Madame Élisabeth - Catherine de Lasa - E-Book

Madame Élisabeth E-Book

Catherine de Lasa

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Beschreibung

10 mai 1794. La jeune femme qui monte courageusement sur l'échafaud prie avec confiance : « Mon Dieu, je veux tout, j'accepte tout, je Vous fais un sacrifice de tout ; j'unis ce sacrifice à Celui de votre cher Fils, mon Sauveur. » Elle a 30 ans ; elle est la sœur de Louis XVI, le roi de France.

Elle aurait pu s'exiler pour sauver sa vie, mais elle a choisi de veiller sur la famille royale, ce qu'elle fera avec dévouement jusqu'à la prison du Temple.

Auparavant, déjà, dans son domaine de Montreuil, tout en tenant son rang à la Cour de Versailles, elle avait consacré sa vie à secourir les pauvres et les malades. Même dans la charrette qui l'emporte au lieu de son exécution, elle réconforte ses compagnons d'infortune qui s'apprêtent à subir le même sort.

Dans le contexte historique mouvementé de la Révolution française, Madame Élisabeth a témoigné de façon exemplaire, par le don de sa vie, de son attachement à la foi et à la famille.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Catherine de Lasa, mariée, mère de six enfants, a travaillé chez Hachette, puis à la rédaction de Pomme d'Api. Elle est l'auteur de nombreuses histoires, poésies et romans pour enfants.

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Seitenzahl: 121

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

1 L’éducation d’une princesse

VERSAILLES, 1769.

À cinq ans, la princesse Élisabeth ne sait toujours pas lire ni écrire. Pourtant, elle est la petite-fille du roi de France, Louis XV, son cher « Grand-Papa roi », qu’elle va embrasser tous les matins, quand il travaille dès le lever du jour à son grand bureau rutilant d’or.

Sa gouvernante, Madame de Marsan, déploie tous les efforts possibles pour enseigner l’enfant ; elle lui montre des images collées sur des plaques d’ivoire, avec une vache au-dessus de la lettre « V » et un berceau au-dessus de la lettre « B ». Peine perdue ! Élisabeth envoie tout promener. Et si Madame de Marsan veut insister, elle se redresse de toute sa hauteur et elle répond d’une voix sifflante :

– Les rois, les reines, les princes et les princesses ont toujours auprès d’eux des gens pour leur faire la lecture. À quoi bon, alors, me fatiguer à apprendre vos lettres ?

Elle court dans la longue enfilade de salons jusqu’à la porte vitrée qui s’ouvre sur les jardins. Enfin, elle peut s’échapper ! Si elle voit son frère, Louis-Auguste, qui se promène à cheval, elle se précipite vers lui. Elle sait qu’il va la prendre en croupe sur sa monture et qu’ils vont galoper ensemble en riant aux éclats. Puis Louis-Auguste doit la quitter pour rejoindre le château : plus tard, ce sera lui, le roi, et il a encore tant de choses à apprendre !

Alors, Élisabeth se dirige vers ses beaux appartements du château. Quelquefois, elle voit un bûcheron qui pose ses outils. Au bout de l’allée, il vient d’apercevoir une petite fille et une femme chargée d’un panier. Du plus loin qu’elle le voit, la fillette crie « Papa ! ». Et voilà que le bûcheron ouvre ses bras et la serre contre son cœur ; puis ils s’assoient tous les trois sur un tronc d’arbre et partagent une miche de pain en bavardant gaiement.

Élisabeth détourne la tête et, de retour chez elle, elle déchire ses mouchoirs de dentelle, elle fouette son petit chien ou elle donne des coups de pied dans les belles boiseries dorées de ses appartements : pourquoi les autres enfants ont-ils un père et une mère pour les cajoler ? Son père à elle, le fils aîné du roi, Louis-Ferdinand de France, est mort quand elle était bébé ; sa mère, Marie-Josèphe de Saxe, est morte elle aussi, peu de temps après.

Elle se sent tellement seule maintenant, malgré toutes les servantes qui s’affairent autour d’elle pour lui préparer ses robes et ses parfums. Elle sait aussi qu’elle aura beau ouvrir ses livres, elle ne pourra rien apprendre parce qu’elle a trop de chagrin. La seule chose qui l’intéresserait serait d’apprendre à monter à cheval, mais on le lui interdit parce qu’elle est trop petite. Alors, pourquoi donc ferait-elle des efforts ?

