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De l'équipe d'un film, le number one est le réalisateur. Hormis un chef étoilé, je ne connais aucun patron qui se livre au jugement quotidien de son personnel comme le metteur en scène du cinéma. Du matin au soir, il est observé, épié par son équipe à l'affût, interprètes compris. Ainsi chaque acteur, chaque actrice a son profil personnel d'un réalisateur : l'incompétent décontracté, le bricoleur suffisant, la pistonnée pathétique, le janséniste peloteur, le charlatan autoritaire, le tortionnaire hilare, celui qui ne parle qu'à la star, celui qui sait qu'il tourne un navet, celui ne le sait pas, etc. J'ai eu le bonheur de rencontrer quelques aristocrates. L'un d'eux fut monsieur François Truffaut.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Henri Garcin vit à Paris ou à la campagne chez sa fille Adèle, son époux et leurs trois enfants. Il voyage, sort pas mal, lit beaucoup, s'amuse à écrire des scénarios de films qu'on ne verra jamais, réalise par moments des courts métrages, est fidèle à son petit cercle d'intimes et aime énormément ce mot de Paul Léautaud : La mort ? Pourvu que j'arrive jusque-là.
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Seitenzahl: 146
Veröffentlichungsjahr: 2022
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HENRI GARCIN Longtemps, je me suis couché tard
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clémenceau 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 000
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De l'équipe d'un film, le number one est le réa- lisateur. Hormis un chef étoilé, je ne connais aucun patron qui se livre au jugement quotidien de son personnel comme le metteur en scène de cinéma. Du matin au soir, il est observé, épié par son équipe à l'affût, interprètes com- pris. Ainsi chaque acteur, chaque actrice a son profil personnel d'un réalisateur : l'incompétent décontracté, le bricoleur suffisant, la pistonnée pathétique, le janséniste peloteur, le charlatant autoritaire, le tortionnaire hilare, celui ne parle qu'à la star, celui qui sait qu'il tourne un navet, celui qui ne le sait pas, etc. J'ai eu le bonheur de rencontrer quelques aristocrates. L'un d'eux fut monsieur François Truffaut.
Henri Garcin vit à Paris ou à la campagne chez sa fille Adèle, son époux et leurs trois enfants. Il voyage, sort pas mal, lit beaucoup, s'amuse à écrire des scénarios de films qu'on ne verra jamais, réalise par moments des courts mé- trages, est fidèle à son petit cercle d'intimes et aime énormément ce mot de Paul Léautaud : La mort ? Pourvu que j'arrive jusque-là.
La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses, on ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses...c’est tout ce que je sais. Mais ça, je le sais.
Jean-Louis Dabadie
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SOMMAIRE
CELIBATAIRE 021 LES CABARETS 029 BRÈVE RENCONTRE 031 CINÉMA 037 THÉÂTRE 051 L’ÉCHAPPÉE BELLE 067 NATIVITÉ 071 TÉLÉVISION 075 GEORGES MOUSTAKI 085 MARGUERITE DURAS 093 BLAISE CENDARS 097 ROMAIN GARY 101 ROGER HANIN 111 NEW YORK 117 JEAN-PIERRE AUMONT 125 CODA 131 ENTR’ACTE 139 DE L’ORIGINE DES VOYELLES 141 LE CAMION 147 LA BOUCHE D’ÉLÉONORE 153 LE ROI 157 JOSÉ-LUIS DE VILALLONGA 165 INCIDENT D’APOCOPE 171 LE SALE AIR DE LA PEUR 175 RÉUNION DE FAMILLE 187 CHARABIA AU MAGNETOPHONE 195 APRÈS-MIDI DE CHIEN SANS COLLIER 199
VIOLAINE ÉCRIRE ADIEU
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Mes mémoires auraient demandé un très gros ouvrage. Quelques échos de ma vie d’acteur me parurent plus légers. Il y eut juste
quelque chose avant :
Ma venue au monde
Question simplicité, il n’y eut pas plus exem- plaire. Elle connut un blackout total à l’échelle européenne. Pas un mot dans Paris Match, ni au Journal de 13 heures, s’ils avaient existé. Je ne suis même pas sûr que mon apparition ait fourni à mes parents, déjà à la tête de quatre petits, cette explosion de joie qu’accompagne généralement ce grand jour. On m’aurait dit que trente mille autres viendraient à la suite, mes cheveux, si j’en avais eu, se seraient dressés d’un coup.
