et il a une intelligence très vive, le goût du travail et un réel désir de s’instruire. »
Le désir de bien travailler et de se donner de la peine, Léopold l’exprime à de nombreuses reprises. Ses parents, malgré la guerre et la distance, ne cessent de l’encourager. « Si tu te donnes de la peine, tu peux avoir entière confiance dans ton avenir. Tu sais que je te dis toujours la vérité », lui écrit Albert le 6 mai 1916. Toutefois le roi ne se contente pas de ce seul type d’encouragements. Léopold grandit. Il a suivi une instruction militaire. Son père, sans insister, lui donne des nouvelles du front ; sa mère, du 12e de ligne. Mais Léopold, que les souverains anglais invitent de temps à autre à dîner, néglige parfois son courrier. Albert n’apprécie pas. Ainsi, le 5 décembre 1916 :
« Mon cher Léopold,
Voilà plus de trois semaines que tu n’as plus donné de tes nouvelles. Je pense que ce rappel à l’ordre suffira pour que tu t’appliques à écrire régulièrement à tes parents et à ne plus montrer autant de négligence et de paresse. »
Pourtant, Léopold travaille dur. En témoignent ses résultats scolaires à l’issue du trimestre d’été de 1916. Il se classe premier avec 466 points sur un total de 620. Au printemps de 1917, il occupe toujours la première place. Mais, ô paradoxe, le temps considérable qu’il passe à étudier la géométrie et l’algèbre, avec l’aide de Giuseppe Cesaro, professeur à l’université de Liège réfugié en Grande-Bretagne, ne lui permet pas de faire du français, d’écrire des rédactions et de commencer l’étude de la littérature française.
Par ailleurs, Albert a insisté, durant l’été de 1917, sur la nécessité de lire les journaux et de faire du flamand tous les jours. Tous les jours aussi, à partir de l’automne suivant, Léopold participe aux exercices du corps militaire d’Eton dont le programme est relativement intensif. Il s’y intéresse vivement, compare les mouvements à ceux de l’armée belge et ne manque pas de souligner que « les sergents sont extrêmement durs ».
Au fil du temps, le roi manifeste sa grande satisfaction à propos de la « British Education »11 qui trempe le caractère de son fils, et développe sa personnalité qu’il souhaite « la plus forte possible », afin « de faire honneur à la famille et au pays ». Même satisfaction chez le tutor de Léopold, le célèbre Samuel Gurney Lubbock, mentor de tant de générations d’Etonians, expliquant que le prince est non seulement « un élève modeste, aimable et populaire », mais aussi qu’il a « un caractère digne », est « digne de son père et digne de lui succéder un jour »12.
La victoire
Le 23 juillet 1918, le trimestre est terminé. Léopold prend le chemin de La Panne.
À Boulogne, heureuse surprise : Albert, Élisabeth et Marie José, revenue du Poggio Imperiale où elle est pensionnaire à la Santissima Annunziata depuis mars 1917, attendent dans une petite villa d’Hardelot au sud de Boulogne. Cette entorse au principe – qui est une légende – selon lequel le roi ne quitta pas le territoire belge durant la période de la guerre13, permet à la famille de s’offrir cinq jours de détente. Puis départ vers La Panne. Léopold visite les troupes avec son père. Il participe aussi aux exercices avec sa compagnie14.
Vient l’offensive libératrice. Le 21 octobre, Albert, Élisabeth et Léopold se rendent en automobile à Bruges, où personne ne les attend. Il en va tout autrement le 25, jour de l’entrée officielle dans la cité chère à Rodenbach. Le 10 novembre, c’est à Tournai que le duc de Brabant accompagne ses parents. Le 22 a lieu l’entrée triomphale dans Bruxelles. Toute la famille royale est à cheval. Léopold porte l’uniforme de son régiment. Il vient d’avoir 17 ans.
