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Une jeune fille athée hapée par la spirale salafiste.
Charlotte a 12 ans lorsque son attrait pour la religion musulmane se manifeste. À mi-chemin entre l’outil de séduction pour reconquérir le cœur d’un garçon aimé et la recherche identitaire de l’adolescence, elle va entamer une quête éperdue qui va la conduire sur le chemin de la radicalisation. Issue d’une famille athée, elle applique les préceptes appris. Dans sa démarche solitaire et dans le plus grand secret, elle trouve rapidement des guides et des repères autour d’elle, au collège puis sur les réseaux sociaux, pour finalement être happée par la spirale salafiste piétiste qui va la cerner de toutes parts. C’est ainsi que Charlotte fera vœu d’une vie de «salafiyya», entièrement dévouée au salafisme, jusqu’à se marier et vouloir devenir une parfaite épouse salafiste. C’est sa mère qui retrace ici le parcours de Charlotte, depuis ses premières années de collège jusqu’à sa majorité : ruptures amicales, décrochage scolaire, suspicion de départ à l’étranger, protection administrative par les autorités, relation avec les acteurs de la déradicalisation. Lau Nova nous raconte, sans tabou, sa résistance face à la communauté qui embrigade sa fille aînée et les difficultés qu’elle surmonte dans cette lutte. Sa volonté de maintenir coûte que coûte sa relation avec Charlotte, sans abandonner pour autant les principes qu’elle s’est fixés, fait de Lau Nova une mère hors du commun.
Découvrez le témoignage d'une mère hors du commun, qui retrace sans tabou le parcours de radicalisation de sa fille aînée et raconte le combat qu'elle mène pour maintenir un lien avec celle-ci.
EXTRAIT
Aucun de nous n’entend la juger ni lui faire de reproches. Nous ne sommes animés que par l’envie de retrouver notre Charlotte, la vraie, débarrassée de cette Amina qui la contient et lui fait mal. Souriante, aimante, courageuse, vive, pétillante, boute-en-train, entourée, enjouée, brillante, littéraire, lectrice assidue, fabuleuse imitatrice, drôle, joueuse, nageuse, agile sur un terrain de tennis ou de handball… L’avenir est souriant, c’est certain. Charlotte ne redeviendra pas la petite fille qu’elle a été, mais elle sera une jeune femme respectée, décidée à vivre sa vie comme elle l’entend, à défendre ses idées et sa liberté de penser, la tête haute. Nous serons à ses côtés pour l’aider à retrouver le chemin d’une vie sereine, apaisée et heureuse. Notre famille attend impatiemment de retrouver sa pièce manquante, on ne s’habitue pas à son absence. Chaque évènement nous rattache à l’amour éprouvé pour Charlotte et à l’envie de partager, à nouveau, sa vie.
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Seitenzahl: 224
Veröffentlichungsjahr: 2018
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© La Boîte à Pandore
Paris
http ://www.laboiteapandore.fr
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ISBN : 978-2-39009-310- – EAN : 9782390093107
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Lau Nova
« Ma chère fille salafiste »
De la conversion de ma fille à l'âge de 12 ans
à son appartenance à la communauté salafiste
Aujourd’hui, ma fille Charlotte a 18 ans et ne vit plus avec moi. C’est à l’âge de 12 ans que son attrait pour la religion musulmane s’est manifesté. À mi-chemin entre l’outil de séduction pour reconquérir le cœur d’un garçon l’ayant délaissée et la quête identitaire de l’adolescence naissante, elle va revêtir un nouvel habit de disciple appliqué. Issue d’une famille athée, dans un environnement plutôt hostile à la démarche religieuse, elle va redoubler d’efforts pour apprendre, puis appliquer les principes édictés par différentes formes de l’islam. Dans sa démarche autonome, elle trouvera rapidement des guides et des repères, au collège, puis sur les réseaux sociaux, pour finalement se trouver aspirée dans la spirale salafiste piétiste qui va l’entourer de toutes parts. Dans ce livre, je fais part au lecteur du cheminement suivi par Charlotte pour en arriver à faire vœu d’une vie que je qualifie de salafiyya, c’est-à-dire entièrement dévouée à la vocation religieuse salafiste piétiste. J’aborde également la manière avec laquelle, en tant que maman, j’ai emprunté ce chemin particulier avec un de mes enfants, ainsi que les sentiments partagés par nos proches. Autour de nous, les acteurs de la déradicalisation ont pris place progressivement et ont jalonné à la fois mon parcours et le labyrinthe de mes états d’âme. Enfin, je propose un lexique mentionnant les termes « techniques » liés à cette problématique religieuse.
