Les Misérables - Victor Hugo - E-Book
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En 1832, Jean Valjean habite, avec Cosette, rue Plumet, Thénardier est en prison, sa fille Éponine, amoureuse de Marius, aide pourtant le jeune homme à retrouver la trace d'une jeune fille rencontrée au Luxembourg. Il s'agit de Cosette...

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Les Misérables

Pages de titreLES MISÉRABLESLivre premier – QuelquesLivre deuxième – ÉponineLivre troisième – La maisonLivre quatrième – SecoursLivre cinquième – Dont la finLivre sixième – Le petitLivre septième – L’argotLivre huitième – LesLivre neuvième – Où vont-Livre dixième – Le 5 juinLivre onzième – L’atomeLivre douzième – CorintheLivre treizième – MariusLivre quatorzième – LesLivre quinzième – La rue dePage de copyright

LES MISÉRABLES

Tome IV – L’IDYLLE RUE PLUMET

ET L’ÉPOPÉE RUE SAINT-DENIS

1862

Texte annoté par Guy Rosa,

professeur à l’Université Paris-Diderot

Table des matières

Livre premier – Quelques pages d’histoire ..............................6

Chapitre I Bien coupé ................................................................. 7

Chapitre II Mal cousu ............................................................... 15

Chapitre III Louis-Philippe ...................................................... 21

Chapitre IV Lézardes sous la fondation ...................................30

Chapitre V Faits d’où l’histoire sort et que l’histoire ignore ....40

Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants .................................... 56

Livre deuxième – Éponine......................................................64

Chapitre I Le Champ de l’Alouette ........................................... 65

Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans

l’incubation des prisons............................................................. 73

Chapitre III Apparition au père Mabeuf ..................................80

Chapitre IV Apparition à Marius..............................................86

Livre troisième – La maison de la rue Plumet .......................94

Chapitre I La maison à secret ................................................... 95

Chapitre II Jean Valjean garde national .................................101

Chapitre IIIFoliis ac frondibus.............................................. 105

Chapitre IV Changement de grille ...........................................110

Chapitre V La rose s’aperçoit qu’elle est une machine de

guerre........................................................................................ 117

Chapitre VI La bataille commence ......................................... 123

Chapitre VII À tristesse, tristesse et demie ............................ 128

Chapitre VIII La cadène ......................................................... 135

Livre quatrième – Secours d’en bas peut être secours d’en

haut ....................................................................................... 147

Chapitre I Blessure au dehors, guérison au dedans ............... 148

Chapitre II La mère Plutarque n’est pas embarrassée pour

expliquer un phénomène......................................................... 152

Livre cinquième – Dont la fin ne ressemble pas au

commencement..................................................................... 163

Chapitre I La solitude et la caserne combinées ...................... 164

Chapitre II Peurs de Cosette................................................... 167

Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint......... 173

Chapitre IV Un cœur sous une pierre..................................... 178

Chapitre V Cosette après la lettre ........................................... 185

Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir à propos ............ 188

Livre sixième – Le petit Gavroche ........................................ 193

Chapitre I Méchante espièglerie du vent................................ 194

Chapitre II Où le petit Gavroche tire parti de Napoléon le

Grand ....................................................................................... 199

Chapitre III Les péripéties de l’évasion..................................236

Livre septième – L’argot .......................................................256

Chapitre I Origine................................................................... 257

Chapitre II Racines................................................................. 267

Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit.......................... 278

Chapitre IV Les deux devoirs : veiller et espérer....................284

Livre huitième – Les enchantements et les désolations ..... 289

Chapitre I Pleine lumière .......................................................290

Chapitre II L’étourdissement du bonheur complet................298

Chapitre III Commencement d’ombre ................................... 301

Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot ................306

Chapitre V Choses de la nuit .................................................. 319

– 3 –

Chapitre VI Marius redevient réel au point de donner son

adresse à Cosette .....................................................................320

Chapitre VII Le vieux cœur et le jeune cœur en présence......330

Livre neuvième – Où vont-ils ?.............................................347

Chapitre I Jean Valjean ..........................................................348

Chapitre II Marius .................................................................. 351

Chapitre III M. Mabeuf .......................................................... 355

Livre dixième – Le 5 juin 1832 ............................................ 360

Chapitre I La surface de la question ....................................... 361

Chapitre II Le fond de la question..........................................366

Chapitre III Un enterrement : occasion de renaître............... 375

Chapitre IV Les bouillonnements d’autrefois ........................382

Chapitre V Originalité de Paris...............................................389

Livre onzième – L’atome fraternise avec l’ouragan .............394

Chapitre I Quelques éclaircissements sur les origines de la

poésie de Gavroche. Influence d’un académicien sur cette

poésie ....................................................................................... 395

Chapitre II Gavroche en marche ............................................399

Chapitre III Juste indignation d’un perruquier .....................405

Chapitre IV L’enfant s’étonne du vieillard ............................ 408

Chapitre V Le vieillard.............................................................411

Chapitre VI Recrues................................................................ 414

Livre douzième – Corinthe ................................................... 417

Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation ............. 418

Chapitre II Gaîtés préalables ..................................................426

Chapitre III La nuit commence à se faire sur Grantaire ........440

Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup.....446

– 4 –

Chapitre V Les préparatifs...................................................... 452

Chapitre VI En attendant ....................................................... 455

Chapitre VII L’homme recruté rue des Billettes .................... 459

Chapitre VIII Plusieurs points d’interrogation à propos d’un

nommé Le Cabuc qui ne se nommait peut-être pas Le Cabuc 465

Livre treizième – Marius entre dans l’ombre .......................472

Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis............. 473

Chapitre II Paris à vol de hibou.............................................. 477

Chapitre III L’extrême bord ................................................... 481

Livre quatorzième – Les grandeurs du désespoir ............... 488

Chapitre I Le drapeau – Premier acte ....................................489

Chapitre II Le drapeau – Deuxième acte ...............................494

Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d’accepter la carabine

d’Enjolras.................................................................................498

Chapitre IV Le baril de poudre ...............................................500

Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire ............................504

Chapitre VI L’agonie de la mort après l’agonie de la vie ........ 507

Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances..... 515

Livre quinzième – La rue de l’Homme-Armé ......................520

Chapitre I Buvard, bavard ...................................................... 521

Chapitre II Le gamin ennemi des lumières ............................ 532

Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment ....... 539

Chapitre IV Les excès de zèle de Gavroche ............................ 541

– 5 –

Livre premier – Quelques

pages d’histoire

– 6 –

Chapitre I

Bien coupé

1831 et 1832, les deux années qui se rattachent

immédiatement à la Révolution de Juillet, sont un des moments

les plus particuliers et les plus frappants de l’histoire. Ces deux

années au milieu de celles qui les précèdent et qui les suivent

sont comme deux montagnes. Elles ont la grandeur

révolutionnaire. On y distingue des précipices. Les masses

sociales, les assises mêmes de la civilisation, le groupe solide

des intérêts superposés et adhérents, les profils séculaires de

l’antique formation française, y apparaissent et y disparaissent à

chaque instant à travers les nuages orageux des systèmes, des

passions et des théories. Ces apparitions et ces disparitions ont

1

été nommées la résistance et le mouvement . Par intervalles on

y voit luire la vérité, ce jour de l’âme humaine.

Cette remarquable époque est assez circonscrite et

commence à s’éloigner assez de nous pour qu’on puisse en saisir

dès à présent les lignes principales.

Nous allons l’essayer.

La Restauration avait été une de ces phases intermédiaires

difficiles à définir, où il y a de la fatigue, du bourdonnement, des

1

Ces deux termes désignaient sous la monarchie de Juillet le centre

droit et le centre gauche, le premier favorable au principe d’autorité

(Casimir Périer), le second voulant poursuivre la révolution de Juillet, ou

la laisser « ouverte » (Lafitte). Mais Hugo élargit le sens daté de ces noms

pour faire apparaître l’époque tout entière sous le signe de la

contradiction.

– 7 –

murmures, du sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose

que l’arrivée d’une grande nation à une étape. Ces époques sont

singulières et trompent les politiques qui veulent les exploiter.

Au début, la nation ne demande que le repos ; on n’a qu’une

soif, la paix ; on n’a qu’une ambition, être petit. Ce qui est la

traduction de rester tranquille. Les grands événements, les

grands hasards, les grandes aventures, les grands hommes, Dieu

merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tête. On donnerait

2

César pour Prusias et Napoléon pour le roi d’Yvetot . « Quel

bon petit roi c’était là ! » On a marché depuis le point du jour,

on est au soir d’une longue et rude journée ; on a fait le premier

relais avec Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisième

avec Bonaparte ; on est éreinté. Chacun demande un lit.

