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Les Liaisons dangereuses, publié en 1782, est un roman épistolaire qui explore les intrigues et manipulations de l'aristocratie française avant la Révolution. À travers une série de lettres échangées entre les personnages principaux, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, Choderlos de Laclos dépeint avec une finesse psychologique les jeux de pouvoir, le libertinage et la moralité fluctuante de la société d'Ancien Régime. Son style incisif et les dialogues ciselés enrichissent le récit d'une profondeur qui révèle la complexité des motivations humaines. Le contexte littéraire souligne une époque où les conventions sociales commencent à être contestées, un aspect tout à fait pertinent pour appréhender les thèmes du roman. Choderlos de Laclos, militaire de formation, était également passionné par les lettres et les questions morales de son temps. Son expérience au sein de l'aristocratie lui a permis d'observer de près les dynamiques sociales qu'il met en lumière dans son roman. Par ailleurs, les idées des Lumières influencent son écriture, soulignant le contraste entre liberté individuelle et responsabilités sociales. Recommandé aux amateurs de psychologie complexe et de critique sociale, Les Liaisons dangereuses offre une réflexion poignante sur la manipulation et les relations humaines. Ce chef-d'œuvre littéraire est un incontournable pour quiconque souhaite comprendre les dessous de la volonté humaine, ainsi que les jeux destructeurs du désir et de la vengeance. Il demeure aujourd'hui une œuvre d'une actualité frappante. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Biographie de l'auteur met en lumière les étapes marquantes de sa vie, éclairant les réflexions personnelles derrière le texte. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Sous le vernis des bonnes manières, la conquête devient une guerre où l’arme principale est la plume. Dans ce théâtre des apparences, l’éclat des salons ne sert qu’à masquer des stratégies d’emprise où la langue calcule, séduit et défie. Une telle tension, où désir et domination s’entrecroisent, irrigue un roman dont la promesse est l’épreuve: comprendre comment la communication devient pouvoir. Cette accroche n’annonce pas une morale toute faite, mais l’examen de mécanismes implacables. Elle invite à suivre, pas à juger, en rappelant que la politesse peut dissimuler un art de nuire aussi précis qu’un traité de tactique.
Les Liaisons dangereuses est un roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos, publié en 1782. Officier et homme de lettres, Laclos inscrit son œuvre dans la culture des Lumières tardives, au cœur d’une société aristocratique raffinée et codifiée. Rédigé dans les années 1780, le livre exploite la forme de la lettre, instrument privilégié de sociabilité, de confidence et de manœuvre. Le contexte n’est pas qu’un décor: il conditionne les usages, la réputation, l’éducation, et la place des femmes et des hommes dans un ordre hiérarchisé. De là naît un laboratoire romanesque où l’intime se tisse avec le social et le politique.
La prémisse centrale, sans dévoiler la suite, met aux prises deux figures de l’aristocratie, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont. Alliés et rivaux, ils conçoivent des entreprises de séduction et de prestige qui impliquent d’autres correspondants, parmi lesquels Cécile de Volanges et la présidente de Tourvel. L’échange de lettres, tantôt confessionnel, tantôt calculé, expose moins des faits qu’une manière d’écrire les faits. Le lecteur découvre un réseau de voix qui se répondent, s’observent et se contredisent. L’enjeu tient dans l’interprétation: qui croire, et à quel moment, lorsque chacun compose son personnage par écrit?
Si le roman a le statut de classique, c’est qu’il conjugue audace et précision dans un équilibre rarement atteint. Sa réputation s’est construite sur une vigueur de pensée qui dépasse l’anecdote mondaine. Les Liaisons dangereuses propose une réflexion durable sur la crédibilité des discours, l’éducation du sentiment et la maîtrise de soi. Sa forme sert son propos, et son propos éclaire une époque tout en révélant des constantes humaines. Cette double portée, historique et anthropologique, explique sa présence continue dans l’enseignement, dans les bibliothèques et dans l’imaginaire collectif, où il demeure l’un des grands exemples du roman d’analyse.
L’innovation tient à l’architecture épistolaire, orchestrée avec un sens du montage remarquable. Loin d’être un simple échange, la correspondance multiplie les focalisations et installe une dramaturgie interne: la lettre devient scène, la signature devient masque. L’auteur organise retards, reprises, échos, créant un effet de réalité et une tension quasi théâtrale. Cette polyphonie place le lecteur en arbitre des contradictions et en complice des silences. Elle renouvelle la tradition du roman de lettres en lui donnant la densité d’une intrigue et la finesse d’une dissection morale, sans recourir à un narrateur surplombant qui imposerait la vérité.
La langue de Laclos, claire et rigoureusement articulée, excelle dans l’art de la nuance. L’ironie y est une méthode, non une décoration, révélant les écarts entre ce qui se déclare et ce qui se cherche. La persuasion devient une science: choix des arguments, calibrage des affects, tempo des aveux, tout concourt à faire de l’écriture un instrument d’action. La précision lexicale et la construction périodique soutiennent une lecture à la fois fluide et nerveuse. Chaque lettre est une démonstration, chaque riposte une leçon de stratégie, de sorte que la stylistique et la psychologie s’aimantent et se renforcent mutuellement.
Les thèmes qui s’y déploient restent d’une actualité singulière: pouvoir, désir, réputation, consentement, éducation sentimentale, théâtre social. La lutte des sexes y apparaît comme une arène d’intelligence et de normes, plus que de passions brutes. Les personnages testent les limites de la liberté individuelle face aux contraintes d’un ordre mondain. L’ambiguïté morale, loin de tout simplisme, interroge les critères de l’admiration et du blâme. En lisant, on mesure comment les rôles imposés façonnent les comportements et comment l’écriture permet de s’en émanciper, de les retourner ou de les reconduire sous des formes plus subtiles.
