Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Arthur Conan Doyle nous livre une autobiographie très agréable à lire.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 372
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
CHAPITRE I SOUVENIRS ANCIENS
CHAPITRE II CHEZ LES JÉSUITES
CHAPITRE III ANNÉES UNIVERSITAIRES
CHAPITRE IV SUR UN BALEINIER DANS L’OCÉAN ARCTIQUE
CHAPITRE V MON VOYAGE EN AFRIQUE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI MES DÉBUTS DANS LA MÉDECINE
CHAPITRE VII À SOUTHSEA
CHAPITRE VIII MES PREMIERS SUCCÈS LITTÉRAIRES
CHAPITRE IX JE LÈVE L’ANCRE
CHAPITRE X LA GRANDE TROUÉE
CHAPITRE XI SUR SHERLOCK HOLMES
CHAPITRE XII NORWOOD ET LA SUISSE
CHAPITRE XIII L’ÉGYPTE EN 1896
CHAPITRE XIV AU BORD D’UNE TEMPÊTE
CHAPITRE XV UN INTERMÈDE
CHAPITRE XVI DÉPART POUR L’AFRIQUE DU SUD
CHAPITRE XVII AVEC L’ARMÉE
CHAPITRE XVIII MES DERNIÈRES AVENTURES EN AFRIQUE DU SUD
CHAPITRE XIX APPEL À L’OPINION DU MONDE
CHAPITRE XX MES AVENTURES POLITIQUES
WWW.EDITIONS-AOJB.FR
Quelques jours avant sa mort, Arthur Conan Doyle représente son parcours de vie comme celui d’un vieux cheval prêt à poursuivre son chemin.
Je suis né le 22 mai 1859, à Édimbourg, sur la place de Picardie, ainsi nommée d’après une colonie de huguenots français venus jadis s’y établir. Cette place, à leur époque, faisait partie d’un village situé hors des murs de la ville ; elle se trouve aujourd’hui à l’extrémité de Queen Street, qui donne sur la promenade de la Leith. Je lui trouvai, lors de ma dernière visite, un air de déchéance, mais de mon temps, les appartements y étaient recherchés.
Mon père était le plus jeune fils de John Doyle qui, passé de Dublin à Londres en 1815, y connut une grande réputation de dessinateur entre 1825 et 1850 : on peut dire de ses crayons, publiés sous les initiales fantaisistes H. B., qu’ils créèrent la caricature polie. Avant lui, en effet, la satire procédait brutalement, elle donnait à son objet des traits et des formes grotesques. Gilray et Rowlandson n’en eurent pas une autre conception. Mon grand-père était un gentleman qui dessinait pour des gentlemen ; avec lui, la satire résidait dans la malice de la représentation, non dans la déformation des visages. Idée nouvelle, devenue ensuite courante, la plupart des caricaturistes s’y étant conformés. Il n’y avait pas alors de journaux comiques ; les dessins de H. B. étaient lithographiés et mis en circulation à l’état de planches. On me dit que mon grand-père exerça une influence sur la politique ; il eut l’estime de ses plus notables contemporains. Je me le rappelle, en son vieil âge, comme un homme très beau, très digne, avec ces traits caractéristiques de l’Anglo-Irlandais qui marquaient le duc de Wellington. Il mourut en 1868.
Il était demeuré veuf avec une nombreuse famille, de laquelle survécurent une fille et quatre garçons. Chacun des garçons se fit un nom, tous ayant hérité des dons artistiques de leur père. L’aîné, James Doyle, écrivit les Chroniques d’Angleterre et les illustra de gravures en couleurs supérieures à toutes les œuvres du même genre que j’ai vues par la suite ; il consacra aussi treize années de sa vie à cet admirable monument d’application et de savoir qui s’appelle le Baronnage officiel anglais. Un autre des frères Doyle, Henry, juge éminent en matière de peinture ancienne, devint directeur de la National Gallery à Dublin et fut, à ce titre, nommé chevalier de l’Ordre du Bain. Le troisième, Richard, se rendit fameux dans Punch par l’originalité de son humour ; les elfes fameux qu’il dessina pour la couverture de ce journal sont encore familiers à tous les yeux. Enfin venait mon père, Charles Doyle.
J’ai lieu de croire que, grâce au talent de mon grand-père, les Doyle jouissaient d’une bonne aisance. Ils habitaient Cambridge Terrace, à Londres. Le « journal de Dicky Doyle » nous a laissé un aperçu de leur vie familiale. Ils dépensaient jusqu’à la limite de leur revenu, si bien qu’il leur fallut trouver des emplois pour leurs fils. À l’âge de dix-neuf ans, mon père, s’étant vu offrir un poste du gouvernement au Bureau du Travail, à Édimbourg, se rendit en conséquence dans cette ville. Il y passa toute la période laborieuse de sa vie. Et c’est ainsi que moi, Irlandais par extraction, je suis né dans la capitale écossaise.
De provenance anglo-normande, les Doyle étaient des catholiques convaincus. Les premiers Doyle irlandais constituèrent une branche cadette des Doyle du Worcestershire, qui a produit sir Francis Hastings Doyle et quantité d’hommes distingués. Cette branche cadette, après avoir participé à l’invasion de l’Irlande, reçut des terres en apanage dans le comté de Wexford ; avec ses bâtards et autres ressortissants, tous prenant le nom du seigneur féodal, elle fonda un large clan, de même que les de Burghs fondèrent le clan de Burke. Nous ne pouvons nous réclamer de la branche principale qu’en vertu d’une communauté de caractère et d’apparence avec les Doyle d’Angleterre, jointe à l’usage ininterrompu des mêmes armoiries et du même cimier.
