Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
A la mort de sa mère, la jeune Nane devra faire face à de terribles révélations sur son identité...
Nane a 16 ans. Juste après le décès de sa mère, son père lui annonce brutalement qu’elle n’est pas sa fille. Aînée de la fratrie et maman par intérim, cette révélation et l’acharnement du destin vont entièrement la détruire…
Elle part alors dans une quête désespérée de l’identité de son vrai père. Elle découvrira le vrai visage de sa famille, qui elle est et qui elle ne veut pas devenir…
Dans ce cataclysme où la violence est ordinaire, trouvera-t-elle la force de construire sa propre vie ?
Ce roman autobiographique nous conte cette quête essentielle entreprise par l'auteure, à la recherche de son identité, de son histoire et de son passé. Elle vivra de nombreuses péripéties et devra faire face aux obstacles entravant sa reconstruction.
EXTRAIT
⸺ Vois-tu, Nane, je pensais ce secret à tout jamais enterré, surtout depuis la mort de Pauline. Mais il semblerait que l’histoire rappelle toujours son peuple, c’est une façon de dire les choses. L’idée ne m’a jamais effleurée qu’un jour, tu viendrais me voir pour me parler de ta naissance et que tu ferais ainsi ressurgir le passé. Pauline, je l’aimais tellement et elle me le rendait si bien. Nous avions presque des rapports mère-fille. Elle ne me cachait rien, ni ses bonheurs, ni ses malheurs. Je la revois encore quand elle a débarqué à Paris. C’est moi qui suis allée la chercher à la gare. Il faisait beau. Nous étions au printemps. Elle portait une robe rouge à grands ramages blancs, serrée sur sa taille fine. Elle était d’une élégance ! Tout le monde se retournait sur son passage. Elle avait un bon métier. Elle était mécanographe et avait trouvé du travail dans la capitale. Bref, l’avenir lui souriait et moi j’étais heureuse parce qu’elle était là.
Marthe s’interrompt un instant et nous propose quelque chose à grignoter, mais personne n’a faim.
⸺ Moi, je vais te la dire, la vérité ! Je vais te la dire parce que je considère que je te la dois.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Annie Barbier, auteure de plusieurs recueils de poésie, parolière et Membre de la SACEM, s'est lancée dans ce roman autobiographique avec tous les sentiments que cela suppose. À chaque étape, les mots sont pesés, empreints de douceur, de désespoir ou de combativité et font de son histoire un récit bouleversant.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 424
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Annie Barbier
Maman, si tu savais…
Roman autobiographique
Cet ouvrage a été composé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-47-7ISBN Numérique : 978-2-490522-48-4Dépôt légal : Octobre 2019
© Libre2Lire, 2019
Photo de l'auteure : Willy Mérour
C'était un soir d'hiver, entre pluie et brouillard.
Un père se doit de protéger ses enfants, de les aimer, surtout quand ils n'ont plus de mère, mais…
Lui, je l’ai regardé partir. Histoire sans paroles !
Il m'a brisée en quelques secondes avec cinq mots qui résonnent encore comme autant de coups de poignard. Ils sont gravés à tout jamais au creux de moi.
Pas un mot n'est sorti de ma bouche et pourtant mon cœur hurlait si fort. C'était bien ça mon problème, l'incapacité à dire les choses. J'aurais pu tempêter, supplier, m'évanouir, que sais-je encore ? Mais non ! Je suis restée calme, imperturbable et dévastée.
Le ciel pleurait pour moi. La rue luisait comme un miroir. J'ai entendu claquer la porte de l'entrée. Il s’est éloigné, happé par la nuit qui tombait, en volant mon enfance. On n'imagine pas que l’on puisse devenir l'héroïne improbable d'un secret de famille, du genre que personne n'aborde jamais, même pas entre les lignes, du genre de ceux dont on fait des films.
Cinquante années ont passé et je pourrais décrire chaque motif du papier peint de la salle à manger, un affreux papier crème, orange et marron avec des dessins géométriques hideux. Je crois bien que j'ai dû les fixer pendant une journée complète, sans boire, sans manger, quasiment sans respirer. J'ai voulu disparaître de la surface de la terre, j'ai voulu casser l'infime lien qui me tenait à la vie mais j'ai survécu à la douleur.
Apprendre que l’on n’est pas qui l’on croit être, voir sa vie basculer, se retrouver sans repères, presque sans identité, c’est d’une violence incommensurable, ça blesse, ça détruit votre cœur, votre âme, votre esprit et même parfois votre corps.Douter de tout, ne plus se retrouver dans un sourire aimé, ne plus savoir si l’on est du Nord, du Sud ou d’ailleurs,et puis chercher, chercher encore, dans le regard des uns, dans la mémoire des autres,
Tenter de trouver la clé du secret, sans doute la même que celle du mensonge,
Ne plus manger, ne plus dormir, vouloir disparaître de la surface de la terre,
Hésiter entre rage et espoir, fouiller un grenier, dépecer un album photos, renverser une vieille malle, user ses semelles, chercher on ne sait où, on ne sait comment, on ne sait pourquoi,
Prendre un avion, arpenter un hall de gare, emprunter un chemin inconnu,
Toucher du doigt une vérité qui s'évapore toujours,
Vouloir tuer, vouloir mourir,
Recommencer, repartir, tricoter son passé avec son présent, sans trou dans l'ouvrage et pour cela rattraper la maille glissée du mensonge,
Haïr Dieu, haïr le diable et tenter de se reconstruire par sa seule volonté,
Aimer au-delà de tout.
On n’imagine pas non plus que le destin cruel et sans doute tout tracé puisse vous bousculer encore davantage. Et pourtant…
Heureusement, le jour se lève toujours après la nuit, c'est la seule chose immuable de l'existence, la seule vérité. Un jour pousse un autre jour et nous laisse toujours une chance…
J'ai appris ça et je m'en servirai jusqu'au bout du temps qui me reste.
Et un jour se relever, plus forte qu'avant le séisme.
