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Pierre Haski révèle le destin et la personnalité de Liu Xiaobo, un héros méconnu qui a eu le courage de défier Pékin.
Le 10 décembre 2010, le prix Nobel de la paix était remis à Oslo à… une chaise vide. Le lauréat, l’intellectuel dissident chinois Liu Xiaobo se trouvait au même moment dans une cellule d’une prison chinoise, purgeant une peine de neuf années d’emprisonnement pour avoir réclamé la démocratie. La vie de Liu Xiaobo épouse la longue et difficile lutte des Chinois pour la démocratie. Une vie qui, comme celle de nombreux autres Chinois, a basculé le 4 juin 1989, avec le massacre de la place Tiananmen, mettant fin, dans le sang, au mouvement des étudiants pour la démocratie. L’intellectuel remuant qu’il était se transforma en activiste, acceptant d’en payer le prix fort. Basé sur de nombreux entretiens avec ses amis et compagnons à différents moments de sa vie, ce livre retrace son parcours, ses idées, ses combats, son attachement à la non-violence résumée par cette phrase qu’il prononce à son procès : « je n’ai pas d’ennemis ». Liu Xiaobo ne recevra jamais son Prix Nobel : il mourra en 2017 d’un cancer du foie. Sans jamais avoir retrouvé la liberté. Un document exceptionnel alors que le Parti communiste chinois s’efforce d’effacer le nom de Liu Xiaobo de la mémoire chinoise.
La biographie d'un homme qu'il ne faut pas oublier, tant il traverse et questionne l'histoire de la Chine. Au fil d’une longue enquête de Taipei à New York en passant par Berlin, ses proches parlent du Liu Xiaobo qu'ils ont connu.
EXTRAIT
Tous deux sont nés dans des familles maoïstes : Xi Jinping dans le sérail du Parti, avec un père dirigeant proche de Mao ; Liu Xiaobo dans le foyer d’un professeur d’université, fervent communiste qui ne remettra jamais en question sa loyauté au Parti, même quand sa « mauvaise origine de classe » lui vaudra d’être puni : sans doute trouvait-il le châtiment légitime. C’est un autre point commun entre les deux hommes : enfants, ils suivront leurs parents dans un exil forcé à la campagne au gré des purges de la révolution culturelle.
Mais le parallèle s’arrête là : Xi Jinping et Liu Xiaobo ont beau sortir de la même « matrice » maoïste, ils suivront des voies séparées et divergentes, leurs destins ne pourraient pas être plus opposés. Xi Jinping est devenu le numéro un du Parti et de l’État chinois en 2012, alors que Liu Xiaobo croupissait déjà en prison, condamné à une peine de onze ans pour « subversion ». Leurs histoires se croisent en 2017, lorsque Liu Xiaobo est diagnostiqué en prison avec un cancer en phase terminale ; inflexible, le pouvoir de Xi Jinping lui refuse le droit d’aller se faire soigner, et vraisemblablement de mourir à l’étranger, en l’occurrence en Allemagne qui a proposé de l’accueillir avec sa famille.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre Haski, né en 1953, est un journaliste dont la longue carrière l’a amené à connaitre personnellement Liu Xiaobo, à l’époque où il était correspondant de Libération en Chine. En 2007, il fonde
Rue89, pionnier des sites d’information. Et devient un chroniqueur respecté des affaires internationales, dans le
Nouvel Obs ou dans les médias audiovisuels. Il tient depuis 2018 la chronique
Géopolitique dans la matinale de France inter, succédant à Bernard Guetta. Il est depuis 2017 président de l’ONG
Reporters sans frontières.
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Seitenzahl: 237
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Dépôt légal : 2019.
Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre réservées pour tous pays.