Mes ancêtres, comme la plupart des vieilles familles irlandaises du sud, persévérèrent, au temps de la Réforme, dans leur foi religieuse, et subirent, par suite, la rigueur des lois. Elles s’appesantirent si fort sur la « gentry » territoriale, que mon arrière-grand-père, chassé de sa demeure, alla s’établir à Dublin, où naquit « H. B. ». Ce souvenir de famille a été curieusement confirmé par Mgr Barry Doyle, que je crois destiné aux plus hautes charges de l’Église romaine, et qui descend du frère cadet de mon arrière-grand-père.
J’espère que le lecteur me pardonnera cette incursion dans des histoires de famille, peut-être intéressantes pour la famille elle-même, mais sans doute fastidieuses pour un étranger. Je voudrais, néanmoins, avant de passer à d’autres sujets, dire un mot de ma famille maternelle, d’autant que ma mère était grande archéologue et, qu’avec l’aide d’un de nos parents, sir Arthur Vicars, héraldiste en chef de l’Ulster, elle étudia, sur une période de plus de cinq cents ans, la filiation de ses ancêtres ; en sorte que j’ai sous les yeux, au moment où j’écris, un arbre généalogique de sa composition sur lequel ont perché bien des grands de ce monde.
Son père était un jeune docteur de Trinity College, William Foley, qui mourut tôt, laissant les siens dans une pauvreté relative. Il avait épousé une demoiselle Catherine Pack, dont le lit de mort, ou plutôt la pâle figure cireuse couchée sur ce lit, est le plus lointain souvenir de mon enfance. Elle avait pour proche parent, pour oncle, je crois, sir Denis Pack, qui commandait à Waterloo la brigade écossaise. Les Pack étaient une famille de guerriers, chose naturelle puisqu’ils descendaient d’un major de l’armée de Cromwell établi en Irlande. L’un d’eux, Anthony Pack, eut un morceau de la tête emporté à Waterloo : ce qui me fait craindre qu’il ne soit conforme aux traditions de notre famille de perdre la tête dans le feu de l’action. On lui recouvrit le cerveau avec une plaque d’argent, et il vécut ainsi de longues années, sujet seulement à des accès de mauvaise humeur qui, chez certains d’entre nous, n’ont pas eu la même excuse.
Ce qu’il y a de vraiment romanesque dans l’histoire de la famille, c’est que, vers le milieu du XVIIe siècle, le Révérend Richard Pack, principal du Collège de Kilkenny, épousa Mary Percy, de la branche irlandaise des Percy de Northumberland, et que, par cette alliance, nous nous rattachons tous (le travail de ma chère mère me permettrait de citer nommément chaque génération) aux Plantagenets. Ainsi a-t-on toujours dans le sang quelques traces d’une noble origine, dont on ne peut qu’espérer de nobles tendances.
Nonobstant le romanesque d’un tel lignage, le jour où Catherine Pack vint, je ne sais pour quelle cause, se fixer à Édimbourg, cette Irlandaise de qualité était fort pauvre. À cette même époque, environ 1850, Charles Doyle était envoyé de Londres par sa famille, qui mettait sous la sauvegarde des prêtres la tendre fleur de sa jeunesse, de sa moralité et de sa foi. Ceux à qui on le recommandait pouvaient-ils rien faire de mieux que de le loger chez une veuve bien née et orthodoxe ? C’est ainsi que les deux familles d’Irlandais expatriés se rencontrèrent sous un même toit.
Je garde un petit paquet de lettres écrites en ce temps-là par mon père. Outre qu’elles reconnaissent à tout propos la bienveillance dont il était l’objet, elles sont pleines d’observations intéressantes sur cette société encore rude, buvant sec et d’ailleurs très aimable, au sein de laquelle il se vit jeté à un âge particulièrement délicat pour un jeune homme de son tempérament artistique. Il avait d’excellents instincts religieux, mais le milieu était difficile. Dans la maison se trouvait une toute jeune fille, Mary. Elle avait des yeux vifs et une grande intelligence. On l’envoya faire un séjour en France. Quand elle en revint, elle était une personne des plus cultivées. Le reste se devine. En 1855, Charles Doyle épousa ma mère, Mary Foley. Le jeune couple continua d’habiter chez ma grand’mère.
Il ne disposait que de ressources restreintes. Mon père, comme employé du Service Civil, touchait un traitement qui ne dépassait guère, par an, 240 livres ; il y ajoutait un peu par ses dessins. Cet état de choses se perpétua, pour ainsi dire, toute sa vie, car il manquait d’ambition et n’eut jamais d’avancement sérieux. Il peignait par accès, mais la famille n’en retirait qu’un mince bénéfice : Édimbourg est tout plein des aquarelles qu’il donnait. Si je réalise un jour mon dessein d’organiser une exposition Charles Doyle, les critiques découvriront avec surprise combien il était un grand et original artiste, le plus grand, à mon sens, de toute la famille. Son pinceau ne traitait pas seulement les fées et les thèmes légers de même nature, il s’attaquait également à l’étrange et à l’effroyable. Son œuvre manifeste un style très personnel, très spécial, tempéré par beaucoup d’ironie naturelle. Il était plus terrible que Blake, moins morbide que Wiertz. La meilleure preuve de sa singularité, c’est qu’on voit mal à qui le comparer. Cependant, il étonna le prosaïsme écossais plus qu’il ne conquit son admiration, et dans le champ plus vaste de Londres, on ne le connut que par ses illustrations au crayon et à la plume, qui n’étaient point son meilleur mode d’expression. Au bout du compte, avec la totalité de ce qu’il gagnait, ma mère ne disposa jamais d’une somme supérieure à 300 livres par an pour élever sa nombreuse famille. Vivant dans une atmosphère de courageuse et tonifiante pauvreté, nous fîmes, chacun à notre tour, de notre mieux pour aider les plus jeunes d’entre nous. Ma noble sœur Annette, qui devait mourir à l’heure même où notre vie commençait de s’illuminer, partit très tôt comme institutrice pour le Portugal, d’où elle nous envoyait tous ses émoluments. Mes sœurs plus jeunes, Lottie et Connie, firent de même. Moi aussi, je me rendis utile autant que je le pus. Mais c’est encore sur ma pauvre mère que continua de porter le poids de l’humble effort quotidien. Souvent je lui disais : « Quand vous serez vieille, maman, vous aurez un costume de velours, des lunettes d’or, et vous resterez douillettement assise au coin du feu. » Grâce à Dieu, il en fut ainsi. Je crois bien que mon père était d’un médiocre secours pour elle, car il vaguait toujours dans les nuages et n’avait aucun sentiment des réalités. C’est le monde qui cueille les fruits du génie, et non pas la famille.