Retour à la paix
Dès janvier 1919, Léopold retrouve Eton. Le climat social, en Angleterre, comme ailleurs en Europe, est loin d’être serein. Léopold s’en ouvre à son père. « Tout le monde est en grève, écrit-il le 6 février. Ici, à Eton, on est assez inquiet et tous se demandent comment cela finira. Mais je crois que les Anglais aiment trop l’ordre pour que cela devienne grave. »
Albert, de son côté, tout en réaffirmant sa foi dans l’avenir de son fils, ne manque pas de lui prodiguer des conseils qui ne se trouvent pas dans les manuels scolaires. C’est ainsi qu’il l’encourage – nous sommes le 27 novembre 1919 – à : « collectionner les allocutions prononcées par le prince de Galles et qui sont d’un genre qui te conviendrait tout à fait bien. Le prince de Galles par son attitude et sa personnalité a conquis une fort grande popularité. Il est un exemple dont il est utile de s’inspirer. Il dit fort bien des choses absolument proportionnées à son âge et à sa situation ainsi qu’aux différents milieux auxquels il s’adresse. »
Que Léopold doive désormais préparer davantage encore son avenir, ses parents en sont conscients.
Le 22 septembre 1919, à Ostende, les souverains et leur fils aîné montent à bord du destroyer américain Ingraham, d’où ils sont transbordés sur le George Washington qui mouille devant Calais. C’est sur ce navire que Léopold effectue son premier grand voyage, qui le conduit aux États-Unis. L’accueil réservé à Albert et Élisabeth dès leur arrivée, le 2 octobre à New York, est stupéfiant. Léopold est ému. Il le sera tout au long du parcours qui s’achève à Washington par une visite au chevet du président Wilson15.
De retour à Eton, Léopold mesure combien il y est attaché. « Je suis content de me retrouver ici, écrit-il à sa mère, au milieu de camarades et d’amis que je connais maintenant depuis quatre années. J’éprouve une sensation de grande liberté que, je suis sûr, je regretterai beaucoup après avoir quitté le collège. »
Quitter Eton. C’est chose faite à Noël 1919.
Léopold poursuit sa formation dans plusieurs domaines. Un officier français, le commandant Plée lui fait découvrir la stratégie. Le mathématicien Giuseppe Cesaro reprend ses cours particuliers. Le romancier et dramaturge flamand Herman Teirlinck lui enseigne la culture néerlandaise. Jacques Pirenne l’initie à l’histoire universelle. Ces différents enseignements ont un but précis : compléter la « British Education » par une approche plus continentale et belge, et préparer l’entrée du duc de Brabant à l’École royale militaire.
Mais avant de franchir ce pas, Léopold ajoute à l’expérience américaine un voyage au Brésil un peu impromptu. Il n’était pas prévu qu’il y accompagne ses parents. Il devait en effet se rendre au Sénégal – c’eût été sa première visite dans un pays d’Afrique noire – et, à Dakar, attendre ses parents afin de rentrer avec eux en Europe. L’épidémie de fièvre jaune qui éclate dans la colonie française en décide autrement. Il embarque à Anvers le 15 septembre 1920 à bord du Pays de Waes à destination de Rio où il arrive le 4 octobre16.
Le séjour brésilien impressionne Léopold. « C’était l’aboutissement, le couronnement d’un rêve d’enfant. Le Brésil était à mes yeux […] le pays où aurait pu s’épanouir l’ethnologue et le botaniste que j’aurais aimé être », confie-t-il en 1976 à Gilbert Kirschen.
Touchant Dunkerque, à bord du croiseurSão Paulole 7 novembre en compagnie de sa mère, Léopold rentre à Bruxelles où il est présenté, le 22, à la 66epromotion d’infanterie-cavalerie dans la cour de l’École de l’avenue de la Renaissance17.
Classé 7e sur 50 à la fin de la première année, Léopold a noué de solides amitiés avec des fils de familles fort simples. Raymond Dinjeart, futur chef de la Maison militaire de Baudouin Ier, est fils de fermier. Hector Binamé est orphelin de père. Alfred Willemart, qui sera chef d’état-major des forces belges dans la campagne d’Abyssinie en 1941, est le fils d’un garde-train. C’est avec ces amis que Léopold passe, en 1921, ses premières grandes vacances de jeune homme. Dans l’Oberland bernois, il accomplit, le 28 août, en compagnie de Willemart, l’ascension du Finsteraarhorn qui culmine à 4 275 m18. Quittant la Suisse pour Gênes, il parcourt la Riviera dei Fiori avec Willemart et Binamé jusqu’à Menton où ils achèvent leurs vacances.
La seconde année à l’École royale militaire est résolument tournée vers la stratégie, la tactique, l’organisation de l’armée. Le rythme est soutenu. Les journées sont longues. Albert ne souhaitant pas que son fils loge à l’École, Léopold se lève à cinq heures et quitte Laeken une demi-heure plus tard, car la leçon d’équitation commence à 6 h et dure une heure. Les cours proprement dits débutent à 9 h, sont interrompus à midi et reprennent à 13 h.