Les dévouements las, les héroïsmes vieillis, les ambitions

repues, les fortunes faites, cherchent, réclament, implorent,

sollicitent, quoi ? Un gîte. Ils l’ont. Ils prennent possession de la

paix, de la tranquillité, du loisir ; les voilà contents. Cependant

en même temps de certains faits surgissent, se font reconnaître

et frappent à la porte de leur côté. Ces faits sont sortis des

révolutions et des guerres, ils sont, ils vivent, ils ont droit de

s’installer dans la société et ils s’y installent ; et la plupart du

temps les faits sont des maréchaux des logis et des fourriers qui

ne font que préparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparaît aux philosophes politiques :

En même temps que les hommes fatigués demandent le

repos, les faits accomplis demandent des garanties. Les

garanties pour les faits, c’est la même chose que le repos pour

les hommes.

2

Refrain d’une chanson de Béranger,Le Roi d’Yvetot(1813),

composée contre Napoléon.

– 8 –

C’est ce que l’Angleterre demandait aux Stuarts après le

3

Protecteur ; c’est ce que la France demandait aux Bourbons

après l’Empire.

Ces garanties sont une nécessité des temps. Il faut bien les

accorder. Les princes les « octroient », mais en réalité c’est la

force des choses qui les donne. Vérité profonde et utile à savoir,

dont les Stuarts ne se doutèrent pas en 1660, que les Bourbons

n’entrevirent même pas en 1814.

La famille prédestinée qui revint en France quand

Napoléon s’écroula eut la simplicité fatale de croire que c’était

elle qui donnait, et que ce qu’elle avait donné elle pouvait le

reprendre ; que la maison de Bourbon possédait le droit divin,

que la France ne possédait rien ; et que le droit politique

concédé dans la charte de Louis XVIII n’était autre chose qu’une

branche du droit divin, détachée par la maison de Bourbon et

gracieusement donnée au peuple jusqu’au jour où il plairait au

roi de s’en ressaisir. Cependant, au déplaisir que le don lui

faisait, la maison de Bourbon aurait dû sentir qu’il ne venait pas

d’elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise

mine à chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir

du mot trivial, c’est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le

peuple le vit.

Elle crut qu’elle avait de la force parce que l’Empire avait

été emporté devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne

s’aperçut pas qu’elle avait été apportée elle-même de la même

façon. Elle ne vit pas qu’elle aussi était dans cette main qui avait

ôté de là Napoléon.

3

Titre historique de Cromwell. Le parallèle entre la Révolution

anglaise et la française, entre Cromwell et Napoléon, était déjà banal au

moment où Hugo l’emploie dansCromwell, en 1827.

– 9 –

Elle crut qu’elle avait des racines parce qu’elle était le

passé. Elle se trompait ; elle faisait partie du passé, mais tout le

passé, c’était la France. Les racines de la société française

n’étaient point dans les Bourbons, mais dans la nation. Ces

obscures et vivaces racines ne constituaient point le droit d’une

famille, mais l’histoire d’un peuple. Elles étaient partout,

excepté sous le trône.

La maison de Bourbon était pour la France le nœud illustre

et sanglant de son histoire, mais n’était plus l’élément principal

de sa destinée et la base nécessaire de sa politique. On pouvait

se passer des Bourbons ; on s’en était passé vingt-deux ans ; il y

avait eu solution de continuité ; ils ne s’en doutaient pas. Et

comment s’en seraient-ils doutés, eux qui se figuraient que

Louis XVII régnait le 9 thermidor et que Louis XVIII régnait le

jour de Marengo ? Jamais, depuis l’origine de l’histoire, les

princes n’avaient été si aveugles en présence des faits et de la

portion d’autorité divine que les faits contiennent et

promulguent. Jamais cette prétention d’en bas qu’on appelle le

droit des rois n’avait nié à ce point le droit d’en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille à remettre la main

sur les garanties « octroyées » en 1814, sur les concessions,

comme elle les qualifiait. Chose triste ! ce qu’elle nommait ses

concessions, c’étaient nos conquêtes ; ce qu’elle appelait nos

empiétements, c’étaient nos droits.

Lorsque l’heure lui sembla venue, la Restauration, se

supposant victorieuse de Bonaparte et enracinée dans le pays,

c’est-à-dire se croyant forte et se croyant profonde, prit

brusquement son parti et risqua son coup. Un matin elle se

dressa en face de la France, et, élevant la voix, elle contesta le

titre collectif et le titre individuel, à la nation la souveraineté, au

citoyen la liberté. En d’autres termes, elle nia à la nation ce qui

la faisait nation et au citoyen ce qui le faisait citoyen.

– 10 –

C’est là le fond de ces actes fameux qu’on appelle les

Ordonnances de juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n’avait

pas été absolument hostile à toutes les formes du progrès. De

grandes choses s’étaient faites, elle étant à côté.

Sous la Restauration la nation s’était habituée à la

discussion dans le calme, ce qui avait manqué à la République,

et à la grandeur dans la paix, ce qui avait manqué à l’Empire. La

France libre et forte avait été un spectacle encourageant pour les

autres peuples de l’Europe. La révolution avait eu la parole sous

Robespierre ; le canon avait eu la parole sous Bonaparte ; c’est

sous Louis XVIII et Charles X que vint le tour de parole de

l’intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma. On vit

frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits.

Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler

pendant quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique,

ces grands principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour

l’homme d’État : l’égalité devant la loi, la liberté de la

conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse,

l’accessibilité de toutes les aptitudes à toutes les fonctions. Cela

alla ainsi jusqu’en 1830. Les Bourbons furent un instrument de

civilisation qui cassa dans les mains de la providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur

côté, mais du côté de la nation. Eux quittèrent le trône avec

gravité, mais sans autorité ; leur descente dans la nuit ne fut pas

une de ces disparitions solennelles qui laissent une sombre

émotion à l’histoire ; ce ne fut ni le calme spectral de Charles Ier,

ni le cri d’aigle de Napoléon. Ils s’en allèrent, voilà tout. Ils

déposèrent la couronne et ne gardèrent pas d’auréole. Ils furent

dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils manquèrent dans

– 11 –

une certaine mesure à la majesté de leur malheur. Charles X,

pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table ronde

en table carrée, parut plus soucieux de l’étiquette en péril que de

la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes

dévoués qui aimaient leurs personnes et les hommes sérieux qui

honoraient leur race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation,

attaquée un matin à main armée par une sorte d’insurrection

royale, se sentit tant de force qu’elle n’eut pas de colère. Elle se

défendit, se contint, remit les choses à leur place, le

gouvernement dans la loi, les Bourbons dans l’exil, hélas ! et

s’arrêta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce dais qui avait

abrité Louis XIV, et le posa à terre doucement. Elle ne toucha

aux personnes royales qu’avec tristesse et précaution. Ce ne fut

pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la

France, la France entière, la France victorieuse et enivrée de sa

victoire, qui sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du

monde entier ces graves paroles de Guillaume du Vair après la

journée des barricades : « Il est aysé à ceux qui ont accoutumé

d’effleurer les faveurs des grands et saulter, comme un oyseau

de branche en branche, d’une fortune affligée à une florissante,

de se montrer hardis contre leur prince en son adversité ; mais

pour moy la fortune de mes roys me sera toujours vénérable, et

4

principalement des affligés . »

Les Bourbons emportèrent le respect, mais non le regret.

Comme nous venons de le dire, leur malheur fut plus grand

qu’eux. Ils s’effacèrent à l’horizon.

La Révolution de Juillet eut tout de suite des amis et des

ennemis dans le monde entier. Les uns se précipitèrent vers elle

avec enthousiasme et joie, les autres s’en détournèrent, chacun

selon sa nature. Les princes de l’Europe, au premier moment,

4

Discours de Guillaume du Vair (1555-1621) prononcé devant le

Parlement après les barricades de mai 1588, au moment où la Ligue se

révolte contre Henri III.

– 12 –

hiboux de cette aube, fermèrent les yeux, blessés et stupéfaits, et

ne les rouvrirent que pour menacer. Effroi qui se comprend,

colère qui s’excuse. Cette étrange révolution avait à peine été un

choc ; elle n’avait pas même fait à la royauté vaincue l’honneur

de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux yeux des

gouvernements despotiques toujours intéressés à ce que la

liberté se calomnie elle-même, la Révolution de Juillet avait le

tort d’être formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut

tenté ni machiné contre elle. Les plus mécontents, les plus

irrités, les plus frémissants, la saluaient. Quels que soient nos

égoïsmes et nos rancunes, un respect mystérieux sort des

événements dans lesquels on sent la collaboration de quelqu’un

qui travaille plus haut que l’homme.

La Révolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant

le fait. Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De là l’éclat de la révolution de

1830, de là sa mansuétude aussi. Le droit qui triomphe n’a nul

besoin d’être violent.

Le droit, c’est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c’est de rester éternellement beau et

pur. Le fait, même le plus nécessaire en apparence, même le

mieux accepté des contemporains, s’il n’existe que comme fait

et s’il ne contient que trop peu de droit ou point du tout de

droit, est destiné infailliblement à devenir, avec la durée du

temps, difforme, immonde, peut-être même monstrueux. Si l’on

veut constater d’un coup à quel degré de laideur le fait peut

arriver, vu à la distance des siècles, qu’on regarde Machiavel.

Machiavel, ce n’est point un mauvais génie, ni un démon, ni un

écrivain lâche et misérable ; ce n’est rien que le fait. Et ce n’est

pas seulement le fait italien, c’est le fait européen, le fait du

seizième siècle. Il semble hideux, et il l’est, en présence de l’idée

morale du dix-neuvième.

– 13 –

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l’origine des

sociétés. Terminer le duel, amalgamer l’idée pure avec la réalité

humaine, faire pénétrer pacifiquement le droit dans le fait et le

fait dans le droit, voilà le travail des sages.

– 14 –

Chapitre II

Mal cousu

Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des

habiles.

La révolution de 1830 s’était vite arrêtée.

Sitôt qu’une révolution a fait côte, les habiles dépècent

l’échouement.

Les habiles, dans notre siècle, se sont décerné à eux-mêmes

la qualification d’hommes d’État ; si bien que ce mot, homme

d’État, a fini par être un peu un mot d’argot. Qu’on ne l’oublie

pas en effet, là où il n’y a qu’habileté, il y a nécessairement

petitesse. Dire : les habiles, cela revient à dire : les médiocres.

De même que dire : les hommes d’État, cela équivaut

quelquefois à dire : les traîtres.

À en croire les habiles donc, les révolutions comme la

Révolution de Juillet sont des artères coupées ; il faut une

prompte ligature. Le droit, trop grandement proclamé, ébranle.

Aussi, une fois le droit affirmé, il faut raffermir l’État. La liberté

assurée, il faut songer au pouvoir.

Ici les sages ne se séparent pas encore des habiles, mais ils

commencent à se défier. Le pouvoir, soit. Mais, premièrement,

qu’est-ce que le pouvoir ? deuxièmement, d’où vient-il ?

– 15 –

Les habiles semblent ne pas entendre l’objection

murmurée, et ils continuent leur manœuvre.

Selon ces politiques, ingénieux à mettre aux fictions

profitables un masque de nécessité, le premier besoin d’un

peuple après une révolution, quand ce peuple fait partie d’un

continent monarchique, c’est de se procurer une dynastie. De

cette façon, disent-ils, il peut avoir la paix après sa révolution,

c’est-à-dire le temps de panser ses plaies et de réparer sa

maison. La dynastie cache l’échafaudage et couvre l’ambulance.

Or, il n’est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

À la rigueur, le premier homme de génie ou même le

premier homme de fortune venu suffit pour faire un roi. Vous

5

avez dans le premier cas Bonaparte et dans le second Iturbide .

Mais la première famille venue ne suffit pas pour faire une

dynastie. Il y a nécessairement une certaine quantité

d’ancienneté dans une race, et la ride des siècles ne s’improvise

pas.

Si l’on se place au point de vue des « hommes d’État »,

sous toutes réserves, bien entendu, après une révolution,

quelles sont les qualités du roi qui en sort ? Il peut être et il est

utile qu’il soit révolutionnaire, c’est-à-dire participant de sa

personne à cette révolution, qu’il y ait mis la main, qu’il s’y soit

compromis ou illustré, qu’il en ait touché la hache ou manié

l’épée.

Quelles sont les qualités d’une dynastie ? Elle doit être

nationale, c’est-à-dire révolutionnaire à distance, non par des

5

Empereur fantoche du Mexique en 1821, détrôné en 1823, fusillé

en 1824. Comme dansChâtiments, son nom remplace ici celui de Louis-

Napoléon Bonaparte.

– 16 –

actes commis, mais par les idées acceptées. Elle doit se

composer de passé et être historique, se composer d’avenir et

être sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premières révolutions se

contentent de trouver un homme, Cromwell ou Napoléon ; et

pourquoi les deuxièmes veulent absolument trouver une

6

famille, la maison de Brunswick ou la maison d’Orléans .

Les maisons royales ressemblent à ces figuiers de l’Inde

dont chaque rameau, en se courbant jusqu’à terre, y prend

racine et devient un figuier. Chaque branche peut devenir une

dynastie. À la seule condition de se courber jusqu’au peuple.

7

Telle est la théorie des habiles .

Voici donc le grand art : faire un peu rendre à un succès le

son d’une catastrophe afin que ceux qui en profitent en

tremblent aussi, assaisonner de peur un pas de fait, augmenter

la courbe de la transition jusqu’au ralentissement du progrès,

affadir cette aurore, dénoncer et retrancher les âpretés de

l’enthousiasme, couper les angles et les ongles, ouater le

triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant peuple de

flanelle et le coucher bien vite, imposer la diète à cet excès de

santé, mettre Hercule en traitement de convalescence, délayer

l’événement dans l’expédient, offrir aux esprits altérés d’idéal ce

nectar étendu de tisane, prendre ses précautions contre le trop

de réussite, garnir la révolution d’un abat-jour.

6

En fait, c’est la maison d’Orange qui monta sur le trône en 1688 ;

la maison de Brunswick-Hanovre n’y parvint qu’en 1714.

7

L’exilé désavoue ici le Pair de France : dans la première version du

texte, avant 1848, plusieurs de ces réflexions étaient prises en charge par

le narrateur lui-même. Voir M. R. Journet et G. Robert,Le Manuscrit des

Misérables, ouv. cit., p. 155. Ce n’est qu’un cas limite des nombreuses

modifications qui réorientent les perspectives du livre, surtout en matière

politique et religieuse.

– 17 –

1830 pratiqua cette théorie, déjà appliquée à l’Angleterre

par 1688.

1830 est une révolution arrêtée à mi-côte. Moitié de

progrès ; quasi-droit. Or la logique ignore l’à peu près ;

absolument comme le soleil ignore la chandelle.

Qui arrête les révolutions à mi-côte ? La bourgeoisie.

Pourquoi ?

Parce que la bourgeoisie est l’intérêt arrivé à satisfaction.

Hier c’était l’appétit, aujourd’hui c’est la plénitude, demain ce

sera la satiété.

Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en

1830 après Charles X.

On a voulu, à tort, faire de la bourgeoisie une classe. La

bourgeoisie est tout simplement la portion contentée du peuple.

Le bourgeois, c’est l’homme qui a maintenant le temps de

s’asseoir. Une chaise n’est pas une caste.

Mais, pour vouloir s’asseoir trop tôt, on peut arrêter la

marche même du genre humain. Cela a été souvent la faute de la

bourgeoisie.

On n’est pas une classe parce qu’on fait une faute.

L’égoïsme n’est pas une des divisions de l’ordre social.

Du reste, il faut être juste, même envers l’égoïsme, l’état

auquel aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la

nation qu’on nomme la bourgeoisie, ce n’était pas l’inertie, qui

se complique d’indifférence et de paresse et qui contient un peu

– 18 –

de honte ; ce n’était pas le sommeil, qui suppose un oubli

momentané accessible aux songes ; c’était la halte.

La halte est un mot formé d’un double sens singulier et

presque contradictoire : troupe en marche, c’est-à-dire

mouvement ; station, c’est-à-dire repos.

La halte, c’est la réparation des forces ; c’est le repos armé

et éveillé ; c’est le fait accompli qui pose des sentinelles et se

tient sur ses gardes. La halte suppose le combat hier et le

combat demain.

C’est l’entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s’appeler

progrès.

Il fallait donc à la bourgeoisie, comme aux hommes d’État,

un homme qui exprimait ce mot : halte. Un Quoique Parce

8

que . Une individualité composite, signifiant révolution et

signifiant stabilité, en d’autres termes affermissant le présent

par la compatibilité évidente du passé avec l’avenir.

Cet homme était « tout trouvé ». Il s’appelait Louis-

Philippe d’Orléans.

9

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du

sacre. Il le nommala meilleure des républiques. L’hôtel de ville

de Paris remplaça la cathédrale de Reims.

8

En l’occurrence : quoique Bourbon, parce que Bourbon.