De mon enfance, j’ai peu à dire : elle fut d’une austérité spartiate à la maison, et plus spartiate encore à l’école d’Édimbourg, où l’un de ces maîtres d’autrefois toujours prêts à brandir le martinet me rendit l’existence misérable. Je souffris, de sept à neuf ans, sous le magistère de ce coquin, borgne et marqué de petite vérole, qu’on eût dit échappé d’un livre de Dickens. Les soirées en famille et la lecture étaient ma seule consolation avec les congés de fin de semaine. Au contact de garnements indisciplinés comme mes camarades, je devins moi-même un garnement indiscipliné. S’il y a un peu de vérité dans l’idée de réincarnation, à laquelle mon esprit reste ouvert, j’imagine que dans une existence antérieure, je dus être un fieffé batailleur, et qu’il m’en revenait quelque chose dans le plaisir que, tout enfant, je prenais à me battre. Nous habitâmes durant un certain temps une rue en cul-de-sac qu’animait une vie très particulière. Une rivalité féroce y divisait les petits garçons suivant le côté de la rue auquel ils appartenaient. Finalement, deux champions vidèrent la querelle. Je représentais le parti pauvre, qui logeait dans des appartements, et mon adversaire le parti riche, qui occupait les villas, en face. Nous nous battîmes dans le jardin d’une de ces villas. Excellent combat en cinq reprises, où nous ne réussîmes ni l’un ni l’autre à nous assurer l’avantage. Quand je rentrai chez moi :
— Oh ! s’écria ma mère, dans quel état effrayant vous avez l’œil, Arthur !
À quoi je répliquai :
— Allez donc voir, de l’autre côté de la rue, l’œil d’Eddy Tulloch !
Il m’arriva de recevoir une correction méritée un jour où je provoquai le fils d’un cordonnier qui s’était aventuré sur notre terrain en faisant une course. Il portait dans un sac d’étoffe verte une grosse botte, dont il m’assena un coup si violent sur le crâne que j’en faillis perdre connaissance. La leçon était bonne. Je dirai pourtant à ma décharge que, malgré mon humeur pugnace, je ne m’attaquai jamais à de plus faibles que moi, et, parfois même, je pris leur défense. Je conservai jusque bien plus tard ces dispositions.
Dans mes souvenirs de ce temps-là, deux figures se détachent, qui valent que je les rappelle. Quand passait à Édimbourg quelque illustre ami de mon père, il ne manquait point, pour notre embarras momentané, de venir voir en notre petit logis « comment allait Charles ». C’est ainsi que dans ma première enfance, il en vint un, grand, couronné de cheveux blancs, affable. J’étais si jeune que cela me fait, aujourd’hui, l’effet d’un rêve. Mais il me plaît de penser que je me suis assis sur les genoux de Thackeray. Il admirait beaucoup ma chère maman, ses yeux gris d’Irlandaise et sa vivacité celtique. Nul, d’ailleurs, n’approchait d’elle sans être captivé.
Une fois aussi, j’eus un bref aperçu d’histoire. C’était, si j’ai bien la mémoire des dates, en 1866. Des parents irlandais, en bonne situation de fortune, nous avaient invités à passer quelques semaines dans leur grande maison de King’s County. Passant la majeure partie de mon temps avec les chiens et les chevaux, je devins bientôt l’ami du jeune palefrenier. Les écuries ouvraient sur un chemin de campagne par une porte voûtée surmontée d’un grenier à foin. Un matin que j’étais dans la cour, je vis le palefrenier s’élancer tout effrayé, fermer la porte en grande hâte, pousser les barres, puis monter au grenier en m’appelant du geste. Alors j’aperçus, arrivant sur le chemin, une bande d’individus farouches. Ils pouvaient être au nombre d’une vingtaine. En face de la porte, ils s’arrêtèrent, et, levant la tête, nous adressèrent des imprécations, auxquelles, d’ailleurs, mon jeune ami répliqua d’abondance. J’appris ensuite que ces hommes étaient des Fénians et que je venais d’assister à l’un de ces troubles périodiques qui ont tant éprouvé la malheureuse Irlande. Peut-être vont-ils cesser enfin.
Au cours de mes dix premières années, je me passionnai très vite pour la lecture. C’est au point que la petite bibliothèque à laquelle nous nous adressions prévint ma mère que les livres ne nous seraient pas échangés plus de deux fois par jour. Mes goûts étaient, naturellement, assez enfantins. J’avais pour auteur de prédilection Mayne-Reid, et pour ouvrage favori ses Chasseurs de Chevelures. Moi-même, à cette époque, j’écrivis et j’illustrai un petit livre. La rencontre d’un homme et d’un tigre y produisait bientôt le pire amalgame. Je fis remarquer à ma mère, avec une sagesse précoce, qu’il est facile de mettre les gens dans des situations embarrassantes, mais plus difficile de les en sortir. Vérité d’expérience pour quiconque écrit des récits d’aventures.