Aujourd’hui, je me retourne pour regarder en arrière et je reste coiffé comme Rudolf Valentino.
Trente mille jours ? Roupie de sansonnet.
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Hier, j’ai joué au tennis comme un cabri pen- dant une heure. C’était du tennis de table, je m’adapte facilement. Je n’en finis pas de vivre et cela m’amuse toujours autant parce que tous les jours je retrouve soit une ou un ami, soit je découvre une pièce, un film, un livre ou un mot rigolo comme celui de Paul Léautaud :
« La mort ? Pourvu que j’arrive jusque-là ».
On l’appelle aussi la camarde. En ajoutant un a, cela donne camarade. J’aime bien. Parce que j’ai sur la mort, la mienne, une optique mexicaine : joyeuse. En l’attendant, les rives s’éloignent bien sûr. Mais vous n’avez plus à ramer, le courant s’oc- cupe de tout.
Où en étais-je ? Ah oui, 1928. Bigre. Voilà qui ne date pas d’hier.
Les coups durs exceptés, elle a connu de bien agréables événements, telle la cuvée exception- nelle du bordeaux rouge : la meilleure nouvelle de l’année pour tout Français AOC. L’arrivée de Mickey Mouse et Tintin en personne et le Boléro de Maurice Ravel. Charlie Chaplin tournait :
Le Cirque, Carl Dryer, plus grave, La Passion de Jeanne d’Arc, tandis que Léo, le brave lion de la MGM se mettait à rugir dans son médaillon. S’ouvraient également les portes du Stade Roland Garros, du Lido et de Publicis, pendant que le
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PIB de la France annonçait 420 milliards de francs. Hum !... Il y eut encore l’inauguration d’une ligne de chemin de fer allant du Bas-Congo au Katanga, d’une importance plus floue, et last but not least : la naissance de votre serviteur à Anvers.
À l’orée du siècle dernier, père et mère, natifs du pays de Rembrandt et Van Gogh, avaient mi- gré (déjà !) vers cette ville portuaire flamande où mon père et son frère Willem y avaient mis sur pied une assez belle affaire alimentaire, pour le bonheur de leurs voisins belges, très amaigris par l’affaire de 14-18.
Nous étions une famille heureuse, paisible et gaie où les conversations nous incitaient à nous dire des choses intelligentes. Une de ces familles de cette belle bourgeoisie d’avant-guerre je dirais, si chic à débiner à notre époque actuelle... qui va gentiment de guingois.
Devenu jeune homme, je discutais souvent avec papa et il me disait toujours : « Il ne faut pas se tromper. » Sans rien ajouter. Ce n’était pas la peine, il parlait des décisions à prendre dans la vie.
Je n’ai jamais eu besoin de rien. Passons sur le bébé idiot sous une casquette énorme. Après quoi
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maman m’habillait avec les affaires des trois frères qui me précédaient. Plus tard, j’empruntais leurs trottinettes, puis leurs vélos, puis leurs raquettes de tennis. Ma soeur me laissait lécher sa glace (deux boules).
Plus tard encore, c’est l’envie de trouver une occupation qui me fit découvrir que les artistes et les sportifs pouvaient travailler bruts de diplômes, dites donc et que là où les uns et les autres avaient besoin d’un matériel, seul l’acteur n’avait besoin de rien. J’étais tombé sur le type qui avait le job qu’il me fallait : acteur. Un homme qui n’a besoin de rien ! D’un peu de talent, je pensais, mais pas trop pour ne pas faire peur dès le départ. Quand j’ai dit à papa (il commençait à se demander que faire de moi, vu la vacuité surréaliste de ma culture) que j’avais pris une décision et que « je ne me trompais pas », soulagé, heureux même, il est allé jusqu’à me chercher un cours d’art drama- tique. Poussé par la fougue d’un instinct détermi- né, je lui ai aussitôt précisé que c’était à Paris que je voulais exercer mon art. Je n’ai pas dit « exercer mon art », bien sûr. Je lui parlai normalement.