Malgré cet emploi du temps fort chargé, Léopold est de plus en plus souvent amené à remplir des fonctions officielles. En ces lendemains de Grande Guerre, chaque commune de Belgique fait ériger un monument aux morts qu’il faut inaugurer. Durant des années, un dimanche après l’autre, il préside ce genre de cérémonie.
La plongée de son fils dans la vie officielle offre au roi l’occasion de contribuer, par petites touches, à son éducation politique. Ainsi, au début de juillet 1922, Léopold est à Turnhout. Il y prononce une allocution en flamand. La satisfaction est grande. Mais De Schelde, journal nationaliste flamand, n’est pas tendre, lui qui s’est fait un des fers de lance de l’amnistie. Et Albert d’envoyer un exemplaire du journal à son fils afin qu’il n’ignore pas l’envers du décor, ajoutant : « Si j’ai envoyé le journal […] c’est parce que les entourages cachent d’ordinaire les ombres du tableau, ce qui est un détestable système ! »
Ayant repris, « à contre-cœur, il faut l’avouer, mais avec courage, la vie de l’École militaire » en septembre 192219, Léopold n’en a pas encore vraiment fini avec la formation au métier des armes, mais celle-ci n’épouse plus la forme d’une présence quotidienne avenue de la Renaissance. C’est pourquoi, en novembre, peut naître le projet d’accompagner sa mère en Égypte, afin d’y assister à l’ouverture du tombeau de Toutankhamon.
De l’Égypte au Congo
Élisabeth a visité l’Égypte à deux reprises avant la guerre. Elle souhaite y retourner. En novembre 1922, Jean Capart, conservateur de la section d’égyptologie des musées royaux d’Art et d’Histoire, accueille la Reine venue visiter l’exposition qui commémore le centenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion. Quelques jours plus tard, leTimesannonce que les archéologues anglais Carnavon et Carter ont fait une découverte sensationnelle dans la vallée des Rois. Deux chambres ont livré un superbe trésor. Il en reste une troisième. Scellée, il se peut qu’elle contienne la tombe du pharaon.
Élisabeth n’a qu’une seule idée en tête : assister à l’ouverture du tombeau. Capart obtient de ses collègues anglais qu’ils attendent la reine qu’Albert ne peut pas accompagner à cause de la situation politique en Belgique. Léopold part donc de Bruxelles avec sa mère et Jean Capart, le 9 février 1923. Le petit groupe arrive à Alexandrie le 15. Installés à Louqsor, Élisabeth, Léopold et Capart pénètrent le 18 dans la chambre funéraire du pharaon qui a été ouverte la veille. « Impressionnant », note Léopold, qui retourne visiter le tombeau quelques jours plus tard, émerveillé par les objets mis au jour20.
Ce voyage permet aussi à Léopold d’effectuer un déplacement au Soudan et, surtout, de faire la connaissance du docteur Mouchet, médecin au Congo belge, qui l’y accompagnera bientôt. En attendant, Élisabeth et Léopold, qu’un message pressant venu de Bruxelles a dissuadés de se rendre en Palestine, prennent le chemin du retour.
Ce retour signifie, pour le duc de Brabant, le commandement d’un peloton du régiment des grenadiers, ce qui ne lui plaît guère. En revanche, la poursuite d’une formation intellectuelle dans plusieurs disciplines le réjouit.
En histoire, Jacques Pirenne reprend le fil interrompu de ses leçons sur l’histoire universelle. Cet enseignement, qui s’achève au début de 1924, a provoqué des difficultés dues à l’engagement politique du professeur.
En février 1920 déjà, Pirenne, qui vient de commencer ses cours au duc de Brabant, adhère au Comité de politique nationale. L’année suivante, il compte parmi les chevilles ouvrières de la création du Parti national populaire, qui subit un retentissant échec aux élections législatives de novembre. Mais si Pirenne abandonne alors toute prétention parlementaire, il n’en reste pas moins proche, jusqu’en 1924, du nationalisme fascisant de Pierre Nothomb21. Les positions de Pirenne en 1920 et 1921 ont déplu au roi. La suspension de ses leçons au duc de Brabant au début de 1922, mise sur le compte des études à l’École royale militaire, relève en fait de la volonté d’Albert d’éviter que l’on puisse croire que le Prince partage les opinions politiques affichées par son professeur22.
