Les roses de Jéricho - Grigol Péradzé - E-Book

Les roses de Jéricho E-Book

Grigol Péradzé

0,0

Beschreibung

L’auteur de ce journal de voyage, Grigol Péradzé, 36 ans, est un prêtre moine et un savant polyglotte, un Géorgien parti de son pays avec la bénédiction du Patriarche Ambroise pour faire des études de théologie à l’heure où toutes les Académies de Russie sont fermées. Depuis quelques années, à l’invitation du métropolite Dionizy, il enseigne la patristique en Pologne, à la section — nouvellement fondée — de théologie orthodoxe de l’Université de Varsovie. Grigol Péradzé est parti à la recherche des traces de présence géorgienne en Terre Sainte. Grigol Péradzé est un homme attentif, généreux et chaleureux, dont la curiosité scientifique est sans cesse en éveil. Au gré de ses pérégrinations, il va rencontrer le patriarche de Jérusalem, des évêques, des catholiques franciscains, bénédictins, des anglicans, des nestoriens, des alaouites, de pieuses princesses éthiopiennes, l’ancien précepteur anglais du tsarévitch de Russie, des prêtres, des moines et des moniales, des diplomates et des bibliothécaires, des Juifs géorgiens et polonais, artisans, commerçants, des Arabes intellectuels formés dans les écoles catholiques et d’autres, ignorants, qui le prennent pour un Juif et lui lancent des pierres.
Il a rédigé en polonais cette relation de voyage, publiée en partie dans différents périodiques à tirage confidentiel. Trois ans après son retour, le 1er septembre 1939, ce sera la guerre. Grigol Péradzé choisira de rester en Pologne pour ne pas abandonner ses amis. Arrêté en 1942, il sera emprisonné à Varsovie puis déporté à AuschwitzBirkenau
où il a pris sur lui la faute d’un autre et a fini, dans la chambre à gaz, le 6 décembre 1942.
Pour son aide héroïque aux persécutés pendant la guerre, pour son attitude d’amour et de miséricorde, il a été canonisé en 1995 par l’Église orthodoxe de Géorgie et l’Église orthodoxe de Pologne.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Grigol Péradzé - Né en 1899 en Géorgie, fils de prêtre, quand le jeune Grigol termine le séminaire, toutes les académies de théologie de Russie sont fermées. Envoyé par le patriarche Ambroise en Occident, il conquiert un doctorat en Allemagne et acquiert une sérieuse compétence d’orientaliste chrétien ; il fonde la paroisse orthodoxe géorgienne de Paris, il enseigne la théologie orthodoxe à l’Université de Varsovie où il est très aimé et apprécié. Arrêté par les nazis, déporté à Birkenau, il y meurt le 6 décembre 1942. Canonisé en 1995.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Saint Archimandrite Grégoire

– Grigol Péradzé –

martyr d’Auschwitz

Les Roses de Jéricho

Journal de voyage en Terre Sainte et en Syrie5 juillet - 28 septembre 1936

texte annoté par l’archiprêtre Henryk Paprocki

Traduit du polonais par Françoise Lhoest

Chronologie

1899. Naissance. 2e fils du prêtre Romanoz et Maria

--

1905. Décès du père, arrivée à Tbilissi

1905. Première révolution russe

1913. Termine le petit séminaire

1914. Début de la guerre

1918. Termine le grand séminaire

7 novembre 1917. Révolution bolchévique, début des persécutions des chrétiens

1918-1921. Études philologiques, maître d’école, service militaire

Fin de la Géorgie menchévique indépendante. Communisme de guerre

1919. Traité de Versailles

Novembre 1921. Boursier. Départ pour Berlin

Allemand, grec, hébreu

Fin du communisme de guerre : la NEP 1921-1928 ; 1919-1933 République de Weimar

Mai 1922. Berlin théologie et lg orientales

1919-1922. Pilsudski chef de l’État en Pologne

Mai 1925. Bonn Hist. Rel. et lg orientales

26 février 1926. Soutenance de thèse doctorat

1926-1928. Pilsudski Premier Ministre polonais

Mai 1926 - avril 1927. Bollandistes Bruxelles

Mai-juillet 1927. Oxford et Londres

21 mai 1927. Charles Lindbergh atterrit à Paris

17 décembre 1927. Promotion solennelle

1927. 2e semestre privat-Dozent Bonn

3-21 septembre 1927. Foi et Constitution Lausanne

21 juillet 1929. Fonde paroisse Ste Nino Paris : célébrations occasionnelles : pas de prêtre à demeure

