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En octobre 2015, Isabelle Verney perd un enfant in utero, à quelques jours du terme. Elle décrit dans ce livre le chemin humain, psychologique et spirituel que lui a fait prendre cette petite fille partie trop tôt.
Perdre un enfant juste avant ou juste après la naissance est une épreuve particulière car la rencontre n'a pas réellement eu lieu. Ce bébé, on l'a attendu, on l'a senti, on l'a rêvé, mais c'est un rendez-vous manqué. Il s'ensuit alors un deuil familial, avec ses conséquences et ses questions. Que serait-il devenu ? Comment en parler ? Quelle place lui donner dans la famille ? Comment continuer à vivre et retrouver la joie ?
« Toute femme ayant vécu un tel traumatisme, lorsqu'elle lira ce témoignage, se sentira "rejointe" de l'intérieur », confie le père Joël Guibert dans la préface.
Un témoignage lumineux sur l'espérance chrétienne et la beauté de la vie sous toutes ses formes.
Les droits d'auteur de ce livre seront reversés à l'association Mère de Miséricorde,meredemisericorde.org
Dans les médias
« L'auteur aborde sans fard les répercussions qu'entraîne la perte d'un bébé dans la vie quotidienne et confie ses profondes interrogations sur le salut de l'âme de sa fille. Il en résulte de magnifiques messages d'espoir distillés au fur et à mesure des pages.» (Aleteia)
À PROPOS DE L'AUTEURE
Isabelle Verney
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2020
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À François et à nos enfants, À tous ceux qui m’ont aidée, parfois sans le soupçonner, À toutes les femmes en mal d’enfant.
Pour dire l’expérience de la perte d’un être cher, avec tout ce que cela comporte de déni, de douleur, parfois de dépression et finalement d’acceptation sereine et de retour à la vie, le langage parle du « travail » de deuil. C’est à dessein. Ne dit-on pas qu’une femme enceinte sur le point de mettre au monde le fruit de ses entrailles est aussi « en travail » ? Le deuil qui fait face à la mort comme la grossesse qui fait face à la vie ont donc en commun d’être un enfantement ? Oui. Mais pour cet « accouchement » très particulier qu’est le deuil, il n’est pas d’autre « péridurale » que l’acceptation dans le temps de la réalité : l’être aimé n’est plus là, je ne pourrai plus le serrer dans mes bras, l’entendre me parler, le voir me sourire. Il faut consentir à renaître à une autre forme de communion avec le défunt que celle que nous avons pu entretenir jusqu’alors par des liens purement terrestres.
L’ouvrage de madame Isabelle Verney, Ma main dans la tienne, est un témoignage poignant, celui d’une maman ayant perdu « son bébé à terme », auquel, avec son mari, ils ont donné le nom de Maëlis. Il a fallu à cette maman douloureuse « accoucher sans nouveau-né », pour reprendre ses mots si lourds de sens. Ce livre-témoignage fera un bien fou aux autres mamans confrontées à un tel drame, mais aussi aux papas ainsi qu’aux frères et sœurs du bébé défunt. C’est bien la maman de Maëlis qui parle de son expérience, mais sans jamais ignorer la manière particulière dont son mari a vécu ce deuil prématuré et comment il l’a soutenue dans cette renaissance, sans oublier la façon dont leurs deux enfants ont accompli eux aussi leur travail de deuil.
Ce livre prend aux tripes, non seulement parce qu’il est écrit de manière vivante, mais parce que madame Verney a le don particulier de nous faire pénétrer dans toute la gamme des émotions qui traversent le cœur d’une maman confrontée à une épreuve aussi violente : abattement, colère, douleur, courage, paix, transformation profonde, mais aussi cet humour qui rime avec amour. Toute femme ayant vécu un tel traumatisme, lorsqu’elle lira ce témoignage, se sentira « rejointe » de l’intérieur. La maman de Maëlis lui deviendra très probablement une « amie », compagne dans la peine comme dans la renaissance jusqu’à la sérénité qui ne signifie jamais l’oubli de l’être aimé.
