Ma mère... quand ça l'arrange ! - Hélène Delhamende - E-Book

Ma mère... quand ça l'arrange ! E-Book

Hélène Delhamende

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Beschreibung

Chaque individu est à la recherche de ses origines, et plus ardemment encore lorsqu’il a été abandonné enfant.

C’est le cas d’Hélène, partie à la recherche de sa mère biologique, et qui l’a retrouvée... pour ensuite être abandonnée à nouveau.
Cas rare et exceptionnel que celui de cette jeune femme, accueillie avec effervescence par cette mère retrouvée qui lui promet de ne plus jamais la quitter. Mais qui institue une règle stricte : Hélène ne peut la voir que le dimanche. Des dimanches où cette mère l’aime à contrecœur ou l’assassine avec amour.
Sous une plume brillante, précise comme un scalpel, Hélène raconte cette relation paradoxale et douloureuse avec un parent qui ne veut pas vraiment d’elle.
Comment survit-on à de multiples abandons ? Comment gérer cette souffrance ? Comment construit-on l’image d’une mère ?
Il faut lire l’histoire d’Hélène.

Le témoignage poignant d'une enfant adoptée qui tente en vain de renouer avec sa mère biologique.

EXTRAIT

Une petite fille qui ne demande qu’à être aimée. Pourtant, lorsque l’accoucheuse retire le nouveau-né des linges souillés par la naissance, elle est chargée de l’emporter loin de sa mère. Comme une sylphide, elle l’emmène alors dans une chambre aux murs blancs. C’est le centre néonatal destiné aux bébés abandonnés, puis confiés à l’adoption. L’enfant, bien qu’une infirmière s’occupe de lui, hurle déjà de se voir placé derrière une vitre, cherchant à sentir une main, et se perdant dans ses draps immaculés.

La petite fille n’a pas de prénom. Ni de nom. Emmaillotée, elle porte seulement un petit bracelet pour ne pas tomber dans l’oubli et, au nombril, une pince qui lui rappelle que, peu de temps avant, son corps était rattaché à un autre. Petit bébé rose, après avoir espéré le visage de sa mère, elle commence lentement à comprendre qu’elle n’aura pas droit aux fines broderies, aux petits rubans roses et aux joies des premiers câlins.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1981, Hélène Delhamende mène à bien des études de droit, puis de criminologie. Parallèlement à sa passion pour la question criminelle, elle nourrit celle de l’écriture et nous livre son histoire, en espérant que celle-ci répondra aux questions de nombreuses personnes adoptées se questionnant sur leurs parents biologiques.

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Seitenzahl: 382

Veröffentlichungsjahr: 2017

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© La Boîte à Pandore

Paris

http ://www.laboiteapandore.fr

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ISBN : 978-2-39009-157-8 – EAN : 9782390091578

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Hélène Delhamende

Ma mère...quand ça l'arrange

Avant-propos

Il était, pour moi, inconcevable que, pour le titre de mon autobiographie, le mot « mère » soit précédé du pronom possessif « ma ». Cela aurait laissé supposer l’existence d’un quelconque attachement.

J’avais opté, au départ, pour le titre « La mère du dimanche » qui, selon moi, résumait fort bien l'esprit et l'essence même du livre. La mère du dimanche, comme celle qui ne souhaite rencontrer son enfant que ce jour-là, de cinq à sept, comme dans les mortuaires. Mais aussi comme un conducteur du dimanche : maladroit, occasionnel, dangereux. Une mère qui sort sa fille comme une voiture de collection, le dernier jour de la semaine, pour la montrer, pour faire genre.

Mais, convaincue des bonnes raisons de mon éditeur, j’ai accepté ce nouveau titre « Ma mère... Quand ça l’arrange ! » qui prépare finalement bien le terrain. Il ne s’agit pas de garde alternée. Pas d’amour en partage non plus. Non...

Il s’agit juste d’une incroyable incapacité à devenir mère.

Chapitre 1. Le berceau

L’année 1981. Patrick Dewaere, alors qu’il s’apprête à incarner Marcel Cerdan dans un film de Claude Lelouch, va bientôt mettre fin à ses jours, impasse du Moulin-Vert à Paris, à l’âge de trente-cinq ans. Planté devant un miroir, il se tirera une balle dans la bouche, avec une carabine 22 long rifle offerte par Coluche. Une époque de cons, comme il disait, où on claque pour un rien. Sa fille Angèle, dix ans plus tard, sera adoptée par Julien Clerc, le chanteur. Le destin, parfois...

Autre fait divers, moins médiatisé.

Le vingt-cinq mars 1981, dix-sept heures trente-deux et huit secondes. Nous sommes un mercredi. Une sage-femme quitte sa mansarde pour se rendre à la maternité et reprendre son service. Sur le trajet, elle admire les longues ombres obliques des arbres sur la rue aux pierres. Et pense que souvent, les enfants font exprès de venir au monde à minuit. En effet, ce soir-là, vêtue de son tablier blanc, elle fait naître un enfant aux joues roses et aux lèvres douces. Il est vingt-trois heures quarante-cinq et trente-six secondes. C’est une petite fille.

Une petite fille qui ne demande qu’à être aimée. Pourtant, lorsque l’accoucheuse retire le nouveau-né des linges souillés par la naissance, elle est chargée de l’emporter loin de sa mère. Comme une sylphide, elle l’emmène alors dans une chambre aux murs blancs. C’est le centre néonatal destiné aux bébés abandonnés, puis confiés à l’adoption. L’enfant, bien qu’une infirmière s’occupe de lui, hurle déjà de se voir placé derrière une vitre, cherchant à sentir une main, et se perdant dans ses draps immaculés.

La petite fille n’a pas de prénom. Ni de nom. Emmaillotée, elle porte seulement un petit bracelet pour ne pas tomber dans l’oubli et, au nombril, une pince qui lui rappelle que, peu de temps avant, son corps était rattaché à un autre. Petit bébé rose, après avoir espéré le visage de sa mère, elle commence lentement à comprendre qu’elle n’aura pas droit aux fines broderies, aux petits rubans roses et aux joies des premiers câlins.

Cet enfant, c’est moi. Dans la clinique où je suis née, ce genre d’événement ne survient qu’une à deux fois par an… Le destin, parfois.

