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En mars 2008, Jean-Marc Potdevin, entrepreneur à succès et business angel auprès de nombreuses startups, traverse une sérieuse crise de la quarantaine. Il décide d’interrompre toute activité pour marcher seul vers Saint-Jacques-de-Compostelle. En chemin, il entre dans une chapelle et fait une rencontre surnaturelle qui bouleverse son existence. L’auteur livre ici le récit de cette expérience mystique foudroyante et mène une véritable enquête spirituelle pour comprendre ce qu’il a vécu. Dans cette nouvelle édition, il revient sur les années qui ont suivi, de ses questionnements professionnels à la naissance d’Entourage. Le témoignage inoubliable d’une authentique rencontre avec Dieu.
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Seitenzahl: 303
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Conception couverture : © Christophe Roger
Photo couverture : © Corinne Simon / CIRIC
Composition : Soft Office (38)
© Éditions Emmanuel, 2018
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-695-0
Dépôt légal : 3e trimestre 2018
Jean-Marc Potdevin Nouvelle édition augmentée
Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu
L’expérience mystique d’un business angel
À Bénédicte, pour sa patience et son amour, ainsi qu’à Alizée, Valentine, Élodie et Joséphine pour qui j’ai, au départ, écrit ces lignes.
Ce que vous n’entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de ma visite.
(L’Imitation de Jésus-Christ, livre III, chapitre III.)
Cette confidence s’adresse à mes proches, à mes très proches. Je m’y « livre » en confiance, de l’intérieur ; une livraison faite de souvenirs, de ressentis, d’analyses, de douleurs, de lectures, de prières, d’expériences, de joies intenses. C’est parce que je parle en cœur à cœur que je peux m’y livrer sans trop de pudeur, en présupposant l’indulgence et la bienveillance de l’âme lectrice. Avec cette volonté d’au moins transmettre l’important à mes yeux, condensé d’un fragment infime du chemin de la vie dont la lente maturation et distillation a produit cet élixir livresque, sorte d’enseignement dont la fiole que vous tenez entre les mains renferme la liqueur récoltée patiemment au tempo lent des mois.
Je vous propose d’y poser les lèvres et de vous laisser emporter par ses vapeurs répandues dès l’ouverture du flacon et auxquelles j’aspire désormais : que son goulot suave baise vos lèvres des baisers de sa bouche, lui dont les caresses sont plus douces que le vin (Ct 1, 2)1. Pas plus que l’ivresse, l’expérience ne se transmet au travers de mots. Pas plus que la plénitude d’une union nuptiale ne peut se laisser saisir par l’intelligence. C’est donc une invitation à l’ivresse, une invitation à la folie de l’union qui vous est présentée ici, invitation à dépasser les mots et les concepts pour leur préférer l’extase de l’expérience directe, celle de la rencontre et de la vraie joie qui en découle.
Dans cette fiole se trouve mon « emprunt » à ce chemin que j’ai « empreinté » à pied, imprimé et imprégné de vie, écrit en route, non terminé, encore tout chaud et vivant. Un chemin au cœur battant. Ce n’est ni une spéculation, ni une divagation, ni une analyse, ni même mon « opinion » sur les choses. Il n’a aucune autre valeur ni prétention que celle de laisser un témoignage parfumé, le plus vrai possible, de ces traces de pas que j’ai vues dans la boue à mes côtés en marchant.
J’aborde parfois en filigrane, bien présomptueusement, quelques thèmes chers à l’homme ou à son Créateur, bien que n’ayant aucune formation particulière sur ces sujets (que ce soit en psychologie, en philosophie, en théologie), dans le but d’essayer d’éclairer ou de comprendre ce vécu si intense bien malgré moi. Je demande donc votre indulgence pour toute ineptie, tout raccourci ou caricature qui pourront parsemer ces lignes. Si certains de ces écrits se trouvent être contradictoires avec la Vérité, arrachez-en les pages pour ne pas l’abîmer. Car ces mots parlent du Christ qui est le chemin, la vérité et la vie. Et encore, j’aurais dû mettre des majuscules à chacun des mots et articles de la fin de phrase précédente.
1. « Cantique des cantiques ». Dans ce livre, la plupart des citations bibliques sont tirées de la Bible de Jérusalem (BJ), Paris, Cerf. Certaines références proviennent aussi de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB) ou de la Nouvelle Traduction liturgique (AELF).
Le front posé contre la vitre vibrante du bus endormi, les pupilles sereinement dilatées par la vision nocturne du paysage rembobiné sous mes yeux en semi-accéléré, les reflets éclairés par la pleine lune imprégnaient ma rétine amoureuse et déclenchaient un long feu d’artifice ininterrompu de souvenirs et d’images me rappelant la beauté de ce chemin que je venais de parcourir en sandales. Je me replongeais ainsi pendant vingt-quatre heures dans les plus belles images de ces deux derniers mois de marche lente et savoureuse entre Grenoble et Saint-Jacques-de-Compostelle. J’étais lumineux de l’intérieur. Une grande paix et une joie profonde m’habitaient, je les sentais inaltérables, inébranlables. Pèlerin aux pieds détruits, connecté au divin, le champ des étoiles – Campus Stellae – était dans mon cœur et brillait dans mes yeux.
