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Troué par les remorqueurs bouillonnants qui tiraient dessus à plein collier, le vaste paquebot des Messageries commençait à glisser dans la rade d’Alger. Du haut du pont-promenade, Martin Boyne jeta un regard sur la troupe des passagers qui obstruaient l’escalier des premières et lui offraient la revue de leurs visages inconsciemment levés.
— Pas une âme à qui parler. Allons, c’est bien ma chance !
De la chance, il y a des voyageurs qui en ont. Ils n’ont qu’à prendre le train, à monter en bateau pour tomber sur un vieil ami ou faire, plaisir plus vif, une nouvelle connaissance. Ces gens-là se découvrent toujours pour voisin de cabine ou de compartiment une étoile en voyage, un châtelain illustre, un collectionneur réputé, un original singulier ; mais ce dernier gibier, s’il est toujours le plus amusant, est aussi l’oiseau rare.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Edith Wharton
LEURS ENFANTS
Traduction : Louis Gillet
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387411860
PREMIÈRE PARTIE
I
Toué par les remorqueurs bouillonnants qui tiraient dessus à plein collier, le vaste paquebot des Messageries commençait à glisser dans la rade d’Alger. Du haut du pont-promenade, Martin Boyne jeta un regard sur la troupe des passagers qui obstruaient l’escalier des premières et lui offraient la revue de leurs visages inconsciemment levés.
— Pas une âme à qui parler. Allons, c’est bien ma chance !
De la chance, il y a des voyageurs qui en ont. Ils n’ont qu’à prendre le train, à monter en bateau pour tomber sur un vieil ami ou faire, plaisir plus vif, une nouvelle connaissance. Ces gens-là se découvrent toujours pour voisin de cabine ou de compartiment une étoile en voyage, un châtelain illustre, un collectionneur réputé, un original singulier ; mais ce dernier gibier, s’il est toujours le plus amusant, est aussi l’oiseau rare.
Le grand-oncle Edouard, par exemple ! Elles étaient célèbres dans la famille les aventures de l’oncle Edouard. Chez lui, en Amérique, dans son mobilier solennel de Boston, c’était l’ennui personnifié ; mais dès qu’il mettait le pied à bord ou qu’il prenait le train – ou bien la diligence, dans sa lointaine jeunesse – aussitôt le destin s’amusait à le désigner pour devenir le héros d’une rencontre plaisante. C’était Rachel dans sa légendaire et lamentable tournée à travers les États-Unis ; c’était Ruskin sur le lac de Genève ; c’était le doyen de Canterbury qui surgissait à point nommé comme l’oncle Edouard contemplait, avec toute l’émotion qui convient, le monument du Prince Noir, ou bien le duc de Devonshire, celui de ce temps-là, qui survenait juste au moment où l’oncle posait poliment une question insignifiante au maître d’hôtel qui lui faisait visiter Chatsworth. Et instantanément, Rachel d’envoyer à l’oncle une avant-scène pour la soirée de sa fatale « première » au théâtre de Boston, Ruskin d’inviter l’oncle à passer un mois à Venise ; le doyen s’empressait de le loger au chapitre, le duc le suppliait d’être son hôte à Chatsworth. Cependant l’oncle, si on le pressait sur ces grands souvenirs, répliquait doucement avec son sourire gelé : « Rachel ? Beaucoup de talent, mais un vrai laideron », ou bien : « Le duc ? On n’était pas plus simple et plus aimable », ou : « Il n’y a pas à dire, Ruskin avait tout à fait l’allure d’un gentleman. » Telles étaient les impressions produites sur l’oncle Edouard par ses succès incomparables sur la grande scène du monde où, pendant soixante ans, il avait promené son éternel sourire et son regard aveugle.
Ah ! si Martin Boyne avait été à sa place ! Il était homme, lui, à ne laisser échapper aucune nuance du plaisir : toute la grappe, il l’aurait pressée sans en rien perdre.
Boyne était un voyageur qui avait beaucoup couru le monde et que son métier d’ingénieur avait conduit dans plus d’un endroit singulier ; seulement, il avait beau faire : quoique toujours à l’affut d’une rencontre agréable, il avait eu le malheur de ne jamais en faire. Non certes qu’il n’eût pas le goût de l’aventure, ce sont les aventures qui ne voulaient pas de lui ; et quand le roman boude un homme qui a passé la quarantaine, il n’y a plus guère de chances pour que cela change. « Ça doit tenir à mon nez », se disait-il le matin même en se faisant la barbe dans la spacieuse cabine qu’il occupait sur le pont du paquebot des Messageries.