Après six années de tourments, je conduis le lecteur dans les montagnes russes émotionnelles qui ont envahi mon paysage. Les trois premières années, je me suis sentie très seule avec ce que je vivais. Dans mon environnement, nul autre exemple d’enfant converti ni, qui plus est, inscrit dans cette branche de l’islam. Je cherchai, en vain, des acteurs associatifs, éducatifs, pour me permettre de comprendre la démarche de ma fille et pour être conseillée sur la position maternelle à adopter. Nous étions en 2012, pas encore dans la France blessée par les séries d’attentats de terroristes fous, et bien avant les mesures de détection et de prévention des phénomènes radicaux. C’est aussi pendant cette période de solitude que, par mon attitude, j’ai parfois contribué à aggraver la situation.
Je me souviens très précisément du jour où j’ai échangé pour la première fois avec une autre maman dont la fille s’était, elle aussi, convertie à l’islam et engagée dans un mouvement sectaire. À l’échelle de mon cœur de mère, parler avec une autre mère fut un évènement majeur. Cette période décrite dans le livre, durant laquelle je suis sortie de mon « moi » pour enfin être en lien avec d’autres parents, m’a remise sur le chemin de l’espoir. Même si, en réalité, la rencontre avec d’autres parents a été le plus souvent douloureuse, car ponctuée des intenses émotions de chacun, de doutes, de colère, et parfois même de désespoir. Être reconnu dans sa peine par des pairs apporte une forme de réconfort. C’est cela même le but premier de ce récit, apporter du réconfort à d’autres parents, frères, sœurs, grands-parents, amis, qui vivent le même évènement.
Ce récit a ainsi pour volonté de tendre la main à d’autres, de livrer mon histoire pour donner de l’espoir, pour être ensemble. Par ailleurs, mal connu du grand public, ce nouveau phénomène de société mérite d’être porté à la connaissance de tous, car il est potentiellement l’affaire de chacun, où que nous soyons.
Le salafisme, mouvement politico-religieux, revendique un retour à l’islam des origines, basé sur le Coran ainsi que sur les paroles et les actes du Prophète (hadiths). Il comporte différents courants, parmi lesquels Daech, à vocation terroriste. Le salafisme dit « piétiste » ou « quiétiste », quant à lui, n’a aucune volonté belliqueuse. Justifié par des croyances, un mode de vie a été édicté. Celui-ci conduit à un changement radical de comportement du fidèle qui en suit les principes. Convaincus que la vérité qu’ils ont construite mène à une vie de paix et d’harmonie entre les êtres humains, les salafistes pensent que la vie ici-bas n’est qu’un lieu de passage donnant accès au paradis. Se référer à la « bonne conduite » est ainsi une règle fondamentale.
D’une part, il est question d’embrigadement relationnel, car le groupe pense à la place de l’individu. D’autre part, il est question de communauté sectaire, car l’adhésion entraîne la rupture avec notre mode de vie occidental, au bénéfice d’un « entre soi », excluant tout individu dont le mode de pensée est différent.
Je n’ai pas de leçon à donner, de conseil, de méthode ou de recette à prodiguer. Ce récit n’est qu’un simple témoignage, racontant les faits et décrivant les émotions traversées par une famille parmi d’autres probablement bien différentes.
Il n’est pas non plus question d’analyser les causes, mais plutôt de regarder de près, au travers de notre histoire, comment l’embrigadement progresse à l’échelle individuelle et quelles en sont les conséquences relationnelles et citoyennes.
Les conversions se multiplient et nous, parents d’enfants convertis, sommes tous en questionnement sur le même pourquoi. Pourquoi nos enfants rejoignent-ils ce mouvement ? Ce que celui-ci propose est si éloigné de l’éducation qu’ils ont reçue… Un point d’interrogation qui demeure pour l’instant.
Enfin, ce récit est anonyme, pour préserver ma fille, pour préserver ma famille.
