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Loin des stéréotypes de Fifty Shades of Grey, entrez dans l'univers de Diane, maîtresse SM...
Suite au succès de Cinquante nuances de Grey, les médias bruissent, les livres se vendent, les langues se délient... Mais qui connaît réellement ces pratiques qui interrogent, effrayent ou attirent ? Peu d'entre nous. Diane Maris a décidé de lever le secret de ces mystérieux chemins et d'éclairer les recoins discrets de sa profession : Maîtresse.
Elle raconte avec une plume vraie, présente, qui ne vous lâche pas, les rencontres intérieures qu'elle crée avec ses clients-partenaires, entre instinct et pulsion, entre interdit et permis, entre récompense et douleur...
Suivez Diane dans son monde secret et ses pratiques.
EXTRAIT
MARIE-ROSE
Une voiture noire avec chauffeur est arrêtée devant la maison. Derrière l’écran de la caméra de surveillance, j’observe la scène, intriguée et curieuse de découvrir ce nouveau venu qui semblait intimidé, par téléphone, quand il m’avait appelée pour fixer le rendez-vous. Un homme en costume en descend, valise à la main. Le profil d’un homme d’affaires, élégant, distingué, fier. Il tient à la main un magnifique bouquet de fleurs dans les tons mauves. Sa voix chaude, masculine, résonne dans le parlophone : « Bonjour, Madame, nous avons rendez-vous. Je m’appelle Bruno. »
C’est sa première visite. Je l’accueille avec courtoisie et procède comme je le fais habituellement avec tous les nouveaux patients. Je le fais monter à l’étage et nous commençons par discuter tranquillement au salon des termes de ce que l’on pourrait appeler notre « contrat » tacite. D’abord, il y a les tabous qu’il ne désire pas franchir, ensuite, les antécédents médicaux. A deux reprises, j’ai connu des petits incidents dans ma carrière de Maîtresse, et depuis je mets un point d’honneur à commencer par là : pas question qu’un Soumis cardiaque ne s’effondre chez moi !
Une fois les conditions posées, Bruno peut entrer dans son univers tortueux. Apaisé par ce premier contact et mis en confiance, il s’abandonne totalement. Le jeu de rôle peut commencer. Je deviens actrice de la scène SM. Acte 1.
J’ai soixante-quatre ans, plutôt petite et menue, toujours élégante, même les jours de cafard. Mes cheveux blonds sont devenus gris avec les années. Et j’ai cessé de les teindre. Ils restent invariablement relevés en chignon, ce chignon qui est mon signe distinctif depuis mes 30 ans... Mes yeux noisette en amande sont toujours soulignés d’un trait de crayon noir qui accentue la profondeur de mon regard.
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Seitenzahl: 313
Veröffentlichungsjahr: 2014
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« Si la souffrance, si même la douleur a un sens, il faut bien qu’elle fasse plaisir à quelqu’un. Dans cette voie, il n’y a que trois hypothèses possibles. L’hypothèse normale, morale ou sublime ; nos douleurs font plaisir aux dieux qui nous contemplent et nous surveillent. Et deux hypothèses perverses : la douleur fait plaisir à celui qui l’inflige, ou à celui qui la subit. Il est évident que la réponse normale est la plus fantastique et la plus psychotique des trois…. »
Friedrich Nietzsche
« On remarque que le masochiste est comme tout le monde, qu’il trouve son plaisir là où les autres le trouvent, mais simplement qu’une douleur préalable, ou une punition, une humiliation servent chez lui de conditions indispensables à l’obtention du plaisir. »
Gilles Deleuze, philosophe français (1925 – 1995)
À tous mes Esclaves et Soumis.
Je les ai fait souffrir
Je les ai humiliés
Je les ai dominés.
J’espère les avoir soulagés de leurs blessures les plus secrètes
C’est moi, là. Effrayée et tremblante devant la lourde grille noire. Une petite fille de quelques années à peine, avec des nattes blondes. Qui pleure à chaudes larmes. S’accroche désespérément à la jupe de sa maman, laquelle disparaît sans un regard, me laissant seule et désespérée dans les couloirs sombres du pensionnat…
Soixante ans plus tard, c’est moi Diane Maris, mère et grand-mère, bon chic bon genre, chignon haut placé, qui jongle entre le tailleur Hermès en « civil », la blouse blanche du docteur, les cuissardes en cuir et la combinaison de latex pendant mes horaires de travail. C’est moi, la Maîtresse BDSM, que l’on dit cruelle et insensible, mais dont les nuits restent hantées par l’image de la petite fille aux couettes blondes.
Mon cœur d’enfant a été brisé très jeune par cet abandon maternel au pensionnat. J’y ai grandi à la dure, sous la coupe des bonnes sœurs, une éducation « à l’anglaise », sans la moindre trace d’affection. J’ai acquis trop vite la maturité d’une adulte, perdu trop tôt l’insouciance des enfants. J’ai reçu des coups, j’ai subi des brimades, des humiliations aussi. Mon caractère s’est forgé dans la douleur. Plus tard, la rébellion contre toute forme d’autorité a fait de moi la meneuse de la bande. Plus tard, j’ai vécu d’autres aventures inhumaines, qui ont contribué à me cadenasser davantage. On ne naît pas Maîtresse BDSM, ce sont les aléas de la vie, de ma vie, qui m’ont amenée dans les travées obscures de la Domination-Soumission.
