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« Pour un peu, je me prendrais pour Dieu. »
Antoine, avocat d’une quarantaine d’années, parfait salaud, pète un câble. Que s’est-il passé ? Sa femme, sa maîtresse, sa mère, sa belle-fille adolescente, son associé, ses clients véreux s’agitent autour de lui mais il ne réagit plus.
Antoine s’est retiré volontairement dans un coin de son cerveau. Ça lui va bien. De son refuge, il regarde le tourbillon de la vie et s'en amuse. Jusqu'au jour où...
Un roman drôle, mordant et un rien cynique, où l'émotion affleure.
EXTRAIT
Quand ils m'ont à moitié assommé pour m'emmener, je n'en suis pas revenu. Bien sûr, j'avais tout cassé, mais tout de même. J'ai trouvé que Sophie, ma femme, avait fameusement exagéré la situation. Je n'ai absolument rien d'un fou furieux. Même si furieux, cela oui, je l'étais. Et pas qu'un peu. La journée avait pourtant bien commencé. Une journée tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Je m'étais levé du pied gauche et, contrairement à la maxime qui soutient le contraire, pour moi c'est, en principe, bon signe. Les signes, cela me parle. Je suis particulièrement attentif à ce pied. Pourquoi à celui-là plutôt qu'à l'autre ? Simple. Mon pied gauche compte six orteils.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
- « Ce roman est une véritable réussite. Drôle, enlevé, l’histoire happe le lecteur dans un tourbillon où l’émotion n’est jamais loin. Le point de vue des personnages principaux donne des éclairages inattendus et parfois un peu cyniques sur le déroulement de l’histoire. On se prend au jeu de ce roman qui trimballe le lecteur de rebondissements en surprises bien venues. Les personnages sont épais, émouvants ou franchement répugnants, décrits de manière fine et enjouée. Il se dégage de ce roman un véritable charisme, une écriture légère et vaporeuse, décrits de manière fine et enjouée. A mettre entre le plus grand nombre de mains… »
(France Infos)
- « Un chouette roman, un air de comédie enlevée, de film choral drôle (souvent !) et cruel (parfois…) »
(Christian Libens, Revue des lettres belges francophones)
A PROPOS DE L’AUTEUR
Ziska Larouge est bruxelloise, graphiste de formation, croqueuse de vie, auteure de nouvelles, de scénarios,… Mais le plus important est que
Le plus important est son premier roman !
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Quand Antoine, avocat, la quarantaine, marié, une belle-fille adolescente, une maîtresse et un admirateur gay, se présente comme un parfait salaud et reçoit une lettre qui va chambouler son petit monde.
Quand ils m’ont à moitié assommé pour m’emmener, je n’en suis pas revenu. Bien sûr, j’avais tout cassé, mais tout de même. J’ai trouvé que Sophie, ma femme, avait fameusement exagéré la situation. Je n’ai absolument rien d’un fou furieux. Même si furieux, cela oui, je l’étais. Et pas qu’un peu.
La journée avait pourtant bien commencé. Une journée tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Je m’étais levé du pied gauche et, contrairement à la maxime qui soutient le contraire, pour moi c’est, en principe, bon signe. Les signes, cela me parle. Je suis particulièrement attentif à ce pied. Pourquoi à celui-là plutôt qu’à l’autre ? Simple. Mon pied gauche compte six orteils. Il m’a fallu un temps fou pour m’y habituer. J’ai même pensé à me faire amputer, mais la Faculté a tranché (si je puis dire, puisque tel n’a pas été le cas) en décidant de ne pas opérer un organe sain. Ce jour-là, j’ai juré d’en faire mon allié. Ce sixième orteil, élevé au rang d’organe, avait empoisonné mes années d’enfance. Il allait devenir pour moi comme le doudou au nourrisson ou le gri-gri à la pop star qui vomit ses tripes avant d’entrer en scène. J’ai commencé à lui parler. Je ne lui fais pas la conversation, bien sûr. Je l’exhorte seulement à me soutenir dans les situations difficiles. C’est grâce à lui que je suis devenu un ténor du barreau. Je suis convaincu