Le calme étant revenu, du moins en apparence, Pirenne reprend son enseignement en 1923. Mais, au début de cette même année, ce bouillant personnage prend la tête de la « Ligue nationale pour la défense de l’université de Gand et de la liberté des langues ». L’objectif majeur est de s’opposer au projet de flamandisation partielle, considéré comme ouvrant la voie à la flamandisation complète, de l’université de Gand. Le ministre des Sciences et des Arts responsable du projet de loi contesté n’est autre que le docteur Pierre Nolf, ami du couple royal. Ce brillant scientifique considère que l’attitude de Pirenne, attaquant de front un projet du gouvernement, est incompatible avec les fonctions qu’il exerce auprès du prince, et il proteste en « haut lieu ». Convoqué par le comte d’Aerschot, chef de cabinet du roi, Pirenne réagit en annonçant son intention de présenter sa démission. Et d’Aerschot de se récrier en proposant une solution plus diplomatique : Pirenne continue son enseignement, conserve sa liberté de parole, mais sera désormais présenté comme professeur « honoraire » du duc de Brabant23.
Les autres matières ne suscitent pas de problèmes. Léopold suit, à Gand, le cours d’économie politique de Delaunay et celui d’histoire de la littérature néerlandaise d’Auguste Vermeylen. À Gand encore, à partir d’octobre 1924, il assiste, en compagnie de son aide de camp, le major d’artillerie Raquez, au cours d’histoire de Belgique d’Henri Pirenne. Ainsi, après avoir été l’élève du fils, Léopold devient celui du père. Le cours est passionnant. L’auteur deMahomet et Charlemagnefait dialoguer ses étudiants avec des personnages du Moyen Âge comme si c’étaient des contemporains. Léopold, de son écriture élégante, prend consciencieusement note : « Aux XVeet XVIesiècles, il se forme un nouvel État : l’État bourguignon qui constitue une unité. À ce moment, l’histoire de Belgique naît. » Plus loin : « Le caractère essentiel et primordial, c’est que notre histoire n’est pas un produit naturel. Elle est la formation d’un travail collectif des hommes[…]. Notre pays est quelque chose de vivant et de concret : la guerre de 1914-1918 a attesté la solidité de notre race, sa vitalité et sa vérité historique. » Enfin : « Comment appelle-t-on la Belgique de nos jours ? Le champ de bataille européen. Elle est un cimetière international, un champ de batailles continuelles où les grandes puissances sont venues vider leurs querelles. »
Le droit public n’est pas oublié. Arthur Goddyn, premier président de la Cour de cassation en est chargé. En philosophie, le cardinal Mercier donne chaque semaine deux heures de cours au palais archiépiscopal de Malines. Mais l’héritier du trône n’a aucun penchant pour la philosophie et il a « toujours regretté de n’avoir pas abordé cette étude avec un tel maître vingt ou trente ans plus tard », déclare-t-il à Kirschen.
En physique et en électricité, enfin, le professeur Henriot de l’université de Bruxelles donne des cours particuliers complétés par des expériences de laboratoire.
Les activités de Léopold sont donc nombreuses et diversifiées. Quant aux loisirs, ils sont mis à profit pour accompagner le roi, quand la chose est possible, dans l’une ou l’autre ascension. C’est le cas, par exemple, en août 1924 dans les Dolomites.
Mais même cachés « au milieu d’une forêt de pics de toutes tailles », Albert et Léopold ne sont pas à l’abri des préoccupations. À la fin du mois d’août, Léopold quitte son père et se rend à Forte dei Marmi, station balnéaire proche de Viareggio. Est-ce pour se rouler « avec délice dans la mer chaude (si elle est chaude) », comme le lui écrit sa mère, ou pour un motif moins anodin ?
En fait, Léopold s’est vu confier le rôle délicat d’éclaireur à propos du séjour éventuel de sa sœur Marie José, qui vient de fêter ses dix-huit ans, auprès de la famille royale italienne, dans son superbe domaine de San Rossove au sud de Pise. Ce projet estival relève de la stratégie matrimoniale mise en place afin de voir s’unir un jour Marie José et Umberto, prince de Piémont.
