Manger Dieu - Henri Quantin - E-Book

Manger Dieu E-Book

Henri Quantin

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Beschreibung

« Mangez-moi » : tel est l’impératif inconcevable que Dieu adresse aux hommes dans l’Eucharistie. Pourtant, nous sommes bien souvent tentés d’en réduire la réalité charnelle, au risque de nous soustraire purement et simplement à l’Incarnation. Les mois de confinement sans communion sacramentelle des fidèles – événement inédit dans l’histoire de l’Église – n’ont-ils pas confirmé cette pierre d’achoppement ? Plus de cent ans après le décret de saint Pie X sur la communion fréquente, un nouveau bilan s’impose. Quelles leçons tirer des périodes de confinement sur le rapport des catholiques, et sur notre propre rapport, à la présence réelle de Jésus dans l’Eucharistie ?

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Seitenzahl: 167

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Conception couverture : © Christophe Roger

Image couverture : Pierre Paul Rubens, La Cène (1631-1632) © Pinacoteca di Brera

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Le Livre Ouvert, 2020

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

ISBN : 978-2-37474-023-2

Dépôt légal : 4e trimestre 2020

À Luc Adrian, sans lequel…

« Car comme la participation du corps du fils de Dieu est le plus grand bien qui soit dans le monde, la privation de ce même corps est sans doute le plus grand mal ; et l’Église a toujours considéré cette séparation comme la plus grande de toutes les peines qu’elle pouvait imposer aux pénitents. C’est ce qui fait dire à saint Chrysostome, qu’un homme ne devrait avoir autre douleur sur la terre, sinon d’être privé de cette viande divine. »

Antoine Arnauld, De la fréquente communion

Avant-propos

« J’ai faim. » C’est le titre d’une tribune publiée peu après le Jeudi saint confiné sur le site Aleteia. Tout en signalant que ce cri pouvait sortir aussi bien de la bouche d’un enfant gâté que d’un véritable affamé, je rappelais que le Christ demande avant tout à être mangé, à entrer dans la bouche et à descendre jusqu’à l’estomac. Comme quelques autres, prêtres ou laïcs, théologiens subtils ou fidèles déboussolés, je me demandais s’il était réellement impossible que la communion soit apportée dans les maisons fermées, pour que les foyers confinés goûtent à nouveau à la saveur du Pain de vie, après l’avoir adoré en vérité. À l’absence réelle du Christ donnée à voir sur des écrans plats, la tribune opposait sa présence réelle et substantielle dans une miette de pain généreusement distribuée.

Les messages variés que m’a valus cette tribune m’ont poussé à répondre favorablement à la demande d’un éditeur de la développer un peu. Face à mon cri de faim, certains avaient entendu l’enfant gâté, tandis que d’autres avaient été sensibles au cri de l’affamé, qu’ils me disaient partager. Des prêtres m’écrivaient leur accord : ils brûlaient d’apporter le Saint Sacrement, mais ne voulaient pas désobéir ; d’autres désapprouvaient mes propos, disant essentiellement que la Parole de Dieu pouvait bien remplacer provisoirement son corps. Un évêque1 jugea même que mon texte méritait « une correction fraternelle » pour son manque de charité envers les prêtres, dont certains, il est vrai, ont pris mon propos comme une remise en cause de tout ce qu’ils avaient fait par ailleurs, ce qui n’était pas mon intention.

Or, même en admettant que l’impossibilité pour les fidèles de communier ait été absolument fondée, en raison pure comme en raison pratique, les arguments avancés par les uns et les autres ont montré, s’il en était encore besoin, des différences profondes de vision de l’Eucharistie au cœur même de l’Église. Alors que l’éventualité de nouvelles mesures empêchant le rassemblement eucharistique ne peut être exclue, parler de ce qui s’est passé est plus que jamais une manière d’envisager l’avenir, mais surtout l’éternel « aujourd’hui » du royaume de Dieu2.

1. Nous avons fait le choix, tout au long du livre, de ne pas donner les noms des prêtres et des évêques que nous citons, sauf lorsque la déclaration a été publiée.

2. Au moment où ce livre part chez l’imprimeur, un « reconfinement » vient d’être annoncé. Il n’a pas semblé nécessaire de l’ajouter dans les pages qui suivent chaque fois que l’occasion s’en présentait. Certains éléments, comme « l’attestation de déplacement dérogatoire », seront encore plus frais dans les mémoires que nous ne pouvions le penser. Il en va de même, hélas, de la suspension de la liberté de culte. On trouvera notre première réaction à l’annonce présidentielle sur le site d’Aleteia, sous le titre : « Reconfinement : les catholiques ne peuvent se satisfaire de la messe connectée » (publié le 4 novembre). Pour le reste, c’est au lecteur de juger si les semaines écoulées changent quoi que ce soit à ce cri de faim.

Introduction : la phrase de trop

« Celui qui me mangera vivra par moi. » C’est la phrase par laquelle tout bascule, le mot en trop qui précipite la chute. De quoi faire limoger l’expert en communication et déchaîner les réseaux sociaux. Saint Jean rapporte les mots de la foule aussi précisément que ceux de Jésus : « Ce qu’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter »(Jn 6, 60). Le Christ, dont l’insolent succès avait de quoi rendre jaloux tous les messies aux petits pieds, est soudain blacklisté.