Il n’y a pas bien longtemps encore, le front posé contre le hublot vibrant d’un Airbus endormi, revenant de San Francisco ou de Londres, je laissais de même vagabonder mon esprit au gré des nuages défilant sous les ailes de l’avion ou des reflets rougeâtres, jouets de la lumière d’un soleil levant déployant sa parure majestueuse, préoccupé par des projets en retard, des équipes à réorganiser, de nouveaux produits à lancer, des présentations à faire, de nouvelles technologies émergentes. J’essayais parfois de dormir sur mon fauteuil volant sous la stratosphère, dans l’espoir de trouver un peu d’énergie et de rester performant le lendemain en réunion. Je m’abrutissais avec le film stérile que projetait l’écran de cinéma de l’avion, tout en essayant de mélanger somnifère et un peu d’alcool pour forcer une torpeur douteusement réparatrice, le temps du vol, et anesthésier ainsi au passage mes profondes aspirations au bonheur. Tout allait très vite dans la « netéconomie », et on voyageait aussi vite qu’on parlait, pensait, ou prenait des décisions. Aussi vite qu’on investissait, gagnait des parts de marché, ou embauchait du personnel.
L’homme du bus n’avait plus grand-chose à voir avec celui de l’avion : un homme neuf, de fond en comble, paisible, clair, doux, doté d’une puissante et mystérieuse assurance intérieure, évoluant désormais dans un monde doté d’une cinquième dimension : celle de la grâce. J’allais bientôt devoir affronter l’atterrissage dans mon ancien monde à l’arrivée du bus chez moi, sorte de tourbillon permanent d’activités et de vie, et je savais que l’adaptation serait particulièrement délicate. Mais j’étais bien armé.
Le choc eut lieu en ce début du mois de juillet 2008, et il fut rude, comme si je venais d’être subitement plongé dans le tambour tonitruant d’une grande machine à laver bouillonnante. Machine à laver bien nécessaire par ailleurs vu mon état malodorant, mes vêtements moisis et mon hygiène douteuse après ces deux mois de marche dans des conditions rustiques sur des sentiers boueux détrempés par la pluie.
Le chemin m’avait laissé en héritage un outil pour rester debout et droit au milieu de ce tourbillon de la vie : un gyroscope intérieur d’une très grande stabilité, bien ancré au fond de moi, et celui-ci fut à peine perturbé par la plongée dans la machine à laver. Trois ans après mon retour, ce gyroscope n’a pas dévié d’un demi-degré, et m’indique encore aujourd’hui imperturbablement la bonne direction. En plus d’un gyroscope, le chemin m’avait également équipé d’un baudrier relié à une solide corde d’escalade : plus rien ne pouvait m’arriver désormais, tant que cette corde sécurisait toute ma progression. Non seulement elle m’empêcherait de tomber dans l’abîme quels que soient mes faux pas, mes faiblesses ou mes mauvaises prises, mais en plus elle me permettrait de me reposer lorsque, fatigué par l’ascension, je lui crierai de me reprendre « sec » pour me reposer les doigts.
Quel immense décalage avec l’homme d’avant… Celui de l’avion… C’était pourtant hier, mais c’était une tout autre vie.
C’était hier que je recevais l’appel sans m’en rendre compte le moins du monde. Appel à partir.
Cet hier, c’était fin mars. Fin mars 2008. Le 23 mars peut-être. Et il fallait que ça cesse.
Je ne sais pas bien quoi, mais il fallait que ça cesse.
La vie avait un vrai sens, et il me semblait l’avoir perdu dans le bruit ambiant. Sans trop comprendre… Il était peut-être encore temps de réagir. Je décidai de partir. Sortir de mon confort et de ma sécurité. À pied. Loin. Seul. Comme un sursaut de survie… Chemin de terre mais aussi chemin intérieur et spirituel : sans réfléchir, c’était clair que j’allais à Saint-Jacques-de-Compostelle. Sans même savoir où c’était…
Le soir même, j’en parle à mon amour de toujours, la femme que j’ai épousée il y a dix-sept ans, ma sweet love des bancs de l’école. « Je vais partir faire le chemin de Saint-Jacques. » Je n’ai ensuite pas su répondre à ses nombreux « pourquoi »… Pourquoi partir ? Pourquoi Saint-Jacques ? C’est où ? Pourquoi si loin ? Tu vas dormir où ? Tu n’es pas bien ici ? C’est une fuite ? Tu comptes trouver quoi ? Tu y vas seul ? Combien de temps ? Tu vas manger comment ? Tu as besoin d’oxygène ? Tu prendras ton téléphone ? Tu vas rentrer à pied ?…
La seule question à laquelle j’avais une réponse bien claire était celle qu’elle me posa le lendemain matin au lever, juste avant de laisser couler ses larmes, un peu groggy par ma réponse : « Au fait, tu comptes partir quand ? »… Dès que possible. C’était juste urgent.