1929. Grave crise économique aux USA

18-19 avril 1931. Londres : moine puis diacre ordonné par le métropolite grec Germanos en la cathédrale grecque Sainte-Sophie

1931. La grande dépression frappe maintenant la France.

25 mai 1931. Paris : ordonné prêtre par le métropolite Germanos de Thyateira en la cathédrale grecque Saint-Stéphane

1931. Le Métropolite russe Euloge se rattache à Constantinople pour pouvoir prier publiquement pour les persécutés en Russie.

31 mai 1931. Première liturgie

Semestre été 1932. Visiting professor Oxford

Novembre 1932. Univ. Jagellonne Cracovie conférence

Mars 1933. En Sorbonne fait un exposé

30 janvier 1933. Hitler élu chancelier du Reich

Mai 1933. Dublin

Mars 1933. 1re émission officielle TV en France

Octobre 1933 - 1939. Prof Patristique Univ Varsovie. Il est très aimé de ses étudiants et très apprécié par ses collègues

Été 1936 - Jeux Olympiques à Berlin

Juil-septembre 1936. En Terre Sainte + Syrie

1936. Front Populaire en France

Septembre 1936. Fin du mandat français en Syrie

4 ou 5 mai 1942. arrêté sur dénonciation de pronazis géorgiens. Détenu à Pawiak, prison de Varsovie, il sert de traducteur

1er septembre 1939. Agression Hitler contre Pologne

Novembre 1942. Transféré à Auschwitz

6 décembre 1942. Mort à Auschwitz

1995. Canonisation de saint Grégoire l’Archimandrite à Tbilissi et à Varsovie

Fondation de la chapelle Saint-Grigol à Varsovie

1998. Fraternité Saint Grigol Péradzé à Varsovie

Récit

C’est pendant les vacances de 1936 que j’ai eu enfin la possibilité de réaliser un vieux rêve : visiter la Terre Sainte. Ce pays, qui a été le témoin de la plus grande tragédie mais aussi des meilleures pages de l’histoire de toute l’humanité, m’attirait non seulement comme moine, mais comme spécialiste de l’histoire de la littérature chrétienne. Car la Palestine, et en particulier Bethléem où le Sauveur du monde a vu le jour comme un petit enfant, est aussi la patrie de la science que je représente. C’est là qu’en 392, saint Jérôme écrivit le premier ouvrage scientifique dans ce domaine. C’est dans ce pays qu’ont vécu les grands écrivains ecclésiastiques, et les fruits de leur travail sont devenus des références pour l’Église tout entière. De plus, ce pays m’intéressait aussi en tant que Géorgien. Car les liens entre la Géorgie et la Terre Sainte remontent aux temps les plus anciens et – comme le disent de belles et pieuses traditions – même au temps du Seigneur Jésus-Christ Lui-même. Le Christianisme est venu de Jérusalem en Géorgie et la pratique liturgique de l’Église de Jérusalem est la référence en Géorgie. Dès le ve siècle nous trouvons attestés des pèlerinages géorgiens et des monastères géorgiens en Terre Sainte.

La bibliothèque du patriarcat grec possède 162 manuscrits géorgiens1 et dans les différents monastères de Palestine – comme le relatent les voyageurs en Terre Sainte – il reste encore de ces temps des documents géorgiens. Le voyage se justifiait donc au moins parce qu’il m’a donné la possibilité de voir, de photographier et d’étudier tout cela. Les temps, hélas, n’étaient guère paisibles, les conflits entre Arabes et Juifs ont mis des obstacles à mon travail, en particulier à mes déplacements, bien que j’aie eu la possibilité d’aller à peu près partout, mais il m’a fallu écourter mon séjour d’un mois, et passer en Syrie les trois dernières semaines, ce qui a eu une influence bénéfique sur mes travaux. Ces conflits rendaient l’atmosphère extrêmement intéressante. J’ai eu la possibilité et une raison de m’arrêter sur diverses questions qui, en temps de paix, ne me seraient jamais venues à l’idée.