Dans la chambre où j’avais vu le jour, l’accoucheuse avait dû s’occuper d’une femme sans visage, reposant dans des draps amidonnés. Partout dans les autres chambres, un bouquet de roses blanches garnissait les tables de nuit. Mais, dans cette chambre-là, on n’avait rien à fêter. Le berceau était vide. Aucune femme ne devenait maman. On préférait au contraire tirer les rideaux, déposer un verre d’eau sur la table de chevet, et parler d’autre chose.

Je me demandais où pouvait donc être ma mère, cette dame avec laquelle j’avais tant marché ces derniers mois. Je me disais qu’elle devait certainement m’attendre au fond d’un fauteuil à oreillettes, assise dans la pénombre, près de mon berceau vide. Qu’elle devait certainement être inquiète de mon absence. Qu’elle pleurait peut-être de m’avoir perdue.

Un peu plus tard, un vieil homme aux cheveux blancs s’approcha de mon berceau où je pleurais sans relâche. Il regarda le couffin, signa mon front d’une petite croix, déposa une petite médaille sur ma poitrine, et se retira.

Le lendemain matin, une autre femme encore entra pour préparer mon lit. Elle sentait bon, mais ce n’était pas le parfum de ma mère. Je croyais qu’elle venait pour me prendre, enfin. Je ne pouvais rien voir, mais je pouvais déjà tout comprendre. J’avais conscience que l’on venait de me séparer du sein maternel. Je me trouvais dans un petit lit métallique, à roulettes, stationné dans une salle d’attente, comme dans un bocal froid. La séparation et l’arrachement à sa chair étaient déjà trop inhumains pour y survivre sans blessure. J’existais à peine et tout en moi réclamait déjà le portrait de ma mère. J’essayais de toutes mes forces d’ouvrir les yeux pour sourire à la dame qui était entrée, pour lui faire comprendre que je serais d’accord de partir avec elle, à défaut de rejoindre le nid duquel j’étais tombée. Mais, elle s’en était encore allée sans moi.

Je me sentais déjà vieille, épuisée d’avoir tant crié pour qu’on vienne me prendre. J’avais le sentiment d’être le total d’une vie qui commençait pourtant à peine. Le gant noir venait de se poser sur mon épaule gauche. Le destin rôdait autour de moi depuis plusieurs heures déjà. L’espérance était en moi, indéracinable comme un chiendent. J’espérais que le moment de la mise en bière n’était pas déjà arrivé. Du reste, je me félicitais d’avoir échappé à la faiseuse d’anges.

La vie n’allait pas me faire de cadeau, car je venais tout juste d’être abandonnée par ma mère. Je venais de n’être née de rien, ou d’encore un peu moins que ça. Et tout laissait présager que j’allais devoir me battre pour devenir quelqu’un.

Sur le retour, la sage-femme quitte la maternité, avec le sentiment d’avoir raté quelque chose. La tête baissée, elle rentre chez elle en pensant que pour certains, la vie commence d’une bien drôle de façon.

Deux jours et demi plus tard, j’avais trouvé des bras pour me porter, m’emporter… J’avais une maman. Une dame merveilleuse, prête à aimer l’enfant d’une autre. Son ventre ne s’y était pas engagé, mais j’étais née dans son cœur. J’ai le vague souvenir, si vague qu’il me semble être né avec moi, du jour où elle me parla de mon adoption. Elle m’avait expliqué, au moment du bain, qu’elle ne m’avait pas construite biologiquement, mais sentimentalement. Je n’avais pas très bien compris le poids de la confidence. Car il est une époque où l’on ne sait même pas encore que les enfants poussent à l’intérieur des mamans. Mais quoi qu’il en soit, j’avais compris l’essentiel et nous avions fait la promesse de ne plus jamais en reparler. Mes parents se considéraient comme mes seuls parents, et ma foi, cela me convenait très bien. Nous nous aimions vraiment. Les fêtes de Noël, les anniversaires, les vacances… Rien n’était plus beau que ce que nous vivions ensemble. Rien n’était plus beau que dans notre famille. Les éclats de rire, les valises dans le coffre, le chien sur nos genoux, et le soleil dans notre jardin. Pourtant, parfois, il arrivait que je pleure sans raison. Je m’enfonçais dans un chagrin incommensurable, presque inexplicable. C’était la faute à pas d’chance… J’aurais déversé toutes mes larmes pour rien. Pour un trop grand vide que je ne parvenais pas encore à remplir.

À l’école, il était bien vu d’avoir un papa et une maman légitimes. Et même, il était de bon ton d’être né dans les règles. Alors, un jour, une petite fille s’approcha de moi pour m’annoncer :

— « Tu sais que tes parents, ce n’est pas tes vrais parents ? »

La nouvelle était tombée. L’annonce avait bouleversé ma vie et celle des autres enfants. De quoi parlait-elle ? Comment savait-elle ? Dans cette simple phrase, chacun des mots était pour moi une torture. Elle venait de déconstruire mes sapins de Noël, mes rêves d’enfant, la soupe de maman, et la joie du chien qui sautille quand papa rentre. Sans transition, j’étais passée du camp des enfants réglementaires à celui moins confortable des estropiés. J’avais rejoint le monde des orphelins, des enfants de divorcés ou de putain, le monde des bâtards, des fils de personne, des enfants chétifs, et des faibles tout simplement. Du haut de leurs sept ans, ils avaient compris que le mort a sa place dans les mouroirs, le fou dans les asiles, et les abandonnés dans les coins ombragés de la cour.

Peu de temps après, la petite fille qui, entre-temps, était devenue ma pire ennemie fut chargée par sa mère de me présenter ses excuses. Elle arriva un matin, les mains chargées d’un présent destiné à me faire oublier la maladresse. Je me souviens de ma déception lorsqu’elle me l’offrit, le sourire aux lèvres, et que, fragile, je découvris trois malheureux livres rosâtres intitulés « Cadichon ». Le geste était tellement insolent face à la révélation publique de mon adoption. Mais pour elle, l’incident était clos. Il faisait partie de ces incidents de cour de récréation qui se pardonnent par une tape dans la main, ou une invitation à un goûter d’anniversaire. Pour moi, celui-là ouvrait la porte à une souffrance indélébile. J’étais devenue la « petite fille sans vraie maman ». Et rien que pour cela, personne ne me regardait plus comme avant. Ni eux ni moi.