Je savais aussi que je reviendrais, et que ce serait salutaire. Salutaire non seulement pour moi, mais pour la vie, pour ma famille, et mon amour pour elle. Je reviendrais fort et clair pour qu’on attaque ensemble et plus unis que jamais notre deuxième moitié de vie.
Je ne savais pas au juste ce que je cherchais sur ce chemin, ni pourquoi je l’empruntais, donc il fallait commencer par comprendre… Je me précipitai pour me procurer un petit carnet recouvert de cuir noir et d’un élastique pour le maintenir bien fermé, carnet qui ne me quitterait plus et servirait à témoigner de mon cheminement intérieur – être certain d’en retrouver les traces à mon retour –, et commençai hardiment à écrire sur une des pages ouverte au hasard les raisons de mon départ.
Effort bien présomptueux et téméraire, qui se solda par un premier échec : j’ai noirci la page d’une vingtaine de bonnes raisons dont aucune n’était vraiment satisfaisante… Puis j’écrivis sur la page suivante : Je fais ce chemin pour comprendre pourquoi je fais ce chemin. Conscient des risques paradoxaux des formules autoréférentes, ça me paraissait cependant beaucoup plus conforme à la réalité brouillée qui m’habitait.
Je suis parti de la maison sous la pluie, le 22 avril 2008, en début d’après-midi. En réalité, j’étais déjà en chemin depuis le 23 mars : tous les jours, j’avançais dans la « to do liste » qui ne quittait plus la poche arrière de mon jean. Tant de choses à faire « avant de partir » et qui ont mis tant de temps, sans doute pour m’apprendre la patience : accélération des rendez-vous de business, expliquer aux impôts que je serai absent pour les déclarations, que je ne pouvais pas leur fournir de « lettre d’employeur stipulant que je serais en voyage à l’étranger » et bien évidemment me procurer ma « crédentiale » et le Miam-miam Dodo de tout bon pèlerin.
Ultreïa !
J’avais mis le doigt depuis pas mal d’années dans l’engrenage broyeur du monde, travaillant pendant douze ans pour une grande société multinationale avec une belle carrière en vue. J’enclenchai les vitesses supérieures de mon activisme professionnel au début des années 2000, en rejoignant l’aventure passionnante d’une start-up Internet – Kelkoo – qui deviendrait rapidement l’un des très beaux succès de l’Internet en Europe.
Kelkoo était une belle aventure entrepreneuriale et humaine, et j’étais heureux d’en être un des artisans au sein d’une équipe de talent, mettant une énergie passionnée et sans limite à ce jeu grandeur nature, conscient que nous participions – à notre petite échelle – à l’émergence globale d’une véritable industrie nouvelle, voire d’une évolution d’une nature probablement comparable à celle que l’humanité avait connue lorsqu’elle inventa l’imprimerie.
Il était en effet tout à fait clair pour moi, et ce depuis le tout début des années 1990 alors que je travaillais comme scientifique de recherche en sciences de l’information dans un laboratoire américain à Austin au Texas, que l’invention du Web qui venait d’être publiée au CERN à Genève allait révolutionner les échanges, les services, l’accès à l’information, au savoir, à la communication. Il paraissait évident que les enjeux seraient colossaux, depuis les questions de propriété intellectuelle des biens dématérialisés en passant par la sécurité des données et des transactions financières. Le commerce, les médias, la justice elle-même, jusqu’aux frontières des pays et à leurs systèmes de défense, allaient être bouleversés par l’arrivée de ce monde numérique qui s’apprêtait à envahir la vie privée des hommes en les interconnectant directement grâce à leurs machines. On sortait de l’âge de pierre pour entrer dans la civilisation du « sable » – de la silice, bâtie sur le silicium –, dont l’information mouvante et éphémère s’écrivait fugacement sur ce sable des circuits électroniques de nos ordinateurs hyperconnectés, traversant à la vitesse de la lumière les réseaux maillant finement la planète pour finalement relier entre eux les milliards d’objets communicants qui peuplent aujourd’hui notre quotidien.