La dimension historique renforce la portée critique. Situé à la fin de l’Ancien Régime, le roman observe une aristocratie brillante mais vulnérable, soucieuse d’apparences et de renommée. Les codes du salon, le poids des rumeurs, la valeur de la réputation féminine et l’économie des alliances y sont minutieusement exposés. L’œuvre ne se réduit pas à un pamphlet: elle montre un monde où la civilité produit autant de délicatesse que de violence symbolique. Ainsi, la précision sociologique soutient une méditation plus large sur la fragilité des institutions lorsque les mots, plutôt que les lois, régulent les rapports de force.
L’impact littéraire s’est affirmé par la postérité de sa forme et de ses procédés. Les Liaisons dangereuses a nourri le roman psychologique, offrant un modèle de pluralité des voix et d’incertitude interprétative. La galerie de personnages, devenus emblématiques, a essaimé par d’innombrables traductions et adaptations pour la scène, l’écran et la télévision. Des générations d’écrivains ont reconnu dans cette mécanique de la persuasion un réservoir de motifs et de techniques. L’influence dépasse les frontières nationales et disciplinaires: elle touche la dramaturgie, la critique, et plus largement l’art de construire un récit où la parole agit.
Son autorité tient aussi à sa fécondité critique. L’ouvrage demeure un lieu privilégié pour étudier la narratologie, l’énonciation, l’ethos, et la rhétorique de la lettre. Il permet d’aborder la question de la fiabilité des narrateurs, des stratégies de cadrage et de la circulation des informations dans un réseau. Les sciences humaines y trouvent un terrain commun: histoire culturelle, études de genre, réflexion sur les normes, analyse des émotions. Cette richesse conceptuelle éclaire la force du livre: il se prête à des lectures multiples sans se dissoudre, confirmant sa capacité à accueillir des interrogations nouvelles sans trahir sa cohérence.
L’expérience de lecture reste singulièrement active. Le lecteur, mis à contribution, comble des lacunes, confronte les versions, interroge les silences et devine les sous-entendus. La construction en lettres instaure une temporalité souple qui amplifie l’attente et le soupçon, tout en refusant les explications définitives. L’absence d’un narrateur omniscient entretient une incertitude féconde: la vérité se construit, se négocie, s’éprouve. Sans dévoiler l’issue des intrigues, on peut dire que le roman offre une intensité dramatique croissante, où logique stratégique et émotion se disputent l’avantage à chaque page.
La pertinence contemporaine se lit dans notre culture de l’écrit et de l’écran, où l’auto-présentation, le contrôle de l’image et la négociation du consentement occupent une place centrale. Les lettres de Laclos trouvent un écho dans nos messages et profils, lieux d’aveu calculé et de persuasion modulée. Les jeux d’influence, qu’ils soient intimes, professionnels ou sociaux, prolongent la question: qui parle, pour quoi faire, et à quel prix? Relire Les Liaisons dangereuses, c’est interroger nos propres pratiques de communication et mesurer la force intacte d’un classique qui nous apprend à déchiffrer le pouvoir des mots.
Roman épistolaire publié en 1782, Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos se déroule dans la haute société de l’Ancien Régime. Par un échange de lettres, il expose les jeux de séduction et de pouvoir de personnages raffinés et calculateurs. La marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, anciens amants, libertins affirmés, transforment l’intimité en terrain d’expériences morales et sociales. L’écrit devient scène et arme, chaque lettre construisant un point de vue partiel. Le livre met d’emblée en tension vertu, désir, réputation et autonomie, tout en invitant le lecteur à démêler des intentions toujours stratégiquement voilées.
Au seuil du récit, Merteuil propose à Valmont de compromettre Cécile de Volanges, tout juste sortie du couvent et promise au comte de Gercourt, afin d’exercer une vengeance mondaine. Valmont refuse d’abord cette cible, revendiquant une entreprise plus difficile: gagner l’estime de la pieuse et mariée présidente de Tourvel, en visite chez sa parente. Un pacte implicite se noue entre les deux libertins, fait de défis, de conditions et d’orgueil. Parallèlement, le chevalier Danceny, jeune musicien estimé, noue avec Cécile une relation naïve, qui sert d’écran à d’autres tactiques et ajoute une ligne de fragilité au dispositif.
Valmont entreprend d’approcher Madame de Tourvel en multipliant gestes de bienfaisance, mises en scène discrètes et opportunités de paraître vertueux, tout en sondant ses scrupules. Les lettres révèlent sa méthode et ses hésitations, balance instable entre cynisme affiché et fascination naissante. De son côté, Merteuil s’attache à façonner Cécile en l’initiant aux codes du monde, sous l’apparence d’un mentorat prudent, mais en infléchissant secrètement ses choix. Le roman confronte ainsi rhétorique de la séduction et discours moral, et interroge la part d’illusion dans l’idée de liberté quand les mots, si polis qu’ils soient, servent d’instruments de contrainte.
La correspondance se multiplie et se croise: confidences, instructions et rapports circulent entre salons et antichambres, franchissant les limites de la confiance. Cécile confie ses troubles à Merteuil et à Danceny; Madame de Volanges conseille la prudence à Tourvel; Valmont utilise domestiques et tiers pour alimenter son récit. Chaque missive recompose les alliances et requalifie les intentions. Des malentendus sont suscités, des délais s’installent, et les versions concurrentes redessinent le paysage moral. Par ce maillage, le texte montre comment le langage fait pression, comment l’intime se dérobe, et comment la réputation sert de monnaie dans un monde d’apparences.
Valmont intensifie ses approches, alternant renoncements proclamés et attentions renouvelées, afin d’épuiser les résistances et de présenter son acharnement comme preuve de sincérité. Dans ses lettres à Merteuil, il revendique le contrôle de la partie tout en cherchant son approbation. Merteuil, de son côté, veille jalousement à son indépendance et à sa supériorité tactique, cultivant une image irréprochable pour mieux agir. Elle théorise une discipline forgée dans l’adversité sociale, qui justifie la maîtrise et la dissimulation. Le roman insiste sur la persuasion, la pression morale et la vulnérabilité des principes lorsqu’ils sont éprouvés par une sociabilité orientée vers la performance.
