Les aventures complètes d'Arsène Lupin - Maurice Leblanc - E-Book

Les aventures complètes d'Arsène Lupin E-Book

Leblanc Maurice

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Beschreibung

Les aventures complètes d'Arsène Lupin, écrites par Maurice Leblanc, proposent une série de récits captivants centrés sur le célèbre gentleman cambrioleur. Le style de Leblanc, alliant un ton léger à des intrigues alambiquées, se distingue par son sens de l'humour et son esprit. Publiées à la Belle Époque, ces histoires évoquent un contexte où la noblesse côtoie le crime, reflétant les tensions sociales et morales de l'époque. Le personnage de Lupin émerge comme un héros complexe, oscillant entre la légalité et l'illégalité, une dualité qui interpelle le lecteur sur les notions de justice et de délinquance. Maurice Leblanc, né en 1864, est l'un des pionniers du roman policier français. Influencé par ses contemporains comme Arthur Conan Doyle, il a créé Lupin en réaction aux personnages de détectives rigides de son temps. Son expérience en tant que journaliste et ses lectures variées ont enrichi sa plume, permettant à Leblanc d'explorer des thèmes tels que l'introspection, le dédoublement de personnalité et la moralité, liés au cadre socio-historique du début du XXe siècle. Je recommande vivement Les aventures complètes d'Arsène Lupin à tout amateur de littérature et de mystère. Ce recueil ne se limite pas à un simple divertissement ; il invite également à une réflexion sur la nature humaine, la moralité et la psychologie du crime. Plongez dans cet univers fascinant où le voleur charme autant qu'il intrigue, et redécouvrez le suspense à travers les yeux d'un des héros les plus emblématiques de la littérature française. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Maurice Leblanc

Les aventures complètes d'Arsène Lupin

Édition enrichie. 19 romans & 4 recueils de nouvelle (Collection complètes)
Introduction, études et commentaires par Hugo Dubois
EAN 8596547722052
Édité et publié par DigiCat, 2023

Table des matières

Introduction
Biographie de l’auteur
Contexte historique
Synopsis (Sélection)
Les aventures complètes d’Arsène Lupin
Analyse
Réflexion
Citations mémorables

Introduction

Table des matières

Les aventures complètes d’Arsène Lupin réunissent, en un seul ensemble, les romans et recueils majeurs que Maurice Leblanc a consacrés à son célèbre gentleman-cambrioleur. Cette collection, conçue pour offrir une vision d’ensemble cohérente, embrasse les différents cycles et tonalités de l’œuvre, des premiers exploits au feuilleton jusqu’aux fresques romanesques ambitieuses. Elle propose au lecteur un parcours continu au sein d’un imaginaire devenu classique, où l’art de l’énigme, le panache du héros et la jubilation du récit s’entrelacent. On y découvre l’ampleur d’un univers narratif dont chaque titre prolonge la légende, tout en conservant sa singularité formelle et thématique.

Les textes rassemblés relèvent essentiellement du roman et du recueil de nouvelles, avec des formes brèves proches du conte policier, de la nouvelle d’énigme et de la novella feuilletonesque. Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, Les Confidences d’Arsène Lupin et Les Huit Coups de l’horloge représentent la veine des récits courts, tandis que L’Aiguille creuse, 813, Le Triangle d’or, Le Bouchon de cristal ou Les Dents du Tigre illustrent le souffle romanesque. D’autres titres, comme Arsène Lupin contre Herlock Sholmès, jouent de la frontière entre épisodes autonomes et continuité narrative, confirmant la plasticité d’une œuvre née dans la grande tradition du feuilleton.

Au cœur de l’ensemble se tient une figure désormais mythique : Arsène Lupin. Cambrioleur, détective selon l’humeur, justicier au sens aigu de la mise en scène, il impose un art de vivre autant qu’une méthode. Sa morale paradoxale — faite de défi, de loyauté à sa manière et d’élégance — renouvelle l’archétype du héros criminel. Leblanc lui confère l’intelligence du stratège, la virtuosité du comédien et l’intuition de l’enquêteur, si bien que chaque intrigue devient un exercice de style autant qu’une confrontation d’esprits. Le personnage, à la fois charmeur et insaisissable, sert de principe unificateur à des histoires qui explorent les multiples visages du mystère.

Le style de Maurice Leblanc se distingue par la vivacité dialoguée, le sens de la répartie et un art consommé du rebondissement. L’auteur cultive la surprise, nourrie d’indices placés à découvert ou dissimulés dans le décor. L’ironie tempère la tension et rend supportables les audaces de l’intrigue, tandis qu’un lyrisme discret accompagne les révélations majeures. La narration alterne les focalisations, empruntant tantôt la première personne, tantôt une voix externe, ce qui diversifie les angles d’approche du héros. Le lecteur est invité à participer au jeu, à mesurer l’écart entre apparence et réalité, et à goûter ce théâtre de l’illusion méthodiquement orchestré.

Le territoire lupinien embrasse Paris, ses quartiers, ses musées, ses salons et ses marges, mais aussi la Normandie des falaises et des manoirs, les îles battues par le vent et d’autres horizons propices à l’énigme. Des histoires s’adossent à des secrets historiques, d’autres s’ouvrent sur des enjeux contemporains, parfois sur fond de conflit et d’espionnage. L’Aiguille creuse propose une grande énigme adossée à la mémoire nationale, L’Île aux trente cercueils sonde la légende et l’angoisse insulaire, tandis que 813 ou Le Triangle d’or déploient intrigues à vaste rayon. Partout, le décor participe de la dramaturgie et nourrit la logique des pièges.

La collection met en scène l’éternel duel des intelligences, dont Arsène Lupin contre Herlock Sholmès représente la variation la plus célèbre. Ce face-à-face, fondé sur le fair-play du défi et la virtuosité déductive, articule deux traditions du récit policier, l’une française et l’autre venue d’outre-Manche, transposée ici avec esprit. Leblanc en tire un jeu de miroirs où l’éclat de la ruse répond à la rigueur de la méthode, sans cesser de ménager l’énigme. Le lecteur trouve là un condensé des plaisirs du genre : course contre la montre, erreurs apparentes, solutions in extremis et art d’accommoder l’improbable avec une logique impeccable.

Plusieurs volumes illustrent la maîtrise de Leblanc dans la forme brève. Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur fixe la légende initiale par une série de coups d’éclat; Les Confidences d’Arsène Lupin explorent la voix du héros, ses récits de cas et ses stratégies; Les Huit Coups de l’horloge adoptent la cadence du cycle, où des enquêtes autonomes se répondent en échos. Le Cabochon d’émeraude et La Dent d’Hercule Petitgris magnifient l’art du motif précieux, propice aux tours de passe-passe. Cette diversité permet d’alterner l’éblouissement immédiat de la nouvelle et la maturation progressive du roman, sans rupture du ton ni de l’univers.