Du même auteur
L’Afrique blanche, Le Seuil, 1987
Israël, Milan, 1997
David Gryn (Ben Gourion), Autrement, 1997
Le Journal de Ma Yan, Ramsay, 2001
Ma Yan et ses sœurs, Ramsay, 2004
Le Sang de la Chine, Grasset, 2005
prix international des médias, Genève, 2005 ;
prix Joseph-Kessel, 2006
Cinq Ans en Chine, Les Arènes, 2006
Droits humains en Chine, Le Revers de la
médaille, Autrement, 2008
Internet et la Chine, Seuil, coll. Médiathèque, 2008
Les Années 50, La Martinière, 2018
Géopolitique de la Chine, Eyrolles, 2018
Introduction
Xi Jinping et Liu Xiaobo sont nés à deux ans d’intervalle, la première génération à avoir grandi dans la « nouvelle Chine », celle qui, apprennent les écoliers chinois en chantant, n’aurait pas vu le jour sans le Parti communiste. Le premier est né en 1953 à Pékin, la capitale ; le second en 1955 à Changchun, dans le nord-est de la Chine. Ils vivront, enfants, les premiers soubresauts de la République populaire fondée en 1949 par Mao Zedong, les drames de la famine et de la révolution culturelle, puis l’ère des réformes économiques après la mort du Grand Timonier en 1976.
Tous deux sont nés dans des familles maoïstes : Xi Jinping dans le sérail du Parti, avec un père dirigeant proche de Mao ; Liu Xiaobo dans le foyer d’un professeur d’université, fervent communiste qui ne remettra jamais en question sa loyauté au Parti, même quand sa « mauvaise origine de classe » lui vaudra d’être puni : sans doute trouvait-il le châtiment légitime. C’est un autre point commun entre les deux hommes : enfants, ils suivront leurs parents dans un exil forcé à la campagne au gré des purges de la révolution culturelle.
Mais le parallèle s’arrête là : Xi Jinping et Liu Xiaobo ont beau sortir de la même « matrice » maoïste, ils suivront des voies séparées et divergentes, leurs destins ne pourraient pas être plus opposés. Xi Jinping est devenu le numéro un du Parti et de l’État chinois en 2012, alors que Liu Xiaobo croupissait déjà en prison, condamné à une peine de onze ans pour « subversion ». Leurs histoires se croisent en 2017, lorsque Liu Xiaobo est diagnostiqué en prison avec un cancer en phase terminale ; inflexible, le pouvoir de Xi Jinping lui refuse le droit d’aller se faire soigner, et vraisemblablement de mourir à l’étranger, en l’occurrence en Allemagne qui a proposé de l’accueillir avec sa famille.
Le 13 juillet 2017, les destins parallèles de ces deux hommes qui incarnent deux visions contraires de la Chine s’achèvent avec le décès de Liu Xiaobo, tandis que Xi Jinping consolide son pouvoir à la tête de la deuxième, et bientôt la première, économie mondiale. À court terme, le puissant leader du Parti communiste chinois a gagné sur l’autre vision, celle d’une Chine libre et démocratique, incarnée par Liu Xiaobo, récompensé en 2010 du prix Nobel de la paix pour son action non violente en faveur des droits humains.
Mais comme le dit justement Perry Link, un sinologue américain qui a traduit de nombreux textes de Liu Xiaobo en anglais, qui peut connaître le jugement futur de l’histoire ? Qui, dans deux siècles, écrit-il, se souviendra du nom des geôliers de Mandela ou de Havel ? Et qui marquera de son nom le temps long de l’histoire ? L’intellectuel brillant qui a voulu imaginer un autre destin à la Chine ? Ou le bureaucrate plus efficace que les autres qui aura su s’imposer à la tête d’un Parti à l’idéologie totalitaire ?
À court terme, c’est Xi Jinping qui s’impose à la Chine et au monde et qui fait ce qu’il faut pour effacer le nom, et les idées, de Liu Xiaobo de la mémoire collective chinoise, en utilisant les moyens considérables de sa machine de contrôle et de la technologie pour atteindre son but.
Pourtant, quel singulier destin que celui de cet enfant de Changchun, qui sera tout à la fois un intellectuel de premier plan, un militant intrépide de la cause des droits humains en Chine et une personnalité à la fois attachante et intrigante comme ont pu le juger tous ceux qui, au prix de quelques ruses avec la sécurité chinoise, l’ont rencontré entre deux peines de laogai (rééducation par le travail), de prison ou de simple éloignement de la capitale lors de grands événements politiques. Avec son bégaiement caractéristique, un sourire un peu arrogant aux lèvres et d’éternelles lunettes à la fine monture sur le nez, il était gouailleur, volontiers provocateur et surtout extrêmement déterminé, malgré le danger permanent devenu le compagnon de son choix de vie.