À l’âge de sept ans, il me manquait quelque chose. J’aurais voulu avoir un petit frère. Pour combler ce manque, je traînais une poupée partout derrière moi. Je lui parlais, la mettais à table avec moi, la couchais dans son berceau. Comme j’avais compris que, chez nous, les enfants naissaient dans les cœurs et pas dans les ventres, pour moi, tout pouvait arriver. J’avais demandé à maman pour aller voir la dame qui s’était occupée de mon adoption. Madame Vercheval… Nous y étions allées ensemble. Je me rappelle que je m’étais assise face à elle, dans son grand bureau, et qu’elle m’avait fourré un jouet dans les mains pour m’occuper. Ma mère et elle parlèrent un peu. Je ne sais plus très bien de quoi. Puis, elle me posa la question :

— « Alors comme ça, tu voudrais bien avoir un petit frère ? »

J’acquiesçai de la tête, avec un grand sourire. J’étais heureuse que ma requête soit entendue avec tant d’importance. Elle prit alors un papier, un stylo, et elle nota en lettres capitales « URGENT ».

Je fantasmais. Vercheval était pour moi le seul nom capable de me raccrocher à mes deux premiers jours. Elle devait savoir où était passée ma « mère » originelle. Qu’en avait-elle fait ? Et si c’était elle ma mère ? Bref ! Aucun colis ne nous arriva jamais. Aucun autre bébé. La Vercheval avait certainement dû perdre le bon de commande.

Les années passèrent et la cruauté des enfants devenait de plus en plus méchante. On me montrait du doigt. Et tandis que les plus gentils se demandaient pourquoi je ne ressemblais pas à mes parents, pourquoi j’avais des cheveux si différents, ou une peau si étrange, les plus mauvais criaient qu’on m’avait trouvée dans une poubelle, et que je n’avais pas de « vraie maman ». Je me suis alors brutalement mise à imaginer une mère inaccessible, divinement belle, totalement différente de ma mère adoptive. Rejetée par les enfants « normaux », il fallait à tout prix que je me réfugie dans un monde particulier, solitaire, fait de rêves et de personnages imaginaires. Des sentiments exacerbés se développèrent peu à peu en moi. Je devais créer, inventer, sublimer. Je devais à tout prix me faire aimer.

Très tôt alors, pour pallier la méchanceté des gens, je m’étais construit une image magique de la figure maternelle. Ma génitrice était devenue un mythe, une mère pas comme les autres, au-dessus de toutes, magistrale et supérieure. Cette vision inconsciente d’une mère fantastique me consolait. Et en même temps, je me disais que, peut-être un jour, je serais devenue suffisamment plaisante pour y accéder. Pour l’atteindre. Elle m’aurait apporté tout ce dont j’avais toujours manqué.

Avec ce fantasme d’une mère féerique, incomparable et raccommodeuse, j’avais imaginé un lieu où un peu de mon âme aurait été enraciné. Ça aurait été une petite maison avec des couleurs très vives, un décor très extravagant, peut-être même un peu enfantin. Il y aurait eu un jardin, avec beaucoup de fleurs, une oisellerie, une maison de poupées singulière construite juste pour moi, et un piano noir démesuré situé dans un salon copieusement décoré, avec des bonbons couleur pastel, et un rose de fond qui aurait rendu les images douces. J’aurais eu une petite maison ailleurs, dans une autre dimension, avec, au creux d’une balancelle, une mère qui m’y aurait embrassée.

J’ai rêvé longtemps. Mais ma vie était devenue, sans que je m’en rende compte, secrètement plus alambiquée que celle des autres. J’étais la protagoniste de deux histoires distinctes : une histoire fausse que je connaissais, et une histoire vraie que j’ignorais complètement. Et je savais que pour connaître la seconde, il me faudrait remuer ciel et terre.

Parallèlement et inconsciemment, la Femme au sens large, dans son intégralité, détenait désormais à mes yeux le pouvoir de me garder ou de m’abandonner. Les bonnes femmes… Toutes bonnes à étrangler. Pédantes ou frivoles. Au parfum entêtant. Joyeuses luronnes ou hystériques, souvent perfides. Très peu de femmes comme il faut, mais beaucoup de femmes comme il en faut…

Mes parents adoptifs m’avaient greffé une identité nouvelle : je m’appelais Hélène Delhamende. Ils m’aimaient « grand comme ça », et j’étais la prunelle de leurs yeux. Longtemps, cette prothèse m’avait permis de survivre sans trop me poser de questions, même si je ressentais de plus en plus d’attirance pour le théâtre, le cinéma, les costumes, les coulisses, tous ces jeux qui permettent de devenir quelqu’un d’autre, de se travestir, de masquer sa propre identité ou d’en changer.

Mais, à l’adolescence, l’implant identitaire commençait à se faire sentir. J’avais maintenant bien intégré le fait que j’avais été adoptée, et donc abandonnée par une autre femme à ma naissance. Je prenais conscience qu’une histoire réelle existait quelque part à mon insu, que j’en faisais partie, et qu’en fin de compte, j’étais devenue quelqu’un qui s’ignore partiellement. Et d’en prendre conscience me donnait l’envie de renaître une nouvelle fois, à ma manière. Je voulais prendre sur mon destin une incroyable revanche. Le tabou de mon adoption avait pesé dans mon existence et était devenu très lourd. « Le secret de famille » par excellence. Je portais pourtant en moi une mémoire enfouie, une fortune d’images à la fois innées et acquises.

À l’école supérieure, mon papa alla chercher mon extrait d’acte de naissance pour réglementer l’inscription. Le lendemain, par erreur, le papier de l’administration traînait encore sur la table de la salle à manger. C’était le début d’une longue histoire. Sur le papier figurait un autre nom que le mien : « Grandville », mais aussi des dates, des lieux. Quand je compris qu’il s’agissait de mon nom d’origine, une chaleur malsaine m’envahit la tête, et me poussa à rejeter le papier sur la table, avec la même vigueur que s’il était recouvert de mort-aux-rats. Je n’avais retenu que ce seul nom : Grandville.