Les romans déploient, chacun, une promesse singulière. L’Éclat d’obus inscrit le suspense dans une période troublée et interroge loyautés et patriotisme; Le Bouchon de cristal exalte l’ingéniosité autour d’un objet infime mais décisif; Les Dents du Tigre confrontent Lupin à un adversaire redoutable; La Demeure mystérieuse, La Barre-y-va et La Demoiselle aux Yeux Verts revisitent le roman d’aventures et l’énigme urbaine. À chaque fois, l’intrigue se noue autour de secrets, de filiations, de fortunes ou de réputations, et la mécanique narrative s’emploie à tenir ensemble le rythme, l’élégance et la clarté.

La dimension romanesque s’enrichit d’une galerie de figures féminines dont l’énigme rivalise avec celle des trésors. La Comtesse de Cagliostro explore la jeunesse et la formation sentimentale du héros face à une antagoniste fascinante; La Femme aux deux sourires joue sur le double et la séduction; d’autres récits, telle La Demoiselle aux Yeux Verts, déploient une présence charismatique qui infléchit la marche de l’enquête. Loin de figurer de simples adjuvants, ces personnages participent à la dramaturgie du doute, déplacent les lignes de force et renouvellent, par la nuance du sentiment, l’éternel débat entre justice, désir et liberté.

Leblanc excelle à faire varier masques et identités. L’Agence Barnett et Cie met en scène l’art de l’alias et de la façade professionnelle; Victor, de la Brigade mondaine renverse le point de vue en s’approchant de la police; L’Homme à la peau de bique affirme la puissance du déguisement comme méthode. En multipliant ces angles, l’auteur rappelle que l’enquête n’est pas seulement une récolte d’indices, mais aussi un théâtre social où chacun joue un rôle. La vérité n’y triomphe qu’après une série d’épreuves visant à défaire les apparences, et le lecteur jouit de reconnaître, sous le masque, la signature du héros.

À mesure que la série avance, les enjeux grandissent. 813, Le Triangle d’or et Les Milliards d’Arsène Lupin ouvrent sur des horizons où la convoitise côtoie la politique, où la fortune et l’État se répondent en échos. Sans dévoiler leurs ressorts, on notera que ces romans ambitionnent la grande intrigue à ramifications, tout en gardant le sens du détail significatif. La mécanique reste fidèle aux plaisirs inauguraux — indices, fausses pistes, révélations — mais l’échelle s’élargit, et avec elle la portée symbolique du personnage, devenu mesure d’une époque autant que moteur de l’action.

L’importance durable d’Arsène Lupin tient à la fois à la puissance d’invention de Maurice Leblanc et à la clarté d’un mythe moderne. Le gentleman-cambrioleur condense l’esprit d’indépendance, le goût du défi et la fraternité avec le lecteur, invité à déchiffrer le monde comme une grande énigme. Par son mélange d’aventure, de policier et de satire sociale, l’œuvre a irrigué l’imaginaire populaire et nourri une tradition française du mystère élégant. La souplesse des formes — roman et nouvelle — a permis au personnage d’habiter durablement la mémoire collective, en se prêtant à toutes les variations sans perdre son identité centrale et ludique.

Biographie de l’auteur

Table des matières

Maurice Leblanc (1864-1941) est un romancier français, figure majeure du récit à énigme et du feuilleton de la Belle Époque. Créateur d’Arsène Lupin, il a imposé un héros paradoxal — gentleman, cambrioleur et justicier — qui dialogue avec les mutations sociales et techniques du tournant du siècle. Son œuvre s’inscrit entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, au carrefour de la littérature populaire, du roman d’aventures et du policier. Grâce à un sens aigu du rythme narratif et de l’ironie, Leblanc a façonné un imaginaire durable, immédiatement reconnaissable, qui continue d’irriguer adaptations, lectures et jeux d’énigmes contemporains.

Né à Rouen, il fait des études secondaires dans sa ville natale avant de gagner Paris, où il s’oriente vers le journalisme et la fiction. La presse, alors en plein essor, structure son écriture: chapitres courts, rebondissements, fin de feuilleton. Son horizon esthétique emprunte à la tradition réaliste et au roman d’aventures, avec un goût marqué pour l’observation sociale et la comédie des apparences. Avant la révélation Lupin, il publie nouvelles et romans, puis affine sa mécanique narrative au contact des revues illustrées. Ce socle professionnel et stylistique prépare la création d’un personnage central capable d’habiter la modernité urbaine.

En 1905, la revue Je sais tout lui commande une nouvelle; il y fait naître Arsène Lupin. Le succès est rapide, et la première série, réunie dans Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, fixe les traits du héros: déguisements, humour, panache, sens de la justice. Leblanc joue aussi avec les codes du détective en mettant en scène, dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès, un adversaire transparent pour le modèle britannique, traité avec esprit. Ces débuts installent un dialogue fécond entre illusion et enquête, où Paris et ses milieux mondains deviennent un théâtre propice aux métamorphoses et aux coups de théâtre.

Avec L’Aiguille creuse, 813 et Le Bouchon de cristal, Leblanc élargit l’ambition du cycle. Les intrigues associent énigmes architecturales, trésors, rivalités politiques et satire des élites, du littoral normand aux quartiers chics de la capitale. La virtuosité combinatoire s’y déploie: fausses pistes, identités brouillées, objets à secret. L’auteur consolide un ton où la fantaisie masque une réflexion sur la loi, la propriété et l’honneur. Public et presse saluent ces récits, dont la publication en feuilleton entretient l’attente. Leblanc y perfectionne l’équilibre entre suspense et légèreté, qui devient sa signature et fidélise des générations de lecteurs.

La guerre et l’après-guerre modifient l’horizon thématique. Dans L’Éclat d’obus, l’actualité infiltre le romanesque; Le Triangle d’or et Les Dents du Tigre étirent l’aire d’action vers des réseaux internationaux et des enjeux géopolitiques. L’Île aux trente cercueils explore un registre insulaire et inquiétant, tandis que Les Huit Coups de l’horloge propose des récits à structure resserrée. Les Confidences d’Arsène Lupin reviennent sur des épisodes antérieurs, adoptant une voix plus rétrospective. À travers ces formes variées, Leblanc conserve son art du masque et du renversement, tout en ajustant son univers aux secousses d’un monde en mutation rapide.

