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Aux concerts des Chaises musicales, le public cassait les fauteuils, bien sûr, et portait le groupe rock aux nues. Jusqu’au drame : la mort violente d’une fan trop fan du guitariste et la dissolution des Chaises. Vingt ans plus tard, une jeune attachée de presse propose aux rockeurs vétérans une tournée au Japon : canular ou bonne fortune ? Et qui, d’Olivier, Dimitri, Hippolyte ou de la troublante Aglaé a le plus à y gagner ? ou à y perdre ?…
Ouvrir un thriller de Ziska Larouge, c’est s’offrir une délicieuse nuit blanche ! Humour et machiavélisme se retrouvent en feuilleté au menu de ce roman de l’auteure de
Au diable !, un recueil de nouvelles paru dans cette même collection.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Graphiste de formation,
Ziska Larouge est bruxelloise. Elle a publié un roman, Le plus important, aux éditions du Basson, et de nombreuses nouvelles. Dans la collection Plumes du Coq, elle a déjà publié un recueil de nouvelles,
Au diable ! (2017),
Les Chaises musicales (2018), qui prête vie à un groupe de rock,
Hôtel Paerels (2019) et
La Grande Fugue (2019). Artiste touche-à-tout, elle en a écrit le titre phare, qu’elle chante, accompagnée par son complice compositeur et arrangeur Ket Hagaha. Qualifié de « filmique », le style de Ziska Larouge lui offre également de s’essayer à l’écriture de scénarios.
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Seitenzahl: 154
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dimitri
Jeudi 16 juilletLe train
« Ça vous dirait de remonter sur scène pour un festival ? » Hippo nous a badiné ça dans le train, quelque part entre la gare de Bruxelles-Nord et celle de Louvain, aussi simplement que s’il nous proposait d’aller aux champignons. Depuis vingt ans, on se rend dans sa maison de campagne aux alentours du 15 juillet. On y va à quatre, sans nos familles, composées ou recomposées, voire carrément décomposée, dans le cas de celle d’Hippo, qui n’a jamais réussi à se fixer et collectionne les relations étincelles. Ce séjour à la « Maison du bois », c’est le seul moyen qu’on a trouvé pour passer le cap du jour anniversaire qui a fauché notre groupe, alors qu’on caracolait en tête des hit-parades.
Hippo, il a bien vu qu’on ne le prenait pas au sérieux. Aglaé a continué à poser son Rimmel, Olivier n’a pas relevé le nez de son journal et, moi, j’ai ri bêtement, parce que je ne voyais pas quoi faire d’autre. La semaine qui se profilait, elle nous apportait déjà assez d’émotions pour envisager en sus un nouveau délire d’Hippo. J’ai focalisé mon attention sur des cheminots qui réparaient je ne sais pas quoi, aux abords de la voie. Ils portaient un uniforme jaune fluo et Hippo, ça l’a relancé. Il s’est penché en avant et comme j’étais en face de lui, je n’ai pas pu faire autrement que de lui prêter attention.
— Tu te rappelles nos costumes de scène ? Ça serait chouette de les sortir du placard, non ?
Je n’ai pas réussi à émettre un son. C’est Aglaé qui a volé à mon secours en formulant tout haut ce que je pensais tout bas :
— T’es taré, Hippo.
Elle a rangé son Ricil, a jeté un œil vague, mais joliment souligné de violet, à son portable, puis elle s’est mise à triturer la fermeture de son sac, une sorte de besace en cuir à franges qui avait dû lui coûter bonbon.
— Je ne rigole pas, les gars, a insisté Hippo.