de lui devoir l’obtention de mon diplôme. Le jour de mon dernier examen, j’étais angoissé. J’avais passé la nuit avec Nathalie. Où était-ce Isabelle ? Olga peut-être. Je ne me souviens plus. Toujours est-il que la nuit avait été torride et que j’avais uniquement révisé le premier tiers de mon cours de droit pénal. J’ai comblé cette lacune depuis, mais ça, c’est une autre histoire. Je me souviens du moment où le Professeur Filasse, également avocat à la Cour, m’a appelé pour m’interroger. Comme son nom ne l’indique pas, il est aussi rond qu’une brioche, ce qui ne veut pas dire qu’il est tendre comme elle. Ce matin-là, il avait une voix de rocaille. Peut-être avait-il, lui aussi, passé la nuit à écumer les bars et à draguer ? Malgré son physique, le bonhomme était connu pour ses conquêtes et avait un charisme à faire mouiller les filles jusqu’aux genoux. Là, il avait de sérieux cernes sous les yeux et semblait d’une humeur de cochon. En me levant pour le suivre, j’ai adressé une prière à mon doigt de pied, aussi sérieusement que si je l’avais dédiée à un Saint-Patron. Miracle ou pas, l’examen a porté uniquement sur la matière étudiée. J’ai obtenu une des meilleures notes, assortie des félicitations de Filasse que ma maîtrise semblait avoir confondu. Depuis, nous sommes devenus amis, pour autant que, dans la profession, on puisse parler d’amitié. Filasse répète toujours que, dans le métier, tout est question de bluff. Aussi ne lui ai-je jamais avoué pour l’examen. Cela m’aurait fait chuter dans son estime. Quelques années plus tard, quand j’ai monté le cabinet, je lui ai proposé de travailler pour moi. J’avais peu d’espoir, mais je le considérais comme l’un des meilleurs et je me devais d’essayer de le convaincre. Je ne sais pas si c’est le salaire de ministre que je lui offrais ou la sympathie que je lui inspirais, mais il a accepté. Depuis, il me semble que son regard sur moi a évolué.
J’étais de bonne humeur en me levant. Cela a failli se gâter quand Sophie m’a servi mes œufs sur le plat et que j’ai vu qu’un peu de blanc s’était figé sur le bord extérieur de la poêle, et qu’un des jaunes était cassé. J’aime que mes œufs soient cuits à point, blancs parfaitement saisis et jaunes encore coulants. J’ai failli les lui remballer parce que l’œil crevé me semblait de mauvais augure. Je n’ai pas eu le courage d’une discussion futile et j’ai finalement mangé avec appétit. En lisant le journal, j’ai appris que les actions d’Apple avaient encore grimpé et cela m’a réjoui. Le dernier Mac est une pure merveille de design et de technologie. Quel objet !
Dans la salle de bain, j’ai apprécié ma nouvelle brosse à dents. J’en réclamais une neuve depuis des mois et la voulais de la même couleur que mon peignoir anthracite. J’avais enfin été exaucé. Sophie m’avait raconté avec force détails comment et où elle avait fini par la dénicher, mais, comme chaque fois qu’elle me parle, ça ronronne et je ne retiens pas le quart du tiers de ce qu’elle raconte.
Dans le dressing de la chambre, j’ai choisi mon costume avec grand soin. J’ai enfilé une chemise à fines rayures et l’ai assortie d’une cravate en soie. Je me suis assis sur le lit après avoir lissé le couvre-lit. Comme chaque matin, j’ai ouvert puis refermé le tiroir de ma table de nuit. J’y cache un ourson en peluche ramené d’un voyage en Italie. Je cède quelquefois à d’étranges pulsions. La femme de ménage avait parfaitement ciré mes mocassins sur mesure, sixième orteil oblige. Je les ai enfilés. Je me suis levé pour me contempler devant le grand miroir et je me suis trouvé franchement pas mal. Il paraît que je ressemble à Tom Cruise avec, et c’est aussi bien, quelques centimètres en plus. La comparaison est flatteuse, bien que je le déteste comme acteur.
Je suis redescendu dans la cuisine et j’ai avalé mon cocktail de vitamines en même temps que mon jus d’orange pressé à la minute. Je devrais le boire au lever, mais mes intestins ne le supportent pas.