Les années 1920-1930 voient paraître des jalons essentiels. La Comtesse de Cagliostro éclaire des origines romanesques et alimente un fil ésotérique prolongé dans Le Cagliostro se venge. La Demeure mystérieuse, La Barre-y-va, Le Cabochon d’émeraude et La Femme aux deux sourires déclinent la veine du mystère élégant. Leblanc joue aussi des rôles et contre-rôles: L’Agence Barnett et Cie met en scène une façade de détective, quand Victor, de la Brigade mondaine adopte un regard policier. En multipliant les angles sans trahir son personnage, l’auteur maintient la fraîcheur d’un cycle ample et souple.

Jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Leblanc prolonge l’aventure avec Les Milliards d’Arsène Lupin. Installé dans le paysage littéraire, il meurt en 1941. Son héritage dépasse le seul succès d’un héros: il a fixé la figure du cambrioleur chevaleresque et montré comment le roman populaire peut absorber l’ironie, la critique sociale et l’invention formelle. De la Normandie aux salons parisiens, son théâtre conserve une puissance d’évocation qui nourrit éditions, adaptations et réécritures. Arsène Lupin demeure un passeur entre énigme et fantaisie, preuve de la vitalité d’une littérature conçue pour le grand public et toujours actuelle.

Contexte historique

Table des matières

La trajectoire d’écriture de Maurice Leblanc, né à Rouen en 1864 et actif jusqu’à la fin des années 1930, épouse les bascules de la Troisième République, de la Belle Époque à l’entre-deux-guerres. Créé en 1905 dans la presse illustrée, Arsène Lupin traverse, au fil des titres réunis ici, un monde transformé par l’industrialisation, l’urbanisation et deux chocs historiques majeurs. Les premiers volumes se nourrissent du climat d’opulence, de curiosité scientifique et d’audace mondaine de l’avant-1914. Les œuvres de la décennie 1910 intègrent la guerre et ses séquelles, tandis que les récits des années 1920-1930 dialoguent avec la modernité de masse, ses promesses et ses inquiétudes.

La collection naît dans le sillage de la presse de grande diffusion, dynamisée après la loi sur la liberté de la presse de 1881. Les feuilletons, publiés par livraisons, structurent l’imaginaire du public par suspenses et rebondissements. Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur paraît d’abord entre 1905 et 1907 dans Je sais tout, revue fondée par Pierre Lafitte. La culture du magazine illustré, les rotatives rapides et le rail qui distribue journaux et revues en province amplifient l’audience. Cette économie médiatique, héritière du roman-feuilleton du XIXe siècle, façonne aussi la forme des histoires, leur rythme, leurs cliffhangers et leur adresse satirique.

La Belle Époque, avec son goût pour le luxe, l’architecture modernisée et la technique, offre un décor central aux premiers récits. Grandes demeures, hôtels particuliers électrifiés, coffres modernes, galeries de joailliers et grands magasins deviennent des scènes emblématiques. Dans Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur et, plus tard, Le Bouchon de cristal, Leblanc réinvestit ces objets de la modernité – serrures perfectionnées, systèmes de sécurité, nouveaux matériaux – pour mettre en jeu l’intelligence et l’audace. L’automobile, le téléphone et le métro parisien (ouvert en 1900) accélèrent les déplacements, créent de nouveaux rythmes urbains et offrent des opportunités narratives inédites.

La période voit aussi une réforme de la police et des méthodes d’enquête. Sous le préfet Louis Lépine, la Préfecture de police de Paris modernise ses services; l’anthropométrie de Bertillon et l’usage des empreintes digitales se diffusent au début des années 1900. Arsène Lupin contre Herlock Sholmès transpose les débats sur la science du crime en duel ludique entre rationalismes concurrents. La parodie du détective britannique – contraint d’être rebaptisé pour des raisons juridiques – s’inscrit dans un contexte d’échanges franco-britanniques renforcés après l’Entente cordiale de 1904 et dans la vogue internationale des fictions policières méthodiques.

L’Aiguille creuse s’ancre dans la Normandie de Leblanc et dans l’essor du tourisme balnéaire, rendu accessible par le rail et la démocratisation des loisirs. L’attrait pour Étretat, ses falaises et ses mythes participe d’une culture patrimoniale que la Troisième République entretient par l’école, les commémorations et les sociétés d’histoire locale. Ce roman mobilise le goût pour les énigmes historiques et les légendes nationales, alors très populaires, sans cesser de jouer avec l’érudition, la topographie réelle et l’imaginaire du secret, au moment où la France érige son récit national et réinvestit ses paysages comme archives vivantes.

Les années d’avant-guerre sont traversées par de vifs débats politiques et sociaux. L’Affaire Dreyfus, qui se déploie de 1894 à 1906, l’anticléricalisme et la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905 polarisent la société. Dans les premiers volumes, Leblanc exploite, souvent avec légèreté, l’ambivalence envers l’autorité, l’aristocratie et la finance. Le gentleman-cambrioleur, figure déjà présente dans la littérature anglo-saxonne, devient en France un révélateur des tensions de classe et des contradictions d’une élite attachée aux privilèges et à l’éclat mondain, mais fragilisée par la publicité des scandales et la presse à sensation.

Au tournant des années 1910, 813 et Le Bouchon de cristal dialoguent avec les inquiétudes d’une Europe traversée par les rivalités diplomatiques et l’espionnage, alors même que banques, compagnies d’assurances et bourses prennent de l’ampleur. Les intrigues s’emparent d’environnements nouveaux – sièges de sociétés, cabinets d’avocats, réseaux de communication – reflétant une économie financiarisée et l’interconnexion croissante des capitales. Le roman criminel, en France comme ailleurs, devient un lieu où s’expérimente une dramaturgie du secret et de la preuve, au moment où une technocratie urbaine s’affirme et codifie le risque.

La Grande Guerre bouleverse cet univers. L’Éclat d’obus (publié pendant le conflit) transpose l’expérience de l’invasion et de la mobilisation, dans un cadre marqué par la censure, la propagande et la solidarité de l’arrière. Le Triangle d’or, paru à la fin de la guerre et immédiatement après, reflète l’émergence de réseaux illicites, le désordre des démobilisations et les économies parallèles nées de la pénurie. La présence de blessés, de réfugiés et de profiteurs de guerre imprègne l’atmosphère. Ces récits témoignent de la recomposition des hiérarchies sociales et des pratiques policières dans un pays épuisé mais décidé à restaurer l’ordre.