J’étais donc heureux de participer concrètement, à ma petite échelle, à ce changement radical de niveau dans la grande évolution des espèces, véritable rupture qui se produisait probablement sous nos yeux et dont je pouvais me croire acteur. Mon auteur préféré, Pierre Teilhard de Chardin, avait prévu et théorisé ce changement qu’il appelait de ses vœux il y avait plus de cinquante ans déjà : celui de l’interconnexion de la « Noosphère », le maillage humain qui la ferait changer de niveau de complexité et de conscience, un jour. Teilhard avait cette vision que les intelligences et les consciences individuelles se mettraient progressivement à coopérer au sein de gigantesques réseaux de plus en plus étendus et serrés, à l’échelle de la planète, en créant une sorte de nouvelle intelligence collective. Bien sûr, pour moi averti de longue date par ses extrapolations audacieuses, Internet puis le Web, l’internet des objets tout comme le web des personnes (les réseaux sociaux), rendaient cette vision possible et constituaient chacun des petites étapes progressives vers la construction de cette Noosphère. Je comprenais ainsi la perspective et la vision globale à longue échelle du changement initié dans la deuxième moitié du XXe siècle. Teilhard avait aussi mis en garde sur le sens et la finalité de ce changement.
L’ambiance au sein de l’équipe était un peu celle d’un match de la coupe du monde, l’impression de viser la finale. On avait tous les bons éléments en main, le sélectionneur avait mis sur pied une équipe de stars, vraiment professionnelles, partageant toutes le même objectif et hyper motivées pour gagner ce match.
Le succès fulgurant de Kelkoo et de nos efforts acharnés – je passe sous silence le stress ou les mini infarctus qui se sont produits pendant la bataille – me plaça magiquement au sein de discussions passionnantes avec les plus grands pionniers de l’Internet mondial, en Californie notamment. Elles aboutirent un jour de ce joli printemps 2004 à la cession de nos activités au géant mondial de l’Internet, Yahoo Inc., pour 485 M€. Je me retrouvais, peu de temps après cette « finale » gagnée, avec quelques millions d’euros en poche, et la responsabilité de vice-président de Yahoo pour l’Europe, m’occupant de leur technologie et ingénierie – ce qui était proche d’un job de rêve pour l’ingénieur que je suis.
Que rêver de mieux ?
Avec beaucoup d’amis et une certaine notoriété dans ce petit milieu, j’étais devenu le hamster le plus performant de la cage, dont la roue tournait de façon parfaitement huilée, satisfaisante pour tout le monde, tel un bon petit soldat citoyen. Deux jeunes auteurs friands de la netéconomie firent même paraître un livre retraçant cette aventure au titre bien imbibé de notre fierté collective, Ils ont réussi leur start-up2, comme pour mieux certifier le succès indiscutable de l’opération et clôturer définitivement ce sujet.
Pourtant, au niveau personnel, au fond de mon « âtre », je connaissais le prix à payer… Il y a longtemps déjà, j’ai lu ces lignes quelque part, je ne sais pas bien où précisément… « Que tes occupations ne soient pas trop nombreuses. Si tu les multiplies, tu ne resteras pas indemne ; même si tu cours tu n’arriveras pas, et tu ne t’échapperas pas par la fuite.»
Je discutais post mortem avec mes amis de Kelkoo sur le sens de ces événements, mais aucun n’avait vraiment de réponse satisfaisante.
Le plus lucide sur lui-même m’expliquait que c’était une sorte de fuite : cette adrénaline grisante, ce jeu de Monopoly passionnant et grandeur nature n’étaient que des moyens de se fuir lui-même, de se cacher l’ennui existentiel qui, en réalité, remplissait l’espace intérieur alors que l’activisme extérieur et le bruit faisaient illusion du contraire.
Clairement, je réalisais que j’avais atteint là un sommet professionnel certes enviable, mais qui en aucun cas ne satisfaisait ma soif fondamentale, mon aspiration au bonheur, bien au contraire… Quel sens donner à mon action ? Pourquoi dépenser autant d’énergie vitale et de méga téraflops cérébraux à imaginer et construire des machines, des systèmes, des business ou des services si personne ne saisissait réellement après quoi il courait précisément… La vaine gloire du succès reconnu ? L’argent ? La réalisation personnelle au travers d’une réalisation extérieure et professionnelle reconnue ? Une fuite de soi ? Un mensonge ?
Si vous avez déjà essayé de courir la bouche ouverte en espérant vous désaltérer et vous remplir l’estomac avec le vent, vous devriez compatir à ma situation d’alors : je m’asséchais progressivement et devenais de plus en plus creux, au fur et à mesure que je remplissais ma vie de ces projets mirobolants et des délices du monde qui vont avec. Et vous savez bien ce qui arrive à l’organisme qui se dessèche, n’est-ce pas ? Il devient rigide, cassant, puis se flétrit et tombe en poussière. En cendres, en fait. Vous savez, ces mêmes cendres qui marquent, le mercredi du premier jour du Carême, le front des chrétiens encore attachés à cette ancienne tradition tellement incompréhensible à l’homme moderne ? Résidu de produit de consommation carbonisé par le feu du monde, je consommais la vie en me consumant comme la plupart de mes contemporains, en oubliant cet énorme tas de cendres que je produisais pourtant à chaque tour de roue, qui s’amoncelait de façon inquiétante derrière moi.