Je te prête un nom, un prénom, une ville où tu peux vivre le temps de ce récit. Pour que ce récit puisse exister.
Charlotte est l’aînée d’une joyeuse fratrie. Suivie d’une sœur née quatre ans après elle, puis, deux ans plus tard, d’un frère. Entre un papa et une maman très aimants, Charlotte grandit durant les premières années en enfant unique, première de la lignée. Nous l’emmenons partout. Nous avons fait le choix d’habiter en milieu urbain, notamment pour profiter de la vie culturelle animée de notre grande métropole. Sportifs, nous apprécions aussi de partir en week-end avec des amis, le plus souvent à la montagne. C’est ainsi que Charlotte est souvent entourée d’autres adultes, qu’elle fréquente les clubs de squash où je passe beaucoup de temps en entraînements et en tournois, et que, dès son plus jeune âge, sur le dos de papa ou maman, elle arpente des dénivelés s’ouvrant sur de larges paysages montagneux. La vie est douce, Charlotte est une enfant désirée. Sa scolarité se déroulera tranquillement, dans le même groupe scolaire, jusqu’à la fin de l’école élémentaire, avec une grande fidélité en amitié. Parallèlement, je me lie facilement d’amitié avec quelques parents de ses amis, ce qui renforce le réseau relationnel de quartier. Une vie de quartier qui ressemble à celle d’un village, avec beaucoup de relations de proximité. Par ailleurs, dès son entrée à l’école élémentaire, je vais faire partie d’une fédération de parents d’élèves. Je partage donc mon temps entre Charlotte, le travail – qui m’accapare aussi, car j’ambitionne d’évoluer –, le sport, les amis, la vie de famille… En somme, une vie sociale assez privilégiée, dans un milieu plutôt multiculturel et ouvert. Chaque été, nous partons en vacances, le plus souvent en camping dans notre tente familiale montée en une heure trente, montre en main ! Les pieds dans le sable, en bord de mer, les étés sont doux... Notre principe éducatif est plutôt basé sur la confiance, le dialogue, le transfert de connaissances, le plaisir d’être ensemble. Nous avons à cœur de faire profiter les grands-parents de leurs petits-enfants. Charlotte passe du temps à leurs côtés les mercredis et pendant les vacances scolaires. Les liens avec les grands-parents sont importants dans la vie de Charlotte.
Nous connaîtrons les accès de jalousie liés à l’arrivée de sa sœur, puis à celle de son frère. Mais aussi les interminables parties de jeu avec les figurines Playmobil qui envahissent tout le salon. Charlotte se plaît toujours à s’occuper de l’installation, à organiser le jeu. Ensuite, c’est plutôt sa petite sœur qui imagine les histoires. Charlotte, quant à elle, classe, range, ordonne, invente des solutions pour mieux s’y retrouver après la partie. Elle aime être maître du jeu, elle aime guider, que ce soit avec ses amies ou au sein de la fratrie. Parmi les choses qu’elle affectionne, il y a aussi la musique. Elle rêve d’assister avec nous à un concert de Dyonisos. La fête de la musique est une récompense annuelle. Elle ne m’a jamais demandé à prendre des cours de musique, par contre, elle suit de près nos découvertes musicales. Tout comme moi, elle aime apprendre par cœur les paroles de ses chansons préférées pour pouvoir les chanter, parfois à tue-tête, évidemment ! Plaisir partagé !
Côté sport, Charlotte est touche-à-tout et réussit un peu partout. Petite, elle sera licenciée en tennis, en gymnastique, en ski alpin et en ski de fond. Elle découvrira avec nous le VTT, la randonnée ronchonnée, les baignades en lac trop frais, en rivière, en océan, en mer… Reste à trouver une voie sportive. C’est un objectif à atteindre dès l’entrée au collège : choisir un sport et s’y investir, plutôt que de toucher à tout sans chercher la performance et sans appartenir à un groupe.