Nous sommes en novembre, un novembre glacial comme je n’en ai pas vu depuis très longtemps. L’hiver a chassé l’automne flamboyant en quelques coups de vent et les feuilles s’étalent au jardin en tapis de chagrin. Un brouillard intense et tenace noie le paysage jusqu’au clocher de l’église Saint-Sulpice. La neige, tombée en un épais tapis ouaté il y a quelques jours, a enfin fondu, laissant derrière elle un désolant paysage de boue et de tristesse que seul un rouge-gorge égaye, à la recherche de quelques miettes arrivées là par hasard.
Paul, mon frère, joue une partie de « pouilleux » endiablée avec Marie et Manon, mes petites sœurs, sur la grande table de la salle à manger. La journée tire à sa fin et m’a valu une gifle mémorable au motif absurde que j’ai chanté en essuyant la vaisselle du déjeuner. Je chante tout le temps depuis ma plus tendre enfance, en tout lieu et en toutes circonstances. Marc, mon père, est entré en trombe dans la cuisine en vociférant :
Je l’ai toisé, d’un air ahuri. Le verre que je tenais entre les mains m’a échappé. Je n’ai pas compris cette exaspération subite. Alors, devant sa colère, j’ai demandé innocemment une explication, sans imaginer un instant que ce serait pire encore. Il a hurlé :
La taloche est tombée, inattendue et violente. Pour ne pas en rajouter, ravalant mes larmes et ma rage, j’ai ramassé consciencieusement les morceaux de verre éparpillés. Il a quitté la pièce, sans un regard, sans un remords. La joue en feu, je me suis réfugiée en silence dans le cabanon, au fond du jardin et j’ai rempli le seau de charbon pour alimenter le grand poêle, ma corvée du soir. Avec tristesse, avec effroi, j’ai remonté le fil des derniers jours.
Pauline, ma mère, a déposé les armes. Elle s’est battue si longtemps contre ce mal qui la dévorait et la faisait dépérir à vue d’œil. En me levant, deux jours auparavant, j’ai vu, en ouvrant les persiennes, la voiture familiale stationnée sur le trottoir, devant la maison. Marc, perfectionniste en tout, n’a jamais laissé son véhicule dehors en pleine nuit. Alors, dans ma tête, ça n’a fait qu’un tour. J’ai compris que Maman était morte cette nuit-là, terrible nouvelle froidement confirmée par lui, à son lever. N’ayant visiblement ni le courage, ni l’envie de le faire, il m’a chargée d’annoncer la mort de Maman à mon frère et à mes deux sœurs. Manon sur mes genoux et Paul et Marie à mes côtés, je leur ai sobrement expliqué que plus jamais nous ne la reverrions mais qu’elle veillerait sur nous quatre de là où elle était.
Dans la foulée, notre cher père m’a prévenue qu’il partait chercher ses parents à Lille, et qu’il me faudrait m’occuper des petits en son absence. Mais avant, il m’a emmenée à l’hôpital voir Maman. Nous avons traversé un grand couloir désert puis, une infirmière nous a dirigés vers la chambre où elle reposait. Elle était là, si pâle Maman, dans son lit blanc, les mains jointes sur son chapelet de nacre, les yeux fermés comme dans un doux et serein sommeil. Mon cœur s’est déchiré. J’ai hésité. J’ai reculé, puis avancé. J’ai caressé sa joue, si froide. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas penser qu’elle ne me voyait plus, qu’elle ne m’entendait plus, qu’elle ne sentait plus ma caresse sur sa peau. En hurlant, j’ai pris mes jambes à mon cou.
J’ai filé me cacher. Juste pour oublier… Une aide-soignante m’a retrouvée dans la lingerie du service, affalée sur un sac de linge sale et m’a réconfortée du mieux qu’elle a pu. À seize ans et demi, on n’est encore qu’une enfant, et à plus forte raison devant le lit de mort de sa mère. Cette femme, une maman aussi certainement, m’a prise par la main, offert un verre d’eau, puis laissée à l’accueil. Mon père m’y a récupérée, prostrée. Sans un geste de tendresse, sans un mot, il m’a littéralement traînée jusqu’à la voiture. Nous avons réintégré la maison, toujours en silence, puis il s’en est allé dans le Nord chercher mes grands-parents. Mécaniquement, je me suis occupée du repas et de la maison. Paul, dévasté par le chagrin, s’est cadenassé dans sa chambre. Impuissante, désemparée, j’ai installé bêtement Marie et Manon devant la télévision. Elles avaient les yeux tout rouges et la mine chiffonnée.
J’ai eu un urgent besoin de réconfort, alors j’ai appelé Jacques, pour le prévenir de la mort de Maman. Jacques est mon amoureux. Oh ! Pas depuis très longtemps ! Mais quand même... Je ne savais même pas comment le lui dire. Il m’aime et souffre de me voir souffrir, mais j’avais besoin de l’entendre.
Ah ! Mon Jacques ! Je l’ai rencontré au printemps, lors d’une sortie estudiantine à Montmartre… Un coup de foudre magique et instantané nous a immédiatement liés. Je sais que, quoi qu’il arrive, je peux compter sur son amour, sa tendresse, sa présence.
Il a été abasourdi par la nouvelle, même s’il savait depuis longtemps que Pauline allait de mal en pis. J’ai pleuré, encore. Il m’a entendue, impuissant, a tenté de me consoler, m’a proposé de venir me chercher. Mais j’ai refusé… pour l’instant. Je sais que je n’ai pas le choix.
Au retour de notre père, Maman a été enterrée dans le petit cimetière au bout du village de La Vovette. Il faisait si froid et il y avait tant de neige ! Et tous ces gens qui nous dévisageaient comme des bêtes curieuses, mon petit frère, mes deux sœurs et moi ! J’avais envie de me sauver. La messe terminée, Grand-père et Grand-mère sont repartis… trop vite et la nuit est tombée, indifférente à notre malheur.