Il en est toujours ainsi : dans le danger, l’homme révèle plus rapidement son vrai visage spirituel, il ouvre son cœur devant ceux en qui il a confiance ou de qui il attend de l’aide ou un soutien moral. Il est plus reconnaissant, mais il est parfois plus méfiant.

J’ai quitté Varsovie le lundi 29 juin. En chemin, je me suis arrêté à Kolomya2, chez un lieutenant géorgien3 qui avait été mon condisciple au séminaire de Tbilissi et que je n’avais pas vu depuis probablement 18 ans. Le mercredi 1er juillet, j’ai embarqué sur le Polonia à destination d’Haïfa. Parmi les autres passagers, on comptait un groupe d’enseignants polonais qui devaient, en trois semaines, visiter la Palestine, la Syrie et l’Égypte, et bien sûr, la plupart des autres voyageaient à titre privé. Dans le train en revenant de Kolomya, j’ai fait la connaissance d’un monsieur qui m’a rendu d’insignes services : grâce à lui seul, j’ai pu m’orienter à Haïfa. Cet homme était un Juif, mais il cachait ses origines à tout le monde, et même à moi.

Le bateau était rempli d’émigrants juifs de divers pays, en particulier de Pologne, qui se rendaient en Palestine.

Dimanche 5 juillet

Notre bateau accoste à Haïfa. De très loin, on voit déjà le mont Carmel, où œuvra, entre autres, le prophète Élie, l’une des plus intéressantes figures de l’Ancien Testament.

Presque toute la montagne appartient aux moines catholiques du Carmel. Les orthodoxes possèdent, eux aussi, sur la montagne un beau monastère et un grand terrain. Il n’entrait pas dans mes plans de m’arrêter à Haïfa, car je souhaitais me rendre aussitôt à Jérusalem.

Dans le train de l’après-midi, il n’y avait que des Juifs, se rendant pour la plupart à Tel Aviv. C’est pourquoi le train était escorté de nombreux gardes armés en cas d’attaque et quand nous roulions entre les rochers, un avion survolait le convoi. Je ne peux pas dire que l’atmosphère était à la panique. Dans les compartiments, les gens parlaient évidemment des Arabes. Le paysage oriental ne manquait pas d’intérêt. À côté d’une terre bien cultivée, avec de magnifiques jardins et plantations, on voyait des déserts sauvages. À côté de magnifiques villas, les pauvres masures des Arabes. Des tribus de nomades arabes avaient planté leur camp à proximité de la voie ferrée et ce triste spectacle de gens presque nus contrastait encore plus avec celui des Juifs bien habillés qui habitaient à côté d’eux.

À la station de Tul Karem un jeune Arabe entra dans le compartiment. Il commença par regarder avec beaucoup de méfiance les gens qui s’étaient assis là, et il me dévisagea d’un air manifestement intrigué. Il voulait savoir si j’étais Juif moi aussi ou non. Comme son regard était vraiment trop importun, j’entamai la conversation. Mon interlocuteur parlait bien français car il avait fait ses études dans une école catholique française de Jaffa. Il connaissait le christianisme mieux que sa propre religion et me témoigna la plus grande courtoisie. Je vis que le travail des missionnaires n’était pas vain et je m’en réjouis beaucoup. Plus tard, je rencontrai pas mal d’Arabes formés ainsi. De toute évidence, la mission chrétienne ostensible parmi la population musulmane est extrêmement dangereuse et inefficace. En éduquant ainsi leurs enfants, on peut créer une rupture dans leur religion. Comme j’observais de près ces gens, d’autres réflexions me venaient à l’esprit : est-ce que, outre ces manières extérieures et cette connaissance de langues nombreuses, ils sont intérieurement meilleurs que leurs compatriotes qui n’ont pas reçu d’instruction ? Au contraire, ils nourrissaient envers les Européens une plus grande haine que les autres. J’ai eu l’impression qu’ils étudiaient dans les écoles supérieures non dans un but idéologique : pour travailler au service de leur peuple, mais dans l’espoir de trouver de meilleurs postes et de vivre alors à l’abri des soucis, exactement comme chez nous.