De fait, il avait l’air plus sérieux qu’à l’enterrement de sa grand-mère Rita, qu’on a tous adorée, d’ailleurs. L’un de nos jours glorieux, après une conférence de presse, on avait trouvé intelligent de lui faire déguster une part de space cake. Ça lui a valu l’hôpital, mais elle ne nous a jamais caftés. Mieux ! Quand elle a su qu’elle était condamnée, des années plus tard, elle a demandé à Hippo de lui en refaire un. Après, pendant dix-huit mois, on s’est tous relayés à son chevet pour lui varier les recettes, du cookie à la gaufre, en passant par la soupe au potiron ou à la tisane améliorée. Son oncologue parlait de résilience miraculeuse. Il vantait partout son aptitude à affronter le stress de la maladie et sa capacité à profiter de la vie dans les limites qui étaient désormais les siennes. Il a même fait un succès de librairie sur la thématique. Rita, elle est morte en rigolant, et de ça, on n’est pas peu fiers, même si pour ma part, le shit, j’en consomme de loin en loin. De plus, et c’est inestimable, elle n’a pas connu notre déclin.
Toujours est-il que, dans ce fichu train, Aglaé, Olivier et moi, on s’est considérés avec effarement. Je ne crois pas trahir leurs pensées en affirmant qu’on était tous d’accord. Hippo, quand il affiche son sourire dentifrice avec nous et se prépare à palabrer, c’est le début des emmerdes.
On l’a écouté jusqu’à la gare de Tirlemont.
En gros, une attachée de presse française l’avait contacté, on était attendus comme vedettes principales dans un festival au Japon en décembre, ce qui nous laissait cinq mois pour répéter et remettre notre concert au goût du jour. Budget à disposition : deux cent mille euros. Doublé pour constituer notre cachet. Voyage et frais offerts. C’était aussi simple que cela.
— T’es taré, Hippo.
Aglaé, Olivier et moi, on a répété la phrase d’une même voix, sans se concerter. Olivier s’est replongé dans son journal, Aglaé a branché son iPod et quand elle a ajusté les écouteurs, j’ai souri parce que j’étais sûr qu’elle écoutait les Beatles, son remède anti « tout » depuis l’adolescence et même avant.
Le succès de notre groupe, c’est sûr, on le doit à son écoute attentive. À force, Aglaé était devenue une mélodiste hors pair et je n’avais qu’à transcrire en notes les airs qu’elle fredonnait de sa voix éraillée, reconnaissable entre toutes. Je suis premier prix de conservatoire et je joue du piano, de la batterie et des percus depuis l’âge de quatre ans. Autant dire que pour moi, lire ou écrire une partition, c’est aussi facile que de faire cuire un œuf dur à un chef étoilé.
Olivier, lui, en plus d’être bassiste, c’est un poète, et ça n’a pas été compliqué de poser des textes sur les morceaux.
Finalement, au début de notre aventure, le seul dont on aurait pu se passer musicalement dans le groupe, c’est Hippo. Il s’est mis à la guitare pour séduire Aglaé et à l’époque, ça a marché. Depuis, il s’est amélioré. Vachement même. Mais son truc, c’est qu’il a toujours été beau comme un Dieu. Il a un charisme de malade et ça… Ça, ça nous a apporté le meilleur et le pire.
Comme les autres s’étaient retranchés dans leur monde, il a essayé d’attirer mon attention en agitant sa tablette sous mon nez.
— C’est pas du flan ! Il y a un site Internet !
J’ai levé la main en lui disant d’arrêter son char et il a pris un air vexé. Je me suis concentré sur la voix du chef de train, qui annonçait l’arrivée en gare. J’ai regardé une fille se lever pour extraire son trolley de l’emplacement au-dessus de sa tête. Elle portait une jupe rouge à motifs et un petit top contrasté qui lui allait comme un gant. J’ai ravalé ma salive. Hippo, la contemplation de ses fesses, ça l’a comme régénéré. Il l’a suivie des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse sur le quai, et il s’est enfoncé dans son siège avec l’air satisfait d’un chat repu, avant de se remettre à surfer sur Internet.