Au moment où j’allais claquer la porte du garage, Sophie m’a rattrapé avec le courrier du jour. J’ai l’habitude de l’ouvrir au bureau. Je l’ai remerciée par automatisme et elle a paru étonnée. Cela m’a passablement énervé. Elle voudrait que je la dorlote comme si elle était en sucre, et me le rappelle plus souvent qu’à son tour. Les femmes aujourd’hui veulent tout. Elles aimeraient qu’on les traite en petites choses fragiles alors qu’elles ont la force d’un bulldozer. C’est en partie pour cette raison que je ne m’occupe plus de divorces. Ou alors, seulement, quand cela rapporte. Il faut voir comment ces bonnes femmes arrivent à se mettre le juge dans la poche d’un coup de cils, pendant que leurs futurs ex-maris se tortillent sur le banc en se demandant combien ils vont devoir casquer pour la pension alimentaire. C’est écœurant. La parité, c’est de la couille en boîte.
J’ai soupiré d’aise quand je me suis enfin assis derrière le volant de ma Porsche. Elle a deux ans et elle sent le neuf comme si elle sortait de chez le concessionnaire. J’ai repéré un peu de poussière et j’ai pensé que je ne devais pas oublier de demander à Géraldine, ma secrétaire, de l’amener au car-wash. Et qu’elle ne me rabâche plus les oreilles avec mon manque de confiance. C’est vrai que j’ai tendance à tout vérifier derrière elle, mais je le fais plus par habitude que par nécessité. Putain, je ne confie pas ma voiture à n’importe qui, elle n’a pas l’air de le réaliser !
Sur le ring, il y avait un embouteillage monstre. J’en ai profité pour appeler Martine et lui donner rendez-vous chez elle à treize heures. Je me sentais d’humeur à ce qu’elle me fasse un massage et plus si affinités. La formule l’a amusée. Son rire sonnait joyeusement, un peu comme les grelots qui annonçaient l’arrivée du traîneau du Père Noël au centre commercial, quand j’étais petit. J’ai trouvé cela plaisant. À peu de chose près, Martine pourrait être ma fille. Nous avons parfois du mal à trouver des sujets de conversation, mais, après tout, ce n’est pas pour bavarder que nous nous voyons. Je crois que j’ai eu du nez en investissant dans son cabinet d’aromathérapie. C’est fou ce que les gens peuvent claquer comme pognon pour goûter à l’illusion du bien-être.
Quand je suis enfin arrivé au bureau, il était plus de neuf heures. Géraldine m’attendait avec mon emploi du temps de la journée. J’ai jeté mon courrier sur mon bureau et, comme elle se lançait dans des explications sur la première réunion de la matinée, je l’ai coupée en lui demandant de me servir d’abord un café. Elle a grommelé, parce qu’elle déteste la nouvelle machine à expresso dont j’ai exigé l’achat lors du dernier conseil d’administration. Il est vrai que son usage est complexe. Je ne suis pas moi-même certain de pouvoir la faire fonctionner. Elle s’est exécutée en silence et j’ai poussé un soupir satisfait. Après tout, je la paie aussi pour cela. Quand elle est revenue dix minutes plus tard avec une tasse fumante, j’avais eu le temps d’éplucher une grande partie de mes mails et j’ai jeté un coup d’œil contrarié à ma montre. Elle a haussé les épaules en signe d’impuissance et s’est assise en face de moi avec son carnet de sténo. Je dois avoir la dernière secrétaire au monde qui prenne la dictée de cette manière. Ce n’est pas pour me déplaire. Elle a croisé ses grosses jambes et a tiré sur sa jupe pour m’épargner le spectacle. Quand elle m’a dit que Sophie venait d’appeler pour une question concernant, croyait-elle, le repas du soir, j’ai eu un geste d’impatience et j’ai renversé un peu de café sur l’enveloppe en papier kraft jetée sur le haut de ma pile de courrier. Géraldine a bondi. Elle sait combien je suis maniaque, et elle a filé dans son bureau pour aller chercher un kleenex. Elle a frotté et ça n’a, évidemment, pas servi à grand-chose. Le papier avait pratiquement absorbé le liquide. Je n’ai rien dit. J’ai repoussé la pile et je me suis levé. J’ai écarté les stores pour regarder dehors pendant qu’elle égrenait mes rendez-vous. Il pleuvait et j’allais encore avoir une journée sacrément chargée. Je lui ai demandé de m’apporter le rapport “ Rubinstein ” et de m’envoyer Barton pour en discuter. Barton est un jeune gars brillant. Il ira loin s’il arrive à mettre sa sensiblerie de côté. Il est homosexuel et se figure que je l’ignore. Il faut voir comment il me regarde. On dirait Sophie en période de régime devant la vitrine du pâtissier de la rue des Croisillons. Il m’amuse. Je peux lui demander à peu près n’importe quoi. Il ne compte pas ses heures supplémentaires. Moi non plus. J’entends par là que je ne les lui rétribue pas. Parfois nous allons boire un verre ensemble et il essaie de cacher qu’il est heureux comme un gamin. Depuis peu, nous fréquentons la même salle de sport, et je le soupçonne de m’avoir suivi pour s’y inscrire. Je dois admettre qu’il n’est pas mal fichu. Tant qu’à se faire draguer par un pédé, autant qu’il soit agréable à regarder.