Je suis désolé pour ces Orientaux, si ardents et si doués pour le travail idéologique qu’ils affectionnent, quand je vois que leur éducation dans les écoles chrétiennes leur fait perdre le contact avec leur peuple, avec ses meilleures forces spirituelles, ainsi qu’avec la tradition de leur passé.

Plusieurs avions, au lieu d’un seul, tournaient maintenant au-dessus de nous, et toutes les fenêtres du train étaient fermées. Les passagers racontaient plusieurs incidents qui avaient eu lieu dans les environs. Je me rappelai la lettre d’un certain archimandrite de Jérusalem, reçue à Varsovie, dans laquelle il écrivait que sur cette ligne, en quelques semaines, dix-huit bombes avaient été jetées sur les wagons. Notre train s’arrête à une petite gare. Encore un peu et nous serons à Jérusalem, bien sûr avec quelques heures de retard, ce qui n’étonnera personne. La situation étant ce qu’elle est dans le pays, tout le monde y est habitué.

L’endroit est très montagneux. Des images du Cantique des Cantiques me reviennent à l’esprit, évoquant ces rochers et ces montagnes. Mais ces images cèdent la place au souvenir de la Mère de Dieu, qui se rend, après l’Annonciation, [« Exsurgens Maria abiit in montana » – NdT] dans la montagne, chez sa cousine Élisabeth, et c’est là que naît le plus bel hymne de l’Église et le plus ancien, le merveilleux Magnificat. Les mélodies de cet hymne me résonnent aux oreilles. Je ne vois plus rien, je n’entends plus rien, je souhaite seulement garder en moi ce recueillement, qui est porteur d’une paix non terrestre et d’une telle joie. Même cet Arabe commence à me gêner. Il est trop gentil et s’efforce de me divertir. Beaucoup de gens montent dans notre compartiment, sans aucune crainte de se faire attaquer. Une vieille femme s’assied en face de moi. Elle ressemble tout à fait à la Mère de Dieu dans l’attitude de la Mater Dolorosa des peintres flamands. Autrement dit, c’est une mère qui se languit et qui pleure. Un visage desséché qui garde la marque de bien des peines, de rude labeur et d’une pensée immémoriale, et surtout une joie non terrestre et le sentiment du devoir accompli. En la regardant, je me rappelle Élisabeth et j’essaie de garder ses traits présents à l’esprit. On dirait qu’elle dort ou qu’elle médite ; peut-être pense-t-elle à ses soucis quotidiens, à ses dépenses et aux quelques sous qu’elle gagne. Tout d’un coup, elle se tourne vers mon Arabe et lui dit quelque chose. Celui-ci pique un fou rire. Ce dialogue m’intrigue fort, mais comme l’Arabe ne me traduit rien, je l’interroge. Rien de spécial, me dit-il en continuant de rire, cette femme ignorante a dit que de l’autre côté de la montagne habitent des moines et qu’ils ressemblent tous à mon père et que mon père aussi ressemble à tous.

À mon arrivée à Jérusalem, je constate qu’il n’y a ni bus ni taxis, qu’il est déjà sept heures, et qu’après sept heures on ne peut pas se déplacer en ville. Je laisse donc mes bagages à la consigne de la gare, je demande le chemin de la Mission russe, où je dois habiter. La plupart des passagers voulait rester jusqu’au matin à la gare, tandis que d’autres étaient attendus par des voitures privées.

