Les chercheurs de Pharaons - Michel Duino - E-Book

Les chercheurs de Pharaons E-Book

Michel Duino

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Beschreibung

Les aventures de ces hommes qui ont redécouvert l'Egypte antique. Cet ouvrage emmène le lecteur en Egypte, à la fin du XIXe siècle, et raconte la véritable histoire des aventuriers de l'archéologie qu'étaient Gaston Maspéro, Howard Carter et lord Carnavon. Rien ne les a jamais découragés, ni les nombreuses années de recherches, ni les échecs, ni la malédiction qui les menaçait. Avec eux, l'auteur décrit la découverte des tombeaux de deux des plus grands pharaons : Ramsès II et Toutankhamon.

Tout commence avec un simple papyrus, ramené d'Egypte... A la stupéfaction de tous, ce document proviendrait de la sépulture de Ramsès II, alors qu'aucun scientifique n'est parvenu jusqu'alors à trouver sa trace. C'était sans compter sur les pilleurs des tombes royales, qui arpentent inlassablement la Vallée des Rois à la recherche de ses trésors enfouis. Le désert est aux mains de bandes organisées et du célèbre voleur Rasul.

D'enquêtes en filatures, les protagonistes vont réussir à remonter la filière de ces trafiquants d'antiquités, qui finiront par révéler leurs précieux secrets.




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Seitenzahl: 175

Veröffentlichungsjahr: 2020

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© Éditions Jourdan

Paris

http://www.editionsjourdan.com

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ISBN : 978-2-39009-429-6 — EAN : 9782390094296

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

MICHEL DUINO

LES CHERCHEURS DE PHARAONS

MASPÉRO SE FÂCHE

M. Baton commença par se faire rouler.

Il se croyait malin et le fait est qu’il savait beaucoup de choses, surtout en égyptologie. Néanmoins deux fellahs, deux miséreux qui baragouinaient à peine quelques mots d’anglais, le menèrent par le bout du nez dès qu’il se trouva entre leurs mains.

Pauvres, mais rusés, ils savaient comment embobiner les touristes étrangers, ceux qui du Caire remontent le Nil jusqu’à Louqsor pour éprouver le grand frisson de la vallée des Rois. Eh bien, dans la vallée des Rois, le malin M. Baton fut refait ! Comme les autres...

Toute l’affaire, il est vrai, avait été admirablement montée. Personne n’aurait pu faire mieux et le moins confiant s’y serait laissé prendre. C’est bien simple : cela se déroula d’une façon si banale qu’il semblait ne pas y avoir d’affaire du tout !

M. Baton s’était donc promené dans des tombeaux, mais, en réalité, sans grand plaisir. Américain et riche, il appartenait à cette curieuse catégorie d’humains qui s’appellent collectionneurs. C’était sa raison de vivre. Il avait mis toute sa fortune à la disposition de sa marotte. Heureusement, elle était immense, car, au lieu de s’en tenir à tel ou tel genre d’objets – comme la plupart des amateurs –, lui, il collectionnait avec frénésie, presque avec goinfrerie. Pourvu que la pièce fût authentique, il achetait n’importe quoi. Des statuettes, des bijoux, des papyrus, des amphores, des vases, des momies ; bref, tout ce qu’on peut trouver dans une chambre funéraire vieille de trois mille ans, sauf les chambres elles-mêmes. Non qu’il les dédaignât, son domaine de Richmond pouvait aisément leur servir de cadre, mais elles étaient intransportables. De ce fait, les tombeaux l’intéressaient moins que le reste. Or, tous ceux qu’il avait visités jusqu’ici en compagnie d’un groupe de compatriotes extasiés étaient certes admirables, mais vides. Vides !

Autour de lui, des femmes voulant se montrer émotives, accompagnées d’hommes réellement fatigués, murmuraient avec des mines : « Oh chéri, j’ai peur ! Les momies vont nous jeter un sort ! »

Ces mijaurées l’énervaient. Des momies, il n’y en avait pas plus que du plomb dans leur cervelle.