Quand il est entré dans mon bureau, il ressemblait à un enfant qui va à confesse avant la communion. Il a cette expression à chaque fois qu’il me voit. Il lui faut toujours cinq bonnes minutes pour se reprendre. La tête qu’il a tirée quand j’ai desserré ma cravate et ouvert les deux premiers boutons de ma chemise à la façon d’un chippendale sur le point de s’effeuiller ! J’aurais bien passé lentement ma langue sur mes lèvres pour en rajouter encore, mais il ne faut pas exagérer. Sa glotte faisait des allers-retours et je lui ai suggéré de tomber la veste. Pour un peu il se serait étouffé.
Nous nous sommes finalement mis au travail. “ Rubinstein ” est LE dossier du moment. Tous les médias en parlent. Faut-il ou non condamner cette femme qui a jeté son bébé du quinzième étage de son immeuble ? Personnellement, j’en suis convaincu. Son geste était délibéré, elle me l’a clairement exprimé. Elle n’éprouve aucun remords et ce n’est pas elle qui va se morfondre pendant des années. Sans qu’elle n’ait rien demandé, un comité de soutien s’est mis en place. Une pétition en sa faveur circule sur internet. Il faut dire que les infanticides ont la cote depuis l’affaire “ Jessica Bily ”. Jessica est cette fille qui, souffrant d’un déni de grossesse, a étouffé son nouveau-né juste après avoir accouché seule dans sa salle de bain. Un spécialiste s’est exprimé à son procès. Selon lui, ignorant qu’elle était enceinte, elle n’avait pas tué un enfant, mais s’en était débarrassée comme d’un déchet. Le jury l’a acquittée et le juge lui a même présenté des excuses.
Bien qu’ici le cas soit différent, les journalistes s’en donnent à cœur joie et élaborent des théories abracadabrantes pour expliquer, voire excuser, l’inexcusable. Il faut voir le monde de Cosette qu’ils lui ont inventé pour vendre leurs papiers. D’éminents neuropsychiatres se sont crêpé le chignon à la télévision et cela sans même l’avoir rencontrée. À priori, je n’aurai qu’à surfer sur la vague pour obtenir son acquittement. Le procès approche. Il faut absolument que j’appelle Dimitri, mon coiffeur, il doit s’occuper de mes repousses.
À onze heures, Géraldine nous a interrompus pour introduire un nouveau client. À sa vue, Barton a tressailli. Il a ouvert la bouche pour dire quelque chose, a hésité, l’a refermée, ouverte et encore refermée, comme un poisson rouge. Il était parfaitement ridicule et je me suis demandé ce qui lui prenait. Il s’est levé, a contourné le type comme s’il avait la peste et a, finalement, refermé la porte sur nous. À voir le style du bonhomme, je n’étais pas parti pour une franche rigolade. D’entrée de jeu, il a déposé une liasse de billets sur la table. Je ne me suis pas laissé démonter par son air arrogant, j’ai fait comme si je n’avais rien remarqué tout en lui demandant ce qui l’amenait à me consulter. Quand il a cité Ramon Pizzetti, dont il était, disait-il, l’ami, j’ai quand même ravalé ma salive. Pizzetti est un trafiquant notoire. Je n’avais pas pu lui éviter l’emprisonnement. Il avait écopé de deux ans fermes, une peine minime au regard des faits reprochés. Quatre personnes avaient été retrouvées dans la chape de béton de sa terrasse, mais l’accusation n’avait pas réussi à rassembler suffisamment de preuves.