Enfant, Charlotte aime porter des tenues colorées, des robes et des jupes, parce que, l’hiver, elle peut ainsi porter de jolis collants. Ses grands-mères la gâtent avec des vêtements qu’elle porte avec fierté. Au collège, elle sera vite préoccupée par son style vestimentaire. Style qu’elle cherchera un peu désespérément, il faut bien le reconnaître. Elle n’est pas si coquette, elle ne s’intéresse pas réellement à la mode, mais elle a envie de suivre le mouvement. Elle est un peu complexée à cause de son manque d’intérêt pour ce qui concerne la beauté (en réalité, elle aime les jeans, les survêtements et les baskets), alors que certaines de ses amies sont déjà très documentées et apprêtées. Elle me reprochera souvent mon manque d’enthousiasme pour faire les boutiques ensemble. Il est vrai que je ne m’euphorise pas à l’idée de passer un après-midi en ville à faire du shopping.
Je n’ai pas d’anecdotes particulières à raconter sur son enfance et notre vie de famille. Je résumerais plutôt ces dernières à des journées ensoleillées, à de la bonne humeur et au plaisir d’être ensemble.
Puis, changement de décor. Lorsque Charlotte est entrée au collège, son papa a commencé à se sentir de plus en plus mal. En quête d’une position professionnelle plaisante et bredouille jusque-là, la quarantaine approchant, le temps a tourné à l’orage rapidement. Cette recherche infructueuse d’un emploi satisfaisant, ces tentatives de virages ratées, tout cela finira par prendre une place préoccupante chez lui et par empirer un état dépressif latent. Ainsi, la vie de famille va se ternir, jusqu’à parfois virer au cauchemar, et ce, à partir de la cinquième de Charlotte. C’est ainsi que je me retrouvai progressivement pilier d’une cellule familiale en crise. Avec une fille faisant une entrée fracassante dans l’adolescence, un concubin candidat à la fin de vie choisie, que je devais sans cesse remonter à la surface de l’eau, et un patron plein de projets ambitieux pour moi et qui réclamait plus fortement ma présence à ses côtés, notamment pour développer les objectifs internationaux de l’entreprise… Autant dire que cette période fut acrobatique et suffocante. Je ne sais comment, parallèlement, je me suis réfugiée dans une discipline sportive ultra exigeante, le triathlon. Je crois que mon instinct de survie m’a poussée à m’accrocher à une pratique qui me permettait de libérer mes tensions, de progresser et de réussir. Peut-être finalement d’exister en tant que femme, pour mieux supporter le tsunami familial qui progressait… Naturellement, j’avais perdu du poids, mais gagné des muscles. Mes épaules rondes devaient me rassurer.
Charlotte a 11 ans. Excellente élève en cours élémentaire, elle fait une belle entrée en sixième avec de très bonnes notes dans toutes les matières, les éloges de ses professeurs et l’élargissement de son cercle de copines. Tout va pour le mieux, sourire radieux et appareil dentaire en témoignent. Elle est même très amoureuse d’un garçon, qu’elle fréquente depuis plusieurs mois. Pour ses 12 ans, nous organisons une « boum » à la maison, musique à bon volume, bonbons et sodas à volonté. C’est la fête jusqu’à 22 h 30...
En cinquième, l’année scolaire commence bien, nouvelle histoire de cœur qui ne durera pas. Au cours du dernier trimestre, néanmoins, le tableau s’assombrit. Charlotte se lie d’amitié avec Noémie, très ingénieuse quand il s’agit de se détacher du sérieux du collège, et qui l’entraîne à adopter des comportements répréhensibles. Les professeurs m’interpellent, l’attitude de Charlotte change, il faut être vigilant, elle ne fréquente pas les bonnes personnes. Puis suivra la rencontre avec le frère de Nora, une autre nouvelle copine. Il s’appelle Karim et doit bien avoir deux ans de plus qu’elle, puisqu’il passe en pas chassé (comprendre : en doublant chaque année depuis la sixième). Ce garçon va allumer une terrible flamme en elle. Il est différent de ses autres copains, des garçons qu’elle a aimés avant lui. Il a de l’aplomb, se tient droit, a l’allure altière. Il a déjà un comportement de grand garçon, elle se perd dans ses yeux. Mais Karim se lassera vite de cette relation etdélaissera Charlotte pour lui tourner le dos définitivement. Charlotte est meurtrie, premier chagrin d’amour. Elle ne comprend pas pourquoi ce garçon l’attire autant, mais elle constate le manque, l’envie de le séduire de nouveau.