« Du tape-à-l’œil, oui ! Rien de vraiment riche ou d’artistique. C’était mieux à Boulaq, c’était mieux au Caire. Nombre de merveilles ont été enlevées d’ici. Où sont les pièces rares, les trésors ? Il n’y en a plus trace. Mieux vaut visiter les musées, puis les arrière-boutiques des antiquaires où tout, quoi qu’on dise, n’est pas faux. »

À la fin de la visite, somme toute déçu, il ne suivit pas les autres. Au lieu d’aller faire la sieste dans sa chambre surchauffée ou de vider un whisky-soda au comptoir du bar ombragé, il marcha droit vers les ruines, décidé à errer à l’aventure. Même le soleil de plomb ne lui faisait pas peur. Il y avait toujours moyen de se réfugier au fond de quelque mastaba sans importance.

Voilà où l’avaient conduit quinze jours de voyage organisé : à tout prendre, il préférait dormir une heure ou deux dans la demeure d’une momie plutôt que s’ennuyer à mourir à l’hôtel, parmi des gens insupportables !

— Sir... Oh, sir...

À peine avait-il fait quelques pas que déjà le guide le rappelait.

— Laisse-moi ! J’ai envie de me promener par là, dit-il en esquissant un geste de la main.

— Oh non, sir ! Pas permis ! Trop dangereux !

— Dangereux ? Et pourquoi ? Le maléfice de la momie absente peut-être ?

M. Baton n’avait pas envie de s’en laisser imposer, mais, de son côté, le guide n’entendait pas laisser un client s’échapper.

— Pas momies, cria-t-il. Voleurs, bandits !

Dans un charabia auquel l’Américain ne comprenait pas les trois quarts, il se mit à raconter une histoire de voyageurs égorgés par une bande de hors-la-loi féroces.

Cela s’était passé deux ans plus tôt, en 1879.

Contre le plus obtus des Orientaux, le plus brillant des Occidentaux est perdu d’avance, du moins dans une discussion. M. Baton le savait. Mais il avait vraiment l’intention de se promener seul. Aussi haussa-t-il les épaules et réamorça quelques pas.

L’instant d’après, le jeune homme était à ses côtés.

— Vous, grand amateur ?

— Oui ! jeta l’Américain, espérant que cet aveu le délivrerait de la présence de l’importun. Douce illusion !

— Oh, alors, moi guide rien que pour vous ! s’exclama-t-il en souriant. Vous attendre ici. Guide venir.

M. Baton s’assit sur une pierre. Dans ce désert d’où les morts eux-mêmes avaient fui, il était donc impossible de faire deux pas tout seul ? Le candidat à la solitude essaya de se consoler en se disant qu’ainsi au moins il échappait à la masse. Il ne serait plus parqué dans le troupeau. Il y aurait tout juste un mouton et le chien berger.

Le chien berger en question se présenta un peu plus tard sous la forme d’un adolescent au visage éveillé en face duquel M. Baton se sentit un bien vieil ovidé. Sans doute portait-il allègrement ses quarante-deux ans d’Américain athlétique, nourri au lait et à la salade, n’empêche que la fatigue du voyage et la chaleur africaine lui ôtaient une partie de ses moyens. S’il s’obstinait à vouloir rester près des ruines, il savait très bien que c’était par pur orgueil – par sport, pensait-il – pour se prouver à lui-même qu’il n’avait rien d’une femmelette.

Mais désireux d’avoir la paix, il accueillit le guide avec froideur.

— Montre et tais-toi ! supplia-t-il.

Le fellah devait être intelligent, car il évita de répondre : « Very well, sir! », comme tout autre l’aurait fait. Après s’être incliné en silence, il eut un geste de la main, puis marcha en direction des tombeaux.

Ils se dirigeaient en silence vers le pied de la paroi rocheuse, où depuis trois mille ans le génie de l’homme avait laissé les traces de son passage, et M. Baton commençait à se féliciter de la présence de son jeune guide.

Ce gamin était une vraie boussole.

Un sourire de satisfaction intense éclairait à présent son visage poupin.