A ce propos, vous l’avez peut-être dévoré, vous aussi, cet ouvrage le plus lu au monde en 2012, « 50 nuances de Grey », que les médias ont communément appelé « le porno de la ménagère » ? Un Soumis me l’a offert dès qu’il fut imprimé en français et je me suis amusée de sa lecture. C’était plaisant, et même, je l’admets, assez jouissif de se plonger dans les aventures sexuelles d’Anastasia Steele et de Christian Grey. Mais c’était un roman. Rien d’autre qu’un roman très imagé dans lequel une jeune fille vierge et naïve se laisse prendre au jeu de la domination-séduction et accepte de devenir Soumise. Une histoire inventée de toutes pièces. Un récit édulcoré aussi : la seule punition sera une fessée…
Dans la vraie vie, et croyez-en mon expérience de Maîtresse, je suis autorisée à apporter quelques tonalités différentes à ces 50 nuances. Et elles ne sont pas grises, mais plutôt noires, de la couleur de mon Donjon ! Bien plus que des femmes innocentes, curieuses de franchir leurs limites avec des multimilliardaires beaux comme des Dieux, ce sont les hommes qui se laissent prendre au jeu de la Domination. Ce sont eux, le sexe dit « fort », qui aiment être accrochés à une croix de Saint-André, menottés ou bâillonnés, un mors à cheval en bouche, fouettés, ou abandonnés dans mon cachot. Ou simplement à mon service, travestis en soubrette. Les punitions sont d’un autre ordre que la fessée.
C’est un théâtre, un jeu de rôle, qui est parfois dangereux, car l’homme, alors, se joue de ses limites et se donne en toute confiance. C’est à moi seule de veiller à ce que la Domination n’aille pas trop loin. Le pouvoir que mes Soumis me confèrent est énorme. La moindre faute pourrait être fatale à ma réputation, et briser net leur fantasme. La douleur doit être sous contrôle, elle doit être celle qui les enivre et les amène à la jouissance.
En Domination, chaque relation se passe entre adultes consentants et est conclue selon un contrat tacite, verbal. Il y a des limites à ne pas franchir. Tout ceci est explicité dès le départ et agréé par les parties. Nous définissons les interdits et convenons d’un mot-clé qui mettra fin prématurément à la séance si le sujet le prononce. Je suis la Dominante, la Maîtresse. Mes Soumis, eux, sont de deux ordres : certains sont demandeurs d’une douleur plus psychologique que physique. Pour d’autres, c’est exactement l’inverse.
Au cours d’un entretien avec une journaliste, Catherine Robbe-Grillet, femme de lettres et célèbre Maîtresse française du 21e siècle (elle a aujourd’hui 83 ans), résumera très bien la relation consentie Dominatrice-Esclave :
« Je me veux « femme-sujet », Maîtresse du jeu, des jeux sur le retard, les préambules, l’ornementation du désir, le déplacement du sexuel. Une gifle est une gifle, un coup de fouet est un coup de fouet et il peut faire très mal (…) mais ces pratiques sont encadrées, reprises dans une dramatisation assumée ». (*Claire Devarrieux, « Catherine Robbe-Grillet, Entretiens avec Jeanne de Berg », Libération, 12 juillet 2002.)
Moi, la Dominatrice, je suis celle qui conçoit cette dramatisation. Je suis sur une scène de théâtre, à la fois psychologue et comédienne. Mon sujet, je me charge de l’accompagner, de le guider, dans la pièce ludique que nous allons jouer. Je comprends ce qu’il ressent, ce qu’il désire au plus profond de lui sans même qu’il ait le loisir de me l’expliquer, j’entends tous ses non-dits.
Je ne prends pas mon rôle à la légère, que du contraire. Comédienne, je me maquille et m’habille en fonction de la pièce qui sera jouée. Mes gestes, mes remarques, l’inflexion de ma voix : tout, dans mes monologues, sera fonction de mon sujet. S’il recherche l’humiliation extrême, mes reproches claqueront comme des coups de poignard, je serai dure, cinglante, mon regard sera sévère, noir. Mes punitions seront cruelles. S’il vient chez moi se travestir en femme-soubrette, je serai complice, ma voix sera douce, résonnera comme une caresse, je l’aiderai à accomplir sa transformation et le complimenterai sur sa beauté. Mon imagination se doit d’être débordante. J’improvise, je joue, je ritualise, je passe sans faillir de la douceur à la plus extrême sévérité. J’écoute mon sujet qui exhibe sa douleur et je devine qu’il attend que je le console ou que je m’en moque. Parfois, je prends la pose et je marque un temps d’arrêt, pour mieux le faire patienter. Parce que la patience l’excite.
Dans le monde, oui, il y a bien plus de Maîtresses Diane que de Grey pour mettre l’autre à ses pieds et dicter sa loi.