Grandville, Grandville, Grandville…

En parallèle, mes parents adoptifs étaient extraordinaires. Les meilleurs parents du monde. Attentifs, protecteurs, aimants. J’aurais voulu qu’ils sachent à quel point je les aimais. Les sacrifices faits pour moi me semblaient écrasants, démesurés, tellement grands. La dette était immense, voire impossible. Ils me donnaient tant d’amour que je pouvais grandir, et enfler comme un ballon rose que l’on aurait gonflé à l’hélium. Ce cadeau avait fait croître en moi le besoin de partager, de retransmettre le bien, de devenir magnanime. Je n’osais pas rechercher ma mère biologique pour ne pas leur faire de peine. Pourtant, je me rendais compte que j’avais toujours voulu savoir « d’où je venais ». Sans me l’avouer, sans le dire clairement. Cette femme, cette inconnue de mes premiers jours. Cette mère avec laquelle j’avais tant marché. Je n’avais qu’une envie : apercevoir un jour les traits de son visage.

C’est parce que les gens s’intéressaient à mon histoire que j’avais commencé à m’y intéresser moi-même. Ils me posaient des questions que je ne me posais pas ouvertement, mais qui sommeillaient certainement en moi. Ils me demandaient pourquoi je ne ressemblais pas à ma maman, si je n’avais jamais eu envie de rechercher ma mère biologique, si je n’étais pas curieuse de savoir. Ils m’interrogeaient sur les raisons de mon adoption, sur mes origines ethniques. Et pour ne pas entrer dans un débat douloureux où l’autre aurait toujours eu le dessus sur moi, je répondais sur-le-champ que ça ne m’intéressait pas de connaître « cette femme ». Je cherchais simplement un visage avant de chercher des réponses. Car je n’avais pas réellement formulé de questions. Les gens s’étaient chargés de formuler les réponses pour moi depuis ma naissance : « Peut-être qu’elle était trop jeune pour te garder » ; « Peut-être qu’elle n’avait pas assez d’argent » ; « Peut-être qu’elle était malade » ; « Peut-être qu’elle a été violée » ; « Peut-être qu’elle était une pute » ; « Peut-être qu’elle est morte ».

Je ne me rappelais pas ce qu’elle avait bien pu être. Mais même si je lui reprochais de ne pas avoir voulu m’aimer, je refusais l’idée qu’elle était complètement mauvaise. Entre le fait que je n’avais qu’une famille, qu’elle était la seule à m’intéresser, et celui que je préférais ne même pas en parler, tant la douleur avait du mal à se cicatriser depuis toujours, le voyage était pénible. J’étais une enfant abandonnée, une bâtarde. Mais j’aurais voulu faire de cette tare un titre de noblesse, pour crier au monde entier tout ce que j’avais à crier. Tombée du ciel avec un intarissable besoin de hurler un mal viscéral, emplie d’une folie furieuse contre le rejet, je m’étais convaincue dès le départ que j’étais née disgracieuse, inutile, sale et à ce point indigne qu’il avait fallu se débarrasser de moi le plus vite possible, comme une trop grande portée de chatons. Je pensais qu’il fallait que je sois drôlement affreuse pour que ma mère ne veuille pas de moi. Que je devais sans doute être trop sauvage, et qu’elle n’avait pas eu le courage de m’apprivoiser !

À vingt ans, mon physique était particulier : j’étais la fille cachée d’Henri Salvador et de Sabine Paturel. Un mélange un peu surprenant, mais paraît-il, assez plaisant pour les yeux. À l’université, les questions étaient moins idiotes. Moins cruelles aussi. On s’en foutait pas mal de la légitimité de ma mère ou de mon père !

J’avais choisi de suivre des études de droit, puis de criminologie. J’étudiais tant le droit pénal que la criminalistique, la méthodologie de l’enquête ou la sociologie. Embarquée dans les aventures de la police judiciaire, puis de la morgue, il n’était pas rare que l’on me réveille en pleine nuit pour me rendre sur les lieux d’un homicide. J’adorais ! Treizième étage d’un immeuble, à quatre heures du matin, on découvrait un homme asphyxié par semi-pendaison, une ceinture de cuir nouée autour du cou, et attachée par l’autre extrémité au radiateur de la cuisine. Bord du fleuve, aux alentours de deux heures trente du matin, on s’agenouillait devant un corps noyé, coupé en deux, par les hélices d’un bateau. Huit heures du matin, au sous-sol du CHU, on descendait en blouse blanche dans la salle d’autopsie, pour découper le corps sans tête d’un cadavre.

Mais, au-delà du sang et de la faune des cadavres en décomposition, j’aimais aussi la psychiatrie, avec l’apprentissage du DSM IV. Ce manuel, reprenant l’ensemble des troubles psychiatriques, me fascinait.

Et puis, j’adorais cette ambiance particulière qui régnait dans cette école du savoir. Les longs couloirs affreux dans lesquels circule tant d’intelligence ; ces auditoires infâmes où l’on côtoie sans le savoir le futur ministre de la Justice, ou le notaire du village ; cette bibliothèque ancestrale où les gens d’esprit se rencontrent. Ça me changeait de ma petite école secondaire, chapeautée par les sœurs, et réservée uniquement aux jeunes filles.

Mais, ce que je préférais par-dessus tout, c’était la forêt merveilleuse qui se déployait autour des bâtiments universitaires. Un peu d’absurdité dans un monde abrupt… Des arbres à n’en plus finir, et des sentiers invitant à la flânerie.

Nous allions souvent nous y promener, Tamara et moi, aux alentours de midi, juste après le déjeuner au restaurant universitaire, en attendant les cours de psychiatrie sociale.

Elle était très différente de toutes les femmes que j’avais rencontrées. Inaccessible, elle était « tout moi », mais en plus grand. Beaucoup plus grande que moi… De corps et d’esprit. Elle portait de très longs cheveux noirs, encadrant des yeux verts en amande. Sa démarche était altière, ses pantalons un peu trop larges, et sa tête emplie d’idées farfelues. Nous partagions les mêmes passions pour l’art, le cinéma, la peinture, l’écriture. Entre les arbres, on causait, on réfléchissait. Je crois que Tamara était la seule à pouvoir disserter sur un sujet anodin pendant des heures. Elle me sortait des thèses, des antithèses, des conclusions, des détracteurs, des partisans, avec une facilité qui me laissait coite. La fille cachée de Monica Bellucci et de Philippe Bouvard.