Mon envie d’aller à Paris était née d’une ren- contre que j’avais gardée pour moi. Beaucoup est
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affaire de rencontres dans la vie. Ce jour-là, j’avais fait celle d’un homme qui me zigzaguait dessus ayant un peu picolé. Il en avait oublié son cha- peau au troquet d’où il sortait et, gamin toujours curieux d’inédit, je l’ai accompagné rechercher son couvre-chef. M’sieur Riga, cinquante ans, acteur bruxellois connu, de passage à Anvers.
« Ah, tu veux être acteur ! » Ça n’a pas traîné. Il m’a gratifié d’un monologue coloré, très persua- sif sur la beauté de la profession, le plaisir fou de jouer, sur sa préférence pour les pièces françaises, pour les grands comédiens de France et en apo- théose venait... Paris ! Le fin du fin, avec ses belles Parisiennes qui aujourd’hui encore lui faisaient vibrer le périnée.
« Mon p’tit gars, si j’avais ton âge, je serais déjà dans le train...» Sur le trottoir, en me serrant dans ses bras, il étreignait sa jeunesse perdue. Je le vois encore s’éloigner et de dos me lever très haut son pouce. Je ne l’ai jamais revu. Il m’avait envoûté, ce type, ni plus ni moins. Quand on est jeune, on n’a pas le bagage qu’il faut pour peser le pour et le contre de ce qui vous semble mirobolant et on saute dessus les yeux fermés. Dans mon cas j’ai sauté sur ce qui allait faire le bonheur de toute ma
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vie : vivre à Paris. Je me suis retrouvé à la gare avec l’état d’esprit ad hoc.
Un batave à Paris
Cela sentait son Aragon déjà. Quand tu quittes le thé dansant qu’est ta petite ville et que tu ar- rives dans une garden-party comme Paris, tu tombes de haut. Mamma mia. D’abord les gens me regardaient d’un drôle d’air, mais riche de mes seuls yeux tranquilles, je me rendais compte que je les dévisageais moi-même : ils étaient mes pre- miers étrangers ! Et ils ne se gênaient pas. Ils me chambraient sabre au clair. Le quolibet faisait flo- rès en même temps que j’apprenais ces deux mots bizarres : quolibet, florès... et le mot xénophobie aussi.
La xénophobie des Français. Très bien, j’étais prévenu. Une chance, je n’avais pas les yeux bri- dés, je ne portais pas de kilt. Allons-y tout de même sur la pointe des pieds, je pensais : bien apprendre à nettoyer mon assiette avec le pain, à frotter d’oignon les croûtons. Pianissimo ! Pas de vagues ! Un acteur est censé faire du bruit pourtant. Claironner qu’il existe ! Étonne-moi, avait dit l’autre. Je le connaissais, ce mot, on a des lettres à Anvers, mais comment étonner sans
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faire de vagues ? Mon Dieu maman, que tu es loin de moi ! Comment me débrouiller sans toi ? Paris est parsemé d’embuches. Comment ? Où ça, un accent circonflexe ? Mamaaaannn ! Mais ils me plaisaient, mes étrangers. Beaucoup en étaient d’authentiques. Des Italiens, des Roumains, des Grecs... tous parlaient français avec des accents variés qui amusaient beaucoup les indigènes.
Hélas, l’accent hollandais n’était pas des plus favoris. Je n’en dormais pas la nuit. Mon accent et mes tics de langage attrapés en Belgique. Quand je demandais si on pouvait me donner l’heure une fois, on me la donnait en ricanant. Les calem- bours et les jeux de mots des Parisiens !
Garcin Lazare était un must.
Avec tout cela, j’avais en permanence la sen- sation d’avoir une pancarte pendue à mon cou qui disait « Fils de bonne famille ». J’ai toujours trouvé cette qualification gênante, qu’elle avait un goût de « Je suis mieux que vous tous ». Débar- quant au cours d’art dramatique où papa m’avait inscrit, allait-elle me fermer les portes de toute une jeunesse parmi laquelle j’allais circuler ? Vu le prix de la scolarité, les élèves étaient tous, filles et garçons, enfants de bourgeois ! Trop drôle. J’ai vite oublié ma pancarte.
