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Un petit garçon et son chien machiavélique, un amoureux (très) transi, une maison d’artistes au cœur d’un été étouffant, une jeune fille en fleurs, une auteure de romans privée de l’usage de ses jambes… Le démon apparaît-il toujours une fois les portes closes ? Drôles souvent, cruelles parfois, malicieuses toujours, les dix histoires qui composent ce recueil sondent derrière les apparences les cachoteries de la nature humaine.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Graphiste de formation,
Ziska Larouge est bruxelloise. Elle a publié un roman, Le plus important, aux éditions du Basson, et de nombreuses nouvelles. Dans la collection Plumes du Coq, elle a déjà publié un recueil de nouvelles, Au diable ! (2017), Les Chaises musicales (2018), qui prête vie à un groupe de rock, Hôtel Paerels (2019) et La Grande Fugue (2019). Artiste touche-à-tout, elle en a écrit le titre phare, qu’elle chante, accompagnée par son complice compositeur et arrangeur Ket Hagaha. Qualifié de « filmique », le style de Ziska Larouge lui offre également de s’essayer à l’écriture de scénarios.
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Seitenzahl: 121
Veröffentlichungsjahr: 2022
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1. Le Coin du diable
1re partie
On a pris le métro jusqu’à la porte de Hal. J’aime bien le métro. Avec maman, parfois, on emprunte cette ligne pour aller se balader le dimanche au marché du Midi. Ça fait un peu grillons, glaces à l’eau et herbes de Provence de l’appeler comme ça quand on ne connaît pas, parce qu’en fait, ce marché, il est situé au pied de la gare du même nom, dans le quartier le plus gris de Bruxelles même quand il y a du soleil. Sauf qu’on le remarque à peine parce que du côté des étals, c’est couleur arc-en-ciel. Là-bas, c’est comme la mappemonde de Madame Van Cutsem. Tous les pays sont représentés. Ça crie dans toutes les langues et un aveugle s’y retrouverait rien qu’aux odeurs ! Les charcuteries et les pâtes de chez Tony, la feta et les olives d’Achille, les fruits de Peter à côté de ceux d’Houssem. Et puis, il y a les cageots de brols à un euro de Mustapha. Et les vêtements d’Andrzej ! Le top ! C’est chez lui qu’on a trouvé mon costume de foot des Diables rouges. Je suis le numéro 15. Comme Andrzej m’aime bien – c’est bizarre, tout le monde m’aime bien –, il m’a offert en prime un bâton de rouge à lèvres, sauf que ce n’est pas du rouge à lèvres. C’est du maquillage noir, jaune, rouge, pour dessiner des drapeaux sur sa peau, et pas sur les coussins du salon, même que ça tient super fort, parce que les lignes sur les sièges, elles sont carrément in-dé-lé-bi-les. Maman a lavé les housses trois fois.
Bref.
On a pris le métro jusqu’à la porte de Hal parce qu’on devait aller voir papa à l’hôpital Saint-Pierre et maman avait l’air aussi piteuse que quand j’ai découvert que saint Nicolas n’était pas saint Nicolas. Elle parlait comme si elle chantait une chanson de Chantal Goya qui est si vieille et qui gigote en souriant dans des robes de fée comme si elle se préparait à sauter d’un étage avec un parapluie ouvert à la Mary Poppins, sauf que je suis sûr que quand elle sort de scène, elle a une canne et des fausses dents. Elle a plus de septante ans ! Purée ! C’est un peu vieux pour s’époumoner sur Riri, Fifi, Loulou ! Elle a connu la guerre quand même !
Une vieille qui chante digne, il n’y en a qu’une, c’est Annie Cordy. Même quand elle interprète La Bonne du curé ou Tatayoyo, elle a la classe. Elle n’a pas un air de guimauve comme l’autre ! En plus, c’est une super actrice. Elle a joué une poissonnière dans un film rue Haute, pas loin. Je l’ai regardé avec papa. Au début, je n’étais pas chaud parce que c’est tourné en noir et blanc, et puis elle avait l’air d’une folle et j’étais impressionné. Après, je me suis laissé avaler par la projection. Mimi – c’est comme ça que la poissonnière s’appelle dans le film – a vu son mari partir en déportation et son petit garçon se faire assassiner par les SS. Pas pour rien qu’elle déraille, ensuite ! Je me demande ce que ça veut dire SS. Soldat sadique ? Il faudra que je demande. Parfois, les questions, elles me viennent longtemps après, quand j’y repense.