Eh ! non, évidemment, ce n’était pas un nez fait pour les aventures, un de ces nez entreprenants qui ne se gênent pas pour se mêler des affaires d’autrui ; et les deux yeux très écartés, abrités et volontiers mi-clos quand ils voulaient y regarder de plus près, ces yeux étaient d’un gris réservé et douteux qui n’était pas fait pour donner à ce nez beaucoup d’encouragement.
— Allons, comme d’habitude, personne qui en vaille la peine, grommela-t-il à mi-voix, car la journée était si belle, le port d’Alger si étincelant de lumière et de chaleur, lui-même se sentait si léger et si plein d’entrain – c’étaient ses vacances, les premières depuis des mois de dur labeur – qu’il avait peine à croire qu’il fût le même homme ; il n’avait plus les mêmes yeux qu’il avait tout à l’heure pour se regarder dans la glace, le regard méfiant et circonspect du monsieur de quarante-six ans qui manifestement a passé l’âge de la surprise et du roman.
— Voilà ma veine ! Encore, si je reste seul dans ma cabine, c’est ce qui peut m’arriver de mieux pour le reste de la croisière, se dit-il philosophiquement, s’attachant à la perspective d’une quinzaine de solitude et de pleine mer avant… avant l’incertitude de ce qui l’attendait à la fin du voyage…
— Et elle, que je n’ai pas revue une fois depuis cinq ans ! se dit-il avec cette sensation de creux à la ceinture que donne l’anxiété prolongée.
Les passagers continuaient à monter ; Boyne se pencha pour regarder la fin de la queue ; mais cette fois avec un plissement des yeux et une faible dilatation de ses prudentes narines. Son attention venait d’être attirée par une toute jeune – jeune femme ou jeune fille ? – toute mince et qui portait sur le bras un gros bébé joufflu ; l’enfant était au moins deux fois trop lourd pour elle et à demi assoupi, mais elle penchait son visage sur le sien avec un regard de sollicitude qui arracha à Boyne un murmure d’admiration.
— Diable ! si j’étais plus jeune !…
À quarante-six ans, le cœur des messieurs ne bat plus à la vue d’un joli visage aussi souvent qu’à vingt ; mais quand cette vue les frappe, le coup est beaucoup plus fort. Du reste, Boyne n’était pas un amateur de jolies femmes ; il était plutôt curieux de gens intéressants et il eut comme de l’humeur à se voir distrait dans cette recherche par quelque chose d’aussi étranger à son état présent que pouvait l’être un excès de jeunesse et de grâce pathétique.
— Pauvre petite, cet enfant est beaucoup trop lourd pour elle. On l’aura mariée en sortant de nourrice : quel crime !
Le jeune visage tout en s’élevant continuait à se pencher sur l’enfant et les épaules délicates se voûtaient sous leur fardeau à mesure que l’encombrement obligeait la fluette personne à garder sa position incommode à mi-chemin de l’escalier.
Une nurse de style correct, coiffée du bonnet et du voile classiques, lui toucha l’épaule comme pour lui offrir de la relayer, mais elle ne fit que resserrer le bras autour de l’enfant, sur quoi la nurse, se penchant à son tour, prit dans ses bras une fillette de quatre ou cinq ans à cheveux carotte et habillé de couleurs voyantes, qui la faisaient ressembler à une petite bohémienne.
— Quoi, encore une ! Mais c’est de la barbarie. Ça devrait être défendu.
Ici, l’attention de Boyne fut divertie par le passage d’un garçon qui lui demandait où il désirait que sa chaise fût placée. Il se retourna pour régler cette petite affaire et lut sur le dossier de la chaise voisine une carte au nom de Mme Cliffe Wheater.