Très tôt, très jeune, presque trop jeune, j’ai compris le pouvoir que j’avais sur mon alter ego masculin. Comme il est aisé de dominer l’homme ! C’en est presque trop facile. Laurent qui m’offre de quoi acheter un bar à filles, Raymond qui m’achète voiture, bijoux de luxe et absolument tout ce que je veux. Juste pour mes beaux yeux. Jamais je ne leur ai donné ce qu’ils attendaient : le sexe. J’ai suivi le conseil de ma mère qui me répétait de ne pas transiger sur ce point, sous peine de tout perdre. Ces hommes-là étaient comme hypnotisés par mon regard et ma manière de procéder. Les années ont confirmé ce sentiment. Aujourd’hui encore, mes Soumis me le répètent : « Maîtresse, vos yeux, votre regard m’intimident, m’hypnotisent, me transpercent et me glacent.»
Moi, Diane, qui n’ai jamais accompli de hautes études, tout au plus de couture et d’esthétique, j’ai connu, parmi mes « Soumis », mes « patients », comme je les appelle, toute la haute société : notaire, banquier, pilote, juge, comte, avocat et même deux ministres. La plupart peuvent témoigner de la solitude de mon cachot et des affres de mon Donjon. Moi, Diane, j’ai transformé en « soubrette », en « Sissi », des messieurs bien comme il faut, mariés, pères de famille respectables, qui arrivaient chez moi en voiture avec chauffeur, puis mangeaient au sol dans une gamelle de chien et passaient la nuit, langés et sanglés, dans un lit de bébé.
Maîtresse est ma profession depuis vingt ans. Un habit que j’enfile par moments. Une carrière, oui, dans laquelle j’ai gravi tous les échelons, jusqu’à devenir une des plus cotées de Bruxelles.
Une des plus chères aussi. Exclusive, comme le répètent mes Soumis. Mais sans jamais apparaître nue devant eux, ni leur concéder une relation. Une Maîtresse n’est pas une prostituée. A vrai dire, je vais vous faire une confidence : je n’ai connu qu’une seule fois le véritable et grand amour dans ma vie. C’était avec mon premier mari, Freddy, qui m’a quittée après trois années de mariage. Pour un homme.
Alors, seule chez moi, quand j’ôte mes cuissardes, mes tenues de latex, quand je range mes fouets, que je suis juste Diane, « mamy » pour mes petits-enfants, avec son tailleur Hermès et son allure un peu guindée de dame chic, je me pose souvent la question de savoir si je suis réellement heureuse. A soixante-quatre ans, certaines de mes blessures ne sont pas encore cicatrisées et à l’instar de mes Esclaves, je traîne mes souffrances comme un boulet.
Alors, je regarde dans le rétroviseur et je me dis que la vie est décidément étrange.
Ma vie est étrange. Je vous en laisse juge. Mais l’homme est, davantage encore, un animal étrange. Et après tout ce que j’ai connu, à 64 ans aujourd’hui, je ne suis pas encore certaine de bien le comprendre. Je vous emmène, sans porter de jugement, à la découverte de ses abîmes, de ses interdits, de ses pulsions les plus intimes, de ses secrets. Suivez-moi, si vous le souhaitez : ceci n’est pas un roman.
Diane Maris
Une voiture noire avec chauffeur est arrêtée devant la maison. Derrière l’écran de la caméra de surveillance, j’observe la scène, intriguée et curieuse de découvrir ce nouveau venu qui semblait intimidé, par téléphone, quand il m’avait appelée pour fixer le rendez-vous. Un homme en costume en descend, valise à la main. Le profil d’un homme d’affaires, élégant, distingué, fier. Il tient à la main un magnifique bouquet de fleurs dans les tons mauves. Sa voix chaude, masculine, résonne dans le parlophone : « Bonjour, Madame, nous avons rendez-vous. Je m’appelle Bruno. »
C’est sa première visite. Je l’accueille avec courtoisie et procède comme je le fais habituellement avec tous les nouveaux patients. Je le fais monter à l’étage et nous commençons par discuter tranquillement au salon des termes de ce que l’on pourrait appeler notre « contrat » tacite. D’abord, il y a les tabous qu’il ne désire pas franchir, ensuite, les antécédents médicaux. A deux reprises, j’ai connu des petits incidents dans ma carrière de Maîtresse, et depuis je mets un point d’honneur à commencer par là : pas question qu’un Soumis cardiaque ne s’effondre chez moi !
Une fois les conditions posées, Bruno peut entrer dans son univers tortueux. Apaisé par ce premier contact et mis en confiance, il s’abandonne totalement. Le jeu de rôle peut commencer. Je deviens actrice de la scène SM. Acte 1.
J’ai soixante-quatre ans, plutôt petite et menue, toujours élégante, même les jours de cafard. Mes cheveux blonds sont devenus gris avec les années. Et j’ai cessé de les teindre. Ils restent invariablement relevés en chignon, ce chignon qui est mon signe distinctif depuis mes 30 ans… Mes yeux noisette en amande sont toujours soulignés d’un trait de crayon noir qui accentue la profondeur de mon regard.
On me dit souvent que je ne fais pas mon âge. Il est vrai que ma profession m’oblige à un certain standing, à être en tout temps au mieux de ma forme, de mes formes. Pas question de se laisser aller quand on est Maîtresse SM, ou d’afficher des bourrelets dans une tenue de latex qui vous moule le corps. Je suis sous contrôle permanent. Je traque les rides comme les kilos en trop.
