Les Hourim de l'innocence - Mustapha Bouktab - E-Book

Les Hourim de l'innocence E-Book

Mustapha Bouktab

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Beschreibung

Dans les dédales hantés de Jérusalem, où la lumière et l'ombre se croisent depuis des millénaires, deux enfants que tout oppose voient leurs destins s'entrelacer. Moussa, un jeune Palestinien marqué par la perte et la guerre, et Abigael, une jeune Israélienne au coeur pur mais lourd de chagrin, s'unissent dans une quête d'amour et de rédemption. Guidés par une entité mystique appelée le Gardien, les deux jeunes héros découvrent la force des Hourim, une lumière sacrée qui transcende la haine et les conflits. Alors que la tragédie du 07 octobre menace de les engloutir, ils deviennent des symboles de résistance et d'espoir. Mais l'ennemi veille. Dans l'ombre, des forces insidieuses orchestrent un complot d'une envergure impensable, cherchant à briser leur lien et à plonger le monde dans un chaos irrémédiable. Entre sacrifices et révélations, Moussa et Abigael devront puiser dans leur amour et leur courage pour illuminer un chemin de paix. Leur voyage, porté par l'innocence et l'amour infini des enfants, est une ode à l'humanité, un cri d'espoir dans un monde éclaté. Les Hourim de l'innocence est un récit poignant et universel qui explore les profondeurs de l'âme humaine, là où même dans les ténèbres, une étincelle de lumière peut naître.

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Seitenzahl: 459

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Les Deux Prunelles de Mon Âme

« Je suis un auteur dont le regard embrasse deux horizons, l’Algérie et la France, mes deux patries, mes deux prunelles. Chacune éclaire un œil, chacune porte une part de mon âme. Ces terres, je les aime avec une égale ferveur, comme on chérit le souffle même de la vie. Pourtant, l’idée absurde qu’un jour l’on me demande de sacrifier l’une pour l’autre, de fermer un œil pour n’en garder qu’un, me serait insupportable. Comment choisir entre deux lumières, deux battements de cœur ? Devenir borgne, ce serait mutiler l’amour, renoncer à voir le monde dans toute sa richesse. Je refuse cette fatalité, car mes deux yeux, portés par cet amour indissociable, continueront à contempler ces deux pays qui font de moi un être entier. »

Mustapha Bouktab

Table des matières

Avertissement

Page de garde

Dédicace

Introduction

Chapitre I : Au tout commencement

Chapitre II : L’aube après la tempête

Chapitre III : Le jour des ombres

Chapitre IV : Le cri des cendres

Chapitre V : La brèche du silence

Chapitre VI : Les miroirs d’Iblis

Chapitre VII : Le sacrifice des étoiles

Postface

Remerciements

Bibliographie de l’auteur

Avertissement

Ce roman est une oeuvre de fiction, un mélange d’imaginaire et de réalité où la frontière demeure volontairement floue. Bien que certains événements ou figures puissent évoquer des situations familières, tous les personnages, groupes et entités décrits sont entièrement fictifs et le fruit de mon imagination. Toute ressemblance avec des personnes ou organisations réelles serait purement fortuite.

Les pensées, émotions et actions exprimées dans ces pages sont celles des personnages, forgées par leurs propres expériences fictives. Elles ne reflètent en aucun cas des positions personnelles, institutionnelles ou réelles.

À travers Abigael et Moussa, jeunes héros pris dans la tourmente d’un monde fracturé, ce roman explore l’espoir, la révolte et le prix de l’innocence face aux forces du mal. Leur histoire, poignante et parfois éprouvante, nous rappelle que même confrontée à l’horreur, l’humanité peut encore trouver la force de se battre pour la paix et la vérité.

*Attention : Cet ouvrage aborde des thématiques puissantes et parfois troublantes. Il s’adresse à ceux prêts à plonger dans la profondeur psychologique des personnages et à affronter des réalités dérangeantes. Certains passages peuvent susciter des émotions vives. Chaque lecteur est invité à aborder cette lecture avec discernement.

Mustapha Bouktab

Dédicace

À vous, enfants des cendres, enfants du silence, étoiles éteintes avant l’aube. Vous, que la guerre a pris pour cible sans jamais vous laisser le temps de rêver. Vos rires, à peine éclos, se sont éteints sous le fracas des bombes, et vos espoirs se sont dissipés dans le tumulte des armes. Vous n’avez connu ni le doux bercement de l’insouciance, ni la chaleur des jours paisibles. Vous avez été arrachés trop tôt à la vie, victimes d’un monde aveuglé par la haine et des ambitions insensées.

Vos vies brèves, brisées comme des fleurs piétinées, portaient pourtant en elles des promesses de lendemains radieux. Ce livre est une offrande à votre mémoire, un hommage à cette innocence foudroyée. Vous n’êtes pas de simples dommages collatéraux, mais les véritables cibles d’un mal qui s’attaque aux racines mêmes de l’avenir. Car briser un peuple commence par l’asservissement de ses enfants, par l’étouffement de leur lumière.

Vous, qu’on pensait silencieux, portiez une force que même les armes ne pouvaient éteindre : celle de l’innocence. Vos rires, éclats de vie défiant le chaos, résonnent encore dans l’éternité. Chaque balle tirée, chaque bombe lâchée, emporte un fragment de votre lumière, mais ne parvient jamais à effacer la vérité de votre existence.

Vos vies volées, vos rêves envolés avant même d’avoir pris leur envol, ne resteront pas dans l’oubli. Ce livre est votre refuge, un écrin pour vos sourires effacés, une flamme pour illuminer la mémoire collective. Que le monde ne détourne plus les yeux. Que derrière chaque chiffre, chaque bilan, il se souvienne qu’il y avait un nom, un visage, une âme d’enfant.

À vous, qui dans vos derniers instants n’avez connu que des ciels embrasés et des cris déchirants, ce livre est une promesse : celle que votre passage éphémère ne sera jamais effacé des coeurs. Vos regards, emplis d’une douleur muette, méritaient la tendresse et non l’indifférence ; la paix, et non l’horreur.

Vous êtes les héritiers d’un avenir que le monde a trahi, les flammes vacillantes d’une humanité que la violence cherche à éteindre. Mais même dans la poussière et les décombres, vos voix s’élèvent, elles percent le silence et exigent qu’on ne vous oublie pas.

À vous, enfants des ruines, des nuits sans étoiles et des horizons tourmentés, ce livre porte vos voix. Qu’elles résonnent, qu’elles brisent les consciences endormies. Que ce roman soit une étoile, une flamme éternelle pour rappeler au monde que vous étiez là, que vos vies, aussi courtes soient-elles, ont illuminé nos coeurs bien plus que toutes les promesses creuses des puissants.

Vous êtes les héros oubliés, les promesses d’un avenir que la haine a tenté d’effacer. Mais tant qu’il y aura des mots, des mémoires, des coeurs battants, vous ne serez jamais perdus. Ce livre est votre chant silencieux, une prière ardente, un cri pour que jamais, jamais, le monde ne vous oublie.

Mustapha Bouktab

Introduction

« Quand les mains des hommes déclenchent la guerre, ce sont les coeoeurs des enfants qui en portent les cicatrices, brûlés par des flammes qu’ils n’ont jamais allumées. »

Je m’apprête à vous confier une histoire. Celle de nos enfants, de tous les enfants, car chaque enfant qui respire sur cette Terre est aussi le mien. Qu’importe sa langue, sa foi ou son pays, un enfant est un éclat d’innocence, une flamme fragile qui éclaire l’avenir. Chaque naissance est une lumière nouvelle, un espoir que le lendemain pourra être plus doux, plus juste, plus aimant. Mais trop souvent, ce sont les adultes, les gardiens de cette lumière, qui trahissent cet espoir en premier.