Cliffe Wheater, Boyne avait comme une vague impression que ce nom lui était connu. Mais oui, voyons, bien sûr ! Fallait-il être loin du monde, toujours au diable, en Argentine, en Australie, puis en Égypte, depuis la guerre, ah ! vraiment, fallait-il ne plus être à la page et avoir oublié les figurants du quadrille mondain de New-York pour avoir hésité, ne fût-ce qu’un instant, à repérer Cliffe Wheater : ce grand rougeaud de Chicago, son camarade de Harvard, plus tard une des grandes vedettes du New-York des milliardaires. Cliffe Wheater, parbleu ! le type dont tout le monde dit avec déférence : « Il a des intérêts partout ». Des « intérêts » de Wheater, Boyne se souvenait à présent d’en avoir rencontré jusqu’au fin fond de l’Argentine. Actuellement intéressé surtout, disait-on, dans les affaires Ritz et les autos de grandes marques. Et aussi propriétaire de yacht ? Marié ; en tout cas, là-dessus pas de doute. La mémoire revenait à Boyne : maintenant il se rappelait tout : Cliffe avait épousé, voilà quelque seize ou dix-sept ans, cette jolie petite Mervin, de New York, Joyce Mervin, un des flirts de Boyne dans les bals d’un lointain hiver, peu après sa sortie de Harvard. Joyce Mervin ! Elle lui avait écrit pour lui annoncer ses fiançailles et avait glissé dans l’enveloppe une photo de Kodak qui la représentait, avec un « Au revoir, Martin » griffonné en travers. « Est-ce qu’elle aurait eu un caprice pour moi ? se demanda Boyne. Bah ! la question ne se posait pas, j’étais beaucoup trop gueux… » Et voilà qu’ils allaient se trouver voisins pour quinze jours, sur la mer enchantée, entre Alger et Venise ! Il se rappela le visage qu’il avait contemplé le matin en se faisant la barbe et se dit : « Je parie qu’elle est toujours la même : les jolies femmes ne changent pas. Mais moi, je suis bien sûr qu’elle ne va pas me reconnaître. » Cette pensée n’était pas gaie, mais elle avait tout de même un côté rassurant. Cela lui permettrait de regarder incognito et de faire déplacer sa chaise sans insister, s’il n’était pas content de l’examen.
Le paquebot avait, d’un frisson de ses larges flancs, secoué son essaim de remorqueurs et de voiliers comme une bande d’insectes ; et maintenant la grande plaine bleue s’étendait devant sa proue tournée vers l’orient. Boyne prit un roman, descendit sa casquette sur son nez et s’arrangea sur sa chaise-longue en attendant Mme Wheater…
— C’est bien, c’est très bien, dit près de lui une voix flûtée.
Boyne releva brusquement la tête et vit à quelques pas la jeune personne trop mince qui portait le matin le bébé trop lourd sur l’escalier.
Elle s’arrêta, jeta un regard de son côté sur la rangée de chaises-longues, fit un signe au garçon et disparut par la porte d’un appartement de luxe situé à l’avant. Ce fut l’espace d’un instant, mais cela suffit pour donner à Boyne un aperçu d’une petite figure pâle avec des sourcils inquiets qui se crispaient sur des yeux noisette trop sérieux et trop larges, et une bouche très rouge toute prête, sous le moindre prétexte, à éclater d’un rire d’enfant. Il n’eut pas le temps de se demander si elle était jolie ou non ; il y avait trop de choses dans ce visage pour lui en laisser le loisir.
Sur le seuil de la cabine, il entendit la petite voix pressée et ferme qui disait à quelqu’un qu’on ne voyait pas :
— Nounou, a-t-on donné à Chip son sirop Benger ? Est-ce qu’on sait qui est dans la cabine avec Terry ?
« Elle s’y entend, la petite maman », pensa Boyne, tout en se demandant si, tout de même, ce n’était pas bien tôt pour que le souci maternel vint mettre son ombre sur un front si jeune…
— Excusez, monsieur, il y a un passager inscrit pour l’autre place de votre cabine.
Le garçon repassait chargé d’une paire de valises élégantes et d’un rouleau de couvertures.
— Allons, bon !… C’était fatal, grogna Boyne, en se préparant à suivre le garçon. Et qui est ce passager ?
— Wheater… il y a écrit Wheater sur les bagages.
Ça, pour le coup, c’était amusant. Mme Cliffe Wheater pour voisine de chaise-longue, et son vieux copain de Harvard pour voisin de cabine ! Sans être transporté de plaisir, Boyne éprouva du moins un petit mouvement de curiosité devant cette combinaison imprévue de circonstances.
Comme il se retournait, il aperçut un petit garçon qui, sur le seuil de la cabine, l’examinait, sans d’ailleurs aucune espèce d’embarras.
— Parfait… dit l’enfant, tranquillement.
