Les « bleus »  de la mémoire - Hervé Hasquin - E-Book

Les « bleus » de la mémoire E-Book

Hervé Hasquin

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Beschreibung

Il paraît qu’il est timide ! N’en croyez rien. Sa course d’obstacles suggère le contraire. Que de mouvements ! Une parfaite éducation catholique prédispose Hervé Hasquin à devenir laïque et franc-maçon. Penseur libre, il passe du socialisme au libéralisme.
Pendant des décennies, il a traversé simultanément les mondes académique et politique. Plus de ressemblances que de dissemblances entre les deux. Le premier plus florentin. Le second plus violent en apparence. Oui, pour résister aux pressions, aux magouilles, aux coups bas des deux univers, il faut une colonne vertébrale. Pour rester droit aussi.
Une leçon d’optimisme. Croire au progrès. Ne pas gémir sur le passé. Oser affronter résolument l’avenir.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Historien, chercheur FNRS et docteur en Philosophie et Lettres, Hervé Hasquin enseigna à l’ULB à partir de 1970 ; il en fut le recteur (1982-1986) et le président du Conseil d’administration (1986-1995). Parallèlement, il mena une carrière politique (sénateur, député, ministre) entre 1987 et 2007. Il a présidé l’Institut d’étude des religions et de la laïcité de l’ULB pendant de très nombreuses années, ainsi que le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (2008-2011). Il a été Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique (2008-2017). Hervé Hasquin a été initié en Maçonnerie en janvier 1970.

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Seitenzahl: 426

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Les « bleus » de la mémoire. © Absolute Books

Photo de couverture : copyright Ronald Dersin

Mise en page : Graphic Hainaut

Dépôt légal : D/2019/13.577/1

ISBN : 978-2-930835-11-2

 

Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.

 

À mes petits-enfants

 

Julie

Alexandre

Leyla

 

Avec l’espoir qu’ils soient porteurs du flambeau…

 

 

À Maurice-Aurélien Arnould, André Jaumotte et François Perin,

À l’origine des bifurcations décisives dans ma carrière...

PréfaceHervé Hasquin, l’Homme et l’Histoire

Écrire des mémoires est une chose. Réussir une œuvre en est une autre. Métamorphoser une démarche d’auto-analyse, voire d’autodéfense en un écrit d’intérêt public n’est pas donné à tout le monde. Je m’empresse de dire, en introduction de cette présentation, qu’en l’occurrence l’auteur a superbement relevé ce défi. Son livre relaterait le parcours d’un personnage anonyme qu’il serait tout aussi intéressant, captivant même.

Certes, Hervé Hasquin n’est pas un inconnu. Il a déjà suffisamment fait preuve de présence sociale, assumé des responsabilités importantes, imprimé la société de sa présence dynamique et stimulante pour susciter la curiosité de ce qui l’a mené là, si loin et si haut. Et, on le verra, ce qu’il nous apprend sur lui-même est généreux et passionnant.

Mais avant d’en venir à la spécificité de son parcours, je tiens à souligner un point capital : ce livre est un maître-livre. Il informe son lecteur, certes, mais surtout il est chargé d’une énergie indéniable. Il exerce au fil de sa prise de connaissance comme un pouvoir de stimulation. Voici un livre tonique, dynamique, inspirant. Cette profession de foi d’un agnostique est chargée d’une force énergétique surprenante. Cet autoportrait est surtout marqué au sceau d’une générosité altruiste, d’un constant souci de l’intérêt général.

Le récit abonde en moments de bravoure. Avec un personnage aussi épique que le mémorialiste, cela n’étonnera pas ceux qui ont eu la chance de l’approcher. Un exemple parmi d’innombrables autres de ses exploits : le replantage, en un week-end, de quatre arbres géants avenue Franklin Roosevelt, dont coût deux millions de francs belges, opération rendant possible une construction qui en rapporterait cent fois plus à l’ULB que notre héros gouvernait à l’époque. Des épisodes de ce calibre fourmillent au fil de l’ouvrage, faisant de ces choses vues et vécues un palpitant roman picaresque.

Homme d’action, Hervé Hasquin l’est d’évidence, et peut-être d’abord d’action intellectuelle. Son interview impromptue du 4 janvier 1990 à propos de l’« abdication provisoire » du roi Baudouin, dont il parle dans ces pages avec une sobriété typique de son style, n’est qu’un exemple de cette faculté immédiate de riposte par le verbe ou l’action qui le caractérise. Et l’on se surprend à se dire que cet homme-orchestre (professeur, écrivain, administrateur, ministre, conscience en marche) est un phénomène qui, en plus, alors qu’il aurait le droit de se comporter en matamore, est le plus convivial des hommes. Peut-être parce qu’il n’est pleinement dans sa peau que dans des circonstances où, moralement, il est prêt à la risquer.

Autre moment de bravoure du livre : ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire INUSOP. À plus de trente ans de distance, on en a encore les cheveux qui se dressent sur la tête : ici également, notre héros (avec un « h » comme Hasquin), sans se vanter une seconde, se révèle à la fois limier, témoin, acteur et en fin de compte justicier. Cet épisode, narré avec toutes les nuances et prudences qui attestent que nous avons affaire à un scrupuleux historien (y compris de lui-même) plutôt qu’à un reporter féru de « scoops » (il y aurait eu matière à un haletant feuilleton), est emblématique de ce dont l’ouvrage fourmille. Par ailleurs, quelques pages plus loin, son rôle décisif dans un prestigieux colloque français sur l’avenir des universités dans l’Europe en formation permet de mesurer la vertigineuse équation que maîtrise l’auteur, tant dans l’action immédiate que dans la pensée à long terme : l’ouverture de compas de notre homme défie l’entendement.

Une personnalité de ce calibre ne suscite forcément pas que la sympathie dans la jungle que devient très vite tout milieu où le prestige, le pouvoir et l’influence rapprochent de l’arbitraire, de la cupidité et de l’imposture. Notre homme n’a été à l’abri d’aucun de ces fléaux. Mais comme il est un battant avant tout, il arrive à faire de tous les aléas des défis, et même des trahisons des aventures, dont il tire souvent l’occasion de mettre en œuvre son goût de la lutte et de la conquête. Hervé Hasquin a un profil sculpté à la hache, avec une initiale qui n’est pas par hasard la même qu’arborent les mots histoire et héroïsme.

Un fil subtil parcourt ces pages qui ne sont ni autoflatteuses ni subtilement autodénigrantes, ce qui est souvent le signe d’une vanité qui ne veut pas dire son nom. C’est celui d’une révolte sourde contre le confort intellectuel qui est souvent le cache-misère de pulsions plus ou moins avouables. À différentes reprises, le moteur de l’auteur est la tranquille contestation d’un système dont il nous révèle fréquemment, avec une subtilité de grand diplomate, les zones d’ombre. Les exemples de cette attitude de justicier couvert de titres et de médailles abondent, ils sont comme les cailloux dont

ce petit poucet de grand calibre jalonne son chemin. Il en va ainsi, exemple parmi bien d’autres, de la manière dont il renoue avec Kabila qui, succédant à Mobutu, et rebaptisant le Zaïre Congo, avait été jusque-là ignoré par l’establishment belge et en particulier flamand. Ce chapitre est un morceau de bravoure du livre, qui en compte bon nombre.