Les enfants ne choisissent pas de naître sous un ciel obscur, dans un monde déchiré par la violence. Ils mériteraient de courir libres sous des cieux clairs, de rire sans crainte, de rêver sans entrave. Pourtant, dans tant de coins de ce monde, ce droit fondamental leur est arraché. Leurs rires se perdent dans le grondement des bombes, leurs jeux sont fauchés par le hurlement des sirènes, et leurs rêves, vifs et colorés, sont ensevelis sous les décombres des guerres qu’ils n’ont jamais provoquées.

Ces enfants deviennent des ombres, réduits à des chiffres froids dans les bilans de guerre. Leurs destins sont sacrifiés sur l’autel des intérêts des puissants, des ambitions aveugles qui transforment leur innocence en cendre. Ils ne sont plus que des "dommages collatéraux", des victimes anonymes d’une machine de guerre implacable, nourrie par l’avidité et l’indifférence. Chaque missile, chaque détonation, efface des éclats de vie qui n’ont pas eu le temps de fleurir.

Mais les blessures de l’enfance ne s’arrêtent pas aux champs de bataille. Même dans nos sociétés dites "civilisées", les enfants sont emprisonnés dans des carcans invisibles. Ils sont noyés sous un flot d’informations futiles, enfermés dans un consumérisme effréné qui les éloigne des valeurs essentielles : l’amour, la simplicité, la connexion aux autres et à la nature. Ils grandissent avec des coeurs alourdis, privés de cette liberté d’émerveillement qui devrait être leur droit le plus sacré.

Et puis, il y a ces silences coupables, ces zones d’ombre où prospère un mal encore plus insidieux : la pédo-criminalité. Là où les enfants devraient être protégés, ils deviennent les proies des monstres qui rôdent dans l’ombre, encouragés par notre inaction et nos silences complices. Ce mal, plus abject encore que les guerres, détruit à jamais ce qu’il y a de plus pur en eux.

Mais il est encore temps de se dresser, de refuser de rester spectateur. Ce livre est un cri, un appel à l’action, à la compassion, et à l’amour. Il est un rappel que chaque sourire d’enfant perdu est une étoile éteinte dans le ciel de l’humanité. Nous avons une responsabilité immense : protéger l’innocence, restaurer l’enfance, offrir un avenir à ceux qui portent en eux la lumière des jours à venir.

Dans les pages qui suivent, je vous invite à suivre Abigael et Moussa, deux enfants dont les destins, séparés par des murs de haine, s’entrelacent malgré tout. Ils sont le miroir des millions d’enfants pris dans les mailles d’un monde en guerre, un monde où l’amour et la paix semblent toujours hors de portée. Voyez à travers leurs yeux, ressentez leur peur, leur espoir, leur force. Car c’est en nous connectant à eux, en partageant leur humanité, que nous trouverons peut-être le courage de changer, de reconstruire un monde où chaque enfant a le droit de rêver, de grandir, et d’aimer.

« Là où les guerres volent l'innocence, il est de notre devoir de reconstruire l'enfance, car chaque sourire perdu est une lumière que le monde ne retrouvera jamais. »

CHAPITRE I

AU TOUT COMMENCEMENT

« DANS LE FRACAS DES BOMBES ET LES LARMES DU DEUIL, SEULS LES COEURS PURS SAVENT TRANSFORMER LA DOULEUR EN LUMIERE ET L'AMOUR EN ARME CONTRE LA HAINE.»

Février 2020. Le monde, tel un géant en suspens, retenait son souffle, inconscient de l'orage insidieux qui s'apprêtait à déferler et à redéfinir la trame de l’humanité. Le virus n’était alors qu’un murmure imperceptible, un chuchotement au loin, une menace encore diffuse. À Jérusalem, ville où chaque pierre murmure des secrets millénaires, les préoccupations restaient ancrées dans des querelles plus anciennes, aux racines aussi profondes que les plaies jamais cicatrisées des trois grandes religions.

Ici, chaque souffle de vent semblait porter le fardeau des générations, entrelaçant des espoirs ténus aux souvenirs des luttes sans fin. Pourtant, en ce jour précis, une harmonie fragile, presque miraculeuse, flottait dans l'air, prête à être découverte par deux âmes innocentes.

Le soleil d’hiver, doux et cristallin, s’élevait comme un baume céleste sur cette terre épuisée par les conflits. Ses rayons, éparpillés tels des éclats d’or, caressaient les pierres de la vieille ville, s'attardaient sur le Dôme du Rocher, où la lumière s’enroulait autour de la coupole dorée, avant de se faufiler entre les branches noueuses d’un olivier centenaire. Cet arbre sacré, enraciné non loin du Golgotha, portait en lui la mémoire des siècles, un gardien silencieux des prières et des larmes qui avaient imprégné la terre. Et sous ce même ciel parsemé de nuages légers, deux enfants allaient se croiser pour la première fois, à cet instant précis où le cours de l’histoire semblait suspendu, un souffle à peine, juste avant que le monde ne bascule dans une crise sans précédent.

Moussa, onze ans, avançait d’un pas mesuré dans les ruelles poussiéreuses d’un quartier palestinien, non loin du Dôme du Rocher, là où les échos des prières s'enroulaient autour des pierres sacrées. Le tumulte des voix, des cris des marchands et des rires d’enfants, s’estompait en s’éloignant, s’évaporant dans le souffle du vent chargé de poussière et de mystère. Le garçon, aux traits empreints d’une maturité prématurée, cherchait refuge dans un bosquet d’oliviers, tout proche de l’arbre millénaire qui semblait veiller sur Jérusalem depuis la nuit des temps. Cet endroit était son sanctuaire, un havre de paix où il venait s’abriter lorsque le poids de l'existence se faisait trop lourd à porter. La guerre avait gravé sur son visage une gravité inhabituelle, une sagesse douloureuse, mais malgré les ombres qui l’habitaient, Moussa restait un rêveur. Il était de ceux qui trouvaient encore la beauté dans la danse des feuilles, le bruissement d’un oiseau qui s’envolait, ou la mélodie secrète du vent s'infiltrant entre les branches.

À plusieurs mètres de là, de l’autre côté des remparts de Jérusalem, Abigael marchait lentement, ses pas glissant avec une élégance presque éthérée sur les pavés anciens, là où l’histoire avait laissé son empreinte indélébile. Son monde, bien que protégé par des murs de pierre, n'était pas moins chargé de tensions invisibles. Abigael, aux yeux d’un vert profond comme le crépuscule, ressentait le poids des générations passées, comme un écho sourd résonnant en elle, un fardeau qu’elle portait sans le comprendre. Sensible, presque clairvoyante, elle captait les vibrations subtiles de la vieille ville, où chaque pierre semblait murmurer les secrets d’un passé douloureux.

Mais en ce jour de février, ses pensées n’étaient que légères. Abigael ne rêvait que d'une chose : faire voler son cerf-volant rouge et bleu, un cadeau précieux de son grand-père, qu’elle tenait comme un talisman. Ce cerf-volant, léger et libre, était pour elle une promesse d’évasion, un symbole d’espoir qui s’élevait dans le ciel, emportant ses prières muettes au-dessus du Dôme du Rocher, là où le sacré et l’ineffable semblaient se rencontrer. Avec son cerf-volant, elle se sentait connectée aux cieux, à ce mystère divin qui enserrait Jérusalem dans un écrin de lumière et de douleur.

Ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Leurs univers respectifs étaient séparés par des frontières infranchissables, des remparts visibles et invisibles, élevés bien avant leur naissance. Ces murs faits de pierres ou de silence, de ressentiments accumulés, de haines héréditaires, avaient tissé autour de leurs âmes de jeunes enfants des prisons subtiles, où le souffle même de l'espoir semblait rare et précieux. Et pourtant, sous ce ciel d’hiver, d’un bleu si clair qu’il en paraissait irréel, quelque chose d’indicible allait se produire, un événement que même le cours millénaire de cette terre sacrée n'aurait pu prédire.

Moussa avançait, ses pas marquant un rythme régulier sur le sol craquelé de la vieille ville de Jérusalem, comme s’il marchait non seulement sur la terre mais aussi sur les vestiges de tant de rêves brisés. Une gravité pesait sur ses épaules frêles, une lourdeur façonnée par les violences et les douleurs d’une vie trop tôt confrontée à la guerre. Pourtant, il y avait en lui une lumière cachée, un éclat que même les tempêtes n’avaient pu éteindre. Il suivait ce chemin sinueux qui le menait, presque instinctivement, vers l’olivier centenaire, ce gardien immobile du Golgotha, où l’éternité semblait murmurer ses secrets à ceux qui savaient écouter.

Mais ce jour-là, quelque chose de différent, d’inattendu, l'attirait. Une autre force invisible, plus douce, plus délicate. Il longea les remparts de la ville, et ses yeux sombres, empreints d’une sagesse douloureuse, s’écarquillèrent lorsqu’il aperçut une silhouette. Une petite fille se tenait là, au milieu des oliviers, entourée d’un éclat de lumière presque surnaturel. Elle était en mouvement, courant, jouant avec le vent comme une enfant qui, en dépit de tout, croyait encore à la beauté de ce monde brisé.

Abigael était cette silhouette, frêle et vive, une enfant aux cheveux brillants qui semblaient capturer les rayons du soleil. Sa robe blanche virevoltait autour d’elle, et ses pieds, si légers, caressaient à peine la terre, comme si elle craignait de réveiller les mémoires enfouies sous ces pierres millénaires. Elle tenait entre ses mains le fil d’un cerf-volant rouge et bleu, un présent de son grand-père, ce jouet si simple mais porteur de tant de souvenirs. Le cerf-volant, pourtant fragile, résistait aux bourrasques, s'élevant, luttant, virevoltant dans le ciel azur, comme un défi adressé aux lois de la gravité et de la guerre.

Et Abigael, elle le comprenait, ce cerf-volant. Elle avait appris à courir avec lui, à lui donner toute la liberté dont il avait besoin, à ne jamais tenter de le contraindre. Le vent, complice, jouait dans ses cheveux et s’insinuait sous sa robe, mais elle courait, inlassablement, avec une grâce féline, son rire cristallin se mêlant aux bruissements des feuilles. Elle connaissait ce secret : la liberté ne pouvait être possédée, elle devait être offerte, comme un cadeau, avec amour et sans condition.

Ce fut ce rire, cette légèreté, qui captiva Moussa, et en un instant, tout changea en lui. C’était comme si le poids de ses années, de ses peurs, de ses colères, s’était soudain allégé. Il observa Abigael, fasciné, sentant son coeur battre à un rythme qu’il n’avait jamais connu. Et ce cerf-volant, ce symbole de la liberté, virevoltait audessus de leurs têtes, défiant les forces terrestres, indifférent aux cicatrices des hommes. Il se rapprocha d’elle, d’abord timidement, puis avec une curiosité mêlée d’espoir.

Leurs regards se croisèrent enfin, et ce fut une collision de mondes, une rencontre de deux étoiles perdues qui, l’espace d’un souffle, se reconnaissaient. Les yeux d’Abigael, d’un vert cristallin, s’enfoncèrent dans ceux de Moussa, sombres et profonds, comme pour découvrir les secrets qu’ils cachaient. Il n’y avait pas de méfiance, pas d’inimitié. Seulement un échange muet, un langage que seuls les coeurs jeunes et sincères peuvent parler. Une langue faite de silences, de sourires, de gestes délicats.

Abigael rompit cette magie suspendue, d’une voix claire et vibrante de vie :

« Comment tu t’appelles ? » Une question si simple, mais qui, en cet instant, semblait bouleverser l’ordre des choses, briser un interdit invisible.

« Moussa », répondit-il, sa voix basse, mais emplie d’une douceur qu’il n’avait plus entendue en lui depuis des années.

« Moi, c’est Abigael », dit-elle en souriant, et ce sourire contenait toute la lumière de ce jour d’hiver. Elle tendit la ficelle du cerfvolant vers lui, une invitation silencieuse, une offrande. Comme pour lui dire : Prends-le, sens ce que c’est de s’élever, de s’échapper des murs qui nous enserrent.

Moussa, hésitant, tendit la main, et lorsque ses doigts effleurèrent la ficelle, un frisson presque sacré parcourut son bras. Instinctivement, il la retira, comme s’il venait de toucher une étoile fragile. Ce simple contact, éphémère mais chargé de promesses, liait déjà leurs destins. L’olivier centenaire, témoin silencieux des âges, frissonna doucement, comme s’il se souvenait d’un temps oublié, où les rires des enfants s’élevaient librement sous un ciel sans frontières.

Ainsi, ce fut leur première rencontre, un moment tissé de lumière et de silence. Le cerf-volant rouge et bleu, ce fragment de ciel, ce rêve en suspens, continua de flotter, ignorant tout, des querelles des hommes. Il se laissait porter par le vent, comme un espoir fragile mais indestructible. Et l’olivier, ancien témoin des souffrances et des miracles de cette terre, semblait bénir d’un souffle discret ce début d’histoire, une histoire qui, déjà, appartenait à la légende.

Ce fut là, au tout commencement, dans ce sanctuaire où l’innocence détenait encore le pouvoir de faire taire les rancoeurs ancestrales, que Moussa et Abigael se trouvèrent. Un miracle discret sous le ciel de février, un instant suspendu comme une note musicale qui défie le silence des siècles. Ils ne le savaient pas encore, ces enfants aux âmes candides, mais cette rencontre allait transformer leur destin à jamais, réécrivant des lignes que l’histoire avait figées dans la pierre froide des conflits.

Le vent, messager capricieux de l'invisible, continuait de souffler, ébouriffant les cheveux d’Abigael, jouant dans les boucles brunes de Moussa. Il caressait leurs visages juvéniles avec la tendresse d’une mère, mais aussi avec l’insistance d’un professeur sévère, comme pour leur rappeler que, même au milieu des pires tempêtes, il existe un espoir fragile. Cet espoir, fragile comme un brin d’herbe au milieu des ruines, pouvait tracer un sentier de paix là où la haine avait érigé des murailles.

Sous ce même souffle aérien, le cerf-volant d’Abigael dansait toujours, ses couleurs vives déchirant la grisaille d’un paysage meurtri par l’histoire. Rouge et bleu, il montait et redescendait au gré des caprices du vent, une métaphore vivante de la liberté, de cette aspiration à s’élever, à se détacher des chaînes visibles et invisibles que leurs ancêtres leur avaient léguées. Chaque mouvement du cerf-volant semblait incarner un rêve, un désir inassouvi d’atteindre les cieux, de transcender le poids des siècles.

Après leur échange de prénoms, le silence revint, mais cette fois, il n’était plus ce silence pesant, alourdi par des souvenirs de sang et de larmes. C’était un silence doux, apaisant, comme celui qui suit la tempête, laissant place à une paix étrange et inespérée. Pour un bref instant, il semblait que la guerre, cette vieille entité vorace, avait choisi de fermer les yeux, de détourner son regard de ces deux enfants, comme si elle reconnaissait la sacralité de cet instant.