Il parlait d’un petite voix de tête, point plaintive ni efféminée, mais fluette et un peu lasse comme toute sa mince petite personne. Boyne lui donna onze ans et le trouva trop grand, l’air trop raisonnable pour son âge : sans doute, une conséquence de cette fragilité physique que venait de trahir la voix du petit garçon. Il portait un costume de collégien anglais ; mais il ne ressemblait pas à un petit Anglais. On devinait tout de suite en lui un jeune cosmopolite, affiné, usé déjà par le contact de trop de civilisations diverses, ou plus simplement par le séjour de trop d’hôtels.
— C’est moi, monsieur, qui vais être votre voisin de cabine.
— Ah ! fit Boyne, je croyais que ce serait votre père… Je connais votre père : nous avons été camarades à Harvard.
Le petit Wheater ne manifesta qu’un faible intérêt pour ce renseignement. « Voulez-vous être assez aimable pour me rappeler votre nom ? » demanda-t-il pourtant, comme pour s’acquitter d’un devoir de société.
— Boyne, Martin Boyne. Mais il y a si longtemps que je n’ai vu votre papa, que peut-être aurait-il peine à me reconnaître.
— Ma foi, remarqua Wheater fils, si papa était ici, je n’y serais probablement pas. Ce n’est pas souvent qu’on est ensemble avec papa…
Une blondine du même âge, mais de teint plus chaud, venait de pénétrer dans la cabine et passait le bras sous celui de son frère.
— Je te cherche partout, dit-elle, c’est Judith qui m’envoie.
— Eh bien ! tu lui diras que je suis avec monsieur.
La fillette releva des cils extrêmement épais et appuya sur Boyne le regard d’une paire d’yeux gris immenses et charmants. Puis elle fit la moue et regarda son frère :
— Tu crois, Terry, que tu pourras ? Pendant quinze jours ?…
Le petit garçon rougit et se dégagea vivement.
— Ta bouche, bébé ! lui dit-il sévèrement.
— Je vais dire à Judith de graisser la patte au garçon.
L’enfant bondit avec colère :
— Veux-tu te taire, quand je te le dis ! Monsieur est un ami de papa.
— Ah ! murmura la petite fille. – Et elle ajouta, après un nouveau regard sur Boyne : – Eh bien ! on ne le dirait pas.
— Blanca, veux-tu me faire le plaisir de sortir ?
La petite recula, les lèvres frémissantes, battit en retraite toute confuse et s’enfuit.
— Ne faites pas attention, monsieur, ce n’est que ma sœur jumelle, dit Terry Wheater en guise d’excuse.
Il acheva de passer en revue la cabine, puis sortit à son tour et se lança à la poursuite de la coupable.
Boyne regagna sa chaise-longue et son livre. Mais, quoique ce livre ne fût pas particulièrement ennuyeux, il ne put s’empêcher de guetter du coin de l’œil la chaise vide qui portait le nom de Mme Wheater. Sa curiosité avait grandi démesurément depuis que le hasard lui avait fait rencontrer ses enfants ; et au souvenir d’autrefois, il découvrait dans la fille de Mme Wheater, une ressemblance à la fois criante et pourtant lointaine avec la mère. Joyce Mervin, oui, c’était bien cette même bouche charnue et rouge au milieu d’un visage d’une pâleur diaphane et cette manière lente et savante de manœuvrer ses grands yeux. Seulement la fille semblait d’une pâte plus fine. Mais, par exemple, voici qui était singulier : Terry ne ressemblait pas à Cliffe Wheater, mais pas du tout. Il y avait chez Blanca quelque chose d’un peu vulgaire qui contrastait avec l’air de distinction de son frère.
Tout à coup, de l’appartement à l’avant du bateau, la madone à l’enfant sortit. Elle tenait son petit chérubin par la main et l’aidait maternellement à marcher sur le pont. Elle s’installa à côté de Boyne, attira l’enfant sur ses genoux et fit signe au garçon de lui apporter une couverture. Après quoi, elle renversa la tête avec un soupir de satisfaction.
— On est bien ici, mon vieux Chip, dit-elle avec sa jolie voix flûtée.
Chip rit, d’un bon rire bien portant. On voyait que ces deux créatures charmantes se tenaient mutuellement pour de petites merveilles.