Autour de Cécile et de Danceny, les enjeux se resserrent. Les billets clandestins, les lettres interceptées et les visites concertées dévoilent les limites d’une candeur livrée aux médiations. Ce qui se présente comme protection devient parfois relais de contrôle. L’autorité des parents, les conseils religieux et l’influence des pairs s’entrechoquent avec le désir naissant. Le roman suit comment l’innocence devient objet d’éducation concurrente: l’une prône la patience et la réserve, l’autre l’apprentissage par l’expérience, sous couvert d’amitié. Les répercussions touchent la santé, la réputation et l’avenir d’alliances arrangées, sans fixer pour autant l’issue de cette épreuve.
À mesure que les intrigues convergent, l’alliance entre Merteuil et Valmont se fissure. Vanités rivales, divergences de stratégie et jalousies transforment les défis en provocations. Ce qui se définissait comme jeu de supériorité devient lutte pour l’ascendant. Les correspondants secondaires, par leurs interprétations, amplifient la rumeur et alimentent la méfiance. Le cercle mondain réagit: invitations modifiées, réserves affichées, prudence des confidents. Le ton glisse du badinage à la gravité, et la comédie des apparences laisse percevoir un coût humain croissant. Les positions se durcissent, sans que le texte dévoile encore le destin de chacun des protagonistes.
La toile se resserre par le risque d’expositions publiques. Les lettres, jadis instruments de conquête, deviennent archives compromettantes, et un mot déplacé pourrait défaire des façades soigneusement entretenues. Des actes longtemps présentés comme divertissements acquièrent une gravité irréversible. Les personnages affrontent l’écart entre l’image qu’ils défendent et les conséquences de leurs choix, oscillant entre défi, mauvaise foi et remords. Le récit fait affleurer la tension entre liberté et responsabilité, entre désir et devoir, et interroge la possibilité d’échapper à la logique du calcul. L’élan dramatique s’accélère vers des comptes à rendre, sans en livrer l’issue précise.
Au-delà de l’intrigue, l’ouvrage offre une méditation sur le langage, le genre et le pouvoir, nourrie par l’observation des mœurs finissantes de l’Ancien Régime. La forme épistolaire contraint le lecteur à arbitrer entre versions partielles, à mesurer l’écart entre dire et faire, et à déceler la fabrication des vérités sociales. Sans asséner de morale unique, le livre a été reçu comme critique du libertinage cynique, étude de l’hypocrisie et diagnostic d’un ordre mondain voué à se transformer. Sa portée durable tient à la précision psychologique et à la mise en scène d’éthiques réduites en stratégies, provoquant encore le débat.
Situé à la fin de l’Ancien Régime, Les Liaisons dangereuses se déploie dans le Paris et les campagnes françaises des années 1770‑1780, sous la monarchie de Louis XVI. La société demeure structurée par les ordres, les privilèges nobiliaires et l’autorité de l’Église. Les institutions de la politesse mondaine — salons, hôtels particuliers, couvents — organisent la vie sociale des élites. Le roman adopte la forme épistolaire, miroir d’un monde où la réputation fait loi et où l’écrit sert de monnaie d’échange symbolique. Cette architecture institutionnelle, encore solide mais fragilisée, fournit l’ossature des intrigues et des stratégies de sociabilité que l’œuvre met en scène.
L’ordre nobiliaire, fondé sur l’honneur, la naissance et le patronage, encadre les conduites. Les hiérarchies sociales distribuent les pouvoirs: privilèges fiscaux, charges vénales, clientèles, et droits seigneuriaux pèsent sur la vie ordinaire. Le roman expose la face cachée de cet univers, où la compétence sociale — savoir plaire, dissimuler, négocier — prime souvent la vertu. Les codes de la bienséance, les obligations de rang et la crainte du scandale y déterminent les décisions. La fiction interroge ainsi l’éthique aristocratique: que vaut l’honneur quand la manipulation des signes (lettres, confidences, billets) gouverne les réputations et décide des destins?
La sociabilité des salons, essentielle au XVIIIe siècle, éclaire le décor moral du livre. L’art de la conversation, l’esprit, les jeux d’allusions et de citation y règlent l’accès à l’influence. Les salonnières assurent une médiation entre lettres, pouvoir et mondanité, tout en restant soumises à un cadre juridique inégal. Les Liaisons dangereuses transpose cette culture de l’échange dans la lettre, forme plus secrète mais tout aussi codifiée, où s’éprouvent virtuosité rhétorique et art de plaire. Le roman révèle la dimension stratégique du langage mondain: séduire, convaincre, discréditer, tout en préservant l’apparence de la bienséance.
La tradition du libertinage traverse le siècle, du XVIIe aux Lumières, et offre un horizon culturel à l’ouvrage. Héritier d’auteurs comme Crébillon fils, le libertinage de mœurs associe sensualité, théâtre de la séduction et ironie des normes morales. Laclos reprend ces codes pour mieux les examiner: il montre la froideur calculatrice des stratégies, la réduction d’autrui en objet et les coûts sociaux du jeu libertin. Si l’imaginaire d’un plaisir affranchi séduit, l’œuvre insiste sur l’envers de cette liberté sans frein: l’emprise, la violence symbolique, la dépendance des plus vulnérables au jugement du monde.
Les Lumières forment l’arrière-plan intellectuel du temps: critique des préjugés, confiance dans la raison, débat sur l’éducation et les mœurs. Le roman dialogue avec ces débats sans les doctriner. Il confronte l’idéal de vertu, si présent chez Rousseau, aux mécanismes concrets d’une société de paraître. Il fait sentir la distance entre discours moral et pratiques effectives, et demande si la raison suffit face aux passions armées par l’art social. La lettre permet ce test: elle rationalise le désir, transforme l’affect en argument, et met en doute la cohérence d’une morale fondée sur l’intention plutôt que sur les effets.
Le droit et les usages du mariage structurent la condition féminine avant 1792, date d’introduction du divorce en France révolutionnaire. Sous l’Ancien Régime, l’autorité maritale, les régimes de dot et la difficulté des séparations placent les femmes dans une dépendance juridique marquée, malgré des marges d’action mondaines. La réputation sexuelle pèse différemment selon le genre. Les Liaisons dangereuses explore ces asymétries: l’honneur féminin, fragile et public, devient un levier de contrainte; la liberté masculine s’en nourrit. Le roman n’expose pas un programme de réforme, mais fait apparaître, par le récit des contraintes, leur logique et leurs impasses.