Cette histoire, elle m’a scotché. Aussi parce que j’ai tout reconnu dans le quartier. Maman, ça l’a mise en rage que papa me montre ce film. Je n’ai pas bien compris pourquoi. Elle trouvait que j’étais trop jeune. Pourtant, le garçon de l’histoire, il n’était pas plus vieux que moi quand il s’est fait tuer. Il n’était pas trop jeune, lui ? Les adultes, c’est à n’y rien comprendre.
On est rentrés dans la cour de l’hôpital et ce n’était pas compliqué d’imaginer d’y arriver en diligence plutôt qu’en ambulance. Ou en charrette à bras, pour peu qu’on en ait encore. Des bras, je veux dire. Parce qu’il y a longtemps, ici, c’était une léproserie. On en a parlé en classe. Pour soutenir l’action du père Damien, l’école organise une marche parrainée et on la termine ici. L’année dernière, j’ai parcouru dix kilomètres ! C’est chouette de traverser la ville à pied. J’aime bien.
Re bref.
Mon cerveau me fatigue. Il carbure à trois cents à l’heure tellement je m’efforce de ne pas penser à papa pendant qu’on poireaute devant les ascenseurs. Il y a des travaux partout et ça sent comme sur ses chantiers. Une odeur de poussière sèche et de bois neuf. Quoique la poussière, a priori, elle est rarement mouillée. Ou si ? Je me suis mis à réfléchir à la question et je l’avais presque dans le nez, la senteur de la poussière humide. Le truc chouette, c’est que du coup, ça n’empestait pas l’hôpital et j’ai trouvé ça plutôt rassurant.
Mon père, il est architecte. Les maisons sur pilotis du canal, c’est lui.
On est montés dans l’ascenseur et je n’ai pas vu sur quel bouton maman appuyait. Tout à coup, le temps s’est accéléré et je me suis retrouvé catapulté dans la chambre de papa, qui dormait sanglé à son lit.
— Il est sous sédatifs puissants.
Maman et moi, on s’est retournés comme un seul homme – bien que maman soit une femme – sur l’interne, un barbu hirsute avec des lunettes qu’il n’arrêtait pas d’ajuster, comme si son nez et ses oreilles ne suffisaient pas à les retenir.
J’ai dit en désignant papa :
— Pourquoi vous l’avez attaché ?
Le toubib, il a sursauté parce que, jusque-là, il n’avait d’yeux que pour maman, et je le comprends, elle est vachement belle. Elle ressemble en mieux à la reine Paola quand elle était jeune et même qu’on dit qu’Adamo, le chanteur, il en était amoureux au point de lui dédier une chanson. Papa du coup, il appelle maman Dolce Pamela en chantonnant et elle, ça l’agace. Pourtant, Pamela, c’est son prénom et, à une lettre près, on y était à Paola !
À la maison, on n’écoute que des vieux machins.
— Pourquoi vous l’avez attaché ?
Ma question était restée en suspens dans la pièce et maman l’a reprise à son compte. Le type du coup, il a répondu manu militari, mais en baissant la voix comme si je ne devais pas entendre, sauf que j’entendais.
— Il a eu une nouvelle crise. Toujours ce chien diabolique qui le hante. Vous avez un chien ?
Maman a souri tristement :
— Un bâtard qui s’est échoué chez nous le jour de la naissance du petit. Cette bête n’a rien de terrifiant.
Je n’étais pas trop d’accord, mais je n’ai pas bronché. Parfois, je vois des trucs que personne ne voit et j’ai appris à me taire. Pas envie de me retrouver coincé comme une saucisse – et comme papa ! – dans un lit d’hôpital.
Le toubib a passé ses doigts dans ses cheveux où ils sont restés coincés et il a tiré d’un coup sec. J’ai grimacé parce qu’il avait sûrement eu mal, mais il n’a rien montré. Il a mis la main sur l’épaule de maman et j’ai frissonné de dégoût. Des cheveux mouraient entre son pouce et son majeur, et ça faisait comme les fils d’une toile d’araignée. Si j’avais été une araignée à ce moment-là, je l’aurais mordu.