9

Il s’agit des 221 députés libéraux qui, en mars 1830, exprimèrent

leur opposition à la politique de Charles X par une « adresse » à laquelle

le roi répondit par la dissolution de la Chambre. A la nouvelle assemblée,

202 furent réélus. De là les ordonnances de juillet et les Trois Glorieuses.

Le 31 juillet 1830, La Fayette reçut Louis-Philippe à l’Hôtel de Ville et le

présenta au peuple parisien.

– 19 –

Cette substitution d’un demi-trône au trône complet fut

« l’œuvre de 1830 ».

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur

solution apparut. Tout cela était fait en dehors du droit absolu.

Le droit absolu cria : Je proteste ! puis, chose redoutable, il

rentra dans l’ombre.

– 20 –

Chapitre III

Louis-Philippe

Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse ;

elles frappent ferme et choisissent bien. Même incomplètes,

même abâtardies et mâtinées, et réduites à l’état de révolution

cadette, comme la révolution de 1830, il leur reste presque

toujours assez de lucidité providentielle pour qu’elles ne

puissent mal tomber. Leur éclipse n’est jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut ; les révolutions,

elles aussi, se trompent, et de graves méprises se sont vues.

Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur.

Dans l’établissement qui s’appela l’ordre après la révolution

coupée court, le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe

10

était un homme rare .

Fils d’un père auquel l’histoire accordera certainement les

circonstances atténuantes, mais aussi digne d’estime que ce

père avait été digne de blâme ; ayant toutes les vertus privées et

plusieurs des vertus publiques ; soigneux de sa santé, de sa

fortune, de sa personne, de ses affaires ; connaissant le prix

d’une minute et pas toujours le prix d’une année ; sobre, serein,

paisible, patient ; bonhomme et bon prince ; couchant avec sa

10

Le duc d’Aumale, chef de la maison d’Orléans en 1862, remercie

Hugo de ce portrait dans une lettre du 8 juillet au général Le Flô qui la

transmit à l’auteur. Hugo ne fait pas ici que témoigner sa reconnaissance

au Prince qui l’avait fait académicien (1841) et Pair de France (1845) ;

Louis-Philippe était à ses yeux, et demeurait, le moyen du « progrès en

pente douce ».

– 21 –

femme, et ayant dans son palais des laquais chargés de faire voir

le lit conjugal aux bourgeois, ostentation d’alcôve régulière

devenue utile après les anciens étalages illégitimes de la

branche aînée ; sachant toutes les langues de l’Europe, et, ce qui

est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les

parlant ; admirable représentant de « la classe moyenne », mais

la dépassant, et de toutes les façons plus grand qu’elle ; ayant

l’excellent esprit, tout en appréciant le sang dont il sortait, de se

compter surtout pour sa valeur intrinsèque, et, sur la question

même de sa race, très particulier, se déclarant Orléans et non

Bourbon ; très premier prince du sang tant qu’il n’avait été

qu’altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il fut

majesté ; diffus en public, concis dans l’intimité ; avare signalé,

mais non prouvé ; au fond, un de ces économes aisément

prodigues pour leur fantaisie ou leur devoir ; lettré, et peu

sensible aux lettres ; gentilhomme, mais non chevalier ; simple,

calme et fort ; adoré de sa famille et de sa maison ; causeur

séduisant ; homme d’État désabusé, intérieurement froid,

dominé par l’intérêt immédiat, gouvernant toujours au plus

près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans

pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner

tort par les majorités parlementaires à ces unanimités

mystérieuses qui grondent sourdement sous les trônes ;

expansif, parfois imprudent dans son expansion, mais d’une

merveilleuse adresse dans cette imprudence ; fertile en

expédients, en visages, en masques ; faisant peur à la France de

l’Europe et à l’Europe de la France ; aimant incontestablement

son pays, mais préférant sa famille ; prisant plus la domination

que l’autorité et l’autorité que la dignité, disposition qui a cela

de funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne

répudie pas absolument la bassesse, mais qui a cela de

profitable qu’elle préserve la politique des chocs violents, l’État

des fractures et la société des catastrophes ; minutieux, correct,

vigilant, attentif, sagace, infatigable ; se contredisant

quelquefois, et se démentant ; hardi contre l’Autriche à Ancône,

opiniâtre contre l’Angleterre en Espagne, bombardant Anvers et

– 22 –

payant Pritchard ; chantant avec conviction la Marseillaise ;

inaccessible à l’abattement, aux lassitudes, au goût du beau et

de l’idéal, aux générosités téméraires, à l’utopie, à la chimère, à

la colère, à la vanité, à la crainte ; ayant toutes les formes de

l’intrépidité personnelle ; général à Valmy, soldat à Jemmapes ;

tâté huit fois par le régicide, et toujours souriant ; brave comme

un grenadier, courageux comme un penseur ; inquiet seulement

devant les chances d’un ébranlement européen, et impropre aux

grandes aventures politiques ; toujours prêt à risquer sa vie,

jamais son œuvre ; déguisant sa volonté en influence afin d’être

plutôt obéi comme intelligence que comme roi ; doué

d’observation et non de divination ; peu attentif aux esprits,

mais se connaissant en hommes, c’est-à-dire ayant besoin de

voir pour juger ; bon sens prompt et pénétrant, sagesse

pratique, parole facile, mémoire prodigieuse ; puisant sans

cesse dans cette mémoire, son unique point de ressemblance

avec César, Alexandre et Napoléon ; sachant les faits, les détails,

les dates, les noms propres ; ignorant les tendances, les

passions, les génies divers de la foule, les aspirations

intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un

mot, tout ce qu’on pourrait appeler les courants invisibles des

consciences ; accepté par la surface, mais peu d’accord avec la

France de dessous ; s’en tirant par la finesse ; gouvernant trop

et ne régnant pas assez ; son premier ministre à lui-même ;

excellent à faire de la petitesse des réalités un obstacle à

l’immensité des idées ; mêlant à une vraie faculté créatrice de

civilisation, d’ordre et d’organisation, on ne sait quel esprit de

procédure et de chicane ; fondateur et procureur d’une

dynastie ; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque

chose d’un avoué ; en somme, figure haute et originale, prince

qui sut faire du pouvoir malgré l’inquiétude de la France et de la

puissance malgré la jalousie de l’Europe, Louis-Philippe sera

classé parmi les hommes éminents de son siècle, et serait rangé

parmi les gouvernants les plus illustres de l’histoire, s’il eût un

peu aimé la gloire et s’il eût eu le sentiment de ce qui est grand

au même degré que le sentiment de ce qui est utile.

– 23 –

Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté

gracieux ; pas toujours agréé de la nation, il l’était toujours de la

foule ; il plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait

défaut ; il ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux

blancs, quoique vieillard. Ses manières étaient du vieux régime

et ses habitudes du nouveau, mélange du noble et du bourgeois

qui convenait à 1830 ; Louis-Philippe était la transition

régnante ; il avait conservé l’ancienne prononciation et

l’ancienne orthographe qu’il mettait au service des opinions

modernes ; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais il écrivaitles

polonoiset il prononçaitles hongrais. Il portait l’habit de la

garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion

d’honneur comme Napoléon.

Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l’opéra.

Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux

danseuses ; cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n’avait

point de cour. Il sortait avec son parapluie sous son bras, et ce

parapluie a longtemps fait partie de son auréole. Il était un peu

maçon, un peu jardinier et un peu médecin ; il saignait un

postillon tombé de cheval ; Louis-Philippe n’allait pas plus sans

sa lancette que Henri III sans son poignard. Les royalistes

raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang pour

guérir.

Dans les griefs de l’histoire contre Louis-Philippe, il y a une

défalcation à faire ; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse

le règne, et ce qui accuse le roi ; trois colonnes qui donnent

chacune un total différent. Le droit démocratique confisqué, le

progrès devenu le deuxième intérêt, les protestations de la rue

réprimées violemment, l’exécution militaire des insurrections,

11

l’émeute passée par les armes, la rue Transnonain , les conseils

11

En avril 1834 éclatèrent des tentatives insurrectionnelles à Lyon

et à Paris. Le dimanche 13 avril, les barricades élevées au centre de Paris

– 24 –

de guerre, l’absorption du pays réel par le pays légal, le

gouvernement de compte à demi avec trois cent mille

privilégiés, sont le fait de la royauté ; la Belgique refusée,

l’Algérie trop durement conquise, et, comme l’Inde par les

Anglais, avec plus de barbarie que de civilisation, le manque de

foi à Abd-el-Kader, Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le

fait du règne ; la politique plus familiale que nationale est le fait

du roi.

Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi

s’amoindrit.

Sa grande faute, la voici : il a été modeste au nom de la

France.

D’où vient cette faute ?

Disons-le.

