Les Bannis du désert - Karl May - E-Book

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Karl May

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Beschreibung

Le soleil illuminait la vallée du Nil. Étendu sur le divan de mon salon, je savourais un café aromatique et m’enivrais du tabac parfumé qui s’échappait de ma pipe. Les murs sans fenêtre faisaient obstacle à l’ardeur du soleil. Les récipients d’argile poreux étaient remplis d’eau. L’évaporation rafraîchissait l’air et le rendait très supportable. Dehors, s’éleva la voix grondante de mon serviteur, Halef Aga.
Halef Aga ? Oui, mon bon petit Halef était un Aga ; c’est le nom que l’on donne aux personnages musulmans haut placés. C’était donc, comme nous dirions familièrement, un « Monsieur ». Mais qui donc lui avait donné ce titre ? Plaisante question ! Qui d’autre, en vérité, que Halef lui-même !

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Karl May

LES BANNIS DU DÉSERT

Traduction Michèle Misan

© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385749064

Les aventures qui vont vous être contées se déroulent vers 1880, en Égypte et au Hedjaz. Ces pays se trouvaient alors sous la domination de la Turquie dont l’empire, gouverné par le Sultan, s’étendait sur un immense territoire comprenant une grande partie de l’Europe et de l’Orient.

UN CAS GRAVE

Le soleil illuminait la vallée du Nil. Étendu sur le divan de mon salon, je savourais un café aromatique et m’enivrais du tabac parfumé qui s’échappait de ma pipe. Les murs sans fenêtre faisaient obstacle à l’ardeur du soleil. Les récipients d’argile poreux étaient remplis d’eau. L’évaporation rafraîchissait l’air et le rendait très supportable. Dehors, s’éleva la voix grondante de mon serviteur, Halef Aga.

Halef Aga ? Oui, mon bon petit Halef était un Aga ; c’est le nom que l’on donne aux personnages musulmans haut placés. C’était donc, comme nous dirions familièrement, un « Monsieur ». Mais qui donc lui avait donné ce titre ? Plaisante question ! Qui d’autre, en vérité, que Halef lui-même !

Halef était un petit homme bizarre. Il était si petit qu’il m’arrivait à peine sous le bras, et il était si mince et si fluet qu’il semblait avoir séjourné dix années entières entre deux pages d’un herbier. Avec cela, son visage disparaissait presque entièrement sous un turban qui avait bien un demi-mètre de hauteur. Cette coiffure provenait d’un ancien burnous blanc et avait sans doute été destinée à un homme de grande taille.

Malgré ces détails extérieurs assez particuliers, Halef méritait qu’on eût pour lui une estime réelle, et il exigeait qu’on le traitât avec égard et même avec respect. Il possédait une finesse d’esprit exceptionnelle, beaucoup de courage et une persévérance qui lui permettait de surmonter les plus grands revers. Il semblait parler tous les dialectes qui peuvent s’entendre du Haut-Soudan jusqu’au delta du Nil. Il me donnait entière satisfaction et je le traitais plus comme un ami que comme un serviteur.

Nous étions venus en Égypte par Tripoli et Koufra, oasis de la Libye. Je ne dirai rien des aventures que nous avons vécues sur ces grandes étendues. Elles n’offrent pas beaucoup d’intérêt. Nous avions visité Le Caire, que l’Égyptien appelle tout simplement la capitale, ou El Kahira, la Victorieuse. Nous avions voyagé sur le Nil aussi loin que me le permettaient des moyens restreints et avions pris un logement à Kertassi, dans lequel je me serais trouvé tout à fait à mon aise si mon divan n’avait été si dur et les tapis si rêches.

Donc, j’entendis la voix de mon serviteur, Halef Aga, qui m’éveilla de ma douce torpeur.

— Tu dors, Maître ?

— Non, répondis-je, que veux-tu ?

— Il y a dehors un homme qui voudrait te parler. Il doit t’emmener et dit que je dois t’accompagner.

— Pourquoi vient-il me chercher ?

— Il y a quelqu’un de malade.

— Fais entrer l’homme.