J’avais dix ans lorsqu’on m’expédia à l’école de Hodder, préparatoire à Stonyhurst, qui est le grand collège catholique du Lancashire. Pour un gamin qui n’avait jamais quitté sa famille, c’était tout un voyage. Je l’entrepris dans un sentiment d’abandon qui m’arrachait des larmes amères. Cependant j’arrivai sain et sauf, à l’heure dite, en gare de Preston, d’où j’achevai en voiture, avec d’autres garçons de mon âge, sous la surveillance de maîtres jésuites, le trajet de douze milles jusqu’à l’école. Hodder se trouve à un mille environ de Stonyhurst. C’est une très utile institution. On y reçoit les enfants jusqu’à douze ans, pour qu’en arrivant chez les « grands » ils soient déjà rompus aux disciplines scolaires.
Je passai deux ans à Hodder. L’année, en ce temps-là, n’était pas coupée de ces congés continuels qui font aujourd’hui diversion à la sévérité des études. Nous ne quittions l’école que pour six semaines d’été. En définitive, ces deux années furent pour moi très heureuses. Intellectuellement et physiquement, je sus me tenir au niveau de mes camarades. J’eus la chance d’avoir pour principal l’excellent père Cassidy, homme plus humain que ne le sont en général les Jésuites. Je garde un souvenir chaleureux et de lui et de ses façons gentilles pour les vrais petits polissons dont il avait la charge. C’est durant mon séjour à Hodder que vint à éclater la guerre franco-allemande, et l’événement fit sentir ses remous jusque dans nos eaux calmes et fermées.
De Hodder, je passai à Stonyhurst. Quelque cent cinquante ans plus tôt, les Jésuites, devenus légataires de cette grande résidence médiévale, en avaient fait un établissement privé d’instruction, où ils avaient emmené d’un collège de Hollande tout leur personnel enseignant. Le programme des études n’y datait pas moins que l’édifice, mais il en avait la solidité. On les a, d’ailleurs, me dit-on, modernisés depuis. Il y avait sept classes : éléments, calculs, rudiments, grammaire, syntaxe, poésie, rhétorique. Chacune demandait toute une année. Je les fis toutes les sept, y compris les deux que j’avais faites à Hodder. C’était l’habituelle routine des écoles : Euclide, l’algèbre et les classiques, enseignés de manière à vous laisser une durable horreur. Donner à des enfants quelques maigres notions de Virgile ou d’Homère, sans les accompagner d’une vue d’ensemble ni sur les circonstances de leurs œuvres ni sur l’époque classique, cela constitue évidemment une méthode absurde. Pour moi, un enfant intelligent s’instruirait beaucoup mieux sur Homère si, pendant une semaine, il le lisait dans une bonne traduction, au lieu de passer un an, comme le veut d’ordinaire la coutume, à l’étudier dans l’original. Sous ce rapport, les choses n’étaient pas pires à Stonyhurst que dans n’importe quel collège. Je n’en vois qu’une justification possible, à savoir qu’un examen quelconque, si stupide soit-il, fait l’office d’un haltère mental pour le développement du cerveau. Théorie, à mon sens, complètement fausse. Je le dis en vérité, mon latin et mon grec, qui me coûtèrent tant d’heures pénibles, ne m’ont servi à rien dans la vie, et pas davantage mes mathématiques. D’autre part, certaines connaissances acquises presque au hasard, par exemple l’art de lire à haute voix, auquel je m’initiai tout seul près de ma mère pendant qu’elle tricotait, ou le français des livres, que j’appris dans les romans de Jules Verne en lisant les légendes des gravures, m’ont rendu dans la suite les plus grands services. Mon éducation classique me laissa l’aversion des classiques, et je fus tout surpris de découvrir leur charme quand, des années plus tard, je les abordai avec ma raison.
Année par année, je me vois gravir ces sept échelons de mon enfance. J’ignore ce que vaut le mode d’instruction des Jésuites ; pour le savoir, il faudrait que j’eusse éprouvé un autre système. Au bout du compte, je crois qu’il a produit autant de bons sujets qu’aucun autre. Bien que nous eussions pour condisciples quantité d’étrangers et un bon nombre d’Irlandais mécontents, nous formions une communauté patriote, et notre pouls battait avec le cœur du pays. On me dit qu’aujourd’hui, relativement aux élèves des autres collèges, les pensionnaires de l’ancien Stonyhurst détiennent une moyenne élevée de Victoria Cross et de Distinguished Service Order. Les éducateurs jésuites n’ont, et peut-être à bon droit, qu’une médiocre confiance en la nature humaine. On ne nous laissait pas seuls un instant, et par là, je crois, se trouvait réduite à ses moindres conséquences l’immoralité qui sévit d’habitude dans les collèges. Point de jeux ni de promenades où ne prissent part nos maîtres ecclésiastiques. Un d’eux parcourait la nuit nos dortoirs. Il se peut qu’un pareil système affaiblisse le respect de soi et le sentiment de l’entr’aide, du moins, il restreint la tentation et le scandale.
Nous menions une vie spartiate, sans manquer de rien dont nous eussions besoin. Le pain sec et du lait chaud généreusement étendu d’eau constituaient notre déjeuner du matin. Au repas de midi, nous avions un plat de viande et, deux fois la semaine, du pudding. Puis, dans la journée, un petit morceau de pain dit « beurré », arrosé d’une boisson extraordinaire, brune, et qui n’avait de la bière que cette seule caractéristique. Finalement, à souper, on nous servait du lait chaud, du pain, du beurre, et, souvent, des pommes de terre. Notre santé s’accommodait fort bien de ce régime, auquel, le vendredi, s’adjoignait du poisson. Tout, en somme, confinait pour nous à l’austérité, sauf que nous habitions une magnifique demeure, que nous dînions dans une salle à manger de marbre possédant une galerie de minstrels, que nous faisions nos dévotions dans une ravissante chapelle et qu’enfin nous vivions dans un milieu choisi pour tout ce qui concernait la vue, sinon le confort.