À mon arrivée à Pékin en 2000, comme correspondant du journal Libération, le nom de Liu Xiaobo faisait partie des gens que les « vétérans » de la Chine m’avaient recommandé de rencontrer, sans m’en dire plus. Il me fallut du temps pour comprendre la règle du jeu, comment contourner les interdits sans mettre en danger qui que ce soit, à commencer par nos collaborateurs chinois, régulièrement invités à « prendre le thé » par des agents de la Sécurité d’État et qui se voyaient menacer s’ils ne signalaient pas des contacts « subversifs » de ce genre. Il fallait tenir compte, aussi, du calendrier politique : inutile de contacter le dissident numéro un en mars, pendant la session parlementaire, ou en mai, à l’approche de l’anniversaire de Tiananmen, ou lorsque le Parti tient son congrès dans un Pékin paré de rouge, ou même un simple plénum du Comité central… La sécurité était alors intraitable.
Mais tout système a ses failles, et Liu Xiaobo savait en jouer. Notre première rencontre eut lieu alors qu’il était de fait assigné à résidence, mais avait été autorisé à aller chez son dentiste… Il nous avait fait savoir par un ami commun que nous pourrions le voir rapidement à ce moment-là où il pouvait aisément déjouer la surveillance… Il tranchait avec nos interlocuteurs habituels par son intelligence sans concessions, une lucidité sur un rapport de force qui lui était défavorable, compensée par un volontarisme infini. Sans oublier un humour ravageur sur les hommes du pouvoir comme sur ses propres amis et… sur lui-même. Dans ces années-là, ses analyses constituaient un antidote à l’ivresse de la croissance chinoise, à deux chiffres et à l’assurance grandissante du pouvoir. Elles annonçaient l’émergence d’une société civile à laquelle il croyait et qui devait transformer la société chinoise, même sans changement de régime.
Il prenait visiblement du plaisir à jouer avec le feu de la surveillance policière, un côté « Robin des bois » pékinois : à mon départ de Chine, cinq ans plus tard, une amie commune l’amena à ma soirée d’adieu, dans un bar pékinois, non loin de la Cité interdite, où j’avais invité des amis, dont de nombreux journalistes. Il avait déjoué la vigilance des policiers en civil qui surveillaient l’entrée en s’emmitouflant dans une grande écharpe et un bonnet de laine justifiés par le froid polaire de ce mois de janvier, et en entrant d’un air déterminé en riant avec un groupe d’amis. Une fois à l’intérieur, il était triomphant, discutant avec la communauté de la presse étrangère qu’il lui était théoriquement interdit de rencontrer… Mes amis d’Hikari, la société de production française avec qui nous avons réalisé le documentaire qui accompagne ce livre, ont eu les mêmes expériences ; et, en particulier, ce long entretien avec Liu Xiaobo filmé en juillet 2008 dans un café de Pékin, alors que la capitale chinoise s’apprêtait à recevoir les Jeux olympiques. Ce fut l’une de ses dernières interviews avant son arrestation et son emprisonnement quelques mois plus tard – jusqu’à son décès.
Mort à 61 ans, Liu Xiaobo incarne une « vie chinoise », celle d’une génération qui aurait pu reproduire l’endoctrinement maoïste, qui aurait dû servir, selon l’expression de l’écrivain Lu Wenfu qui en a souffert, de « petits cailloux pour aplanir la route de la révolution ». Mais Liu Xiaobo a eu la « chance » d’avoir été trop jeune pour devenir garde rouge pendant la révolution culturelle et d’avoir su se construire tout seul alors que les écoles étaient fermées. Avoir 21 ans à la mort de Mao est assurément le plus bel âge pour une nouvelle ère, et Liu Xiaobo l’a mordue à pleines dents.