La question de l’éducation des femmes occupe alors pamphlets et traités. Au début des années 1780, Laclos publie un essai plaidant pour une formation plus solide, articulant autonomie morale et savoirs pratiques. Dans la société, beaucoup de jeunes filles sont élevées au couvent, où l’instruction morale et religieuse l’emporte sur l’apprentissage civique. Le roman reflète cet horizon: la naïveté protégée, quand elle rencontre la ruse mondaine, se révèle exposée. En montrant comment la lecture et l’écriture émancipent autant qu’elles piègent, l’œuvre interroge l’insuffisance des modèles éducatifs en vigueur pour affronter le monde social.
La religion catholique demeure une référence collective, mais l’équilibre confessionnel évolue depuis la suppression de la Compagnie de Jésus en France (années 1760). Dévotions, directeurs de conscience et querelles théologiques irriguent l’espace social, tandis que la sensibilité janséniste ou un déisme discret colorent les élites. Le roman fait éprouver la tension entre piété et désir, non pour ridiculiser la foi, mais pour analyser ce que la sociabilité mondaine en fait. La vertu religieuse, affrontée au calcul social, se trouve testée; l’hypocrisie dévote, quand elle existe, n’est pas épargnée, révélant une crise d’autorité morale.
Le régime de l’imprimé, encadré par privilèges, permissions et censures, n’empêche pas la circulation rapide des œuvres. Les éditeurs recourent parfois aux ateliers étrangers (Suisse, Pays‑Bas) et aux « permissions tacites ». Paru en 1782, le roman de Laclos doit son retentissement à une conjonction: engouement pour la forme épistolaire, curiosité pour la critique des mœurs et débat moral sur le libertinage. L’ouvrage suscite éloges techniques et réprobations éthiques, preuve d’un espace public en expansion où la littérature devient tribunal des comportements des élites, autant que divertissement raffiné.
Les techniques et réseaux de communication renforcent l’importance de l’écrit. La poste royale, les relais de chevaux, l’amélioration des routes par le Corps des ponts et chaussées depuis le milieu du siècle facilitent la circulation des lettres. Mais la confidentialité est relative: domestiques, messagers, et, au sommet, le « cabinet noir » chargé d’ouvrir certains courriers, menacent le secret. Le roman intègre ce contexte: la lettre est arme et preuve, pouvant être interceptée, recopiée, produisant confiance et trahison. Il en découle une dramaturgie spécifiquement moderne, où l’information et son contrôle font l’intrigue.
Le Paris de la fin de l’Ancien Régime est une capitale de plaisirs, de théâtres, de promenades, de jeux d’argent et de boutiques de luxe. Des lieux emblématiques de la mondanité, comme le Palais‑Royal et ses alentours, rassemblent anonymat, commerce et rencontre. La consommation, la mode et la rumeur façonnent les réputations aussi sûrement que la naissance. Sans assigner précisément ses scènes à un site unique, le roman exploite cet écosystème: rendez‑vous, paravents, loges d’opéra, cabriolets et antichambres composent un théâtre de l’ostentation et du secret, où chaque geste est potentiellement public et chaque indiscrétion, capitale.
À côté de la ville, la campagne noble — châteaux et terres seigneuriales — demeure un espace de pouvoir et de retraite. On y échappe aux regards de la capitale, on y règle des alliances, on y mène des expérimentations sociales à l’abri du contrôle des pairs. Le roman tire parti de ce contraste: éloignement et proximité alternent, créant des fenêtres de clandestinité ou de publicité. Les déplacements saisonniers, très fréquents, dynamisent la correspondance et multiplient les occasions de quiproquos. L’architecture domestique — boudoirs, cabinets, jardins — devient une topographie morale, révélatrice des hiérarchies et des transgressions.
La situation économique du royaume, grevé par les coûts de la guerre de Sept Ans et de la guerre d’Indépendance américaine, tend les finances publiques. Tandis que l’État cherche des réformes, une partie des élites persévère dans les dépenses ostentatoires qui nourrissent l’économie du luxe. Ce décalage entre crise et insouciance nourrit un discours critique sur la frivolité aristocratique. Les Liaisons dangereuses enregistre cet écart: l’oisiveté, la maîtrise des codes et le goût du jeu deviennent des capitaux symboliques. L’œuvre n’accuse pas directement un groupe, mais laisse voir, par les comportements, les coûts collectifs d’un loisir sans responsabilité.
Les tensions politiques des années 1770‑1780 structurent aussi l’atmosphère: réforme Maupeou (1771), rappel des parlements (1774), expériences ministérielles (Turgot, puis Necker), essor d’une opinion publique nourrie de pamphlets et de périodiques. Les scandales, comme l’« affaire du collier » quelques années après la parution du roman, alimentent la défiance. L’ouvrage répercute cette centralité de l’opinion: la « bonne renommée » y vaut quasi‑juridiction, et la maîtrise des récits publics devient un pouvoir. La lettre, publiée ou lue à d’autres, anticipe le tribunal du public qui dominera la décennie suivante.
Sur le plan littéraire, l’épistolaire triomphe avec Richardson (Pamela, Clarissa) et Rousseau (La Nouvelle Héloïse), qui explorent sensibilité, vertu et persuasion. Laclos radicalise l’instrument: il dévoile la capacité de la lettre à simuler la sincérité, à juxtaposer des perspectives incompatibles et à produire une vérité stratifiée. Ce dispositif permet de confronter discours moralisants et pratiques opportunistes sans arbitrage narratif unique. Le lecteur, juge involontaire, expérimente l’incertitude moderne de la preuve. Cette modernité formelle a participé à l’accueil retentissant du roman et à sa postérité critique.