L’immédiat après-guerre est traversé par le deuil et la tentative de réenchantement. L’Île aux trente cercueils (1919) exploite un décor insulaire et sauvage, dans une Bretagne fantasmée, où se déposent peurs collectives et mémoire des pertes. Les Dents du Tigre (1921) ouvre sur un monde plus mondialisé, où ports, paquebots et correspondances lointaines comptent davantage. Les flux commerciaux et humains, du Havre à Marseille et au-delà, impriment de nouvelles échelles à l’aventure. Les techniques ont progressé, mais les traumatismes demeurent: l’incertitude devient un ressort, en phase avec une société qui réapprend à circuler et à se distraire.

Les années 1920 valorisent vitesse, précision et loisirs. Les Huit Coups de l’horloge (1922) jouent avec l’imaginaire de la mesure du temps, des horaires ferroviaires et de la ponctualité industrielle, autant de normes diffusées par l’économie fordiste et les compagnies de chemins de fer. Le voyage de loisir s’institutionnalise avec les guides, les clubs automobiles et les palaces. Les intrigues adoptent une tonalité plus ludique, à l’image d’une décennie dite folle, qui célèbre la technique, l’esthétique Art déco et les arts mécaniques, tout en restant attentive aux coulisses, aux marges et aux figures ambiguës de la réussite.

La Comtesse de Cagliostro (1924), préquelle située à la fin du XIXe siècle, révèle l’attrait persistant pour l’ésotérisme, les sociétés secrètes et les héritages de l’Ancien Régime, alors relus par une culture populaire friande de mystères. L’entre-deux-guerres voit aussi évoluer la place des femmes dans l’espace public, entre conquêtes sociales et résistances; en France, le droit de vote ne viendra qu’en 1944, mais la visibilité féminine croît dans le travail urbain et les loisirs. La figure féminine puissante du roman s’inscrit dans ce contexte, où la modernité côtoie la résurgence d’imaginaires occultes et aristocratiques.

La seconde moitié des années 1920 explore Paris comme laboratoire de la modernité. La Dent d’Hercule Petitgris, La Demoiselle aux Yeux Verts et L’Homme à la peau de bique (publiés autour de 1927) mobilisent un tissu urbain où téléphones, taxis, éclairage électrique et vitrines redessinent les usages. Les quais, musées et jardins deviennent des scènes de surveillance et de déambulation codées par une police scientifique désormais routinière. La ville-musée se double d’une ville-spectacle, où la foule anonyme, les annonces lumineuses et les nouvelles sociabilités servent de décor à des intrigues qui mesurent le potentiel et les angles morts de la vie moderne.

L’Agence Barnett et Cie et La Demeure mystérieuse (1928) font écho à l’essor des agences privées et à l’américanisation de certains imaginaires policiers, portée par les traductions et le cinéma. Le marché des services de sécurité s’étend, de la protection des biens à la discrétion des célébrités. Dans le même temps, l’expansion urbaine et la spéculation immobilière offrent de nouveaux lieux d’intrigue – lotissements, villas de banlieue, immeubles récents. La juxtaposition de fortunes rapides et d’innovations techniques nourrit une dramaturgie où contrats, assurances et dispositifs matériels tiennent un rôle aussi décisif que la ruse ou l’observation.

À l’orée des années 1930, la crise économique mondiale reconfigure les horizons. La Barre-y-va (1930), située en Normandie, oppose héritages terriens et modernité technique, dans un moment où l’incertitude financière gagne les provinces comme la capitale. Le Cabochon d’émeraude, autour d’un joyau prisé, résonne avec un marché des pierres et des objets d’art sensible aux fluctuations internationales. En toile de fond, le décloisonnement des frontières par le rail et la mer facilite aussi la contrebande. Les récits mettent en jeu un capitalisme vacillant, où les fortunes se bâtissent et s’effondrent au rythme des cours et des rumeurs.

Au cœur de l’entre-deux-guerres tardif, La Femme aux deux sourires et Victor, de la Brigade mondaine (1933) s’inscrivent dans une société fascinée par la nuit, les cabarets et les apparences, tandis que la police des mœurs, souvent appelée brigade mondaine, structure un champ de surveillance spécifique. Le climat d’affaires retentissantes et de méfiance envers les élites politiques, accentué au début des années 1930, nourrit la réception de ces récits. La frontière entre divertissement, contrôle social et scandale est mince; l’enquête devient aussi une critique des circuits de la réputation, du chantage et de la respectabilité urbaine.

Le Cagliostro se venge (1935) réactive la mémoire d’un XVIIIe siècle mythifié, au moment où l’Europe se crispe sous la montée des régimes autoritaires. Les Milliards d’Arsène Lupin, entrepris à la fin des années 1930, portent la marque d’une époque inquiète, travaillée par la concentration des capitaux et l’instabilité internationale. La trajectoire éditoriale du dernier projet est perturbée par la guerre; le texte paraîtra inachevé, après interruption, au début des années 1940. L’horizon de catastrophe, perceptible alors en France, donne un relief particulier aux thèmes de la fortune, de la souveraineté et de la fragilité des institutions.

Le fil continu de la collection est de commenter son temps par le détour de l’énigme, du pastiche et de la mobilité sociale. Du Paris des vitrines à la Normandie des falaises, des cabinets ministériels aux gares, Leblanc observe les dispositifs – techniques, juridiques, médiatiques – qui organisent la vie moderne. Les lecteurs ultérieurs ont relu ces récits comme archives d’imaginaires collectifs: nostalgie de la Belle Époque, mémoire de la Grande Guerre, triomphes et inquiétudes de la technique, critique souriante de l’autorité. Rééditions, traductions, études universitaires et valorisation patrimoniale des lieux lupiniens ont consolidé cette relecture au XXe et au XXIe siècle.

Synopsis (Sélection)

Table des matières

Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur

Recueil fondateur où Lupin impose sa figure de voleur élégant, maître du déguisement et de l’improvisation. Chaque affaire juxtapose audace, humour et sens moral ambigu, dessinant un antihéros charmeur qui défie la police et le beau monde. Le ton alterne entre légèreté ludique et énigmes ciselées.

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès

Duel à distance entre l’intuition romanesque de Lupin et la logique implacable d’un détective britannique, pastiche d’un rival universel. Les confrontations deviennent des jeux d’échec où les raisonnements se heurtent à la ruse et au panache. L’ensemble accentue la dimension ludique et compétitive du mythe.

L'Aiguille creuse

Grande énigme nationale autour d’un secret enfoui dans un monument naturel, où Lupin affronte un jeune enquêteur tenace. Le récit marie chasse au trésor, codes historiques et joutes intellectuelles. Atmosphère de légende et de prestige patrimonial, portée par un sens aigu du suspense.