En chemin je suis arrêté par la police et emmené au commissariat. Celui-ci, heureusement, se trouvait dans le bâtiment de la Mission russe, dont l’entrée était à deux pas, de sorte que ce trajet, normalement pas très agréable, avec un policier m’a rapproché du but. Heureusement, j’avais sur moi mon billet de chemin de fer et mon passeport attestait que j’étais arrivé ce jour même dans le pays, que je pouvais donc ne rien savoir des réglements en vigueur. L’un des fonctionnaires a eu la gentillesse de m’accompagner de l’autre côté de la rue, jusqu’à la porte de la Mission. Je l’ai rencontré plus tard à Jéricho, où il m’a rendu quelques précieux services.

À la Mission, les moines avaient déjà soupé et le moine portier était justement en train de fermer la porte. Ma lettre ne leur était pas encore parvenue de Varsovie, donc personne ne m’attendait. Ma tenue l’étonna. Quand je dis que je désirais saluer le père supérieur, et que j’habiterais probablement chez eux, il demanda : – Qui êtes-vous, mon père ? – L’archimandrite Grégoire de Varsovie. – L’archimandrite Grégoire, répéta-t-il très lentement, en accentuant presque chaque lettre et en me regardant très attentivement. Il cherchait manifestement quelque insigne d’archimandrite. Comme au premier coup d’œil il était difficile d’en trouver un (je n’avais ni longs cheveux, ni longue barbe), il alla, sans plus chercher, trouver le père supérieur.

Lundi 6 juillet

À six heures, j’ai été réveillé par la cloche. Malheureusement, le temps de m’habiller, l’office avait déjà commencé. Dans l’église, il y avait beaucoup de vieilles femmes. Pour ne pas attirer l’attention, je me tenais près de l’entrée et j’avais l’intention de quitter l’église avant la fin de l’office.

À côté de moi se tenaient quelques femmes. L’une d’entre elles n’avait pas de main droite et faisait le signe de la croix de la main gauche. L’une des femmes portait une couronne de craquelin et en donnait à chaque femme dans l’église en demandant ses prières pour l’âme de deux personnes, sans doute de sa famille ou de sa parenté. La femme sans main droite priait pour ces deux personnes et reçut deux morceaux de craquelin. J’en reçus un moi aussi, et je la remerciai congrûment en russe : « Ich ty, me dit-elle, me prenant apparemment pour un Grec, tak kharacho gavarit pa-rousski » [Héhé, il parle si bien le russe], et dans sa joie patriotique, elle me donna encore un morceau de craquelin.

Après le petit déjeuner je me rendis à la gare en compagnie d’un novice, afin de récupérer ma valise. Ensuite j’avais l’intention de me rendre au Saint-Sépulcre, le plus grand sanctuaire de la chrétienté, de rendre visite à Sa Béatitude le patriarche de Jérusalem, et de revenir à la maison pour douze heures, pour le déjeuner.

Le Saint-Sépulcre se trouve au centre de la vieille ville, entouré d’un mur et au-delà de ces murs commence la nouvelle Jérusalem avec ses larges rues, ses beaux et grands immeubles, et ses magasins comme en Europe. La Mission russe se trouve dans ce nouveau quartier et avec son grand terrain, elle vaut actuellement très cher. Les bâtiments où jadis logeaient de nombreux pèlerins de Russie, abritent maintenant les bureaux du gouvernement de Palestine. Seule une très petite partie des bâtiments est occupée par les moines.

Le chemin du Saint-Sépulcre passe par de nombreux monastères anciens. Trois d’entre eux m’ont immédiatement fait penser à l’histoire du temps où un Géorgien, pauvre et inconnu de tous, n’avait pas besoin de flâner tout seul dans les rues de Jérusalem pour trouver un sanctuaire. Il fut un temps où les Géorgiens arrivaient à Jérusalem comme les citoyens d’une des grandes puissances de l’Orient, avec leurs étendards déployés, chantant des chants d’allégresse et au son de l’hymne national. Ils ne cherchaient pas aide et protection chez les autres, mais les autres recherchaient leur protection. De nombreux monastères avaient été construits pour les abriter, l’histoire antique et le rôle prééminent de ces monastères dans l’histoire de la culture géorgienne suscitaient en eux un enthousiasme encore plus grand et le désir de les imiter.