La matière même du quotidien — véhicules rapides, domestiques spécialisés, billets, portraits, éventails, mouches de beauté, codes vestimentaires — nourrit la dramaturgie sociale. Le soin du détail, central au monde de la politesse, structure les relations: un objet offert, une place au spectacle, un regard retenu suffisent à reconfigurer l’équilibre des forces. Le roman enregistre cette micro‑politique des gestes et des signes. En donnant à voir la performativité des usages, il montre comment une culture de la civilité raffinée peut servir d’écran à des luttes de domination, et comment la maîtrise des apparences devient un instrument de gouvernement privé.
La trajectoire de Laclos éclaire la lucidité du regard. Officier d’artillerie, familier d’une discipline rationnelle et de garnisons loin de la Cour, il observe le monde aristocratique à la fois de l’intérieur et à distance. Rédigé durant des années de service, son roman conjugue savoir technique de l’écriture et connaissance empirique des sociabilités. Plus tard, sa participation aux débats politiques de la Révolution confirme son intérêt pour les réformes. Sans transformer l’œuvre en manifeste, cette expérience fonde une capacité à décomposer les mécanismes d’emprise et à interroger, par la fiction, les pouvoirs invisibles d’un ordre social en mutation accélérée depuis les années 1770.
Pierre Choderlos de Laclos (1741–1803) fut un officier d’artillerie et écrivain français dont l’œuvre a marqué la fin de l’Ancien Régime et les débuts de la Révolution. Né à Amiens, il traversa des bouleversements politiques majeurs tout en menant une double carrière, militaire et littéraire. Son nom est indissociable des Liaisons dangereuses, roman épistolaire publié en 1782, qui fit sensation par sa maîtrise formelle et sa peinture des mœurs. Entre service de l’État, curiosité intellectuelle et goût de l’expérimentation, il incarne un profil typique des Lumières tardives, partagé entre ambition sociale, réflexion morale et observation critique de la société.
Formé dans l’artillerie, corps technique alors en plein renouvellement, Laclos acquit une culture scientifique et méthodique qui marqua son approche de l’écriture. Ses années de garnison lui donnèrent le loisir de lire abondamment et de fréquenter des cercles où circulaient les idées des Lumières. Il s’intéressa aux modèles épistolaires anglais et français, dont Richardson et Rousseau avaient illustré la portée romanesque, ainsi qu’à la tradition libertine héritée de Crébillon fils. Cette formation, plus pratique qu’universitaire, associa techniques de précision, sens de l’organisation et attention à la psychologie, éléments que l’on retrouve transposés dans la construction rigoureuse de ses œuvres littéraires.
Avant de s’imposer comme romancier, Laclos s’exerça à divers genres, notamment la poésie et des essais, affinant un style clair, analytique et volontiers ironique. Le contexte des salons, des correspondances mondaines et d’une sociabilité fondée sur l’échange de lettres l’orienta vers la forme épistolaire. Il observa de près les codes sociaux, les stratégies de réputation et les usages de l’écriture comme instrument d’influence. Ces expériences, accumulées au fil des déplacements militaires et des séjours en province puis à Paris, nourrirent une réflexion sur le langage, le désir et le pouvoir, qui devait trouver son expression la plus aboutie dans son grand roman.
Les Liaisons dangereuses parurent en 1782, en quatre volumes, sous la forme d’un échange de lettres dont l’agencement calculé produit une forte tension dramatique. L’ouvrage fut immédiatement lu et commenté, salué pour la finesse de sa construction et critiqué pour la hardiesse de sa peinture des mœurs. Sans dévoiler l’intrigue, on peut rappeler que le livre explore la manipulation sociale et la rhétorique des sentiments, tout en interrogeant la responsabilité morale des individus. Sa réception fut contrastée mais durable, et il s’imposa rapidement comme un jalon du roman des Lumières, à la croisée de la satire, de l’analyse psychologique et du libertinage.
Après ce succès, Laclos publia, dans les années 1780, De l’éducation des femmes, plaidant pour un accès élargi au savoir et pour une réforme des pratiques pédagogiques. Ce texte, en écho aux débats des Lumières, complète sa réflexion sur les rapports de pouvoir et les mécanismes sociaux. Parallèlement, il se rapprocha du cercle du duc d’Orléans, en participant à des activités politiques et à des écrits de circonstance dans les années qui précédèrent et accompagnèrent la Révolution. Cette implication, tournée vers les réformes institutionnelles, témoigne d’un intérêt constant pour la citoyenneté et les conditions d’une sociabilité plus rationnelle et plus juste.
La période révolutionnaire le vit reprendre plus intensément le service actif. Officier d’artillerie expérimenté, il participa à l’effort de réorganisation militaire et accéda à des grades élevés au fil des campagnes. Au tournant du siècle, il fut envoyé en Italie méridionale dans le cadre de l’expansion française. Il mourut en 1803 à Tarente. Sa carrière, conduite sans renoncer à l’écriture, illustre la mobilité des trajectoires au temps des mutations politiques, et montre comment un praticien des sciences de la guerre pouvait aussi intervenir, par ses livres, dans les débats moraux et civiques.
L’héritage de Laclos tient d’abord à l’art de composition des Liaisons dangereuses, qui a profondément marqué le roman épistolaire et la représentation des rapports de force sociaux. L’ouvrage est devenu un classique international, abondamment réédité, adapté sur scène et à l’écran, et constamment relu par la critique pour sa lucidité sur la langue, le désir et l’institution des mœurs. Ses écrits, y compris sur l’éducation, l’inscrivent dans les Lumières tardives, entre audace formelle et interrogation éthique. Aujourd’hui encore, son œuvre nourrit la réflexion sur la persuasion, la responsabilité et la circulation des discours, et demeure centrale dans l’enseignement de la littérature.
La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos[1] tient en quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis dans l’armée à dix-huit ans, capitaine du génie à trente-sept, il fut attaché à la maison du duc d’Orléans en qualité de secrétaire des commandements. Puis nous le retrouvons successivement secrétaire général de l’Administration des hypothèques, général de brigade commandant l’artillerie de l’armée du Rhin, enfin inspecteur général de l’artillerie de l’armée de Naples. Il mourut à Tarente le 5 novembre 1803.