Au milieu de cette « centrifugeuse » polaire, la vie pourtant m’avait forcé à quelques puissants arrêts sur image, quelques singularités dans l’espace-temps de mon activisme débridé ; elle sonnait le rappel du glas pour moi.
La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne3.
Je m’étais laissé embarquer dans une splendide balade onirique sur le toit de l’Afrique en Tanzanie avec mes compagnons de route, sur le cratère mi-cendre (tiens… encore de la cendre) mi-glace de Kibo, la haute vedette du Kilimandjaro, une sorte d’expédition à la Hergé, On a marché sur la lune, un dépaysement total au sommet du berceau de l’humanité. Soudain, au milieu de la route, au milieu de la fameuse « voie Machame » familièrement surnommée « whiskey road » par les touristes comme moi qui se prennent pour des aventuriers, dans la nuit sous tente à près de 4 000 mètres, mes poumons décidèrent de se remplir d’eau. Lorsque le guide dubitatif, mal réveillé et surtout réfrigéré par les 15 °C en dessous de zéro, m’expliqua calmement (et en m’éblouissant de sa lampe torche) qu’il ne pouvait rien faire pour moi, et en particulier pas me descendre, j’ai compris que ça s’arrêterait là, que tout allait s’arrêter… Je veux dire ma vie… Je connaissais les symptômes et les risques de l’œdème pulmonaire d’altitude. Clairement, je crachais de l’eau, et pas moyen de m’allonger, j’étouffais. Mourir noyé à 4 000 mètres d’altitude, c’est vraiment ridicule, et ce fut la belle conclusion que je décidai de tirer de cette longue nuit blanche à méditer sur ma mort, venue me taquiner face à face – cette conclusion doublée surtout de ce sentiment d’impuissance et de gâchis de laisser en plan une famille qui avait encore besoin de moi. Je n’avais pas terminé ma mission sur terre, c’était inachevé…
L’arrivée du soleil prouva mon erreur : ce n’était visiblement pas mon heure. La Faucheuse s’acharna pourtant encore un peu sur moi, avant de renoncer. Le lendemain matin, un peu surpris d’être toujours là, je pris une belle leçon d’humilité d’abord auprès du guide, puis directement auprès de la création : il m’autorisa à monter au sommet (pas loin de 6 000 mètres) pour embrasser Kibo. Je n’avais donc certainement aucun problème d’œdème (je croyais naïvement que les guides de montagne connaissaient leur métier). La montée au sommet fut faite la nuit suivante, dans un monde parallèle, avec autant de patience et d’humilité que d’absence d’oxygène : je savais la montagne beaucoup plus forte que moi et, à chaque pas, je la priais de m’accepter. Je lui murmurais que je ne cherchais pas à la vaincre – juste lui rendre visite sur la pointe des pieds – et que je ne mettais aucun orgueil à monter le plus calmement possible avec les poumons pleins d’eau. L’argument fonctionna tellement bien qu’une fois le sommet atteint, ce fut un retour direct à l’hôpital en France où j’ai servi d’animal de cirque à une cohorte de jeunes médecins trop heureux « d’en voir revenir un » (délicatement souligné par un charmant « d’habitude on ne les voit pas rentrer »). J’ai mis trois mois à récupérer un cœur non dilaté et des poumons secs…
Pendant ce temps, mon père avait décidé de se faire retirer ce début de tumeur cancéreuse au poumon détectée quelques mois avant mon départ à Kibo, plutôt que de lutter de longs mois ou années avec cette terrible maladie. Il connaissait pourtant les risques élevés pour lui : les bronches réduites en poussière par ces années de goudronnage de poumons, sponsorisant l’industrie mortifère du tabac. L’opération se termina fort mal, dans les souffrances inhumaines de ces machines à respirer de force et des tuyaux dispensateurs de morphine.
J’eus juste la chance de communier une dernière fois avec lui, à ses côtés, après lui avoir refusé de débrancher cette machine infernale supposée pouvoir le guérir et qui transforma sa fin de vie en calvaire. L’homme est semblable à un souffle, ses jours sont une ombre qui passe (Ps 144, 4).
Il s’éteignit quelques semaines après ma sortie d’hôpital, le cœur épuisé. On était ensemble en service de pneumologie, lui à Tourcoing, moi à Grenoble. C’est Pedro qui me donna une des clés de cette histoire – Pedro qui grimpa à Kibo cigarette au bec. Selon lui, j’étais parti le rejoindre au sommet du Kilimandjaro, dans son épreuve pulmonaire, et j’avais ainsi partagé une infime partie de sa souffrance. Une dernière communion avec lui aux souffrances de la chair…
Au fait, je ne vous ai pas dit le prénom de mon père. Ça s’est imposé à moi comme une évidence après plusieurs semaines de marche, sur le chemin de Saint-Jacques, trois ans après sa mort… Tellement évident… Saint Jacques fumait-il lui aussi ?