Les pages écrites par madame Isabelle Verney mettent en lumière la dimension charnelle, humaine et psychologique du travail de deuil ; elles rejoindront ainsi toute personne, croyante ou non. La maman de Maëlis est par ailleurs profondément catholique. Elle confie que sa foi a subi quelques turbulences à cause de ce choc. Comment ne pas le comprendre ? Mais ce qui aurait pu mettre en péril sa relation à Dieu et à l’Église l’a au contraire confortée dans son abandon confiant entre les mains du Père éternel. Cette provocation du mal l’a amenée à approfondir sa vocation à aimer en puisant davantage dans les trésors de la foi catholique, notamment la puissance de la Résurrection de notre Seigneur, l’espérance dans la Vie éternelle, sans oublier le dogme de la communion des saints. Décidément, le Credo n’est pas un simple catalogue de vérités à croire, ce sont des vérités à vivre, revêtues d’un réel pouvoir « thérapeutique » sur les blessures de la vie.
Ce livre nous entraîne loin dans la foi vécue, il n’élude pas non plus la fameuse hypothèse théologique des « Limbes » qui tentait de répondre au sort des enfants morts sans baptême. Concernant cette question délicate, tout d’abord n’oublions pas que le baptême de désir était profondément ancré dans le cœur des parents de Maëlis. D’autre part, le Catéchisme de l’Église catholique, au numéro 1261, enseigne : « Quant aux enfants morts sans baptême, l’Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu, comme elle le fait dans le rite des funérailles pour eux. En effet, la grande miséricorde de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés (cf. 1 Tm 2, 4), et la tendresse de Jésus envers les enfants, qui lui a fait dire : “Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas” (Mc 10, 14), nous permettent d’espérer qu’il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême. »
S’il en est ainsi, des parents ayant perdu un enfant qui, pour diverses raisons, n’a pas pu être baptisé avant son décès, ne subissent pas la « double peine » pour reprendre l’expression percutante d’une amie d’Isabelle ‒ peine de la perte de l’enfant chéri et perte de la communion avec lui. L’amour est plus fort que la mort. Forte de sa foi en la communion des saints, madame Verney n’a donc pas hésité à développer « une relation d’âme à âme avec Maëlis », comme elle l’écrit dans son livre.
En procédant ainsi, elle s’inscrit tout naturellement dans la démarche même de sainte Thérèse de Lisieux qui n’hésita pas à faire appel à ses quatre frères et sœurs morts en très bas âge. Notre Docteur de l’Église confie : « Lorsque Marie entra au Carmel, j’étais encore bien scrupuleuse. Ne pouvant plus me confier à elle, je me tournai du côté des Cieux. Ce fut aux quatre petits anges qui m’avaient précédée là-haut que je m’adressai, car je pensais que ces âmes innocentes n’ayant jamais connu les troubles ni la crainte devaient avoir pitié de leur pauvre petite sœur qui souffrait sur la terre. Je leur parlai avec une simplicité d’enfant, leur faisant remarquer qu’étant la dernière de la famille, j’avais toujours été la plus aimée, la plus comblée des tendresses de mes sœurs, que s’ils étaient restés sur la terre ils m’auraient sans doute aussi donné des preuves d’affection… Leur départ pour le Ciel ne me paraissait pas une raison de m’oublier, au contraire se trouvant à même de puiser dans les trésors Divins, ils devaient y prendre pour moi la paix et me montrer ainsi qu’au Ciel on sait encore aimer !… La réponse ne se fit pas attendre, bientôt la paix vint inonder mon âme de ses flots délicieux et je compris que si j’étais aimée sur la terre, je l’étais aussi dans le Ciel… Depuis ce moment ma dévotion grandit pour mes petits frères et sœurs et j’aime à m’entretenir souvent avec eux, à leur parler des tristesses de l’exil… de mon désir d’aller bientôt les rejoindre dans la Patrie ! » (Manuscrit A, 44).