L’agrément supplémentaire de l’ouvrage est qu’il présente un double fond. L’auteur ne prend pas son lecteur pour un naïf. Il le stimule plutôt à exercer son talent d’analyste sinon d’enquêteur. Traitant fréquemment de matières délicates, soit par leur teneur tactique, soit par le risque d’indigner, voire de vexer l’un ou l’autre – et l’on sait que dans les milieux politiques, les ego sont particulièrement susceptibles –, l’auteur use de circonvolutions dignes du cardinal de Retz. Ces délicatesses à plusieurs degrés sont des gourmandises qu’il se réserve, montrant par ailleurs que la curiosité gastronomique ne lui est pas étrangère…

Bref, la lecture de ce livre est succulente. Il est pénétrant, mené tambour battant, et souvent drôle. Il réserve des surprises jusqu’à son terme parce qu’il se clôt sur une profession de foi (laïque) d’une très haute tenue, d’une réelle ferveur, qui tranche avec le désenchantement intellectuel ambiant. On le quitte en beauté, parce qu’il révèle, au terme de son parcours, la force d’une conscience en marche et d’une rigueur intellectuelle et morale inébranlable. Ce témoignage d’un grand contemporain est un don d’une réelle générosité. Il révèle que nous ne sommes pas aussi privés d’éthique et de noblesse morale que nous l’appréhendons quelquefois. Il est le message courageux, intense et noble d’un homme, un vrai.

 

Jacques De Decker

Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

Introduction

Longtemps, je me suis couché de bonne heure, avide de retrouver les aurores du lendemain, impatient de dévorer à pleines dents le jour neuf qui allait s’offrir à l’adolescent, jamais rassasié de déguster des expériences nouvelles. Toujours gourmand de découvertes. Quelle frénésie à vouloir dépasser le temps.

 

Il y a un âge pour chaque chose. Chaque chose en son temps. J’en passe. Qui n’a pas dû supporter ces maximes qui apparaissaient d’autant plus lassantes et ringardes que l’appétit de vivre était grand, que la passion de vieillir s’emparait de votre être, possédait l’esprit ? Quel ressort extraordinaire que cette attente curieuse d’un lendemain qui devait nécessairement chanter. De toute façon, il rapprochait d’un autre instant fatidique qui permettrait d’engranger des sensations inconnues jusque-là. De lever des interdits. De se sentir plus autonome. De se pénétrer du sentiment si réconfortant et puissamment galvanisant d’avoir de plus en plus prise sur la vie. De devenir enfin homme ? Société, famille, leur emprise tutélaire s’effritait, la vraie liberté enfin ?

 

Les années passent. Vient le temps de la réflexion, des interrogations. Les certitudes se font moins insistantes. Les convictions sont parfois entamées. Le doute est plus souvent présent. L’inquiétude assaille : et si le professeur n’était qu’un mauvais acteur ? Et si Paul Valéry avait raison qui ne voyait dans l’historien qu’un faussaire ? Et si l’homme politique n’était après tout qu’un automate, prisonnier d’événements qui le dépassent ? Comment faire la part de l’important et du dérisoire ? N’y a-t-il pas quelque inanité à l’action, au travail ?

 

Le découragement peut guetter, mais la volonté exploratrice reste intacte. Et puis, il y a le sillon laissé par les lectures de jeunesse, celles qui ont enflammé le cœur et l’esprit, celles qui ont fait découvrir les solidarités humaines et laissé entrevoir un sens à l’existence. Je crois leur marque indélébile. « Être roi est idiot, ce qui compte c’est de faire un royaume. » Cette parole d’un héros d’André Malraux revient en mémoire. Donne un second souffle. Aide à transcender les hésitations du moment. Convainc de la nécessité d’aller de l’avant, en homme probe et libre, à la recherche d’une vérité qui ne se dérobera pas toujours. Le temps est devenu une denrée précieuse. Gagner du temps. Ralentir le temps. Depuis longtemps, je ne me suis plus couché de bonne heure.

 

J’avais confié ces réflexions au journal Le Soir en août 1988. Le quotidien m’avait proposé un exercice littéraire en compagnie de quelques personnalités politiques, dont Mark Eyskens, Herman De Croo, Philippe Moureaux, Philippe Maystadt, Melchior Wathelet et Alain Van der Biest notamment. Il s’agissait de disserter au départ de la première phrase du roman de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure… ».

 

Trente ans plus tard, je me sens toujours parfaitement en osmose avec la dynamique et l’angoisse du temps qui préoccupaient l’homme de 45 ans, à l’époque sénateur et président du Conseil d’administration de l’Université libre de Bruxelles.

I – Le creuset

Cela ne s’invente pas. Je suis né un 31 décembre, en 1942, dans une clinique tenue par des « bonnes sœurs » catholiques, rue de la Science à Charleroi. Ma mère, grande chrétienne – elle dispensa même quelque temps des cours de religion – faillit mourir, et moi aussi d’ailleurs, au cours d’un accouchement éprouvant qui n’en finissait pas… Pas de recours à un médecin ! Eh oui, accoucher dans la douleur… Andrée Jacquemart resta une grande pratiquante jusqu’à la fin de ses jours mais un déclic s’était produit. Elle serait de plus en plus fermée au prêchi-prêcha du clergé en général.

 

Quant à mon père, René-Pierre Hasquin, c’était un parfait indifférent. Il était né René-Pierre Lebon. Sa maman Clémentine Deketelaere, ostendaise, seizième gosse d’une famille de dix-sept enfants, qui était venue s’établir dans le pays de Charleroi où le chef de famille réalisait des terrassements. Houilleur et chanteur de rue, Lebon abandonna la mère mais avait reconnu l’enfant. Clémentine vécut donc les affres d’une jeune fille mère, flamande de surcroît, dans les corons ouvriers des environs de Charleroi. Elle rencontra Fernand Hasquin, houilleur lui aussi. Il l’épousa et reconnut René-Pierre comme son fils. Fameux !

 

Ce jeune couple, quasiment sans instruction – je ne suis même pas certain qu’ils aient fréquenté ne serait-ce qu’un peu l’école à une époque où l’enseignement obligatoire n’existait pas –, mena une existence des plus laborieuses. Lui, tantôt mineur, y compris au Limbourg, tantôt métallurgiste. Elle, tantôt hiercheuse, tantôt aide-maçonne, tantôt tous deux briquetiers dans le nord de la France. Clémentine, plus superstitieuse que croyante, fréquentait parfois en cachette jusque dans les années soixante la messe du samedi dispensée par des pères Récollets flamands dans leur église de la Neuville à Montignies-sur-Sambre. Fernand, sans religion et anticlérical militant, sans doute même communiste dans l’entre-deux-guerres, avait très habilement préparé mon père à l’inculture religieuse. Arrivé à l’âge où il allait de soi à l’époque qu’un enfant fasse sa « communion solennelle », le petit René-Pierre se vit confronté à un choix inattendu par son père de substitution. Se conformer à la tradition ou recevoir un vélo de course. On devine aisément l’issue d’un débat intérieur qui ne se prolongea qu’une fraction de seconde ! Elle aurait d’ailleurs une conséquence inattendue. Le goût du vélo amena mon père vers l’âge de seize ou dix-sept ans à participer à un championnat de Belgique de cyclisme pour débutants… !