Depuis que je suis gamine, j’ai toujours adoré la mode, et suivi les dernières tendances. Vous ne me verrez jamais en jogging ou avec un pull informe trop large pour moi, même si je suis seule à la maison. Aujourd’hui, pour la visite du nouveau, j’ai revêtu ma tenue de Maîtresse de maison bon chic bon genre, collet monté, stricte et rigide. Dans quelques instants, Bruno sera une soubrette à mon service. Je dois donc assumer ce statut de « patronne ». J’ai passé une jupe noire serrée qui m’arrive aux genoux, surmontée d’un chemisier blanc immaculé. Je porte des bas à couture, ces bas si élégants, qui sont hélas tombés en désuétude aujourd’hui, et des escarpins noirs à talons.
Ma voix, jusque-là cordiale et accueillante, se fait sèche et dominatrice. « Déshabille-toi ! » Les mots claquent comme des coups de fouet. Bruno s’exécute sans discuter.
Quand il tombe le pantalon, je m’aperçois qu’il porte de jolis bas nylon noirs par-dessous, mais aussi une ceinture de chasteté cadenassée, une cage dans laquelle il a enfermé son sexe d’homme. Il ose me jeter un regard, avant de s’agenouiller et de me tendre, sans ouvrir la bouche, deux enveloppes. La première contient mon attribution pour une journée entière. L’autre, la clé du cadenas.
« Je suis à vous, Madame, je suis votre Soumise, faites de moi ce que vous décidez », me souffle le nouveau d’une voix nerveuse. Je m’empare des deux enveloppes et lui ordonne de monter un étage plus haut.
Ma maison est coquette, accueillante. Je l’ai meublée avec soin : quelques objets d’art, des meubles précieux, un tapis d’Orient, et des têtes de bouddhas dans le salon pour compléter ce cadre zen. Trois portraits de Marylin Monroe, façon Andy Warhol, et un portrait de moi, réalisé aux Etats-Unis, garnissent l’ancien espace salle à manger, repeint dans des couleurs chaudes. J’y ai remplacé, voici des années déjà, la grande table de style fermette par une chaise longue design de couleur rouge, où j’aime m’étendre comme une reine, tandis que mes Soumis m’apportent le café.
Nous sommes à quelques centaines de mètres de l’imposante basilique de Koekelberg, au nord de Bruxelles, dans un tranquille quartier résidentiel. De l’extérieur, rien ne trahit la présence de mon activité. Une caméra de surveillance placée au-dessus de la porte d’entrée me permet de découvrir mes visiteurs au moment où ils se présentent.
La maison compte trois chambres. La première, la plus grande, est la mienne. Aucun Soumis n’y pénètre jamais, sauf à ma demande, quand j’ordonne un massage. J’y dors dans un lit futon, posé à même le sol.
La seconde chambre est celle d’un bébé, mais à dimension adulte. Une chaise haute a été confectionnée sur mesure par un de mes Soumis qui a gravé mon prénom sur l’assise. Certains clients y sont installés pour prendre la panade. Le lit est sanglé. Des langes et des vêtements de bébé taille adulte garnissent une étagère.
La troisième chambre, vers laquelle nous nous dirigeons à présent, a été aménagée en boudoir. La garde-robe contient mes tenues de travail : blouse de médecin, cat’s suit en latex, habit de cavalière, uniforme de l’armée… ainsi que les vêtements que vont revêtir mes Soumises, des chaussures et des bottes de grande taille. Certains habitués, au fil du temps, remplissent une valise de leurs propres effets qu’ils me confient.
Une jolie coiffeuse blanche renferme tous les accessoires de maquillage et de coiffure, des vernis, des colliers, des bijoux, des plumes, des miroirs. Une étagère, enfin, abrite de multiples perruques. Avant de devenir Maîtresse et d’en faire ma profession, j’ai réussi des études d’esthéticienne et depuis, je n’achète que les meilleurs produits, les plus grandes marques.
Mon Donjon est installé au rez-de-chaussée, tout comme le « cabinet médical » et le cachot, pour les Esclaves récalcitrants. Nous en reparlerons.
« Assieds-toi là ». J’indique à Bruno le tabouret installé devant le miroir de la coiffeuse. Ses yeux semblent émerveillés par ce qu’il découvre. Je commence par maquiller légèrement ma Soumise : « Tu te sens bien maintenant ? »
« Oui, Madame », répond-elle à voix basse.
« Désormais, quand tu seras chez moi, tu seras Marie-Rose et plus Bruno. Tu entends ? »
« Oui, Madame. »
Je continue ma transformation. Un rouge à lèvres pour illuminer son visage, un peu de fard à joues. Je choisis une perruque courte de couleur foncée. Puis, je l’habille et ce faisant, son plaisir me satisfait, je suis heureuse de voir à quel point cet homme arrivé en costume strict de businessman est ravi de ce que j’opère sous ses yeux. Je lui passe une petite culotte noire, une jupe à volants et par-dessus un petit tablier blanc et des gants blancs. Je dispose une coiffe dans sa chevelure sombre et, dernière chose, je lui propose des chaussures à talons en vernis noir. Il est comblé. Elle est Soumise. Marie-Rose, du haut de son mètre quatre-vingt-sept, est magnifique.