Louis-Philippe a été un roi trop père ; cette incubation

d’une famille qu’on veut faire éclore dynastie a peur de tout et

n’entend pas être dérangée ; de là des timidités excessives,

importunes au peuple qui a le 14 juillet dans sa tradition civile

et Austerlitz dans sa tradition militaire.

Du reste, si l’on fait abstraction des devoirs publics, qui

veulent être remplis les premiers, cette profonde tendresse de

Louis-Philippe pour sa famille, la famille la méritait. Ce groupe

domestique était admirable. Les vertus y coudoyaient les

furent enlevées avec brutalité ; l’armée, pénétrant dans la maison du 12,

rue Transnonain, massacra sauvagement tous les habitants. Cet épisode

sanglant rappelle que les dix premières années de la monarchie de Juillet

furent marquées par une série de manifestations politiques républicaines

et de soulèvements ouvriers mêlés, à Paris et à Lyon (1831, 1834 surtout

et, en mai 1839, émeute parisienne dite des Saisons, menée par Barbès et

Blanqui).

– 25 –

talents. Une des filles de Louis-Philippe, Marie d’Orléans,

mettait le nom de sa race parmi les artistes comme Charles

d’Orléans l’avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son âme

un marbre qu’elle avait nommé Jeanne d’Arc. Deux des fils de

Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge

démagogique.Ce sont des jeunes gens comme on n’en voit

guère et des princes comme on n’en voit pas.

Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver,

le vrai sur Louis-Philippe.

Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la

Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du

révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut

là la fortune de Louis-Philippe en 1830 ; jamais il n’y eut

adaptation plus complète d’un homme à un événement ; l’un

entra dans l’autre, et l’incarnation se fit. Louis-Philippe, c’est

1830 fait homme. De plus il avait pour lui cette grande

désignation au trône, l’exil. Il avait été proscrit, errant, pauvre.

Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet apanagiste des plus

riches domaines princiers de France avait vendu un vieux

cheval pour manger. À Reichenau il avait donné des leçons de

mathématiques pendant que sa sœur Adélaïde faisait de la

broderie et cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi

enthousiasmaient la bourgeoisie. Il avait démoli de ses propres

mains la dernière cage de fer du Mont Saint-Michel, bâtie par

Louis XI et utilisée par Louis XV. C’était le compagnon de

Dumouriez, c’était l’ami de Lafayette ; il avait été du club des

jacobins ; Mirabeau lui avait frappé sur l’épaule ; Danton lui

avait dit : Jeune homme ! À vingt-quatre ans, en 93, étant

M. de Chartres, du fond d’une logette obscure de la Convention,

il avait assisté au procès de Louis XVI, si bien nomméce pauvre

tyran. La clairvoyance aveugle de la Révolution, brisant la

royauté dans le roi et le roi avec la royauté, sans presque

remarquer l’homme dans le farouche écrasement de l’idée, le

vaste orage de l’assemblée tribunal, la colère publique

– 26 –

interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l’effrayante

vacillation stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre,

l’innocence relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui

condamnaient comme de celui qui était condamné, il avait

regardé ces choses, il avait contemplé ces vertiges ; il avait vu les

siècles comparaître à la barre de la Convention ; il avait vu,

derrière Louis XVI, cet infortuné passant responsable, se

dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la monarchie ;

et il lui était resté dans l’âme l’épouvante respectueuse de ces

immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que

la justice de Dieu.

La trace que la Révolution avait laissée en lui était

prodigieuse. Son souvenir était comme une empreinte vivante

de ces grandes années minute par minute. Un jour, devant un

12

témoin dont il nous est impossible de douter , il rectifia de

mémoire toute la lettre A de la liste alphabétique de l’assemblée

constituante.

Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la

presse a été libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole

13

ont été libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien

que sachant le pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges,

il a laissé son trône exposé à la lumière. L’histoire lui tiendra

compte de cette loyauté.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis

de scène, est aujourd’hui mis en jugement par la conscience

humaine. Son procès n’est encore qu’en première instance.

12

Le témoin est, bien sûr, l’auteur lui-même, familier du

« château » surtout à partir de 1844.

13

Lois répressives promulguées en septembre 1836 à la suite de

l’attentat de Fieschi contre Louis-Philippe.

– 27 –

L’heure où l’histoire parle avec son accent vénérable et

libre n’a pas encore sonné pour lui ; le moment n’est pas venu

de prononcer sur ce roi le jugement définitif ; l’austère et

illustre historien Louis Blanc a lui-même récemment adouci son

premier verdict ; Louis-Philippe a été l’élu de ces deux à peu

près qu’on appelle les 221 et 1830 ; c’est-à-dire d’un demi-

parlement et d’une demi-révolution ; et dans tous les cas, au

point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne

pourrions le juger ici, comme on a pu l’entrevoir plus haut,

qu’avec de certaines réserves au nom du principe démocratique

absolu ; aux yeux de l’absolu, en dehors de ces deux droits, le

droit de l’homme d’abord, le droit du peuple ensuite, tout est

usurpation ; mais ce que nous pouvons dire dès à présent, ces

réserves faites, c’est que, somme toute et de quelque façon qu’on

le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au point de

vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux

langage de l’ancienne histoire, un des meilleurs princes qui

aient passé sur un trône.

Qu’a-t-il contre lui ? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi,

il reste l’homme. Et l’homme est bon. Il est bon parfois jusqu’à

être admirable. Souvent, au milieu des plus graves soucis, après

une journée de lutte contre toute la diplomatie du continent, il

rentrait le soir dans son appartement, et là, épuisé de fatigue,

accablé de sommeil, que faisait-il ? il prenait un dossier, et il

passait sa nuit à réviser un procès criminel, trouvant que c’était

quelque chose de tenir tête à l’Europe, mais que c’était une plus

grande affaire encore d’arracher un homme au bourreau. Il

s’opiniâtrait contre son garde des sceaux ; il disputait pied à

pied le terrain de la guillotine aux procureurs généraux,ces

bavards de la loi, comme il les appelait. Quelquefois les

dossiers empilés couvraient sa table ; il les examinait tous ;

c’était une angoisse pour lui d’abandonner ces misérables têtes

condamnées. Un jour il disait au même témoin que nous avons

indiqué tout à l’heure :Cette nuit, j’en ai gagné sept. Pendant

les premières années de son règne, la peine de mort fut comme

– 28 –

abolie, et l’échafaud relevé fut une violence faite au roi. La Grève

ayant disparu avec la branche aînée, une Grève bourgeoise fut

instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques ; les « hommes

pratiques » sentirent le besoin d’une guillotine quasi légitime ;

et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui représentait

les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe, qui en

représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de sa

main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s’écriait :Quel

dommage que je n’aie pas été blessé ! j’aurais pu faire grâce.

Une autre fois, faisant allusion aux résistances de ses ministres,

14

il écrivait à propos d’un condamné politique qui est une des

plus généreuses figures de notre temps :Sa grâce est accordée,

il ne me reste plus qu’à l’obtenir. Louis-Philippe était doux

comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l’histoire où la bonté est la perle rare,

qui a été bon passe presque avant qui a été grand.

Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns,

durement peut-être par les autres, il est tout simple qu’un

homme, fantôme lui-même aujourd’hui, qui a connu ce roi,

vienne déposer pour lui devant l’histoire ; cette déposition,

quelle qu’elle soit, est évidemment et avant tout désintéressée ;

une épitaphe écrite par un mort est sincère ; une ombre peut

consoler une autre ombre ; le partage des mêmes ténèbres

donne le droit de louange ; et il est peu à craindre qu’on dise

jamais de deux tombeaux dans l’exil : Celui-ci a flatté l’autre.

14

Il s’agissait de Barbès, condamné à mort pour son action aux

émeutes de 1839 et dont Hugo avait demandé la grâce au Roi par un

quatrain ensuite publié dansLes Rayons et les Ombres(III). Un an après

la publication desMisérables, leVictor Hugo raconté par un témoin de

sa vie(chap. 52) donna explicitement sa valeur autobiographique à ces

lignes énigmatiques en retraçant toute l’histoire et en reproduisant la

touchante lettre de remerciements tardifs adressé à Hugo par Barbès, qui

s’était reconnu à la lecture desMisérables.

– 29 –

Chapitre IV

Lézardes sous la fondation

Au moment où le drame que nous racontons va pénétrer

dans l’épaisseur d’un des nuages tragiques qui couvrent les

commencements du règne de Louis-Philippe, il ne fallait pas

d’équivoque, et il était nécessaire que ce livre s’expliquât sur ce

roi.