Il faut suivre la vie de Liu Xiaobo, de l’éveil intellectuel du début des années 80, avec la découverte de Nietzsche ou de Camus ; à la découverte du monde occidental et aux premières désillusions ; jusqu’à Tiananmen et au massacre du 4 juin 1989, pour comprendre la construction d’une personnalité à la fois fragile et forte de ses convictions et de ses acquis. Il faut le suivre ensuite, poursuivi par les « âmes » des victimes de Tiananmen qui le hanteront jusqu’au bout, dans sa transformation en intellectuel engagé – un « activiste » comme on ne disait pas alors – qui a trouvé sa voie, celle du combat non violent pour une Chine démocratique et libérale ; et il faut rencontrer l’indispensable compagne de sa vie, la poétesse Liu Xia, aujourd’hui en sécurité à Berlin après avoir tant souffert.
Nous sommes repartis sur les traces de Liu Xiaobo avant qu’elles disparaissent à tout jamais. De Taipei à Boston, de Hong Kong à Berlin, nous avons retrouvé les compagnons des différentes phases de sa vie et de son action. Ceux, du moins, qui sont en exil à l’étranger, car parler de Liu Xiaobo en Chine, aujourd’hui, comporte une part de risque que nous n’avons pas voulu faire courir à ceux qui s’y trouvent encore, dans un contexte toujours plus répressif.
La Chine a connu, ces quatre dernières décennies, une transformation véritablement historique. Le pays embrigadé, à l’égalitarisme forcené et imposé, dans lequel l’individu n’était qu’un pion dont les dirigeants pouvaient disposer à merci, a cédé la place à une puissance économique de premier plan, urbanisée et dans laquelle l’individu a progressivement retrouvé des droits. Mais cette évolution, qui a effectivement changé la vie de centaines de millions de personnes, est arrivée à un carrefour : il a fallu choisir entre deux voies.
Le choix a été fait dans les journées enfiévrées du printemps 1989, lorsque le Parti communiste s’est trouvé divisé face aux revendications des étudiants qui occupaient le lieu le plus symbolique de Pékin. D’un côté, des réformistes, avec une vision confuse de la direction à prendre ; de l’autre, des conservateurs au sens premier du terme, plus soucieux de « préserver » le pouvoir du Parti que d’écouter la voix de la jeunesse éduquée. On le sait, ce sont les seconds qui ont gagné les arbitrages internes, en vertu d’une règle donnant au vieux Deng Xiaoping, le père des Quatre Modernisations qui refusait la « cinquième », la démocratie, le dernier mot en cas de division du Bureau politique. Les tanks sont entrés en action et ont tracé le chemin de la Chine pour les décennies suivantes.
La Chine n’a pas su trouver son « Mikhaïl Gorbatchev », le réformateur, devenu fossoyeur malgré lui, du communisme ; pire, elle a fait de « Gorbatchev » un gros mot dans le vocabulaire du Parti communiste chinois, et tous les cadres sont régulièrement contraints de visionner un film montrant les erreurs fatales commises par les ex-camarades soviétiques, et qu’il s’agira de ne pas reproduire en Chine. Tout nouveau dirigeant, et Xi Jinping ne fait pas exception, doit montrer qu’il ne sera pas un « Gorbatchev », c’est-à-dire celui qui conduira le Parti à sa perte en faisant trop de concessions libérales.
Dans un dernier souffle d’énergie avant de disparaître, Deng Xiaoping, le « Petit Timonier » qui avait traversé tant d’épreuves, a eu l’intuition de proposer un nouveau « contrat social » aux Chinois après la période de glaciation provoquée par le massacre. Ce contrat tenait en une injonction : « Enrichissez-vous ! » Le non-dit étant : « Laissez au Parti le soin de diriger les affaires de l’État, et vous ne le regretterez pas. » Ils ne l’ont pas regretté, puisque enrichissement il y a bien eu, y compris pour de nombreux survivants du printemps de Pékin qui ont accepté le « deal » avec le « diable ».