« Voilà, ma chérie, c’est comme cela que je te veux : toute obéissante. »
« Merci, Madame », sourit Marie-Rose en jetant un dernier regard à son reflet dans le miroir de la coiffeuse.
Nous regagnons la cuisine où Marie-Rose attend mes ordres.
« A genoux, mains sur la tête ! »
La Soumise a compris qu’on ne discute pas les ordres de Madame. Je la laisse là trente minutes. Un laps de temps durant lequel elle n’a pas bronché. Pourtant, je sais que la position est inconfortable. Ses bras se sont certainement ankylosés, ses genoux doivent s’être raidis sur le carrelage. Marie-Rose n’ose pourtant qu’une seule question : peut-elle rester toute la nuit jusqu’à la fin de la matinée ?
Je suis un peu contrariée. Si Marie-Rose reste, cela signifie je ne pourrai pas me lever aux aurores comme d’habitude, enfiler ma tenue d’équitation et aller voir mes chevaux, dont le petit dernier, un jeune étalon de six mois. J’ai découvert l’équitation sur le tard, à mes 48 ans, et plus qu’une passion c’est devenu une nécessité : mes chevaux sont comme mes « patients », je dois apprendre à les dominer, en douceur, progressivement. Mais en échange, ils m’apportent tellement de bonheur et satisfaction. Un véritable moment de bien-être.
« Très bien, Marie-Rose. C’est d’accord, tu peux rester. Lève-toi maintenant. » Je devine l’ombre d’un sourire sur son beau visage, en même temps que j’entends craquer ses articulations.
C’est ce moment que choisit Nathalie, une amie et voisine, pour venir me rendre visite. J’ai la phobie des grands magasins d’alimentation, toujours trop envahis de clients à mon goût. Alors, depuis des années, c’est Nathalie qui s’acquitte de cette tâche à ma place. Une fois en haut des marches, elle ne dissimule pas sa surprise : il est manifeste qu’elle ne s’attendait pas à trouver une Soumise à la maison, même si elle n’ignore rien de mon gagne-pain.
« Entre Nathalie, viens, tu ne me déranges pas, assieds-toi. »
Ma voix change d’inflexion, se durcit, pour s’adresser à Marie-Rose : « Prépare-nous un bon café. » Evidemment, aucune formule de politesse ne ponctue mon ordre. Intimidée, n’osant pas répondre, ma soumise, ma « Sissi », s’exécute et, gracieusement, sert une tasse de café à mon amie. « S’ il vous plaît, Madame. »
« Tu en as de la chance, Diane, d’être aussi bien servie », me glisse Nathalie en souriant. Marie-Rose apporte ensuite mon café puis se remet directement à genoux, en baissant les yeux, les mains sur la tête. Elle regarde le sol. « C’est bien, Soumise, c’est ta place. »
Nathalie partie, mon café terminé, j’ordonne à Marie-Rose de se lever et de faire la vaisselle. « Change de gants, mets ceux en caoutchouc ! »
Marie-Rose ose me défier. Elle ne m’écoute pas, tente même de m’interrompre. Ma réaction est sans appel : la Soumise mérite sa première punition. Je descends dans le Donjon, et en reviens avec un bâillon et des pinces pour les seins. Entretemps Marie-Rose a repris sa position agenouillée sur le carrelage et fixe le sol d’un regard apeuré, mais il est trop tard pour éviter ce qui va suivre. D’expérience, je sais qu’elle attend cette punition et que cette attente, cette incertitude (quel sort lui réservé-je ?) lui procure même une certaine excitation. Elle observe les accessoires que je tiens entre les mains.
« Pardon, Madame, pardon de vous avoir désobéi. » Ses yeux implorent ma clémence, mais j’y vois en même temps une lueur que je connais bien, celle du désir.
« Mets-toi à genoux devant moi. Présente-moi tes seins. Regarde-moi maintenant », lui dis-je froidement alors que je mets les pinces en place sur ses tétons. Je vois ses yeux cligner. J’imagine la douleur qu’elle peut ressentir, mais elle reste silencieuse. Je lui place le bâillon dans la bouche et je comprends à son regard qu’elle a à la fois mal et peur. Enfin, je lui enfile un bas nylon sur la tête.
« Maintenant, mets la table. Quand tu auras compris que tu n’es qu’une Soumise et que tu me dois obéissance, tout ira bien. Tu as tout à gagner à être gentille. »
Sa tâche accomplie, je la laisse à nouveau trente minutes à genoux, bâillonnée, les tétons cernés de pinces, pendant que je prépare le repas. Marie-Rose se tient tranquille, souffre en silence, sans même un gémissement. Le délai écoulé, je lui enlève les accessoires. Soulagée, la Soumise pousse un cri de douleur qui se solde immédiatement par une gifle en retour. Le silence est revenu.