Les fautes se punissaient corporellement. Je puis d’autant mieux attester la rigueur du châtiment que peu de garçons, à mon époque, le subirent davantage. Il était d’une nature particulière et, j’imagine, importé de Hollande. L’instrument en était un gros morceau de caoutchouc taillé en semelle de botte. Au premier coup bien appliqué, la paume de la main enflait et changeait de couleur. Si je dis que pour les grands la dose normale était de neuf coups sur chaque main, et que le nombre de neuf sur une main était un minimum irréductible, on comprendra que le patient ne pût même pas tourner le bouton de la porte en quittant la chambre de torture. Deux fois neuf coups en hiver, c’était, peu s’en faut, l’extrémité de l’endurance humaine. Je crois, au reste, que, somme toute, cela nous faisait du bien. Car nous mettions un point d’honneur à nous raidir contre la souffrance : préparation excellente aux difficultés de la vie. Si je fus battu comme personne, ce n’est pas que je fusse le moins du monde vicieux, mais c’est que, naturellement sensible à la bonté et à l’affection, qui toujours me faisaient défaut, je m’insurgeais contre la menace, je ressentais un orgueil pervers à montrer que la violence n’aurait pas raison de moi. Je commettais des fautes, des méchancetés gratuites, pour prouver ma résolution. Eut-on fait appel à ce que j’avais de bon, et non point à un sentiment de crainte, j’y aurais tout de suite répondu. Ce que je faisais méritait ce qu’on m’infligeait, mais je ne le faisais que parce qu’on ne savait pas me prendre.
Je ne vois aucun de mes camarades qui se soit particulièrement signalé plus tard, sauf Bernard Partridge, de Punch, que je me rappelle comme un enfant très gentil, très tranquille. Celui qui devait être un jour le père Thorston, et l’un de mes adversaires dans la question du psychisme, se trouvait dans la classe immédiatement supérieure à la mienne. Il y avait aussi un jeune novice avec qui je n’avais que peu de rapports, mais dont j’ai toujours présent à l’esprit l’air de noble spiritualité : c’était Bernard Vaugham, que son talent de prédicateur devait rendre célèbre. Sauf un camarade, James Ryan, chez qui se remarquaient déjà les qualités qui en firent un homme remarquable, je n’emportai de Stonyhurst aucune amitié destinée à durer.
J’entrais dans la période avancée de mes études quand je me découvris certaines petites dispositions littéraires qui n’étaient point l’apanage commun. Si ce fut pour moi une surprise, c’en fut peut-être une plus grande pour mes maîtres, qui voyaient mon avenir sous un jour assez noir. L’un d’eux, à qui je confiais mon projet de devenir ingénieur civil, me répondit tout franc : « Ingénieur, passe encore ; mais civil, je doute que vous le soyez jamais. » Un autre m’affirma que je ne ferais rien de bon dans le monde, et il se peut que, de son point de vue, sa prophétie se soit justifiée. La circonstance qui mit au jour mes facultés latentes, c’est le fait que, dans l’avant-dernière des classes supérieures, où j’arrivai en 1874, nous avions à faire des compositions dites « poétiques » sur un thème donné. Tâche sinistre pour la plupart des élèves, dont les façons de courtiser la Muse atteignaient au plus haut comique. Pour moi, qui adorais les vers, en écrire était une œuvre d’amour, et mes vers, si pauvres qu’ils fussent, semblaient miraculeux à mes camarades, que n’aiguillonnait point la vocation. Mon Passage de la Mer Rouge par les Hébreux, depuis le début :
Comme de pâles fleurs dans un bocage ombreux,
Ainsi, sur le gazon, les tentes des Hébreux… sans négliger le développement :
Ils n’ont plus que le temps de songer à la fuite,
Le char égyptien presse encor sa poursuite… jusqu’à l’effet final :
L’horrible cri ! La mer s’est d’un coup refermée :
Disparus, Pharaon et toute son armée !
ne manquait pas de métier, bien que cela restât conventionnel et raide. En tout cas, on y pouvait voir ce que M. Stead appelait le « poteau indicateur » : j’y pris une certaine conscience de moi-même. La dernière année, je dirigeai le magazine du collège et commis un bon nombre de poèmes, d’ailleurs sans intérêt. J’allai subir à Londres les examens d’immatriculation universitaire, excellente épreuve où l’on fait le tour des connaissances acquises et j’étonnai tout le monde par la manière dont j’enlevai mes diplômes. Si bien que je sortis de Stonyhurst à seize ans, avec plus d’honneur qu’on n’eût pu l’augurer de mes notes scolaires.
Dès les premiers temps de mon séjour dans l’établissement, l’offre avait été faite à ma mère de lui remettre tous les frais de mon éducation pourvu qu’on me consacrât à l’Église. Ma mère refusa, de sorte que l’Église et moi eûmes la chance d’échapper l’un à l’autre. Quand je pense à la pénurie de ses ressources, au combat qu’elle devait soutenir pour joindre les deux bouts tout en sauvant les apparences, je vois là un beau trait de son indépendance morale, puisqu’elle s’imposait ainsi une dépense annuelle de cinquante livres qu’un mot d’assentiment lui eût épargnée.
Cependant, je passai une année supplémentaire chez les Jésuites, car on ne me jugeait pas en âge d’entreprendre des études professionnelles, et pour me permettre d’apprendre l’allemand, on m’envoya au collège autrichien de Feldkirch, dans le Vorarlberg, où vont s’instruire, par les soins de ces religieux, bon nombre de jeunes gens appartenant aux meilleures familles d’Allemagne. La discipline y est plus humaine et j’y trouvai une plus grande bienveillance qu’à Stonyhurst : ce qui eut pour effet de convertir un jeune rebelle plein de fiel en un ferme soutien de la loi et de l’ordre.