Quelques-uns de ces monastères se trouvaient justement sur ma route. La première rue à gauche, qui monte assez, conduisait au monastère des Franciscains Casa Nova, cette forteresse catholique à Jérusalem qu’on appelle Salvator. Qui donc ne connaît pas ce monastère ? ! Mais rares sont ceux qui connaissent son histoire, même si les Franciscains ne cachent pas que leur monastère appartenait autrefois aux Géorgiens et est peut-être le plus ancien monastère géorgien, fondé par Pierre l’Ibérien4 au ve siècle.

Les Pères franciscains racontent et écrivent maintenant que les Géorgiens leur ont vendu ce monastère en 1551, mais les documents des Franciscains livrent une version un peu différente des événements qui ont eu lieu en ce temps-là. En 1889, l’église, qui remontait encore au temps des Géorgiens, fut démolie (parce qu’elle était trop petite pour les nombreux pèlerins des pays catholiques) et à cet emplacement fut construite l’église actuelle, un grand bâtiment, imposant (mais pas très joli). Cette église dans son architecture (la coupole) a conservé quelque chose de géorgien. J’ai lu qu’à l’époque de sa construction, on avait trouvé des écrits géorgiens, qui semblent être conservés dans le musée du monastère. Il faut naturellement que j’aille les voir. Il faut en obtenir du Père Custode les références préciseset visiter très en détail ce monastère.

Outre celui-ci, en chemin vers le Saint-Sépulcre, on trouve le couvent féminin de Saint-Basile sur la gauche de la rue, et sur la droite, le monastère des deux saints Théodore, l’un et l’autre géorgiens. Je dois les visiter en détail eux aussi.

Au Saint-Sépulcre, il faisait très sombre, malgré l’heure du jour. J’avais beaucoup lu sur cette église, et vu d’elle une quantité de photos, et pourtant elle me sembla tout à fait neuve et inconnue. J’avais vu, naturellement, des sanctuaires plus grands, mais celui-ci fait une impression insolite et forte à cause de son ancienneté, et la puissance, certes invisible, mais tout de suite sensible, des prières innombrables et la nostalgie de tant de générations, dont ce sanctuaire a été le témoin. L’homme éprouve à la fois une inquiétude et la paix de l’âme. Le temps dans cette église passe très rapidement : c’est l’histoire et la vie de nombreuses générations.

Non seulement tout cela était neuf pour moi, mais j’étais moi-même nouveau pour ces moines qui sont là jour et nuit. D’emblée, tous s’adressèrent à moi. Certains civils me proposèrent eux aussi leurs services. Mais je les déclinai et je demandai quelqu’un pour m’accompagner au patriarcat. On me donna quelqu’un, mais en m’avertissant qu’il n’était pas obligé d’aller avec moi. « Je sais, évidemment, répondis-je. Il sera rétribué pour sa peine ». Lorsque je sortais du Saint-Sépulcre, le portier turc me demanda ma nationalité. Lorsqu’il sut que j’étais Géorgien il me dit : « Je sais d’après nos livres arabes que votre peuple, dans les temps anciens, était autrefois ici très nombreux et puissant. »

Le patriarche de Jérusalem, Timothée Ier 5, me reçut immédiatement. Dans son allure et ses mouvements il y avait beaucoup de cette simplicité, si caractéristique des évêques de l’Orient. Il me tendit la main que je baisai avec respect et me fit asseoir à côté de lui. J’avais une lettre de recommandation pour lui de Son Éminence le Métropolite Dionizy6, mon hiérarque, écrite en langue russe, et une autre lettre en langue grecque émanant de l’archevêque Germanos7 de Thyateira, auquel se rattache la paroisse géorgienne de Paris. Notre conversation en anglais porta sur la situation de l’Église orthodoxe en Pologne. Pendant que nous devisions, un certain archimandrite vint voir le patriarche. Apprenant que j’étais Géorgien, il dit d’emblée : « Notre Église est liée à la vôtre par des liens très étroits et très anciens ». « Mais aujourd’hui encore, répondis-je, la sainte Cathèdre de Jérusalem considère très sérieusement les affaires du patriarcat de Géorgie. Car elle fut la première à reconnaître l’Église de Géorgie lorsqu’elle renaissait8 ».