C’était hier. Ce soir, le clocher de l’église me rappelle à la réalité. Je presse le pas vers la maison, le seau de charbon à la main. Notre père est dans la salle à manger et sur son visage s’inscrit son air des mauvais jours. J’entreprends de mettre le charbon dans le poêle mais, le seau m’échappe. Il sort de ses gonds et hurle :
Sa réflexion me reste en travers et déclenche ma colère. Je hausse le ton :
Il me décoche un regard bizarre, m’attrape sous le menton, me fixe droit dans les yeux et, acerbe, me lance :
Incrédule, je sens le sol se dérober sous mes pieds. En même temps, j’essaie de comprendre quelle mouche le pique. Les petits regardent la scène, sans comprendre ce qui se passe. Manon, apeurée par les cris, sanglote.
Anéantie, je me pince très fort. Je navigue à vue dans un mauvais rêve, ce n’est pas possible. Une porte claque violemment. Marc est sorti dans la nuit froide. La pluie martèle le toit. Mon cœur cogne effroyablement. Je fixe le papier peint de la salle à manger, un papier peint hideux à grands motifs carrés dans des teintes orange, crème et marron. Je voudrais disparaître de la surface de la terre. Les petits, pétrifiés, se taisent. Je leur fais avaler un peu de soupe et tout le monde va dormir, dans un silence absolu et pesant.
La nuit qui suit est sans doute pour moi la pire de ma vie. Je me pose mille questions, n’y trouve aucune réponse. Je ne comprends pas pourquoi Maman aurait quitté ce monde avec un secret pareil. Je repense à ces derniers mois, à tout ce temps que nous avons passé ensemble. Comment a-t-elle pu, se sachant gravement malade, comment a-t-elle pu me cacher une chose pareille ? C’est invraisemblable d’autant que chaque soir, en quittant l’école de secrétariat où j’étudie, je me rendais à l’hôpital où elle était soignée. Je n’y restais jamais très longtemps, mais ces quelques minutes volées au temps, indispensables à ma vie et à la sienne, me procuraient la sensation d’être un peu utile. Je l’accompagnais pour quelques pas dans le parc ou lui apportais quelques douceurs. Nous reparlions souvent de ce voyage à Lourdes que nous avions fait, trois mois auparavant. Maman, infiniment croyante, se laissait porter par cette foi qui l’aidait dans son combat contre la maladie. Mais j’avais détesté Lourdes, son décorum et tous ses marchands du temple. C’était un sujet sur lequel elle et moi n’avions jamais pu trouver un quelconque terrain d’entente.
Quelques jours avant sa mort, elle m’a arraché une promesse. Sentant ses forces s’amenuiser de jour en jour, elle m’a fait jurer de m’occuper de mon frère et de mes deux sœurs. Manon n’a que neuf ans, Marie en a douze et Paul, quatorze. Elle m’a presque suppliée de ne pas quitter la maison familiale avant que Manon n’atteigne l’âge de seize ans, et m’a offert ce jour-là une broche en or, en forme de soleil, autrefois rapportée par elle de Djibouti, comme si ce bijou scellait définitivement notre accord. Enfin… Autant dire un accord à l’arraché ! Désemparée, j’ai promis mais nous n’avons pas eu l’occasion de réaborder ce sujet.
Maintenant il est trop tard pour tout, trop tard pour savoir la vérité, trop tard pour revenir sur la promesse donnée, trop tard pour l’insouciance. Cette révélation brutale me taraude. Je ne trouve plus le sommeil et cherche désespérément dans mon passé ce qui peut étayer les propos de Marc qui résonnent encore dans ma tête « Tu n’es pas ma fille ».
Je me souviens surtout de ma petite enfance chez Jeanne et Gaspard. J’y suis restée quelques années loin de mes parents, sous le prétexte que je ne supportais pas le climat de Libreville au Gabon où Marc avait été muté pour son travail. D’ailleurs, Paul est né là-bas. Jeanne m’a toujours dit que j’avais été rapatriée par avion sanitaire, et que Gaspard et elle m’avaient récupérée en piteux état, tel un « lapin sec ». C’est le mot qu’employait mon grand-père quand il parlait de moi à cette époque-là.
Insidieusement, dans ma tête, se glisse l’idée que mes parents se sont débarrassés de moi. L’avion pour cause sanitaire… ? La belle excuse ! Je finis par sombrer dans un sommeil cauchemardesque. Nous sommes le 18 novembre 1968. En ce jour glacial, je nais brutalement, à seize ans, d’une mère disparue et d’un père inconnu, autant dire orpheline. Ces éclats de voix pour des mots jamais dits fracassent ma vie et cette sordide histoire me vole à jamais mes espoirs de printemps. Je marche sur un fil d’incertitude telle une funambule en habit de chagrin. En un instant, les oiseaux se sont tus, les fleurs ont fané et le monde s’est terni.
Aux aurores, j’émerge d’un sommeil douteux, couverte de bleus, tant je me suis pincée. Non, je n’ai pas rêvé. J’ose à peine sortir de ma chambre. Je m’introduis dans la salle de bains, m’habille rapidement et sors dans le jardin. J’ai besoin d’air. Il fait froid, il pleut. J’entends Marc dans le cabanon charger ce maudit seau de charbon et redoute sa réaction. Curieusement, quand je le croise dans l’allée, il passe comme si de rien n’était, puis m’intime l’ordre de rentrer. Les jours qui suivent, il se terre dans le mutisme. Il sollicite des congés auprès de sa hiérarchie pour s’occuper de nous et de la maison. Compte tenu de sa situation, il n’a aucun mal à les obtenir. Chez nous, l’air devient irrespirable.
Au bout du rouleau, je prends mon courage à deux mains et demande à m’éloigner quelques jours. Je veux aller chez Jeanne, ma grand-mère. Cette atmosphère pesante, ces non-dits, cette indicible et envahissante douleur m’emplissent d’une colère sourde dès que je le croise. Contre toute attente, il accepte, sans doute pour se donner bonne conscience. Peut-être a-t-il peur aussi que je ne fasse une sottise ? Cela tombe bien, nous sommes en période de vacances scolaires. J’ai mon idée derrière la tête. Il est hors de question pour moi, même l’ombre d’un instant, de croire Marc sur parole. Je veux mettre à profit la semaine à venir pour découvrir la vérité, ou tout au moins tenter d’en savoir davantage.