Maman, elle a rapetissé de cinq centimètres sous sa poigne. C’était comme si la tension nerveuse filait vers ses pieds. Elle a couiné comme une souris pour retenir un sanglot. Le type, il a senti l’ouverture et il lui a caressé le dos avec un grand air de rien.
Puis, il m’a regardé droit dans les yeux :
— Et si ce grand garçon restait un moment avec son papa pendant que j’emmène sa maman discuter ?
— Je m’appelle Niels.
J’ai dit ça sur le ton du cowboy qui promet au bandit qu’il va le tuer bientôt, même si c’est lui qui gagne pour le moment.
Maman avait des points d’interrogation dans les yeux et j’ai tiré une chaise près du lit au lieu de la rassurer et ils sont sortis.
J’ai observé papa. Il ressemblait à l’image du Christ que j’ai coloriée en première page de mon cahier de religion. Encore plus parce que les plis des draps sculptaient son corps. Papa n’avait sûrement pas beaucoup mangé depuis une semaine ! J’ai soupiré devant ses joues creuses, qui devaient piquer parce qu’il n’était pas rasé, et je me suis penché pour le respirer. D’habitude, c’est lui qui fait ça dans mon cou, il dit que ça lui répare ses journées quand elles sont mauvaises et j’ai fait pareil.
Je me remplissais les poumons de son odeur de lait battu quand il a ouvert les yeux.
J’ai été tellement saisi que j’ai dit la première chose qui me venait à l’esprit :
— Tu seras là pour mon anniversaire ?
Ma question n’a pas semblé l’étonner. Il y a eu comme de la glace dans ses yeux gris et j’ai vu sa mâchoire se durcir alors que son regard se faisait plus doux quand il a coassé :
— Je ne raterai tes dix ans pour rien au monde !
Puis, il a ajouté :
— Il est temps d’en finir.
2e partie
Papa, il a fait comme il a dit. Il s’est débrouillé pour sortir de l’hôpital la veille de mon anniversaire. Je jouais avec Diabolo quand maman l’a ramené. Enfin, c’est plutôt Diabolo qui jouait avec moi. Ce chien, c’est à se demander s’il a un maître. Il s’est mis à gronder et son poil s’est hérissé. Il a le pelage noir corbeau, avec des reflets verts. Pour rigoler, maman, elle l’appelle Diabolo Menthe et ça ne fait rire qu’elle. Moi, j’aurais préféré avoir un chat.
Diabolo a couru vers la fenêtre et s’est dressé sur ses pattes de derrière. J’ai écarté le store et j’ai vu maman qui peinait à garer la Panda entre deux camionnettes. Elle déteste conduire et généralement, c’est galère pour trouver une place dans le quartier. Là, on peut dire qu’elle a eu de la chance. On habite rue Notre-Dame-du-Sommeil, dans une maison de maître que papa a complètement transformée après avoir touché le pactole avec ses habitations sur pilotis. Grâce à elles, tout le quartier du canal revit. Et nous, on habite une maison d’enfer !
Chez nous, le sol du rez-de-chaussée est entièrement vitré et on aperçoit distinctement les voûtes de la cave. J’ai mis du temps à m’habituer. Ça fait bizarre de marcher sur du vide. Papa, il dit que c’est la Dame du Sommeil qui l’a inspiré. Même qu’elle nous protège. Il y croit dur comme fer. Il m’a montré l’endroit où elle était représentée il y a longtemps, dans une niche au coin de la rue Van den Branden. Elle protégeait le quartier. Moi, je l’imagine aussi belle que la Reine des neiges dans le dernier Disney. Je garde son image sous mon oreiller. C’est un secret.
Diabolo s’est mis à aboyer comme un damné quand il a aperçu papa qui sortait de la voiture, soutenu par son ami, le père Anselme. J’ai trouvé ça chouette que maman l’ait autorisé à l’accompagner. Entre eux, ce n’est pas toujours la folle entente ! Maman, elle ne supporte plus les bigoteries depuis que papa est tombé dedans.
Les aboiements devaient s’entendre depuis la rue parce que papa et le père Anselme ont tourné la tête dans notre direction. Il y a eu comme un bras de fer avec les yeux entre le trio. Diabolo grognait et je sentais sa rage écumer. Je me suis écarté de lui.
Le père Anselme a donné une petite tape à papa comme pour l’encourager. Il a agité la main dans ma direction en articulant à demain ! et il s’est éloigné. Je me suis précipité pour ouvrir la porte :
— Papaaaa !