Merci, madame Isabelle Verney, de vous être laissé « travailler » par le deuil et de nous partager si simplement vos combats intérieurs qui vous ont conduite à la sérénité. Merci aussi à la grâce puissante de l’Esprit pour ce qu’elle a réalisé en vous, grâce à votre abandon confiant, et pour ce qu’elle réalisera dans le cœur des lectrices et des lecteurs de votre si beau livre.
Père Joël Guibert
« Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. »
F. de Malherbe
« Quand as-tu compris que tu avais perdu ton bébé ? » me demandent quelquefois mes amies. C’est étrange, mais j’ai du mal à leur répondre. Est-ce quand le verdict du docteur B. est tombé sans que son regard croise le mien ? Quelques heures auparavant, quand la sage-femme m’a envoyée à l’hôpital pour une échographie supplémentaire ? Ou la veille, quand ma petite fille m’a quittée ? Les trois à la fois, de façon différente. Les quelques mots du docteur B. ont mis fin ‒ sans équivoque possible ‒ à neuf mois de bonheur tandis que la demande de ma sage-femme a confirmé un soupçon né brusquement la veille. Pourtant, je sens bien que la question de mes amies dépasse largement le domaine de la simple curiosité. Qu’est-ce que ressent une femme quand son enfant la quitte alors qu’il est encore en elle ? Comment le sait-on ? Il se glisse dans leurs interrogations une angoisse latente, celle de réaliser que la vie et le bonheur sont si fragiles.
Le bonheur… Mon bonheur d’avant. Un samedi matin, j’avais fait irruption dans notre chambre, un test positif à la main. « Regarde ! » François faisait la grasse matinée. Il avait gémi en me demandant pourquoi je lui annonçais toujours mes grossesses au réveil : « Mais, mon chéri, parce que les tests sont plus fiables le matin, tu l’as déjà oublié ? »
C’était la quatrième fois que je lui annonçais une paternité et je me sentais particulièrement bien. Deux mois auparavant, je pleurais toutes les larmes de mon corps après une fausse-couche précoce. C’est pourquoi j’étais un peu angoissée, mais résolue à faire confiance. Quelques mois plus tard, quand la sage-femme m’a annoncé une petite fille, j’ai crié de joie. J’ai appelé François qui, ravi et incrédule, m’a demandé : « Vous êtes sûres ? » Moi, non, je n’ai jamais su lire une échographie, la sage-femme oui. Tout avait si bien commencé. J’avais couru acheter des vêtements roses. Ils sont désormais rangés à la cave où ils attendent. Je ne sais même pas s’ils serviront un jour. Ils me rappellent toute la douleur de cette attente infructueuse, de ce rendez-vous manqué. Mon amour, ma joie, je sais si peu de toi. Tes cabrioles. Tu étais tellement vivante. Comment ai-je pu te perdre si brutalement ?
Certains réveils ne s’oublient pas. Celui du 7 octobre 2015 était de ceux-là. J’ai été arrachée au sommeil brusquement, sans transition. Cela n’avait rien à voir avec les insomnies de fin de grossesse que je connais bien. Ce réveil-là était franc, direct. Il était cinq heures du matin et j’ai eu parfaitement conscience qu’il se passait quelque chose. Je ne ressentais rien, je le savais, c’est tout. Je me suis souvenue qu’on était le 7 octobre et j’ai souri : ma petite fille allait naître. J’avais une envie enfantine qu’elle naisse un jour de fête mariale1, mes prières avaient été entendues. Pourtant, il ne se passait rien. J’ai alors été envahie d’une immense tristesse et me suis ravisée. Mon bébé arriverait plus tard, tant pis.
En réalité, ma petite fille venait de naître à l’autre Vie. Lorsque, le lendemain, la sage-femme m’a donné son évaluation du décès : « Pas plus d’une journée, Madame, j’en suis sûre », j’ai compris. J’ai alors fait très facilement le lien avec ce réveil étrange. Par la suite, j’ai pu parler avec deux autres mamans qui avaient perdu un bébé in utero. J’ai évoqué ce moment précis où j’avais su qu’il se passait quelque chose et leur réponse m’a surprise : « Toi aussi, tu l’as senti ? » Le lien entre une mère et son enfant dépasse largement tout ce que la littérature médicale ou psychologique peut en dire. Alors, il n’est pas surprenant qu’une mère sente ‒ même sans le savoir consciemment ‒ quand son enfant la quitte.