Louis-Philippe était entré dans l’autorité royale sans

violence, sans action directe de sa part, par le fait d’un virement

révolutionnaire, évidemment fort distinct du but réel de la

révolution, mais dans lequel lui, duc d’Orléans, n’avait aucune

initiative personnelle. Il était né prince et se croyait élu roi. Il ne

s’était point donné à lui-même ce mandat ; il ne l’avait point

pris ; on le lui avait offert et il l’avait accepté ; convaincu, à tort

certes, mais convaincu que l’offre était selon le droit et que

l’acceptation était selon le devoir. De là une possession de

bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience, Louis-

Philippe étant de bonne foi dans sa possession, et la démocratie

étant de bonne foi dans son attaque, la quantité d’épouvante qui

se dégage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la

démocratie. Un choc de principes ressemble à un choc

d’éléments. L’océan défend l’eau, l’ouragan défend l’air ; le roi

défend la royauté, la démocratie défend le peuple ; le relatif, qui

est la monarchie, résiste à l’absolu, qui est la république ; la

société saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa souffrance

aujourd’hui sera plus tard son salut ; et, dans tous les cas, il n’y

a point ici à blâmer ceux qui luttent ; un des deux partis

évidemment se trompe ; le droit n’est pas, comme le colosse de

Rhodes, sur deux rivages à la fois, un pied dans la république,

– 30 –

un pied dans la royauté ; il est indivisible, et tout d’un côté ;

mais ceux qui se trompent se trompent sincèrement ; un

aveugle n’est pas plus un coupable qu’un Vendéen n’est un

brigand. N’imputons donc qu’à la fatalité des choses ces

collisions redoutables. Quelles que soient ces tempêtes,

l’irresponsabilité humaine y est mêlée.

Achevons cet exposé.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il

dut, né d’hier, combattre aujourd’hui.

À peine installé, il sentait déjà partout de vagues

mouvements de traction sur l’appareil de juillet encore si

fraîchement posé et si peu solide.

La résistance naquit le lendemain ; peut-être même était-

elle née la veille.

De mois en mois, l’hostilité grandit, et de sourde devint

patente.

La Révolution de Juillet, peu acceptée hors de France par

les rois, nous l’avons dit, avait été en France diversement

interprétée.

Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les

événements, texte obscur écrit dans une langue mystérieuse.

Les hommes en font sur-le-champ des traductions ; traductions

hâtives, incorrectes, pleines de fautes, de lacunes et de contre-

sens. Bien peu d’esprits comprennent la langue divine. Les plus

sagaces, les plus calmes, les plus profonds, déchiffrent

lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la besogne est

faite depuis longtemps ; il y a déjà vingt traductions sur la place

publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque

– 31 –

contre-sens une faction ; et chaque parti croit avoir le seul vrai

texte, et chaque faction croit posséder la lumière.

Souvent le pouvoir lui-même est une faction.

Il y a dans les révolutions des nageurs à contre-courant ; ce

sont les vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent à l’hérédité par la

grâce de Dieu, les révolutions étant sorties du droit de révolte,

on a droit de révolte contre elles. Erreur. Car dans les

révolutions, le révolté, ce n’est pas le peuple, c’est le roi.

Révolution est précisément le contraire de révolte. Toute

révolution, étant un accomplissement normal, contient en elle

sa légitimité, que de faux révolutionnaires déshonorent

quelquefois, mais qui persiste, même souillée, qui survit, même

ensanglantée. Les révolutions sortent, non d’un accident, mais

de la nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel.

Elle est parce qu’il faut qu’elle soit.

Les vieux partis légitimistes n’en assaillaient pas moins la

révolution de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du

faux raisonnement. Les erreurs sont d’excellents projectiles. Ils

la frappaient savamment là où elle était vulnérable, au défaut de

sa cuirasse, à son manque de logique ; ils attaquaient cette

révolution dans sa royauté. Ils lui criaient : Révolution,

pourquoi ce roi ? Les factions sont des aveugles qui visent juste.

Ce cri, les républicains le poussaient également. Mais,

venant d’eux, ce cri était logique. Ce qui était cécité chez les

légitimistes était clairvoyance chez les démocrates. 1830 avait

fait banqueroute au peuple. La démocratie indignée le lui

reprochait.

Entre l’attaque du passé et l’attaque de l’avenir,

l’établissement de juillet se débattait. Il représentait la minute,

– 32 –

aux prises d’une part avec les siècles monarchiques, d’autre part

avec le droit éternel.

En outre, au dehors, n’étant plus la révolution et devenant

la monarchie, 1830 était obligé de prendre le pas de l’Europe.

Garder la paix, surcroît de complication. Une harmonie voulue à

contre-sens est souvent plus onéreuse qu’une guerre. De ce

sourd conflit, toujours muselé, mais toujours grondant, naquit

la paix armée, ce ruineux expédient de la civilisation suspecte à

elle-même. La royauté de juillet se cabrait, malgré qu’elle en

eût, dans l’attelage des cabinets européens. Metternich l’eût

volontiers mise à la plate-longe. Poussée en France par le

progrès, elle poussait en Europe les monarchies, ces

tardigrades. Remorquée, elle remorquait.

Cependant, à l’intérieur, paupérisme, prolétariat, salaire,

éducation, pénalité, prostitution, sort de la femme, richesse,

misère, production, consommation, répartition, échange,

monnaie, crédit, droit du capital, droit du travail, toutes ces

questions se multipliaient au-dessus de la société ; surplomb

terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre

mouvement se manifestait. À la fermentation démocratique

répondait la fermentation philosophique. L’élite se sentait

troublée comme la foule ; autrement, mais autant.

Des penseurs méditaient, tandis que le sol, c’est-à-dire le

peuple, traversé par les courants révolutionnaires, tremblait

sous eux avec je ne sais quelles vagues secousses épileptiques.

Ces songeurs, les uns isolés, les autres réunis en familles et

presque en communions, remuaient les questions sociales,

pacifiquement, mais profondément ; mineurs impassibles, qui

poussaient tranquillement leurs galeries dans les profondeurs

d’un volcan, à peine dérangés par les commotions sourdes et

par les fournaises entrevues.

– 33 –

Cette tranquillité n’était pas le moins beau spectacle de

cette époque agitée.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des

droits ; ils s’occupaient de la question du bonheur.

Le bien-être de l’homme, voilà ce qu’ils voulaient extraire

de la société.

Ils élevaient les questions matérielles, les questions

d’agriculture, d’industrie, de commerce, presque à la dignité

d’une religion. Dans la civilisation telle qu’elle se fait, un peu

par Dieu, beaucoup par l’homme, les intérêts se combinent,

s’agrègent et s’amalgament de manière à former une véritable

roche dure, selon une loi dynamique patiemment étudiée par les

économistes, ces géologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations

différentes, mais qu’on peut désigner tous par le titre générique

de socialistes, tâchaient de percer cette roche et d’en faire jaillir

les eaux vives de la félicité humaine.

15

Depuis la question de l’échafaud jusqu’à la question de la

guerre, leurs travaux embrassaient tout. Au droit de l’homme,

proclamé par la Révolution française, ils ajoutaient le droit de la

femme et le droit de l’enfant.

On ne s’étonnera pas que, pour des raisons diverses, nous

ne traitions pas ici à fond, au point de vue théorique, les

15

Hugo datera toujours son « socialisme » de 1828, c’est-à-dire du

Dernier Jour d’un condamné. Non sans raison : la question pénale est

une des premières « questions sociales » à une époque où les « classes

dangereuses » recoupent effectivement en partie les « classes

laborieuses ».

– 34 –

questions soulevées par le socialisme. Nous nous bornons à les

indiquer.

Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les

visions cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés,

peuvent être ramenés à deux problèmes principaux :

Premier problème :

Produire la richesse.

Deuxième problème :

La répartir.

Le premier problème contient la question du travail.

Le deuxième contient la question du salaire.

Dans le premier problème il s’agit de l’emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces résulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur

individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution

égale, mais distribution équitable. La première égalité, c’est

l’équité.

De ces deux choses combinées, puissance publique au

dehors, bonheur individuel au dedans, résulte la prospérité

sociale.

Prospérité sociale, cela veut dire l’homme heureux, le

citoyen libre, la nation grande.

– 35 –

L’Angleterre résout le premier de ces deux problèmes. Elle

crée admirablement la richesse ; elle la répartit mal. Cette

solution qui n’est complète que d’un côté la mène fatalement à

ces deux extrêmes : opulence monstrueuse, misère

monstrueuse. Toutes les jouissances à quelques-uns, toutes les

privations aux autres, c’est-à-dire au peuple ; le privilège,

l’exception, le monopole, la féodalité, naissent du travail même.