C’est là qu’elle va déployer une stratégie pour se rapprocher de lui par un autre biais. Premier axe facile, consolider l’amitié avec sa sœur Nora, devenir proche d’elle. Ce ne fut pas compliqué, car cette enfant isolée, au physique peu engageant, qui en plus est affublée d’un voile intégral, ne semble pas très populaire. Par contre, elle est ouverte à de nouvelles amitiés. Charlotte parviendra rapidement à renforcer les liens avec Nora, puis avecses sœurs aînées, puis avec sa maman. C’est génial, Nora vit dans un grand appartement régi par sa sœur aînée. En effet, sa maman ne parvient pas à gérer seule toute la fratrie. Elle a des problèmes de santé qui occasionnent des séjours réguliers à l’hôpital. Charlotte se prend d’affection pour cette famille où l’on crie, où l’on rit, où l’on pleure, bref, où dominent les éclats de voix. « Lorsqu’on descend dans la cour, c’est magique, il y a de l’ambiance, chacun se connaît, les voisins surveillent d’un œil les plus petits, la solidarité saute aux yeux », selon la description de Charlotte. Il y a des histoires que les uns et les autres se racontent. Il y a surtout l’énergie de tous ces gens auxquels appartient ce lieu et où Charlotte trouve qu’il fait bon vivre. En somme, elle découvre une autre façon de vivre, plus décousue et plus populaire, une petite communauté avec des relations vives entre les uns et les autres. Et puis, à tout cela, n’oublions pas d’ajouter la culture orientale, avec ses spécialités sucrées ou salées, les senteurs qui flottent sur chaque palier. Charlotte en raffole. Au-delà de l’individu Karim, il me semble que Charlotte comprend que c’est un tout autre univers qui l’attire. Le garçon, certes, mais aussi l’ambiance familiale, la tradition culinaire, les coutumes culturelles (dont les fêtes religieuses), l’immeuble de quartier. Naturellement, elle trouve une place agréable dans ce nouveau cocon.
Au même moment, chez nous, le moral n’est pas au beau fixe. Mon compagnon s’enfonce dans la dépression, pathologie largement amplifiée par le déni dont il fait preuve, et Charlotte, en tant qu’aînée, est à ce moment-là le bouc émissaire de son père. Les dîners se terminent tous en dispute, avec Charlotte qui quitte la cuisine en larmes, assaillie par les réprimandes de son père. Mon compagnon me semble plus en danger que ma fille aînée. Je ne discrédite pas le père, pour ne pas lui nuire devant les enfants, bien que son attitude devienne de plus en plus injuste envers sa fille. Mais, en même temps, je fais le nécessaire pour qu’il soit pris en charge en clinique psychiatrique, car cette situation ne peut plus durer, son état s’aggrave chaque jour. A posteriori, il est facile de comprendre comment, dans ce contexte, Charlotte s’est sentie mieux chez Nora qu’à la maison.
Dans sa stratégie d’approche, Charlotte entreprend également de s’intéresser à la religion. Cela tombe bien, Nora étudie l’islam avec sérieux et se plaît à partager avec elle ses acquis. Tactique simple : en s’intéressant à la religion de Karim, elle pourra être plus proche de lui, ressembler aux filles de son univers. C’est donc par intérêt pour Karim et pour regagner son cœur en se rendant intéressante qu’elle va découvrir l’islam. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Connaître quelques mots d’arabe, intégrer quelques notions relatives à l’islam suffira sans doute à lui montrer qu’elle est digne d’être fréquentée par lui. Voici donc comment, de fil en aiguille, le Coran se trouve un jour parmi ses livres d’école. Dans le cadre de son initiation, elle va très rapidement fréquenter la grande mosquée de notre métropole. Du côté des femmes, elle rencontrera des personnes accueillantes, disponibles pour répondre à ses questions et naturellement la guider. Elle racontera par la suite que sa première participation à une prière fut une révélation, qu’elle éprouva une sensation de bien-être totalement inconnue, entre douceur et extase, submergée par un flot de larmes particulièrement agréable. Une première empreinte intérieure.