Abigael se redressa, tenant fermement la ficelle de son cerfvolant, mais avec une grâce enfantine qui donnait à ce geste une noblesse inattendue. Puis, d’un mouvement délicat, elle tendit à nouveau la ficelle à Moussa, ses yeux vert clair brillant d’une innocence désarmante, une lumière qui défiait les ténèbres environnantes. « Tu veux essayer ? » demanda-t-elle, sa voix cristalline perçant la mélancolie ambiante, comme une flèche douce mais précise, une invitation à s’élever.

Moussa resta figé, une ombre de surprise traversant son visage. Il n’était pas accoutumé à tant de douceur, et surtout pas de la part de celle qu’on lui avait appris, de manière insidieuse et répétée, à percevoir comme "l’autre", "l’ennemi". Cet autre qui était censé être différent, menaçant, infréquentable. Pourtant, Abigael n’avait rien d’une ennemie. Elle était juste une petite fille, une enfant comme lui, avec ce cerf-volant comme un rêve entre les mains. Lentement, presque solennellement, il tendit sa main, ses doigts tremblants d’une hésitation qui n’était pas de la peur mais du respect, et il prit la ficelle.

La force du vent, ce souffle de liberté, l’entraîna doucement en avant, le poussant à se mouvoir, à s’ouvrir. Et pour la première fois depuis longtemps, un sourire timide naquit sur ses lèvres. Ce fut un sourire rare, éclatant comme une étoile filante, illuminant brièvement son visage habituellement grave.

« C’est amusant, non ? » lança Abigael avec un rire léger, clair comme une source d’eau vive, ce genre de rire qui réveille les coeurs endormis et chasse les ombres. Son éclat de rire résonna autour d’eux, franchissant les barrières invisibles, s’élevant dans l’air comme un hymne à la joie. Et ce rire toucha quelque chose en Moussa, une corde de son âme qui n’avait pas vibré depuis des lustres. Il hocha doucement la tête, incapable de répondre avec des mots, mais le sourire qu’il lui adressa disait tout.

En cet instant, tout ce qui existait, c’était ce cerf-volant flottant dans l’azur, un fragment de liberté et de rêve. Les ruines qui les entouraient semblaient moins imposantes, et l’olivier centenaire, témoin silencieux de leur échange, paraissait les observer avec une tendresse millénaire. Leurs coeurs, encore jeunes mais déjà marqués par les épreuves, battaient à l’unisson, porteurs d’une promesse muette, celle qu’un jour, peut-être, les enfants pourraient apprendre aux adultes ce que signifie la paix.

Ainsi, au commencement de cette histoire, un cerf-volant lia deux destins, dessinant dans le ciel d’hiver des lignes invisibles d’espoir. L’olivier, lui, resta immobile, mais son âme d’arbre ancien semblait les bénir d’un soupir discret, comme si, en secret, il avait toujours attendu cet instant.

Tout autour d’eux, le monde continuait de tourner, lourd de tension, vibrant de cicatrices invisibles mais omniprésentes. À quelques kilomètres à peine, les checkpoints s’érigeaient comme des cicatrices profondes, gardés par des soldats au regard impénétrable. Des murs hérissés de barbelés découpaient la terre sacrée, et des convois de véhicules blindés sillonnaient les routes comme des fantômes de fer. Pendant ce temps, les adultes s’enivraient de débats interminables, des journalistes faisaient jaillir des mots comme des flèches, et les politiciens, crayon en main, redessinaient des cartes dont les contours échappaient à la logique des enfants. Mais ici, en ce lieu béni et maudit tout à la fois, au pied des vieux oliviers qui avaient vu naître et mourir tant de rêves, tout cela semblait lointain, presque irréel.

« Pourquoi tu es ici toute seule ? » demanda Moussa, brisant le silence avec la maladresse sincère d’un enfant, mais sa voix trahissait quelque chose de plus, une curiosité chargée d’une gravité qu’aucun enfant ne devrait avoir à porter.

Abigael haussa doucement les épaules, ses mèches brunes dansant sous la brise. « Je viens souvent ici avec mon grand-père. » Elle marqua une pause, comme si le souvenir même de cet homme vénérable, de sa sagesse figée, lui inspirait à la fois respect et nostalgie. « Mais aujourd’hui, il était fatigué, alors je suis venue toute seule. Et toi ? »

Moussa hésita, ses prunelles sombres s’abaissant vers le sol. Il n’aimait pas parler de sa vie. C’était une vie faite de ruines et de rêves brisés, une vie que même les enfants d’ici, marqués par des chagrins prématurés, apprenaient à cacher. Mais Abigael avait ce regard si pur, si étranger au jugement, que les mots, presque malgré lui, se frayèrent un chemin. « J’aime être ici, » murmura-til. « C’est calme. C’est… loin de tout. » Loin des échos métalliques des tanks, loin du hurlement strident des sirènes qui fendait la nuit comme un couteau, loin des disputes incessantes des adultes qui n’en finissaient jamais de se déchirer un territoire aussi ancien que le souffle du vent.

Abigael le fixa avec une intensité rare, une intensité qui ne semblait pas appartenir à une enfant. Ses yeux clairs brillaient d’un éclat que la douleur du monde n’avait pas encore terni, mais qui portait déjà en lui la marque des blessures à venir. « C’est pareil pour moi, » dit-elle simplement, mais dans cette simplicité, il y avait une vérité qu’aucun adulte n’aurait su dire. « C’est comme si le monde nous laissait tranquilles, ici. »

Moussa hocha la tête, sentant, sans comprendre pourquoi, qu’il pouvait lui faire confiance. Ce sentiment d’apaisement était inhabituel, presque interdit, mais il n’avait pas peur. Avec elle, dans cet endroit où le vent semblait murmurer des secrets oubliés, il se sentait en sécurité. C’était comme s’ils avaient créé, sans le savoir, un univers parallèle où le poids de la guerre ne pouvait les atteindre, où l’amitié pouvait naître d’un simple regard.

Mais ce rêve était fragile. La réalité ne les laisserait pas s’échapper si facilement.

Au loin, bien loin derrière eux, un grondement sourd se fit entendre. C’était un bruit indistinct, étouffé par la distance mais porteur d’un frisson glacial qui leur parcourut l’échine. Ce grondement, ils le connaissaient. Ils l’avaient entendu mille fois, assez pour comprendre qu’il était l’avant-goût d’une violence qui s’apprêtait à éclater, une menace qui rendait l’air plus lourd, plus difficile à respirer. Moussa se figea, son sourire disparaissant comme un souffle d’été chassé par une bourrasque glacée. Le cerf-volant d’Abigael, privé de la danse du vent, retomba lentement, redescendant vers la terre, comme s’il cédait au poids des lourdes réalités qui les rappelaient à l’ordre.

Abigael baissa les yeux, ses lèvres se serrant d’une tristesse qu’elle ne savait pas comment exprimer. Elle aussi comprenait. Ils étaient encore des enfants, mais des enfants d’ici, où la paix n’était qu’un mot creux, où l’espoir s’effritait comme les murs des vieilles bâtisses. Ici, même les plus jeunes savaient ce que signifiait un bruit comme celui-là.

« Il faut que je rentre, » murmura Moussa, sa voix imprégnée d’une tristesse presque coupable. C’était un adieu qu’il ne voulait pas prononcer, la fin d’un moment trop beau pour durer. Il tendit la ficelle du cerf-volant à Abigael, ses doigts tremblants d’un regret qu’il ne pouvait cacher.

Abigael prit la ficelle sans un mot, ses yeux se voilant d’une mélancolie qu’elle ne pouvait chasser. « Moi aussi, » murmura-telle. La lumière dans ses yeux semblait vaciller, comme une flamme qu’un vent froid aurait voulu éteindre.