Un jour, Élisabeth se réveille fiévreuse. Elle a mal au ventre, mal à la tête, ne peut plus rien avaler. Elle essaie de se lever. Pas moyen ! Ses jambes ne la portent plus.

– Vous devez garder le lit, lui dit Madame de Marsan.

La petite fille fait une grimace de rage, mais, cette fois-ci, elle est bien obligée de lui obéir, elle n’a plus de force pour rien. Alors elle se retourne contre le mur et essaie, tant bien que mal, de dormir.

Et puis, au milieu de ses cauchemars, elle entrevoit une petite silhouette rondelette qui s’approche d’elle, elle sent sur son front un linge humide et frais, et une voix douce lui murmure :

– C’est moi, Clotilde, ne t’inquiète pas, je reste là, avec toi.

Qui est-ce ? Élisabeth entrouvre les yeux et voit un visage poupin penché vers elle : sa sœur Clotilde. Elle s’est installée à côté de son lit avec sa broderie et lui sourit :

– Ne te fatigue pas à parler, rendors-toi, je suis là.

Plus tard dans la journée, Clotilde lui arrange ses oreillers et lui fait boire un bol de bouillon :

– J’ai demandé à ce qu’il soit très chaud, tu vas voir, ça va te soulager.

Élisabeth ne peut qu’esquisser un vague sourire en retour. C’est vrai que cette présence aimante à ses côtés la rassure. Rien qu’à se sentir ainsi entourée, elle reprend des forces. Même la nuit, Clotilde est là, installée sur un lit de fortune à côté d’elle, prête à lui apporter une couverture si elle a froid, ou même à lui réchauffer les pieds entre ses mains. Quelques jours plus tard, la petite malade peut faire quelques pas, soutenue par sa sœur. Un beau matin, enfin, elle peut s’asseoir sur sa couche, presque rétablie. Alors Clotilde arrive avec un alphabet :

– Eh bien, maintenant que tu vas mieux, tu vas pouvoir apprendre à lire.

Le miracle s’accomplit. Cette fois-ci, Élisabeth comprend tout, retient tout, commence à former des lettres d’une main malhabile. Elle se trompe quelquefois, fait des ratures. Qu’importe : Clotilde est toujours là pour l’encourager :

– C’est normal de faire des erreurs, tout le monde en fait. L’important c’est d’avancer. Tout à l’heure, nous commencerons le calcul.

La petite se rembrunit. Se plonger encore dans des livres quand elle a tant envie d’aller courir dehors ? Ses poings se crispent. Elle a presque envie de se mettre en fureur comme autrefois. Devinant ce qui se passe dans le cœur de sa petite sœur, Clotilde l’avertit gravement :

– Babet, Notre Seigneur Jésus Christ, qui est Dieu, fut obéissant toute son enfance.

Cette phrase est un talisman pour l’enfant coléreuse. Dès que sa grande sœur la prononce, Élisabeth se met au travail sans hésiter. Et, avec le travail, lui vient le goût des études, le désir d’en apprendre davantage. Bientôt, elle est affamée de savoir, en redemande. Ce qui lui plaît surtout, c’est l’écriture. Quelquefois, elle se lève avant l’aube, tout doucement pour ne pas réveiller les six dames qui dorment dans sa chambre. Encore en chemise, elle s’installe à sa petite table, trempe sa plume dans l’encrier et, à la lueur de la lune, elle écrit des lettres aux gens qu’elle connaît. Quand les dames se réveillent, vite, elle finit le billet comme on chuchoterait un secret : « Je termine car la Léchevin se lève. »

Un grand événement vient bientôt changer le cours de sa vie. Un jour, Madame de Marsan, leur gouvernante, entre dans le salon où Clotilde apprend à sa petite sœur à broder :

– Deux sous-gouvernantes, Mesdames de Mackau et d’Aumale, viendront bientôt m’aider à assurer votre éducation, leur annonce-t-elle. Ce sont deux anciennes élèves de Saint-Cyr.

Élisabeth fait la grimace : Saint-Cyr ! Cela promet ! Une école de jeunes filles organisée comme un couvent, avec un emploi du temps strict, ennuyeux comme un jour de pluie ! Clotilde lui chuchote :

– Babet ! Une princesse ne doit pas montrer ses sentiments !

Et, pour lui donner l’exemple, Clotilde se lève et fait une révérence :

– Nous vous sommes très reconnaissantes.