Durant l’année des 12 ans de Charlotte, le Coran a ainsi fait son entrée dans sa chambre. La découverte de cette nouveauté spirituelle ne m’a pas alertée. Ma fille s’intéressait à une religion à un âge où l’adolescent part en quête d’identité, se cherche, explore des voies inconnues… Je ne pense pas que Charlotte ait lu le Coran cette année-là. Dans cette même période, je n’étais pas des plus disponibles. J’étais happée par deux autres sujets prioritaires, à savoir la santé de son père d’une part et l’accélération professionnelle à laquelle je devais répondre d’autre part, à plus forte raison que je faisais bouillir la marmite de notre famille nombreuse !
Quelques mois plus tard, néanmoins, les signes religieux discrets se multiplièrent : présence de livres à caractère religieux, achat de foulards (pour les porter autour du cou, me disait-elle), puis petites épingles avec un embout en plastique (incommodes pour la couture, mais indispensables pour nouer un foulard sur la tête), jusqu’au jour où j’interceptai un colis contenant un habit de prière noir. Ce fut le premier épisode mélodramatique qui donna le top départ d’une longue série étalée sur plusieurs années... Pour la première fois, j’éructai de colère, je hurlaide stupeur. Charlotte avait émis un mandat auprès de la poste du quartier pour se faire livrer cet horrible vêtement. De colère, je l’obligeai à s’en vêtir et à se regarder ainsi dans la glace. « Tu as vu ta tête ? C’est hideux ! » On aurait dit un personnage des Télétubbies, sans la queue au-dessus de la tête. Avec du recul, je réalise que j’ignorais à quoi servait cet accessoire. Il moulait le crâne dans un tissu élastique, comme une sorte de cagoule en lycra et se prolongeait jusqu’au milieu du dos. Elle m’avait signifié que c’était un habit de prière. Ce devait être un hidjab slim !
Ce soir-là, je crois avoir pris conscience de l’apparition d’un problème nouveau. Quelle détermination lui avait-il fallu pour s’organiser ainsi et passer cette commande ? En plus de ses nouvelles fréquentations de mauvaise influence, aux notes qui dégringolent, Charlotte commençait à déployer des moyens insolites pour parvenir à ses fins... Le coup du mandat m’avait carrément sidérée. Je ne savais même pas comment procéder pour en faire un moi-même, et ma gamine, qui n’avait pas d’argent de poche, s’était débrouillée pour s’en procurer et passer une commande. J’avais aperçu Nora, et cette enfant me déplaisait. J’étais habituée à des relations simples et sympathiques avec les amies de Charlotte. J’avais une grande affection pour certaines que je connaissais depuis bien longtemps. Cette petite Nora, cachée sous son voile sombre totalement couvrant, fuyante et sans doute mal à l’aise face à moi, n’éveillait rien de tendre en moi, au contraire. De même, Charlotte s’était rapprochée de Noémie au collège, cette enfant turbulente et prête à faire les quatre cents coups. Il devenait évident que Charlotte se plaisait maintenant à sortir du rang.
Le Coran avait fait son entrée dans la vie de Charlotte. Le signe le plus évident que j’observairapidement fut le changement dans ses fréquentations en fin de cinquième. L’amitié avec Nora marquait une nouvelle période. Charlotte s’indignait maintenant de l’attitude de ses amies de longue date qui montraient une certaine désinvolture avec les garçons, s’habillaient selon la mode du moment, laissant parfois apparaître leurs formes de jeunes filles. De plus, elles se laissaient approcher facilement, ne s’offusquaient pas du comportement parfois déplacé des garçons (selon Charlotte)… La frontière entre l’enfance et l’adolescence était mince, un pied d’un côté, un pied de l’autre, entre jeu et séduction. À un âge où l’on s’inquiète, en tant que parent, de la rapidité des relations intimes entre garçons et filles, un regard pudique et prudent me paraissait plutôt rassurant. Néanmoins, je rencontrais régulièrement ses amies et je ne les trouvais pas particulièrement dévergondées… Les propos de Charlotte me laissaient imaginer une attitude plus délurée que celle que j’observais en les rencontrant. Puis elle s’en est clairement écartée. À force de critiquer leur conduite, elle n’avait plus envie de les côtoyer. Il me paraissait important de sensibiliser Charlotte à la valeur des amitiés de longue date, pour tempérer ses