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Récit d’une fraternité nouée d’abord dans le berceau des lettres. Kiyoshi Komatsu-André Malraux ? : deux destinées qui s’entrecroisent et tissent au fil de leur amitié une œuvre littéraire en miroir. Malraux rêve du Japon des Samouraïs, Kiyoshi de la Bohême parisienne. Kiyoshi traduit les œuvres de Malraux dans les revues japonaises avant-gardistes, Malraux crée le personnage de Kyo dans sa Condition humaine.
L’un suivra le Général de Gaulle, l’autre côtoiera le futur Hô Chi Minh. Du 20 février 1931, date de leur première rencontre, dans le bureau de Malraux à la NRF, à la mort de Kiyoshi le 5 juin 1962, ce récit fait la lumière sur celui qui était l’ombre japonaise du « vieil Enchanteur ».
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Veröffentlichungsjahr: 2021
À Colette M.
« Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits en abondance. »
Jules Verne,Les trois voyages du Capitaine Cook,Second voyage, II
« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »
Nicolas Bouvier,L’Usage du monde,Avant-propos
Pénétrer cette partie du monde que la géographie oppose absolument à la nôtre ; où l’« Autre », qui vit sur l’envers, fait tout à l’envers et nous engage dans l’élucidation de son irréductible étrangeté ; et à vouloir percer le sens de ses mots et sa représentation des choses, en venir à mettre en question les nôtres pour constater, enfin, la commune humanité qui nous unit à lui. Telle est la pérégrination singulière qu’entreprend celui qui marche à destination des confins et se composera dans la confrontation aux contraires.
André Malraux (1901-1976) et Kiyoshi Komatsu (1900-1962) cheminaient chacun en des directions opposées vers le monde de l’« Autre ». Ils se rencontrèrent un après-midi de février 1931, et leur premier échange, entamé dans les bureaux de l’écrivain à la NRF et poursuivi jusque tard dans un bar américain des Champs-Élysées, fut à ce point décisif que chacun investit immédiatement et définitivement l’autre d’une charge considérable. Il serait la figure incarnée de l’imaginaire entier que la civilisation de ses origines avait lentement inventé, et le « traducteur » providentiel des mystères qu’elle y avait déposés. Komatsu devenait pour Malraux l’homme-Japon, le signe animé de l’idée-Japon, tandis que l’auteur des Conquérants révélait aux yeux de son nouvel ami l’archétype quasi-épiphanique de l’intellectuel français. Malraux aurait bientôt trente ans, l’âge du peintre japonais arrivé à Paris dix ans plus tôt.
Le Japon nomme satori1 l’irruption inattendue dans le cours d’un exercice déjà mille fois répété d’une fulgurante compréhension du monde, d’une pénétration de la vérité essentielle des choses dévoilant l’unité profonde de leur face manifeste et de leur envers invisible. Le satori inspire irrévocablement le cours de l’existence de celui qui l’a accueilli. Kiyoshi Komatsu ne vivait pas dans l’espérance même diffuse d’un éveil spirituel. Étudiant fiché anarcho-syndicaliste dans le pays qu’il avait quitté à vingt ans, il avait foi dans la puissance de l’esthétique pour aider à fonder un nouvel ordre politique et faire brèche dans l’individualisme néfaste du temps. Aussi s’était-il appliqué depuis son arrivée en France, avec ardeur et idéalisme, et jusqu’à l’épuisement même, à pratiquer la « voie » de la peinture ; et c’est dans le gouffre du doute sur la portée concrète de son geste artistique qu’apparut soudainement ce regard sombre et magnétique qui décida de sa conversion. Malraux était l’avatar d’une pensée idéale, politique et profondément humaniste, conçue comme indissociable de son expression dans l’action, comme asservie à elle. Kiyoshi se consacrerait dorénavant, sans défaillir, à en devenir le promoteur et le traducteur au Japon : il serait Malraux au Japon.
Moins de six mois après leur première rencontre, Malraux jetait sur le papier les premières notes de La Condition humaine et commençait à en élaborer la galerie des protagonistes. L’un d’entre eux s’élèverait par l’exemplarité de son éthique et de son action, et serait le personnage focal du roman ; il projetterait scrupuleusement les idéaux de son inventeur, autant qu’il assouvirait le désir de celui-ci de se mettre personnellement en scène. Malraux prit pour lui le nom de Kyo, le diminutif affectueux par lequel le cercle des amis avait l’habitude de nommer Kiyoshi. La publication de l’ouvrage en 1933 et l’attribution du prix Goncourt ne submergèrent pas seulement d’émotion le tout nouveau « correspondant de la NRF au Japon ». Kyo se présentait devant les yeux de centaines, bientôt de milliers de lecteurs en créature de Malraux, image analogique du démiurge qui l’avait créée. Mais celle-ci n’était-elle qu’une figure de fiction ? Le théâtre de sa geste, arraché aux événements contemporains qui avaient mis Shanghaï à feu et à sang, lui conférait une bien troublante réalité. Kiyoshi ne pourrait demeurer simple traducteur et propagateur de la pensée de Malraux, quand Kyo l’appelait impérieusement à se mêler au flot de l’histoire pour la mettre en action.