Pourtant, ce qu’il voyait ne lui apportait aucune surprise. En fait, c’était même moins intéressant que ce qu’il avait vu tout à l’heure avec les autres touristes : des petites tombes fort abîmées, souvent remplies de sable, ou des culs-de-sac auxquels on arrivait par un couloir si incommode qu’il fallait ramper grotesquement. L’un de ces caveaux se trouva même envahi de chauves-souris qui furent prises d’une telle panique à l’arrivée de l’intrus qu’elles allèrent se cogner violemment contre les murs. Revenu à la lumière du jour, M. Baton constata avec dégoût que ses mains comme son costume de toile blanche étaient pleines du sang des bestioles blessées.

Pour la première fois, le guide rompit la consigne du silence :

— Sir, rentrer ? demanda-t-il.

L’Américain hésita un moment, mais finit par refuser.

— Comment se fait-il qu’il y ait tant de chauves-souris par ici ? Ailleurs, on en voit moins.

— Ailleurs, beaucoup de monde ! expliqua le garçon. Ici, personne.

Évidemment, il aurait dû y penser ! Les touristes suivaient un itinéraire tracé une fois pour toutes, qui reliait les principales curiosités de la vallée. En dehors des chemins battus, on ne devait rencontrer que des savants ou des originaux de son espèce.

Le sourire que l’aventure des chauves-souris avait un peu terni réapparut sur son visage. C’était une sensation exaltante de se promener dans la partie inconnue d’une vieille civilisation.

Tout à coup, son pied heurta quelque chose de dur. Il songea d’abord à une pierre, encore qu’à l’endroit où il marchait maintenant il n’y eut que du sable... et il continua à avancer. Puis, il s’arrêta net, se retourna. Très peu de personnes passaient ici – la réponse de son guide lui revenait soudain à l’esprit – est-ce que...

Après tout, les découvertes se font parfois si bêtement ! Il retrouva vite l’endroit. S’étant baissé, il enfonça les mains dans le sable chaud et chercha l’objet qu’il avait heurté du pied.

Alors, il se redressa le cœur battant. Toute la sueur de son corps s’était comme figée.

Ce n’était pas une simple pierre. Ce qu’il tenait levé vers la lumière avait toute l’apparence d’une statuette de granit noir. Des plaques de sable lui collaient aux flancs et aux épaules.

Pendant quelques secondes, M. Baton perdit les notions de temps et de lieu. Il recevait son bonheur comme un coup de poing. Il était sonné. Revenu à la réalité, son plaisir s’assombrit. Son guide se tenait à dix pas, immobile. Il avait tout vu.

C’était très ennuyeux, car la loi était impitoyable pour les voleurs. Or, il pouvait tourner le problème dans tous les sens, s’il empochait la statuette, il commettait un vol au détriment de l’État égyptien d’abord, du monde civilisé ensuite. Sous l’influence de l’égyptologue Mariette, les peines encourues pour ce genre de délit atteignaient souvent le maximum.

Seul, il n’aurait pas hésité, il se serait approprié l’objet.

C’était une pure merveille et il lui plaisait vraiment trop.

Mais il y avait ce fellah dont la langue pouvait se délier.

Que faire ?

« Bien sûr, l’adolescent paraît avoir l’esprit vif, songeait l’Américain. Il sait aussi bien que moi qu’une dénonciation ne lui rapporterait pas une piastre. Tandis que s’il se tait... »

— Approche ! lança-t-il sur un ton soudain radouci, comme lorsque l’on parle à un complice qui vous doit obéissance, mais dont on se méfie.

L’autre obtempéra et regarda attentivement la statuette un peu penchée en arrière dans la paume de l’amateur.

— Oh, très beau… très beau… s’extasia-t-il.

— C’est bien mon avis.

Et M. Baton passa aussitôt à l’offensive :

— C’est pourquoi j’ai l’intention de la garder. De cette manière j’aurai un vrai souvenir de mon voyage, pas un quelconque article de bazar façonné à Hambourg ou à Athènes. Mais écoute-moi bien ! Si jamais quelqu’un vient me demander des explications, je dirai que tu me l’as vendue pour un prix intéressant comme étant une bonne copie, et j’ajouterai que tu m’as déclaré être le neveu d’un marchand de Louqsor. Compris ?