Pourtant, ce matin-là, comme rien de tangible ne s’était produit, j’ai cherché le sommeil auquel j’avais été arrachée si brusquement quelques minutes plus tôt. J’allais m’y abandonner quand une intuition étrange m’a envahie : « Maëlis est morte, c’est ce qui t’a réveillée. » J’étais en train de sombrer dans l’inconscience, mais j’ai eu encore le temps de repousser de toutes mes forces cette idée épouvantable. Tandis que je roulais vers l’hôpital le lendemain matin, j’ai alors repensé à cette journée de la veille qui avait commencé par ce réveil si particulier.
J’avais vécu très sereinement cette dernière journée de « ma vie d’avant », celle où j’étais pleine de bonheur à l’idée d’accueillir une petite fille après deux garçons. Elle avait été très occupée, les enfants n’allant pas à l’école le mercredi. De plus, je sentais que l’accouchement était imminent et je m’étais acharnée à mettre en place tous les détails de ma nouvelle organisation pour accueillir Maëlis. Pour l’anxieuse que je suis, tout anticiper est extrêmement rassurant.
Dans la journée, l’idée m’était venue que je n’avais pas senti mon bébé bouger depuis un moment. Cette pensée m’avait effleurée dans mes activités du matin, mais c’est au moment de la sieste que je l’avais vraiment accueillie. En effet, Maëlis était un bébé très dynamique. De mes trois enfants, c’est elle dont j’ai le plus senti les mouvements. Ma sieste quotidienne était pour elle l’occasion de manifester sa vivacité. C’est pourquoi j’avais été surprise de ce calme inhabituel.
Tout de suite, l’idée de sa mort m’était à nouveau venue à l’esprit. Je l’avais repoussée vigoureusement parce que je suis naturellement angoissée. Je me souviens de m’être secouée par des arguments rationnels : qu’il fallait chasser les idées noires, qu’un bébé ne mourait plus à ce terme et que, de toutes façons, je verrais la sage-femme le lendemain, qui me rassurerait. Il y a là un grand paradoxe, la même anxiété qui me fait prévoir et redouter le pire m’a empêchée de réaliser qu’il s’était produit. On m’avait dit que les bébés bougent moins en fin de grossesse et j’avais quelques contractions qui me donnaient des sensations de mouvement. Je m’étais raccrochée à cela et j’avais repoussé mon angoisse aussi vite qu’elle était venue.
Ma sieste achevée, j’avais emmené les enfants au parc. Lorsque nous l’avions quitté, nous étions passés ‒ comme à chaque fois ‒ devant le portail du Jugement dernier de la cathédrale. La lumière de cette fin de journée jouait de façon extraordinaire sur les détails des sculptures. C’était magnifique. Nous étions environnés de beauté. Je me sentais profondément heureuse. J’avais dû m’arracher à la contemplation de ce spectacle pour poursuivre ma route, mais, tout en avançant, j’avais pensé que j’étais chanceuse : je regardais mes deux petits garçons blonds courir devant moi en pensant à la petite sœur que j’allais bientôt accueillir. De toute ma grossesse, je ne m’étais jamais sentie aussi heureuse. Rétrospectivement, mon bonheur d’alors m’apparaît comme insolent.
Le reste de la soirée s’était passé sans incident particulier. Je ressentais une tristesse un peu sourde que j’ai mise sur le compte de la fatigue. Même si je ne voulais pas encore me l’avouer, je crois que l’absence de mouvements dynamiques de mon bébé n’était pas étrangère à ce sentiment diffus de tristesse. Le lendemain matin, j’ai grimpé mes deux étages le plus vite possible, histoire de faire comprendre au bébé que l’attente commençait à devenir longue. Une amie qui m’a croisée à l’école ce jour-là m’a dit plus tard que j’étais « pétillante ». Je la crois volontiers.