Alors que le train redémarrait, je me suis levé pour me rendre aux toilettes. Non pas que je devais pisser ou autre, mais parce que j’avais mal partout et qu’il fallait que je me dégourdisse les jambes. Je supporte difficilement de rester immobile longtemps, ça me poursuit depuis l’enfance, même si cette bougeotte perpétuelle ne coïncide pas avec mon physique, qui tient plus du koala que du furet.
J’ai tangué de wagon en wagon. J’avais complètement oublié mon objectif toilettes et je les ai tous remontés. Je me suis amusé à compter les blondes. D’habitude, on joue à ça en famille, quand les enfants deviennent intenables en voyage. Pas forcément à compter les blondes, mais les maisons en pierre, les voitures rouges, les camionnettes ou les plaques minéralogiques avec la lettre X ou le chiffre 9, ou que sais-je. Des blondes, j’en ai compté dix-huit à l’aller et vingt-et-une au retour, ce qui n’était pas logique, même si j’avais rajouté Aglaé, qui n’est pas rousse, comme j’ai eu le bonheur de le constater, certains soirs d’après concert il y a longtemps.
Elle aussi avait quitté le wagon. Je l’ai retrouvée dans l’entre-deux, assise sur une marche, occupée à écrire avec un stylo assorti à la couleur de ses yeux. J’ai souri parce qu’Aglaé, elle rédige une sorte de journal depuis l’adolescence. Elle appelle ça son « road movie ». Gaffe à qui voudrait se l’approprier. Hippo a essayé un jour et elle lui a arraché les yeux en même temps que nos tympans. J’ai pris place à côté d’elle et elle a levé la tête. Elle a rangé son carnet avec un air d’excuse et son sourire m’a poignardé. Je ne peux pas dire que j’en sois toujours amoureux. Ou si ? Il me semble que c’est autre chose. Je pourrais prétendre que je l’aime comme ma sœur, mais une sœur, j’en ai une et je la trouve débile. Aglaé serait plutôt mon âme sœur. Oui. C’est ça. Elle et moi, on a toujours été connectés. On le restera. Entre nous, c’est à la vie, à la mort.
— Qu’est-ce qu’il lui prend à Hippo ?
Elle a dit ça presque en chuchotant et j’ai répondu sur le même ton, par réflexe :
— Il n’est pas heureux. Il a besoin de briller.
— Tu es heureux, toi ?
J’ai réfléchi un moment et ma lenteur parlait pour moi. J’ai quand même bafouillé :
— Je ne suis pas malheureux. Et toi ?
— Moi oui.
Je l’ai regardée et ses yeux brillaient. J’ai entouré ses épaules de mon bras. Depuis que je la connais, elle est comme ça, Aglaé. Elle sourit triste. Mais quand même. Me faire un aveu aussi tranché, c’est la première fois que ça lui arrivait.
On est restés sans parler pendant un long moment. Le contrôleur a essayé de nous débusquer, mais comme on était assis sur les marches, à contresens du quai, qu’on ne gênait personne et qu’il n’était pas insensible aux yeux verts d’Aglaé, il a fini par nous laisser tranquilles.
On a rejoint les autres à l’approche de Liège. Olivier terminait une conversation téléphonique avec son mari. Il a raccroché quand je l’ai enjambé pour me rasseoir en face d’Hippo. Le type dans le haut-parleur a annoncé le terminus tout proche et, alors qu’Aglaé rassemblait ses affaires, Hippo nous a tous cueillis :
— De toute façon, l’attachée de presse, pour le festival… elle nous attend à la gare. Elle passe la semaine avec nous.
L’attachée de presse
Même si elle n’avait pas brandi une pancarte avec « Les Chaises musicales », du nom de notre groupe écrit en majuscules, Amélie Destroyer, l’attachée de presse d’Hippo tombée du ciel, on l’aurait reconnue entre mille. Une fille comme ça, ça se balade à Paris sur les Champs, pas à Liège, même si la gare des Guillemins a tout d’une station de luxe pour vaisseau spatial.