Pizzetti avait clairement manifesté son mécontentement. Et quand je dis clairement, c’est clairement. À peine sorti du tribunal, je me suis fait casser la gueule dans le parking. J’ai prétendu être tombé. Personne ne m’a cru. J’en ai été quitte pour quelques séances chez le dentiste. Du moins le croyais-je à l’époque. En face de son comparse, j’ai choisi de ne pas perdre mon temps en réflexions stériles. C’est avec mon plus beau sourire (il m’avait coûté assez cher) que j’ai accepté de le défendre. Il n’est pas resté longtemps. Juste le temps de m’expliquer son affaire, qui impliquait Pizzetti comme par hasard. Hormis le problème moral sur lequel j’avais décidé de m’asseoir, sa défense ne devrait pas poser de difficultés majeures, à supposer que nous allions jusqu’au procès. C’est fou comme “ arrangement à l’amiable ” peut rimer parfois avec “ billets verts ”. Le paquet qu’il m’avait laissé avait de quoi convaincre les plus scrupuleux d’avaler leur langue.
Le type était parti depuis un quart d’heure quand Lily-Rose, la fille de Sophie, a fait irruption dans mon bureau avec une Géraldine mortifiée accrochée à la manche de son pull. J’avais souhaité prendre un peu de temps pour me détendre et boire un autre café, mais c’était déjà fichu. J’ai déposé ma tasse encore à moitié pleine sur le sous-main et Géraldine s’est confondue en excuses en m’expliquant que ma belle-fille n’avait rien voulu entendre. Cela, je l’avais déjà compris, et je l’ai renvoyée à son travail. Lily-Rose, seize ans, lolita insolente, était venue une nouvelle fois me taper de cinquante euros. Je n’ai pas pris la peine de lui en demander l’usage, ni même pourquoi elle n’était pas au lycée, elle m’aurait inventé n’importe quoi. J’ai allongé le billet et elle est partie sans demander son reste. Je devrais essayer de lui parler, mais, depuis qu’elle a découvert que je trompais sa mère avec Martine, j’évite les confrontations. Lily-Rose me méprise. C’est de son âge.
J’en étais là dans mes pensées, quand j’ai senti mon ventre gargouiller. J’avais faim. J’ai songé à Martine. Il paraît que les hommes sont plus performants au lit quand ils ont l’estomac vide mais je ne m’imaginais pas tourner de l’œil pour autant. J’ai consulté mon agenda et j’ai appelé Géraldine par l’interphone pour lui demander de reporter mon prochain rendez-vous. Elle a soupiré, parce qu’elle déteste avertir les gens en dernière minute. Les clients sont parfois impolis avec elle, j’en ai été témoin. C’est piquant, car ce sont les mêmes qui se confondent en roucoulant “ Je comprends tout à fait, maître ” ou autres hypocrisies quand je les accueille, enfin, en m’excusant vaguement pour le contretemps.
Prenez un air débordé et votre interlocuteur aura l’impression que vous lui accordez une faveur en le recevant. Faites-le payer un pont d’or pour votre expertise et il aura d’emblée le sentiment d’en avoir pour son argent. La vie n’appartient pas aux travailleurs de l’ombre.
Mise à part l’odeur entêtante du mélange d’huiles essentielles qu’elle avait utilisé pour me masser, j’ai passé un moment assez sympathique avec Martine. Le coq au vin chez Claudine n’avait pas, je le crois, mis à mal mes performances sexuelles. J’adore la faire jouir. Bien que, sur ce point, nous les hommes ne soyons jamais sûrs de rien, il me semble bien que… Et surtout quand… Évidemment, sa remarque sur mon caleçon, quand je suis sorti de sa salle de bain, m’avait un peu refroidi. Elle trouvait qu’il ressemblait à ceux que portait son père. Je demanderai à Sophie d’aller m’acheter quelques-uns de ces nouveaux modèles, façon shorts moulants. Des boxers, je crois.
J’étais donc globalement satisfait en revenant au bureau un peu après quinze heures. J’ai expédié la réunion de l’après-midi avec mes collaborateurs. Je me flatte de savoir faire travailler les gens. C’est une des composantes de mon succès. Ensuite, je me suis plongé dans la lecture d’un passage du Code pénal. Certains font des mots croisés pour se détendre, pas moi. Géraldine m’a interrompu pour que je signe quelques lettres et m’a rappelé que je devais téléphoner à Sophie, qui avait laissé deux nouveaux messages pendant la pause de midi. Martial Mathias avait également appelé et c’était visiblement urgent. Tout cela m’a contrarié. Quand je me suis souvenu que j’avais oublié d’envoyer Géraldine faire laver la Porsche, j’ai soupiré doublement. J’ai été pris d’un grand coup de ras-le-bol et j’ai décidé que, pour une fois, j’allais rentrer tôt à la maison. Je me suis levé brusquement et mon fauteuil de direction à huit mille euros est allé buter contre la poubelle métallique. Géraldine a eu un petit sursaut en esquissant un pas en arrière. J’étais déjà devant l’ascenseur, quand elle m’a rattrapé avec le courrier que je n’avais toujours pas ouvert.