Halef sortit et poussa le messager à l’intérieur. L’homme s’inclina jusqu’à terre. Suivant la coutume du pays, il avait laissé ses babouches dehors. Il attendait humblement que je lui adresse la parole. Je l’invitai à approcher.

— Que la paix soit sur toi, dit-il.

— Qui es-tu ?

— Je suis Hamid, serviteur du grand Ibrahim Mamour qui habite de l’autre côté du fleuve.

— Que veux-tu ?

— Un grand malheur s’est abattu sur la maison de mon maître. Guzela, la reine de son cœur, sombre dans la nuit de la mort. Aucun médicament, aucun fakir, aucun saint n’a pu arrêter sa maladie. Il m’a envoyé vers toi et te dit : viens et guéris la plus belle fleur de mon jardin. Ma reconnaissance sera douce et claire comme l’éclat de l’or.

— Où habite ton maître ? Est-ce loin d’ici ?

— Mon maître habite sur le rivage et t’envoie un canot pour te rendre chez lui. Dans une heure tu y seras.

— Bien, je viens. Attends-moi dehors.

Hamid se retira. Je me levai, glissai dans ma ceinture des pistolets et un poignard, ne sachant point où l’on me conduisait.

Le voyage se passa sans incident. Lorsque nous arrivâmes, je remarquai un petit canal qui passait sous le mur d’enceinte de la maison et conduisait au fleuve.

Hamid nous devança et fit des signes devant une porte pour qu’on l’ouvrît.

Nous entrâmes dans la cour. Puis, nous pénétrâmes dans la maison, dans une grande pièce sombre. Un divan ornait le fond et s’étendait d’un coin de la pièce à l’autre. Là, était assis Ibrahim Mamour, un des hommes les plus riches d’Orient.

Il se leva à ma vue mais resta fidèle à la coutume qui veut que le maître reste à sa place.

— Que ton jour soit heureux, fis-je en le saluant.

— Que ton jour soit heureux et béni, répondit-il d’une voix froide. J’ai entendu dire que tu es un sage, un docteur. Quelle école as-tu fréquentée ?

— Une école de mon pays. Je suis Allemand.

— Bon. Tu dois m’aider. Par quoi guéris-tu la maladie ? Par des mots ou par un talisman ?

— Ni par des mots ni par des talismans, mais par des médicaments.

— Tu ne dois rien me dissimuler. Je crois en toi. Ta main est marquée par le succès puisque le Prophète l’a bénie. Tu vas trouver la maladie et la vaincre.

— Seul le Seigneur est tout puissant, lui seul peut sauver ou condamner. Alors, si je peux être de quelque secours, parle.

Ibrahim Mamour commença à parler lentement, d’une voix sourde.

— Quand une femme est malade…

Il me regarda comme s’il attendait une remarque de ma part. Je l’invitai du geste à poursuivre.

— Donc, quand elle est malade et ne veut rien manger…

— Ensuite ?

— Quand elle perd l’éclat de ses yeux et la rondeur de ses joues, quand elle est fatiguée et pourtant ne peut plus dormir, quand elle reste mollement étendue, frissonnant de froid ou brûlant de fièvre…

— J’écoute, parle.

— Quand elle ne souhaite rien, n’aime rien, ne déteste rien, et tremble au rythme précipité de son cœur…

— Ensuite ?

— Quand son haleine est imperceptible, quand elle ne pleure pas, ne rit pas, ne parle pas ; quand elle ne prononce aucun mot joyeux, aucun mot plaintif, et quand ses soupirs eux-mêmes ne s’entendent plus ; quand elle ne veut plus voir la lumière du soleil et, la nuit, reste éveillée, blottie dans un coin…

L’homme me regarda de nouveau et, dans ses yeux, je reconnus la peur. Il devait aimer la malade avec toute la passion d’un cœur tourmenté et enflammé. Il m’avait, sans le vouloir, révélé tous ses sentiments envers elle.

— Tu n’as pas encore fini ? demandai-je.

— Quand soudain elle pousse un cri, comme si elle était atteinte d’un poignard en plein cœur ; quand elle murmure sans arrêt un mot étranger…

— Quel mot ?

— Un nom.