Dans l’après-midi, je cours chez Nina, ma meilleure amie qui habite à deux pas mais, dans ma désespérance, j’ai été incapable de lui confier ce qui m’arrive. C’est une jolie fille, intelligente et surtout, elle a des parents extraordinaires. Jamais elle ne comprendra une telle histoire. Alors, je préfère me taire, au moins dans l’immédiat. Il sera toujours temps d’en parler, au retour de Lille, après éclaircissement de la situation. Je cherche une cabine téléphonique et appelle Jacques. Lorsqu’il décroche, je fonds en larmes. Incapable d’aligner deux mots, je lui annonce très vite mon départ pour une semaine chez ma grand-mère. J’évite d’en aborder le motif.
Je raccroche, à regret. Jamais je n’ai parlé de Jacques à ma famille. Mon amour, c’est mon jardin secret.
Au retour, je prépare mon sac en demandant à Marc s’il a prévenu Jeanne de ma venue. Apparemment, il a tout prévu, y compris de me déposer à la gare. Je file en cuisine comme un automate. Ce n’est pas compliqué. Le dîner, le déjeuner, selon le menu du lundi, celui du mardi, celui de toute la semaine, toujours les mêmes, inscrits sur un calepin posé sur le buffet de la salle à manger. C’est efficace et dépourvu de toute fantaisie. Marc a été gérant du mess dans sa caserne et, en digne militaire, il applique à la maison les règles implacables de l’armée. Que ce soit en cuisine ou ailleurs, la discipline est de rigueur, le silence aussi et la rébellion fortement réprimée. La table débarrassée, j’embrasse les petits que Marc a autorisé à regarder « La piste aux étoiles » à la télévision, et me couche de bonne heure. Il ne bronche pas. Il s’en fiche. C’est le journal télévisé et tout le monde se tait, comme à l’habitude.
Allongée dans mon lit, je m’interroge. Quel prétexte a-t-il avancé pour que Jeanne accepte de me recevoir au pied levé ? L’a-t-il mise au courant de ce qu’il m’a fait, de la souffrance qu’il m’a infligée ? Il n’a pas dû avoir grand mal à la convaincre. Jeanne m’aime profondément depuis toujours, et elle éprouve un plaisir infini à m’avoir près d’elle. Dans le fond, ce qu’il lui a dit m’est bien égal. Je me pose des questions d’une autre importance. Je ne sais guère comment je vais m’y prendre pour confier à Mamouchka la terrible révélation de son fils et mes tourments d’adolescente perdue. Je prie Dieu ou le diable qu’elle possède la clé de mon histoire. J’ai besoin d’elle, de sa tendresse et de sa complicité parce que j’ai décidé aussi de rendre visite à tante Sarah, la sœur de Maman qui vit à La Peyrolie, au cœur du Limousin. Il est totalement impensable que personne ne soit au courant de ce secret de famille qui me rend dingue.
Si j’avais sollicité l’autorisation de Marc pour descendre chez Sarah, en Corrèze, je me serais heurtée à une fin de non-recevoir.
Il déteste sa belle-sœur autant qu’elle le hait. Leur première rencontre à La Peyrolie, berceau corrézien de la famille de Maman, a laissé un souvenir détestable à ma tante. Elle n’a pas compris ce que sa sœur pouvait trouver d’intéressant à ce garçon. Par la suite, entre Sarah et Marc, il n’y eut jamais le moindre code de bonne entente et Pauline s’accommoda, tant bien que mal, sa vie durant, de cette animosité sans équivoque.
Malmenées par une insomnie tenace, mes pensées s’envolent vers Jacques. Chaque jour, moi, pourtant athée jusqu’à la moelle, remercie le ciel de l’avoir placé sur ma route. Chaque instant de notre coup de foudre est gravé dans ma mémoire. Je souris en pensant à ce voyage scolaire qui m’a apporté l’amour, à défaut de connaissances plus académiques.
À cette époque, j’avais encore un semblant de liberté. Nina et moi sommes donc parties un jeudi avec un groupe d’élèves de notre école de secrétariat pour visiter ce mythique Montmartre dont j’étais tombée amoureuse en feuilletant un magnifique livre de photos de Robert Doisneau. Nous étions une bonne douzaine dans le train, Madame Delachaume, notre professeur de français, en tête. C’était au printemps et il faisait si beau ! Enfin un jour de fête et de rigolade, bienvenu pour égayer mon quotidien triste à mourir.
En découvrant la célébrissime Place du Tertre, à deux pas du Sacré-Cœur et son ambiance hors du temps, mes peurs, ma lassitude s’étaient effacées, comme par magie. Les peintres devant leur chevalet, la foule cosmopolite, la musique et les petits bistrots pleins de charme… J’avais le sentiment d’avoir sauté dans une carte postale.
Un des peintres avait fait un coup de charme à Nina pour la croquer du pinceau, Nina, si jolie, avec son chapeau rouge et sa robe à fleurs ! Moi, épaisse comme un moineau, pas trop bien fagotée, je me moquais éperdument de mon apparence… Parfois les contraires s’attirent et c’était le cas pour elle et moi.
Notre groupe arrivait à hauteur de la Basilique. L’oreille tendue vers un air de guitare, une chanson des Beatles dont le titre m’échappait, j’avais pris un peu d’avance. Le guitariste, assis à même le sol, portait un vieux jean et une chemise ouverte sur un torse bronzé. Mes yeux ne lâchaient pas ses mains qui grattaient l’instrument, et les siens ne me lâchaient pas davantage. Il nous arrivait quelque chose d’inexplicable. Je me noyais dans son regard bleu océan tandis qu’il me tendait sa guitare en me disant :
Sortie de ma torpeur et un peu étonnée par le vouvoiement, j’avais marmonné un vague « Non, non, surtout pas ! Vous savez, je ne connais rien à la musique, mais rien du tout alors ! ». Et je m’étais littéralement sauvée, rouge comme un bouquet de pivoines. En me frayant un chemin dans la foule, j’avais retrouvé Nina, campée comme une reine, sur une chaise de velours rouge. Le peintre qui l’avait harponnée un peu plus tôt ébauchait son portrait. J’avais tapé sur l’épaule de mon amie en lui chuchotant qu’il serait plus prudent de rejoindre les autres. Si Madame Delachaume s’apercevait de notre absence, ça allait certainement chauffer ! Mais Nina ne l’entendait pas de cette oreille. Elle s’amusait trop avec son peintre du dimanche.