Amélie, donc, nous attendait sur le quai, sous la fusée de Tintin, à côté de sa valise. Juchée sur des talons de douze centimètres, elle portait un minuscule sac en bandoulière sur un tailleur couture noir, mais pas tout à fait. De plus près, il était d’un gris chaud. Je n’avais jamais vu de gris aussi chaud, avant.
Elle devait avoir dans les vingt-cinq ans. Et nous, qui avions près du double, on les a pris en pleine figure. J’ai rentré mon ventre, Aglaé a pointé les seins, Hippo a eu un sourire carnassier et Olivier a sifflé, admiratif, avant de s’incliner pour lui faire un baise-main :
— Mademoiselle, vous êtes somptueuse. Vous avez des jambes de page !
Ce n’est pas exactement le comparatif que j’aurais utilisé, mais pour Olie, homosexuel jusqu’aux ongles depuis qu’il l’assume, c’était un compliment majeur.
Amélie n’a pas souri. Elle s’est contentée de nous observer l’un après l’autre, comme si elle vérifiait que « Les Chaises musicales », c’était vraiment nous. Aglaé et moi, on s’est rapprochés instinctivement. Cette fille, elle était belle comme un astre, mais froide comme la banquise. Hippo ne s’est pas démonté :
— Mademoiselle Destroyer – Amélie, je peux t’appeler Amélie ? –, je te présente mes camarades de jeu.
Il nous a désignés chacun à notre tour en donnant nos prénoms, comme s’il nous présentait à notre nouvelle institutrice, qui, soit dit en passant, n’avait pas l’air ravie du tutoiement.
Elle n’a pas répondu. Elle s’est contentée de hocher le menton vers nous, à trois reprises, pour nous saluer, avec autant d’émotion que si elle approuvait la découpe d’un rôti. Hippo n’y a pas prêté attention et il l’a saisie par le coude pour l’entraîner vers la sortie, là où Simon-Pierre laisse la voiture quand il sait qu’on est de passage dans le coin. Simon-Pierre, c’est l’homme à tout faire qui entretient la propriété d’Hippo. Celle de son père, pour être juste. À une époque, Simon-Pierre, vaguement coaché par le paternel, nous accompagnait en tournée. Il ordonnait nos déplacements avec la même efficacité discrète que celle dont il use pour s’occuper de l’intendance de la « Maison du bois ». Je crois qu’avant, il a été militaire et puis pfuit. Il a quitté l’armée. Ou en a été viré ? Je ne sais plus. Simon-Pierre est de ces êtres sur lesquels les suppositions glissent, tant ils sont lisses d’aspect. Jusqu’à manquer de consistance et devenir transparents. Entre nous, on le surnomme « l’homme invisible » en rigolant. Sauf Aglaé qui ne le supporte pas. Il faut dire qu’il la colle un peu ! En plus, il est fan de Céline Dion. Céline Dion ! Pour Aglaé, c’est rédhibitoire. Les chanteuses à voix, ce n’est pas son truc. Elle est comme ça Ag’. Quand elle s’est forgé une opinion, et il faut le tonnerre pour qu’elle en change.
Elle n’a pas pu se retenir de grogner quand elle a entendu Hippo assurer haut et fort combien nous étions tous ravis à l’idée de rejouer après vingt ans d’absence et surtout – surtout ! – de faire la connaissance d’une public relation aussi experte qu’Amélie.
On s’est interrogés du regard. L’idée de planter Hippo et son Amélie là nous a traversé l’esprit. Surtout Aglaé qui n’en pouvait plus d’agacement, je le voyais bien. J’ai quand même demandé, parce que ma curiosité était piquée au vif par cette histoire de festival et aussi parce qu’Amélie m’intriguait :
— On les suit ?
Aglaé a fait « non » de la tête et Olivier est intervenu. De nous tous, c’est lui le plus conciliant. Il a haussé les épaules :
— Allez. Venez. On ne sait jamais.