Mais leur maîtresse n’a pas fini :

– Madame de Mackau viendra avec sa fille Angélique, de deux ans votre cadette. Ainsi, elle sera votre compagne de jeux et vous pourrez apprendre ensemble, cela vous stimulera.

Élisabeth sursaute : une compagne de jeux de son âge ! Pour elle qui joue toujours seule depuis son enfance, dans l’unique compagnie d’une grande sœur infiniment dévouée, mais qui ressemble plus à une maman qu’à une amie, quelle joie !

Tout émue, elle réussit à balbutier :

– Quand viendra-t-elle ?

– Il faudra au moins deux semaines, répond Madame de Marsan. Elles arrivent de Strasbourg et, avec les pluies de ces derniers temps, les chemins du royaume ne sont guère praticables.

2 Une amie !

VERSAILLES, 1770.

– Une amie ! Je vais avoir une amie !

Élisabeth se répète cette phrase du matin au soir, elle la fredonne en jouant avec son petit chien. Elle en rêve, elle danse toute seule sur la terrasse du Midi où elle prend ses récréations.

– Mais tiens-toi bien, lui répète Clotilde, tu ne dois pas être si exubérante !

Élisabeth rit, elle n’écoute pas, elle est enchantée. Avec une amie, tout va changer. Enfin, les promenades vont être plus gaies, on pourra faire des courses, des sauts, et aussi jouer de la musique ensemble, chanter…

– Tu sais, lui dit Clotilde, Mesdames de Mackau et d’Aumale ne sont pas réputées pour leur fantaisie. À mon avis, notre vie va ressembler à celle des pensionnaires…

– J’aurai une amie ! répond Élisabeth.

Et tous les jours, elle guette depuis sa fenêtre le carrosse qui vient de Strasbourg.

– Les voilà ! crie un jour Clotilde joyeusement.

Élisabeth veut se précipiter à leur rencontre, mais se fait aussitôt reprendre par Madame de Marsan :

– Aucun carrosse ne doit traverser la cour d’honneur. Nous allons leur envoyer deux chaises à porteurs à leur descente de carrosse.

Elle va donner des ordres aux valets qui se mettent en route en portant sur leurs épaules des cabines de bois ornées de paysages peints. Élisabeth bout d’impatience. Enfin, ils reviennent, posent par terre leur précieux chargement, ouvrent les portières. Une petite fille en sort, puis sa mère. Malgré leur mine fatiguée, elles font aussitôt une belle révérence. Enfin, Élisabeth a le droit de prendre par la main sa nouvelle amie qui se laisse faire, un peu intimidée.

La nouvelle venue est épuisée par le voyage, tout ahurie de se retrouver dans les salles immenses aux boiseries dorées du palais de Versailles. Elle a vécu dans l’économie depuis le veuvage de sa mère et n’a jamais marché sur des tapis aussi chatoyants, monté de si grandioses escaliers aux rampes ouvragées.

Au début, elle ne fait que regarder autour d’elle, comme si elle venait d’entrer dans le palais des fées. Les plafonds éclatants de couleur, les sols aux mosaïques de marbres roses, verts, violets, jaunes, les meubles aux pieds en griffes de lion, tout la stupéfie. Dans la Galerie des Glaces, elle met un long moment à comprendre que c’est elle, cette enfant qui la regarde bizarrement en face d’elle.

Élisabeth a vite fait de la mettre à l’aise avec sa gaieté sans façon et, très vite, les petites filles s’entendent à merveille. Désormais, on les entend sans cesse rire et bavarder sur la terrasse du Midi.

Quelquefois, Marie-Antoinette, qui est encore une jeune fille espiègle malgré son statut de future reine, vient se mêler à leurs jeux.

« Un jour, raconte Rouget de Lisle, l’auteur de la Marseillaise, j’étais en vacances chez une tante logée au château de Versailles. J’entends frapper à la porte de l’appartement : Ah, mon Dieu, s’écrie sa parente, cachez-vous vite, voici la reine ! Et, me poussant dans la chambre voisine, elle me cache derrière les rideaux. À ce moment, Marie-Antoinette et Élisabeth entrent en courant, jouant à se poursuivre. Je suis découvert dans ma cachette et les deux belles-sœurs – l’une a vingt ans et l’autre onze – éclatent de rire ! »

Ces moments de détente se glissent dans une vie très organisée : avec les nouvelles gouvernantes, les journées se déroulent exactement réglées comme du papier à musique : lever à six heures avec le jour. Quand les suivantes ont fini d’habiller les enfants, elles les emmènent pour une longue promenade : il faut marcher pendant une demi-heure, monter des escaliers, traverser d’immenses vestibules pour arriver à la chapelle du château et écouter la messe, du haut de la tribune des rois.