Face à ceux qui le refusaient, la force de l’État s’est montrée impitoyable. Mais ça n’a pas suffi à faire taire tout le monde. Liu Xiaobo a été de ceux qui ont refusé de « souper avec le diable », même avec une grande cuillère. Il en est devenu, selon ses propres mots, un « aristocrate de la prison », un homme indestructible, ou en tout cas qui se comportait comme tel. Jusqu’au jour où il a effectivement mené le combat de trop, à moins que le sacrifice ait fait partie de sa logique quasi religieuse.
Il n’a jamais cessé d’être un intellectuel, produisant des centaines d’articles et de commentaires, plusieurs livres importants et même des milliers de pages écrites à la main en prison et confisquées par les autorités, dont on ignore ce qu’elles contiennent. Il a été un chroniqueur féroce des temps modernes de la Chine ; avec lui, le roi était nu, mais aussi le peuple qui avait accepté cette « philosophie du porc » par laquelle il décrivit le contrat social post-4 juin, cet enrichissement sans valeurs qui, à ses yeux, conduit une société à sa perte morale et spirituelle.
Mais il a aussi été un penseur politique et un militant. On lira avec intérêt la Charte 08, ce texte programmatique de 2008, signé par des milliers de Chinois de toutes obédiences, qui lui a valu les foudres de l’État et du Parti, jusqu’à en mourir derrière les barreaux ; et on se demandera à quoi ressemblerait la Chine qu’il avait en tête, démocratique, fédérale, respectueuse des minorités et de l’individu. Est-elle possible, cette utopie aussi éloignée de la réalité chinoise actuelle ?
La Chine occupe une place trop importante dans le monde actuel pour ne pas se poser ces questions. Une autre Chine est-elle possible ? Ce rêve de liberté et de démocratie est-il parti avec celui qui en est venu à l’incarner, voire avec le symbole de la chaise vide qui a accueilli le prix Nobel de la paix à Oslo en 2010 ? Ou ressurgira-t-il avec une nouvelle génération là où nul ne l’attend, ni les activistes vieillissants de la « génération 89 », ni le pouvoir trop sûr de lui qui les a défaits ? L’histoire chinoise depuis un siècle, depuis ce 4 mai 1919 dont la Chine vient de célébrer le centenaire, et qui marque l’entrée dans la modernité politique avec le premier mouvement d’étudiants réclamant une rupture avec la pensée féodale, montre qu’elle n’est jamais prévisible.
C’est sans doute pour cette raison que le pouvoir actuel de Xi Jinping, bien qu’il ait rompu avec les pratiques les plus cruelles de l’ère maoïste, n’en reste pas moins attaché à certaines de ses méthodes ; celles qui, en particulier, tentent de réécrire l’histoire, d’en effacer les personnages gênants, comme ces vieilles photos des dirigeants communistes d’où disparaissaient, les uns après les autres, les individus qui passaient à la trappe. Liu Xiaobo ne disparaîtra pas aisément : ce voyage à travers l’histoire, son histoire et celle de la Chine contemporaine, montre pourquoi.
Une jeunesse au temps du maoïsme
Liu Xiaobo est né le 28 décembre 1955 à Changchun, une ville industrielle du nord-est de la Chine, aux confins de la Russie, de la Corée du Nord et de la Mongolie. La révolution chinoise avait à peine six ans et s’apprêtait à connaître ses premiers soubresauts avec la campagne antidroitiste1 déclenchée par le Grand Timonier, Mao Zedong.
Le père de Xiaobo, Liu Ling, était professeur à l’université normale du Nord-Est et, si l’on en croit son fils, avait épousé le tempérament de cette région froide et austère. Liu Xiaobo décrit son père comme un « monstre détestable », qu’il s’est pris à haïr.
Liu Ling était un partisan aveugle et discipliné du Parti communiste chinois, plaçant l’obéissance et la foi dans les valeurs du PCC au-dessus de tout. Cela ne l’empêcha pas de subir son lot de persécutions lors de la révolution culturelle, en raison d’une « mauvaise origine de classe » parce que son propre père possédait un lopin de terre. Malgré cela, il resta fidèle au Parti et tentera même de persuader son fils, alors détenu après le massacre de Tiananmen, de plaider coupable.