Aglaé hésitait encore, alors Olivier lui a fait ses yeux de cocker et elle a rigolé. C’était gagné.
Dans la Renault Espace, Hippo a installé Amélie à côté de lui, sur le siège passager. Je me suis retrouvé au milieu, sur la banquette arrière, entre Aglaé et Olie. Ils ont pris le parti d’ignorer Hippo, lancé dans un monologue fébrile où se mélangeaient des souvenirs de scène et de tarte aux pommes, la meilleure dégustée à Vert-Buisson, le village situé à un jet de pierres de l’endroit où nichait la maison. Moi, j’avais une vue plongeante sur la route, et sur la main d’Hippo qui frôlait la jambe d’Amélie à chaque changement de vitesse. Elle feignait de ne pas s’en apercevoir. Elle avait croisé les mains sur son ventre et je n’aurais pas été étonné de la voir se mettre à se tourner les pouces.
— On n’irait pas faire quelques courses ?
La question d’Olivier a détendu l’atmosphère. Voilà qu’enfin, on reprenait l’un de nos rituels. On savait tous qu’Olie vendrait son âme plutôt que de rater l’occasion d’aller saluer Marguerite, une dame charmante qui habite à l’entrée du village. En plus de nous fournir en pékèt maison – la fameuse eau-de-vie aux baies de genévrier –, en œufs, en confitures et en pain qu’elle cuit elle-même, Marguerite nous alimente aussi en presse people, qu’elle conserve précieusement pour nous pendant toute une année. C’est l’augure de soirées mémorables. On adore se laisser croire qu’on se fiche désormais du showbiz et des paillettes et on se moque allègrement.
Hippo a regardé Amélie :
— Ça ne vous dérange pas, si on s’arrête ?
Il avait repris le vouvoiement naturellement. Et c’était à comprendre, tant la demoiselle semblait avoir érigé un périmètre de sécurité autour de sa personne. Elle a hoché la tête en signe de dénégation.
Très vite, à droite de la ruelle, on a aperçu la maison de Marguerite, entourée d’un mur bas. C’est une de ces maisons paysannes typiques en pierres de Fagne, aux murs épais à mortier de sable et de chaux. À l’étage, les fenêtres à meneau et encadrement de pierre de taille disparaissent presque complètement sous le lierre.
— Tu vas être bon pour le sécateur, a rigolé Aglaé à l’attention d’Olivier, qui se préparait à ouvrir sa portière.
— C’est le prix à payer pour le pékèt ! j’ai dit en m’extirpant de la voiture.
— Nous au moins, on n’est pas exemptés de jardinage ! s’est gaussé Olivier en englobant les autres des yeux et en me pointant du doigt.
Depuis l’inénarrable fois où, me chargeant de la besogne, j’étais tombé en arrêt, puis dans les pommes devant une araignée géante, j’étais la risée du groupe, ce dont je me fichais éperdument. Bien des corvées m’étaient ainsi épargnées. J’ai expliqué à l’attention d’Amélie :
— J’ai la phobie des araignées. Il y en a pléthore sous le lierre.
Elle ne m’écoutait pas. Elle regardait tour à tour le sol, la maison de Marguerite, puis ses escarpins et c’était évident qu’elle se demandait comment ses Louboutin à huit cents euros allaient survivre à l’environnement. Pour arriver jusqu’au perron où Margie – on aime les diminutifs – nous attendait, les mains sur les hanches, Amélie avait le choix. Emprunter l’allée en gravier ou bien marcher dans la pelouse détrempée. Elle a choisi une troisième option, à laquelle personne ne s’attendait. Elle est retournée s’asseoir dans la voiture.
Hippo, ça lui en a bouché un coin. Pendant qu’on se dirigeait vers Marguerite, il a essayé de la persuader :
— Je vous porte, si vous voulez ?