Pourtant, je débutai mal. La nuit de mon arrivée, au dortoir, empêché de dormir par les ronflements sonores d’un pensionnaire, je patientai aussi longtemps que possible. Mais enfin, je n’y tins plus. Sur chaque côté des étroites couchettes étaient fichés de curieux compas de bois qu’on nommait bett-scheere ou ciseaux de lit. J’en arrachai un, partis en quête du coupable, et, l’ayant repéré, je me mis à le harceler du bout de mon arme. On juge de sa surprise lorsque, en se réveillant, il se vit assailli par un grand jeune homme qu’il ne pouvait connaître, car je n’étais arrivé que très tard. Tandis que je continuais à le secouer, on me tapa sur l’épaule. Et je me trouvai en face d’un maître qui m’ordonna de réintégrer mon lit. Le lendemain, j’eus à subir une conférence sur le sans-gêne anglais et ma façon de prendre en main la loi. Mais ce fut là ma pire équipée, je me conduisis bien par la suite.
Mon année à Feldkirch fut, en somme, une année heureuse. J’y fis moins de progrès en allemand que je ne l’aurais dû, car nous étions une vingtaine d’Anglais et d’Irlandais qui formions un groupe inséparable et, par là, contrariions naturellement le dessein de nos parents. À défaut de cricket, nous pratiquions le toboggan et le football sur échasses. Autour de nous régnaient d’aimables montagnes où l’on nous menait en promenade. La nourriture valait mieux qu’à Stonyhurst ; la bonne bière y remplaçait les infâmes dilutions de là-bas. J’acquis un talent que je ne prévoyais guère : l’instrumentiste qui jouait la partie de bombardon dans le bel orchestre du collège n’étant pas revenu cette année, on me prit, en raison de mon âge, pour lui succéder. Une ou deux semaines après ma première leçon, je jouais en public, et non point de la musiquette, mais Lohengrin et Tannhäuser. Il est vrai que le bombardon est soumis à un rythme très accentué : si parfois il se permet une fantaisie, c’est avec la grâce d’un hippopotame qui exécuterait un pas de danse. L’instrument était de si grande taille que les autres musiciens s’amusaient à fourrer dans son pavillon mes draps de lit et mes couvertures, et je me rappelle ma stupeur quand je m’efforçais en vain d’en tirer une note. Je quittai Feldkirch dans l’été de 1876, emportant, des Jésuites autrichiens et du vieux collège, un souvenir dont l’agrément ne s’est pas effacé.
Je garde, en effet, un sentiment de sympathie pour les Jésuites, si loin que j’aie erré hors de leurs voies. Je me rends compte et de leurs vertus et des limites où ils s’enferment. À certains égards, on les calomnie. Je ne sache pas qu’en mes huit années de contact journalier avec eux, ils se soient montrés moins francs ni plus casuistes que d’autres. C’étaient, autant que je les connus, des esprits sérieux et honnêtes. Le troupeau pouvait avoir ses brebis noires, elles étaient peu nombreuses, le procédé de sélection étant rigoureux et long. Tout, chez eux, méritait l’admiration, sauf leur théologie : ils lui devaient une dureté, une inhumanité de surface qui est, au surplus, l’effet général du catholicisme dans ses formes extrêmes. Le jour qu’on entre dans leur ordre, on est perdu pour sa famille. L’étroitesse et la sévérité de leurs vues leur donnent cette force d’autorité que l’on remarque également chez les Puritains, comme dans toutes les confessions inflexibles et strictes. Dévoués, intrépides, ils se sont faits, maintes fois, au prix de bien des souffrances les avant-coureurs de la civilisation, au Canada, en Amérique du Sud, en Chine. Ils constituent l’avant-garde de l’Église catholique romaine. Le tragique, c’est que, tout heureux qu’ils seraient de donner leur vie pour leur foi, ils ont contribué à sa ruine. C’est eux, effectivement, que, d’après le père Tyrrell et les modernistes, on trouve au fond des doctrines excessives telles que l’infaillibilité du Pape et l’Immaculée Conception, eux à qui est imputable ce resserrement du dogme qui rend si difficile, pour un homme ayant le désir scientifique de la vérité et le respect de soi, l’attachement à l’Église. Pendant plusieurs années, sir Charles Mivart, le dernier des savants catholiques, tenta l’impossible avant de reprendre, lui aussi, sa liberté. De sorte que je ne vois plus un savant, ni même un penseur en renom, qui pratique le catholicisme. C’est l’œuvre des extrémistes, déplorée par les modérés, furieusement condamnée par les modernistes. Et c’est aussi la faute du directoire central italien qui donne ses ordres. Rien ne saurait dépasser en intransigeance la bigoterie de la théologie jésuite ou son apparente ignorance de ce qui heurte la conscience moderne. Je me rappelle avoir, étant grand garçon, entendu un fougueux ecclésiastique irlandais, le père Murphy, affirmer que, hors de l’Église, la damnation était inévitable. Je le regardai avec horreur. De cet instant date la première brèche, qui allait s’étendre et s’approfondir jusqu’aux dimensions d’un gouffre, entre mes guides et moi.
Lors de mon retour en Angleterre, je m’arrêtai à Paris. Il y avait toujours eu dans ma vie, jusque-là, un grand oncle invisible, nommé Michaël Conan, à qui je dois un paragraphe. Notre parenté venait du mariage de sa sœur, miss Conan, avec le père de mon père, « H. B. ». Michaël Conan avait dirigé l’Art Journal. C’était un homme distingué, un de ces intellectuels irlandais qui créèrent le mouvement du Sinn-Fein. Passionné d’héraldique et d’archéologie autant que ma mère, il rattachait plus ou moins directement nos origines aux ducs de Bretagne, qui tous étaient des Conan, Arthur Conan, entre autres, ce malheureux jeune prince à qui le roi Jean, d’après Shakespeare, fit crever les yeux. Mon grand-oncle était aussi mon parrain, d’où mes prénoms d’Arthur Conan.