La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent esquissée; elle le fut de fort bonne main par M. Ad. Van Bever, dans l’édition luxueuse publiée en 1908.
La question de l’identification des personnages de son célèbre roman est réglée aussi, ainsi que l’a établi M. Van Bever, par les souvenirs d’Alexandre de Tilly et de Stendhal (Vie de Henry Brulard).
Les Liaisons dangereuses ont été composées à Grenoble, alors que l’auteur y était officier d’artillerie, et certains personnages de la ville ont pu servir de modèles à l’auteur, mais des personnages ignorés, oubliés, sans relief d’aucune sorte, tandis que les héros et héroïnes de Laclos pourraient être accusés d’un relief trop puissant.
Allut, dissertant sur Aloysia Sigea de Chorier, «le livre infâme dont l’auteur était avocat au Parlement de Grenoble, le traducteur aussi, et l’éditeur un de messieurs les gens du roi», déclare d’abord que les mœurs de la magistrature et du barreau de Grenoble lui inspirent quelque défiance. Il ajoute qu’un siècle plus tard, on voit l’auteur d’un autre livre impudique choisir ses types de débauche et de perversité dans cette même société, dont les devanciers avaient applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une tolérance coupable, à l’œuvre de corruption froidement méditée par Chorier.
«J’ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que Choderlos de Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, dans un régiment d’artillerie alors en garnison à Grenoble, un exemplaire de son roman, sur les marges duquel il avait écrit de sa main le nom de chacun de ceux, hommes et femmes, qu’il avait mis en scène, et qui tous appartenaient aux plus hautes classes de la société dans cette ville. Les aventures et les orgies étaient connues; l’auteur n’avait eu qu’à les raconter sous des noms d’emprunt[1].»
Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des implacables appréciations des contemporains de Laclos. Nous voudrions précisément évoquer, par quelques citations, l’atmosphère de l’époque où les Lettres furent publiées. Ce fut, on le sait, comme la bombe de l’anarchiste éclatant dans un milieu tranquille, satisfait de tout son inconscient dévergondage.
Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l’interprète de l’émotion publique:
«15 avril 1782.—Depuis plusieurs années, il n’a pas encore paru de roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C*** de L***, avec cette épigraphe: J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces Lettres[1q]. M. C*** de L*** est M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie; il n’était connu jusqu’ici que par quelques pièces fugitives insérées dans l’Almanach des Muses, et plus particulièrement par une certaine Épître à Margot qui manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d’une allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry[2], dont la faveur, alors au comble, voulait être respectée.
«On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu’il était le Rousseau du ruisseau. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le Rétif de la bonne compagnie. Il n’y a point d’ouvrage, en effet, sans en excepter ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, où le désordre des principes et des mœurs de ce qu’on appelle la bonne compagnie et de ce qu’on ne peut guère se dispenser d’appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d’esprit: on ne s’étonnera donc point que peu de nouveautés aient été reçues avec autant d’empressement; il faut s’étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d’en dire; quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n’a pas été exempt de chagrin: comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? Mais, en le détestant, on le craint, on l’admire, on le fête; l’homme du jour et son historien, le modèle et le peintre sont traités à peu près de la même manière.
«En disant que le comte de Valmont, l’un des principaux personnages du nouveau roman, parvient, à force d’intrigue et de séduction, à triompher de la vertu d’une nouvelle Clarisse, abuse en même temps de l’innocence d’une jeune personne, les sacrifie l’une et l’autre à l’amusement d’une courtisane et finit par les réduire toutes deux au désespoir, on pourrait bien faire soupçonner que c’est là, selon toute apparence, le héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu’il est dans son genre, ce caractère n’est encore que très subordonné à celui de la marquise de Merteuil, qui l’inspire, qui le guide, qui le surpasse à tous égards et qui joint encore à tant de ressources celle de conserver la réputation de la femme du monde la plus vertueuse et la plus respectable. Valmont n’est, pour ainsi dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses haines et de sa vengeance; c’est un vrai Lovelace[5] en femme; et comme les femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu’elles prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à la vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.
«On croit bien qu’après avoir présenté à ses lecteurs des personnages si vicieux, si coupables, l’auteur n’a pas osé se dispenser d’en faire justice; aussi l’a-t-il fait. M. de Valmont et Mme de Merteuil finissent par se brouiller, un peu légèrement, à la vérité, mais des personnes de ce mérite sont très capables de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par l’ami qu’il a trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée; pour que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la petite vérole[3], qui la défigure affreusement; elle y perd même un œil, et, pour exprimer combien cet accident l’a rendue hideuse, on fait dire au marquis de *** que la maladie l’a retournée et qu’à présent son âme est sur sa figure, etc.
«Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement amenées, n’occupent guère que quatre ou cinq pages; en conscience, peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction, où l’art de corrompre et de tromper se trouve développé avec tout le charme que peuvent lui prêter les grâces de l’esprit et de l’imagination, l’ivresse du plaisir et le jeu très entraînant d’une intrigue aussi facile qu’ingénieuse? Quelque mauvaise opinion qu’on puisse avoir de la société en général et de celle de Paris en particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de liaisons aussi dangereuses, pour une jeune personne, que la lecture des Liaisons dangereuses de M. de La Clos. Ce n’est pas qu’on prétende l’accuser ici, comme l’ont fait quelques personnes, d’avoir imaginé à plaisir des caractères tellement monstrueux qu’ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus d’une société qui a pu lui en fournir l’idée; mais, en peintre habile, il a cédé à l’attrait d’embellir ses modèles pour les rendre plus piquants, et c’est par là même que la peinture qu’il en fait est devenue bien plus propre à séduire ses lecteurs qu’à les corriger.