— Oui, répondit-il, mais personne venir demander quelque chose. Moi pas parler.

Il l’aurait embrassé sur les deux joues ! Tenant la statuette dans ses bras avec des attentions de mère pour son nouveau-né – car pour rien au monde il ne s’en serait dessaisi —, il prit alors son portefeuille et en tira quelques billets. Ceux-ci représentaient un pourboire plus que royal.

Le guide empocha la somme le plus naturellement du monde. Ce ne devait pas être la première fois que pareille aubaine lui arrivait. « En somme, conclut l’Américain par-devers lui, il a trouvé le bon filon. Au lieu de faire le cicérone pour une bande d’endormis qui ne lui donneraient qu’un pourboire très ordinaire, il musarde dans les ruines en guidant des gens intéressants et quand la promenade s’achève pour l’amateur d’art par une surprise agréable, elle l’est pour lui également. L’achat de son silence se paie certainement au prix fort, mettons l’équivalent d’un mois de salaire du guide officiel ! »

— Rentrons ! décréta-t-il au terme de sa réflexion, car il avait moins que jamais envie de croiser quelqu’un. Vois-tu un chemin commode pour arriver à l’hôtel ?

— Yes, sir ! fut toute la réponse.

Un peu plus tard, M. Baton franchissait le seuil de l’établissement où il était descendu. L’heure de la sieste n’étant pas encore passée, il ne rencontra personne dans le hall d’entrée. Avec la statuette dissimulée sous un pan de son veston, il monta rapidement dans sa chambre.

*

* *

Longtemps, il garda les yeux rivés sur sa découverte.

Il jubilait, il passait des heures d’extase. Le sculpteur antique avait taillé dans la pierre une déesse au sourire énigmatique et aux formes très pures. « Elle sera pour moi un enchantement de chaque jour », se dit-il à mi-voix.

Il avait fermé sa porte à dé. Comme la statuette ne possédait pas de socle, il l’avait posée sur un guéridon poussé contre le mur.

Mais vers le soir, il eut envie de sortir. C’était ennuyeux cette absence de support ! Quelque marchand du bazar devrait pouvoir lui en fabriquer un rapidement ! De cette façon, l’œuvre serait complète et il la contemplerait alors sous son meilleur jour.

M. Baton avait beaucoup de qualités, mais, dans le lot, la patience faisait défaut. Dès que se fut ancrée en lui l’idée que son plaisir pouvait être plus grand encore, il ne tint plus en place. Perdant un peu de sa prudence initiale, il emballa la statuette dans un vulgaire papier brun, puis il déverrouilla sa porte.

Il traversa le hall en affichant un air vaguement détaché, à la manière d’un touriste qui vient d’avoir le coup de foudre pour Néfertiti et qui désire contempler les ruines grandioses avant que la nuit ne les ensevelisse...

Comme toujours, le bazar grouillait de monde. Dans les rues étroites, les boutiques déversaient la plus grande partie de leur pacotille, et il fallait toute la souplesse d’un chat pour s’aventurer là-dedans sans causer de dégâts. Il fallait aussi tout le fatalisme d’un Oriental pour ne pas s’énerver dans ce chaos, surtout si l’on y cherchait quelque chose de précis.

Or, M. Baton se trouvait justement dans ce cas.

Un ami installé au Caire depuis de longues années lui avait donné une bonne adresse : « Le marchand le plus sérieux, enfin le moins voleur de toute la région ! » Comme il s’entêtait à vouloir se rendre là et pas ailleurs, comme au surplus il était pressé, il souffrit le martyre pendant un bon bout de temps. À la fin cependant, à force de demander et de chercher, il arriva où il le désirait.

C’était une boutique d’antiquités qui ne faisait pas étalage de ses richesses. Une fois entré, l’Américain se trouva au milieu d’objets dont certains de quelque beauté, mais qui le firent sourire quand même. Des copies ! Alors qu’il avait là, sous le bras, une authentique petite pièce.

— Good evening, sir ! lança quelqu’un dans un anglais impeccable.

Un Égyptien très élégant, habillé à l’européenne par un tailleur de classe, était sorti de l’ombre de son arrière-boutique et s’inclinait poliment devant le nouveau venu.