Jusqu’où irait-il ? Il devenait franchement ridicule ! Je me suis retourné avec l’idée de lui arracher les clés de la bagnole pour ramener son Amélie à la gare et qu’on n’en parle plus.
— T’occupe ! a dit Olivier.
— Laisse-le, a renchéri Aglaé.
— Un petit pékèt ? a proposé Marguerite, alors qu’Hippo nous rejoignait au petit trot, dépité de ne pas nous ramener sa belle.
— Vous avez une invitée ?
Elle repart, j’ai dit en embrassant Margie, sans prêter attention au regard noir que me jetait Hippo.
Quelques pékèts plus tard, on quittait Marguerite avec une caisse de magazines, un panier de victuailles, quelques bouteilles tintinnabulantes et la promesse de revenir bientôt pour débroussailler ses fenêtres.
Dans la Renault, Amélie n’avait pas bougé. On aurait pu tout aussi bien se trimballer avec une statue volée au musée Grévin. On a repris la route comme si elle n’était pas là. À savoir qu’Hippo s’est laissé aller à quelques blagues douteuses. L’alcool, il l’a grivois. On n’aurait peut-être pas dû le laisser conduire ?
On a encore parcouru quelques kilomètres sur une route sinueuse bordée de sapins. Elle était si étroite que les branches, par endroits, ne nous permettaient plus d’apercevoir le ciel. C’était comme si une autorité supérieure avait baissé la lumière.
La pluie s’est mise à tomber avec indolence. Hippo a actionné l’essuie-glace, mais les gouttes étaient trop rares et les balais se sont mis à grincer à nous faire dresser les poils.
On s’est engagés dans un petit chemin de terre et on a d’abord vu « La Masure », une maison modeste complètement rénovée qui ne manque pas de charme. C’est Simon-Pierre qui l’occupe. Gratis, eu égard à ses services passés, présents et à venir. En fait, il jouit d’une paix royale. Ça fait un bail que la propriété n’est plus occupée qu’une semaine par an. Le père d’Hippo n’y vient jamais.
Un peu plus haut, sur la gauche, la « Maison du bois » nous attendait. C’est une immense bâtisse en pierre du pays qui tient presque du château. Une fois n’est pas coutume, je me suis pâmé d’admiration devant le toit en tuiles « à torchette » dépourvues d’emboîtements :
— Vous avez vu cette charpente !
— Et ces fers d’ancrage ! ont renchéri mes amis, habitués à mes engouements urbanistiques.
On est tous partis dans un éclat de rire, sauf Amélie.
C’est là que j’ai réalisé qu’elle n’avait pas encore prononcé un mot.
L’installation
Plutôt que de garer la voiture en bas de l’allée comme d’habitude, Hippo a roulé jusqu’à la porte principale, histoire de débarquer nos affaires facilement. Ben tiens !
Aglaé a levé les yeux au ciel. On n’était pas dupes, mais on n’a rien dit.
La maison sentait le frais. Un gros bouquet de pivoines embaumait l’entrée. J’ai remercié mentalement Simon-Pierre, parce que l’attention venait de lui, c’est sûr. Simon-Pierre, c’est Monsieur Parfait.
On s’est dirigés vers la cuisine, le cœur de la maison. D’autres effluves ont réjoui nos narines. J’ai tout de suite repéré la cocote Le Creuset sur la cuisinière à six becs, signe que Simon-Pierre n’avait pas dérogé à sa cérémonie d’accueil. J’ai soulevé le couvercle :
— Boulets à la liégeoise ? a demandé Hippo alors qu’Aglaé s’approchait de moi avec un air gourmand.
— Tout juste !
Olivier, qui n’avait pas renoncé à son devoir de cordialité vis-à-vis d’Amélie, s’est tourné vers elle. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte avec l’air de se demander ce qu’elle fichait là et même Hippo semblait tout à coup partager son questionnement. Olivier a expliqué :