Depuis le séjour florentin de Marie José, à qui la reine Elena rendait régulièrement visite, les contacts entre membres des deux familles royales sont assez intenses. Ainsi, en mars 1922, la visite à Rome et au Vatican du roi et de la reine des Belges qu’accompagne Léopold fait progresser la question romaine24. En septembre de la même année, le prince de Piémont est à Anvers à bord du navire école Francesco Ferrucio. Il rencontre Léopold à plusieurs reprises et paraît « très désappointé » en apprenant que Marie José, à Ostende, ne peut pas participer au déjeuner prévu à bord du navire italien. Pendant ce temps, Albert et Élisabeth poursuivent leur séjour, commencé en compagnie de Léopold et Marie José, dans la propriété des souverains italiens à Racconigi près de Turin. Le rapprochement entre les deux familles royales – en ce compris les projets matrimoniaux, la possibilité d’une union entre Léopold et Mafalda, sœur d’Umberto, ayant été un moment évoquée – ne relève pas de grandes manœuvres diplomatiques mais bien d’un constat très réaliste : le nombre de maisons royales avec lesquelles une alliance matrimoniale est envisageable est extrêmement restreint si le critère retenu est l’appartenance à la foi catholique.
Ainsi donc, en août 1924, Léopold est à Viareggio. De Laeken, Élisabeth dirige la manœuvre. Utilisant les bons soins de la comtesse Germaine de Dudzeele, belle-sœur du comte Carlo Sforza, ancien ministre des Affaires étrangères d’Italie, qui est proche des souverains belges, elle transmet ses instructions à Léopold. Marie José vient d’achever ses études secondaires au Sacré-Cœur de Linthout. Elle est en Angleterre et y attend que se décide sa destinée. Élisabeth écrit donc à son fils le 30 août :
« Le plus simple serait que tu ailles à San Rossove[…]dire bonjour en disant que tu as fait des ascensions dans le Tyrol italien avec Papa et qu’il faisait tellement mauvais temps que tu es venu chercher le soleil[…]et que tu aimes tellement les bains de mer etc., etc. Que tu avais lu dans les journaux qu’ils étaient à San Rossove et que tu t’es précipité pour venir leur dire bonjour ; que moi j’attendais toujours des nouvelles de la Reine pour faire revenir Marie José d’Angleterre et l’envoyer dans un tout petit paquet ficelé à San Rossove ou Racconigi ou bien je ne sais pas où puisque on ne me dit rien[…]. Vas-y, fais cette commission en blaguant un peu et donne-moi des nouvelles pour M.J.[…]. Je ne télégraphierai donc pas et attendrai un télégramme de toi disant “prière envoyer paquet (c’est M.J.) à partir de xxx à xxx. Signé P. Radis”. »
La manœuvre est parfaitement exécutée. Marie José passe un fort agréable séjour à San Rossove où son frère vient la rejoindre. Profitant lui aussi de cette magnifique propriété, il n’oublie pas d’« ouvrir les yeux et les oreilles ». Mais Umberto n’est pas en Toscane, ce qui n’empêche pas sa mère, en octobre, de confier à une amie : « Dis à la reine Élisabeth[…]que je voulais lui écrire pour lui dire que notre rêve serait certainement que leur fille devienne la nôtre. »25Ce souhait deviendra réalité le 8 janvier 1930. Pour le meilleur et pour le pire.
Pendant que la réalisation du projet matrimonial concernant Marie José progresse lentement, il est légitime de penser aussi à l’avenir de Léopold. Mais Albert – et ce souhait est partagé par son fils – entend que celui-ci complète sa formation par une découverte approfondie du Congo belge ainsi que du Rwanda et de l’Urundi, territoires administrés par la Belgique sur la base d’un mandat de la Société des Nations.
Afrique centrale
Le 20 avril 1925, Léopold embarque à bord de l’Anversville en compagnie du major Raquez. C’est le début d’un voyage de neuf mois. C’est aussi, comme le lui écrit sa mère dès le 10 mai, « la première fois qu’il prend vraiment son envol ». Et Élisabeth d’ajouter : « sois toujours très prudent dans ton jugement sur les hommes et les partis. Sois un Sphinx en politique et montre toi aimable avec tout le monde. Que personne ne puisse te coller une étiquette ! »
Après trois semaines de traversée, Léopold arrive à Boma. Trois semaines ensuite dans le Mayumbe, puis un séjour à Léopoldville (Kinshasa), où il retrouve le docteur Mouchet, précèdent la suite du périple qui constitue une révélation. S’il admire la faune et la flore ainsi que certaines réalisations techniques et industrielles des grandes sociétés coloniales, observe avec beaucoup de pertinence les bons et les moins bons côtés du rôle des missions, il ne manque pas de développer un point de vue extrêmement critique à la fois sur les conditions sanitaires que connaissent les Noirs et sur les menaces que fait peser une société comme Lever sur les cultures vivrières. En effet, l’intensification de la production d’une seule espèce se fait au détriment de l’équilibre nutritionnel de la main-d’œuvre indigène.