 

Toujours est-il que je n’ai eu qu’à me féliciter d’avoir reçu une éducation très éclectique. Non pas que j’aie échappé aux traditions religieuses dans mon enfance – messe dominicale hebdomadaire, patronage, fêtes chrétiennes en famille… Mais ce n’était pas pour me déplaire. L’idée de devenir enfant de chœur me tenta même à l’âge de dix ans… L’entrée en classe préparatoire à l’athénée de Charleroi vers mes onze ans joua un rôle essentiel dans ma manière d’appréhender la question religieuse, même si je n’en fus pas tout à fait conscient à l’époque. C’était l’année de la « communion solennelle » et de la « confirmation ». Je présentai toutefois une particularité. Je fréquentais, tôt le matin, le catéchisme dispensé par un sympathique abbé à la Ville-Haute de Charleroi, mais, simultanément à l’athénée, j’étais inscrit au cours de morale… Et je m’en trouvais fort aise. Rien de tel pour développer la disponibilité d’esprit chez un adolescent qui n’éprouva jamais le sentiment d’être en situation de devoir croire ou ne pas croire.

 

L’inculture laïque était banale dans la famille. Mon père ne s’encombrait pas de philosophie. Les questions existentielles restèrent absentes des conversations et je n’étais guère éclairé par mes parents. À titre anecdotique : gosse, je fréquentai pendant plusieurs années l’école communale de la rue Ferrer à Montignies-sur-Sambre, persuadé que le nom était en rapport avec la métallurgie… Il me fallut pas mal d’années en plus pour en savoir davantage. C’est dire que le bourrage de crâne ne faisait guère partie des habitudes familiales !

 

Le coup de tonnerre survint au printemps 1957. Ce dimanche-là, je rentrai à la maison en fin de matinée au sortir de la messe. J’annonçai tout de go à ma mère que j’avais bien réfléchi : je ne croyais plus ! Pourquoi se plier à des rites qui m’étaient devenus indifférents ? Bref, je n’irais plus à l’église ! Sa tristesse était évidente, mais elle n’en laissa rien paraître dans son comportement. En d’autres termes, j’étais libre ! Et cette liberté me fut reconnue pendant toute mon adolescence, y compris dans le choix des études universitaires. Ma mère détenait un régendat en Éducation physique, mon père en langues germaniques. C’était l’époque où l’on pouvait octroyer aux étudiants brillants et méritants des prêts d’études pour l’université, mais comme l’avait répété Fernand Hasquin : « Chez les Hasquin, on ne fait “nin” des dettes » ! Du même coup, les portes de l’Université de Gand, vers laquelle le dirigeait son professeur – flamand – de langues germaniques à l’École moyenne de Gilly, lui furent interdites…

 

Ma liberté de choix fut donc d’autant plus grande qu’il n’y avait aucune expérience universitaire dans la famille. Médecin ou diplomate ? Telle fut la valse-hésitation qui échauffait l’esprit de l’adolescent de dix-sept ans qui à la fin de l’été 1960 parcourait le grand hall de l’Université de Bruxelles. Le volumineux programme de cours en mains. Finalement, le poids démesuré de la chimie découragea le futur étudiant. Il se tourna vers l’histoire, avec l’intention d’entamer des compléments de droit. C’était, paraît-il, la voie la plus efficace pour se présenter à l’examen du ministère des Affaires étrangères… Mais l’idée de devenir historien et d’enseigner un jour l’histoire était aux antipodes de mes préoccupations. Je n’y pensais pas et cette voie professionnelle ne m’intéressait absolument pas. Entendons-nous bien. Pour le jeune homme issu de la petite bourgeoisie carolorégienne, l’expression « professeur » s’appliquait exclusivement à l’enseignement secondaire. Toute autre destinée m’était totalement étrangère, n’appartenait pas à mon horizon intellectuel…

Pourquoi l’Université libre de Bruxelles ? Elle avait certes à mes yeux un mérite. Elle ne brandissait pas le drapeau du catholicisme dont je venais de me détacher. Mais au fond, les motifs philosophiques furent accessoires. Ignorant tout du monde universitaire, j’accompagnais avant tout la majorité écrasante des rhétoriciens de la promotion de 1960 qui s’inscrivaient dans l’université de la capitale dont leurs parents étaient diplômés. Ma seule connaissance de l’institution, c’était les bâtiments imposants de l’avenue Franklin Roosevelt que j’admirais lorsque la famille se rendait de Charleroi à la côte de la mer du Nord pour les vacances de Pâques…

 

J’ajouterai tout de même que quelques années auparavant, j’avais découvert un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence. Celui des sociétés de libre pensée. Ébahissement en novembre 1956 à l’annonce du décès de Fernand Hasquin. Des représentants de la Libre Pensée de Montignies-sur-Sambre, une survivance du xixe siècle, se manifestèrent. Mon père découvrit que Fernand cotisait à la Libre Pensée depuis des décennies… La conséquence était limpide si l’on voulait respecter les engagements du défunt. Les funérailles seraient civiles et le corbillard serait précédé du drapeau et de la fanfare de cette association sortie de nulle part ! Atmosphère étrange ce fameux samedi en fin d’après-midi lorsque le cortège déambula dans les rues, désertées, sous l’œil horrifié de quelques vieilles bigotes qui derrière leurs fenêtres soulevaient timidement leurs rideaux… Mais impossible aussi d’oublier le sentiment jubilatoire qui s’imposa à moi. Ce qui ressemblait fort à une provocation inouïe à la fin des années cinquante, me combla d’aise et d’admiration pour le courage de Fernand Hasquin. Un homme d’une cinquantaine d’années, meurtri par la silicose, et paraissant trente ans de plus.

 

Ce serait injuste de passer sous silence le rôle de mon grand-père maternel, Ghislain Jacquemart. Fils de fermier dont la famille était originaire d’Olloy-sur-Viroin, il appartient à cette génération de jeunes hommes sacrifiés au début du siècle. Cinq jours avant que ne se termine son service militaire de trois ans, la guerre éclata en août 1914. Au total, de l’âge de 17 ans à celui de 25 ans, il fut coupé des études et de toute vie professionnelle. Il faillit laisser la peau dans les tranchées de l’Yser et survécut même miraculeusement en 1918 à la terrible « grippe espagnole » alors qu’il avait été considéré comme condamné… J’ai vécu chez mes grands-parents maternels jusqu’à l’âge de huit ans ; Ghislain avait épousé Denise, sa « marraine » de guerre au lendemain du conflit. Cette tranche de vie fut décisive pour mon initiation à l’histoire politique et à la vie internationale. Un rite quotidien, devenu rapidement un moment de recueillement, rythmait mes fins de journée. Écouter avec mon grand-père à 19 heures le bulletin d’information de l’INR – la RTBF d’alors. En courte culotte, élève des premières années d’une école communale de Gilly, je n’ignorais rien des guerres d’Indochine et de Corée. Trois ou quatre ans plus tard, le 21 juillet 1954, sur la terrasse d’un hôtel de Lugano ou de Locarno, peu importe, où la famille avait fait halte et fêtait l’anniversaire de ma mère, j’éprouvai une joie inoubliable. Le jeune gamin apprit par la radio la conclusion de la paix à Genève ! Elle mettait un terme à la guerre française en Extrême-Orient. Pierre Mendès France, l’homme qui me fascinait par son audace, et dont je n’avais bien sûr encore rien lu à l’époque, venait de gagner son pari. Et je débordais d’admiration…