Il vivait à Paris. Nous étions en correspondance. Il avait exprimé le désir que son filleul et neveu, avec qui il avait échangé des lettres, allât le voir en passant. Je fis si bien mes comptes de voyage, qu’après un souper joyeux à Strasbourg, j’arrivai à Paris n’ayant plus que quatre sous en poche. Ne pouvant ni me payer un fiacre, ni demander à mon oncle de le payer, je laissai ma malle à la consigne de la gare et m’engageai à pied dans les rues. J’atteignis la Seine, la longeai, gagnai le bas des Champs-Élysées, d’où je découvris à distance l’Arc de Triomphe. Sachant que l’avenue de Wagram, où habitait mon oncle, était proche, j’y grimpai par une journée d’août et parvins enfin à destination. La chaleur et la marche m’avaient épuisé, j’étais à bout de souffle, quand je vis un homme qui portait sur le dos un grand cylindre métallique servir à un passant, pour le prix de deux sous, un verre d’une boisson qui me parut être du porter. J’arrêtai l’homme et, pour le même prix, me fis servir de même. La boisson était un mélange d’eau et de jus de réglisse. Elle me revivifia, ce dont j’avais besoin. Et l’on n’eût pu dire que j’arrivais chez mon oncle sans un sou puisqu’il m’en restait deux.
Ainsi, pendant quelques semaines, je menai à Paris une existence parcimonieuse auprès de ce bon vieil Irlandais volcanique, qui passait l’été en manches de chemise, servi par sa femme, une petite personne qui voletait autour de lui comme un oiseau. De corps et d’esprit, il m’est présent à la mémoire plus qu’aucun autre Doyle. Nous nous liâmes d’une sincère affection. Et je retournai enfin chez moi, conscient que j’allais entrer dans la vie réelle.
Mon agréable année en Allemagne ne m’avait beaucoup enrichi ni d’intelligence ni d’âme. À Édimbourg, je trouvai les affaires de la famille aussi embarrassées que jamais. La situation de mon père ne s’améliorait pas. Deux enfants plus jeunes, Innes, mon unique frère, et Ida, étaient venus ajouter aux tracas de ma mère. Une autre sœur, Julia, n’allait pas tarder à les suivre. J’ai dit qu’Annette, notre aînée, gagnait déjà sa vie au Portugal, d’où elle nous envoyait une bonne part de son salaire. Lottie et Connie allaient en faire autant. Ma mère avait cru devoir prendre en partie la charge d’une grande maison, ce qui pouvait avoir ses avantages, mais n’était pas moins désastreux, sous certains rapports.
Peut-être la dureté des temps ne fut-elle pas pour moi une mauvaise chose. J’étais dissipé, j’avais le sang chaud, un caractère tant soit peu insoucieux, mais les circonstances réclamaient de l’application et de l’énergie : comment faire faux bond à une si admirable mère ? Il avait été décidé que je serais médecin, surtout, je crois, parce qu’Édimbourg était un centre fameux d’études médicales. Cela impliquait pour ma mère un long surcroît d’efforts, mais en ce qui concernait ses enfants, son ambition n’avait d’égale que sa vaillance. Je n’aurais pas seulement à préparer la médecine, je devrais poursuivre le diplôme d’Université, ce qui est tout autre chose qu’une simple licence de praticien. Au moment où je rentrai d’Allemagne, quantité de concours étaient ouverts pour l’obtention des bourses. Je repassai en un mois mes classiques et me présentai aux épreuves. Une semaine plus tard, j’étais avisé que je gagnais la bourse Grierson, de 40 livres. Chez nous, la joie fut grande, tout semblait s’éclairer. Hélas ! quand j’allai chercher l’argent, on me dit que j’étais victime de l’erreur d’un secrétaire et que la bourse Grierson ne s’attribuait qu’aux étudiants de lettres. Comme la liste des prix était longue, je supposai qu’au moins j’aurais le suivant, qui était valable pour la médecine. Je vis s’allonger la mine du fonctionnaire à qui j’avais affaire. « Malheureusement, me dit-il, le bénéficiaire en a déjà touché le montant. » C’était un vol manifeste. Ce prix que j’avais gagné, qui m’était nécessaire, je ne le reçus jamais. On me remit tout juste, en guise de consolation, 7 livres provenant de je ne sais quel fonds. Ce fut pour moi une déception cruelle. Bien entendu, il y avait là matière à procès. Mais que peut un étudiant sans ressources, et quelle eût été ma carrière à l’école si j’avais commencé par appeler l’Université en justice pour une question d’argent ? Je n’avais qu’à me résigner. Sans doute était-ce le seul parti raisonnable.
Bien que de haute taille et de charpente solide, je n’étais encore qu’un jeune homme à demi formé. Me voilà donc embarqué pour mes cinq ans d’études médicales. Évidemment, si je faisais diligence, elles pouvaient se réduire à quatre, mais, comme on le verra, une interruption magnifique devait me mettre en retard d’un an. Admis comme étudiant en octobre 1876, je quittai l’Université en 1881 comme bachelier en médecine. Entre ces deux dates s’étend une fastidieuse période durant laquelle je mouds de la botanique, de la chimie, de l’anatomie, de la physiologie, sans compter une foule de matières obligatoires dont beaucoup n’ont qu’une relation indirecte avec l’art de guérir. Tout ce système d’enseignement, quand je le considère à distance, m’apparaît comme trop oblique, trop peu pratique pour le dessein auquel il répond. Et cependant, j’ai lieu de croire à la supériorité d’Édimbourg sur la plupart des autres écoles. D’autant qu’Édimbourg est pratique dans sa préparation à la vie. Il diffère des universités anglaises en ce qu’on n’y respire point une atmosphère d’école. L’étudiant y mène une vie d’homme libre, à son domicile personnel, sans restriction d’aucune sorte. Naturellement, ma famille habitant la ville, je travaillais chez moi.