Ils restèrent là, figés dans ce crépuscule naissant, comme si le temps lui-même hésitait à les séparer. Puis Abigael prit une inspiration, son coeur se serrant sous le poids d’une peur qu’elle ne voulait pas admettre. « Peut-être qu’on se reverra ici, un jour, » lança-t-elle, la voix pleine de cet espoir irréductible que seuls les enfants savent encore porter, cet espoir qui brille même au coeur des plus noires ténèbres.

Moussa esquissa un sourire timide, un sourire frêle mais sincère, comme une lueur vacillante au milieu de la tempête. « Peut-être, » dit-il. C’était tout ce qu’il pouvait offrir, mais c’était déjà beaucoup.

Puis, sans un mot de plus, ils se séparèrent, chacun retournant vers son monde. Deux mondes que rien ne semblait pouvoir réconcilier, mais où ils avaient laissé, au moins pour un instant, l’empreinte d’un rêve partagé. Alors que l’obscurité s’épaississait, la lumière dorée du Dôme du Rocher s’estompait lentement, avalée par la nuit. Abigael suivit son grand-père, ses pensées errant loin devant elle. Ses pieds foulaient les pavés usés, mais son coeur restait là-bas, près de Moussa, ce garçon qu’elle connaissait à peine, mais qui portait en lui une lumière familière, comme un écho de quelque chose d’ancien et d’essentiel.

Le grand-père d’Abigael, silhouette stoïque et rassurante, murmurait encore des prières en hébreu. Ses doigts usés égrenaient les perles de son chapelet, un geste automatique, mais chargé d’une foi profonde et inébranlable. Pour lui, la religion était un rempart, une citadelle de certitudes dans un monde en ruines. Mais Abigael, malgré tout le respect qu’elle lui portait, se sentait parfois étrangère à cette foi si absolue. Dans son coeur, des vérités plus douces, plus indéfinissables, lui chuchotaient que peut-être, juste peut-être, l’amour et la paix ne se trouvaient pas toujours là où les adultes croyaient les voir.

De l’autre côté du mur, dans un quartier modeste de Jérusalem-Est, Moussa rentrait chez lui. L’air du soir était imprégné de l’odeur de pain fraîchement cuit et de jasmin, tandis que les ruelles étroites se vidaient peu à peu, laissant place aux murmures des prières qui montaient vers le ciel, comme une litanie ancestrale. Sa mère l’attendait, son voile soigneusement ajusté, prête pour la prière du soir. Son père, grave et digne, ajustait sa djellaba en se préparant à rejoindre la mosquée. Pour cette famille, la foi islamique était plus qu’une simple tradition : c’était une boussole, une étoile polaire qui les guidait dans un monde perpétuellement ébranlé par les tumultes de l’histoire.

Chaque soir, autour du Coran, les sourates résonnaient dans leur maison comme des chants échos d’un temps immémorial, des prières qui s’élevaient comme un rempart invisible contre la désolation. Pourtant, ce soir-là, tandis que Moussa récitait doucement les versets sacrés, ses pensées flottaient ailleurs, échappant au rituel. Elles dérivaient, comme attirées par une force magnétique, vers elle. Abigael. Ce simple prénom, ce souvenir, le hantait d’une manière étrange, comme une mélodie obsédante qu’on ne peut chasser de son esprit.

Il avait beau essayer de se concentrer, de laisser les paroles sacrées envahir son coeur, une autre voix murmurait au plus profond de lui. Il se souvenait de la lumière du Dôme du Rocher ce jour-là, de la façon dont elle avait semblé briller plus intensément, comme pour souligner ce moment éphémère mais sacré. Et cette sensation étrange qui ne le quittait plus… Cette présence. Ce n’était pas la première fois qu’il la ressentait, cette impression d’être observé, d’être protégé par quelque chose d’invisible mais bienveillant. Ce soir-là, alors que la nuit enveloppait la vieille ville de ses ombres étoilées, il osa en parler.

Alors que sa mère terminait la prière, son voile tombant en doux plis autour de son visage, Moussa murmura, les yeux baissés, comme s’il avait peur que ses paroles brisent quelque chose de sacré. « Maman, tu crois que… tu crois qu’il y a des choses que seuls les enfants peuvent voir ? »

Sa mère posa sur lui un regard empreint de douceur, une lueur de tendresse brillant dans ses prunelles fatiguées par la vie mais encore pleines d’amour. Elle lui caressa les cheveux, ébouriffant ses mèches brunes. « Pourquoi demandes-tu cela, mon fils ? » Sa voix était douce, mais une ombre d’inquiétude y flottait, comme une prière silencieuse pour qu’il ne voie jamais trop de ce monde compliqué.

Moussa hésita, cherchant ses mots. « Je ne sais pas… parfois, j’ai l’impression de voir des choses. Quelqu’un. Mais ce n’est pas… ce n’est pas effrayant. C’est… comme un gardien. »

Un sourire bienveillant adoucit les traits de sa mère. Elle pressa doucement sa main contre sa joue. « Peut-être que c’est le Créateur qui te parle, mon fils. Seuls les coeurs purs peuvent entendre sa voix. Continue de prier, et Il te guidera. »

Il hocha la tête, mais au fond de lui, il savait que c’était différent. Ce qu’il ressentait était bien plus tangible, bien plus proche qu’un simple murmure divin.

Quelques jours plus tard, leurs destins se croisèrent de nouveau, cette fois près du Dôme du Rocher. Abigael, obstinée et curieuse, avait insisté pour accompagner son grand-père, un vieil homme digne et pieux qui portait ses années avec la sagesse d’un patriarche biblique. Moussa, quant à lui, avait convaincu son père de l’emmener à la mosquée Al-Aqsa, usant de toute son éloquence enfantine. C’était comme si une force invisible, impérieuse et douce à la fois, tirait doucement les fils de leurs vies pour qu’ils se rencontrent encore, dans l’ombre dorée de ce lieu sacré.

Leurs regards se croisèrent, et cette étrange énergie, ce courant mystique qu’ils avaient ressenti lors de leur première rencontre, sembla de nouveau vibrer dans l’air. Abigael sentit un frisson lui parcourir l’échine, mais ce n’était pas le froid. C’était comme si quelque chose, ou quelqu’un, caressait son âme. Une voix douce, semblable à un souffle venu d’un autre monde, s’éleva dans son esprit, tel un secret murmuré par l’éternité. C’était une mélodie ancienne, à la fois inconnue et profondément familière.

« Abigael… écoute… »

Elle se retourna brusquement, ses boucles brunes flottant autour de son visage, cherchant désespérément la source de ce murmure. Mais il n’y avait personne. Rien d’autre que Moussa, dont les yeux brillaient d’un éclat étrange. Il ne la regardait pas elle, mais fixait un point invisible derrière elle, dans l’ombre imposante du Dôme du Rocher.

« Moussa… tu entends ça ? » chuchota-t-elle, sa voix tremblant d’un mélange d’émerveillement et de peur.

Les yeux de Moussa s’élargirent, et sa respiration se fit plus courte. Il était figé, comme s’il voyait quelque chose de trop grand, de trop lumineux pour qu’un simple garçon puisse le comprendre. « Je… je vois quelqu’un, » murmura-t-il, sa voix à peine plus forte qu’un souffle. « Là, juste derrière toi. Une silhouette… mais ce n’est pas un homme. C’est… c’est comme une lumière. »

Leurs coeurs battaient à l’unisson, éperdus, tandis que le monde autour d’eux semblait s’effacer, comme emporté par un souffle divin. C’était comme si l’univers tout entier retenait son souffle, les enveloppant d’une présence mystique, insaisissable mais indéniablement réelle.