Pourtant, quand la sage-femme m’a posé la question fatidique : « Vous l’avez senti bouger dernièrement ? », je me suis sentie envahie d’une immense culpabilité en repensant à mon angoisse de la veille, qui ne m’avait pas incitée à consulter rapidement. Quelle genre de mère étais-je de ne pas m’être inquiétée immédiatement ? J’ai évoqué cette vague sensation de mouvement que j’avais eue. Madame D. m’a répondu : « Je dois avoir deux mains gauches ce matin. Vous allez faire une échographie à l’hôpital et vous serez rassurée. Elle s’est peut-être retournée. » Plus tard, elle m’a avoué qu’elle savait que c’était fini, mais qu’elle espérait un miracle. Elle savait aussi que si elle me l’annonçait dans son cabinet, je n’aurais jamais trouvé la force d’aller à l’hôpital.
Le cerveau humain a des mécanismes de défense étonnants. Aujourd’hui encore, je me demande pourquoi je ne lui ai pas demandé clairement à ce moment-là si elle était morte. Tout simplement, peut-être, parce que je savais que poser la question, c’était y répondre. Ma psychologue m’a expliqué longuement plus tard que cet aveuglement volontaire n’était qu’un mécanisme de défense et que je ne devais pas me sentir coupable. Et le corps médical m’a répété sur tous les tons que je n’aurais rien pu faire… Qu’importe, la culpabilité est la meilleure amie des mères.
Tout en quittant le cabinet de madame D., j’ai pesté intérieurement contre cette échographie supplémentaire qui allait me faire perdre ma matinée, les monitorings et les suivis de grossesse qui font angoisser les mères. Cependant, en apercevant le reflet de ma silhouette dans une vitrine, je me suis demandé ce qu’elle cachait réellement. Jusqu’à présent, j’avais repoussé vigoureusement l’idée de la mort de mon bébé parce qu’elle me faisait peur et me paraissait tellement absurde. Je devais accueillir bientôt la petite fille que j’avais attendue neuf mois et pour laquelle j’avais fait tant de préparatifs, c’était la seule situation que j’envisageais et que je voulais vivre.
Pourtant, ma visite chez la sage-femme m’obligeait à entrevoir qu’une autre issue à ma grossesse était possible. Désormais, j’allais devoir mettre un terme à cette interrogation taraudante. Mes larmes montaient de plus en plus vite. J’ai décidé d’être en colère pour tenir le coup. Je suis montée dans ma voiture en continuant mon monologue intérieur sur le corps médical et ses foutues habitudes. Est-ce que je devais appeler François ? Pour lui dire quoi ? Partager mon inquiétude était au-dessus de mes forces. J’ai décidé d’avoir une certitude. Après, je verrai et je m’effondrerai. Tout en roulant, j’ai supplié alternativement le Ciel et ma fille : « S’il te plaît, bouge, s’il te plaît, fais-moi sentir que tu es vivante ! Mon Dieu, faites qu’elle bouge ! » Ils m’ont paru tous les deux douloureusement silencieux.
Arrivée sur place, j’ai eu l’impression pénible que la secrétaire n’était pas surprise de me voir. Elle m’a renvoyée au service gynéco. Ne sachant où aller, j’ai redemandé l’info à l’interphone de la maternité. Personne ne semblait surpris de me voir arriver. Ce n’était pas bon. C’était le même réflexe infantile qui m’avait poussée à ne pas prévenir François, je ne voulais pas que les gens m’attendent car plus ils savaient, plus ce cauchemar devenait réel. Je ne voulais pas.
J’ai traversé un grand couloir. J’ai vu une auxiliaire que j’ai abordée en larmes : « On n’a pas trouvé le cœur de mon bébé au monitoring, je viens voir une sage-femme. » J’ai été installée sur une table dans une grande pièce. La sage-femme est arrivée ; je ne lui ai pas trouvé l’air rassurant et je lui en ai voulu. Qu’est-ce qu’ils avaient tous, madame D., la secrétaire, l’auxiliaire et la sage-femme, à me regarder de cet air grave ? Ce n’était pas vrai, l’ombre qui pesait sur ma grossesse allait disparaître, c’était un cauchemar dont j’allais m’éveiller ; pourquoi venaient-ils le concrétiser en me regardant comme cela ?