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Dire merci à un type qui te file une cigarette, me venait d’instinct, et je laissais d’abord passer les dames parce que j’étais observateur. J’avais les manières, je n’avais pas les rudiments. Ni quelque connaissance de l’Antiquité grecque, car de mon temps les questions sexuelles n’étaient jamais sou- levées en la présence des enfants. Tant et si bien qu’à vingt ans je ne savais pas trop ce qu’était l’ho- mosexualité. Et me voilà abordant le milieu du théâtre parisien, le vivier ! J’ai été informé en un temps record. J’ai même eu droit à un catalogue de toutes les gâteries physiques à la mode, mais c’était la question « planches » que je trouvais plus intéressante à considérer pour le moment.
Comment me glisser dans l’un des nombreux théâtres de la place ? Je n’étais pas un enfant de la balle ni un « fils de ». Par ailleurs, cette condition- là me semblait être un handicap, tout au moins au départ. J’y arriverai les mains nues, me répétais- je en me soûlant d’une réplique superbe que j’ai entendu des années plus tard, comme le poète qui hume les choses avant les autres. C’est Jean-Paul Belmondo qui la dira dans Kean, célèbre pièce de Dumas adaptée par Jean-Paul Sartre : « On naît comédien comme on naît prince, de naissance ».
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Ah nom d’une pipe. Mains dans les poches et menton haut, façon « À nous deux, Paris ! », j’ai hardiment empoigné l’existence. Notamment le balai de madame Claverie qui me logeait bou- levard Pereire et qu’une détestable douleur dans le dos vous savez ce que c’est. Glouton optique, j’explorais encore la capitale ou bien je me jetais sur la grammaire perspective les jours de pluie, afin d’épater au plus vite la famille avec une carte postale, sans plus avoir à faire des brouillons au paravent chinois.
Enfin, quelques jolies Célimène n’avaient pas be- soin de leçons pour peaufiner mon français. Tou- tefois, en dehors du cours Simon, il me manquait l’endroit où me renseigner sur le modus vivendi des Parisiennes et Parisiens que j’allais côtoyer le reste de mon âge. Flairer qui ils étaient, comment fonctionnait la société française etc. J’étais sta- giaire, n’est-ce pas ? Il me fallait un jeune pour commencer, apte à me brancher, qui assisterait à ma spectaculaire ascension.
Ne trouvant pas d’« apte à » assez dégourdi, j’ai tâté des « déjeuners en ville » où mon joli sourire hérité de papa m’aidait à me faufiler. J’ai été assez vite du dernier bien avec les maîtresses de maison
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qui se communiquaient mon attentive compa- gnie et mes boîtes d’exquis chocolats. Grâce à ces déjeuners, j’eus le sentiment que j’allais pouvoir enfin étoffer le potentiel de mon modeste univers mental. Ces déjeuners étaient à la fois drôles et redoutables. On y rencontrait une collection de joyeux et pertinents gentilés, dont certains entre- tenaient le haut du pavé. On faisait ou défaisait la réputation de tout, mais jamais de n’importe quoi. Toujours de gens ou de choses en dehors des ragots habituels.
« Snobs et ridicules, ces déjeuners ! » entendais- je parfois, mais c’était toujours dit par des pyg- mées qui n’y avaient pas accès. Ils ne se doutaient pas, les pauvres, que les influences, les pressions et appuis y jouaient à fond et donnaient vie à Paris dans les domaines des arts, de la mode et de la politique. Qu’on y participait aux campagnes pour un prochain Goncourt ou à la succession au fauteuil d’un Académicien... le tout accompagné de grands rires et d’excellents bordeaux.