Léopold prend des notes. Il échange force courriers avec ses parents, même durant le séjour de deux mois qu’Albert et Élisabeth accomplissent aux Indes à l’occasion de leurs noces d’argent. Il leur adresse aussi des petites photos prises avec le vieil appareil Kodak qu’il possède depuis 1911 et « avec lequel il travaille à tour de bras »26.
Léopold est au Congo belge depuis plus de quatre mois, quand il arrive à Kisenyi le 15 septembre. Il doit passer quatre semaines dans les territoires sous mandat. Son itinéraire a fait et continue de faire l’objet d’une sourde querelle entre le commissaire royal Alfred Marzorati et le résident de l’Urundi, Pierre Ryckmans, que Léopold connaît un peu pour avoir assisté, le 25 octobre 1924, à l’Union coloniale belge, à sa conférence consacrée aux ressources et surtout au potentiel humain du Rwanda-Urundi27. Ryckmans souhaite que le prince prenne contact avec le pays profond et non avec la périphérie. Le commissaire royal, pour sa part, entend cantonner la visite du prince aux rives du lac Kivu et à la plaine de la Ruzisi entre Kisenyi et Usumbura. Ryckmans ne mâche pas ses mots à l’égard de son supérieur : « Un employé de Cook, combinant un itinéraire pareil, se ferait mettre à la porte ! » Insensiblement, il modifie l’itinéraire. Durant trois semaines, du 21 septembre au 15 octobre, il accompagne le duc de Brabant qui est curieux de tout, poursuit son apprentissage du lingala et, surtout, échange avec son cicerone force idées sur l’organisation de la colonisation.
Après avoir pris congé de Ryckmans, Léopold achève son voyage d’études en prenant la direction du lac Victoria, puis de Nairobi, et enfin de Mombasa où il s’embarque pour le voyage du retour.
Albert est particulièrement satisfait des échos qu’il reçoit du voyage de son fils et le lui écrit. Ainsi, le 25 novembre 1925 :
« Je viens te féliciter chaleureusement pour l’heureux aboutissement de ta superbe randonnée en Afrique, certes la plus complète entre celles entreprises par des non-professionnels des colonies. Cet examen approfondi du Congo te conférera une force et une supériorité dont il faudra savoir user pour le prestige monarchique et l’avancement des possessions belges d’Afrique. »
Qu’Albert entende exploiter politiquement le voyage est une évidence. En effet, l’accueil du prince, le 20 janvier 1926, à la gare du Midi à Bruxelles, doit faire l’objet d’une grande manifestation des anciens volontaires de la campagne 14-18. Et le roi, qui en avertit son fils dès le 10, de commenter : « Il ne faut laisser passer aucune occasion pour montrer que la monarchie a encore des racines dans le pays car les temps sont extrêmement difficiles. »
De fait, le gouvernement Poullet-Vandervelde est confronté à de nombreuses difficultés de nature politique, économique, financière et sociale. Dans ce contexte, il n’est pas interdit de penser que le mariage du prince héritier et la perspective d’assurer ainsi la continuité dynastique serait une bonne chose.
Mariage
Au risque de donner dans le style de la presse people, il est intéressant de poser la question des conditions qui présidèrent à la rencontre, puis au mariage, de Léopold et Astrid, car la littérature à ce sujet participe du mythe né après la mort de la reine.
De Menton, le 4 décembre 1926, soit moins d’un mois après son mariage, Léopold écrit à sa mère : « Si je suis heureux maintenant, c’est à vous que je dois ce bonheur. » Et il ajoute : « Vraiment vous n’auriez pas pu trouver quelqu’un de mieux pour moi. »
Ces quelques mots mettent à mal les propos du 21 septembre 1926, où le roi et la reine, annonçant officiellement les fiançailles de leur fils, parlent d’« un mariage d’inclination ».