Virginie a posé le monitoring, m’a fait allonger moins longuement que madame D. Elle est partie chercher l’appareil d’échographie. J’avais eu une échographie quinze jours auparavant et je me souvenais très bien de ce petit cœur palpitant. Là ‒ je me suis redressée pour voir ‒ rien. J’ai posé la question que je redoutais :
‒ Elle est morte ?
‒ Je vais chercher le médecin, je suis sage-femme, je ne suis pas médecin.
‒ Donc, elle est morte !
Virginie est revenue sur ses pas, m’a regardée d’un air suppliant comme si elle m’invitait à ne pas insister :
‒ Je ne suis pas médecin, mais ce n’est pas bon…
J’ai alors pensé que je m’effondrerais plus tard, que j’attendais le gynécologue. C’est fou comme l’espoir est ancré en nous même quand l’évidence est sous nos yeux. Je m’accrochais à l’idée stupide que cela ne pouvait pas être parce que c’était trop horrible et anormal, que quelque chose allait se produire pour que le cours normal des choses reprenne. J’étais comme un enfant apeuré qui s’imagine qu’en ne regardant pas l’objet de sa peur, il va disparaître.
Le docteur B. est entré. Je l’ai reconnu tout de suite. Je l’avais vu après une fausse-couche. Il m’a saluée, a regardé mon dossier pendant un temps que j’ai trouvé infini. J’ai failli hurler : « Mais dépêchez-vous ! Vous ne voyez pas que c’est le drame de ma vie qui est en train de se jouer ? » Je ne l’ai pas fait. En réalité, je n’étais pas pressée. Pas plus que lui de me l’annoncer. Je m’accrochais à ces dernières secondes stupides où il n’y avait plus d’espoir, mais pas encore d’annonce qui m’obligerait définitivement à affronter la douleur. Il a fait l’échographie en trois secondes, a laissé ses mains sur mon ventre et m’a dit :
‒ Je ne vois pas d’activité cardiaque.
‒ Donc, elle est morte ?
Il n’a pas bougé. J’ai croisé le regard de Virginie dont les yeux ruisselaient de larmes derrière ses lunettes et qui a incliné la tête en me disant un simple « oui ». Il m’a semblé qu’elle le savait depuis une éternité. Je serai toute ma vie reconnaissante à Virginie d’avoir affronté mon regard à ce moment-là, le gynécologue n’en a jamais eu le courage. Les détails de cette scène sont gravés dans ma tête, je suis incapable de me rappeler les traits du visage de ce médecin, debout de profil à côté de moi. Tout ce que je revois, ce sont ses longues mains, fines et brunes, qu’il avait laissées sur mon ventre, l’alliance de sa main gauche que j’ai attrapée en la broyant et en criant : « Non, je ne veux pas, ma petite fille ! »
Je n’ai pas crié plus d’une seconde et j’ai lâché sa main. Cela ne servait à rien. Je me suis sentie en colère contre ce gynécologue incapable de me parler de ma fille autrement que comme une « activité cardiaque ». J’avais dit « elle » pour qu’il sache que c’était ma petite fille, ce bébé silencieux au monitoring. Je crois que les médecins ne sont absolument pas formés à faire face à la mort. Je crois aussi que, de toutes façons, la colère m’aurait envahie.
Je suis redevenue calme. Et j’ai pris conscience de cette réalité incroyablement douloureuse. Maëlis était morte avant sa naissance. L’attente de ma grossesse était terminée et je n’aurais pas mon bébé. Le médecin est sorti.
‒ Qu’est-ce que j’ai fait et qu’est-ce que je n’ai pas fait ? ai-je demandé à la sage-femme.
‒ Rien, m’a-t-elle dit, ce n’est pas de votre faute.