Mais voilà. Je cachais en douce une petite fai- blesse qui me tracassait : mes réparties tardives dans un milieu où elles fusaient. Les réparties ! Très appréciées, presque obligatoires. Sans parler
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de quelques-unes si belles qu’elles faisaient le tour de la ville. J’étais frais. Craignant d’être gaulé en flag (je lisais beaucoup les journaux), pris pour un pique-assiette, j’ai passé outre la pessimiste vérité qui dit qu’un don ne s’invente pas ; j’ai donné de l’éperon et quasiment très vite j’ai vu mes tacs aux tacs si bien pétiller, qu’en deuxième année j’avais mon rond de serviette. Puis un jour, un ange m’a frôlé de son cristal.
Je connaissais une phrase d’Albert Camus qui, parmi d’autres, me plaisait bien. Arrive un court temps mort dans un déjeuner qui s’ensablait un peu. Tout à coup je pense à ma phrase qui coïn- cidait bien avec ce qu’on venait de dire et d’un air las, je laisse tomber : vous savez, le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.
— C’est Camus ! tonna un fin lettré, Albert Camus !
Et moi, souverain : Camus ? Ce n’est pas vrai, il le dit aussi ?
J’ai eu table ouverte pendant des semaines. Je commençais à me sentir autochtone. Quant aux xénophobes, pas de trace aucune.
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CÉLIBATAIRE
«L’homme est le seul animal qui ne réflé- chisse pas, qui n’a pas de mémoire, qui est incorrigible. Le chien, le cheval se souviennent des leçons, le loup et le renard des pièges qu’on leur a tendus ». Piqué par les dires du prince de Ligne, le jeune animal que j’étais s’est mis très tôt à réfléchir. Par exemple sur le cas de ses voisins de palier, un vieux ménage qui se querellait en per- manence. Le mariage serait parfaitement vivable, réfléchis-je, s’il autorisait la polygamie : finies les disputes, moins de cocus et l’avantage de dispen-
ser un Sacha Guitry de cinq mariages coûteux.
La polygamie chez les subsahariens se pratique depuis on ne sait plus quand et nous en étions toujours à son interdiction ? Je ne pouvais entre- voir une vie d’homme marié, menottes au poing. Non non, libre ! Attentif comme loup et renard, je vivrai selon mon goût... qui était d’ailleurs très simple : jamais de femmes mariées.
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Plus tard, devenu apte à, j’ai tenu parole. Je res- pectais toujours le mari. J’admirais le statut de mari. Je devenais même le copain du mari. Cela me permettait de voir sa femme qui me plai- sait, tout en restant geek. Geek authenteek. Net, propre. Un peu le type qui met des embauchoirs à ses pantoufles, mais j’aimais mieux ça.
Mes champs d’opération furent plutôt ceux peu- plés d’étudiantes, de petites actrices tant pleines de poésie que je m’en étais faite une, de poésie je veux dire.
Mon âme a son secret,Ma vie sont mes très-chères,Des amours éternelles en un moment conçues. Mon bonheur est parfait,
Je ne veux pas le taire. Moi, un don Juan ?C’est le Ciel qui l’a voulu.
Des amis trouvaient la parodie tordante, mais je voyais bien qu’ils voulaient m’être agréables.
L’étonnant de l’affaire, c’est que mes conquêtes, lovées dans mes bras de rouleur de fûts chétifs, m’avouaient que j’avais un don et, ravies, s’endor- maient avec un sourire heureux. Elles aimaient le cavaleur, les bougresses, le trousseur de jupons !
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C’était normal, pensais-je. Elles sont jeunes et croient qu’un garçon qui a beaucoup d’aventures va leur apprendre les choses de la vie. En même temps, pas tout à fait convaincu par mon susdit raisonnement, je voulais connaître leur réaction à une lecture différente et je leur soumettais un quatrain qui vantait l’agrément d’un compagnon sérieux. Immense erreur. Les petites s’esquivaient en me traitant de poète à piège, ce qui n’était pas sot. Dotées de je ne sais quelle expérience, elles avaient flairé que la fidélité n’était pas mon fort et même les aptes à braver mon handicap ne s’aventuraient plus dans mes parages. Je hantais, éperdu, les sorties de lycées à taux de réussite Bac 100%, mais sans le moindre résultat. J’en étais à me retirer des affaires du monde.