Un an après la naissance de Xiaobo, la famille fut envoyée pendant quatre ans en République populaire de Mongolie, dans le cadre d’une aide « fraternelle » coordonnée avec l’Union soviétique, alors le modèle de Mao (« l’Union soviétique aujourd’hui, c’est la Chine de demain », proclamait le leader chinois, pourtant déjà méfiant vis-à-vis du « grand frère »).
Le retour en Chine fut douloureux : le pays traversait une crise profonde, une famine qui fit des millions de morts, jusqu’à 30 millions selon certaines estimations, après l’échec du Grand Bond en avant2 (1958-1960), décidé par Mao pour pousser la production d’acier. Selon le journaliste Jasper Becker qui y consacra un livre important3, « l’année 1960 fut le moment le plus sombre dans la très, très longue histoire de la Chine ». Il décrit les « terres fertiles couvertes des corps de paysans morts de faim » et des scènes de cannibalisme dans certaines régions.
Liu Xiaobo se souvient de ces années-là, lorsqu’il n’y avait quasiment rien à manger pour ses quatre frères et lui malgré le statut social de son père, professeur. Sa grand-mère ramassait de l’herbe et la mélangeait avec du sorgho pour préparer une bouillie infâme dont chaque enfant avalait un bol avec avidité. « Nous aurions dû être des enfants remuants, mais nous avions faim, nous n’avions plus d’énergie après l’école. Nous restions au lit en attendant notre bol de bouillie d’herbe », racontera-t-il.
Le jeune Xiaobo est néanmoins un enfant privilégié, fréquentant l’école primaire de l’université normale de Changchun où enseigne son père. Mais ce répit sera de courte durée, car il n’a que 11 ans lorsque Mao, dans une lutte pour le pouvoir au sein du Parti communiste chinois, déclenche en 1966 la Grande Révolution culturelle prolétarienne4, qui, pendant une décennie, plongera cet immense pays dans des convulsions et dans l’anarchie. « La révolution culturelle a été un tournant, la décennie décisive d’un demi-siècle de régime communiste en Chine. […] Une décennie durant, le système politique chinois allait être d’abord plongé dans le chaos, puis paralysé », soulignent Roderick MacFarquhar et Michael Schœnhals, auteurs de l’histoire de référence de ces années-là5.
Les écoles ferment, et Liu Xiaobo se retrouve à la rue, comme toute une génération. Une période dont il se souviendra paradoxalement comme celle d’une grande liberté, étant détaché, de fait, de l’éducation officielle qui formait de jeunes « pionniers » et libre de se forger son propre imaginaire.
Le réel n’était pourtant jamais loin, en raison des brimades visant sa famille : sa grand-mère, à laquelle il étaittrès attaché, sera expulsée de Changchun et renvoyée à la campagne, et lui-même, trop jeune pour devenir garde rouge comme son frère aîné, ira vivre quatre ans avec sa famille en Mongolie-Intérieure, jusqu’en 1973. Autant le premier séjour en Mongolie « extérieure », indépendante, avait été un moment privilégié, au titre de la solidarité entre « pays frères », autant la Mongolie-Intérieure était une punition, destinée à « rééduquer » dans la douleur des éléments supposés déviants.