Situation fausse et dangereuse qui assoit la puissance publique

sur la misère privée, et qui enracine la grandeur de l’État dans

les souffrances de l’individu. Grandeur mal composée où se

combinent tous les éléments matériels et dans laquelle n’entre

aucun élément moral.

Le communisme et la loi agraire croient résoudre le

deuxième problème. Ils se trompent. Leur répartition tue la

production. Le partage égal abolit l’émulation. Et par

conséquent le travail. C’est une répartition faite par le boucher,

qui tue ce qu’il partage. Il est donc impossible de s’arrêter à ces

prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n’est pas la répartir.

Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour

être bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et

n’en faire qu’une.

Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez

Venise, vous serez l’Angleterre. Vous aurez comme Venise une

puissance artificielle, ou comme l’Angleterre une puissance

matérielle ; vous serez le mauvais riche. Vous périrez par une

voie de fait, comme est morte Venise, ou par une banqueroute,

comme tombera l’Angleterre. Et le monde vous laissera mourir

et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce

qui n’est que l’égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le

genre humain une vertu ou une idée.

– 36 –

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise,

l’Angleterre, nous désignons non des peuples, mais des

constructions sociales ; les oligarchies superposées aux nations,

et non les nations elles-mêmes. Les nations ont toujours notre

respect et notre sympathie. Venise, peuple, renaîtra ;

l’Angleterre, aristocratie, tombera, mais l’Angleterre, nation, est

immortelle. Cela dit, nous poursuivons.

Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et

protégez le pauvre, supprimez la misère, mettez un terme à

l’exploitation injuste du faible par le fort, mettez un frein à la

jalousie inique de celui qui est en route contre celui qui est

arrivé, ajustez mathématiquement et fraternellement le salaire

au travail, mêlez l’enseignement gratuit et obligatoire à la

croissance de l’enfance et faites de la science la base de la

virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras,

soyez à la fois un peuple puissant et une famille d’hommes

heureux, démocratisez la propriété, non en l’abolissant, mais en

l’universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit

propriétaire, chose plus facile qu’on ne croit, en deux mots

sachez produire la richesse et sachez la répartir ; et vous aurez

tout ensemble la grandeur matérielle et la grandeur morale ; et

vous serez dignes de vous appeler la France.

Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui

s’égaraient, ce que disait le socialisme ; voilà ce qu’il cherchait

dans les faits, voilà ce qu’il ébauchait dans les esprits.

Efforts admirables ! tentatives sacrées !

Ces doctrines, ces théories, ces résistances, la nécessité

inattendue pour l’homme d’État de compter avec les

philosophes, de confuses évidences entrevues, une politique

nouvelle à créer, d’accord avec le vieux monde sans trop de

désaccord avec l’idéal révolutionnaire, une situation dans

laquelle il fallait user Lafayette à défendre Polignac, l’intuition

– 37 –

du progrès transparent sous l’émeute, les chambres et la rue, les

compétitions à équilibrer autour de lui, sa foi dans la révolution,

peut-être on ne sait quelle résignation éventuelle née de la

vague acceptation d’un droit définitif et supérieur, sa volonté de

rester de sa race, son esprit de famille, son sincère respect du

peuple, sa propre honnêteté, préoccupaient Louis-Philippe

presque douloureusement, et par instants, si fort et si courageux

qu’il fût, l’accablaient sous la difficulté d’être roi.

Il sentait sous ses pieds une désagrégation redoutable, qui

n’était pourtant pas une mise en poussière, la France étant plus

France que jamais.

De ténébreux amoncellements couvraient l’horizon. Une

ombre étrange, gagnant de proche en proche, s’étendait peu à

peu sur les hommes, sur les choses, sur les idées ; ombre qui

venait des colères et des systèmes. Tout ce qui avait été

hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois la conscience

de l’honnête homme reprenait sa respiration tant il y avait de

malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités.

Les esprits tremblaient dans l’anxiété sociale comme les feuilles

à l’approche d’un orage. La tension électrique était telle qu’à de

certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis

l’obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds

et sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de

foudre qu’il y avait dans la nuée.

Vingt mois à peine s’étaient écoulés depuis la Révolution

de Juillet, l’année 1832 s’était ouverte avec un aspect

d’imminence et de menace. La détresse du peuple, les

travailleurs sans pain, le dernier prince de Condé disparu dans

les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme Paris les

Bourbons, la Belgique s’offrant à un prince français et donnée à

un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux

démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la

terre tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur

– 38 –

Bologne, la France brusquant l’Autriche à Ancône, au nord on

ne sait quel sinistre bruit de marteau reclouant la Pologne dans

son cercueil, dans toute l’Europe des regards irrités guettant la

France, l’Angleterre, alliée suspecte, prête à pousser ce qui

pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait, la pairie s’abritant

derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi, les fleurs de

lys raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de Notre-

Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant

mort dans l’indigence, Casimir Perier mort dans l’épuisement

du pouvoir ; la maladie politique et la maladie sociale se

déclarant à la fois dans les deux capitales du royaume, l’une la

ville de la pensée, l’autre la ville du travail ; à Paris la guerre

civile, à Lyon la guerre servile ; dans les deux cités la même

lueur de fournaise ; une pourpre de cratère au front du peuple ;

le midi fanatisé, l’ouest troublé, la duchesse de Berry dans la

Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le

choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre

tumulte des événements.

– 39 –

Chapitre V

Faits d’où l’histoire sort et que l’histoire

ignore

Vers la fin d’avril, tout s’était aggravé. La fermentation

devenait du bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu çà et là

de petites émeutes partielles, vite comprimées, mais

renaissantes, signe d’une vaste conflagration sous-jacente.

Quelque chose de terrible couvait. On entrevoyait les linéaments

encore peu distincts et mal éclairés d’une révolution possible.

La France regardait Paris ; Paris regardait le faubourg Saint-

Antoine.

Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauffé, entrait en

ébullition.

Les cabarets de la rue de Charonne étaient, quoique la

jonction de ces deux épithètes semble singulière appliquée à des

cabarets, graves et orageux.

Le gouvernement y était purement et simplement mis en

question. On y discutait publiquementla chose pour se battre

ou pour rester tranquilles. Il y avait des arrière-boutiques où

l’on faisait jurer à des ouvriers qu’ils se trouveraient dans la rue

au premier cri d’alarme, et qu’« ils se battraient sans compter le

nombre des ennemis. » Une fois l’engagement pris, un homme

assis dans un coin du cabaret « faisait une voix sonore » et

disait :Tu l’entends ! tu l’as juré! Quelquefois on montait au

premier étage dans une chambre close, et là il se passait des

scènes presque maçonniques. On faisait prêter à l’initié des

– 40 –

sermentspour lui rendre service ainsi qu’aux pères de famille.

C’était la formule.

Dans les salles basses on lisait des brochures

« subversives ».Ils crossaient le gouvernement, dit un rapport

secret du temps.

On y entendait des paroles comme celles-ci : –Je ne sais

pas les noms des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour

que deux heures d’avance. – Un ouvrier disait : –Nous sommes

trois cents, mettons chacun dix sous, cela fera cent cinquante

francs pour fabriquer des balles et de la poudre. – Un autre

disait : –Je ne demande pas six mois, je n’en demande pas

deux. Avant quinze jours nous serons en parallèle avec le

gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se

mettre en face. – Un autre disait : –Je ne me couche pas parce

que je fais des cartouches la nuit. – De temps en temps des

hommes « en bourgeois et en beaux habits » venaient, « faisant

des embarras », et ayant l’air « de commander », donnaient des

poignées de mainsaux plus importants, et s’en allaient. Ils ne

restaient jamais plus de dix minutes. On échangeait à voix basse

des propos significatifs. –Le complot est mûr, la chose est

comble. – « C’était bourdonné par tous ceux qui étaient là »,

pour emprunter l’expression même d’un des assistants.

L’exaltation était telle qu’un jour, en plein cabaret, un ouvrier

s’écria :Nous n’avons pas d’armes! – Un de ses camarades

répondit : –Les soldats en ont! – parodiant ainsi, sans s’en

douter, la proclamation de Bonaparte à l’armée d’Italie. –

« Quand ils avaient quelque chose de plus secret, ajoute un

rapport, ils ne se le communiquaient pas là. » On ne comprend

guère ce qu’ils pouvaient cacher après avoir dit ce qu’ils

disaient.

Les réunions étaient quelquefois périodiques. À de

certaines, on n’était jamais plus de huit ou dix, et toujours les

mêmes. Dans d’autres, entrait qui voulait, et la salle était si

– 41 –

pleine qu’on était forcé de se tenir debout. Les uns s’y trouvaient

par enthousiasme et passion ; les autres parce quec’était leur

chemin pour aller au travail. Comme pendant la révolution, il y

avait dans ces cabarets des femmes patriotes qui embrassaient

les nouveaux venus.