La balade au Kilimandjaro et la mort de mon père sont arrivées l’année de mes quarante ans. Je décidai d’essayer d’assumer tout seul ce qui commençait à ressembler de plus en plus à une belle crise de milieu de vie, sorte d’acédie des temps modernes. Comme d’habitude, en comptant une fois de plus sur mes propres forces. Mais je n’étais plus loin du bout de ce rouleau : la vie de hamster m’épuisait.
Quelques mois plus tard, le goût pour mon travail et l’envie de le continuer à ce rythme effréné me quittèrent définitivement et je décidai de mettre un terme à cette absence de sens que je croyais masquée par mon activité professionnelle trop intense : c’était décidé, je plaquais mon boulot. J’allais arrêter ces singeries, ces allers-retours en avion, ces grands hôtels, ces agendas surchargés, ces réunions à répétition, ces budgets, ces équipes. J’ai donc débranché tout ça d’un geste que j’aurais aimé salvateur. J’étais alors persuadé que mon insatisfaction intérieure était liée à ce suractivisme professionnel. En coupant le bruit, je devais logiquement retrouver le calme et la paix intérieurs qui me faisaient tant défaut.
J’avais gagné à peu près suffisamment d’argent pour vivre sans trop travailler – au moins à court terme –, et j’allais donc pouvoir enfin profiter de la vie, j’imagine comme chacun rêverait de le faire.
Profiter de ma famille aussi… Je me suis marié avec mon premier amour de collège – chance rare et unique bonheur – et quatre perles fines sont nées de cet amour. Je pense que la famille rayonnait et partageait son bonheur – et sans doute un peu de sa foi – autour d’elle ; une maison toujours ouverte et pleine d’amis et de vie. Mais avec le temps et les habitudes, avec l’abrasivité du quotidien, les rouages internes s’étaient doucement grippés, et l’engrenage familial grinçait parfois… Rien de bien méchant, mais ça grinçait. En étant plus présent, j’espérais resserrer certains de ces liens.
J’allais enfin, croyais-je, sortir du cercle vicieux en arrêtant la course à l’orgueil et à la cupidité. En arrêtant le bruit, la vitesse et l’activité, j’allais calmer ces illusions trompeuses et enfin voir clair, retrouver la paix intérieure. Faire un mini « suicide social » en tuant cette personnalité professionnelle qui me ressemblait si peu, pour me retrouver au calme, seul, vraiment face à face avec la vérité de la vie. Voir enfin ce qui resterait de ma vie intérieure une fois le vacarme extérieur éteint.
Et peut-être enfin trouver le sens…
L’arrêt de cette source de bruit externe qu’était le travail fit taire quasi instantanément une autre source de bruit parasite qu’étaient les mondanités. J’ai découvert que, suite à l’arrêt de mon activité professionnelle, la fréquence et l’intensité des invitations extra-professionnelles allaient rapidement se réduire, comme si nous étions devenus moins fréquentables aux yeux de beaucoup de nos anciennes relations. Mon réseau se resserra vite autour de quelques bons amis de qualité. Peut-être présentais-je moins d’intérêt socialement en étant « père au foyer » qu’en ayant une activité et un titre professionnel ronflant ? L’arrêt de ces agitations bruyantes allait me faire beaucoup de bien, me permettre au moins de me reconstruire physiquement et psychiquement, et de goûter aux joies de la vie, directes et simples.
Cette respiration fut immédiatement réconfortante et j’appréciais chaque seconde de mon nouveau temps libre. Je me mis à « profiter de la vie » pendant près de deux années « club med ». En plus de passer du temps avec ma famille, je trouvais enfin du temps pour lire et me détendre. Mes amis grenoblois m’apprirent à skier, ainsi qu’à grimper quelques parois rocheuses assez vertigineuses en m’enseignant les rudiments suffisants de l’escalade pour croire que j’étais en sécurité (qu’ils soient ici remerciés de leur grande patience). Pour varier les plaisirs, on se faisait quelques belles virées à la voile en mer ou sur certains lacs environnants. La remise en forme physique en salle de sport avait achevé de remettre mon corps à peu près d’équerre : après avoir été négligé au moins vingt ans, il s’en trouva rapidement beaucoup mieux…
Après avoir remonté un studio d’enregistrement de musique, je me remis à écrire et enregistrer quelques maquettes de morceaux, ainsi qu’à enregistrer de jeunes groupes de rock locaux. C’était pour eux une aubaine unique de pouvoir travailler et se produire en studio, ensuite ils diffusaient leurs « œuvres » via Internet et sur les nouveaux réseaux sociaux. C’était ma manière de remercier Najberg, cet homme passionné de musique qui avait fait chez lui, dans son home studio, les premiers enregistrements de mon groupe de rock à Lille alors que j’avais quinze ans. Retour à l’envoyeur trente ans après.