Henri Carton de Wiart rapporte dans ses mémoires, nous sommes au début de 1925 :
« En Suède, mon séjour fut plus intéressant encore. Déjà s’esquissait, pour quelques rares initiés, la perspective d’une union entre une princesse de la famille royale et notre jeune Duc de Brabant. Je savais que ce projet, qui devait se réaliser l’année suivante, était envisagé avec sympathie par le roi Albert et la reine Élisabeth, et je pus bientôt me rendre compte qu’à Stockholm il ne rencontrait pas une moindre faveur. »28
Si Léopold embarque sur l’Anversville le 20 avril 1925 pour le Congo, il ne peut être à Copenhague où certains le voient rencontrer Astrid en juin29. En revanche, Carton fait clairement allusion à des propos datant du début de 1925.
Albert et Élisabeth, dès 1924, s’inquiètent de l’avenir de la dynastie. Or, nous savons, sur la base de l’exemple offert malgré elle par Marie José, que le « choix » est restreint si l’on se borne aux familles royales catholiques. Dans ces conditions, l’hypothèse d’une ouverture vers le Nord est séduisante. Compte tenu du contexte, elle l’est d’autant plus que « la Belgique neutre et loyale » de 1914 risque tôt ou tard de regretter son intégration dans le pacte de Locarno. De ce fait, un rapprochement avec les autres « petites puissances » serait le bienvenu. Parmi elles, la Suède pourrait exercer une influence discrète sur les Pays-Bas avec lesquels la Belgique n’entretient pas, c’est le moins que l’on puisse dire, les meilleures relations30. Tout ceci, à Laeken, est évidemment au cœur des préoccupations.
Léopold, revenu d’Afrique le 20 janvier 1926, est, dès le mois de mars, à Stockholm en compagnie de sa mère et de la princesse de Caraman-Chimay. Il y rencontre Martha, une jolie brune, et sa sœur Astrid qu’il a peut-être déjà entrevue à l’occasion du baptême du fils de René de Bourbon31. Au début de l’été, Léopold effectue un séjour à Fridhem, la résidence de loisirs de la famille d’Astrid, dont la presse, dans les pays scandinaves, rapporte les rumeurs de fiançailles avec le prince héritier de Norvège et dont Marie José, sur la base des confidences de son frère, rapporte que, « farouche, elle esquivait les tête-à-tête ».
Mais qui est donc cette jeune fille ? Astrid Sophie Louise Thyra est née le 17 novembre 1905. Son père, Carl Bernadotte, est le frère du roi de Suède Gustave V. Sa mère Ingeborg est la sœur du roi de Danemark. Son enfance et sa jeunesse se déroulent dans son pays natal. Elle fréquente des écoles privées et suit une formation en économie domestique.
Contrairement à ce qui se passe pour Marie José, les choses vont donc vite en ce qui concerne le duc de Brabant et la princesse de Suède.
Les fiançailles sont annoncées le 21 septembre 1926, tandis que Léopold est à Stockholm depuis la veille où il négocie la partie suédoise du mariage. Astrid étant luthérienne – elle épousera la foi catholique en 1930 sous la houlette du chanoine Dessain –, Albert entend bien que l’on soit prudent. « Après mûre réflexion », il accepte que le mariage luthérien – il n’est pas question de mariage « civil » au sens du code Napoléon – ait lieu dans la capitale suédoise.
À ses yeux, écrit-il le 6 octobre, « c’est une grande concession ». Mais il est « résolument contraire à un Te Deum qui, aux yeux du public, quoi qu’on fera ou dira, passera pour une cérémonie de mariage. Donc le mariage civil à Stockholm, le mariage religieux à Bruxelles et pas de solennité religieuse là-bas qui puisse donner lieu à des confusions dans l’esprit des gens ici ou à de fausses interprétations qu’on ne manquerait pas d’exploiter contre nous. »
Ceci réglé, il faut encore obtenir d’Astrid qu’elle signe deux pièces destinées au Vatican, par lesquelles elle s’engage à élever ses enfants dans la foi catholique. « C’est une précaution que Rome prend, explique encore Albert, depuis les mariages roumains et bulgares où la promesse orale n’a pas été tenue en ce qui concerne la religion des enfants. »
Enfin, la question de la date du mariage n’est pas une mince affaire. À force de vouloir accorder le calendrier et l’agenda des uns et des autres, le mariage « civil » a lieu à Stockholm le 4 novembre. Quant au mariage religieux, il est célébré à Bruxelles le 10 novembre par le cardinal Van Roey et les cinq évêques de Belgique. L’archevêque luthérien Nathan Söderblom, une des chevilles ouvrières du Conseil œcuménique des Églises, futur prix Nobel de la Paix en 1930 ainsi que « confirmant et vieil ami à Upsala » d’Astrid, est aimablement mais fermement prié de ne pas assister à la cérémonie32, car le clergé belge est encore fort loin de donner des gages à l’œcuménisme.