« Ma foi ! tant pis, se dit Boyne, je ne vais pas me mêler d’apprendre à ma voisine qu’elle a pris justement la chaise de Mme Cliffe Wheater ; ce n’est pas mon affaire. Sans compter que si c’était une gouvernante ou une femme de chambre au service de cette dame, de quoi aurais-je l’air ? Mais non, corrigea-t-il après un nouvel examen, elle est beaucoup trop jeune et puis elle n’a pas le physique de l’emploi. Quand elle parlait à ces personnes qu’on ne voyait pas, c’était pour donner des ordres et non pour y répondre ; les nurses, les gouvernantes, c’étaient les autres et non pas elle. Elle aura pris la chaise de Mme Wheater tout bonnement parce que c’est une des dernières libres et elle sait très bien qu’elle s’expose d’un moment à l’autre à en être délogée. » C’est ce petit désagrément que Boyne aurait justement souhaité lui épargner ; Joyce Wheater, la Joyce qu’il avait connue, céder sa chaise sans bataille, il ne voyait pas ça.
— Excusez-moi, mais si quelqu’un venait réclamer cette chaise, voulez-vous me permettre de vous en chercher une autre avant que toutes les places du premier rang soient occupées ?
— Je me suis trompée de chaise ?… Mais non, c’est bien la mienne.
Et les yeux noisette sous leurs longs cils pareils à ceux de Blanca s’attardèrent dans un regard de gratitude polie ; mais Boyne médusé s’enfonçait dans ses réflexions. « Alors, voyons, madame Cliffe Wheater, cet enfant ? Mon Dieu, après tout, pourquoi pas ? Ce n’est plus la mienne, évidemment ; mais par ces temps d’unions éphémères, on ne s’étonne pas pour si peu. » Le ménage Wheater que Boyne avait connu devait dater environ d’une vingtaine d’années et depuis ce moment-là Cliffe Wheater avait eu le temps de faire assez d’argent pour s’offrir une demi-douzaine de divorces et de remariages avec tout le tremblement. Mais oui, sa voisine ne pouvait être qu’une nouvelle Mme Wheater, la dernière Mme Wheater. Probablement le numéro deux ou le numéro trois depuis la pauvre Joyce… D’ailleurs, pourquoi « pauvre Joyce » puisque celle-ci, suivant toutes les apparences, avait dû se mouvoir sur l’échiquier matrimonial avec autant d’aisance et de rapidité que son premier mari ?… « Enfin, au bout du compte, si c’est réellement une Mme Wheater, pensa Boyne, rien ne m’empêche de me présenter dans son champ visuel comme un vieil ami de son mari ; prétexte plus que suffisant pour justifier des relations dans une croisière d’agrément. » Toutefois la froideur de Terry quand il lui avait parlé de son père, lui revint à l’esprit et ce souvenir le rendit perplexe. Le mariage moderne est un labyrinthe plein de pièges pour qui revient de loin…
L’apparition de Blanca trancha l’hésitation ; elle arrivait d’un pas dansant comme un papillon qui flotte sur un parterre de thym. Et Boyne entendit sa voisine interpeller d’un ton sévère la nouvelle arrivante :
— Chérie, tu n’as pas ton manteau. Va tout de suite le demander à Scopy. La brise est fraîche.
Blanca se pencha sur elle d’un geste caressant. « Oui, j’y vais », mais au lieu d’obéir, elle planta son regard sur Boyne. « Ce monsieur dit qu’il connaît papa », ajouta-t-elle.
Boyne sentit un instant se poser sur lui avec surprise le regard de sa voisine, mais déjà, elle ne faisait plus attention à lui.
— Blanca, je te répète d’aller mettre ton manteau et occupe-toi de voir si Terry a le sien… Ne t’appuie pas sur moi ainsi. Tu vois bien que Chip dort.
Elle parlait d’un ton las et un peu irrité, mais, en se penchant sur le petit, son mince profil s’adoucit et se teinta d’une expression puérile et touchante. « Chut ! » fit-elle et la petite, obéissante, se retira sur la pointe des pieds.
« Oncle Edouard, patron des aventures », pensa Boyne, et il risqua un compliment enjoué :
— C’est merveilleux comme vous tenez tout ce petit monde-là en main.
Elle sourit :
— Oh ! ils sont très gentils tous… excepté Zinnie ! s’écria-t-elle et Boyne, suivant son regard horrifié, aperçut un robuste petit corps, à peu près nu, surmonté d’une tignasse orange, un collier d’ambre autour du cou, qui cabriolait de leur côté à l’émerveillement et à la joie de la double rangée de chaises-longues.
En un clin d’œil, la jeune femme fut debout et Boyne recevait dans les bras un paquet parfumé au savon d’iris.