Ibrahim me regarda fixement. Ma décision avait pour lui la valeur d’un jugement ; c’était sa délivrance ou sa condamnation.

Je n’hésitai pas à lui donner une réponse claire.

— Alors elle mourra, dis-je.

Il me regarda, comme figé, puis il bondit sur ses pieds et resta debout devant moi. Son fez{1} rouge avait glissé de sa tête, sa pipe était tombée de ses mains. Sur son visage luttaient des sentiments contraires. C’était un visage particulièrement étrange. On aurait dit une image du diable. Ses yeux étaient posés sur moi avec une expression d’épouvante, qui se transforma peu à peu en colère, puis en menace.

— Coquin, cria-t-il d’une voix de tonnerre.

— Que dis-tu ? demandai-je froidement.

— Coquin, répéta-t-il. Tu oses m’annoncer cela, fils de chien ! Le fouet doit t’apprendre qui je suis, et tu devras faire ce que je te commanderai. Si elle meurt, tu mourras aussi. Mais si elle guérit, tu pourras demander ce que ton cœur désire.

— Je mourrai quand cela plaira à Dieu et non quand cela te plaira, Ibrahim Mamour, répondis-je calmement. J’ai chassé l’ours ; l’éléphant a été à ma merci et ma balle a atteint le lion. Grâce à Dieu, tu vis encore et je prie le Seigneur de maîtriser tes nerfs ; tu ne peux le faire toi-même, tu es trop faible. Tu mourras pourtant si tu ne te rends pas maître de toi…

C’était une lourde insulte. D’un bond, Ibrahim Mamour voulut me maîtriser, mais il recula aussitôt car dans ma main brillait l’arme qui ne me quittait jamais.

Nous étions seuls, face à face ; les domestiques, sur son ordre, étaient allés chercher le café que l’on offre, en Orient, à tout hôte. Il les avait éloignés aussi pour qu’ils ne pussent rien surprendre de notre entretien.

Avec mon vaillant Halef, je n’avais rien à craindre. Ma visite n’était pas terminée, je devais voir la malade et, peut-être, lui dire quelques mots.

— Tu tirerais ? demanda l’homme, regardant mon revolver.

— Pourquoi pas, ne suis-je pas forcé de me défendre ?

— Fils de chien ! Ma première impression était juste !

— Que veux-tu dire, Ibrahim Mamour.

— Que je t’ai déjà vu quelque part.

— Où ?

— Je ne sais pas, mais je suis sûr de mon fait.

— Tu m’as appelé fils de chien, dis-je. Je t’avertis que si tu prononces ces mots encore une fois, ma balle se logera dans ton cerveau. Fais bien attention, Ibrahim Mamour !

— Je vais appeler mon domestique !

— Appelle-le si tu veux voir son cadavre reposer auprès de toi.

— Oh, tu n’es pas un dieu !

— Non, seulement un homme. As-tu déjà touché la main d’un homme ?

Mon hôte sourit avec un air de mépris.

— Veille à ne pas éprouver son contact, dis-je. Mais je veux laisser la paix dans ta maison, poursuivis-je d’un ton plus amène. Je veux t’épargner et combler tes vœux.

Je rengainai mon revolver et me dirigeai vers la porte de la chambre voisine.

— Reste ici, cria Ibrahim.

Je ne continuai pas moins d’avancer.

— Attends, cria-t-il plus fort, n’avance pas !

J’avais déjà atteint la porte et ne me retournai pas.

— Alors, meurs !

D’un coup, je me retournai et j’eus à peine le temps de me jeter de côté. Son poignard passa au-dessus de ma tête et vint se planter dans le mur.

— Maintenant, à moi !

Sur ces mots, je bondis sur lui, le maîtrisai et le jetai près du mur. Ibrahim resta quelques secondes allongé, puis parvint à se relever brusquement. Ses yeux étaient grands ouverts et ses lèvres bleues de rage. Je plaquai le revolver contre lui, ce qui l’intimida quelque peu.

— Maintenant, tu as appris à connaître la main d’un homme, dis-je.

— Coquin !

— Lâche ! Car comment appeler autrement celui qui appelle un médecin à l’aide, le menace et veut, ensuite, le tuer.