Celui-ci commença par donner le nom de l’ami du Caire. Mais immédiatement après, afin de dissiper tout malentendu, car il ne désirait pas acheter, il expliqua qu’il venait seulement pour un travail d’artisanat.

— Un socle à placer sous cette statuette, dit-il en la déballant avec d’infinies précautions et après s’être assuré que personne ne pouvait l’apercevoir du dehors. Voulez-vous vous en charger ?

— Volontiers ! répondit simplement le marchand.

L’Américain attendit quelque chose d’autre, une remarque, un compliment. Aussi quand il comprit qu’il n’y aurait rien, il éprouva un certain agacement.

— Je ne tenais pas à confier cette petite merveille à n’importe qui, insista-t-il. Malgré les difficultés que j’ai eues pour trouver votre maison, je ne me suis laissé tenter par aucun des marchands rencontrés en cours de route. Je souhaite un travail rapide et surtout impeccable.

— Ne craignez rien, sir. Demain, la pièce sera à votre disposition et je crois que vous aurez tout lieu d’être satisfait de mon travail.

Là-dessus, il se tut. Naturellement, M. Baton se sentait de moins en moins content. Toute sa joie s’était envolée.

Il lui semblait que le marchand traitait l’affaire avec une désinvolture injuste. En somme, il ne lui restait plus qu’à saluer et partir ! Non, jamais il n’aurait supposé que les choses se passeraient ainsi, avec tant d’indifférence. Cet homme ne devait pas être un artiste.

Au moment de lui remettre la sculpture, il lui fit encore cette recommandation :

— Veillez bien sur elle, n’est-ce pas !

Puis soudain à bout de patience, sans même songer à esquisser une fausse sortie :

— Mais au fait qu’en pensez-vous ?

Le marchand ne la regarda même pas. Un sourire était apparu sur ses lèvres.

— Vous désirez vraiment le savoir ?

— C’est mon plus cher désir. Mon ami m’a fait un tel éloge de vos connaissances que votre opinion revêt à mes yeux une grande importance.

— Vous me flattez, sir ! Dans ce cas, ayez donc l’obligeance de me suivre.

Un peu surpris par cette invitation, mais pensant que l’antiquaire désirait prendre toutes ses précautions – une oreille et un œil indiscrets se trouvent si vite sur votre chemin –, il passa dans une pièce dont tout un mur encadrait un vaste placard fermé par six portes.

Une main faite pour caresser de beaux objets ouvrit la première.

— Voulez-vous prendre la peine de regarder ? proposa le marchand en poussant une lampe. Ma réponse est là.

Sans plus chercher à comprendre, M. Baton s’exécuta et se pencha dans un mouvement nerveux.

Il avait raison de se sentir brusquement nerveux.

Le temple de Karnak se serait écroulé sur sa tête qu’il n’aurait éprouvée stupéfaction plus grande. Sur une étagère, cinq statuettes toutes semblables à la sienne se tenaient alignées et leur sourire énigmatique ainsi multiplié avait quelque chose de moqueur.

L’Américain se rejeta en arrière.

— Qu’est-ce que cela signifie ? murmura-t-il le souffle coupé. Des copies ?

Négligeant de répondre, l’antiquaire plaça alors la statuette trouvée dans le sable à côté des autres. Impossible de voir la différence.

— Attention, nous ne nous y retrouverons plus ! s’exclama M. Baton.

— C’est hélas sans la moindre importance, sir ! Toutes ces pièces, la vôtre comprise, sont fausses. Fabriquées en Allemagne, elles sont vendues au Caire à un commerçant grec. C’est lui qui me fournit. Où avez-vous trouvé la vôtre ?

— Moi ? s’écria l’Américain qui suait à grosses gouttes, dans le désert ! C’est moi-même qui l’ai découverte, pas mon guide ! Depuis quand le désert se fait-il le complice des faussaires ?