Je me sentais observée, mais je n’osais pas regarder par-dessus mon épaule. Plantée là depuis un bon moment, je ne me lassais pas d’admirer Nina faire la belle et tenir sérieusement la pose. Une vraie vedette… Il était hors de question que je la laisse seule. Tout à coup, une main avait saisi la mienne avec délicatesse puis l’avait ouverte pour y glisser un morceau de papier froissé. Mon bel inconnu, un doigt posé sur sa bouche en un « chut » inconditionnel, avait prestement filé après son geste inattendu. À cet instant, Madame Delachaume, surgie de nulle part, nous avait fondu dessus, courroucée, nous obligeant à rentrer dans le rang illico. Un sermon plus tard, nous avions réintégré le groupe. Mon trésor dans la main, je me sentais godiche à un point… J’ai fini par cacher subrepticement la petite boule de papier au fond de mon sac.
Ces souvenirs me remuent profondément en cette veille de départ. Je reviens brutalement à la réalité. Mon train demain part à neuf heures quarante-deux. Ma valise prête, mes yeux se ferment et mon corps retrouve la chaleur des étreintes de Jacques. Le reste de notre rencontre s’étiole dans mon rêve.
Je me lève d’humeur presque joyeuse et explique à Paul, Marie et Manon que je m’absente quelques jours pour une visite à Grand-mère. Je leur promets de revenir très vite, sans leur donner plus d’explications. Inutile de dramatiser davantage. Marc, revêche, me jette un œil noir, comme d’habitude. Une idée saugrenue me passe par la tête. Peut-être regrette-t-il sa révélation brutale, mais il est trop tard. Les dés sont jetés. Rien ne trahit ses pensées, ni ses paroles, ni ses gestes. Il se dirige vers la voiture et je lui emboîte le pas, mon bagage à la main, dans une atmosphère glaciale, au propre comme au figuré, sous un ciel désespérant et sans joie. Silence lourd tout au long du trajet… Il ne fait pas d’efforts, moi non plus.
À la gare de Dreux, je me jette hors du véhicule, mon sac à bout de bras et mon manteau de laine grise sur l’épaule. Je lui tourne le dos et me laisse happer par la foule. J’ai toujours aimé les gares pour leur atmosphère entre joie et tristesse. Mon esprit gamberge. Un peu romantique, je vois déambuler les gens, leur invente une histoire et rêve d’une rencontre.
« Rentrer dans un wagon au hasard, m’étourdir d’un regard, frôler une main, pousser la hardiesse à engager la conversation et faire d’un inconnu, un confident inattendu, voir filer les paysages, m’inquiéter un peu dans les tunnels sombres, laisser aller mon imagination vers une simple cabane au milieu des champs. Être un instant princesse et vagabonde, fermer les yeux en pensant à l’attente sur un quai, avec un bouquet de fleurs à la main, d’un qui m’aimerait à la folie et que j’aimerais tout autant. Sentir mon cœur battre la chamade en guettant, derrière chaque silhouette, celle de l’être aimé, pour enfin l’apercevoir dans un halo de brume au petit matin qui se lèverait. »
J’accède au guichet pour prendre mon billet. Marc m’a quand même laissé un peu d’argent de poche. Le chef de gare, un grand gaillard moustachu avec une casquette et un sifflet, vérifie ledit billet au portillon menant au quai et aux wagons. Je saute dans le train et me recroqueville sur un siège. Je dois changer à Paris et de la Gare Montparnasse me diriger Gare du Nord où un autre train m’attendra à douze heures cinquante. Je sors un joli coffret de papier à lettres de mon sac et, comme je le lui ai promis, rédige ma lettre à Jacques pour lui faire part de ma détresse grandissante. Sans son aide, je n’ai aucune chance d’aller au bout de ma démarche. Pendant que j’écris, je me remémore cet incroyable hasard qui a scellé nos destinées.
Au retour de cette inoubliable journée à Montmartre, le cœur battant, j’avais récupéré au fond de mon sac son petit mot chiffonné. Je l’avais déplié avec un soin infini et une impatience retenue. À la lecture de son message, j’avais cru à une farce. Quelques lettres en majuscules s’alignaient, serrées les unes contre les autres, comme des petits soldats... J.S.A.F.D.V. Signé J et un cœur. Au-dessous, une adresse dans Paris et ces quelques mots : « Rendez-vous là-bas samedi soir à vingt heures. Je vous attendrai. Surtout, par pitié, ne déclinez pas mon invitation ». Pétrifiée, je ne savais guère, à cet instant précis, ce que je ferais de ce message plutôt étonnant.
Tandis que ma plume court et tente d’expliquer mon départ précipité chez Jeanne à mon amoureux, le train m’emporte vers Paris. Je sais qu’il m’épaulera, quoi qu’il arrive, qu’il m’apportera du baume au cœur en ces circonstances très particulières. Le train glisse déjà vers la banlieue. Je déteste ces endroits autour de Paris où les gens vivent dans des « cages à poules », sans un brin de verdure et peut-être, sans un brin d’espoir non plus. Je m’estime heureuse d’avoir jusqu’à présent échappé à cela. Les immeubles gris succèdent aux bâtiments glauques et les panneaux publicitaires de grosses enseignes, inconnues pour moi, envahissent le paysage. Je suis presque à destination. Je vis une grande aventure dont j’écris les chapitres les uns après les autres mais je me serais bien passée d’en être l’héroïne. Je termine ma lettre par les mots d’amour qui me gonflent l’âme et le cœur. Je pourrais emplir la page des « je t’aime » qui s’y bousculent. Je ferme l’enveloppe quand le train entre en Gare Montparnasse.