Je gardais en plus de ces divertissements une activité professionnelle en pointillé, mais assez passionnante, comme consultant pour plusieurs venture capital funds, des fonds d’investissement en capital-risque qui investissent dans de jeunes start-ups. Je pouvais ainsi rester à la pointe de mon domaine sans trop m’investir, étant en contact avec l’innovation technologique un peu partout en Europe. Je participais aussi à l’écosystème Internet en investissant directement mon argent et mon temps dans quelques jeunes pousses Internet, m’associant avec quelques entrepreneurs hyper motivés et très talentueux. J’avais ainsi l’impression de donner au moins un peu de sens à l’argent et à l’expérience gagnés précédemment chez Kelkoo.
Vous l’avez compris, la gestion de mon agenda était redevenue très rapidement au moins aussi pathologique qu’avant. Mes allers retours dans les différentes capitales européennes et le temps perdu dans les hôtels, TGV et avions emplissaient de nouveau les quelques instants de liberté qui me restaient entre deux séances de musique ou de sport. Je comprenais progressivement qu’absolument rien n’avait changé dans ma vie.
Cette « vie de rêve » apparente était en fait la même que la précédente. Le loisir avait simplement remplacé le travail, mais en réalité je continuais à me fuir de la même façon, à ne pas affronter de face le fond du sujet. « Où que tu ailles, tu ne pourras jamais te fuir toi-même », me dit une amie consciente de ces pièges.
Pascal disait du divertissement (dans le sens à la fois d’amusement et de travail) :
La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant, c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela principalement qui nous empêche de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans celui-ci, nous serions dans l’ennui et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort4.
Ce régime de divertissement « club med », sans sel (Mt 5, 13-14), fit finalement bien pire : non seulement j’avais remplacé l’activisme professionnel par une autre forme d’activisme dans les « loisirs », qui m’abrutissait au moins autant, mais surtout, cette vie légère remplie de vide achevait, sans que je m’en rende compte, de me faire perdre peu à peu ce qui me restait de force spirituelle et de richesse intérieure. Pourtant, j’étais parti bien armé dans la vie de ce point de vue : j’étais bien né, et – je le pensais – ancré dans ma foi depuis toujours. Un sociologue adepte des sondages et des classifications humaines bien rangées et mesurables m’aurait immédiatement étiqueté « catholique pratiquant ». Au passage, je n’ai jamais bien compris ce qualificatif de « pratiquant » que le langage officiel accole au mot « catholique ». Si j’avais l’humour et le recul de Jean XXIII, je pourrais faire mienne la réplique qu’il fit à cette dame lui avouant qu’elle était « catholique non pratiquante » : « C’est tout comme moi ! Je suis naturiste… non pratiquant ! »
Enfant, j’entretenais une relation directe avec Dieu par la prière, j’ai même effleuré l’idée d’être prêtre vers l’âge de dix ou douze ans. Ma vie intérieure était riche, façon jeune garçon plutôt rêveur. Les lourds orages que ma famille traversait avec la longue décomposition du couple de mes parents entamèrent cette confiance absolue que j’avais en Dieu : comment pouvait-il laisser faire ce fiasco, cette violente implosion, malgré nos prières d’enfants ; comment pouvait-il laisser une famille se déchirer ? Je ne comprenais pas à l’époque qu’en fait c’était lui qui s’était retrouvé écartelé par ces disputes, crucifié sur le Golgotha du divorce, et qu’il en souffrait autant que nous, si ce n’est plus. J’ai fui cette ambiance dès mes dix-sept ans.
Les prières et l’intensité de la foi de ma grand-mère maternelle m’avaient sans doute poussé, post-adolescent, à essayer de lire aussi bien le scientifique et mystique Pierre Teilhard de Chardin, qu’elle avait en très haute estime, que saint Thomas More – elle m’avait fait rencontrer son meilleur traducteur à l’Université catholique de Lille, un de ses amis érudits, le chanoine André Prévost. Teilhard m’enchantait vraiment et devint, quand je fus jeune adulte, mon maître à penser par sa façon scientifique de donner un sens christocentrique à l’évolution. Il correspondait bien à mon esprit et à mon éducation scientifique (dans une des écoles d’ingénieur de la Catho de Lille). Ma grand-mère me transmit aussi sans doute son admiration pour le pape Jean-Paul II, d’où mes lectures de ses diverses encycliques et méditations.