À la maison, j’ai trouvé Sophie occupée à faire de la gymnastique devant la télé qui gueulait une musique de débile. Elle portait un survêtement violet et se trémoussait en rythme sur le tapis du salon. Elle a voulu se lever pour m’accueillir, mais je lui ai fait signe de continuer après avoir baissé le son à l’aide de la télécommande. Je suis allé dans la cuisine et j’ai allumé la radio. C’était l’heure des informations et le présentateur parlait d’une macabre découverte faite dans un lotissement tout près de chez ma mère. Il faudrait que je l’appelle un de ces jours. Je me suis laissé tomber lourdement sur une des chaises et j’ai étalé mon courrier sur la table. L’enveloppe tachée m’a semblé prioritaire et je l’ai ouverte. J’ai déplié le feuillet. En lisant, je me suis senti mal. J’ai cru que j’allais tomber dans les pommes et j’ai essayé de me reprendre. Mon rythme cardiaque avait dû fameusement accélérer, parce que je sentais les battements de mon cœur cogner dans mes oreilles. Je me suis levé en m’appuyant sur le plan de travail. Puis rassis. J’ai relu la lettre plus lentement. Ensuite, je l’ai glissée d’une main un peu tremblante dans ma poche de pantalon. À ce moment-là, Sophie est entrée dans la pièce en me parlant du rôti du soir qui, comme elle avait tenté de me le faire savoir au bureau, venait de chez machin chose. Il était bardé de lard et de fromage comme je l’aimais. Quand elle m’a demandé si je souhaitais qu’elle ajoute des pruneaux dans le plat de cuisson, j’ai vu rouge et c’est à ce moment-là que je me suis mis à tout casser.
Lorsque le psychiatre a poussé la porte de ma chambre à l’hôpital, j’étais toujours en colère, même si je me sentais aussi réactif qu’un loukoum à cause du produit qu’on m’avait injecté dans la fesse. Sur le moment, cela m’avait fait aussi mal qu’un coup de pied. Maintenant, la douleur était, comme le reste, atténuée. Les deux infirmiers balaises, qui m’avaient amené puis assis d’autorité dans l’unique fauteuil de la pièce, m’encadraient. Le médecin leur a demandé de sortir avec un sourire qui se voulait rassurant. Ils m’ont regardé d’un air méfiant avant de se diriger vers le couloir et j’ai vu un des deux cow-boys hausser les épaules avec l’air de dire “ qu’il se démerde ”. C’était celui à qui j’avais à moitié cassé le nez en me débattant et je comprenais qu’il soit furax. Sa blouse était tachée de sang. Il ressemblait plus à un tueur en série qu’à un infirmier traumatisé et je me suis demandé l’effet qu’il produirait s’il sortait comme cela dans la rue, sans l’armure de son ambulance.
Je n’avais pas prononcé un mot depuis mon arrivée et j’avais l’impression de jouer un rôle dans un film. Le toubib s’est assis sur mon lit et a planté deux yeux transparents dans les miens. Je l’ai immédiatement trouvé antipathique, et je ne me suis pas forcé beaucoup pour avoir l’air de celui qui regarde passer les trains.
- Bonjour Monsieur Pannier. Je suis le Docteur Vidello.
Je n’ai pas répondu. Il ne s’est pas découragé. Il n’a pas lâché mon regard et a repris :
- Alors, Monsieur Pannier, que puis-je pour vous ?
Mon nom de Pannier ne m’est supportable qu’associé à “ maître ” et j’ai senti la rage monter à nouveau. Comme je trouvais sa question idiote, j’ai gardé le silence. J’ai fourré mes poings dans mes poches et j’ai refermé ma main droite sur la lettre.
Quand Sophie, la femme d’Antoine, fantasque au point d’en paraître parfois idiote, va lui rendre visite à l’hôpital, après dix jours d’isolement.