Abigael se retourna une nouvelle fois, ses yeux scrutant désespérément l’ombre des vieux remparts, mais il n’y avait rien d’autre que la solidité du mur sacré, ce mur témoin de siècles de prières et de larmes, de promesses et de blessures jamais guéries. Pourtant, la voix continuait de vibrer dans son esprit, douce, presque caressante, comme un souffle venu d’un autre monde.

« Nous sommes ensemble, » murmurait la voix, résonnant dans chaque fibre de son être. « Vous êtes deux enfants nés dans des mondes séparés, mais vos coeurs battent en harmonie. Ne craignez rien. Il existe des forces plus grandes que la haine, des forces que seuls les coeurs purs des enfants peuvent comprendre. »

Moussa, quant à lui, restait captivé par la silhouette éthérée qui flottait devant lui, une entité faite de lumière, vibrante et translucide, comme un reflet d’aube prisonnier de l’air. Son coeur tambourinait dans sa poitrine, mais il ne ressentait pas de peur. Non, c’était autre chose, une sorte de paix immaculée, une chaleur douce qui chassait les ténèbres de son âme. Il comprit, avec une clarté soudaine, que cette apparition n’était pas un mirage, mais bien un Gardien. Un Gardien destiné à les protéger, lui et Abigael, contre un monde qui cherchait à les déchirer.

« Elle parle... » souffla Moussa, les lèvres à peine tremblantes, ses yeux encore accrochés à la lumière.

« Il parle aussi... » répondit Abigael dans un murmure, son coeur battant à l’unisson de celui de Moussa, comme si leurs âmes partageaient cette même révélation, cette même connexion mystique.

Le Dôme du Rocher, majestueux et doré, sembla scintiller avec une intensité nouvelle, presque surnaturelle, comme s’il participait lui aussi à ce moment sacré. Les rayons du soleil couchant faisaient miroiter ses dorures, illuminant les cieux d’une lumière presque divine. Ce lieu, chargé d’histoire et de foi, paraissait s’incliner en silence devant le mystère de cette rencontre, comme pour leur accorder une bénédiction muette.

Leurs familles respectives, absorbées dans les prières rituelles, n’avaient rien remarqué. Le grand-père d’Abigael, un homme à la foi inébranlable, récitait encore ses psaumes, ses doigts glissant avec dévotion sur les perles de son chapelet. Quant au père de Moussa, les yeux fermés et le front posé sur le sol, il murmurait les versets sacrés du Coran avec une ferveur presque palpable. Ces adultes, prisonniers de leurs certitudes et de leur passé, ne pouvaient comprendre ce qui se passait à cet instant précis, à la frontière de l’invisible.

« Un jour... un jour, ils comprendront, » chuchota la voix dans la tête d’Abigael, sa résonance semblable à un écho d’éternité. « Mais pour l’instant, c’est à vous de voir au-delà de leurs peurs. Vous êtes les enfants de deux mondes, mais vous partagez la même lumière. »

Moussa déglutit, ses pupilles dilatées par une émotion qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. « Qui es-tu ? » osa-t-il demander, sa voix brisée par un mélange d’espoir et de fascination.

La silhouette de lumière ne répondit pas par des mots, mais une onde de sérénité traversa Moussa, une vague de calme qui apaisa son esprit, comme si la réponse n’avait jamais eu besoin d’être formulée. Tout devint limpide : cette présence n’était pas un rêve ou une illusion, mais une promesse. Une promesse de protection, d’espoir, et de guidance.

Puis, aussi soudainement qu’elle était apparue, la lumière s’évanouit, se dissolvant dans l’éther comme une étoile filante disparaît dans l’immensité céleste. La voix qui résonnait dans l’esprit d’Abigael se tut, et le silence retomba, lourd et profond. Mais ce n’était plus le même silence. Quelque chose avait changé. Une graine invisible avait été plantée, et ils le savaient tous deux, d’instinct.

Ce Gardien, invisible aux yeux des adultes mais palpable pour eux, resterait présent, veillant sur leurs âmes innocentes, les guidant à travers le chaos d’un monde en guerre. Car bien que la foi, la religion, et la haine chercheraient inlassablement à les séparer, une force bien plus ancienne, bien plus puissante, veillait sur eux. Une magie ancestrale, née de la terre sacrée sur laquelle ils se tenaient.

Les jours s'étirèrent, et malgré les murs invisibles qui cherchaient à les éloigner, Moussa et Abigael se retrouvèrent régulièrement près du Dôme du Rocher. L’endroit semblait habité par un souffle divin, une force magnétique qui les attirait l’un vers l’autre. Leurs rencontres étaient brèves, souvent silencieuses, mais avec chaque regard échangé, chaque sourire partagé, un lien invisible se tissait, un lien que rien, ni le temps ni la violence, ne pourrait briser.

Dans cet entre-deux où l’espoir luttait pour survivre, un rêve naissait. Un rêve simple, beau, mais indestructible, celui d’un avenir où ils pourraient se retrouver sans peur, sans murs, sans haine. Juste deux enfants, épris de la même lumière, épris d’un amour que même l’obscurité ne pouvait éteindre.

Abigael, ses cheveux bruns ondulant avec une élégance naturelle dans le vent, ses yeux d’un vert lumineux empreints d’une pureté rare, semblait incarner l’essence même de l’innocence. Il y avait dans ses traits cette douceur propre aux enfants qui, malgré l’ombre qui plane autour d’eux, continuent de rêver et d’espérer, dont les coeurs battent avec une compassion infinie. Elle portait en elle une grâce subtile, une retenue délicate, comme si chacun de ses gestes était mesuré pour ne pas briser la fragile harmonie de cet instant volé à la tourmente environnante. Moussa, lui, avec ses cheveux d’un noir corbeau qui paraissaient toujours en bataille, ses yeux d’un noir profond et méditatif, était un enfant dont le regard trahissait une gravité précoce, comme un reflet des batailles qu’il avait trop souvent observées, mais une gravité adoucie par une lumière intérieure qui ne s’était jamais éteinte. Il était beau, d’une beauté simple et discrète, marquée par l’épreuve de la vie, mais éclairée par un rêve qu’il nourrissait encore, même en silence.

Ils étaient deux enfants d’univers opposés, deux âmes que tout aurait dû séparer, des héritiers de douleurs anciennes, de cicatrices transgénérationnelles. Pourtant, entre eux, chaque rencontre, chaque sourire, était une victoire sur le monde adulte, une transcendance des doctrines de haine et de méfiance inculquées par les générations passées.

C’était mai 2020. Le monde semblait s’effondrer sous le poids de la pandémie, une crise mondiale qui imposait son règne de peur et d’isolement. Mais à Jérusalem, l’angoisse n’était jamais simple. Ici, les explosions, les cris, les représailles incessantes, étaient une litanie quotidienne, une mélodie macabre qui ne s’arrêtait jamais. Abigael et Moussa, malgré la tendresse de leur âge, ne pouvaient ignorer la violence qui imprégnait les rues de la ville sainte, cette terre d’histoire et de discorde.

Un jour, alors qu’ils s’étaient encore une fois retrouvés près du Dôme du Rocher, un grondement sourd fit trembler le sol sous leurs pieds, une onde de choc qui fit vibrer l’air autour d’eux. Une explosion, quelque part dans la ville, résonna comme un tonnerre de malheur. Moussa se tendit, ses muscles se raidirent par réflexe, habitué depuis son plus jeune âge à cette cruelle vigilance qu’imposaient les conflits incessants. Abigael, quant à elle, s’accroupit, son visage pâle et ses yeux écarquillés de terreur. Le son s’évanouit peu à peu, mais le sentiment de danger, lui, restait, suspendu, accablant. Des cris lointains montèrent dans l’air, se mêlant à l’écho de la détonation, tandis qu’une fumée noire s’élevait lentement dans le ciel, tel un mauvais présage, une balise de désespoir.