Seulement voilà… le rouleau compresseur des forces du monde avait doucement mais sûrement écrasé au fil des années une bonne partie de cela : mon orgueil humain m’avait progressivement fait croire que j’arriverais beaucoup plus certainement et rapidement à mes fins en comptant sur mes propres forces plutôt qu’en priant. L’apparent silence de Dieu me paraissait de plus en plus assourdissant. Ma foi devenait rationnelle, sèche, comme séparée du vrai monde. Mes prières s’espaçaient. Ma présence à l’Eucharistie aussi… Je doutais de l’Église, devenue suspecte à mes yeux rendus malades par le relativisme ambiant. Je gardais ferme ma croyance dans l’existence du Dieu Créateur du monde, mais je regardais les rites, la messe, le clergé, les dogmes et autres règles comme autant d’inventions humaines destinées aux masses ; probablement même je devais douter de l’efficacité des sacrements eux-mêmes. Mes comportements devenant plus orgueilleux, conquérants, vaniteux, gourmands de la vie, je me sentais décalé face à l’humilité du Christ et j’avais de plus en plus de mal à communier honnêtement : comment me fondre en lui, alors que mon âme était devenue si poisseuse ?
J’étais devenu une terre aride.
Par mimétisme sans doute, mes filles s’éloignaient également progressivement de la messe qui aurait dû les nourrir de la Parole et du pain consacré et les faire grandir intérieurement jour après jour. Insidieusement, et en pensant bien faire, je leur apprenais la force, ma force, la force humaine. Celle qui prévaut à l’école ou dans l’entreprise, dans la rue comme dans les salons mondains. Celle sur laquelle je m’appuyais de plus en plus désormais : la volonté, la ténacité, le travail, l’endurance, les connaissances et le savoir, le contrôle, les compétences et le savoir-faire, la virtuosité… toutes ces forces dont j’étais si fier et que je croyais trivialement être les fondements de « ma réussite ». Je passais peu de temps à leur parler de ma foi ou à prier avec elles le soir. Je pensais stupidement qu’il suffisait d’être le parangon des valeurs chrétiennes – devenues en fait des valeurs humanistes plus que christiques –, de vivre en les incarnant pour les leur transmettre… Grave erreur ! On grandit beaucoup mieux en gardant la souplesse, en embrassant la vulnérabilité, en mettant ses forces dans ses faiblesses, qu’en se fortifiant et en se durcissant.
Mes forces humaines seules ne sont rien.
Elles sont non seulement misérables, mais pires que tout elles m’éloignent de la lumière. Aveugle j’étais de ne pas comprendre ça !
À vouloir donner cette force humaine qui m’habite à mes enfants, je les ai affaiblis, désarmés pour la vraie mission de la vie.
Je vais devoir en rentrant refaire leur éducation au départ, basée sur l’humilité et non la force… humilité réelle et profonde.
Carnet de Compostelle, p. 7.
Qu’est-ce qui clochait dans ma vie ? Qui pouvait m’aider ?
Le monde contemporain proposait son catalogue de solutions bien rodées à l’absence de sens généralisée, à la faiblesse de plus en plus criarde de la vie intérieure des hommes de mon siècle. Ce catalogue de remèdes censés pallier la sourde insatisfaction grandissante dans l’âme de ces soldats blessés par le combat moderne prônait d’une manière ou d’une autre la fuite de soi-même : on pouvait soit opter pour le « toujours plus » (d’activité, d’argent, de notoriété, de voyages, d’amis, de liaisons amoureuses, de sport, d’envies, de gadgets, d’expériences exotiques en tout genre, de balades au bout du monde…) permettant de se raconter de belles histoires de bonheur superficiel crédibles, ou opter pour la débandade en rase campagne (divorce, suicide, antidépresseur, alcool, violence, drogue, et bientôt euthanasie peut-être). Moi, j’étais gavé au « toujours plus ».
Le catalogue standard des solutions toutes faites par la civilisation moderne proposait, via une foultitude de livres, formations, séminaires ou méthodes de développement personnel et de coaching, de mieux « gérer sa vie », sentimentale ou professionnelle, et d’atteindre ainsi le bonheur… comme si en travaillant sur le « comment » de notre vie nous pouvions mieux répondre au « pourquoi ». On trouvait aussi un nouveau clergé foisonnant, activité apparemment florissante, fait de psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes ou parfois même tout simplement de médecins, capables de nous faire croire, drapés dans le prestige de leur blouse blanche, que notre mal-être existentiel est en fait pathologique et que moyennant quelque argent ils pourraient soulager nos maux les plus intimes (ou au mieux nous écouter poliment les leur raconter).
J’étais en fait dans une impasse bien sombre, mais sans bien m’en rendre compte moi-même, fasciné par cette vie facile et agitée. Je n’avais pas vraiment identifié l’origine de cette crise, ni même le fait que j’étais en crise. Ainsi, aucune solution satisfaisante n’était en vue pour améliorer les choses que je sentais vaguement mal engagées. Clairement, je ne pouvais plus avaler aucun de ces remèdes amers biberonnés à l’excès par la conspiration de la civilisation moderne. Mon foie saturait du gras luisant de tous leurs ingrédients et leur simple vue commençait à me donner la nausée.