«Un des reproches qu’on a fait le plus généralement à M. de La Clos, c’est de n’avoir pas donné aux méchancetés qu’il fait faire à ses héros un motif assez puissant pour en rendre au moins le projet plus vraisemblable. Le motif qui les fait concevoir est, en effet, assez frivole; c’est pour punir le comte de Gercourt de l’avoir quittée pour je ne sais quelle intendante que Mme de Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute l’adresse de son ami à perdre la jeune personne qu’il doit épouser. «Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu’il n’est qu’un sot; il le sera sans doute un jour; ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait qu’il débutât par là...» Et c’est là l’objet important de tant d’intrigues, de tant de perfidies.
«On peut douter si Valmont est amoureux de l’aimable présidente de Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l’artifice imaginable, il semble qu’il n’ait d’autre but que celui d’assurer au vice l’espèce d’avantage qu’il peut usurper quelques moments sur la vertu même la plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère que Richardson donne à Lovelace? Lovelace est-il vraiment amoureux de Clarisse? Comme Valmont, il ne cherche que le charme des longs combats et les détails d’une pénible défaite.
«Ce n’est pas sans quelque regret qu’on se permet d’en convenir; mais l’expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger par la conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs comme la vertu; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant comme celui de l’homme vertueux, c’est de l’être sans aucun objet d’utilité personnelle et pour le seul plaisir de l’être. La société donne aux hommes tant de besoins, tant d’espèces d’amour-propre à contenter, elle leur laisse tant d’inquiétude, tant d’activité dont on ne sait le plus souvent que faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper le vide de leur cœur, l’inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme de Merteuil, au vicomte de Valmont l’honneur d’avoir été de ce nombre?
«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître dans l’ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d’un bout à l’autre; il n’y en a pas moins dans l’ensemble que dans les détails. Les caractères y sont parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de Volanges est un peu bête, mais elle n’en est que plus vraie, et ce personnage contraste aussi heureusement avec l’esprit de Mme de Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de Tourvel. L’extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille est peut-être ce qu’il y a de moins vraisemblable dans tout l’ouvrage; elle est justifiée cependant autant qu’elle peut l’être et par l’adresse de Mme de Merteuil et par cette confiance qu’une femme dont la vie fut toujours irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l’entoure. On peut croire sans peine que la fille d’une Mme de Merteuil serait, à coup sûr, mieux gardée que ne l’est la petite de Volanges; l’expérience du vice a, sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.
«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire ses meilleurs amis. L’aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l’exhorte à s’en défier: «S’il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera et tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire; quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil lui répond: «Quant à Prévan, je veux l’avoir, et je l’aurai; il veut le dire, et il ne le dira pas, en deux mots, voilà notre roman...» Et ce roman n’en est pas un; car Mme de Merteuil tient parole.
«Il n’y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu’il n’y en a dans les différents caractères des personnages que l’auteur fait paraître sur la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman; cependant elles n’ont d’autre rapport ensemble que celui d’être également vraies, également originales[2].»
Voici maintenant les notes, au jour le jour, de Bachaumont:
«19 avril 1782.—Le livre à la mode aujourd’hui, c’est-à-dire celui qui fait la matière des conversations, est un roman intitulé Les Liaisons dangereuses, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos; officier d’artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et surtout de la fameuse Épître à Margot, qui parut en 1773, qu’on attribua à M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui obligeait le poète de garder l’anonymat.
«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu’on dit un tissu d’horreurs et d’infamies, on lui reproche d’avoir fait aussi ses héros trop ressemblants; on assure, d’ailleurs, qu’il est plein d’intérêt et bien écrit.»
Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet, nous croyons devoir citer cette fameuse Épître à Margot, tant de fois reprochée à M. de Laclos:
ÉPITRE A MARGOT
Reprenons les notes des Mémoires secrets:
«14 mai 1782.—Le roman des Liaisons dangereuses a produit tant de tentations, par les allusions qu’on a prétendu y saisir, par la méchanceté avec laquelle chaque lecteur faisait l’application des portraits qui s’y trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale, qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la police en a arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le mettre désormais sur leur catalogue.
«L’auteur est fils d’un M. Choderlos, premier commis d’un intendant des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son ouvrage. Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un, fænum habet in cornu, longe fuge. Il est allé à son régiment travailler à une justification.»
«28 mai 1782.—Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C... de L...
«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd’hui et qu’on prétend devoir marquer dans ce siècle; il est en quatre parties formant quatre petits volumes.
«Il est précédé d’un Avertissement de l’éditeur, persiflage, où prévenant les allusions qu’on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à entendre que ce n’est qu’un roman, un roman gauche même, en ce qu’on y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si modestes et si réservées.
«Suit une Préface du rédacteur, qui rend compte de la manière dont il a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à l’intelligence des évènements, soit au développement des caractères. Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le laissât tel qu’il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui en fait un des principaux mérites.»
«13 juin 1782.—Les Liaisons dangereuses remplissent parfaitement leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé durant tout le cours de l’histoire, finit par être puni cruellement.
«Il y a certainement beaucoup d’art dans l’ouvrage, à ne l’examiner que du côté de la fabrique, et si le principal héros n’est pas aussi vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes propres, plus adaptées à nos mœurs actuelles; c’est un vrai roué du jour; d’ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre et dont l’auteur n’a point de modèle; c’est une création de son imagination. Tous les autres personnages sont également variés; et un mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c’est que, malgré la multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de toute morale et d’éducation, chacun a son style particulier très distinct.
«Ce livre doit faire infiniment d’honneur au romancier, qui marche dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».
Voici enfin quelques documents que nous extrayons du dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman épistolaire. C’est une partie de la correspondance que Laclos échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec laquelle il eut l’occasion de collaborer au théâtre.
Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre l’ouvrage et l’auteur.
«Je ne suis pas surprise qu’un fils de M. de Choderlos écrive bien, l’esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter d’employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d’être utile; en remplir un, ce n’est pas assez pour un homme honnête. On n’a pas besoin de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et j’invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu’il a prêtés à Mme de Merteuil.»