Un peu plus tard, la guerre d’Espagne lui offrit l’occasion d’un premier engagement, celui de rejoindre la lutte contre les forces funestes qui menaçaient le Frente Popular. L’étoile de Malraux y brillait déjà, nimbée de la fraternité qui unissait ses compagnons autour des Potez de l’escadrille España. L’écrivain n’avait pas manqué de lui répéter qu’ils guerroyaient en vrais samouraïs2 de la cause républicaine, fidèles aux observances des règles d’honneur du bushidō3. Kiyoshi ne put finalement le retrouver, sa demande de visa auprès du consulat de la république combattante à Paris ayant été rejetée.
C’est finalement l’Indochine, l’« Indochine enchaînée » chère à Malraux, qui donnerait à Kyo souffle et chair. Après la défaite française de juin 1940 et l’arrivée quelques semaines plus tard des troupes d’invasion japonaises, l’histoire de la « Perle de l’Empire » prit un cours insolite, à l’envers même de celui que le poids des forces en présence aurait dû imposer. Kiyoshi traversa là-bas des temps improbables en y accomplissant d’improbables métamorphoses qui pourraient, au premier abord, soulever la perplexité sur la sincérité de son engagement. Il fut agent de propagande et homme de main du féroce militarisme japonais, partenaire des nationalistes Dai Viêt4, puis promoteur d’un éphémère Front anticolonial pour le compte du Viêt Minh et de son ami d’autrefois, Hô Chi Minh, avant de rallier les équipes de Sainteny et Missoffe, à la fin de 1945, pour œuvrer au retour de la France de Leclerc. Les masques se succédèrent ou se combinèrent, se conformant aux rôles que les causes apparentes commandaient d’interpréter. Mais ils ne restaient que des expressions imposées par la nécessité de l’action, inspirés par la volonté de manipuler la cause servie afin d’y trouver un instrument à sa guise. Dans le cœur de Kiyoshi, ne résidait qu’une vérité : l’affection, l’amour sincère qu’il portait au peuple vietnamien et le désir conséquent de voir celui-ci affranchi de ses jougs, quels que soient les moyens. Le recul du temps restitue l’empreinte durable de son activisme et de ses entreprises oubliées par l’histoire.
Au début de 1944, un an après que Komatsu partit pour l’Indochine, Malraux devenait le « Colonel Berger » des maquis de Dordogne puis de la brigade Alsace-Lorraine ; l’année suivante, à la fin des hostilités en Europe, il faisait la connaissance de celui chez qui s’était incarné le « fait irrationnel » du 18 juin et répondait sur-le-champ à l’appel de la conversion.
Au terme de son séjour indochinois en 1946, Kiyoshi prit conscience qu’il était parvenu à se libérer, par les actes, de la tutelle superbe que Kyo avait durablement exercée sur lui. Il avait été capable d’en incorporer, d’en phagocyter le personnage, sans toutefois avoir eu à en imiter la fin héroïque. Cette disposition insuffla une énergie renouvelée à son entreprise littéraire. Dans les quinze années de l’après-guerre qui suivirent, alors que l’admiration de Komatsu pour Malraux et son dévouement à servir l’œuvre de ce dernier ne faiblirent jamais, l’assurance qui était née chez lui de ne pas avoir esquivé son destin, de ne pas avoir refusé le « royaume » qu’on lui avait tendu en Indochine, et l’autonomie grandissante de son propre travail d’écrivain donnèrent à l’amitié entre les deux hommes une tournure plus épanouie encore. Celle de deux compagnons unis maintenant aussi par l’entrelacs de leurs aventures, qui continuèrent de se nourrir mutuellement et sans détour de leurs considérations politiques ou esthétiques, et d’échanger les messages affectueux de leur famille.
Comme j’écris ces lignes, je peux lever les yeux et regarder un tableau suspendu au mur opposé. Il décorait auparavant l’appartement de mes parents qui l’avaient reçu en cadeau d’un couple d’amis, plus âgés ; le mari était un collègue de mon père et son épouse était issue d’une vieille famille lotoise, détail qui n’est pas dénué d’intérêt, nous le verrons. J’ai toujours aimé ce paysage de campagne française, à la psychologie incertaine, baigné par les ocres chaudes et les verts crus, surplombé de nuées grises dont on ne sait si elles présagent une paisible nuit d’été ou un méchant orage ; un paysage appartenant à l’« entre-deux », à cet instant de la fin d’un cycle où le trouble se répand et où ce qui doit advenir recèle un inconscient mystère. Ses influences mêlées venues du postimpressionnisme et de l’expressionnisme, et ses touches énergiques laissaient penser qu’il put être réalisé dans les années 1920 et s’inscrire dans le large mouvement qu’il est convenu d’appeler l’École de Paris. Mes parents pensaient n’avoir jamais su le nom de son auteur et la signature en était indéchiffrable. Le refus obstiné de dévoiler son histoire, qu’il affichait ainsi, ajoutait à sa séduction.