De professeurs à élèves, on ne cherchait pas à faire amitié, ni même connaissance. Tout s’arrangeait strictement sur un pied d’affaire. Par exemple, nous versions quatre guinées pour le cours d’anatomie, en retour de quoi nous recevions le texte des cours d’hiver. Nous n’apercevions jamais le professeur qu’à demi caché dans sa chaire, et en aucune circonstance nous n’échangions un mot avec lui. C’étaient pourtant des hommes remarquables que certains de nos maîtres, et sans nouer avec eux la moindre relation personnelle, nous arrivions fort bien à les connaître. Il y avait l’excellent Crum Brown, le chimiste, qui, devant un mélange explosif, avait toujours grand soin de se mettre à l’abri, et d’ailleurs obtenait rarement la déflagration, en sorte que le « Boum ! » de la classe était le seul bruit qui se fit entendre. Brown quittait alors sa retraite : « Vraiment, messieurs !… » nous disait-il sur un ton de remontrance. Et là-dessus, il reprenait son cours, sans plus s’occuper de son expérience avortée. Il y avait Wyville Thomson, le zoologiste, à peine revenu de son expédition sur le Challenger. Et Balfour, un vieillard quinteux, épineux, dont la figure et les manières rappelaient celles du réformateur John Knox, et qui houspillait les étudiants aux examens, ce qui lui valait d’en être lui-même houspillé tout le reste de l’année. Il y avait Turner, un bel anatomiste, mais un autodidacte, comme on s’en avisait quand il parlait de « prendre et mettre cette structure sous le manche de ce scalpel ». Le trait le plus humain que j’ai retenu de Turner est celui-ci. Des galopins avaient, un jour, en se jetant des boules de neige, envahi le quadrangle sacro-saint de l’école. Au bruit de la lutte, toute la classe, dont j’étais, s’agitait sur ses bancs. « Messieurs, nous dit Turner, je crois que votre présence serait plus utile hors de cette salle. » Il n’eut pas à nous le redire : nous nous élançâmes à grands cris, et la cour fut vite dégagée. Mais de tous nos professeurs, celui que recompose le plus vivement ma mémoire, c’est Rutherford, avec sa silhouette trapue, sa barbe assyrienne, sa voix prodigieuse, son torse énorme et ses façons singulières. Il exerçait sur nous une fascination mêlée de respect et d’effroi. J’ai essayé de rendre un peu sa physionomie et son caractère dans l’imaginaire professeur Challenger1. Il lui arrivait de commencer son cours dès avant son entrée dans la salle, et nous l’entendions mugir : « Il y a des valvules dans les veines », ou telle vérité de ce genre, alors que la chaire était encore vide. C’était, hélas ! un vivisecteur impitoyable ; et bien que je reconnaisse comme nécessaire un minimum de vivisection sans souffrance, d’ailleurs beaucoup plus justifiable que le fait de manger de la viande, je me réjouis que la loi se soit faite plus rigoureuse contre les excès de ses pareils. « Ah ! ces crenouilles djermaniques ! » s’écriait-il avec un accent bizarre, en dépeçant quelque malheureux amphibie. Un curieux fragment anatomique ayant été recueilli sur la plage voisine de Portobello, j’écrivis à ce propos une chanson d’étudiants dans laquelle chaque professeur tour à tour le revendiquait pour son compte. Le couplet sur Rutherford était le suivant :
Rutherford, l’air impertinent,
Dit : « C’est un calcul biliaire.
Je le réclame incontinent
Pour l’avoir, en me promenant
Sur la plage, vers le ponant,
Laissé choir par mégarde à terre.
Je l’ai sur-le-champ reconnu,
L’ayant de mes mains obtenu
À l’aide d’un fort cholagogue
Un jour que j’avais mis à nu
Les viscères d’un bouledogue. »
Si, comme je le crois, la chanson se chante toujours, il peut être intéressant pour la génération actuelle d’en savoir l’auteur.
Mais de tous les personnages que j’eus l’occasion de connaître à Édimbourg, il n’en est pas de plus curieux que le chirurgien de l’hôpital, Joseph Bell. Mince, sec et nerveux, le nez puissant, le visage aigu, les yeux pénétrants et gris, les épaules anguleuses, la démarche saccadée, il parlait d’une voix forte et discordante. Bien que très habile opérateur, il excellait surtout dans le diagnostic, non seulement de la maladie, mais de la profession et du caractère. Il me distingua, sans que jamais j’aie compris pourquoi, dans la foule des étudiants qui fréquentaient ses salles, et il m’employait pour ses malades de passage, ce qui veut dire que j’avais à leur faire prendre la file, à noter sommairement leur cas, puis à les introduire un par un dans la salle où se tenait le professeur, entouré de ses internes et de ses élèves. Ainsi, je pus à loisir étudier ses méthodes et constater qu’un rapide coup d’œil lui en disait souvent plus sur le malade que ne m’en avait appris mon questionnaire. S’il commettait quelques erreurs, il obtenait parfois des résultats saisissants. J’en citerai cet exemple, des plus caractéristiques :
— Ancien soldat, n’est-ce pas, mon ami ? dit-il un jour à l’un de ses consultants.
— Oui, monsieur.
— Libéré depuis peu ?
— Oui, monsieur.
— Sous-officier ?
— Oui, monsieur.
— En garnison aux Barbades ?
— Oui, monsieur.
— Cet homme, messieurs, nous expliqua-t-il ensuite, n’entendait pas nous manquer de respect, cependant il avait gardé son chapeau sur la tête : dans l’armée, on ne se découvre pas, c’est un usage civil auquel il se conformerait s’il avait quitté depuis longtemps le service. Ce qui m’a fait penser aux Barbades, c’est son éléphantiasis, qui est une maladie des Indes Occidentales et non pas d’Angleterre.