« C’était un attentat », murmura Moussa, son regard fixé dans la direction du bruit, la voix éteinte par l’habitude de ce malheur récurrent. « Un kamikaze, sûrement... »

Abigael, encore sous le choc, se redressa lentement, le souffle court, la poitrine serrée d’une peur qu’elle ne pouvait maîtriser. Elle avait entendu parler des attentats suicides, de ces actes de désespoir et de haine, mais cette fois, la proximité de la violence rendait tout plus réel, plus terrifiant. Les raisons, les justifications qui étaient souvent évoquées autour d’elle, semblaient soudain bien dérisoires. « Pourquoi ? » demanda-t-elle, sa voix écorchée par l’émotion. « Pourquoi font-ils ça ? »

Moussa resta silencieux, le visage assombri par une tristesse trop grande pour son âge. Il connaissait les réponses que les adultes lui donnaient, les récits de souffrance et d’injustice, mais au fond, cela restait pour lui un mystère, une incompréhension cruelle. Pourquoi choisir la destruction ? Pourquoi prendre des vies ? C’était une question qui, comme un poison, lui brûlait l’esprit.

Et c’est alors, dans ce moment de terreur partagée, qu’une voix s’éleva, douce et apaisante, dans l’esprit d’Abigael. « Ils sont perdus, aveuglés par leur propre douleur, » murmurait la voix du gardien, une mélodie venue d’ailleurs, résonnant en elle avec la force d’une ancienne vérité.

Moussa aussi sentit cette présence. Cette fois, elle ne se dissimulait plus dans les recoins de son imagination. Elle se révéla pleinement, une silhouette de lumière, flottant doucement entre eux, éclatante et bienveillante. Le Gardien, cet être fait de pureté et de mystère, se matérialisait enfin, comme une réponse muette à leurs peurs. Ses traits étaient indistincts, presque immatériels, mais sa bienveillance rayonnait autour d’eux, enveloppant les deux enfants d’une chaleur protectrice.

Le Dôme du Rocher sembla briller d’une intensité surnaturelle, comme si ce lieu, sacré et tourmenté, reconnaissait la présence de cet être. L’aura de lumière semblait faire danser l’air, imprégnant le lieu d’une sérénité étrange et inespérée. Les prières, les lamentations, les hurlements du monde semblaient s’éteindre, happés par cette présence divine.

Abigael frissonna, mais ce n’était pas de peur. « Moussa... » murmura-t-elle, les larmes perlant à ses yeux, mais non de tristesse. « Tu le vois, n’est-ce pas ? »

Moussa, les yeux écarquillés de fascination, hocha la tête. Il n’avait jamais ressenti une paix aussi douce, une paix qui contrastait si brutalement avec les explosions et la haine. « Oui, je le vois, » dit-il, sa voix tremblante, mais emplie de certitude.

Le Gardien, fait de lumière et de mystère, les contempla un moment avant de murmurer dans l’esprit des enfants, « Ne perdez jamais espoir. Vous êtes le pont entre deux mondes, la promesse d’un amour que rien ne peut briser. » Et, sur ces mots, la silhouette disparut lentement, mais son essence, sa protection, semblait imprégner l’air autour d’eux.

Moussa et Abigael se regardèrent, bouleversés. Quelque chose d’ineffable les avait touchés, quelque chose que les adultes ne pourraient jamais comprendre. Mais dans cet instant, même avec la guerre grondant à leurs portes, ils sentaient qu’ils portaient en eux une force plus grande. Une force faite d’espoir, d’innocence et d’un amour plus fort que la haine.

Abigael, encore sous le choc de l’explosion, sentit la voix s’élever dans son esprit avec une clarté nouvelle, comme si les mots se gravaient directement dans son âme : « Leur souffrance a tordu leur coeur. Ils croient défendre, mais en vérité, ils ne font que semer la destruction. »

Moussa, lui, fixait la silhouette de lumière, et malgré l'horreur du chaos qui régnait autour d'eux, une sensation de paix inébranlable l’enveloppa. Il serra les poings, cherchant à comprendre. « Pourquoi nous montres-tu cela ? » demanda-t-il, sa voix encore frémissante d’émotion, mais soutenue par une détermination naissante.

Le gardien les contempla avec des yeux lumineux, empreints d’une sagesse ancienne, des yeux qui semblaient percer les voiles du temps et des âmes. « Parce que vous êtes des enfants, et seuls les enfants ont encore le pouvoir de percevoir ce que les adultes ont décidé de ne plus voir. Votre amour, votre pureté, sont des armes bien plus puissantes que n'importe quelle haine. Le monde suffoque dans l’obscurité, et vous êtes cette lumière qu’il attend. »

Abigael sentit son coeur battre plus fort. Un mélange de peur et de détermination traversait son jeune esprit. « Que devons-nous faire ? » murmura-t-elle, sa voix frêle mais habitée d’une force qu’elle ne savait pas posséder.

Le gardien, entouré d'une aura d’éclats irisés, s’avança. Sa présence semblait presque effleurer leur peau, comme un souffle divin. « Vous devez protéger ce qui est le plus sacré : l’innocence des enfants. Ces enfants qui grandissent sans jamais connaître la paix, transformés en instruments de violence avant même d’avoir compris qui ils sont. Vous devez leur rendre leur enfance volée, briser les chaînes qui les asservissent à la guerre. Vous êtes la lumière qui transpercera cette nuit sans fin. »

Moussa et Abigael échangèrent un regard intense, un regard qui portait en lui l’écho de ce fardeau que le gardien venait de leur confier. Le poids de cette mission semblait démesuré, une responsabilité presque insupportable pour leurs jeunes épaules. Et pourtant, ils se sentaient investis d’une force nouvelle, une énergie née de leur lien, de cet amour naissant, fragile mais indestructible, qui les unissait. Ce sentiment, pur et lumineux, était leur plus grande arme, leur plus précieuse protection. Ni les bombes, ni les cris de haine ne pourraient jamais altérer ce qu’ils partageaient.

Le gardien, la voix douce mais chargée d’une solennité prophétique, poursuivit : « Il viendra des heures sombres, des instants où la guerre cherchera à vous séparer. Mais rappelezvous, l’amour surpasse toutes les forces destructrices. Même dans les ténèbres les plus profondes, votre lumière continuera de briller. Vous portez en vous l'espoir d’un monde meilleur. Protégez-le, nourrissez-le, même si le chemin est semé de douleurs. »

Abigael sentit ses yeux s’embuer, les larmes coulant sur ses joues, traçant des sillons de tristesse et de compassion. Elle pensait à tous ces enfants, à ces innocents dont on avait volé la paix et l’innocence, à ces âmes qui vivaient chaque jour sous le joug de la peur, sans jamais comprendre pourquoi le monde leur infligeait tant de souffrances. Moussa, voyant son amie en larmes, lui prit doucement la main, et dans ce geste simple, il y avait une promesse silencieuse, un engagement qu’ils ne comprenaient pas encore totalement, mais qu’ils honoreront, quoi qu’il advienne.

Soudain, un cri perça l'air, un cri lointain, étouffé par la poussière et les échos du chaos environnant. Le bruit des explosions s'intensifia, cette fois venant du côté israélien. Le grondement sourd de la violence résonna dans leurs coeurs, rappelant cruellement la fragilité de leur monde. Abigael ferma les yeux, secouée par la terreur et l'impuissance, tandis que Moussa se redressa, le regard fixé sur l’horizon, comme s’il cherchait un signe, une guidance.

Ils n’étaient encore que des enfants, mais le destin avait choisi de les placer au centre d’une guerre qu’ils n’avaient jamais demandée. Pourtant, ils comprenaient, dans ce moment de douleur partagée, qu'ils portaient en eux une flamme plus forte que toutes les armées, une lueur qui ne demandait qu’à grandir, à illuminer même la nuit la plus sombre.