Xu Youyu, un intellectuel chinois, ancien garde rouge, de quelques années plus âgé que Liu Xiaobo, dont il deviendra l’ami bien plus tard, raconte l’impact de la révolution culturelle sur les jeunes instruits. « Même si Liu Xiaobo est sensiblement plus jeune que moi, il est quand même concerné par la révolution culturelle. Bien sûr, il ne s’y est pas engagé avec enthousiasme comme moi, mais toute son enfance et son adolescence se sont déroulées à l’époque de la révolution culturelle. Il en a éprouvé les souffrances à travers sa propre expérience, ainsi que celles de son père et de son frère aîné. En 1977, à la fin de la révolution culturelle, il a fait partie comme moi de la première promotion d’étudiants réadmis à l’université : sur le plan des études, nous sommes de la même génération ; cette génération particulière qui a vécu des expériences terribles pendant la révolution culturelle. »6
Cet ancien leader des gardes rouges de la province du Sichuan, devenu par la suite un philosophe libéral, se souvient en particulier de ses professeurs à l’université, qui avaient tous subi des persécutions durant la révolution culturelle. « Lorsque notre génération d’étudiants est entrée à l’université, l’influence de ces professeurs a été considérable sur nous. Si on analyse en profondeur la pensée de Liu Xiaobo, on verra que les souffrances occasionnées par la révolution culturelle et les leçons qu’il en a tirées ont joué un grand rôle dans la formation de sa pensée. » Avec humour, cet intellectuel, aujourd’hui exilé aux États-Unis, « remercie » la révolution culturelle, qui lui a permis d’ouvrir les yeux et d’éviter de devenir « un rouage docile du régime »… « En 1968, lorsque Mao nous a envoyés de force vivre à la campagne en tant que jeunes instruits, la misère et l’arriération que j’y ai découvertes m’ont enseigné que le système social chinois ne ressemblait pas à la propagande du PCC, qu’il n’était pas si supérieur. Et c’est ainsi que nous avons été amenés à remettre profondément en cause la réalité de la Chine », dit-il.
Liu Xiaobo retourne à Changchun en 1976, l’année de la mort du Grand Timonier, moment charnière dans l’histoire de la Chine contemporaine. De nombreux Chinois étaient en deuil, pensant avoir perdu plus que leur père, un demi-dieu ; « d’autres ont poussé un soupir de soulagement. Liu Xiaobo appartenait à la seconde catégorie », écrit son biographe et ami Yu Jie7.
Dans la Chine de l’époque, à la croisée des chemins, sortant difficilement du vent de folie maoïste, il faut trouver sa voie. Liu Xiaobo est d’abord ouvrier du bâtiment, comme beaucoup de jeunes qui ont été privés d’éducation formelle. Mais il profite de la réouverture des universités, et cet autodidacte parvient à s’inscrire en littérature à l’université de la province de Jilin, à Changchun. Pour lui comme pour ses camarades, c’est une période de découvertes, de lectures intenses, de discussions infinies, d’échanges intellectuels. Il faut imaginer un pays qui a été véritablement coupé du monde, dans lequel l’accès à la culture et au savoir a été sévèrement restreint, et qui, tout d’un coup, se met à traduire la littérature mondiale, découvre en même temps le rock’n’roll, les films de la Nouvelle Vague et la révolution sexuelle. Trente ans d’histoire mondiale en quelques années, des esprits formatés qui se libèrent, malgré la persistance du pouvoir du Parti communiste.
Liu Xiaobo habite à l’université et partage un dortoir avec onze autres étudiants, soumis à l’extinction des feux à 22 heures, ce qui ne les empêche pas de continuer à parler toute la nuit… Il se passionne pour la philosophie, l’esthétique, il est capable de réciter Hegel par cœur et se met à écrire de la poésie, comme beaucoup de jeunes de sa génération. Avec une poignée d’amis, il crée un cercle de poésie, baptisé « les cœurs innocents », un nom ironique, car cette « innocence », ils la perdaient à grande vitesse…
La Chine de cette époque s’entrouvre et laisse entrer des auteurs jusque-là strictement interdits. Liu Xiaobo découvre Nietzsche ou Camus, qu’il citera tout au long de sa vie. Plus tard, il se souviendra de certaines lectures qui lui avaient ouvert les yeux : « Quand j’étais encore tout jeune, j’ai lu des œuvres littéraires françaises, et notamment « J’accuse » d’Émile Zola, suite au procès inique d’un officier juif. Pour les Français, ça fait de Zola un modèle d’intellectuel moderne et engagé qui, en plus d’écrire ses propres œuvres littéraires, se préoccupe aussi de la société et des affaires publiques importantes de son temps. »
Dans la même interview, il cite aussi L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne, les écrits d’Andreï Sakharov, d’autres dissidents soviétiques ou encore d’autres intellectuels français du xxe siècle comme Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault. Et il commentait : « En réalité, on peut voir que, dans toutes les sociétés et même dans tout régime autocratique, au sein de toutes les dictatures, émergent des personnalités comme eux, même si elles sont en petit nombre. Je trouve qu’elles incarnent les valeurs de leur époque et montre une voie juste. D’ailleurs, le rôle d’intellectuel public qu’a endossé Zola en France a eu une profonde influence sur les intellectuels en Chine qui sont nombreux à s’y référer. »8
Liu Xiaobo est également profondément marqué, selon Yu Jie, par deux fortes personnalités intellectuelles chinoises des générations précédentes : Liang Qichao et Lu Xun9.