La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni:
«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j’ai osé prendre d’attaquer le fond d’un ouvrage, dont le style et les détails méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m’attribuant la partialité d’un auteur. Je le suis de si peu de choses qu’en lisant un livre nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider celles des autres. C’est en qualité de femme, monsieur, de Française, de patriote zélée pour l’honneur de ma nation, que j’ai senti mon cœur blessé du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l’assurez, ce caractère affreux existe, je m’applaudis d’avoir passé mes jours dans un petit cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se rencontrer avec de pareils monstres.
«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l’agréable présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s’empresse à vous lire, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n’a pu le goûter autant que vous. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dûs,
«Votre très humble et très obéissante servante.
«Riccoboni.
«14 avril 1782.»
«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre adresse, c’est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que j’étais farouche? Je le suis en effet, mais l’antre où je me cache ne m’a pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards dont vous m’honorez. Une de vos expressions me semble assez singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence d’une femme dont il a pu entendre parler à sa grand’mère! Cela ne vous fait-il pas rire, monsieur?
«Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre par vos raisonnements, qu’un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos remarques et non l’ouvrage de votre imagination. N’est-ce pas là votre idée? En le supposant, toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un joli paysage, et c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine. Oui, sans doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, mais leur vice est puni par les lois. Tartuffe[4], que vous chargez à tort d’un désir incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de la justice. Molière a dû rassembler des traits frappants sur ce personnage, le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple, Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre que Richardson lui donne pour Clarisse le met absolument hors de la nature. Votre libertin, indifférent et vain, s’en rapproche bien davantage, il trompe, il trahit de sang-froid, ce qu’un homme amoureux ne saurait faire.
«Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d’adopter les mœurs d’une de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n’instruit pas. On s’écrie à chaque page: «Cela n’est point, cela ne saurait être!» L’exagération ôte au précepte la force propre à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire, n’excite pas la moindre réflexion salutaire: il en a trop dit, on ne le croit pas, ce sont les vérités douces et simples qui s’insinuent aisément dans le cœur; on ne peut se défendre d’en être touché parce qu’elles parlent à l’âme et l’ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu’un homme extrêmement vertueux. On n’a pas besoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de l’horreur, mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d’en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les employer à présenter des caractères que l’on désire d’imiter? Vous prétendez aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle devient si agréable à votre sexe, quand ses passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme l’objet de son amusement. Les hommes s’estiment, se servent, s’obligent même; mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes, dont l’amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que je le pourrai, sans me faire arracher les yeux. J’ai l’honneur d’être, monsieur,
«Votre très humble et très obéissante servante,
«Riccoboni.
«Vendredi 19 avril 1782.»
«Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon adresse, c’est en effet une petite contradiction, mais désirer de recevoir de vos lettres et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir en eût été une autre. Forcé de choisir, j’ai préféré, je l’avoue, le parti de mes désirs à celui de mes craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon indiscrétion, j’espérais l’obtenir de votre politesse, et il est si difficile de s’arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement mériter qu’au moins par la suite, votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspondance. Je m’attends encore que cet espoir sera déçu, cependant si je connaissais quelques moyens pour qu’il ne le fût pas, je n’en négligerais aucun. C’est toujours même conduite, comme vous voyez; et que ce soit votre faute ou la mienne, j’ai bien peur de ne me pas corriger; je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence! et cependant je me rappelle fort bien d’avoir entendu, comme vous dites, madame, parler de vous à ma grand’mère; j’en parle même encore tous les jours avec mon père, qui n’est plus jeune, et pour tout dire, je ne le suis plus moi-même, mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j’estimerais bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des torts pour le plaisir que je trouve à m’en justifier; il n’en est pas de même de ceux que vous trouvez à mon ouvrage, une longue justification est si près d’être une justification ennuyeuse, qu’il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.
«Je conviens avec vous, madame, que toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un joli paysage, et que c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine; mais si quelques-unes vous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas s’exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m’en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l’un n’a pas nui à l’autre.
«Ce n’est pas que pour mon compte, je m’engage à courir l’autre carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme en lisant, et leurs forces et leurs grâces, et leur courage et même leurs faiblesses! toutes les vertus embellies, jusqu’aux défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnements, l’esprit sans prétention! l’abandon de la tendresse et la réserve de la modestie; la solidité de l’âge mûr et l’enjouement folâtre de l’enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser là le tableau, pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de la peindre, il porta l’enthousiasme jusqu’au délire, et vingt fois cependant il resta en dessous de son sujet.
«Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu’elle trace une partie du charme qu’elle possède; elle jouit dans son travail d’une paisible facilité; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d’elle-même; mais quel homme assez froid, peut faire une étude tranquille d’un modèle enchanteur? Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront point troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu’une image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu’il faut aimer, celle-là ne peut se reconnaître qu’aux transports qu’elle excite; et celui qui les ressent s’occupe-t-il à la peindre.
«Vous voyez, madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d’apaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement, j’avais déjà quelques-unes d’elles pour amies et mon criminel ouvrage ne m’a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot de Julie, qui disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent, il faudrait donc qu’il m’empêchât de l’aimer». J’ose dire comme elle, je mets trop de prix à l’amitié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver par titre même de noblesse encore. Pour vous, madame, il y aurait sûrement de l’indiscrétion à vous demander plus que de l’indulgence... Je sens qu’il faut m’arrêter ici pour ne pas tomber encore dans une petite contradiction.
«Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu’à une partie de la vôtre, et je n’ai même dit encore qu’une partie de mes raisons sur les objets dont j’ai parlé. Si vous craignez un second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiez savoir bientôt.
«J’ai l’honneur d’être, etc...»
«Cette lettre n’est, madame, que la continuation de celle que j’ai eu l’honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j’en profite pour éclaircir les objets qui me restent à traiter avec vous.
«Je n’ai point prétendu charger Tartuffe d’un désir incestueux; si je n’ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c’est qu’écrivant sur un sujet si connu, j’étais assuré d’être entendu; c’est de plus que je ne prétendais pas apprécier le péché, mais seulement le procédé. Or l’action considérée sous cette face, et relativement à Orgon, me paraît absolument la même, il n’en est pas moins vrai que l’expression n’est pas exacte; et j’aurais dû dire, de