Dans l’instant, je n’en étais pas tout-à-fait sûre. Et pendant qu’elle m’enlevait ce fichu monitoring devenu inutile, dans ma tête défilaient toutes les précautions que j’avais prises et celles que j’aurais pu oublier. J’ai multiplié les questions. Virginie a secoué la tête. « Ce n’est pas de votre faute. » Qu’est-ce qu’elle en savait, elle ? Pourquoi le cœur de mon bébé s’était-il arrêté ?
Elle a pris ma tension et m’a dit qu’on en saurait plus à l’accouchement tandis que, dans ma tête, je pensais au CMV, à la toxoplasmose, à la listériose, à la rupture du placenta… Mais les deux premières affections ne tuent pas et je n’avais pas les signes des deux autres. Mon cerveau a tellement bouillonné que je ne sais même plus dans quel ordre toutes ces pensées me sont venues. Je sais juste qu’une check-list s’est déclenchée dans ma tête : « C’est un deuil périnatal, donc il faut que je la voie, que je garde des traces de son passage… » Alors j’ai commencé ma liste de demandes. « Je veux la voir, je veux la déclarer à l’état-civil, je veux voir une psy, je veux une autopsie… » Virginie m’a dit : « Oui, oui, oui, on fera tout ce que vous voudrez » et j’ai pensé qu’elle devait me prendre pour une cinglée.
Elle est partie me chercher un verre d’eau et là, je me suis demandé ce que je devais faire ou plutôt dans quel ordre commencer. Prévenir François et les autres. Je l’ai appelé. Sa voix m’a parue étonnamment joyeuse. Assommée par le choc, je n’ai pas réalisé qu’il pensait que je l’appelais pour lui dire de m’accompagner à la maternité. J’ai commencé par :
‒ J’ai quelque chose d’horrible à t’annoncer, je ne sais pas comment te le dire.
‒ Mais qu’est-ce qu’il y a ?
‒ C’est affreux. Je suis à l’hôpital.
Bizarrement (selon moi !), cela n’a pas eu l’air de l’inquiéter.
‒ Oui, tu veux que je vienne ?
‒ Il est arrivé quelque chose au bébé, c’est affreux.
‒ Mais enfin, dis-moi ce qu’il y a !
‒ Elle est morte, ai-je dit en éclatant en sanglots.
‒ Comment ça morte ?
Sa voix reflétait une immense incrédulité. Je me suis sentie stupide. Comment répondre à cette question ?
‒ Elle est morte, cela veut dire qu’il n’y a plus d’activité cardiaque, le médecin a vérifié.
La voix de François est devenue très grave, je lui ai donné les indications pour qu’il me retrouve.
En attendant qu’il arrive, j’ai décidé d’appeler Marie-Ange, l’une de mes sœurs. Coïncidence, elle avait essayé de me joindre alors que Virginie cherchait le médecin. Que mon portable puisse sonner à ce moment-là m’avait paru surréaliste. Je savais donc que je la joindrais sans problème. Sa voix aussi était très joyeuse. Elle m’a demandé si ça allait. J’ai failli répondre positivement par habitude. « Non, ai-je dû dire, c’est horrible, je suis à l’hôpital, il est arrivé quelque chose au bébé. » Marie-Ange aussi m’a semblé ne pas comprendre ce que je lui disais. Étrangement, j’étais surprise du déni de mon entourage alors qu’il m’avait tenue moi-même pendant les deux précédentes heures.
Et puis, Marie-Ange m’a demandé : « C’est un garçon ou une fille ? » Toute l’ironie cruelle de la situation m’est apparue. Je m’étais amusée à mener ma sœur en bateau pendant toute ma grossesse et je me faisais une joie de lui annoncer que c’était une petite fille. Mais pas maintenant, pas comme cela. Elle m’a demandé son prénom : « Maëlis, c’est canon ! » et j’ai réalisé que l’on ne se servirait presque jamais de ce prénom si « canon » ! J’ai eu pourtant plaisir à lui dire : « C’est François qui a choisi. » Sa voix s’est cassée : « Isa, je suis avec toi, c’est horrible ce que tu vis, je voudrais tellement être près de toi, dis-moi si je peux faire quoi que ce soit. » Sa gentillesse aurait dû me réconforter, mais elle m’a laissée désemparée : ma sœur ne pouvait rien faire pour moi, personne ne pouvait rien pour moi.