Astrid arrive le 8 à Anvers à bord du croiseur suédoisFylgia. « Idée magistrale, cette arrivée sur un navire suédois », note Albert. L’accueil de Léopold serrant dans ses bras Astrid, tout de blanc vêtue, sur la passerelle du navire, l’enthousiasme indescriptible de la foule, ont été évoqués à maintes reprises et participent de ce qui devient bientôt une légende.
Une fois les festivités terminées, une autre vie commence.
Léopold et Astrid, qui communiquent en anglais, en attendant que la duchesse de Brabant apprenne le néerlandais avec Herman Teirlinck, l’apprentissage du français étant plus laborieux, sont partis en voyage de noces à Menton en passant par Ciergnon, Marseille, où le prince a revu le commandant Plée, et Cannes, où la propriété de la tante Henriette, duchesse de Vendôme, leur est ouverte.
À Menton, dernière ville française avant la frontière italienne, Léopold note le jour de la saint Nicolas que « les Italiens se font de moins en moins sympathiques. Les Mentonnais les détestent, surtout les fascistes. On voit pas mal d’affiches contre le fascisme et le régime mussoliniste. »
Rentrés à Bruxelles le 18 décembre, Léopold et Astrid s’installent à l’hôtel de Bellevue, construit par Léopold II, qui prolonge le palais royal de Bruxelles vers la rue Royale.
Joyeuses Entrées, voyages à l’étranger, notamment en Italie, naissance de Joséphine-Charlotte le 11 octobre, ponctuent l’année 1927.
Voyages d’études
Le duc de Brabant, tout en accomplissant son devoir de représentation, ne cesse de cultiver ce qui est sans doute sa plus grande passion morale et intellectuelle : la colonisation. En 1928, Albert et Élisabeth sont au Congo belge.
« […]Nous avons déjà vu beaucoup de choses et surtout beaucoup de monde, écrit Albert le 1erjuillet. Programme très chargé, exigence maladive des fonctionnaires et des particuliers et même des serviteurs du Seigneur d’être complimentés indéfiniment sur ce qu’ils font ou même ne font pas[…].
Boma n’a pas changé depuis 19 ans. La demeure du gouverneur général est une sale boîte[…].Matadi : affreux. Une offense au fleuve majestueux[…].Léo-Kin fait bonne figure, pourrait devenir ville magnifique[…].
Dire que le voyage est une partie de plaisir serait mentir[…].Esprit des hauts fonctionnaires, pour la plupart mauvais. Les petits valent souvent mieux. Grande avidité partout, malveillance sans limite, peu de gens agréables. Il y a quelques grandes capacités dans les entreprises privées. »
Les conclusions du roi, à son retour – conclusions traduites dans des discours à Anvers et Bruxelles qui ne sont pas particulièrement tendres – et l’intérêt manifeste de Léopold pour l’outremer en général, le Congo en particulier, sont à la base du projet élaboré à l’automne 1928 de visiter l’Indonésie afin d’y étudier la méthode hollandaise de colonisation.
Albert envie son fils et sa belle-fille qui, en compagnie du naturaliste Victor Van Straelen, prennent, le 28 novembre 1928, la direction des Indes néerlandaises par la Méditerranée, le canal de Suez et la mer Rouge. Alors que Léopold est à Java depuis le 15 décembre, son père lui écrit le 7 janvier 1929 : « Je suis heureux que ce ne soit pas moi qui sois là-bas. On ne m’aurait jamais plus à quitter des parages aussi merveilleux pour rentrer dans ce pays peu agréable où la Providence nous a fait naître! »
À Java, Léopold est fortement impressionné. Toute l’île n’est qu’un vaste jardin. La prospérité et la paix semblent régner partout. Le paupérisme semble être l’exception. L’effort principal a été réalisé dans l’agriculture. Des stations d’essai, appelées proefstations, permettent d’améliorer les cultures. «