— Sorcier !

— Sorcier ? Pourquoi ?

— Si tu n’en étais pas un, mon poignard t’aurait sûrement atteint et tu n’aurais pu me menacer de ton revolver.

— Si j’étais un sorcier, je pourrais d’une façon absolument certaine maintenir en vie Guzela, ta femme.

J’avais prononcé le nom intentionnellement et il arriva ce que j’avais prévu.

— Qui t’a appris son nom ? demanda Ibrahim Mamour, soudain calmé.

— Hamid, ton messager.

— Un étranger n’a pas le droit de prononcer le nom d’une femme.

— Je prononce seulement le nom d’une femme qui sera peut-être morte demain.

Ibrahim me regarda de nouveau fixement, puis mit ses mains devant son visage.

— Est-ce vrai, docteur, que Guzela peut mourir demain ?

— C’est vrai.

— Alors, donne-moi ton talisman ou tes médicaments.

— Je n’ai pas de talisman et je ne puis encore te donner de médicaments.

— Pourquoi pas ?

— Le médecin ne peut sauver le patient que s’il le voit. Allons voir la malade.

Il recula soudain, comme frappé d’un coup de poing.

— Es-tu fou ? Le génie du désert a-t-il brûlé ton cerveau ? Sais-tu seulement ce que tu veux ? La femme qui porte son regard sur un étranger doit mourir !

Son attaque soudaine quand je m’étais dirigé vers la chambre de la malade et, maintenant, son insistance à me cacher sa femme me parurent suspectes. Je revins à la charge et lui dis, aussi doucement que je pus :

— Il n’est pas sûr que Guzela mourra. Je peux encore quelque chose. Je dois compter le battement de son pouls. Sur beaucoup de points, je dois écouter ses réponses qui m’éclaireront sur l’origine de sa maladie. Seul Dieu sait tout et n’a pas besoin de poser des questions.

— Tu sauves vraiment sans talisman ?

— Oui.

— Et sans prononcer de mots magiques ?

— Oui.

— Est-ce par la prière que tu sauves la vie ?

— Je prie aussi pour ceux qui souffrent, mais Dieu met à notre disposition d’autres moyens de guérison.

— Quels sont ces moyens ?

— Des plantes, du métal, de la terre, dont nous tirons la sève et la force.

— Tu dois parler avec la malade ?

— Je dois l’interroger sur sa maladie.

— Et tu dois lui tâter le pouls ?

— Oui.

— Et tu dois voir son visage ?

À nouveau, j’eus la nette impression qu’Ibrahim Mamour voulait à tout prix cacher la malade.

Je le rassurai :

— Non, la malade peut rester voilée. Mais elle doit, au moins une fois, marcher dans la chambre.

— Pourquoi ?

— Parce que la marche et la halte peuvent déceler beaucoup de choses. Pouvons-nous y aller maintenant ?

— Viens !

L’homme sortit d’abord ; je le suivis.

— Voici les pièces que tu veux regarder. Observe à ton aise. Puisses-tu y découvrir la raison de la maladie, dit Ibrahim Mamour avec un sourire moqueur.

Ainsi, c’était bien cela. Ibrahim voulait cacher quelque chose. Mais quoi ?

— La malade se trouve dans l’appartement suivant, poursuivit-il. Tu la verras. Attends que je revienne.

Ibrahim s’en alla et je restai seul. Après un court moment, il réapparut et m’introduisit dans l’autre pièce.

Vêtue d’habits amples, une forme féminine était étendue sur un divan près du mur du fond. D’elle, on voyait peu de choses, sinon des pantoufles de velours. Je m’apprêtai à interroger la patiente, mais me tournai vers Ibrahim Mamour.

— Je ne peux sentir le pouls.

— Enlève le voile ; dit-il à la femme.

Elle retira son bras de dessous ses voiles et laissa apparaître une petite main délicate sur laquelle brillait un anneau surmonté d’une perle. Je me penchai vers elle.

Alors, elle murmura doucement, d’une voix presque imperceptible à travers le voile :

— Sauve Senitza !

Ce fut dit si faiblement que je crus presque à une illusion.