réactions et l’encourager à maintenir des liens. C’était plutôt vain, à un âge où tout se tranche, où les émotions sont fortes et où les nuances prennent peu de place dans les relations humaines. À cette époque, Charlotte avait décidé de s’habiller en survêtement et baskets, pas comme les autres. Cela lui semblait bien. En même temps, elle aspirait à se trouver un style vestimentaire, quête laborieuse... Il me semblait que rien n’était urgent en matière de style, que si elle se sentait bien en survêtement, ce n’était pas gênant. Ce qui m’alarma fut plutôt la courbe sévèrement dégressive de ses notes et les appréciations de ses professeurs quasi unanimes sur son comportement empreint de désintérêt pour l’école et revendicatif. C’était totalement inattendu de la part d’une élève modèle. Je pouvais admettre l’intérêt d’un éveil spirituel, mais je ne pouvais pas accepter que ma fille se détourne de l’école. Pourtant, le constat était là. Charlotte était bien plus intéressée par ses nouvelles lectures que par sa scolarité. « Si tu veux être architecte, il faut bosser pour y arriver ! » La cinquième s’est donc terminée avec un feu orange clignotant, le dernier bulletin indiquant qu’il fallait se ressaisir dès la rentrée suivante. Les professeurs m’avaient prévenue de l’étape charnière que constitue la quatrième, m’incitant à une grande vigilance pour que Charlotte raccroche les wagons. Son comportement récent n’augurait rien de positif.
L’année suivante ne vit revenir aucune embellie, bien au contraire. J’allais découvrir la dynamique négative qui se met en place entre le corps professoral et l’enfant, lorsque ce dernier se démobilise. Tout va très vite. Il est évident que les bons bulletins sont rapidement mis aux oubliettes lorsque la case « enfant perturbé et perturbant » est cochée. Il aurait fallu une grosse injection de bonne volonté manifeste de redresser la barre. En effet, parvenir à rétablir la situation dans un environnement aussi convenu de la chute à venir est difficile… Ayant été très impliquée en tant que parent d’élève auprès des enseignants, je découvrais avec étonnement la force de la spirale de l’échec scolaire que ceux-ci contribuaient à alimenter. Les enseignants semblaient résignés et avaient catégorisé Charlotte dans une nouvelle case. Dès lors, je ne pouvais pas compter sur leur soutien pour m’aider à la remobiliser. Tout le système s’acharnait à lui démontrer sa sortie de route à grand renfort de sanctions et de réprimandes. Aucune marque de confiance, aucune approche particulière pour raccrocher à l’école une élève en dérive.
Durant cette même année sont apparus les mensonges à répétition sur ses sorties, les lieux où elle se trouvait. En début de quatrième, Charlotte avait réussi les sélections pour intégrer une équipe de basket avec des filles déjà très performantes sur le plan technique. L’entraîneuse avait été séduite par la pugnacité et les capacités physiques de Charlotte lors d’épreuves de sélection. Un accord avait été conclu pour lui donner sa chance. Ce n’était pas anodin pour moi. Dans un environnement neuf, on faisait confiance à Charlotte. C’était un challenge : elle intégrait l’équipe au rythme de deux entraînements par semaine, devait redoubler d’efforts pour progresser rapidement et se faire sa place. Mon cœur de sportive espérait que le basket allait peut-être contribuer à la recadrer. En début d’année, elle était très motivée. Elle voyait là l’opportunité d’appartenir à une équipe et de s’investir pleinement dans un sport qui sollicitait ses aptitudes. Nous avions décidé qu’elle se rendrait seule en bus aux entraînements, la salle se trouvant à dix minutes de la maison. Dans le courant du mois de novembre, je m’étonnai de découvrir des vêtements propres dans le sac de sport, mais Charlotte trouvait des explications. Je ne sais plus pour quelle raison j’appelai l’entraîneuse, mais c’est là que j’appris l’absence de Charlotte aux entraînements depuis plusieurs semaines. Je me trouvais face à un énorme mensonge récurrent. En fait, elle se réfugiait dans la famille de Nora deux soirs par semaine…
Abandon du sport, désintérêt aussi pour le dessin qui la passionnait, rejet progressif de ses amies d’enfance, cataclysme scolaire en cours… le bilan s’alourdissait. Au même moment, un évènement important se produisit