Dans un brouhaha et une cohue dont je n’ai plus l’habitude, il me faut maintenant trouver la correspondance pour la Gare du Nord, un vrai parcours du combattant. Opiniâtre, j’en fais mon affaire, sinon avec facilité, au moins d’honorable façon. Ma lettre postée, j’achète un sandwich puis je téléphone à Jeanne et lui confirme mon arrivée dans l’après-midi. Nous convenons qu’oncle Charles et tante Sophie me récupèrent en Gare de Lille.
À douze heures cinquante précises, je pose mon sac dans le wagon et le chef de gare siffle le départ. Je m’endors, totalement épuisée et ne me réveille qu’à proximité d’Arras. Le train est presque vide et le paysage défile, me laissant indifférente. Mes pensées vont à Jeanne et à Gaspard, à ces jolis moments d’enfance qu’ils m’ont offerts, à leur tendresse jamais démentie. Lorsque, gamine, je me faisais gronder, je prenais ma petite valise en carton, y posais mon doudou, une petite culotte et des boutons. C’était ma marotte, les boutons ! Et je déclarais à Jeanne :
Je m’étais inventé un monde imaginaire, comme les enfants savent le faire, et l’avais ainsi baptisé « Patavivi ». Jeanne riait, comme à chaque fois et disait :
De fait, Patavivi n’était pas plus loin que le bout de l’allée bordée de roses du jardin, là où mon grand-père avait construit de ses mains un manège, rien que pour moi. Il récupérait de vieilles poupées, les remettait en état avec l’aide de Jeanne et les installait ensuite sur le carrousel. Il leur fabriquait des sièges avec de vieilles boîtes de conserve qu’il repeignait de toutes les couleurs. Quand il actionnait le manège, il jouait aussi de la musique sur un crincrin improbable.
Et puis, à Patavivi, il y avait ce cabanon de bois où il rangeait son vieux vélo et ses secrets. Il y entreposait toutes ses récupérations dans un fatras extraordinaire. Il disait toujours « le Bon Dieu voudra que je devienne vieux, alors j’ai besoin de garder beaucoup de choses ». Il a toujours eu ce côté brocanteur. Il y a même, caché là-dedans, un vieil alambic qu’il utilise pour faire lui-même ses alcools, ses liqueurs. Jeanne n’a pas accès au cabanon. Personne d’ailleurs, sauf moi, sa Nanou. Patavivi est donc resté pour moi le pays lointain de mes souvenirs de gosse, un des seuls endroits que je n’ai jamais partagés avec personne, le pays d’un homme, le roi Gaspard, dont je serai la reine de cœur à tout jamais.
Mon esprit vagabonde au creux d’une maison de briques rouges bordée d’un jardinet bien aligné. Je me souviens de ces veilles de Noël où Jeanne et moi nous affairions toute la journée avec une frénésie qui frisait la folie douce. Grand-mère chargeait la cuisinière à bois, celle qui chauffait la maison et sur laquelle mijotaient les petits plats.Les senteurs chatouillaient les narines et mettaient les papilles en éveil. La comtoise sonnait les heures dans sa lourde coque de bois et Jeanne disait :
Il y avait fort à faire. Autour de la grande table, toute la famille se presserait le soir de Noël. Il y aurait Stanislas, Jean, Sophie, Wanda, Alphonse, Charles, les cousines des Ardennes, et Mémé, la vieille et vénérable Mémé qui ne sortait plus guère de son rocking-chair qu’à cette occasion, Mémé et son chignon gris si serré, ses mains fines crispées sur son chapelet. Je n’ai jamais su son prénom. Mémé suffisait. Je l’aimais beaucoup. Grand-père descendait à la cave, en sortait ses meilleures bouteilles et surtout, il filait dans son repaire secret chercher ses trésors, la fameuse goutte et les liqueurs de sa fabrication. Jeanne, fine pâtissière, tablier à carreaux bleus bien accroché sur les hanches, déployait ses talents : Placek, babka, le fameux gâteau roulé aux graines de pavots et brioches en tout genre. Mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était le « pain d’chien », un savoureux pudding à base de pain rassis, de raisins secs trempés dans le rhum et la cassonade, qu’elle confectionnait tout au long de l’année.
Quand un « étranger » nous rendait visite, Jeanne s’amusait bien avec ce dessert.
Le soir venu, nous montions inspecter les chambres des invités. Jeanne réajustait les piejena - mot polonais désignant un gros édredon - sur les lits et tirait les lourds rideaux de cretonne. Puis elle sortait sa belle tenue des dimanches, dans un ton rose fané avec un col dentelle, ses perles assorties et ma plus jolie robe, celle qu’elle m’avait cousue et brodée elle-même, comme tous les ans. J’en ai d’ailleurs conservé une depuis toujours, une blanche avec des smocks bleus. Jeanne transformait ainsi la gamine que j’étais en princesse heureuse, un gros nœud dans mes boucles brunes. Je posais devant le miroir de la chambre et battais des mains. Puis nous descendions toutes les deux. Jeanne sentait la violette. L’horloge comptait toujours les heures mais nous étions prêtes. Le premier « Boze Narodzenie », Joyeux Noël en polonais, résonnait dans l’entrée au milieu de joyeuses embrassades. La fête pouvait commencer !
L’heure tourne et le voyage tire à sa fin. La Gare de Lille annoncée, je fais un bond. Tellement perdue dans mes pensées, j’ai oublié le terminus ! Je saisis mon sac, mon manteau et saute sur le quai, dans ma jupe écossaise rouge et verte, celle qui doit aider Charles et Sophie à me repérer. Il y a un bon moment que je ne les ai pas vus, deux ans, peut-être trois, mais je garde un souvenir hilarant de tante Sophie avec ses chapeaux olé olé et ses tenues à la Mary Poppins. Soudain, j’entends crier « Nanou » dans mon dos. En me retournant, j’aperçois deux mains levées et un couvre-chef improbable, couleur mandarine. Tante Sophie m’a reconnue. Je fais volte-face et me retrouve quasi immédiatement dans les bras d’Oncle Charles qui me serre à m’étouffer. Tante Sophie m’embrasse avec fougue. Je n’ai, comme d’habitude, pas le temps d’en placer une. Ceux-là sont des personnages mais je les adore. Au sortir de la gare, nous nous engouffrons dans la voiture flambant neuve de Charles, une DS d’un bleu pétant avec un toit tout blanc. Il se met au volant, fier comme Artaban, pour m’emmener chez mes grands-parents.