Et sans réellement l’avoir aménagé, nous avions, de fil en aiguille, créé un lien indéfectible. Nous évoluions ensemble, dans un huis clos clandestin. Je l’avais incluse dans mon monde, et elle m’avait incluse dans le sien. C’était une sorte d’amitié particulière où l’une devient rapidement tout pour l’autre. Si bien que nous nous voyions pendant les cours, après les cours, le soir, au restaurant, au cinéma. Et même la nuit, pour étudier. Après avoir tant recherché une femme que j’aurais pu admirer, ou à laquelle j’aurais voulu ressembler, j’avais trouvé Tamara. Une entité à part entière. Une claque magistrale sur la joue de la bonne société. Un modèle, correspondant physiquement au spectre de ma génitrice.

Avec Tamara, la symbiose prenait un nouveau visage. Elle avait créé une nouvelle alliance, une coalition qui invitait à croire que désormais, nous serions deux contre le monde ! Nous étions deux amies en vase clos, dans un « ailleurs » dont aurait dû se méfier la meilleure des mères. Notre domaine exclusivement féminin m’offrait un lien symbiotique, plus ou moins réparateur. Mais elle ne détrônait pourtant en rien la maman aimante qui m’attendait le soir. Étrange, cette Tamara… Car elle avait tout de même pris la place d’une amie inconditionnelle. Ça ne nous empêchait pas d’avoir une vie amoureuse normale, chacune de notre côté : elle, avec son Bertrand ; moi, avec mon William.

Abandonnée dès le départ par une femme, j’avais de grandes difficultés à faire confiance à l’amour féminin, si petit soit-il. La moindre amitié féminine me faisait peur. Inconsciemment, depuis mon enfance, j’avais été prise par le désir de m’assurer un lien inconditionnel auprès des femmes, et par celui de le mettre continuellement à l’épreuve. Ma gardienne, ma tante, ma professeure de dessin, celle de musique, ma voisine, une comédienne, des amies, des passantes. Elles avaient toutes fait les frais de ma boulimie affective. Je leur demandais :

— « Tu m’aimes ? »

À côté du foyer merveilleux dans lequel je grandissais, je rêvais de me dissoudre dans l’histoire d’autres familles. Je nourrissais le fantasme d’appartenir aussi à d’autres parents. À une autre maison. S’introduire dans une maison, rien que par la pensée… Une maison où une certaine femme m’aurait attendue et espérée. Qu’y avait-il de plus excitant ? Je pense que j’étais aussi enivrante que vénéneuse : tout en moi avait le potentiel d’intriguer les gens, et pourtant, avec la même puissance, quelque chose en moi incitait les gens à se tenir à distance, et à rejeter ma voracité sentimentale. La famille, les liens du sang, le manque, l’exclusion… Tout cela faisait l’objet, chez moi, d’un sujet d’étude. J’intellectualisais les moindres recoins de ma sphère intérieure. J’aurais voulu m’immiscer dans la vie privée des femmes, explorer ces autres mères, investiguer. J’aurais voulu connaître tout de leur intimité. Pour ensuite m’installer dans leur monde particulier, m’y faire aimer, et enfin, devenir leur exclusivité. La personne dont elles n’auraient plus pu se passer. L’introduction dans leur vie, à pas de chat ou de loup, devenait rapidement une source de jouissance permanente : « Qui était cette femme ? Comment dormait-elle ? Qui embrassait-elle le soir ? Avait-elle des enfants ? Une fille ? Aurait-elle bien voulu de moi ? » Je me serais incorporée dans leur tissu social, pour m’entremêler à leurs membres, et feindre une appartenance à leur monde.

C’est comme ça que je me suis construite, entre réalité et fiction, avec une double identité, et surtout un choix singulier : celui de pouvoir choisir entre le rêve et le tangible. Parce que, quoi qu’il puisse arriver, je conservais toujours dans mon cœur un fauteuil vide. Et un jour ou l’autre, la plus merveilleuse des femmes aurait pu venir s’y asseoir.

Chapitre 2. Une rose blanche

Avec Tamara, l’exploration n’avait jamais été si facile. Pour la simple et bonne raison qu’elle s’était tacitement engagée à jouer l’autre rôle : celui de la femme qui se laisse manger.

Sa personnalité était étrange. Froide avec les autres étudiants, elle était tantôt caressante, tantôt diabolique. Parfois douce, parfois folle. Gravure de mode ou personnage ignoble. Elle était voyante, puis gourou. Mais elle s’était mise en tête de me hisser à la cime de ma réflexion intérieure, et ça me plaisait bien assez. Et alors que les autres la disaient aliénée, extravagante et absurde, je ne voyais en elle qu’un côté salvateur. Tel un maître, elle s’était convaincue d’être ma préceptrice sentimentale. Elle me diabolisait par des règles strictes et, en même temps, elle me fascinait par son étrangeté et son sens de la séduction. Investie d’une mission sacrée, elle me disait :

— « Tu passeras ce soir. Nous étudierons les théories criminologiques d’Edwin Sutherland, puis tu resteras dormir. »

— « Apporte-moi un verre d’eau, mon p’tit. »

— « Demain, je serai absente au cours de droit. Prends des notes, et rejoins-moi après. Nous aurons toute la nuit pour causer. »

Chez elle, au 14 rue des Béguines, je me sentais un peu ailleurs. Il y avait un réveil démesuré qui ne donne pas l’heure, un cendrier fantasque duquel s’échappaient les derniers souffles de sa cigarette. Il y avait, à côté du lavabo de nacre, un mélange de porcelaine, de tissus et de glace. Le soir, le miroir réfléchissait discrètement ses longues jambes, à la lueur de la lampe qui baignait la chambre d’un rose tamisé. Elle était un jeune homme chevaleresque dans l’âme, et une jeune femme indomptable en pleine lumière. Cet air trompeur était renforcé par une féminité surfaite, par des ornements et des parures démesurés, pesants, lourds. Par du bois et du métal qui épousaient son corps androgyne, comme se marient l’ortie et la rose.

Dans sa loge, trop garnie de coussins roses poudrés, nous étudiions. Côte à côte, sur le lit. Elle lisait, je répétais. Elle raisonnait, je m’endormais. Puis, rapidement, la conversation tournait à vide. Sutherland et sa théorie des associations différentielles dégringolaient du lit, et enfin, nous pouvions nous détendre. C’est comme ça que nous en étions arrivées à la « dame de mes premières heures ».