 

Ce passage par la Suisse, prélude à la découverte de l’Italie du Nord, fut aussi l’âge de l’initiation à l’Art. Pour la première fois, je pénétrai dans un musée, et pas n’importe lequel, la Galerie des Offices à Florence ! Un éblouissement. Un souvenir inoubliable, la Vénus de Botticelli. Une telle curiosité insatiable que ma mère et moi réussîmes à nous faire enfermer dans le Palais, au grand émoi de mon père et de ma sœur Ghislaine qui étaient sortis une ou deux heures avant nous… Au vu des mesures de sécurité, la chose serait impensable aujourd’hui. Il est vrai aussi que les touristes étaient encore rares dans l’Italie d’après guerre. Les visiteurs ne se bousculaient pas aux Offices en juillet 1954.

 

Mon éducation culturelle doit beaucoup à ma mère. Dès l’âge de quinze ans, elle m’emmena régulièrement à des conférences de la tournée « Exploration du monde ». J’eus aussi le privilège d’assister à l’Hôtel de ville de Charleroi à quelques représentations données par Jean Vilar et son Théâtre national populaire. Ainsi qu’à quelques concerts dont un ou deux avaient comme interprète un enfant du « pays de Charleroi », devenu vedette internationale, le violoniste Arthur Grumiaux.

 

À Gilly, à Montignies-sur-Sambre, un peu moins à Charleroi, je fus un gamin de rue, courant sur les terrils, tapant dans un ballon dans les « pachis » – je parlais volontiers wallon –, ces parcelles de terrains vagues qui segmentaient les quartiers. Le foot occupa d’ailleurs mes dimanches après-midi jusque dans mes premières années d’université. Dès l’âge de deux ans, j’avais fréquenté les stades, en alternance l’Olympic (les Dogues) – mon club favori – et le Sporting (les Zèbres).

 

Mes copains et copines, c’étaient d’abord les garçons et les filles des quartiers où la famille habitait. Certes, il y avait les condisciples de l’Athénée. Mais en dehors des heures de classe, les relations étaient inexistantes. La plupart des parents, universitaires, appartenaient à la bourgeoisie de la ville et de ses faubourgs huppés. Ils se côtoyaient régulièrement. Les gosses aussi évidemment. Rares étaient les week-ends dépourvus de « surboums » auxquelles je ne fus jamais invité. Pas plus d’ailleurs que deux ou trois garçons issus de milieux modestes. Bref, mes dernières années d’athénée me firent ressentir au plus profond de moi-même un sentiment d’exclusion. Je n’appartenais pas à leur monde. Une immense frustration, dont je ne laissai rien paraître, m’habita.

II – L’éclosion d’un fédéraliste de gauche

Aux confins des années 1950-1960, les faubourgs ouvriers, la culture dominante, les origines familiales du côté paternel, j’oserais même dire la tradition, firent naturellement de l’adolescent carolorégien un « socialiste ». Je n’avais pas de déclinaison précise et argumentée du concept. Mais j’avais au fil des années pris conscience des difficultés de la vie quotidienne de beaucoup de familles. Oui, se battre pour le progrès social était un bel idéal. Une vertu cardinale. La réalité des barrages culturels s’était aussi imposée à moi. Il suffisait d’observer et écouter les familles ouvrières. Il n’était pas toujours facile pour les gosses d’avoir des préoccupations littéraires et intellectuelles. À la veille de mon entrée à l’Université, j’avais été particulièrement heurté et ému par une scène digne de l’atmosphère des romans de Zola. Un père, rustre sans éducation, peut-être chômeur, hurlait sur son fils – il devait avoir treize ou quatorze ans –, l’invectivant, le traitant de fainéant et de bon à rien… Le pauvre gamin n’avait qu’un tort. Il lisait un livre ! C’eût été tellement plus important qu’il sarcle un bout de jardin ! Oui, l’éducation et l’instruction étaient des atouts fondamentaux. Il importait de les promouvoir pour renverser des inégalités qui souvent ne tenaient qu’au milieu familial.

 

L’expérience de vie au « pays de Charleroi » n’avait fait que renforcer mon admiration pour mes grands-parents Hasquin. Des gens modestes, presque pauvres, jamais partis en vacances, mais soucieux de l’éducation de leur fils. René-Pierre avait pu déployer ses qualités naturelles : premier au concours cantonal, tête de classe à l’école moyenne dont la durée des études avait été allongée de deux ans – cinq années au lieu de trois –, presque l’équivalent de l’athénée, tant le cru estudiantin se révélait de qualité…

 

Fort de ces convictions, politisé d’une certaine façon sans le savoir, mais il est vrai que la lecture quotidienne de journaux, avec un père journaliste, y contribuait, j’entrai à l’université. Le dimanche 30 septembre 1960 au soir, mon père qui m’avait exceptionnellement conduit en voiture à Bruxelles, me déposa à une encablure de ma chambre d’étudiant. À cent mètres du rond-point du cimetière d’Ixelles. Les adieux furent brefs. Sans effusion particulière. Ponctués de deux recommandations. Je te souhaite de t’amuser autant que tu voudras car ce seront sans doute les années les plus libres de ton existence. Si tu ne réussis pas, tu ne redoubleras pas. Le contrat était clair. Me voilà donc aux portes d’une nouvelle aventure ! Mais quelle responsabilité ! J’allais explorer des horizons inconnus de la culture familiale. Ne pas décevoir. Être à la hauteur. Ce leitmotiv me pénétra durablement.

 

Le 27 septembre 1960, quelques jours avant la rentrée universitaire, le Premier ministre Gaston Eyskens avait lu devant la Chambre des représentants la déclaration gouvernementale, fondement de la « loi unique », d’assainissement des finances publiques entre autres choses. Elle allait embraser le pays. En fait essentiellement le sillon industriel de la Wallonie, en proie à la récession économique, victime d’une kyrielle de fermetures de charbonnages. Les provinces de Liège et du Hainaut furent au cœur d’une gigantesque grève secouée de manifestations et de violences. Les week-ends de décembre 1960 et de janvier 1961, de retour dans ma terre natale, je parcourus, en compagnie de mon père, en reportage, ces régions carolorégiennes, blessées, qui m’étaient si chères. Je pressentais le désastre industriel qui menaçait le sillon Sambre et Meuse. J’adhérais sans réserve aux discours qui mettaient en cause l’inertie du gouvernement national. Au cours de ces quelques semaines mouvementées et tristes, je devins et me sentis pleinement Wallon ! D’autant plus que mes condisciples bruxellois de l’ULB, à l’image de la bourgeoisie de la capitale, n’éprouvaient qu’indifférence à l’égard du drame qui se jouait au sud du pays.