Ensuite, les serviteurs apportent une table garnie de plats de semoule au lait et de bouillon, puis les cours se succèdent, entrecoupés de courtes récréations : maintenant, Élisabeth, accompagnée de son amie, apprend la géographie, la physique et les mathématiques, sa matière préférée. Vers le soir arrive la maîtresse de philosophie, Madame de La Ferté-Imbault, une vieille dame aux cheveux blancs. Elle leur fait apprendre par cœur des maximes de Cicéron comme celle-ci :

« Rien n’est plus difficile que de faire durer une amitié jusqu’au dernier jour de la vie. »

Ou cette autre de Marc-Aurèle, que la fillette ne comprend pas très bien :

« On me tue, on me déchire, on me couvre de malédictions. Cela empêchera-t-il mon âme d’être toujours prudente et juste ? »

Elle raconte aussi à ses élèves l’histoire de héros de l’Antiquité qui remportent des victoires et se sacrifient pour leur pays. Élisabeth, Clotilde et Angélique sont enthousiasmées : elles en parlent à leur ami, l’abbé Madier. Il leur sourit. Se sacrifier, se donner aux autres, n’est-ce pas la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, que nous devons imiter ?

Élisabeth a envie de mettre tout de suite ce programme en action. Elle veut se dévouer à son entourage : par exemple, un jour de grand froid, elle se promène avec Madame d’Aumale et Angélique près de la pièce d’eau des Suisses1, quand une vieille femme qui ramassait du bois mort leur demande la charité. Élisabeth aussitôt sort sa jolie bourse perlée et la vide dans ses mains. Elle lui donne six livres, ce qui représente six fois le salaire d’un journalier. La mendiante, stupéfaite, part sans un mot de remerciement, mais d’autres promeneuses, plus tard, leur expliquent qu’elle va pouvoir nourrir ses petits enfants qui meurent de faim.

Une autre fois, lors d’une visite à Madame de Mackau qui possède un domaine à Montreuil, Élisabeth sort du jardin malgré les défenses. Dans la rue du Champ-La-Garde, une femme l’aborde, la suppliant de venir voir sa fille, atteinte d’une grave maladie contagieuse :

– Bonne princesse, vous seule qui êtes du sang de nos rois pouvez sauver ma fille en la touchant.

La petite Élisabeth la suit sans hésiter dans sa maison, découvre la fillette alitée, et après un mot de réconfort, l’embrasse sur le front.

La malade a-t-elle guéri ? L’histoire ne le dit pas, et probablement la petite princesse s’est-elle fait gronder de s’être échappée sans permission pour suivre une inconnue.

L’anecdote montre en tout cas que l’enfant n’est pas enfermée dans son milieu étroit et privilégié. Quand l’occasion se présente, elle est prête à se laisser conduire ailleurs.

Le 27 avril 1774, un coup de tonnerre éclate dans cette vie retirée. Un matin, en arrivant dans la salle d’études, Élisabeth s’aperçoit que ses maîtresses sont toutes pâles. Elles se parlent à voix basse l’une à l’autre avec une mine angoissée, Que se passe-t-il donc ? Soudain, Madame de Marsan se tourne vers elle :

– Hier soir, votre grand-père, le roi, s’est senti si mal au retour de la chasse qu’il a dû se coucher dans son château de Trianon. Les médecins, appelés à son chevet, lui ont demandé de revenir en toute hâte à son palais de Versailles. À présent, il doit garder le lit. Il ne peut plus se lever.

Clotilde et Élisabeth se regardent : leur grand-père, ce roi magnifique, revenant victorieux de la guerre, toujours à la tête d’une troupe de cavaliers, mangeant et buvant comme quatre, courtisant les jolies filles, comment peut-il être malade ?

Madame de Marsan écrase une larme :

– Tout à l’heure, nous irons prier à la chapelle pour sa guérison.

Et elle ajoute d’une voix étranglée :

– Il faut prier aussi pour qu’il regrette ses péchés et les avoue en confession. Sinon, il n’ira pas en Paradis.