— Tenez-moi Chip, ordonna-t-elle. Oh ! l’affreux petit diable rouge !
Elle courut, rattrapa la petite tête orange et se mit à la secouer d’importance. « Quand tu te seras enrhumée, petite peste ! » lui dit-elle pour toute semonce, comme si c’était le pis qu’il y eût à lui reprocher ; et, ayant poussé la criminelle dans les bras d’une nurse lancée à sa poursuite, elle regagna sa chaise-longue.
— Comme vous l’avez bien tenu ! Il ne s’est pas réveillé.
Elle reprit le paquet tiède, à demi dénoué et sentant le sommeil ; à présent, le regard qu’elle tourna vers Boyne était plein d’une intimité confiante.
— Vous aimez les bébés ? dit-elle.
— Oui, mais je n’en ai jamais vu de si gentil, ni de si lourd.
Elle rayonna d’orgueil.
— N’est-ce pas ? On en a sa charge. Il pèse un kilo de plus qu’un enfant de deux ans. Quand Beechy avait le même âge…
— Beechy ! interrompit Boyne ; tout à l’heure, vous disiez Zinnie ?
— Zinnie, c’en est une autre !
Elle se mit à rire de l’air amusé d’un enfant qui s’égaie de l’ignorance des grandes personnes.
— Beechy, voyez-vous c’est une « D », mais vous ne connaissez pas les autres, ajouta-t-elle, je me demande même où ils peuvent bien être passés.
— Les D ? répéta-t-il au comble de l’ahurissement.
— Oui, les « demis », Bun et Beechy. Ils ne sont qu’à moitié des nôtres ; Zinnie aussi. Ce sont des demi-frères, enfin de la belle-famille. Mais nous les aimons tout autant que si c’était des vrais ; excepté quand Bun fait le méchant. C’est le seul qui me donne du mal… Tenez, reprenez Chip ! s’écria-t-elle, – et Boyne se vit de nouveau sur les bras le petit tas de sommeil rose. – Le voyez-vous ce Bun qui fait encore des siennes, comme chaque fois qu’il est tout seul.
Et on vit au même moment un vigoureux petit gars en jumper écarlate qui s’avançait à quatre pattes en émettant force grognements et rugissements d’animaux.
— Il joue encore à la ménagerie. Quel malheur ! Et le bateau qui roule, il se cassera la tête. Sa mère était dompteuse… Mais il va se blesser, c’est sûr. Scopy ! Enlevez-le.
Une espèce d’échalas femelle, le visage taillé à coups de serpe, avec une expression de bonté résolue et un chapeau de paille fané planté de travers sur un chignon gris en coup de vent, venait d’apparaître dans le sillage de Bun et le remettait sur ses pieds aussi solidement que le permettait le roulis. Le visage du gamin, noir de rage, se fendit comme pour hurler. Mais au même moment un petit bout de fillette brune, avec d’immenses yeux d’agate et une broussaille noire et crépue, jaillit d’un salon de luxe et se précipita vers lui, les bras ouverts. Instantanément, sa colère fondit en larmes, et les deux petits tombèrent dans les bras l’un de l’autre avec des gestes dramatiques, pendant que la gouvernante, indifférente à cette explosion de sensibilité, les faisait retraiter sévèrement dans leurs appartements.
La voisine de Martin Boyne se renversa sur sa chaise-longue avec un accès de fou rire.
— N’est-ce pas qu’elle est comique ? Elle ne peut pas supporter ce genre d’embrassades. Elle trouve que ce ne sont pas des manières de chez nous… Pas de chez nous, les pauvres ! bien sûr… Ce sont des Italiens. Mais la petite a beaucoup d’empire sur son frère. C’est heureux. Sans cela, il faudrait y renoncer.
Et elle serra sur son cœur le bébé ivre de sommeil.
— Ça doit être bien fatigant, même sans Bun, risqua Boyne, qui grillait de voir clair dans ces ténèbres et de démêler cet imbroglio de frères et de sœurs, de demi-frères et de demi-sœurs pour éclaircir l’état civil de la singulière petite personne assise à son côté. Voyager avec toute cette smala !… Et Wheater qui n’est pas là pour vous aider.
Elle leva imperceptiblement les épaules.
— Oh ! il n’est pas d’un grand secours. Cela l’horripile de voyager en famille… Mais il y a Terry qui m’aide.