 

Voilà pourquoi et comment j’ai été séduit par le chef syndicaliste de la FGTB, dont je n’avais jamais entendu parler jusque-là, le Liégeois André Renard. Au fil des semaines, alors que l’opposition à la « loi unique » fondait comme neige au soleil en Flandre, une revendication nouvelle avait éclos en Wallonie. Le fédéralisme et la réforme des structures ! Je l’avoue. Ma perception des mots d’ordre était en partie superficielle. Elle n’impliquait pas nécessairement dans mon chef d’opposer une « Wallonie socialiste » à une « Flandre conservatrice », ni de « socialiser » l’économie et la société wallonne. Mais mon choix était déterminé. Prendre davantage son sort en mains. Oui à plus d’autonomie. C’était la planche de salut !

 

Le « flamingantisme » tonitruant ne réfréna évidemment pas cette orientation. Suppression du volet linguistique des recensements décennaux de la population. Marches flamandes sur Bruxelles au cri de Brussel Vlaams et Zelfbestuur. Fixation définitive de la frontière linguistique et transfert des communes de la Voer (les Fourons) de la province de Liège dans celle de Limbourg. Controverses de plus en plus vives à propos de l’avenir de l’Université catholique de Louvain…

 

Bref, j’avais trouvé un champion. Il donnait de la voix et tenait tête : les autres responsables wallons me paraissaient tellement mièvres… À la fin de juillet 1962, ce fut comme si le ciel me tombait sur la tête : André Renard décéda prématurément. Spontanément, cela allait de soi, il fallait que je lui rende hommage. Je pris le train pour assister à ses funérailles. Quelques mois plus tard, je pris ma carte de membre du Mouvement populaire wallon, le groupe de pression qu’il avait fondé en février de l’année précédente. Désormais, je ne me départirais pas de ce choix : j’étais fédéraliste.

 

La politique internationale me passionnait tout autant. Que d’événements palpitants en ce début des années soixante : la décolonisation ratée de l’ex-Congo belge, la guerre d’Algérie… Bien des meetings houleux et spectaculaires ont mobilisé mes soirées. De quoi ravir le jeune adulte assoiffé de goûter aux grands combats libertaires.

 

Je n’en négligeais pas pour autant la vie estudiantine. Président du Cercle des Étudiants de philosophie et lettres, et accessoirement du Comité de « baptême », j’ai siégé à ce titre dans l’embryon de Parlement étudiant qui venait de voir le jour. Il fut notamment présidé par un juriste appelé à la renommée, Michel Graindorge. Étudiant communiste, il avait rapidement opté pour le camp pro-chinois. C’était un spectacle que de le voir parfois à la Cité universitaire de l’avenue Héger défendre l’annexion du Tibet par la Chine devant une grande carte de l’Asie !

 

À l’époque, j’avais été « initié » dans une pseudo-société secrète étudiante, les Truands, groupe moins « bourge », plus « prol » que ceux qui prétendaient tenir le haut de pavé, les Maccas. Un de nos moments de gloire : l’occupation nocturne du théâtre de la Monnaie !

 

Mes racines, mes centres d’intérêts m’amenèrent vers la fin 1962 ou les premiers mois de 1963 à franchir le pas de la politique partisane. Je devins membre de la section des Étudiants socialistes de l’université… Or je représentais la Philo au Parlement étudiant. Assez rapidement, je pris conscience de la chausse-trape. Le président de la section ES n’essayait-il pas de me dicter mes prises de position ? Qu’avaient à voir les options des étudiants de Philo avec celles de la mouvance politique à laquelle j’avais adhéré ? Elles pouvaient ne pas toujours coïncider ! Je me cabrai donc à plusieurs reprises. Cette indiscipline revendiquée, mais assimilée à une rébellion, me valut des rappels à l’ordre et au bout du compte une comparution devant un bureau restreint. Érigé pour la circonstance en « tribunal du peuple ». La scène eut pour décor, un soir, une salle un peu sinistre de la Cité. L’alternative était simple. Être conforme à la ligne ou être exclu… J’avais à peine vingt ans. Je restais de gauche mais je rompis pour longtemps toute attache partisane.

 

À bien des égards, les années 1963-1964 furent aussi cruciales car un autre événement survint, plus décisif dans mon existence que le pas de côté décidé quant à mon engagement politique. C’était en juin 1963, sous un beau soleil de printemps alors qu’au sortir de la Cité universitaire, je me dirigeais vers la Bibliothèque. Mon directeur de mémoire en histoire moderne, Maurice-Aurélien Arnould, Carolorégien d’origine mais Montois d’adoption, m’accosta. « Au terme de vos études, seriez-vous tenté par le FNRS ? Un grade nouveau vient d’y être créé ; il est accessible immédiatement après le diplôme de seconde licence, en l’occurrence le 1er octobre 1964 en ce qui vous concerne. » Surprise totale. De quoi me parlait-il ? Je ne connaissais ni le sigle ni a fortiori l’institution qu’il désignait : le Fonds national de la recherche scientifique… La finalité, m’expliqua-t-il : entreprendre et défendre dans un laps de temps déterminé une thèse de doctorat. Imaginez ma perplexité ! J’étais en première licence en histoire, quelques jours avant l’entame de la session d’examens. J’en étais aux balbutiements d’un mémoire de licence consacré aux Finances communales de Charleroi sous l’Ancien Régime. Et il fallait déjà bientôt réfléchir à un sujet de thèse. La sollicitation me parut inouïe et bouleversante. Je pressentais que le choix qui s’offrait à moi serait déterminant pour le reste de mon existence. Mais il y avait de toute façon un préalable essentiel à l’entrée au FNRS : un mémoire de fin d’études de grande qualité… J’étais prévenu.

 

L’entretien dura maximum une dizaine de minutes au milieu de l’avenue Héger. Je demandai vingt-quatre heures de réflexion. À vrai dire, le débat intérieur fut de courte durée. La voie de la recherche m’écarterait de la carrière diplomatique, mais j’avais découvert véritablement ce qu’était l’Histoire, ses méthodes, les difficultés de son écriture, l’éclectisme de la formation, le recours permanent à l’esprit critique et à sa rigueur. Un horizon inattendu se profilait, sans doute non dépourvu d’aléas, de risques en tout genre. L’alternative m’apparut clairement. Ou rester les bras ballants par peur de l’inconnu et d’une carrière instable. Ou saisir l’opportunité d’une voie intellectuelle impensable jusque-là, inespérée. Cet après-midi-là, le débat intérieur fut tranché. Dès le lendemain, le cap fut franchi lors de ma nouvelle rencontre avec Arnould. Va pour la recherche ! Désormais, un seul objectif m’aiguillait. Réussir une excellente seconde licence alors que je n’avais pas encore terminé la première… Faire de l’Histoire ma priorité, c’était aussi renoncer dans l’immédiat à suivre quelques cours en Droit, notamment ceux du banquier et futur ministre libéral Robert Henrion.

 

Le week-end suivant, de retour au domicile familial, j’avisai mes parents du virage. Pas de problème. J’usais de ma liberté. Ils avaient confiance en ma sagacité.