813

Écheveau criminel labyrinthique où les sphères politiques et mondaines s’entrecroisent. Les identités s’y brouillent et les alliances se renversent dans une intrigue à la fois sombre et vertigineuse. Le ton se fait plus grave, explorant les zones d’ombre du héros.

Le Bouchon de cristal

Un petit objet d’apparence anodine concentre secrets, convoitises et périls, entraînant Lupin dans une course serrée. L’intrigue mêle codes, chantages et retournements rapides. Le récit valorise l’ingéniosité matérielle et la précision des pièges.

Les Confidences d'Arsène Lupin

Série de récits où Lupin se raconte, revisitant ses coups avec distance et malice. Entre confession et autopromotion, il modèle sa légende et éclaire sa morale fluctuante. Le ton introspectif révèle les coulisses de ses méthodes.

L'Éclat d'obus

Dans un contexte de conflits et d’espionnage, des destinées civiles se retrouvent prises dans la tourmente. Lupin oscille entre protecteur et stratège, au plus près d’émotions plus âpres que dans ses capers habituels. Le récit combine tension sentimentale et périls d’État.

Le Triangle d'or

Une conspiration tentaculaire s’organise autour d’un symbole et de fortunes convoitées. Sous de nouvelles identités, Lupin navigue entre héritages, traques et faux-semblants. Le rythme soutenu met en valeur la plasticité du héros et la dimension feuilletonesque.

L'Île aux trente cercueils

Mystère gothique sur une île battue par les légendes et les fatalités, avec une héroïne confrontée à des signes de mort. Lupin intervient comme révélateur et démystificateur face à la superstition. L’atmosphère mêle angoisse, décors sauvages et rationalité progressive.

Les Dents du Tigre

Testament, héritiers menacés et adversaire impitoyable se répondent dans une chasse à l’homme méticuleuse. Lupin déploie alias, protections et contre-pièges pour déjouer une machine criminelle. L’intrigue met l’accent sur la persévérance et la stratégie à long terme.

Les Huit Coups de l'horloge

Suite d’énigmes élégantes ponctuées par les heures, sur fond de galanterie et de promesses. Lupin y adopte une posture plus chevaleresque, mêlant séduction, dévouement et flair. Le recueil privilégie la grâce du puzzle et la note sentimentale.

La Comtesse de Cagliostro

Retour aux origines avec un Lupin jeune face à une enchanteresse dangereuse et fascinante. Alchimie, illusions et passions tissent un récit d’initiation où se forge le futur maître des masques. Le ton est à la fois romanesque et crépusculaire.

La Dent d’Hercule Petitgris

Un indice minuscule, à peine croyable, déclenche une série de poursuites et de quiproquos. L’énigme exploite la comédie des apparences et la précision des stratagèmes. Lupin s’y montre à la fois joueur et implacable tacticien.

La Demoiselle aux Yeux Verts

Autour d’une figure féminine magnétique, se noue une affaire d’identités croisées et de secrets d’atelier. L’intrigue, urbaine et raffinée, explore séduction, duplicité et regards trompeurs. Le charme des milieux artistiques y nourrit le mystère.

L'Homme à la peau de bique

Dans un décor plus rural, une silhouette quasi folklorique instille la peur et dissimule un dessein criminel. Lupin y confronte superstition et raison, démontant les légendes par l’enquête. Le récit joue des contrastes entre campagne et modernité.

L'Agence Barnett et Cie

Sous le masque d’un détective privé, Lupin retourne l’appareil policier à son profit. Chaque affaire devient une leçon de stratégie et d’éthique fluctuante. Le ton est satirique, pointant les limites des institutions.

La Demeure mystérieuse

Maison-labyrinthe et héritages piégés composent une intrigue à portes dérobées et menaces invisibles. Lupin démêle réseaux, rancœurs et mécanismes secrets. L’atmosphère se fait presque fantastique avant de revenir à la logique.

La Barre-y-va

Autour d’un domaine normand et d’un passage symbolique, se trament vols, disparitions et messages codés. Lupin y avance par déductions concrètes et audaces successives. L’intrigue valorise le terrain, les plans cachés et l’observation minutieuse.

Le Cabochon d'émeraude

Un joyau aux multiples reflets attire convoitises, chantages et faux échanges. Lupin orchestre et déjoue substitutions et écrans de fumée. Le récit exalte l’art du leurre et la précision des échanges.

La Femme aux deux sourires

Portrait d’une femme à double face, à la fois alliée possible et piège raffiné. Le jeu affectif se mêle au duel d’intelligences, dans une atmosphère de confidence et de méfiance. Le thème de la métamorphose y est central.

Victor, de la Brigade mondaine

Côté police, un enquêteur de la brigade des mœurs s’attaque à des réseaux retors, sous le regard ironique de Lupin. Joute à distance entre méthode officielle et improvisation géniale. Ton plus procédural, traversé par l’ombre du cambrioleur.

Le Cagliostro se venge

Le spectre de Cagliostro resurgit, réactivant charme, occultisme et serments brisés. Lupin affronte une revanche patiente, tissée de signes et de pièges symboliques. Le récit sonde la mémoire des fautes et des illusions.

Les Milliards d'Arsène Lupin

Quête d’un magot colossal qui appelle plans à long terme, déplacements et coalitions instables. Lupin doit concilier panache et prudence, entre justice personnelle et tentation du gain. L’aventure synthétise les grands motifs de la série.

Motifs et évolution

De l’espièglerie des premiers cambriolages aux intrigues tentaculaires, la série explore l’identité fluide, la morale mobile et la puissance du récit. Disguises, codes, maisons piégées, rivalités avec détectives ou organisations et figures féminines ambivalentes forment une constellation récurrente. Le style alterne légèreté, roman d’énigme et souffle feuilletonesque, tout en assombrissant par moments le portrait du héros.