Et un sourire maternel se joua sur son visage, ce petit visage si mobile où il se passait tant de choses que Boyne n’avait jamais le temps de décider s’il était joli ou seulement amusant.
— Terry, mon voisin de cabine ? dit Boyne en souriant. Un bonhomme comme lui doit être un réel appui. Il n’osa pas dire : un « fils », parce qu’il ne pouvait se résoudre à croire qu’une enfant comme sa voisine fût déjà la mère d’un gamin de l’âge de Terry. Ne sachant trop que dire, il ajouta : – À cet âge, un petit homme est toujours fier de sa maman.
La jeune femme parut réfléchir.
— Ma foi, dit-elle, je ne sais pas si Terry est fier de Joyce, mais il l’aime bien sûr, comme nous tous. Elle est tellement belle ! Je ne crois pas que même Blanca puisse un jour l’égaler.
Joyce ! ce nom fut pour Boyne une bouée de sauvetage. C’était clair, Joyce Mervin, son ancien flirt, errait encore quelque part dans le dédale de l’énigme Wheater. Oui, mais où ? Et cette petite qui appelait froidement Joyce par son petit nom ?… Ainsi ce qu’il avait pris pour un trait de lumière ne faisait en réalité qu’accroître l’obscurité.
— Savez-vous que Joyce, comme vous dites, a été une grande amie à moi, il y a de cela très longtemps ?
— Vraiment. Il paraît que Blanca est le portrait de ce qu’elle était à ce moment-là. Trouvez-vous ? Dame, elle a un peu épaissi, mais tout de même pas autant qu’elle croit. C’est son idée fixe, vous savez. Ça la rend très malheureuse.
Boyne se mit à rire :
— Si elle n’a pas de plus grands malheurs !
— Mon Dieu, non… Du moins, plus maintenant. Depuis la naissance de Chip, ç’a été une seconde édition de lune de miel. N’est-ce pas, mon vieux Chip ?
Une seconde ?… Une lune de miel ?… Depuis Chip ?… Alors, ce chérubin, ce n’était pas l’enfant de cette jeune voisine, c’était celui de Joyce Mervin… Non, de Joyce Wheater… Enfin de Joyce-je-ne-sais-pas quoi… Ah ! pour Dieu, Joyce qui ?
Ce dernier pas venait d’amener enfin le voyageur au cœur du labyrinthe. Il ne restait plus qu’à en sortir. Décidé à trouver le mot de l’énigme, Boyne insista :
— Oui, Joyce a été une grande amie à moi, une très grande amie pendant tout un hiver.
— Tout un hiver, c’est bien long pour Joyce.
— De sorte que je peux me permettre sans doute de me présenter : Martin Boyne, et de vous demander…
À cet instant, un cri lui coupa en deux sa phrase. Et il aperçut le jeune Bun qui s’avançait pieds nus avec une agilité de chat sur les dossiers du premier rang de chaises, dont les occupants plongeaient la tête à mesure, à son passage, en riant de son adresse.
— C’est que sa mère aussi était une équilibriste… Quelle pitié ! jeta la jeune femme en se précipitant vers Bun.
Puis l’ayant saisi et corrigé, en redoublant la correction pour le punir de ses cris furieux, elle entraîna l’enfant du côté du gendarme femelle et mal coiffé qui déjà tout à l’heure s’était occupée de lui. En retournant s’asseoir, pâle et un peu essoufflée, elle donnait l’impression que vraiment quelquefois elle en avait par-dessus la tête. Elle s’écroula auprès de Boyne avec un grand soupir.
— Si jamais vous vous mariez (Tiens, se dit Boyne, comment sait-elle que je ne le suis pas ?) je vous conseille de n’avoir pas d’enfant. Non, vraiment, je n’ai pas de meilleur avis à vous donner. On comprend que papa et maman ne tiennent pas à voyager avec un pareil cirque.
Papa et maman… Boyne ne doute plus. Décidément sa voisine était une jeune fille.
L’entretien fut brisé net par l’appel du déjeuner. Au premier grondement du gong, la jeune fille sauta sur les pieds pendant que Boyne lui disait :
— Si vous n’avez pas déjà une place retenue, peut-être pourrions-nous prendre une petite table.
— Merci mille fois : je déjeune avec mes petits.
Et Boyne se souvint avec regret que le palace marin qu’occupaient les Wheater comportait une salle à manger, à part pour voyageurs en bas âge.