 

Historien et « débutant » chercheur du FNRS, le costume ne fut pas toujours aisé à porter dans les premières années. À l’automne 1964, la jeune fille qui allait devenir ma femme et la mère de mon fils, me présenta à ses parents. Soirée délicate pour moi, riche d’interrogations pour eux. Pleins de politesse et de courtoisie raffinées, ils considéraient d’un œil malicieux et curieux l’OVNI qui deviendrait bientôt leur gendre. Je les intriguais. Leur sourire de circonstance dissimulait mal leur perplexité. Ils avaient rêvé pour leur fille d’un avocat, ou d’un ingénieur ou d’un médecin… Est-ce que « historien chercheur » était vraiment un métier, se demandaient-ils sans nul doute ?

 

Bref, à dix-neuf – vingt ans, j’avais bifurqué professionnellement vers un chemin considéré par beaucoup comme sans issue. De sensibilité de gauche, mais sans parti, j’étais acquis au fédéralisme.

III – Et puis il y eut mai 68…

L’histoire ne s’écrit bien qu’avec un certain recul. Celui-ci est d’autant plus nécessaire quand l’objet du commentaire a vu culminer les passions. L’exercice reste toujours périlleux, a fortiori quand on a été l’un des acteurs des événements. Vingt ans après, je m’étais posé la question – j’exerçais alors la fonction de président du Conseil d’administration – « J’en étais. Le referais-je ? ». Après cinquante ans, la réponse n’a pas varié.

 

Ne pas mythifier le passé sans pour autant renier l’œuvre à laquelle on a contribué n’est pas chose aisée. N’ayant ni le tempérament ni la mentalité de l’ancien combattant, ou celle de braconnier devenu garde-chasse, je me garderai de prononcer des jugements définitifs et irrévocables.

 

Que retenir en sus de l’ambiance d’énorme fête qui marquera la fin d’un printemps et les premiers mois d’un été inondés de soleil ? « Mai 68 », ce fut un flot de paroles et l’occasion pour des orateurs en herbe de faire véritablement leurs premières armes. Pour beaucoup, ce fut le début de prises de parole en public. Bien au-delà du cercle des copains. Un exercice auquel je n’avais eu que rarement l’occasion de me livrer jusque-là.

 

Information. Participation. Possibilités de recours pour le personnel de l’Université contre la direction et pour les étudiants contre les manquements de membres du corps professoral et des assistants. Telles furent les revendications portées par l’immense majorité des participants, en tout cas les réformistes. Ils prirent rapidement leurs distances avec les « enragés » qui peuplèrent l’assemblée libre dans ses dernières semaines d’existence. Les meneurs du dernier carré pratiquaient la contestation absolue, avaient l’obsession du renversement du capitalisme. Les autres pensaient d’abord à l’université et à la meilleure façon de faire fléchir les autorités académiques.

 

Hasard, mon service militaire se terminait à la fin mai. Depuis quelques mois, je prestais au Service de l’Historique de l’Armée comme simple soldat, même pas caporal. Au départ, mes choix relevaient de considérations idéologiques – le refus de devenir officier – et professionnelles – reprendre le plus tôt possible et de façon intensive la poursuite de ma thèse. Être doctorant, marié de surcroît, m’avait permis de retarder l’entrée à l’armée jusqu’au printemps 1967. Vider les poubelles et cendriers. Dactylographier de la correspondance. Confectionner l’un ou l’autre dossier pour le colonel chef du service. Nettoyer les bidons dans lesquels avaient été convoyés les repas servis le midi à l’École militaire. Voilà les tâches domestiques des quelques universitaires du Service. Il n’y avait pas de quoi occuper des journées entières. Je trouvai donc le temps de mener discrètement une recherche originale et approfondie sur les pertes, par régime linguistique, de l’armée belge en mai 1940. Bienveillant, le colonel ferma les yeux.

 

Dès le début de mai, la fin du service était donc proche, j’avais profité à deux ou trois reprises du temps de midi pour faire un saut à la Cité. L’ULB bruissait déjà. À l’international, la dictature des colonels grecs et la guerre du Vietnam avaient détrôné le Congo et l’Algérie. Le « Walen buiten » occupait surtout le devant de la scène. Je me rendais à la Cité vers 12 h. 15 – 12 h. 30 et m’éclipsais pour être de retour au Service de l’Historique à 14 h. au plus tard… Il y avait moins d’embouteillage, ce qui facilitait grandement l’aller et le retour. Quand j’y repense, je mesure l’ampleur d’une bêtise qui aurait pu me coûter cher : j’assistais à ces meetings en uniforme !

 

Ces visites rapides, parfois impromptues, me donnèrent l’occasion d’assister à une prestation de Paul Goossens, étudiant louvaniste néerlandophone, très marqué à gauche. À l’invitation de la section syndicale CGSP de l’ULB, il tentait d’expliquer la nature démocratique du combat mené par les étudiants flamands. Après tout, ce n’était qu’expulser les rejetons de bourgeois francophones nantis ! Surprise désagréable ! Le comité syndical qui comptait en son sein des professeurs et chercheurs flamands – l’Université de Bruxelles, aux facultés dédoublées, restait unitaire dans sa gestion – accueillit plutôt avec sympathie le message délivré par le meneur de Leuven. Cela aurait bientôt quelque conséquence sur mes prises de position.

La soirée du 13 mai fut surtout mémorable. Ce lundi midi, j’avais déjà assisté à un meeting organisé à l’initiative de l’Association générale des étudiants. On y avait entendu quatre ou cinq délégués d’universités européennes dont la Sorbonne. Appelé par mes obligations militaires, je quittai prématurément la salle, décidé à revenir sur le campus le soir. La vedette : Melina Mercouri. Dans un auditorium Paul-Émile Janson débordant de démocrates et d’étudiants en pleine effervescence, elle dénonça avec talent et virulence le régime des colonels. L’auditoire était subjugué. Chez beaucoup, l’esprit était à la lutte. L’enthousiasme était à son comble. La séance à peine levée, un étudiant annonça l’occupation des locaux, apparemment en phase avec une décision de l’AG du midi. À l’ordre du jour : la fonction et les structures de l’Université. Les événements s’emballèrent. Le 18 mai, les contestataires, je les suivis en spectateur curieux, envahirent le même auditorium pour empêcher l’inauguration des « Journées médicales de Bruxelles ». Plus significatif du malaise qui gagnait l’université car il taraudait même le corps enseignant : environ deux cents d’entre eux – professeurs, assistants, chercheurs y compris des membres du FNRS – s’assemblèrent le 21 mai dans une salle de la Faculté de philosophie et lettres. Nous adoptâmes une motion radicale dont la substance se résumait à quelques mots qui résonnaient comme un avertissement majeur à l’égard des dirigeants : « ne plus reconnaître l’autorité du Conseil d’administration de l’Université ».