Un après-midi, Tamara m’emmena chez sa grand-mère, pour une séance de tarots. La demeure était située un peu plus loin, dans une impasse, légèrement en retrait, engoncée dans de longs arbres feuillus. Il paraît que la vieille dame prédisait l’avenir, et que jusqu’alors, elle n’avait encore jamais déshonoré sa tâche.

Il pleuvait des cordes lorsque la grand-mère de Tamara nous accueillit dans sa cuisine, où une faible bougie faisait office de lampadaire. Toutes les pièces étaient sombres, décorées de rideaux de dentelle rouges. Et parmi elles, un vieil homme ronflait dans les ourlets du divan. Ça sentait le marc de café, la verveine et la personne âgée.

Installées toutes les trois dans la salle à manger, nous étions bercées par le bruit de la pluie qui ruisselait dans le creux des gouttières. La séance avait à peine commencé que je devais déjà tirer des cartes dans la main de la vieille dame. Il fallait que je me pose une question, puis que je retire trois cartes du tas ventilé. Elle les retournait une à une, puis les interprétait en m’annonçant quelques segments de mon avenir. Ensuite, il fallait jeter les cartes à terre. Et la carte qui se retournait était, paraît-il, décisive. Au moment où je les lançai sur le sol, le grand-père caché par là se réveilla. Poussant un cri d’effroi, il effaroucha le chat qui bondit du rebord de la fenêtre, lequel en sautant, souffla la flamme de la bougie.

Nous nous retrouvâmes dans le noir.

La pluie n’avait pas fini de tomber lorsque nous ressortîmes de chez la vieille dame. J’avais appris certaines choses. Parmi elles, la prédiction de rencontrer bientôt ma « mère ».

Peu de temps après, j’ai contacté la Maison des enfants. Ou plutôt, j’ai demandé à Tamara de le faire pour moi. Agenouillée sur son lit, je collais mon oreille contre le téléphone pour entendre tous les détails de la conversation. La standardiste au service d’adoption ne cessait de reporter les rendez-vous, les heures, les jours, prétextant tantôt que la personne compétente n’était pas là, tantôt qu’il fallait rappeler plus tard, entre onze heures et midi, tantôt que mon dossier n’était pas de ceux qui s’ouvrent comme ça.

Tamara ne me parlait plus que de ça. De ce lieu symbolique où s’opère le passage d’une famille à une autre. Elle était investie dans « mon » projet de vie. C’était devenu notre histoire, notre petit secret. Nous en discutions partout, au restaurant, avant d’aller en cours, dans la bibliothèque. Puis, face à ma crainte, elle avait cessé d’en parler. L’inaccessible étoile était bien trop loin. Il m’était impossible d’y croire. Jusqu’au jour où, au cinéma, on alla voir un film relatant l’histoire d’une mère qui retrouve sa fille. « L’empreinte de l’ange », avec Sandrine Bonnaire. Un face-à-face entre deux femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. En sortant, j’étais en larmes. Le film m’avait bouleversée. Et Tamara remettait le couvert : je devais absolument entamer des recherches.

Quelques jours après, j’ai réfléchi et fléchi. Elle m’avait convaincue et désormais, moi aussi j’avais envie de savoir. Le manque originel me poussait à tout bousculer. À mener une bataille, comme un soldat au front : chétive, inconsciente, mais préparée à mourir.

Quand je lui fis part de ma décision, elle exprima une joie que je ne ressentais pas encore moi-même. Je pense qu’elle avait plus conscience que moi de ce qui allait m’arriver. Nous passâmes ce soir-là de longues heures au téléphone, à parler des démarches à effectuer. Elle me disait :

— « Il n’y a rien de compliqué ! Il suffit que tu ailles chercher ton acte de naissance à l’administration ! »

En maître éclairé, Tamara avait tout décidé. Elle agissait dans mon intérêt, au détriment des siens. Il eût été malvenu que je la contrarie. Et ce n’est que tard dans la nuit, après m’avoir minutieusement catéchisée, que nous décidâmes de partir le lendemain, à l’aube.

Décembre. Que fallait-il préparer ? Comment fallait-il s’habiller ? C’est que ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre sa mère pour la première fois…

Le lendemain matin, les rues étaient recouvertes de neige. Je m’étais levée très tôt, lourde du mensonge que je devais garder. Tamara arriva sans désarmer, parée pour partir au front, et sans trop réfléchir, on s’aventura sur le chemin de mes origines. Je me rappelle combien elle m’avait attendrie par sa naïveté. Elle dégageait une assurance déconcertante, et une force inébranlable face au secret, alors que de mon côté, j’étais convaincue d’une fatalité impossible à renverser. Pour elle, c’était certain : j’allais rencontrer « ma mère » dans quelques heures.

Première station : la cité administrative. Nous nous étions retrouvées dans le froid des bureaux officiels, au cœur de la ville, pour prendre possession de mon acte de naissance. Tamara était déterminée à croire que sur ce papier figureraient le nom et le prénom de ma mère biologique. Dans la salle d’attente, il nous fallait faire une file interminable, comme on l’aurait fait à la boucherie après avoir décroché un ticket numéroté. Je me souviens très bien ; j’avais le numéro 504. Nous étions entourées de gens de toute origine, de tout statut, porteurs d’une demande particulière. Il y avait tellement de monde que nous ne pouvions nous asseoir. Tamara demeurait pourtant inflexible, tandis que je triturais le petit morceau de papier nerveusement. Les numéros défilaient sur des tableaux électroniques, sporadiquement, et je ne parvenais toujours pas à me faire une idée de ce qui m’attendait. J’étais totalement raisonnée et persuadée qu’une fois arrivée au guichet, je resterais dans l’ignorance, face à l’inviolable tabou qui me collait à la peau. Elle me lançait :

— « Alors, comment tu t’sens ? T’es contente, je suppose… Imagine un peu. Aujourd’hui, tu vas rencontrer ta mère pour la première fois ! »

Sa confiance me faisait de plus en plus peur. C’était impossible. Et rien n’aurait pu me convaincre du contraire. Ne savait-elle pas que mon adoption était plénière ? Et que, dans ce cas, l’adoption a pour effet de rompre le lien préexistant de filiation entre l’enfant et ses parents biologiques ? L’adoption plénière est irrévocable et définitive : elle coupe tout lien avec la famille d’origine. Logiquement, aucune information ne pourrait m’être divulguée. Comme certains disent, j’étais née sous X. Mais c’était Tamara, la grande prophétesse, qui le disait. L’incomparable, l’éminente, la magistrale…

Lorsque mon numéro s’afficha au tableau, Tamara poussa un cri d’exultation, celui qui se devait de sortir après une interminable attente, et elle me tira par le bras pour me guider dans la foule. Je me souviens de tout, comme si c’était hier.