Pendant ces trente minutes de punition, j’ai préparé le repas. Je me réserve toujours cette tâche et je mets un point d’honneur, d’ailleurs, à mitonner un excellent repas pour mes Soumises. C’est un principe : jamais de mauvaise nourriture pour les patients qui partagent ma table… enfin, mon sol plutôt…. Car si mon repas est servi dans une assiette et joliment présenté, le sien, de qualité égale, est répandu grossièrement et écrasé de ma main dans une gamelle de chien. Comme boisson, Marie-Rose, boira du « champagne », une cuvée inédite, ma « pluie dorée »…
Elle est décidément charmante, avec sa culotte qui dépasse de sous son tablier blanc, occupée à manger avec les mains, à quatre pattes sur le sol. C’est à genoux, qu’elle attend sagement mes ordres pour la suite. Toute la journée Marie-Rose travaille. Elle nettoie, repasse, range et reçoit des punitions, avec son bas nylon sur la tête. J’ai entravé ses chevilles ce qui l’oblige à se déplacer à tout petits pas, telle une Geisha lubrique.
Quand la nuit tombe et que Marie-Rose a tout rangé dans la cuisine, nous montons dans la chambre du bébé. Je lui ordonne de se déshabiller, complètement nue, en laissant juste la ceinture de chasteté. « Couche-toi sur le lit ! »
Sur celui-ci, j’ai préparé deux langes, et un pyjama bleu avec une tirette à l’arrière. Marie-Rose me demande si elle peut aller aux toilettes.
« Non ! Couche-toi ! »
Je lui enfile les langes, puis le pyjama. « Madame, je dois faire pipi. »
« Tu n’as pas compris ce que je t’ai dit ? Tu veux encore être punie ? »
« Non, Madame. »
« Très bien. Je vais être gentille avec toi alors. Je vais te laisser le bas nylon pour la nuit ». Et Marie-Rose langée, en pyjama, est maintenant attachée par des sangles au lit, un de mes bas noirs recouvrant son visage. Je sais que ce contact lui plaît et la rassure.
Au début de notre rencontre, le patient m’a confié que, tout petit déjà, il enfilait les bas de sa mère en cachette, tandis qu’une vieille tante s’amusait à relever ses jupes pour exhiber des jarretelles d’un autre âge…
Trente ans plus tard, Bruno porte souvent des collants de femme sous ses pantalons de costume. Cette nuit, il est heureux en Marie-Rose, se souvient de son enfance et sourit de contentement sous le bas qui lui recouvre la face.
« Bonne nuit, ma chérie. Dors bien », murmuré-je, en lui caressant le visage au travers du nylon.
En ce moment, j’ai envie de lui dire que je suis contente qu’elle soit là. Mais je n’en fais rien. Une Maîtresse ne livre pas ses états d’âme.
Dans ma chambre, je passe un joli déshabillé de La Perla, en soie lilas. J’adore cette marque de lingerie, tout comme j’aime tout ce qui est beau. Je me parfume de Chanel n°5, et je retourne auprès de Marie-Rose. Telle une mère bienveillante, je m’assois sur le bord du lit et je continue mes douces caresses sur son visage.
« Merci, Madame », soupire d’aise la Soumise, en s’endormant paisiblement.
Je ne lui dis pas à quel point cela me rappelle de tristes souvenirs. Combien, enfant, j’aurais tellement aimé, moi aussi, sentir une main maternelle me caresser les cheveux, avoir cette présence féminine, ma maman, assise sur mon lit pour me raconter un conte. M’endormir, bercée du son de sa voix et de la douceur de ses caresses… A ces pensées, je retiens une larme.
Au petit matin, comme c’était prévisible, Marie-Rose a uriné dans son lange. La punition est inévitable. Nue, elle gardera celui-ci sur la tête, le temps d’un café bu dans sa gamelle.
Elle m’adresse la parole et interroge : « Madame a passé une bonne nuit ? »
« Oui », fais-je, avant de l’invectiver : « Tu pues la pisse, va prendre une douche et change-toi ! »
Quelques instants plus tard, ce n’est plus un talon haut délicat que j’entends dans l’escalier, mais des chaussures d’homme et un pas assuré. Marie-Rose est redevenue Bruno et nous discutons comme deux vieux amis de tout et de rien, de son job, de sa femme… Il repart comme il est venu, avec son chauffeur, assis à l’arrière de la limousine. Avec ses bas nylon sous son pantalon de costume et sa cage qui enserre son sexe d’homme. Il promet de revenir et déjà, dans l’après-midi, ose me téléphoner pour me confirmer à quel point il est satisfait de sa venue. Il insiste : jamais aucune Maîtresse n’a aussi bien pris soin de lui, ne l’a maquillé et travesti avec autant de minutie. Il a joui en rentrant chez lui. Je lui avais accordé ce plaisir.
Sur la table du salon, je contemple le magnifique bouquet de fleurs mauves apporté la veille. Un homme charmant, vraiment. Une Sissi parfaite.