Sophie est la sœur de Gaspard, et ils s’entendent comme larrons en foire. Quand son frère a pris sa retraite de mineur, lui et sa femme ont quitté les corons de Bruay-en-Artois, à proximité de la fosse sept et se sont installés à Lille, deux rues plus loin que chez elle et Charles. Moi, je n’aime qu’à moitié ces maisons sans âme au bord du boulevard bruyant, qui n’ont rien en commun avec la maison de ma petite enfance.
Arrivée à destination, je n’en crois pas mes yeux. Sur le perron, sont alignés en rang d’oignons, Jeanne, Gaspard, l’oncle Stanislas, les tantes Hélène et Wanda, le cousin Edmond, un vrai comité d’accueil ! Malgré un froid humide et persistant, ils arborent tous un sourire éclatant. Tout ça n’arrange pas mes affaires. Il est évidemment hors de question d’aborder le sujet brûlant de Marc devant tout ce monde, même si je sais qu’ils m’aiment profondément et qu’ils auraient été infiniment vexés de n’être pas prévenus de ma visite.
L’heure des embrassades laisse la place à l’heure du café et des papotages. Nous avons tant de choses à nous dire !
Je fais bonne figure un moment, puis montre discrètement à Jeanne l’escalier qui mène aux chambres. J’ai un urgent besoin de la voir en tête à tête. Je pose mon sac, pousse la porte et l’oblige à s’asseoir sur le bord du lit.
Ses yeux disent oui, sa bouche dit non. Sans doute, est-elle déchirée entre l’amour qu’elle porte à son fils et l’immense tendresse qu’elle me voue depuis toujours. Dans ce cruel dilemme, elle n’a pas d’alternative. Elle me serre dans ses bras sans répondre, et je comprends immédiatement qu’il va falloir me résoudre à ne pas en attendre davantage. Je la préviens que j’envisage de trouver une réponse à ma question chez tante Sarah, la sœur de Maman. Au mot question, elle a un léger sursaut, vite réprimé.
En y réfléchissant, je me dis que Pauline et elle n’ont toujours eu que des relations épistolaires depuis que Maman m’a récupérée, au bout de quatre longues années, qu’elle a dû, par obligation, passer loin de France. Les mutations militaires de Marc dans les colonies africaines et malgaches l’ont ainsi tenue éloignée de son pays et de son enfant. Quand elle m’a récupérée, à l’âge de cinq ans, j’appelais ma grand-mère maman et je ne baragouinais que le polonais. Les échanges entre elles deux se sont alors bornés à de simples et glaciales politesses. Jamais elles n’ont réussi à briser la glace installée entre elles.
Pour l’heure, Jeanne m’autorise à partir. Elle prend l’engagement de me couvrir au cas où Marc se révèlerait curieux. Grand-père, c’est évident, suivra l’avis de sa femme. L’affaire étant convenue, nous regagnons la salle à manger. Jeanne me précède, les yeux humides et le cœur battant mais personne ne soupçonne quoi que ce soit. Les tantes ont déjà mis la table pour le soir, et les hommes ont sorti le schnaps et la vodka. Je mange rapidement un morceau et prétexte la fatigue du voyage pour prendre congé, non sans leur promettre de les revoir demain.
Je m’allonge, un peu dépitée. La réaction négative de Grand-mère m’attriste et me perturbe. Demain Jacques prendra connaissance de ma lettre. Je lui ai donné le numéro de téléphone de Jeanne pour qu’il me joigne le plus vite possible, mais la suite des évènements ne m’appartient qu’à peine. Patience et longueur de temps…
L’amour que j’éprouve pour lui me transporte. J’ai encore en tête ce petit morceau de papier chiffonné, ce rendez-vous incroyable auquel je m’étais rendue le cœur battant. Résidente à Paris, la mère de Nina, m’y avait conduite. J’avais revêtu une jolie robe de dentelle mauve qui épousait mon corps gracile, posé un peu de rose sur mes lèvres et relevé mes cheveux dans une barrette de nacre. Rigoureusement à l’heure, je m’étais retrouvée timide et pimpante, devant une salle de concerts dans un quartier de Saint-Germain des Prés. Je l’avais à peine reconnu. Il m’attendait à l’entrée, magnifique dans son pantalon noir et sa belle chemise blanche au grand col ouvert et aux manches bouffantes. Sans un mot, il m’avait menée à l’intérieur, vers une petite alcôve damassée dominant la scène. Me gratifiant d’un large sourire et d’un baiser rapide, il m’avait fait asseoir dans une bergère de velours et, dans un chuchotement, m’avait dit : «à tout à l’heure ».
Un programme du concert, posé devant moi, annonçait un récital de piano joué par un dénommé Jacques Marcheval de la Jabolière. J’en étais à me demander le pourquoi de ma présence en cet endroit, quand le rideau s’était ouvert sur mon bel inconnu. Sur la scène, à pas mesurés et sous les applaudissements, il s’était assis derrière un magnifique piano blanc. Époustouflée, me laissant emporter par la musique, je réalisais soudainement que mon guitariste des rues était pianiste.
Au tomber de rideau, Jacques Marcheval de la Jabolière avait salué son public, puis s’était évaporé. C’est alors qu’un adorable petit garçon de sept ou huit ans avait trottiné vers moi, un plateau d’argent à la main, sur lequel reposaient une rose rouge et une enveloppe cachetée. Instinctivement, j’avais respiré la rose, puis ouvert le pli et reconnu, stupéfaite, les initiales J. S. A. F. D. V. Je ne m’attendais, certes pas, à la traduction tracée juste au-dessous, en lettres élégantes, « Je suis amoureux fou de vous ». Signé Jacques Marcheval de La Jabolière.