Très vite, je me retrouve seule face à la vitre du guichet, Tamara ayant décidé que, dès à présent, cette histoire me revient et m’est personnelle. J’ai chaud, j’ai froid. Je ne sais plus très bien analyser comment je me sens, mais j’ai peur. Je tremble. Je vais tomber sur le sol. Une fois la fonctionnaire binoclarde installée derrière la vitre, je sollicite mon acte de naissance. Trop bas sans doute, car celle-ci m’invite à reformuler ma demande. Cette fois, ça y est : je vais m’effondrer par terre. Soudain, alors que la dame à lunettes se lève et disparaît dans les archives, je me sens coupable. Coupable d’entreprendre cette démarche sans mes parents. Coupable du mensonge qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Coupable d’essayer de faire basculer le destin.

Pendant ce temps où je me prépare à trépasser, Tamara fixe le sol, et comme pour souligner l’importance du moment, elle garde un silence accablant. À cet instant, je suis bel et bien seule face à ma destinée. Deux longues minutes plus tard, la dame revient, avec un papier en main. Elle se réinstalle tranquillement derrière la vitre, me glisse un document sur la tablette et croise mon regard avec désintérêt.

— « S’il vous plaît. Ça fera cinq euros. »

Dans ma tête, je suis convaincue que seuls les noms et prénoms de mes parents adoptifs y figurent. Mais, quand même ! Le plus gros est fait, et ça ne peut que calmer Tamara. Je viens d’acheter un petit morceau de mon histoire. La tête vaporeuse, je remercie la fonctionnaire distraitement en saisissant le papier, puis sans examiner le trésor, je suis Tamara, qui m’emmène brutalement au bout de la salle. Et sur les bancs publics, je découvre pour la première fois mon acte de naissance. Le secret est au bout de mes doigts et il brûle si fort que je suis prête à ne plus l’éventer. Car je sais que j’agis en partie contre l’amour que m’ont toujours donné mes parents adoptifs.

Lorsque je déplie le document, je découvre que l’acte est complet, et qu’il comprend toutes les informations sur ma génitrice, et dans la marge, mes parents adoptifs. À cet instant, frénétique, je ne vois plus la foule d’étrangers, je ne vois même plus Tamara. Je n’entends plus rien. Dans la confusion, mes yeux hésitent encore à lire tout ce qui est noté sur le document. Je n’ai plus conscience que de ces mots, ces noms, ces dates, ces lieux.

Grandville, Grandville, Grandville…

Elle s’appelle Marie Grandville. L’acte indique son lieu de résidence au moment de ma naissance — soit à une trentaine de kilomètres d’ici —, qu’à l’époque, elle avait dix-sept ans, qu’elle était sans profession, qu’elle n’était pas mariée et que j’étais née de père inconnu...

Voilà. Ma « mère » était là, dans ma main. Un tout petit morceau de sa vie mélangé à la mienne. Dans l’émotion, je confondais encore le prénom des sages-femmes avec celui de ma génitrice, l’adresse de la clinique avec celle de mes grands-parents. Et je cherchai en vain le nom d’un homme qui aurait pu être mon géniteur.

Une heure plus tard, nous avions repris la route. Il neigeait de plus belle, et je n’avais toujours pas conscientisé la révélation. Dans ma tête, l’employée binoclarde au guichet s’était trompée. Elle aurait pu faire une erreur, comme l’on en fait beaucoup dans l’Administration. Elle aurait inversé des dossiers, des actes, des noms… Une erreur est si vite arrivée !

Je m’interdisais d’y croire. Puis, je reprenais le papier en main, pour le lire et le relire. Je voulais tout saisir. Je cherchais le moindre détail qui aurait pu me décider à abandonner ou à continuer ma quête. Mais au fil des minutes qui avançaient, je réalisais malgré moi que ma mère avait une existence bien palpable, et qu’à sa décharge, elle m’avait sans doute abandonnée pour une raison que je ne pouvais juger.

Le soir même, Tamara me déposa chez moi sous la neige. Elle décida de conserver le papier, en me promettant que dès demain, nous reprendrions la route. Je me souviens que cette nuit-là, je me retournai dans mon lit cent fois. Je me demandais si réellement tout cela s’était bien déroulé, ou si mon imagination ne me jouait pas des tours. La révélation était tellement extraordinaire qu’elle était impossible à admettre. En plus, mes parents ne se doutaient toujours de rien.

Le lendemain, la neige était bien trop épaisse pour risquer de s’aventurer sur les routes. Tamara me téléphona rapidement pour m’en avertir. Mais elle parlait avec un enthousiasme de plus en plus grand. La confiance ne l’avait pas quittée, et même, elle s’accroissait au fil des heures. Elle me relisait le papier à travers le cornet du téléphone, et je ne parvenais toujours pas à y croire. Tout cela avait fini par faire naître en moi une étincelle de joie. Et emballée par cette recherche, tout au long de la journée, je commençai à imaginer les traits de cette jeune fille qu’était Marie Grandville. Sa campagne, sa vie… Je commençai même à la comprendre, à l’aimer, à penser qu’elle m’attendait peut-être et à espérer le jour d’après avec la plus grande impatience.

Nous étions jeudi, et il neigeait encore ! On se mit en route malgré tout. Je commençais doucement à prendre plaisir dans tous ces instants volés. Même si cette journée allait être moins facile que les précédentes. Nous avions pour objectifs de nous rendre à l’adresse mentionnée sur l’acte — endroit où ma « mère » était née et avait apparemment vécu toute son enfance — puis celui de découvrir où elle habitait actuellement.