Quand Sophie pénétra dans l’hôpital, elle le fit cette fois par l’entrée principale. Elle avait encore les cheveux humides de la douche qu’elle avait prise après son jogging de l’après-midi. Ce n’était pas son habitude d’aller courir à ce moment-là de la journée. Elle se sentait nerveuse. Elle n’avait pas revu Antoine depuis sa crise et se demandait comment elle allait le trouver. Elle se dirigea d’un pas hésitant vers l’accueil. L’hôtesse la gratifia d’un sourire mécanique. Elle portait un de ces parfums bon marché dont l’odeur doucereuse se confondait avec un désodorisant pour w.c.. Sophie pinça le nez en essayant de lui rendre son sourire. La grimace intrigua la femme qui la regarda avec plus d’attention.
- Que puis-je pour vous ?
Elle prononçait sans le savoir les mêmes mots que le psychiatre d’Antoine, dix jours plus tôt.
- Mon mari. Je viens voir mon mari.
- Oui, dit l’hôtesse qui attendait la suite.
Chuchotant presque, Sophie se pencha en avant, un peu comme si elle s’apprêtait à lui rouler le patin du siècle, ce qui n’aurait pas été son genre.
- En psychiatrie. Il est hospitalisé en psychiatrie.
- Pardon ? demanda la femme avec un mouvement de recul.
- En psychiatrie, prononça Sophie à peine plus distinctement. Gênée, elle regarda de côté, à la manière de quelqu’un qui se croit surveillé.
- Ah ! En PSY-CHI-A-TRIE !, martela la femme en détachant bien les syllabes, avant d’ajouter :
- Section ouverte ou fermée ?
- Fermée je crois, dit Sophie dont les joues avaient rosi. Elle s’éventa avec un dépliant qu’elle venait d’attraper sur un présentoir posé là.
- Son nom ?
- Heu, je ne l’ai pas retenu.
La femme, qui pourtant en avait vu d’autres, se redressa et détailla Sophie avec curiosité. Elle avisa le tailleur crème dont la valeur approchait, très certainement, un mois de son salaire. Que dire du petit foulard Hermès négligemment noué ? Et du sac assorti ? Elle eut envie de se pencher pour examiner les chaussures mais se retint. Elle haussa le sourcil quand une goutte s’écrasa sur la tablette devant elle. Ces bourgeoises, décidément, il faudrait les éduquer. Cela se lave les cheveux à pas d’heure et ce n’est même pas fichu de se les sécher. Elle essuya la goutte avec un mouchoir en papier, ostensiblement.
- Vous n’avez pas retenu le nom de votre mari ? s’agaça-t-elle.
Sophie pouffa, se le reprocha immédiatement et, portant sa main gantée à la bouche, s’excusa.
- Pardon. Je pensais que vous vouliez connaître le nom de son médecin. Pannier. Mon mari s’appelle Pannier. Avec deux “ n ”.
- Je sais comment on écrit “ panier ”, grogna l’hôtesse. Pas besoin de m’épeler.
Sophie étouffa un nouveau rire nerveux qui lui valut un regard assassin. Confuse, elle fit mine de fouiller dans son sac, y trouva un élastique doré et rassembla la masse humide de ses cheveux bouclés en queue de cheval tout en attendant que la fille termine de pianoter sur le clavier de son ordinateur.
- Dixième étage, ascenseurs jaunes sur votre gauche, aile B, chambre 207, récita l’hôtesse sans la regarder. Avant la double porte, il y a un sas de sécurité avec une caméra. Vous sonnez, puis vous patientez dans la salle d’attente. Quelqu’un viendra vous chercher.
Sophie ne prit pas la peine de noter. Remercia, tourna les talons et le regretta aussitôt, rattrapée par la voix de klaxon de l’hôtesse.
- LA PSYCHIATRIE, C’EST À GAUCHE ! ASCENSEURS JAUNES ! Là, vous vous dirigez vers les ascenseurs rouges. Ils sont réservés aux brancardiers.
Au dixième, Sophie s’autorisa une pause pour tenter de reprendre ses esprits. Elle avait envie de pleurer. Elle sentait le poids d’une pierre peser dans le haut de son dos. Ces derniers temps, la pierre avait pris l’allure d’un menhir. Elle avait la sensation qu’elle allait finir écrasée dessous. Elle fit quelques pas vers une fenêtre, y appuya son front brûlant. La vitre était scellée et un grillage de sécurité rendait impossible toute vue sur l’extérieur.
- C’est pour éviter les suicides, dit une voix derrière elle.