— Nieeeels !
Papa m’a serré dans ses bras et j’ai senti ses os qui pointaient. Demain, il aura une double part de gâteau, j’y veillerai. Maman nous a contournés. Elle portait le sac de papa et elle s’est agacée :
— Niels, laisse entrer ton père !
Diabolo est venu lui lécher la main. Il grondait toujours, mais c’était presque imperceptible. Elle a ri en se frottant à son pelage :
— Heureusement que tu es là, toi !
Dans ma chambre, il y a un garage avec plein de voitures, à l’image de celles du film Cars. J’adore. Il y a aussi mon bureau – un pupitre d’écolier que papa a chiné – et ma chaise d’adolescent, avec un siège qui monte et qui descend et qui tourne. Depuis que je l’ai, je travaille mieux. Et puis, il y a des étoiles au plafond et une boule de scène qui fait comme une boîte de nuit quand on l’allume et qui fait tout briller en couleur partout.
J’étais couché dans mon lit et je jouais avec Hulk qui sautait d’une étoile à l’autre en expliquant la vie à Batman. Il lui envie Robin, parce que quand même, tout est toujours plus simple quand on est deux. Enfin… Quand on s’entend bien.
L’odeur du fondant au chocolat que maman préparait dans la cuisine est venue me chatouiller les narines et c’était comme si j’y étais.
J’entendais leur engueulade aussi… Et c’était comme si j’y étais !
Leur histoire, je la connais depuis cent ans minimum, vu que c’est à ma naissance que tout a commencé. Je sais bien que je n’ai pas cent ans, mais ça me fait le même effet. Les phrases, je peux les prononcer en même temps qu’eux comme un ventriloque. Ce soir, elles m’auraient presque bercé si elles n’avaient pas été aussi chargées en négatif. À chaque dispute, maman, elle désaime papa un peu plus. Aimer. Désaimer. C’est le père Anselme qui m’a expliqué la nuance. C’est comme faire et défaire.
Je me suis levé sur la pointe des pieds et je suis sorti de ma chambre pour aller m’asseoir dans l’escalier. On ne sait jamais. Papa aura peut-être besoin que j’intervienne. Diabolo, bien sûr, était déjà là à espionner. Il a tourné la tête vers moi et il avait l’air de se marrer. Mon corps a tressailli comme celui de Pierre à l’école quand il est pris de tics nerveux, mais ça n’a pas duré. J’aurais préféré avoir un chat.
J’ai appuyé ma tête contre un barreau de la rampe et j’ai ignoré Diabolo. Ma bouche s’est mise à singer les mots en silence :
— Tu délires, Antonin ! L’investisseur qui a sauvé ton projet il y a dix ans ne reviendra pas te chercher !
— Tu crois qu’il m’a donné tout ce fric par bonté d’âme ?
— Et pourquoi non, à la fin ?
— Il reviendra, je te dis. Le chien vert me l’a confirmé. Je lui appartiens. C’était le pacte. Le succès des maisons sur pilotis contre mon sacrifice.
— Tu délires, Antonin.
Elle a rajouté « Je n’aurais pas dû signer ton bon de sortie » un ton plus bas, et ça, ce n’était pas dans la partition habituelle.
Ma main a serré le barreau à le tordre, mais moins fort que la peur qui me tortillonnait le ventre. Si j’avais bien compris, maman, elle détenait le pouvoir de faire enfermer papa comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, un autre film que j’ai découvert grâce à lui. Pour le coup, la colère de maman quand elle l’a appris, elle était plutôt justifiée. J’ai fait des cauchemars pendant des plombes, après ça ! Un pas fou chez les fous, c’est l’hor-reur !
Diabolo s’est levé. Il s’est étiré avec un air satisfait, comme s’il se relevait d’une bonne sieste après une balade en forêt. Il avait l’air plus vert que vert avec seulement la lumière de la veilleuse du couloir qui l’éclairait. Du coup, j’ai repensé à Hulk. Je lui aurais bien demandé de lui faire ravaler sa superbe, avec ou sans Robin. Ravaler sa superbe. Encore une expression que j’ai eu du mal à comprendre avant l’explication du père Anselme. J’imaginais quelqu’un avaler une pin up genre la Reine des neiges, mon « numéro un » féminin. Je me répète, mais punaise, elle est trop belle !