Les aventures complètes d’Arsène Lupin

Table des Matières Principale
Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur
Arsène Lupin contre Herlock Sholmès
L'Aiguille creuse
813
Le Bouchon de cristal
Les Confidences d'Arsène Lupin
L'Éclat d'obus
Le Triangle d'or
L'Île aux trente cercueils
Les Dents du Tigre
Les Huit Coups de l'horloge
La Comtesse de Cagliostro
La Dent d’Hercule Petitgris
La Demoiselle aux Yeux Verts
L'Homme à la peau de bique
L'Agence Barnett et Cie
La Demeure mystérieuse
La Barre-y-va
Le Cabochon d'émeraude
La Femme aux deux sourires
Victor, de la Brigade mondaine
Le Cagliostro se venge
Les Milliards d'Arsène Lupin

Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur

Table des matières
Contenu
1 L’arrestation d’Arsène Lupin
2 Arsène Lupin en prison
3 L’évasion d’Arsène Lupin
4 Le mystérieux voyageur
5 Le Collier de la Reine
6 Le sept de cœur
7 Le coffre-fort de madame Imbert
8 La perle noire
9 Herlock Sholmès arrive trop tard

1L’arrestation d’Arsène Lupin

Table des matières

L’étrange voyage ! Il avait si bien commencé cependant ! Pour ma part, je n’en fis jamais qui s’annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des hommes. La société la plus choisie s’y trouvait réunie. Des relations se formaient, des divertissements s’organisaient. Nous avions cette impression exquise d’être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.

Et nous nous rapprochions…

Avez-vous jamais songé à ce qu’il y a d’original et d’imprévu dans ce groupement d’êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l’Océan, l’assaut terrifiant des vagues et le calme sournois de l’eau endormie ?

C’est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d’autant plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin du moment même où il commence.

Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu, en plein Océan, et peu à peu, en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil ! Appels d’un autre univers d’où l’on recevrait des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit ! L’imagination n’a plus la ressource d’évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l’invisible message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c’est aux ailes du vent qu’il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.

Ainsi, les premières heures, nous sentîmesnous suivis, escortés, précédés même par cette voix lointaine qui, de temps en temps, chuchotait à l’un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, à travers l’espace, leurs adieux attristés ou souriants.

Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par un après-midi orageux, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont voici la teneur :

« Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R… »

À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut que l’initiale.

S’il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu’on pût dire comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous.

Arsène Lupin parmi nous ! L’insaisissable cambrioleur dont on racontait les prouesses dans tous les journaux depuis des mois ! L’énigmatique personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si pittoresque ! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n’opère que dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule : « Arsène Lupin, gentlemancambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques. » Arsène Lupin, l’homme aux mille déguisements : tour à tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol !

Qu’on se rende bien compte de ceci : Arsène Lupin allant et venant dans le cadre relativement restreint d’un transatlantique, que dis-je ! Dans ce petit coin des premières où l’on se retrouvait à tout instant, dans cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir ! Arsène Lupin, c’était peut-être ce monsieur… ou celui-là… mon voisin de table… mon compagnon de cabine…

– Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures ! s’écria le lendemain miss Nelly Underdown, mais c’est intolérable ! J’espère bien qu’on va l’arrêter.

Et s’adressant à moi :

– Voyons, vous, monsieur d’Andrésy, qui êtes déjà au mieux avec le commandant, vous ne savez rien ?

J’aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly ! C’était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.

Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland, l’accompagnait.

Dès la première heure, j’avais posé ma candidature de flirt. Mais dans l’intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m’avait troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant, elle accueillait mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s’intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l’empressement que je lui témoignais.

Un seul rival peut-être m’eût inquiété, un assez beau garçon, élégant, réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l’humeur taciturne à mes façons plus « en dehors » de Parisien.

Il faisait justement partie du groupe d’admirateurs qui entourait miss Nelly, lorsqu’elle m’interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement installés dans des rocking-chairs. L’orage de la veille avait éclairci le ciel. L’heure était délicieuse.

– Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi bien que le ferait le vieux Ganimard, l’ennemi personnel d’Arsène Lupin ?

– Oh ! Oh ! Vous vous avancez beaucoup !

– En quoi donc ? Le problème est-il si compliqué ?

– Très compliqué.

– C’est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le résoudre.

– Quels éléments ?

– 1. Lupin se fait appeler monsieur R…

– Signalement un peu vague.

– 2. Il voyage seul.

– Si cette particularité vous suffit.

– 3. Il est blond.

– Et alors ?

– Alors nous n’avons plus qu’à consulter la liste des passagers et à procéder par élimination.

J’avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.

– Je note d’abord qu’il n’y a que treize personnes que leur initiale désigne à notre attention.

– Treize seulement ?

– En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R…, comme vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, d’enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés : le marquis de Raverdan…

– Secrétaire d’ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.

– Le major Rawson…

– C’est mon oncle, dit quelqu’un.

– M. Rivolta…

– Présent, s’écria l’un de nous, un Italien dont la figure disparaissait sous une barbe du plus beau noir.

Miss Nelly éclata de rire.

– Monsieur n’est pas précisément blond.

– Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable est le dernier de la liste.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire M. Rozaine. Quelqu’un connaît-il M. Rozaine ?

On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont l’assiduité près d’elle me tourmentait, lui dit :

– Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas ?

On tourna les yeux vers lui. Il était blond.

Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le silence gêné qui pesa sur nous m’indiqua que les autres assistants éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C’était absurde d’ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne permettait qu’on le suspectât.

– Pourquoi je ne réponds pas ? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j’ai déjà procédé à une enquête analogue et que je suis arrivé au même résultat. Je suis donc d’avis qu’on m’arrête.

Il avait un drôle d’air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces comme deux traits inflexibles s’amincirent encore et pâlirent. Des filets de sang strièrent ses yeux.

Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda :

– Mais vous n’avez pas de blessure ?

– Il est vrai, dit-il, la blessure manque.

D’un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly : il avait montré le bras gauche.

Et, ma foi, j’allais en faire nettement la remarque, quand un incident détourna notre attention. Lady Jerland, l’amie de miss Nelly, arrivait en courant.

Elle était bouleversée. On s’empressa autour d’elle, et ce n’est qu’après bien des efforts qu’elle réussit à balbutier :

– Mes bijoux, mes perles !… on a tout pris !…

Non, on n’avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite ; chose bien plus curieuse : on avait choisi !

De l’étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses, celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur en tenant le moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis, tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.

Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l’heure où lady Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit sac dissimulé à dessein au fond d’un carton à chapeau, l’ouvrir et choisir !

Il n’y eut qu’un cri parmi nous. Il n’y eut qu’une opinion parmi tous les passagers, lorsque le vol fut connu : c’est Arsène Lupin. Et de fait, c’était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable… et logique cependant, car, s’il était difficile de receler la masse encombrante qu’eût formée l’ensemble des bijoux, combien moindre était l’embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres, perles, émeraudes et saphirs !

Et au dîner, il se passa ceci : à droite et à gauche de Rozaine, les deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu’il avait été convoqué par le commandant.

Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me fit voir que si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au début, elle ne s’en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire.

Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges relevées contre lui n’étant pas suffisantes, Rozaine était libre.

Fils d’un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n’offraient pas la moindre trace de blessure.

– Des papiers ! Des actes de naissance ! s’écrièrent les ennemis de Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez ! Quant à la blessure, c’est qu’il n’en a pas reçu… ou qu’il en a effacé la trace !

On leur objectait qu’à l’heure du vol, Rozaine – c’était démontré – se promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient :

– Est-ce qu’un homme de la trempe d’Arsène Lupin a besoin d’assister au vol qu’il commet ?

Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer. Qui, sauf Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R ? Qui le télégramme désignait-il, si ce n’était Rozaine ?

Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se levèrent et s’éloignèrent.

C’était bel et bien de la peur.

Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes classes : M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres dérobées.

– Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine au commandant, moi, je lui ferai son affaire.

Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas d’intérêt !

Elle se prolongea durant deux journées.

On vit Rozaine errer de droite et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut son ombre, la nuit, qui rôdait.

De son côté, le commandant déploya l’énergie la plus active. Du haut en bas, en tous les coins, la Provence fut fouillée. On perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n’importe quel endroit, sauf dans la cabine du coupable.

– On finira bien par découvrir quelque chose, n’est-ce pas ? me demandait miss Nelly. Tout sorcier qu’il soit, il ne peut faire que des diamants et des perles deviennent invisibles.

– Mais si, lui répondis-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous portons sur nous.

Et lui montrant mon Kodak, un 9 x 12 avec lequel je ne me lassais pas de la photographier dans les attitudes les plus diverses :

– Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous pas qu’il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland ? On affecte de prendre des vues et le tour est joué.

– Mais cependant j’ai entendu dire qu’il n’y a point de voleur qui ne laisse derrière lui un indice quelconque.

– Il y en a un : Arsène Lupin.

– Pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce qu’il ne pense pas seulement au vol qu’il commet, mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.

– Au début, vous étiez plus confiant.

– Mais depuis, je l’ai vu à l’œuvre.

– Et alors, selon vous ?

– Selon moi, on perd son temps.

Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du moins, celui qu’elles donnèrent ne correspondait pas à l’effort général : la montre du commandant lui fut volée.

Furieux, il redoubla d’ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie charmante, on retrouvait la montre parmi les faux cols du commandant en second.

Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il donnait l’impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu’il fait jouer, et qui dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d’esprit, et des situations qu’il imagine.

Décidément, c’était un artiste en son genre, et quand j’observais Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans une certaine admiration.

Or, l’avant-dernière nuit, l’officier de quart entendit des gémissements à l’endroit le plus obscur du pont. Il s’approcha. Un homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très épaisse, les poignets ficelés à l’aide d’une fine cordelette.

On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent prodigués.

Cet homme, c’était Rozaine.

C’était Rozaine assailli au cours d’une de ses expéditions, terrassé et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement portait ces mots :

« Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs de M. Rozaine. »

En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.

Naturellement, on accusa le malheureux d’avoir simulé cette attaque contre lui-même. Mais, outre qu’il lui eût été impossible de se lier de cette façon, il fut établi que l’écriture de la carte différait absolument d l’écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à s’y méprendre, à celle d’Arsène Lupin, telle que la reproduisait un ancien journal trouvé à bord.

Ainsi donc, Rozaine n’était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine fils d’un négociant de Bordeaux ! Et la présence d’Arsène Lupin s’affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable !

Ce fut la terreur. On n’osa plus rester seul dans sa cabine, et pas davantage s’aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une méfiance instinctive divisait les plus intimes. C’est que la menace ne provenait pas d’un individu isolé, et par là même moins dangereux. Arsène Lupin maintenant c’était… c’était tout le monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les déguisements les plus inattendus, d’être tour à tour le respectable major Rawson ou le noble marquis de Raverdan, ou même car on ne s’arrêtait plus à l’initiale accusatrice, ou même telle ou telle personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.

Les premières dépêches sans fil n’apportèrent aucune nouvelle. Du moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence n’était pas pour nous rassurer.

Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l’attente anxieuse d’un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On n’admettait pas qu’Arsène Lupin s’en tînt à ces deux larcins insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à l’impuissance, il n’avait qu’à vouloir, tout lui était permis, il disposait des biens et des existences.

Heures délicieuses pour moi, je l’avoue, car elles me valurent la confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d’événements, de nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une protection, une sécurité que j’étais heureux de lui offrir.

Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N’était-ce pas lui qui nous rapprochait ? N’était-ce pas grâce à lui que j’avais le droit de m’abandonner aux plus beaux rêves ? Rêves d’amour et rêves moins chimériques, pourquoi ne pas le confesser ? Les Andrésy sont de bonne souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me paraît pas indigne d’un gentilhomme de songer à rendre à son nom le lustre perdu.

Et ces rêves, je le sentais, n’offusquaient point Nelly. Ses yeux souriants m’autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait d’espérer.

Et jusqu’au dernier moment, accoudés au bastingage, nous restâmes l’un près de l’autre, tandis que la ligne des côtes américaines voguait au-devant de nous.

On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les premières jusqu’à l’entrepont où grouillaient les émigrants, on attendait la minute suprême où s’expliquerait enfin l’insoluble énigme. Qui était Arsène Lupin ? Sous quel nom, sous quel masque se cachait le fameux Arsène Lupin ?

Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n’en oublierais pas le plus infime détail.

– Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui s’appuyait à mon bras, toute défaillante.

– Et vous ! me répondit-elle, ah ! Vous êtes si changé !

– Songez donc ! Cette minute est passionnante, et je suis heureux de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre souvenir s’attardera quelquefois…

Elle n’écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s’abattit. Mais avant que nous eussions la liberté de la franchir, des gens montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.

Miss Nelly balbutia :

– On s’apercevrait qu’Arsène Lupin s’est échappé pendant la traversée que je n’en serais pas surprise.

– Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plongé dans l’Atlantique plutôt que d’être arrêté.

– Ne riez pas, fit-elle, agacée.

Soudain, je tressaillis, et, comme elle me questionnait, je lui dis :

– Vous voyez ce vieux petit homme debout à l’extrémité de la passerelle…

– Avec un parapluie et une redingote vert-olive ?

– C’est Ganimard.

– Ganimard ?

– Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu’Arsène Lupin serait arrêté de sa propre main. Ah ! Je comprends que l’on n’ait pas eu de renseignements de ce côté de l’Océan. Ganimard était là. Il aime bien que personne ne s’occupe de ses petites affaires.