J’avais imaginé que sa maison pourrait être petite, sans ornement, sans extravagance. J’avais d’ailleurs prévenu Tamara que, souvent, il faut s’attendre au pire et accepter l’éventualité que l’enfant abandonné provienne d’un milieu pauvre. C’est comme ça que je concevais ma source. Indigente, humble et éprouvée. Finalement, c’était moins difficile d’imaginer ce genre de maison. Car une mère qui abandonne son enfant doit, impérativement, être nécessiteuse et marquée par le chagrin.

Pendant le trajet, j’observais les routes, les maisons, les portes, les fenêtres, les gens. Et je me disais que peut-être, à un moment ou à un autre, Tamara allait me faire sursauter en criant :

— « C’est ici ! »

Mais, la voiture s’enfonçait dans les campagnes, dans les champs enneigés, et Tamara ne disait toujours rien.

Mon fantasme sur « la maison des autres » n’avait jamais été si étourdissant.

Quelques instants plus tard, on arrive sur une longue route de campagne, entourée de champs et de pâturages laiteux. Le silence est pesant. Le ciel est lourd, sombre, chahuté par une grisaille inaccoutumée. Çà et là, on peut observer des fermes, des clochers d’église, des arbres. Ce décor hivernal est aussi vaporeux que pesant, à la fois séraphique et encrassé. Il annonce un mélange de déplaisirs et de joies enfantines.

Devant le numéro deux de la rue du Pont, Tamara range la voiture sur l’accotement. Elle sort de la voiture et se dirige vers le sentier de la maison. Quand elle me fait signe de la rejoindre, je sors de la voiture. Le vent s’engouffre dans mes cheveux. La maison jouxte une ferme de village. On dirait que personne n’y vit plus. Pas de voiture, pas de vélo. Pas de vaches ni de chevaux. Personne. Mais à l’instant présent, la maison seule me satisfait. Je prends quelques photos pour emporter avec moi l’ambiance, le silence de la campagne, cet instant magique où je pénètre un peu dans le monde de cette Madame Grandville. Les flocons de neige s’invitent sur la pellicule.

Les lieux, les images ne m’étaient pas vraiment familiers, et pourtant, je me disais : « c’est sans doute ici qu’elle m’a portée ».

Peu de temps après, alors que nous voulions poursuivre notre route, la voiture s’est embourbée sur le bas-côté du sentier. Pendant que Tamara concentrait tous ses efforts pour nous sortir de là, j’observais les rares voitures qui passaient à nos abords. Je ne pouvais m’empêcher de croire que « ma mère » allait inévitablement passer par là. À côté de moi.

Une fois dégagée, la voiture nous arracha à la campagne et nous ramena à la ville la plus proche. Il était onze heures, lorsque nous nous sommes arrêtées à l’hôtel de ville. Tamara me servait toujours de guide et se chargeait de poser les questions. Mais quel que soit l’endroit, l’administration et les personnages robotiques qui la représentaient nous refusaient tout renseignement. Tous des machines androïdes… Il était impossible d’obtenir l’adresse actuelle de Madame Grandville. Ces monstres froids nous ramenaient à la réalité. Certains même affirmaient la connaître personnellement, mais ils refusaient d’en dire plus, retranchés derrière cet adorable mot qu’est l’Anonymat.

Dans la voiture, je me mis à pleurer, car j’avais fini par y croire. Il ne me restait plus que ce papier ridicule, un nom, et une campagne désolée. C’est dans cette campagne que l’on retourna. Sur le chemin, je reconnaissais déjà les lieux. Les arbres, l’endroit où il fallait tourner, les maisons avoisinantes, et l’amoncellement de neige où nous nous étions enlisées. Tamara ne disait plus rien. Que pouvait-elle encore dire ? Ma mère n’était pas née au Qatar ni en Corée, mais les recherches semblaient inutiles.

J’oscillais pourtant encore entre déception et espérance. Comme Alice au bord du Pays des Merveilles, j’étais devenue curieuse. Et je ne nourrissais plus qu’une seule envie : sauter dans le terrier comme on aurait plongé vers l’inconscient. Pour retrouver la matrice, la porte infranchissable.

Je sortis alors de la voiture, courus jusqu’à la maison du coin, située à l’intersection de la route et du chemin de ferme. Je sonnai à la porte, bien décidée à trouver derrière elle des humains, déliés du poids des interdictions. Tamara, pour une fois, était derrière moi. Une vieille dame vint nous ouvrir. Elle était en robe de nuit, et avait la tête grasse. Une autre, plus petite et plus vieille encore, se cachait tout au fond du couloir, dans l’arrière-cuisine, et tendait l’oreille. Ça sentait le café. La plus vieille des deux s’écria : « C’est pour laver ? », tandis que l’autre nous invitait déjà à entrer. Sur le pas de la porte, je lui demandai si elle connaissait Marie Grandville, tout en lui indiquant la maison où, apparemment, elle aurait passé son enfance. Je me sentais toute petite, comme si j’avais bu la fiole d’Alice, et que je ne mesurais plus que dix tout petits centimètres. Mais, sans hésitation et dans un élan de confiance, elle s’exclama :

— « Mais oui ! Bien sûr ! Grandville ! C’est la fleuriste ! »

Il n’y avait plus de confidentialité, plus de silence, plus d’anonymat. J’avais soudainement une envie puissante d’enlacer la vieille dame qui, sans s’en rendre compte, venait de me livrer le plus gros des secrets du monde. La vieille n’était plus si vieille, elle était belle !

On se réinstalla dans la voiture, recouverte de blanc. En silence, mais dans une euphorie indicible. La réalité venait de nous rattraper : ma mère existait bel et bien. Elle vivait même. Au point de vendre des fleurs ! Mon cœur était gros. Mon ventre, de plus en plus étroit.

Il était quinze heures. C’était un jeudi. Le jeudi 4 décembre. Le premier jour où j’ai commencé à aimer les fleurs. Ce jour-là, de retour au village où se situait le magasin, la rue commerçante était blanche, et reflétait les premiers émois de Noël. L’hiver répandait un parfum de feu de bois, de cannelle et de salons bien garnis. J’avais avec moi une idée chimérique qui ne me quittait décidément plus, une sorte de fantôme sans traits. Je serrais dans mes doigts un secret, un papier chiffonné qui mentionnait son identité. Je vivais chacune des minutes comme des instants célestes. De ces moments que l’on ne peut vivre qu’une fois, et inévitablement, avec ivresse.