Pour le sinologue Simon Leys, Liang Qichao (1873-1929) « peut être considéré comme le premier intellectuel moderne chinois, qui a notamment inspiré les premiers communistes chinois », dont le jeune Mao ; mais aussi, plus tard, relève-t-il, « un jeune intellectuel comme Liu Xiaobo »10. Liang avait été marqué, comme toute sa génération, par la défaite chinoise face au Japon en 1895, une humiliation pour la Chine face à une autre puissance asiatique considérée comme « inférieure ». Liang Qichao se demanda pourquoi la civilisation chinoise, « la plus ancienne au monde », qui en était déjà une au Moyen Âge « alors que les Européens vivaient encore comme des bêtes », n’a pas été capable de se régénérer, rappelle l’auteur indien Pankaj Mishra11. Liang Qichao se mit à étudier, à voyager à travers le monde, y compris aux États-Unis où il rencontra le président Theodore Roosevelt ; et à développer des idées politiques qu’on qualifierait aujourd’hui de « radicales ».
L’autre source de la pensée de Liu Xiaobo, identifiée par Yu Jie ou par Xu Youyu, est évidemment Lu Xun (1881-1936), LE grand écrivain et polémiste chinois de la période précommuniste, qui sera très présent aussi dans ses écrits ; un auteur dont l’héritage est revendiqué par tout le monde, y compris par le régime communiste qui, comme l’a justement analysé Simon Leys, l’a « déifié » pour mieux le condamner à « l’insignifiance ». Lu Xun est mort en 1936, bien avant la victoire communiste à Pékin. Une plaisanterie racontée dans les cercles intellectuels de Pékin, parfois décrite comme une anecdote authentique, veut qu’un jour on ait demandé à Mao où serait Lu Xun s’il avait vécu plus longtemps au temps de la République populaire. Le Grand Timonier aurait répondu : « en prison »… Vraie ou fausse, l’anecdote vaut pour Liu Xiaobo, qui, pour avoir choisi une vie d’intellectuel engagé, a effectivement terminé ses jours en prison.
Pour Xu Youyu : « Si Liu Xiaobo était marqué par la pensée de Nietzsche, cela venait en fait de l’inspiration qu’il avait trouvée dans les œuvres de Lu Xun. Lu Xun était nietzschéen dans le sens où il affrontait et critiquait courageusement la réalité. Je crois que c’est à partir des livres de Lu Xun que Liu Xiaobo s’est intéressé à la pensée de Nietzsche. »
Telle était l’ambiance dans cette Chine des années 80, âge d’or intellectuel parfois un peu trop idéalisé, mais assurément un grand moment de vitalité intellectuelle, dans un environnement matériellement encore rudimentaire ; un bon moment pour un esprit vif et critique.
En 1982, Liu Xiaobo achève ses études à Changchun ; il est tombé amoureux d’une jeune étudiante, fille de professeurs d’université, Tao Li, qu’il épouse « sans avoir trop pensé à ce que ça signifiait d’être un bon mari », remarque son ami Yu Jie… Marié, diplômé, la tête pleine de nouvelles idées : Liu Xiaobo est prêt pour affronter une nouvelle phase de sa vie, cette fois à Pékin, la capitale « impériale » qui a tout pour attirer et intimider le jeune homme à l’accent du Nord-Est ; Pékin, la ville des mandarins, à laquelle tout intellectuel chinois doit se confronter pour être reconnu, pour être adoubé.
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