 

Plus rien n’arrêtera la mécanique. Elle va s’emballer. Le distanciement sera de plus en plus net entre le noyau dur de l’assemblée libre, carrément aux mains de groupuscules anarchistes, aux slogans de plus en plus radicaux, et le pragmatisme qui animait les réformistes soucieux d’abord de transformer les structures de l’université. Ces derniers commencèrent à s’organiser en juin. C’est ainsi que vit le jour l’« assemblée interfacultaire » regroupant des délégués étudiants, chercheurs, assistants, personnel administratif, technique et ouvrier des Facultés et Instituts. J’en fus le Secrétaire général. Il s’agissait d’organiser, de structurer, de donner un programme cohérent aux opposants des autorités de l’université. Bref d’être à même de se présenter en interlocuteurs crédibles, aux antipodes des discours purement révolutionnaires et utopiques qui parcouraient une assemblée libre aux rangs plus clairsemés. Il m’arrivait encore d’aller dans le grand Hall de l’université, mais c’était comme aller au spectacle…

J’obtins des locaux pour l’Interfacultaire dans une maison de l’avenue Buyl. C’est là qu’émergea l’idée d’une « Assemblée Constituante ». Élue, composée de 102 membres représentatifs à part égale des quatre grands corps de l’Université – Professeurs, Étudiants, Assistants-Chercheurs, Personnel administratif, technique et de gestion (PATG) –, elle fut installée le 19 mai 1969 ; elle termina ses discussions passionnées dans les premiers mois de 1970. Ses travaux inspirèrent largement la philosophie des nouveaux statuts de l’ULB, adoptés par le Conseil d’administration en juillet de la même année.

 

En synthèse, quels avaient été les buts poursuivis par les contestataires de 1968 ? D’abord, être informé et participer à ce qui se décidait dans l’Université alors que jusque-là la communauté universitaire avait toujours été tenue dans l’ignorance la plus totale de la politique du Conseil d’administration. Autre priorité : mettre en place des garde- fous contre les abus dont pouvaient être victimes le personnel de la part des instances dirigeantes de l’université, ou les étudiants de la part des enseignants. Enfin, mettre un terme au cloisonnement étanche entre sections, départements, Facultés et Instituts. Ces revendications ont été rencontrées. J’ajouterai un élément qui valait son pesant d’or pour l’équilibre des pouvoirs : la participation fut conçue de telle sorte qu’aucun corps de la communauté universitaire ne puisse à lui seul faire la décision tant en Faculté qu’au Conseil d’administration.

 

Le théorie et la pratique. Entre 1968 et 1970, le mouvement ne s’est pas véritablement posé la question de savoir si le Conseil d’administration serait un Exécutif et qui serait chargé de l’exécution. Dès l’origine, le Conseil d’administration prit les allures d’un Parlement. Il résonna de plus en plus de philippiques de procureurs, jeunes et moins jeunes. Leur agressivité n’avait d’égale que leur frustration d’être confrontés à des dossiers complexes, diversifiés dont ils n’étaient pas et ne pouvaient être les initiateurs. Et qu’ils maîtrisaient mal.

 

Au sein de l’Interfacultaire, seuls deux membres du personnel scientifique avaient soulevé la question de l’Exécution, à plusieurs reprises, mais sans succès. Philippe Kinet, de Sciences Appliquées et moi-même avions suggéré de prévoir un « Directeur général » – le mot « Administrateur » qui rappelait trop le régime d’« avant 68 » était littéralement tabou ! – pour assurer un suivi efficace des décisions et contrôler l’administration. Peine perdue. Il faudra attendre presque cinquante ans pour qu’il en soit ainsi.

Plongée dans l’euphorie des lendemains de victoire sur une « dictature obscurantiste » réelle ou supposée, baignant dans le mythe largement répandu en dehors de l’université de l’« État providence », l’ULB a cru pouvoir « raser gratis » pendant trois ou quatre ans. Les promotions pleuvaient. Les effectifs du PATG sont passés en équivalent temps plein entre juillet 1968 et juillet 1971 de 1416 ETP à 2050 ETP ! Ceux du corps professoral et du personnel scientifique ont crû également dans des proportions importantes. Véritablement magique, le mot « social » excusera les écarts de gestion, notamment dans le secteur socio-culturel. C’était l’époque où l’on réclamait des « budgets politiques » : peu importaient les déficits, l’État paierait toujours ! Les membres non-professeurs du Conseil d’administration étaient loin d’être les seuls à tenir ce langage.

 

Cela, ce fut aussi « 68 ». Mais l’épisode « mai » fut aussi la découverte de l’Autre, la fin de bien des ghettos. C’était le brassage de mondes restés trop profondément étrangers l’un à l’autre. L’ouverture des esprits sur d’autres perspectives et problèmes que ceux de l’environnement immédiat.

 

La quête de la liberté était dans l’air du temps. Quel déferlement de joie que l’envahissement de la Cité des filles – elles en furent ravies ! – par les garçons ! Non à la ségrégation des sexes. Oui à la mixité. Non aussi aux discriminations injustifiées ou considérées comme telles. Les privilèges indus exaspéraient les chargés de cours, au nombre desquels pas mal de jeunes enseignants, tolérés dans les Conseils facultaires, mais privés de droit de vote. Leur sympathie à l’égard de la contestation trouva souvent son origine dans ce statut d’infériorité. Elle participa plus fondamentalement qu’on ne l’a généralement perçu à l’ébranlement de l’ancien régime…

 

Connaître l’autre commençait aussi par exemple par la rencontre des membres du personnel scientifique de sa Faculté… À la fin mai « 68 », je m’efforçai avec Philippe Moureaux de dresser une liste des assistants et chercheurs de Philo et Lettres. Nous en avons recensé une soixantaine. Une première réunion en juin. Ce fut amusant et émouvant à la fois. Des rires : on s’était parfois croisés dans un couloir sans rien savoir ! Mais désormais, un terme était mis à la solitude. Plus personne n’était isolé dans un secteur avec ses problèmes. Des solidarités naissaient. Après deux réunions le groupe nous mandata pour exposer nos revendications au corps professoral de la Faculté. Rendez-vous fut pris un après-midi vers 14 h. 30. Deux heures avant une rencontre qui s’annonçait périlleuse, j’appris que mon partenaire faisait faux bond ! Reculer et renoncer à tout message ? Comparaître seul devant une assemblée vraisemblablement hostile ? Quel stress ! Les questions se bousculaient. N’allais-je pas jouer avec mon avenir ? Prendre le risque d’irriter des hommes et des femmes dont certains, à coup sûr, se retrouveraient dans un an ou deux dans le jury facultaire de ma thèse de doctorat ? N’y avait-il pas danger que ces professeurs me confondent avec les extrémistes qui occupaient le grand hall ? À vingt-cinq ans, j’éprouvais le sentiment d’un fameux quitte ou double… La situation s’annonçait d’autant plus paradoxale que je n’avais aucun lien, sinon scientifique, avec l’institution ; administrativement, je dépendais du FNRS…

 

Trêve d’hésitations. J’assumai mon rôle de porte-parole. J’allais vivre la vingtaine de minutes parmi les plus impressionnantes de mon existence. Debout. Sans note. Le cœur battant. Face à une centaine d’enseignants, francophones et néerlandophones, de Philo et Lettres de l’ULB unitaire. Un silence éprouvant. Quelques mines patibulaires. Des sourires narquois. Pas mal de regards fulminent. Quelques clins d’œil sympathiques tout de même de jeunes chargés de cours. À la fin de mon plaidoyer pour plus de participation, de démocratie, etc., le silence resta aussi assourdissant qu’à mon entrée dans l’auditorium. Pas une seule question. Je suis sorti, comme j’étais entré. D’un pas décidé. Sans arrogance mais la mine détendue. Une fois dehors, j’avalai l’air à grandes goulées. Épuisé, mais bien dans ma peau. J’avais tenu bon et osé.