Ils s’intéressent beaucoup aux propriétés du Patriarcat de Jérusalem en Géorgie et demandent si elles leur seront un jour restituées. « Nous aussi, nous nous intéressons au sort des anciens monastères géorgiens qui appartiennent actuellement au Patriarcat, et nous nous demandons s’ils nous seront un jour restitués. »

Cet archimandrite se nomme Narcisse et est l’un des éditeurs de la revue scientifique du Patriarcat : Nea Sion. Je l’ai rencontré assez souvent par la suite et il a toujours été très prévenant envers moi.

Sa Béatitude le Patriarche accéda volontiers à toutes mes demandes. Or je lui demandais beaucoup, à savoir : 1) la permission de travailler à la bibliothèque du Patriarcat aux heures d’ouverture ; 2) la permission de demeurer au monastère Sainte-Croix et de profiter de leur hospitalité pendant trois jours. Ce monastère, construit par les Géorgiens, est celui qui est resté le plus longtemps en notre possession. Encore au milieu du xixe siècle un moine géorgien y demeurait. Au Moyen-Âge, ce monastère était un centre de culture géorgienne, et le plus grand poète géorgien, Chota Roustaveli, y fut moine. Cette année on fête son jubilé, les 750 ans du poème Le Preux à la peau de tigre. Dans l’église du monastère on trouve le portrait de ce poète, et j’étais animé de l’espoir de trouver sa tombe à cet endroit.

Je reçus aussi la permission de passer quelques jours dans l’un des monastères les plus ascétiques du monde : la Laure de Saint-Sabas au désert de Judée. Et le plus réjouissant, c’était la permission de célébrer les offices pendant tout un mois dans tous les monastères et les églises du Patriarcat.

Pour mon guide et l’intermédiaire entre lui et moi, Sa Béatitude a désigné le père archimandrite Callixte, diplômé de l’Académie de Théologie de Kiev, qui a déjà publié de nombreux travaux scientifiques. Il avait servi de guide en son temps à notre Métropolite et à l’archevêque Alexis9 de Volhynie durant leur séjour en Terre Sainte.

Peu avant midi, j’étais de retour à la Mission, heureux d’avoir pu arranger toutes mes affaires. Dans nos monastères, les moines vivent en dehors du temps, mais ici tout se fait à heure fixe. Il m’est extrêmement agréable de le constater, car cela témoigne de la grande culture du père supérieur.

Le déjeuner se passe selon la coutume monastique. Tout le monde attend le père supérieur et ensemble nous récitons la prière. Pendant le repas, l’un des novices lit la vie d’un saint du jour, tandis que deux diacres font en silence le service de la table. Après le repas, on prie de nouveau. Après le repas, j’ai appris que quelques moines allaient se rendre au monastère féminin d’en haut (à « la Montagne »). Demain au vieux calendrier (le 24 juin), c’est la fête de la Nativité de saint Jean Baptiste, et là, dans la maison de Zacharie, qui appartient à la Mission, elle sera fêtée solennellement. Je suis invité, moi aussi, à y prendre part. À cause d’une grève, les autobus ne vont pas jusqu’au monastère, et il faut faire à pied la plus grande partie de la route. Mais cette promenade ne me dérange pas du tout.

Vers trois heures, nous nous mettons en route. Nous avons réussi à attraper un autobus qui nous conduit jusqu’à mi-chemin, jusqu’à une colonie juive d’où il reste environ cinq kilomètres à pied. Les souvenirs de la veille s’imposent à moi : je me rappelle la femme dont le regard rappelait celui d’Élisabeth, les montagnes qui ont éveillé en moi la vision du voyage de la Mère de Dieu jusqu’à la maison de Zacharie où a retenti Son merveilleux hymne.