– Alors Arsène Lupin est sûr d’être surpris ?

– Qui sait ? Ganimard ne l’a jamais vu, paraît-il, que grimé et déguisé. À moins qu’il ne connaisse son nom d’emprunt…

– Ah ! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si je pouvais assister à l’arrestation !

– Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l’œil du vieux sera fatigué.

Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l’air indifférent, Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait entre les deux balustrades. Je notai qu’un officier du bord, posté derrière lui, le renseignait de temps à autre.

Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l’Italien Rivolta défilèrent, et d’autres, et beaucoup d’autres… Et j’aperçus Rozaine qui s’approchait.

Pauvre Rozaine ! Il ne paraissait pas remis de ses mésaventures !

– C’est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly… Qu’en pensez-vous ?

– Je pense qu’il serait fort intéressant d’avoir sur une même photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si chargé.

Je le lui donnai, mais trop tard pour qu’elle s’en servît. Rozaine passait. L’officier se pencha à l’oreille de Ganimard, celui-ci haussa légèrement les épaules, et Rozaine passa.

Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin ?

– Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce ?

Il n’y avait plus qu’une vingtaine de personnes. Elle les observait tour à tour avec la crainte confuse qu’il ne fût pas, lui, au nombre de ces vingt personnes.

Je lui dis :

– Nous ne pouvons attendre plus longtemps.

Elle s’avança. Je la suivis. Mais nous n’avions pas fait dix pas que Ganimard nous barra le passage.

– Eh bien, quoi ? m’écriai-je.

– Un instant, monsieur, qui vous presse ?

– J’accompagne mademoiselle.

– Un instant, répéta-t-il d’une voix plus impérieuse.

Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux :

– Arsène Lupin, n’est-ce pas ?

Je me mis à rire.

– Non, Bernard d’Andrésy, tout simplement.

– Bernard d’Andrésy est mort il y a trois ans en Macédoine.

– Si Bernard d’Andrésy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et ce n’est pas le cas. Voici mes papiers.

– Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c’est ce que j’aurai le plaisir de vous expliquer.

– Mais vous êtes fou ! Arsène Lupin s’est embarqué sous le nom de R.

– Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les avez lancés, là-bas ! Ah ! Vous êtes d’une jolie force, mon gaillard. Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montre-toi beau joueur.

J’hésitai une seconde. D’un coup sec il me frappa sur l’avant-bras droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure encore mal fermée que signalait le télégramme.

Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle écoutait, livide, chancelante.

Son regard rencontra le mien, puis s’abaissa sur le kodak que je lui avais remis. Elle fit un geste brusque, et j’eus l’impression, j’eus la certitude qu’elle comprenait tout à coup. Oui, c’était là, entre les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que j’avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard ne m’arrêtât, c’était bien là que se trouvaient les vingt mille francs de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.

Ah ! Je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de ses acolytes m’entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, l’hostilité des gens, tout, hors ceci : la résolution qu’allait prendre miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié.

Que l’on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se déciderait-elle à la fournir ?

Serais-je trahi par elle ? Perdu par elle ? Agirait-elle en ennemie qui ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris s’adoucit d’un peu d’indulgence, d’un peu de sympathie involontaire ?

Elle passa devant moi. Je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon Kodak à la main.

Sans doute, pensai-je, elle n’ose pas, en public. C’est dans une heure, dans un instant, qu’elle le donnera.

Mais arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l’eau, entre le mur du quai et le flanc du navire.

Puis, je la vis s’éloigner.

Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m’apparut de nouveau et disparut. C’était fini, fini pour jamais.

Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d’un doux attendrissement, puis, je soupirai, au grand étonnement de Ganimard :

– Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme…

C’était ainsi qu’un soir d’hiver, Arsène Lupin me raconta l’histoire de son arrestation. Le hasard d’incidents dont j’écrirai quelque jour le récit avait noué entre nous des liens… dirais-je d’amitié ? Oui, j’ose croire qu’Arsène Lupin m’honore de quelque amitié, et que c’est par amitié qu’il arrive parfois chez moi à l’improviste, apportant, dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d’homme pour qui la destinée n’a que faveurs et sourires.

Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j’ai vu Arsène Lupin, et vingt fois c’est un être différent qui m’est apparu… ou plutôt, le même être dont vingt miroirs m’auraient renvoyé autant d’images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère.

– Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une glace je ne me reconnais plus.

Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l’égard de ceux qui le rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu’aux proportions de son visage, et d’altérer le rapport même de ses traits entre eux.

– Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie ? Pourquoi ne pas éviter ce danger d’une personnalité toujours identique ? Mes actes me désignent suffisamment.

Et il précise, avec une pointe d’orgueil :

– Tant mieux si l’on ne peut jamais dire en toute certitude : Voici Arsène Lupin. L’essentiel est qu’on dise sans crainte d’erreur : Arsène Lupin a fait cela.

Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que j’essaie de reconstituer, d’après les confidences dont il eut la bonne grâce de me favoriser, certains soirs d’hiver, dans le silence de mon cabinet de travail…

2Arsène Lupin en prison

Table des matières

Il n’est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la Seine, et qui n’ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges aux ruines de Saint-Wandrille, l’étrange petit château féodal du Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L’arche d’un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d’on ne sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion. Tout autour, l’eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.

L’histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les crimes qui s’y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l’abbaye de Jumièges et au manoir d’Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.

Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l’appelait jadis à la Bourse où il s’est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Nul n’y pénètre jamais. Nul n’a jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens, qu’il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant d’autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus riches habitués des ventes publiques.

Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d’un amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d’avoir induit en erreur. Il les aime. Il les aime âprement, comme un avare ; jalousement, comme un amoureux.

Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer, qui commandent les deux extrémités du pont et l’entrée de la cour d’honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la Seine, rien à craindre : le roc s’y dresse à pic.

Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d’ordinaire à la tête de pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui entrebâilla le lourd battant.

Il examina l’homme aussi minutieusement que s’il ne connaissait pas déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois de paysan, et l’homme lui dit en riant :

– C’est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait pris ma blouse et ma casquette.

– Sait-on jamais ? murmura Cahorn.

Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta :

– Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.

– Du nouveau ?

– Une lettre… et recommandée, encore.

Isolé, sans ami ni personne qui s’intéressât à lui, jamais le baron ne recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de mauvais augure dont il y avait lieu de s’inquiéter. Quel était ce mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite ?

– Il faut signer, monsieur le baron.

Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas de long en large, il s’appuya contre le parapet du pont et déchira l’enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut :

« Monsieur le baron,