La réponse du marchand le laissa bouche bée :

— Depuis plusieurs années, sir. Le truc est souvent employé et toujours avec succès. Une statuette, un objet, n’importe quoi, est dissimulé dans le sable à un endroit où tôt ou tard le guide mènera l’amateur. Comme celui-ci trouve la pièce lui-même, sans que l’accompagnateur ait l’air d’intervenir, il n’a aucune raison de se méfier. Quant à l’affaire proprement dite, elle est toujours très bonne, le pourboire qui sert à acheter le silence du guide payant largement le flic. Vous devez en savoir quelque chose...

Du sable recouvrait les statuettes par endroits. L’antiquaire souffla et quelques grains tombèrent à leurs pieds.

— Ce sable a deux mille ans, sir ! Lui au moins est authentique. Mais je parie qu’une fois arrivé à l’hôtel, vous vous êtes empressé d’enlever la seule chose qui fût vraie ?

M. Baton était atterré et profondément déconcerté.

Il ne comprenait rien à l’attitude de ce marchand.

Pourquoi révélait-il les secrets de son métier ? Quelles intentions louches pareilles confidences cachaient-elles ?

Un autre aurait tu le fond de sa pensée. Lui pas. En bon Américain habitué à jouer cartes sur table, il posa brutalement la question.

— Oh ! répondit le boutiquier avec flegme, où serait le charme du métier sinon ? Vous savez, je ne suis pas le premier antiquaire à révéler ces choses. Un collègue très connu a même écrit un livre sur les faux et leur fabrication. Cela n’a jamais empêché les clients de venir.

— C’est de la folie pure ! Et puis, c’est malhonnête !

— De parler ou de se taire ?

— L’un et l’autre.

— Mais non, c’est du jeu, sir ! Ici, vous pouvez tirer le bon numéro comme à la loterie. Après tout, il y a des pièces authentiques ensevelies sous le sable ! Vous auriez pu en trouver une.

— Et que m’auriez-vous dit ?

— Je vous aurais proposé de l’acheter. Car je possède aussi des objets de réelle valeur.

M. Baton serra les poings. Tant de cynisme le révoltait.

Ce fut presque en criant qu’il demanda :

— Lesquels ? J’aimerais bien en voir, ne serait-ce que pour ne pas quitter l’Égypte avec la sensation d’avoir voyagé dans un pays truqué !

L’antiquaire ouvrit une autre armoire. Elle contenait un coffre-fort, et il se plaça de telle façon qu’au moment de former le chiffre son dos fit écran. Puis, après que la porte blindée se fut doucement ouverte :

— Pour le moment, je n’ai aucune sculpture, seulement un papyrus. Mais vous verrez, il est de toute beauté.

Là-dessus, il sortit le manuscrit avec d’infinies précautions.

Son sourire avait disparu.

C’était, en effet, un document à première vue remarquable.

La feuille aux tons orange était recouverte de hiéroglyphes et se présentait dans un état de conservation exceptionnel.

— Il a trois mille ans, annonça-t-il.

Mais M. Baton s’était croisé les bras.

— Qu’est-ce qui me le prouve ? répliqua-t-il, ironique à son tour. Un faux papyrus, cela se fabrique comme une fausse statuette...

— Bien entendu, avoua le marchand. Cependant, si vous m’achetiez cette pièce, je vous donnerais un certificat d’authenticité avec une clause de remboursement au cas où un spécialiste démontrerait qu’il s’agit d’une copie. Chose que je ne ferais pas, je vous assure, avec la statuette que vous m’avez apportée.

Cette fois, l’Américain regarda le papyrus avec un certain respect et il convint qu’effectivement c’était une belle pièce.

— Combien ? fit-il.

Le prix était exorbitant.

— Je suppose que c’est là un renseignement que vous me réclamez par pure curiosité, s’enquit benoîtement le marchand. Après les révélations que je vous ai faites, vous ne vous laisserez certainement plus tenter d’ici longtemps ? Peut-être plus jamais ?

— C’est ce qui vous trompe !

Tout heureux d’étonner à son tour, M. Baton n’en dit d’abord pas plus long et se contenta d’examiner le papyrus avec une curiosité redoublée. En réalité, il prenait son temps.

— C’est ce qui me trompe ? répétait le commerçant interrogateur.

Sur le ton le plus détaché possible, l’Américain déclara alors :