— As-tu fini ? demanda Ibrahim Mamour.

— Oui.

— Que sent-elle ?

— Elle a une maladie sérieuse, la plus grave qui soit. Mais je la sauverai.

Je prononçai ces derniers mots plus lentement, à l’intention de la femme.

— Quelle est sa maladie, demanda à nouveau Ibrahim Mamour.

— Elle a un nom que seuls les médecins comprennent.

— Dans combien de temps guérira-t-elle ?

— Très bientôt, ou bien plus tard. Tout est possible. Tu dois lui donner les médicaments que je prescrirai très régulièrement.

— Je le ferai.

— Elle doit rester seule et à l’abri de toute irritation.

— Cela sera.

— Je dois la voir tous les jours.

— Toi ? Pourquoi ?

— Pour adapter la médication à l’état de la malade.

— Je te dirai comment elle va.

— Tu ne le pourrais, car tu n’es pas en mesure de juger de l’état de santé d’une malade.

— Que lui diras-tu ?

— Juste ce que tu me permettras de dire.

— Et où cela doit-il se passer ?

— Ici même, si tu veux, comme aujourd’hui.

— Dis seulement combien de fois tu devras venir.

— Si vous m’obéissez, elle sera guérie d’ici cinq jours.

— C’est bon, donne-lui les médicaments.

— Je vais rédiger l’ordonnance à côté.

Nous regagnâmes la première pièce où l’on m’avait fait entrer, et je rédigeai l’ordonnance.

— À quelle heure viendras-tu demain ?

— À la même heure qu’aujourd’hui.

— J’enverrai un canot te chercher. Combien demandes-tu pour aujourd’hui ?

— Rien. Quand la malade sera guérie, tu me donneras ce que tu voudras.

Ibrahim sortit de sa poche une bourse richement brodée, en tira quelques pièces d’or et les tendit à Halef.

Nous sortîmes, accompagnés par Ibrahim jusque dans le jardin. Un serviteur nous ouvrit la porte du mur d’enceinte. Lorsque nous fûmes seuls, Halef chercha dans sa poche pour examiner ce qu’il avait reçu.

— Trois sequins d’or, Maître. Le Prophète bénisse Ibrahim Mamour et laisse sa femme malade aussi longtemps que possible.

— Halef ! dis-je d’un ton de blâme.

— Combien de visites rendras-tu avant qu’elle ne recouvre la santé ?

— Cinq visites, peut-être.

— Cinq fois trois font quinze sequins. Quand elle sera guérie, j’en recevrai peut-être encore quinze, et cela fera en tout trente sequins. Je m’informerai s’il y a encore, près du Nil, des femmes malades.

LE HASARD FAIT BIEN LES CHOSES

Nous arrivâmes au canot où nous attendaient déjà les rameurs. Hamid, notre guide, saisit le gouvernail et, quand nous fûmes installés, le canot descendit le fleuve. Nous atteignîmes Kertassi en une demi-heure.

En arrivant, nous passâmes à proximité d’une felouque{2} qui avait jeté l’ancre là durant notre absence. Les amarres étaient fixées, les voiles repliées et, suivant la coutume mahométane, le capitaine et son équipage s’apprêtaient à prier.

— Préparez-vous à la prière !

J’avais déjà entendu cette voix quelque part. Je me tournai vivement. Je ne me trompais pas. C’était bien le vieux Hassan, que l’on appelait Abou er Raïssan – le Père des Bateliers.

Halef et moi l’avions rencontré à Koufra. Nous étions très attachés l’un à l’autre et j’étais sûr qu’il serait heureux de me retrouver ici. J’attendis que la prière fût finie.

— Abou er Raïssan ! appelai-je.

Aussitôt, son bon vieux visage se montra et il cria :

— Qui est-ce ? Dieu est grand ! N’est-ce pas mon fils, Nemsi Kara Effendi ?

Il m’appelait toujours « son fils », en signe d’affection.

— C’est lui-même, Raïs Hassan, répondis-je.

— Viens, mon fils ! Je veux t’embrasser !

Je montai sur la felouque et fus reçu dans ses bras.

— Que fais-tu ici ? demanda-t-il.