Un immense bâtiment en pierre, lugubre et froid, se dessine devant moi. Je suis si petite qu’il me semble énorme, démesuré. Je n’ai qu’une envie : m’enfuir à toutes jambes et ne jamais franchir ce grillage noir. Mais maman nous tient solidement par la main, ma sœur et moi. Nous sommes si jeunes. Même pas dix ans à nous deux… Une religieuse nous attend et nous conduit dans un grand bureau. Tout est blanc et austère comme dans un hôpital. Les seules décorations sont ces cadres au mur, qui représentent la Sainte Vierge et Jésus. La sœur nous prend la main maintenant et dit à maman de partir. Nous sommes en larmes, surtout moi, la cadette. Je m’agrippe à la jupe du tailleur noir que porte maman. Elle est si belle, toujours si élégante. Pourquoi nous a-t-elle conduites ici, pourquoi nous abandonne-t-elle là à cette religieuse inconnue ?
Sans se retourner, maman quitte le pensionnat. Le claquement de ses talons résonne dans le couloir aux murs blancs. Ma sœur et moi sommes perdues, nouvelles orphelines dans un milieu qui nous semble tellement hostile. La sœur supérieure nous prend la main et nous conduit dans une immense salle où il y a beaucoup d’autres enfants ; des tas de petites filles qui nous regardent, l’œil curieux. Je ne parviens pas à stopper mes sanglots.
Les jours passent. L’angoisse ne faiblit pas. Et maman ne revient pas. Maman nous a abandonnées ! Pourquoi ?
Je pleure souvent. Ma maman me manque. Personne ne me rassure quand j’ai des cauchemars et que je me réveille la nuit.
Dans le grand dortoir, mon oreiller étouffe le bruit de mes sanglots. Je l’ai surnommé « quinquin » et je le serre dans mes bras comme un doudou ; ici on nous interdit les peluches et tout autre objet personnel. C’est mon papa qui m’a offert cet oreiller en plumes d’oie à mon arrivée au pensionnat. Je l’ai gardé telle une précieuse relique jusqu’à mes 30 ans…
Les sœurs sont sévères, dures, ne trahissent aucune émotion. Elles sont chargées de veiller sur nous, et apparemment leur mission s’arrête là : pas de manifestation de bonne humeur, pas de sourire, pas de geste amical ou complice… Seule sœur Marie-Ange, à l’infirmerie, montre un peu de gentillesse à notre égard. Sœur Constantine aussi, à la cuisine. Quand on est punie et envoyée au lit sans manger, discrètement, elle nous glisse un bout de pain et du sucre sous l’oreiller…
En revanche, sœur Cristofora est une vraie peste et toutes les gamines la redoutent. Grande et forte, elle porte sur sa robe de bure, autour de sa taille, un long chapelet et un gros trousseau de clés qu’elle me lance quand elle ne parvient pas à m’attraper. Je déteste en effet ma vie au pensionnat et m’impose rapidement comme une rebelle qui refuse l’autorité des sœurs. Résultat : je suis très souvent punie, forcée de m’agenouiller sur une règle de bois, les bras levés sur la tête. Et quand je tente de me soustraire à la punition, que je me lance dans une course effrénée dans les couloirs lugubres, le trousseau de clés de sœur Cristofora fend les airs et claque sur mes cuisses, mon dos, mes tibias. Je suis toujours couverte d’ecchymoses.
Maman vient rarement nous voir. Papa est plus régulier. Ils sont séparés et papa s’est installé à une centaine de kilomètres de notre maison. Il s’inquiète pour les traces de coups, mais obtient invariablement la même réponse des sœurs : « Diane est un garçon manqué, une sauvage, elle court partout, elle tombe, se cogne … » Papa les croit, tout à son plaisir de nous gâter et de nous serrer contre lui. Il arrive toujours, les bras chargés de cadeaux et de bonbons. Ignorant que ses présents sont partagés entre toutes les pensionnaires une fois qu’il a franchi la porte… Après un temps qui m’a semblé infiniment trop court, il part à petits pas, triste de nous quitter. Je le suis bien davantage.
Un cauchemar me poursuit souvent la nuit : papa est là, me tient par la main, il a son chapeau de paille vissé sur la tête, comme à son habitude, mais il a le visage d’un cochon. Je me réveille en sursaut et en sueur.
Le temps passe. Les mois, puis les années.
Au pensionnat, il arrive souvent que l’une d’entre nous fasse pipi au lit. La punition est terrible : porter son drap de lit sur la tête et faire le tour du préau devant tout le pensionnat réuni. Humiliation suprême pour une gamine à peine pubère…
Au fond de cette grande cour intérieure, il y une dizaine de portes en bois décorées d’une ouverture en forme de cœur sur la partie supérieure : les WC, sales et malodorants, ont été peints en bleu ciel, sans doute pour égayer les lieux. Pour s’essuyer, du papier journal jonche le sol. C’est ici, dans cet endroit qui en aurait rebuté plus d’une que nous avions pourtant pris l’habitude de nous cacher, juchées sur le couvercle du WC. On s’impose le silence pour retarder le passage chez la sœur « coiffeuse » : son outil de travail, c’est un ballon de foot coupé en deux qu’elle nous plaque sur la tête pour couper tout ce qui dépasse !