En découvrant son nom, j’avais mieux compris son vouvoiement. Peu habituée à cela, cette forme de déférence m’amusait et me touchait en même temps.
Ce délicieux retour en arrière m’empêche un peu de dormir. Par la fenêtre, je vois la lune claire se rire du ciel d’hiver. Je murmure… Demain, demain, demain… En leitmotiv ! Je sombre dans le sommeil. Hier est déjà demain.
Le petit jour se glisse subrepticement dans l’alcôve. Je m’étire, puis j’en sors d’un bond, les dentelles de l’oreiller dessinées sur ma joue. Je m’enveloppe du vieux châle de laine de Jeanne et dévale les marches. De la cuisine monte une odeur de chocolat chaud et de cannelle. Mamouchka m’a préparé un petit-déjeuner de reine. Le feu ronronne dans la cuisinière à bois et Gaspard, matinal, est déjà parti en promenade avec Sacha, le vieux chien de la maisonnée. J’aimerais tant arrêter les aiguilles de l’horloge, stopper le temps dans sa course folle, retrouver mes gestes tendres d’enfant heureuse. Je cours me réfugier dans les bras de Grand-Mère. Le tintement de la cloche du laitier tend à nous faire desserrer notre étreinte. C’est l’heure de la livraison journalière.
Jeanne attrape le pot à lait et file prestement. Une bouffée d’air froid pénètre dans la pièce et achève de me réveiller. Par la porte mal refermée, arrivent des bribes de conversation en polonais. Je ne comprends plus rien à cette langue qui m’a pourtant bercée si longtemps. Je prends conscience de mon enfance enfuie, de la vie qui passe. Une page se tourne sur les corons d’Haillicourt.
Elle revient, les joues rosies par l’air frisquet du matin, range le lait et disparaît dans la bibliothèque. J’avale mon chocolat, une tartine au miel et lui emboîte le pas. Quand j’entre dans la pièce, Grand-mère me fait signe d’approcher. Elle tient dans ses mains fines une boîte en bois d’acajou qu’elle me tend. La boîte a un petit air de déjà-vu, mais quand je soulève son couvercle, les larmes me montent aux yeux. Au fond, sont impeccablement rangés ces jolis boutons, ceux que je collectionnais autrefois. L’émotion m’envahit. Le téléphone sonne. Jeanne s’éclipse pour aller répondre.
Je me précipite.
En même temps, je réalise qu’il l’a forcément reçue puisqu’il m’appelle.
Je raccroche à regret. Il est temps d’appeler Tante Sarah. Le samedi, elle ne quitte jamais la maison pour concocter le repas du dimanche midi. Elle invite à déjeuner une partie de ses enfants et parfois leurs petits copains. C’est sa façon à elle de distribuer des tranches de bonheur comme on le fait avec des tranches de brioche. Elle met les petits plats dans les grands et, suivant la saison, dresse une grande table dans le jardin ou dans la salle à manger, près de la cheminée. C’est là que trônent ses pâtés corréziens à la viande, ses tartes tièdes à l’abricot et quelques bouteilles de cidre frais. Je compose le numéro et obtiens ma tante immédiatement.
Je la mets devant le fait accompli, mais elle n’est aucunement surprise. Elle me connaît par cœur ! Un vrai farfadet, toujours là où on ne m’attend pas !
Je pose le téléphone et soupire en jetant un œil à la pendule. Voilà une bonne chose de faite. Il est midi et tante Wanda m’attend pour le déjeuner avec les cousines des Ardennes. Je monte me changer à toute vitesse. J’enfile toute la panoplie, manteau, bonnet, écharpe et gants de rigueur. Le vent du Nord portant bien son nom, il vaut mieux se couvrir. Ce n’est pas le moment de tomber malade. Mes grands-parents et moi prenons la route à pied vers un pâté de maisons un peu plus loin. J’ai de la chance d’avoir pu venir ces jours-ci. Lille se prépare à la grande ducasse, cette fête foraine incontournable et sa foire aux manèges. La semaine suivante, il y aura ici un monde fou.
L’après-midi traîne en longueur. Je ne peux plus rien avaler. C’est à chaque fois la même chose quand je viens dans la famille. Rien n’étant ni trop beau ni trop bon pour moi, je suis littéralement « gavée » par les uns et les autres. Mamouchka me sauve la mise en annonçant notre départ à la cantonade. La nuit est descendue et la pluie commence à tomber. Le morne hiver fait son œuvre. Sous la lumière blafarde du réverbère, Jeanne ouvre la porte qui chante sur ses gonds. Le chien trépigne d’impatience. Gaspard se dirige vers la réserve à charbon pour remplir le seau. La nuit, le poêle à feu continu prend le relais de la cuisinière à bois. Jeanne éclaire le couloir puis la cuisine où elle propose de manger un morceau, mais j’ai déjà englouti tant de choses depuis la veille que je n’en peux plus. Je la remercie, l’embrasse tendrement et monte me coucher. Le lendemain, je dois partir tôt. Je me débarbouille un peu avant de gagner mon lit, sors un livre de mon sac. Je suis une passionnée de mythologie grecque, mais n’arrive pas à fixer mon attention sur mon ouvrage. Pénélope m’ennuie ce soir.
Je pense encore à Jacques et à ce soir de concert enchanteur. Venu me chercher après que le rideau fut baissé pour me faire visiter sa loge, il m’avait présentée à deux de ses amis, musiciens comme lui, deux garçons charmants, avec lesquels il jouait parfois dans une cave de Saint-Germain-des-Prés. Nous avions parlé musique et voyages, puis nous avions pris congé.
La soirée était douce, l’air embaumé de glycines, de lilas, je ne sais plus très bien. Arrêtés dans un petit bistrot en bord d’avenue, nous avions dîné de saumon frais et d’une soupe de fraises. Pour la première fois de ma vie, j’avais goûté un peu de vin. Je n’osais pas une parole tant j’avais peur de rompre le charme. Je me sentais gauche mais, petit à petit, il m’apprivoisait.
Mon livre tombe avec un bruit sec sur le plancher. Je sursaute. J’éteins la lumière. Demain, je serai dans les bras de mon Amour !