 

Le bilan rétrospectif de cet épisode éprouvant, au-delà de ce que j’avais imaginé ? J’ai sûrement crevé le mur de l’indifférence en Philo. J’y ai acquis, sans le savoir au moment même, l’estime de pas mal de futurs collègues, même si nombre des plus âgés vaticinaient dans les couloirs… un anarchiste ! Perçu comme une « grande gueule » certainement. Une image que mon rôle de Secrétaire général de l’Interfacultaire ne démentirait pas d’autant que cette « Interfac » fut remuante. À mes côtés, quelques assistants-chercheurs de choc participaient à la structuration de l’opposition réformiste : le médecin Jacques Dumont, l’historien et futur ministre socialiste Philippe Moureaux, l’économiste et futur député communiste Jacques Nagels…

 

Bref, une image avait pris forme. Il fallut l’assumer. C’eût été un plaisir pour certains de me mettre en difficulté. Ma défense publique de thèse, en janvier 1970, devint par la force des choses une « représentation » que d’aucuns ne voulaient pas manquer. Environ 125 spectateurs – j’ai compté ! – dont une trentaine de membres du corps professoral, adversaires et sympathisants. Réglementairement, la défense ne peut excéder deux heures. Celle-ci se prolongea en fait pendant trois heures et quart. J’eus à subir des assauts – c’est la règle – mais exceptionnellement violents d’un de mes lecteurs dont mon patron, Arnould, avait contribué à refuser la sienne une première fois dix ans auparavant… Je répliquai sur le même ton. Ambiance ! Présente, la famille souffrait. Au terme de l’épreuve, réussie, le soulagement. Mais j’avais dû puiser au tréfonds de moi-même.

 

J’avais déjà été alerté au lendemain de la réunion du jury restreint de la thèse. Un membre éminent avec lequel j’entretins bientôt des liens d’extrême cordialité en dépit de ce qui nous séparait – l’âge et des conceptions divergentes de l’histoire de Belgique –, Jean Stengers, souhaita me rencontrer dans les meilleurs délais. Pas question que j’arrive les mains vides ! À l’évidence, j’avais déposé ma thèse en un temps record. J’avais exploité des sources inhabituelles dont j’avais tiré des statistiques et des graphiques originaux et percutants. La démarche de Stengers traduisait des divisions à l’intérieur du jury et une suspicion à peine occultée à l’égard des résultats… Je me présentai à l’entretien muni d’une caisse en carton avec les dépouillements d’archives auxquels je m’étais livré, le détail des chiffres qui m’avaient permis d’établir des séries. Bref, les preuves étaient exigées ! Une brève discussion méthodologique s’engagea. Stengers conserva mes documents. Deux jours plus tard, je reçus son quitus. Sous-entendu. Je n’avais pas falsifié les chiffres. Je n’étais pas un tricheur. Fin d’une procédure inconnue jusque-là en sciences humaines et en histoire…

 

Le combat interne à l’ULB ne détourna pas quelques « réformistes », dont j’étais, de la politique intérieure belge. En compagnie de Philippe Moureaux et de Michel Hanotiau, assistant en Droit, nous avons créé le Club Jules Destrée, placé sous les auspices de trois concepts clefs : Libre Examen, Socialisme, Solidarité Bruxelles-Wallonie. Son expression publique se traduisit le 18 juin 1968 – la date n’avait pas été choisie au hasard – par le lancement d’un « Manifeste » aux options fédéralistes et libre-exaministes claires, favorables au dédoublement de l’Université, et donc à l’existence de deux universités libre-exaministes distinctes et unilingues à Bruxelles. Certes, nombre de revendications flamandes étaient légitimes, mais les signataires refusaient la contrainte linguistique basée sur le droit du sol ou sur la violation des droits des minorités.

 

Mais le regard restait braqué sur la Tchécoslovaquie et le phénomène Alexander Dubcˇek. Le « printemps de Prague » m’avait rendu le communisme plus acceptable. Ce sentiment s’était renforcé en mai-juin 1968 par sa fréquentation à l’ULB. Le sens des responsabilités de ses militants contrastait avec les comportements des « enragés », des « anarchistes », le noyau dur de l’assemblée libre. Bref, ils avaient retrouvé une forme de respectabilité qui avait déjà été la leur dans l’université de l’après-guerre jusqu’à l’écrasement de Budapest en 1956. L’entrée des chars soviétiques en République tchécoslovaque le 21 août coupa net les illusions que j’avais pu nourrir sur la flexibilité et l’adaptabilité de cette idéologie face aux exigences démocratiques. Peu importe les sentiments d’amitié ou de camaraderie qui continuèrent à me lier à ces compagnons de lutte, mais le communisme était définitivement rangé dans le placard des utopies mangeuses de liberté. Ce fut avec une fierté et un plaisir non dissimulés que j’ai remis dès 1990 les insignes de docteur honoris causa de l’ULB à Alexander Dubcˇek au cours d’une cérémonie dont il fut l’unique récipiendaire.

 

Et la France ? Une évidence : en mai il y eut contagion ! Mais rapidement des différences apparurent. Globalement, les chemins s’écartèrent entre Paris et Bruxelles. Certes les « activistes ultras » croyaient à la révolution anticapitaliste mais c’est en vain qu’ils espérèrent entraîner les masses ouvrières, les prolétaires, dans un vaste tsunami anti-establishment. L’immense majorité des contestataires, qui ne furent tout de même qu’une minorité agissante et décidée, se préoccupaient d’abord de la démocratie interne de l’institution, de la participation, de la mise en place de moyens de recours, de mettre un terme aux cloisonnements étanches entre sections, départements, Facultés et Instituts. Bref « mai 68 » à Bruxelles, ce fut pour l’essentiel l’alliance d’élites intellectuelles et culturelles et d’étudiants pour une « université nouvelle ».

 

Une nouvelle façon de vivre ensemble est indiscutablement née en 1968. Toutefois, le système n’a jamais fonctionné comme l’auraient souhaité l’assemblée libre à ses débuts ou la Constituante ultérieurement. Les contraintes de la gestion, la nécessité de décider rapidement, de maintenir la confidentialité de certains dossiers ou de stratégies ne l’ont pas permis. J’en ai retiré un enseignement majeur : les projets structurés et la promptitude de réaction viennent rarement des assemblées trop nombreuses. Il a fallu aussi rapidement faire fi d’un dogme. La croyance, solidement ancrée en 1968, qu’une grande instabilité des fonctions est garante de la démocratie. Au fil du temps, les nouvelles structures démontrèrent que le couple démocratie-efficacité n’était pas incompatible.

IV – Les années septante :rupture avec la gauche

Une décennie, qui fut décisive, commença. Des portes s’ouvriront qui, je n’en étais pas encore conscient, élargiraient considérablement mes horizons. Enseignement universitaire, franc-maçonnerie, journalisme politique et brochant sur le tout, heureux père de famille d’un fils… Tout cela en quelques mois…

La franc-maçonnerie

Hasard de calendrier, mon initiation en maçonnerie et ma défense de thèse se déroulèrent à trois semaines d’intervalle en janvier-février 1970.