Le gardien se dissipa dans un éclat, mais son message restait gravé en eux, incandescent et éternel.

« Des deux côtés, ils sont coupables », murmura Abigael, sa voix se brisant sous le poids de cette vérité qu’aucun enfant ne devrait porter. Ses yeux brillaient d’une tristesse insondable, un reflet du chagrin d’une génération entière. « Mais les enfants... les enfants sont innocents. »

Moussa, à ses côtés, hocha la tête, les mâchoires serrées. Son regard sombre, empreint de cette sagesse précoce que seule la douleur pouvait forger, fixait l’horizon teinté des rougeurs du sang versé. Il savait, mieux que quiconque, que sa propre famille portait les cicatrices des attaques israéliennes, tout comme celle d’Abigael vivait sous la menace constante des attentats palestiniens. C’était une boucle infernale de violence, une danse macabre où chacun était tour à tour victime et bourreau. Mais lui et Abigael... ils devaient échapper à ce destin.

« Nous devons les protéger », dit Moussa, sa voix se raffermissant malgré le tremblement de ses mains, signe de sa détermination et de sa vulnérabilité mêlées. « Même si personne ne comprend, même si nos familles refusent de nous entendre... nous devons protéger les enfants. »

Le gardien, cette entité mystérieuse et lumineuse, les contempla un long moment, son aura irradiant une bienveillance ineffable. Puis, dans un éclat de lumière douce, il disparut, laissant derrière lui une empreinte de chaleur et d'espoir. Désormais, Moussa et Abigael savaient qu'ils n’étaient plus seuls. Leur mission sacrée venait de commencer, et ils allaient devoir la mener, même si le monde autour d'eux s'évertuait à les briser.

L'été s’était emparé de Jérusalem, déployant son manteau brûlant sur la ville. Les pierres millénaires de la vieille cité semblaient exhaler une chaleur suffocante, et les tensions palpables rendaient l’air encore plus étouffant. Pourtant, pour Moussa et Abigael, le temps n’avait plus vraiment de prise. Chaque moment passé ensemble devenait une oasis de paix, une parenthèse enchantée au coeur du tumulte.

Ils n’étaient que des enfants de onze ans, mais l’intensité de leurs émotions, la profondeur de leur connexion, défiait toute logique. Ce que leurs familles, leurs amis, et même les anciens ne comprenaient pas, c’était que cet amour naissant n’avait rien d’ordinaire. Il était une résistance silencieuse, un espoir secret qui s’accrochait à la vie malgré le poids écrasant de la haine.

Un soir, après une journée marquée par les bombardements incessants, où la ville tout entière semblait retenir son souffle, Abigael se faufila hors de chez elle. Son coeur battait à tout rompre dans sa frêle poitrine, une symphonie de peur et d’anticipation. Elle savait que ses parents n’accepteraient jamais cette escapade, que leur colère serait terrible s’ils la découvraient, mais l’appel était trop fort, irrépressible. Voir Moussa, ne seraitce que quelques instants, lui semblait plus important que tout.

Elle avançait dans les ruelles sombres, où les ombres des maisons de pierre semblaient s’étirer comme pour la retenir. Mais elle se faufilait, légère et rapide, avec une détermination que rien ne pouvait ébranler. L’air, chargé d’une chaleur encore pesante, semblait vibrer autour d’elle, mais Abigael ne ralentit pas. Elle savait où elle allait : là où elle se sentait le plus vivante, le plus elle-même.

Moussa l’attendait déjà à l’ombre du Dôme du Rocher, cet endroit qui, pour eux, était devenu un sanctuaire, un havre de paix au milieu de la tempête. Quand il la vit arriver, un sourire timide éclaira son visage, chassant un instant la gravité qui marquait ses traits juvéniles. Abigael, avec ses cheveux bruns ondulant dans la brise et ses yeux d’un vert éclatant, lui apparut comme une vision de pureté, un souffle d’espoir dans un monde étouffé par la haine.

Ils s’assirent côte à côte, leurs genoux se frôlant à peine, comme s’ils craignaient de briser la délicatesse de cet instant. Leurs mains restaient sagement posées sur leurs genoux, mais l’énergie entre eux était palpable, un fil invisible qui les reliait de coeur à coeur. Le silence s’installa, mais ce n’était pas un vide. C’était un espace rempli de tout ce qu’ils ne pouvaient pas dire, de tout ce qu’ils ressentaient.

« Est-ce que ça s’arrêtera un jour ? » demanda Abigael, sa voix à peine un souffle, comme si elle redoutait de briser un sortilège en prononçant ces mots.

Moussa détourna les yeux, contemplant la lumière dorée qui effleurait le Dôme. Il n’avait pas de réponse. Comment aurait-il pu savoir si cette guerre sans fin trouverait un jour son apaisement ? Mais il se tourna vers elle, cherchant ses yeux, et y trouva une force qui le surprit. « Je ne sais pas », murmura-t-il, « mais je sais que tant qu’on sera ensemble, ça n’aura pas vraiment d’importance. »

Abigael sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle ne pleura pas. Elle se contenta de serrer un peu plus fort ses mains sur ses genoux, comme pour se donner du courage. Elle savait qu’ils n’avaient rien, pas même la promesse d’un lendemain meilleur, mais dans ce simple moment, en présence de Moussa, elle avait tout.

Abigael tourna lentement la tête vers Moussa. Ses yeux verts, ourlés de larmes non versées, luisaient dans l’obscurité naissante avec une intensité telle que son coeur à lui s'arrêta un instant. Ce regard semblait contenir mille questions, mille tourments, et en même temps, une lumière qui refusait de s’éteindre.

« Comment fais-tu pour être aussi courageux, Moussa ? » murmura-t-elle, sa voix brisée mais emplie d’une douceur qu’elle ne réservait qu’à lui. « Comment fais-tu pour garder espoir, même quand tout semble si... désespérément perdu ? »

Moussa sentit sa gorge se nouer. Comment pouvait-il lui expliquer que c’était elle, et seulement elle, qui lui donnait cette force, que chaque sourire d’elle était comme un éclat de lumière dans l’obscurité la plus profonde ? Il chercha les mots, ces mots qui lui échappaient souvent, lui qui n’avait jamais été doué pour les discours.

« Parce que je te vois », répondit-il enfin, simplement, mais avec une vérité qui faisait trembler ses lèvres.

Le silence retomba sur eux, mais ce n’était plus le silence oppressant de la guerre qui grondait tout autour. C’était un silence habité, chargé de sens, comme une promesse scellée par les battements synchronisés de leurs coeurs juvéniles. Lentement, presque timidement, leurs mains se frôlèrent, hésitant à franchir cette frontière invisible qui les séparait encore. Puis Moussa avança ses doigts, les entrelaçant avec ceux d’Abigael. Ce simple geste, si naturel et pourtant si interdit par le monde adulte, résonna en eux comme un serment silencieux : nous ne nous quitterons jamais.

Leurs mains entrelacées, ce contact fragile mais puissant, devint un sanctuaire, une muraille que même les balles et les bombes ne pourraient percer.

Avec le temps, le gardien devint une présence constante, une lueur bienveillante qui semblait veiller sur eux à chaque instant volé au chaos environnant. Il flottait toujours près d’eux, éthéré, sa lumière douce faisant briller leurs regards comme les étoiles d’un ciel trop souvent assombri. Ce gardien, né de leur amour pur, semblait grandir en éclat à mesure que leur lien se renforçait. Et un soir, alors que la nuit s'étirait en un voile de velours noir parsemé d’éclats d’or, ils osèrent enfin lui poser la question qui leur brûlait les lèvres.