La route est très belle, nous marchons sur l’asphalte, des deux côtés s’étend une sorte de désert, le soleil s’y reflète en couleurs dorées qui passent au vermeil. En Géorgie, ce soleil-là s’appelle le « soleil des morts ». Un merveilleux silence plane dans l’air. Nous ne rencontrons personne. On parle des dangers qui guettent sur cette route, mais ils me semblent très lointains. Quelqu’un commence à chanter un hymne et j’ai l’impression qu’il blasphème.

Nous voici en vue du village d’Ein-Karem où se trouvent le couvent ainsi que la tour de l’église des Franciscains, vers le lieu de naissance de saint Jean Baptiste. À gauche, sur la montagne à l’opposé, se trouve l’autre église des Franciscains, le lieu où Zacharie et Élisabeth habitaient l’été, et à côté de ce couvent, il y a un grand terrain, tout le versant de la montagne est occupé par un couvent féminin orthodoxe avec son église, qui autrefois était la maison où habitait la famille d’un prêtre juif. Je souhaite étouffer en moi le sentiment de doute, ou d’étonnement à l’idée d’un prêtre dans l’Antiquité qui pouvait posséder trois maisons en même temps. Pourquoi tout cela ? Ici, au milieu de cet air et dans ces montagnes habitait cette sainte famille et c’est ici que naquit et passa sa jeunesse « le plus grand parmi les enfants nés d’une femme ». C’est ici que la Mère de Dieu est venue rendre visite à Élisabeth, c’est de cette source qu’elle a bu l’eau. Pour l’imagination pieuse, cela suffit.

En dessous de ce village se trouve une tombe fraîche couverte de fleurs. Y repose un héros des temps tout récents, un Arabe tué pendant la révolution. Une vieille femme nous salue en russe. Voilà déjà quarante ans qu’elle procure aux moines à Jérusalem du lait de chèvre. On pouvait observer les moniales sorties du monastère, descendant la route pour aller à notre rencontre. Le monastère est bâti sur plusieurs étages en forme de terrasses. À la porte, nous sommes accueillis par la mère higoumène avec quelques sœurs. Au son des cloches, nous entrons dans la cour où se trouve l’hôtellerie sur trois niveaux pour les visiteurs. Après le thé et le repos, commence l’office du soir, solennel, ensuite l’acathiste, presque entièrement chanté par les moniales, nous ne lisions que les ikos10. L’archimandrite avait une mitre ornée d’une croix, nous n’avions pas de mitre. Pendant cet office, on chante le Magnificat. J’attendais ce moment le cœur battant. Je me tenais dans la cour, sous la colline, car l’église est trop petite pour que tout le monde puisse y trouver place. Il y avait là presque cent moniales et de nombreux invités. L’air était bon, il ne faisait pas encore sombre. Une travailleuse sortait de la boulangerie du monastère avec sur la tête un pain tout juste cuit pour la salle à manger qui se trouve un peu plus haut sur la terrasse à l’étage. L’odeur du pain frais se mêlait à l’odeur d’encens provenant de l’église, avec le parfum de ce soir et avec le silence des environs, les fleurs embaumantes de l’été chaud, qui en ce moment, après le coucher du soleil, penchaient leur calice. De l’église se répandait et s’élevait jusqu’au ciel la plus merveilleuse de toutes les hymnes et créations de ce monde.

Mardi 7 juillet

Hier nous sommes revenus très tard de l’église. Nous les six moines, sommes répartis dans deux chambres. J’ai pu faire plus ample connaissance avec ceux dont je partageais la chambre. L’un d’eux est de Volhynie, nous avons donc naturellement beaucoup à nous dire et nous montons sur le toit de la maison pour ne pas gêner les autres moines qui prient. De ce toit, on voit très nettement tout le village à nos pieds. Çà et là dans le village, des lampes sont encore allumées, et dans le couvent, on entend les moniales s’affairer aux préparatifs pour le lendemain. Il vient d’habitude beaucoup d’invités. À cause des troubles dans le pays, il n’y avait pas tant de monde, mais on espère qu’il en viendra plus demain.

Je voudrais rester encore sur le toit, mais il faut descendre, car demain je célèbre moi aussi, et je dois m’y préparer.

Mercredi 8 juillet