Dans les WC, on récupère aussi le papier journal pour s’en faire des papillotes qui nous donneront de jolies boucles dans les cheveux. Pour autant qu’on ait réussi à esquiver les coups de ciseaux de l’infâme Cristofora…
Je me souviens d’un jour où je voulais faire le mur, près de ces toilettes. Sœur Cristofora m’a vue, et, avec un grand bâton qui lui faisait office de canne, elle m’a sévèrement punie. Mais pas seulement : elle m’a empoignée par les cheveux, m’a traînée jusqu’à ces affreux WC et m’a plongé la tête dans le pot. Horrifiée par l’odeur nauséabonde, je me suis débattue, rebellée tant et plus, si bien qu’en me relevant j’ai sali sa robe noire et éclaboussé sa coiffe. Ce qui a eu le don de l’énerver davantage. Elle m’a jetée dans l’écurie et ordonné de nettoyer les lieux. Sans manger bien sûr. Mon repas, ce jour-là, se composa de deux œufs crus que j’avais réussi à chaparder au poulailler et que j’ai gobés avec dégoût.
J’ai commencé à vouer une véritable haine à sœur Cristofora, qui me faisait penser à une vilaine sorcière. Une nuit, je me suis glissée dans sa chambre et je l’ai observée : sa coiffe ôtée dévoilait son crâne presque dégarni. Elle était laide à faire peur. J’ai attaché les lacets de ses chaussures, posées au pied du lit, à un repli de son drap de lit, de telle façon que quand elle se retournerait, elle sente ce poids et prenne peur. Ma plaisanterie a produit l’effet escompté. Elle est arrivée dans notre dortoir comme une furie, nous ordonnant à toutes de nous lever, exigeant que la coupable se dénonce. Aucune d’entre nous ne pipa mot. Alors, elle nous imposa à toutes une punition collective : mains sur la tête, nous devions tourner en rond dans la cour, dans le froid et l’obscurité de la nuit. J’ai voulu épargner cela à tout le pensionnat et je suis sortie du rang.
J’étais la coupable désignée. L’affreuse sœur m’a lié les mains dans le dos et j’ai dû poursuivre la punition seule, en chemise de nuit, pieds nus. Quand la pluie a commencé à tomber, j’ai cru qu’elle allait me dire de rentrer, mais si elle avait offert son cœur à Dieu, la sorcière, en revanche, n’en avait jamais eu pour nous, de cœur. J’avais froid, ma fine chemise de nuit de coton était trempée, la pluie ruisselait sur mon visage, que je ne pouvais même pas essuyer de mes mains. J’ai tourné et tourné encore autour de cette maudite cour, jusqu’à ce que je m’évanouisse, à bout de force, transie de froid. Je me suis réveillée à l’infirmerie, où la seule sœur bienveillante du pensionnat, sœur Marie-Ange, prit soin de moi et m’apprit que j’avais contracté une bronchite, qui s’aggrava ensuite en pneumonie.
Pour moi et toutes mes compagnes d’infortune, ce pensionnat n’était rien d’autre qu’une prison pour enfants.
En arrivant ici, j’étais une adorable petite fille blonde, qui portait toujours des nœuds colorés dans ses cheveux nattés. On m’a coupé ces jolies nattes dès les premiers jours de pensionnat et pendant toutes ces années chez les sœurs, j’ai affiché une coupe au carré nettement moins coquette. Ma peau était pâle, mes yeux couleur noisette. J’étais fluette et je paraissais frêle, mais aussi loin que remontent mes souvenirs, je sais que, toute jeune, j’avais assis mon autorité. J’étais un petit chef. Les années ont confirmé ce trait de caractère.
Plus je grandissais, plus j’appréciais de me faire belle. Surtout que le pensionnat des garçons n’était qu’à un kilomètre et que nous avions trouvé le moyen de filer à l’anglaise. Et puis, il y avait la messe dominicale qui réunissait les deux pensionnats : mon « petit amoureux » y était enfant de chœur. Pour communiquer, on glissait des mots doux dans les livres de prières. Jusqu’au jour où le curé a découvert le pot aux roses, a remis le mot à une sœur qui, à haute voix devant toute l’assemblée, a ordonné que les coupables se dénoncent. Elle nous a pris brutalement par les oreilles, mon petit copain et moi, et nous a obligés à nous agenouiller devant tout le monde pour demander son pardon. Nouvelle humiliation. Nous avons été privés de visites à l’église pendant plusieurs semaines.
Le pensionnat, au fil des années, a forgé mon caractère. Face aux brimades, aux coups, aux humiliations, j’ai développé un esprit rebelle, contestataire. Cet endroit sinistre et froid est devenu mon terrain de jeu, propice à s’y livrer aux 400 coups avec les copines. Au fil des années, les gamines reconnaissent mon autorité naissante, me respectent et je m’impose assez naturellement comme la cheffe de la bande. J’adore donner des ordres.
Quand vient l’hiver et que la neige recouvre la cour, je prends un malin plaisir, par exemple, à imposer aux filles de ma bande de se coucher dans la poudreuse glacée et de compter jusqu’à dix pour témoigner de leur résistance. Ou alors je leur ordonne de retirer leur petite culotte, de faire pipi dans la neige et moi je m’amuse de voir ce tapis blanc jaunir et fondre… J’aime les entendre crier. Celle qui ne m’obéissait pas ne faisait tout simplement plus partie du groupe.