Elle a poursuivi : « Isabelle, c’est terrible ce qui t’arrive, mais tu as une petite sainte au Ciel. » Une remarque de Camille, une amie qui avait perdu un bébé deux ans auparavant, m’est alors revenue à l’esprit : « J’en ai rien à faire que mon enfant soit auprès du Seigneur, c’est dans mes bras qu’il devrait être. » J’ai alors expérimenté douloureusement la véracité de cette réflexion car, dans l’instant, ma foi ne m’apportait aucun réconfort. Je n’ai rien dit à Marie-Ange qui faisait vraiment de son mieux pour m’aider. En écoutant ses paroles de compassion, j’ai eu cette sensation étrange qui me poursuit encore aujourd’hui, des mois après. Toute l’empathie des autres me parvient de loin, derrière ces murs de douleur où je suis enfermée, seule. Je suis consciente de leur gentillesse et, à l’exception de mes mauvais jours ou des maladresses invétérées, elle ne m’irrite pas. Mais elle ne m’atteint pas dans cette partie de moi-même où la douleur est là.
La sage-femme est revenue et je lui ai demandé :
‒ Qu’est-ce qui va se passer maintenant ?
‒ Elle va naître, m’a-t-elle dit du ton apaisant qu’on utilise pour rassurer un enfant face à l’inconnu.
En réalité, cela me paraissait évident. Mais beaucoup plus tard, j’ai lu sur des forums que des parents étaient démunis face à cette réalité toute simple, que certaines femmes suppliaient pour avoir une césarienne. Moi, je savais. Parce que j’avais accompagné Camille qui avait perdu son bébé à six mois de grossesse, deux ans auparavant. Parce que je suis angoissée et que, dès ma première grossesse, j’avais lu un dossier complet sur le deuil périnatal. Pour une fois, mon cerveau d’anxieuse me rendait service. Je ne découvrais pas les choses, elles me paraissaient naturelles.
Quand j’évoque cette première heure de mon deuil, je pense toujours aux images du World Trade Center. L’avion qui heurte la tour avec une violence inouïe. Le haut de la tour qui reste stable. Et progressivement, les étages qui tombent violemment, fortement, irrémédiablement. C’est cela, le deuil. Ma tête, c’était le haut de la tour, elle restait stable et prenait le contrôle, consciente d’être en mode réflexe. La nouvelle de la mort de Maëlis, même si elle était prévisible depuis ma visite chez madame D., m’a frappée avec une violence inimaginable. Parce que la mort est une réalité tellement contre-nature que nous peinons à l’envisager… et la mort brutale d’un enfant est encore plus inconcevable que celle d’un adulte. Et puis, progressivement, je sentais tout s’effondrer. Il m’a fallu quelques minutes pour réaliser ‒ concrètement ‒ tout ce qu’impliquait ce deuil. Des pensées aussi dérisoires que : « Je ne lui offrirai pas à Noël le doudou-poupée Corolle, je dois annuler la réservation de la salle louée pour son baptême », m’ont envahie.
François est alors arrivé avec la sage-femme, le visage ravagé. J’avais tellement de mal à réaliser, que son expression m’a surprise. Que François sache et ait du chagrin rendait cette réalité plus concrète. Il m’a serrée dans ses bras, sans un mot. Virginie nous a alors dit que je pouvais revenir accoucher quand je voulais. La psy est entrée, toute jeune. Nous l’avons suivie dans son bureau et là, je lui ai dit que c’était horrible, que je n’allais jamais m’en remettre et que toute cette grossesse pour rien, je ne pouvais pas ! Elle m’a parlé des grands qu’il fallait prévenir, m’a donné sa carte. Et j’ai saisi qu’elle ne pouvait rien pour moi. Nous avons quitté l’hôpital et repris nos voitures. J’ai vu mon « babyprotect », ce dispositif de protection pour la ceinture de sécurité. Une vague d’amertume m’a envahie, toutes ces précautions pendant neuf mois, pour rien.