D’autres faits expressifs se faisaient jour.

Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en

disant :Marchand de vin, ce qui est dû, la révolution le payera.

Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on

nommait des agents révolutionnaires. Le scrutin se faisait dans

des casquettes.

Des ouvriers se réunissaient chez un maître d’escrime qui

donnait des assauts rue de Cotte. Il y avait là un trophée

d’armes formé d’espadons en bois, de cannes, de bâtons et de

fleurets. Un jour on démoucheta les fleurets. Un ouvrier disait :

–Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte pas sur moi,

parce qu’on me regarde comme une machine. – Cette machine

16

a été plus tard Quénisset .

Les choses quelconques qui se préméditaient prenaient peu

à peu on ne sait quelle étrange notoriété. Une femme balayant

sa porte disait à une autre femme : –Depuis longtemps on

travaille à force à faire des cartouches. – On lisait en pleine rue

des proclamations adressées aux gardes nationales des

départements. Une de ces proclamations était signée :Burtot,

marchand de vin.

Un jour, à la porte d’un liquoriste du marché Lenoir, un

homme ayant un collier de barbe et l’accent italien montait sur

16

Cet ouvrier du faubourg Saint-Antoine tenta, en 1841,

d’assassiner deux princes de la famille royale.

– 42 –

une borne et lisait à haute voix un écrit singulier qui semblait

émaner d’un pouvoir occulte. Des groupes s’étaient formés

autour de lui et applaudissaient. Les passages qui remuaient le

plus la foule ont été recueillis et notés. – « … Nos doctrines sont

entravées, nos proclamations sont déchirées, nos afficheurs sont

guettés et jetés en prison… ». « La débâcle qui vient d’avoir lieu

dans les cotons nous a converti plusieurs juste-milieu. » – « …

L’avenir des peuples s’élabore dans nos rangs obscurs. » – « …

Voici les termes posés : action ou réaction, révolution ou contre-

révolution. Car, à notre époque, on ne croit plus à l’inertie ni à

l’immobilité. Pour le peuple ou contre le peuple, c’est la

question. Il n’y en a pas d’autre. » – « … Le jour où nous ne vous

conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-là aidez-nous à

marcher. » Tout cela en plein jour.

D’autres faits, plus audacieux encore, étaient suspects au

peuple à cause de leur audace même. Le 4 avril 1832, un passant

montait sur la borne qui fait l’angle de la rue Sainte-Marguerite

et criait :Je suis babouviste! Mais sous Babeuf le peuple flairait

17

Gisquet .

Entre autres choses, ce passant disait :

– « À bas la propriété ! L’opposition de gauche est lâche et

traître. Quand elle veut avoir raison, elle prêche la révolution.

Elle est démocrate pour n’être pas battue, et royaliste pour ne

pas combattre. Les républicains sont des bêtes à plumes. Défiez-

vous des républicains, citoyens travailleurs. »

– Silence, citoyen mouchard ! cria un ouvrier.

Ce cri mit fin au discours.

Des incidents mystérieux se produisaient.

17

Préfet de police à Paris entre 1831 et 1836.

– 43 –

À la chute du jour, un ouvrier rencontrait près du canal

« un homme bien mis » qui lui disait : – Où vas-tu, citoyen ? –

Monsieur, répondait l’ouvrier, je n’ai pas l’honneur de vous

connaître. – Je te connais bien, moi. Et l’homme ajoutait : Ne

crains pas. Je suis l’agent du comité. On te soupçonne de n’être

pas bien sûr. Tu sais que si tu révélais quelque chose, on a l’œil

sur toi. – Puis il donnait à l’ouvrier une poignée de main et s’en

allait en disant : – Nous nous reverrons bientôt.

La police, aux écoutes, recueillait, non plus seulement dans

les cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers :

– Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand à un

ébéniste.

– Pourquoi ?

– Il va y avoir un coup de feu à faire.

Deux passants en haillons échangeaient ces répliques

remarquables, grosses d’une apparente jacquerie :

– Qui nous gouverne ?

– C’est monsieur Philippe.

– Non, c’est la bourgeoisie.

On se tromperait si l’on croyait que nous prenons le mot

jacquerie en mauvaise part. Les Jacques, c’étaient les pauvres.

Or ceux qui ont faim ont droit.

Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l’un

disait à l’autre : – Nous avons un bon plan d’attaque.

– 44 –

D’une conversation intime entre quatre hommes accroupis

dans un fossé du rond-point de la barrière du Trône, on ne

saisissait que ceci :

– On fera le possible pour qu’il ne se promène plus dans

Paris.

Qui,il? Obscurité menaçante.

« Les principaux chefs », comme on disait dans le

faubourg, se tenaient à l’écart. On croyait qu’ils se réunissaient,

pour se concerter, dans un cabaret près de la pointe Saint-

Eustache. Un nommé Aug. –, chef de la Société des Secours

pour les tailleurs, rue Mondétour, passait pour servir

d’intermédiaire central entre les chefs et le faubourg Saint-

Antoine. Néanmoins, il y eut toujours beaucoup d’ombre sur ces

chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fierté singulière de

cette réponse faite plus tard par un accusé devant la Cour des

pairs :

– Quel était votre chef ?

–Je n’en connaissais pas, et je n’en reconnaissais pas.

Ce n’étaient guère encore que des paroles, transparentes,

mais vagues ; quelquefois des propos en l’air, des on-dit, des

ouï-dire. D’autres indices survenaient.

Un charpentier, occupé rue de Reuilly à clouer les planches

d’une palissade autour d’un terrain où s’élevait une maison en

construction, trouvait dans ce terrain un fragment de lettre

déchirée où étaient encore lisibles les lignes que voici :

– « … Il faut que le comité prenne des mesures pour

empêcher le recrutement dans les sections pour les différentes

sociétés… »

– 45 –

Et en post-scriptum :

« Nous avons appris qu’il y avait des fusils rue du

Faubourg-Poissonnière, n° 5 (bis), au nombre de cinq ou six

mille, chez un armurier, dans une cour. La section ne possède

point d’armes. »

Ce qui fit que le charpentier s’émut et montra la chose à ses

voisins, c’est qu’à quelques pas plus loin il ramassa un autre

papier également déchiré et plus significatif encore, dont nous

reproduisons la configuration à cause de l’intérêt historique de

18

ces étranges documents :

Q C D E

u og a1fe

Apprenez cette liste par cœur. Après, vous la déchirerez.

Les hommes admis en feront autant lorsque vous leur aurez

transmis des ordres.

Salut et fraternité.

L.

Les personnes qui furent alors dans le secret de cette

trouvaille n’ont connu que plus tard le sous-entendu de ces

quatre majuscules :quinturions, centurions, décurions,

éclaireurs, et le sens de ces lettres :u og a1fequi était une date

et qui voulait direce 15 avril 1832. Sous chaque majuscule

étaient inscrits des noms suivis d’indications très

caractéristiques. Ainsi : – Q.Bannerel. 8 fusils. 83 cartouches.

18

Ce Q.C.D.E. se lit aussi C.Q.D.E. : c’estquod erat

demonstrandum, en français, C.Q.F.D. (ce qu’il fallait démontrer).

conspirateurs comme il a déjà pris rang parmi les bandits (voir Homère

Hogu).

– 46 –

Homme sûr. – C.Boubière. 1 pistolet. 40 cartouches. – D.

Rollet. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre. – E.Teissier. 1

sabre. 1 giberne. Exact. –Terreur.8 fusils, Brave, etc.

Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le même enclos,

un troisième papier sur lequel était écrite au crayon, mais très

lisiblement, cette espèce de liste énigmatique :

Unité. Blanchard. Arbre-sec. 6.

Barra. Soize. Salle-au-Comte.

Kosciusko. Aubry le boucher ?

J. J. R.

Caïus Gracchus.

Droit de revision. Dufond. Four.

Chute des Girondins. Derbac. Maubuée.

Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.

Marseillaise.

Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.

Hoche.

Marceau. Platon. Arbre-sec.

19

Varsovie. Tilly, crieur duPopulaire.

L’honnête bourgeois entre les mains duquel cette liste était

demeurée en sut la signification. Il paraît que cette liste était la

nomenclature complète des sections du quatrième

arrondissement de la société des Droits de l’Homme, avec les

noms et les demeures des chefs de sections. Aujourd’hui que

tous ces faits restés dans l’ombre ne sont plus que de l’histoire,

on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la société

des Droits de l’Homme semble avoir été postérieure à la date où