Force lui fut de se rabattre sur sa place ordinaire à une tablée d’épaves comme lui-même : une consciencieuse dame à lunettes qui « potassait » la Sicile ; un vieux monsieur qui confiait tous les matins à ses voisins : « J’ai toujours dit que le bacon qu’on vous sert sur les Transatlantiques est meilleur que ce que l’on me sert chez moi » ; et un pâle clergyman à qui ses paroissiens offraient un voyage de vacances.
Tout de suite après le repas, Boyne se dépêcha de regagner sa chaise, dans l’espoir de retrouver sa charmante voisine ; mais il n’y avait personne et la place demeura vide jusqu’au soir de l’interminable journée bleue qui n’en finissait plus de se pencher vers la nuit.
« Papa et maman », avait dit la jeune fille. Papa et maman… ce ne pouvait être que les Cliffe Wheater, les vieux amis de Boyne, les Cliffe Wheater, état original, épreuve avant la lettre. Dans ce cas, sa mince voisine était la fille du ménage, une fille aînée venue peu de temps après le mariage, dont un fruit postérieur de treize ou quatorze ans était ce vigoureux petit Chip.
Mais à peine en était-il là que l’image énigmatique du trio Zinnie-Bun-Beechy vint bousculer cette solution trop facile. Diables de « D » ! Comment diantre expliquer les « D » ? Qu’est-ce que c’était que ces mioches-là, d’où est-ce qu’ils sortaient, comment ces intrus cadraient-ils avec un groupe de famille où Judith à un bout (oui, c’est bien ainsi qu’on l’appelait), Chip à l’autre fermaient le cercle ? Des bribes de détails, jetées par la jeune fille, lui dansaient dans la tête, avec les noms des petits pruneaux, Bun et Beechy : « Pas de chez nous… C’est des Italiens… » Mais alors, ces deux-là, ils n’étaient ni à Cliffe Wheater ni à sa femme ; pour celle-ci, pas de doute, la jeune fille avait dit que la mère était dompteuse.
Il ne restait que Zinnie, le diablotin rouge. Elle demeurait, celle-là, totalement inexpliquée et rien dans sa frimousse effrontée et intelligente, au petit nez en trompette et semée de taches de son sous son peloton de laine orange, rien ne faisait penser à une parenté quelconque avec les deux petits noirauds. Américaine, cette Zinnie, agressivement américaine, autant que Beechy et Bun étaient italiens, et beaucoup plus que les trois aînés chez qui le caractère ethnique se trouvait un peu effacé par les frottements cosmopolites. En botanique, on aurait dit que les « D » offraient le type de l’espèce, tandis que Judith, Blanca et Terry étaient d’exquises fleurs de jardin, ce qu’on appelle des hybrides. Enfin, plus notre héros s’enfonçait dans le problème et plus il le trouvait obscur.
La vie de bord la plus unie se prête à cent petits rapprochements agréables. À la fin de la journée, l’antique demoiselle que les jeunes Wheater appelaient Scopy reparut, seule cette fois et cherchant un endroit où s’asseoir. Boyne lui montra aussitôt la chaise vide auprès de lui. La vieille fille répondit avec un austère sourire :
— Les nôtres sont de l’autre côté, mais c’est égal, je peux m’asseoir pendant que Judith se repose.
Et elle s’installa mécaniquement avec des gestes d’une précision anguleuse. Elle accompagna cette action d’un timide regard de bienveillance et ajouta :
— Il paraît que vous êtes un ami de la famille.
Boyne fit un « oui » empressé et la vieille demoiselle reprit sur le même thème, en développant cette idée que c’était un soulagement dans ces grands voyages qu’elle faisait avec les enfants, de trouver quelqu’un de connaissance qui pourrait rendre service en cas de difficultés. Non pas qu’il y eût, maintenant, aucune raison de se tourmenter ; mais c’était pour Judith une bien grosse responsabilité que de transplanter toute la tribu de Biskra à Venise, et d’ailleurs, on n’était jamais tranquille avec Terry. Au bout de quatre mois de Biskra, cet enfant n’avait pas repris comme on l’espérait. Il avait toujours le soir un peu de température. Et Scopy soupira en détournant son visage de dure à cuire, où se perchait, comme une hutte d’ermite sur une falaise, son chapeau.
— Je comprends que cet enfant vous donne du souci. Il a la mine un peu tirée, dit Boyne avec l’espoir qu’un ton de cordialité pourrait de fil en aiguille amener la vieille fille à faire des confidences.