Il venait de multiplier les pains et de marcher sur les eaux. Jusque-là, il était difficile de faire mieux dans une campagne électorale. Message vendeur et imparable : je peux donner à manger à tous et je peux réconcilier l’homme et la nature. Je suis maître du solide et du liquide. Je suis communiste, écologiste, « pêche nature et tradition », proche du peuple et souverain. Sa cote de popularité atteint des sommets et la foule est venue pour faire de lui son roi (Jn 6, 15). On est au moment où les ennemis eux-mêmes n’osent plus espérer un faux pas.

« Celui qui me mangera vivra par moi. » Excès de confiance dans la capacité des hommes à comprendre ou sabordage volontaire pour mettre fin au malentendu ? L’effet de cet anti-slogan est immédiat et radical : « À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en allèrent et cessèrent de marcher avec lui », écrit Jean (6, 66). 666, la référence johannique ferait presque entendre le ricanement de la Bête, celle qui sépare ceux qui devraient être unis. Le diable, lui, n’aurait jamais dit une bêtise pareille : il est pur esprit et il entend bien le rester. Jamais il ne se donnerait lui-même à manger : il hait le don et il méprise la mangeaille. Pour lui, la nourriture est toujours vulgaire. Il sait s’en servir pour tenter les hommes, qui font facilement de leur ventre leur Dieu, comme le dit saint Paul ; il a eu Adam avec un fruit, Esaü avec des lentilles, Augustin avec des poires – alors qu’il n’avait même pas faim. Par la nourriture, il a aussi réussi l’amalgame entre Noël et le jour de l’An, pour mieux faire disparaître la naissance inouïe de Dieu au milieu des « fêtes ». Mais il ne prend jamais part au festin : il se contente de savourer le spectacle des corps avachis qui n’ont plus faim de rien. Il aime qu’on soit repu d’avance.

« Celui qui me mangera vivra par moi. » Le faux pas inespéré a eu lieu. La Passion s’annonce déjà : cet homme qui refuse la royauté a sur la tête l’ombre de la couronne d’épines du roi défiguré. Presque tout le monde s’en va voir ailleurs et chercher un autre messie : un messie tolérable, sans fausse note dans la com, sans appel délirant à l’anthropophagie, un messie plus Macron qu’Emmanuel, un messie qui ne dirait « Mangez-moi, mangez-moi » que pour entonner un tube de l’été, un messie qui unirait sans jamais diviser, qui parlerait sans heurter, qui renoncerait à se donner à manger parce que certains ont jugé ses paroles intolérables. Un esprit sain et un corps sain plutôt qu’un Esprit Saint et un corps livré. Un Verbe qui ne se fasse pas chair. Un messie désincarné.

Peut-être n’était-il pas trop tard pour tout rattraper. Il aurait suffi de dire que c’était juste une image, un effet rhétorique pour réveiller ceux qui dormaient et vérifier que tout le monde suivait. Que, bien sûr, on ne peut pas manger Dieu, qu’il ne faut pas exagérer, quand même. La foule serait sans doute revenue soulagée ; certains hommes bien informés auraient même dit que cela allait épargner bien des querelles dans les années, les siècles et pourquoi pas – ce qui aurait fait ricaner les sceptiques – les millénaires à venir.

Pourtant, le Christ s’est entêté. Il n’a fait ni excuses publiques, ni communiqué de presse pour rectifier, ni « On m’a mal compris », ni « On a déformé pour me nuire », ni « On a tiré la phrase de son contexte ».

Il faut croire qu’il y tenait vraiment, à être mangé.

Il y tient depuis deux mille ans. Au long des siècles, il y a tenu contre ses ennemis, malgré les épigrammes, les pamphlets et les parodies. Il y a tenu malgré les messes noires, qui n’auraient jamais été vraiment démoniaques sans sa présence réelle. Il y a tenu au XVIIe siècle, malgré les vers du protestant Agrippa d’Aubigné, qui en tirait une conséquence féroce : « Vous devez, sans mentir,/Adorer ou le ventre ou bien le cul d’un prêtre. » Il y a tenu au XVIIIe siècle, malgré les ricanements identiques de Voltaire sur les chrétiens qui « pissent et chient leur Dieu3 ». Il y a tenu au XIXe, face aux diktats de scientistes qui réduisaient le réel à leurs observations d’aveugles arrogants. Il y a tenu au XXe siècle, face à la religion sexuelle qui ne parlait plus de « corps divin » que pour aliéner chaque femme libérée au marché pharmaceutique.

Au long des mêmes siècles, il y a tenu aussi contre des amis possibles et des disciples espérés. Il y a tenu, quand protestants et catholiques se déchiraient et déchiraient son corps continué. Il y a tenu, quand le concile de Trente souhaita qu’à chaque messe, les fidèles « ne se contentent pas de communier spirituellement, mais reçoivent encore réellement le sacrement eucharistique4 ». Il y a tenu en 1679, quand il fallut un décret approuvé par le pape Innocent XI pour rappeler que toutes les classes de personnes, y compris les marchands et les gens mariés, pouvaient être admises à la communion fréquente. Il y a tenu encore en 1905, quand ce fut au tour de Pie X de condamner solennellement les excès de scrupule qui éloignaient tant de fidèles de la sainte table et d’affirmer la nécessité vitale du « banquet de vie et de force ». Il y a tenu en 1966, quand Mauriac, qui sera notre guide principal dans ces pages, s’opposait aux clercs qui refusaient d’être des « distributeurs » de sacrements.

Il y tenait en 2020, malgré les églises fermées et il y tient toujours. Et c’est toujours la pierre d’achoppement, depuis deux mille ans. Le Christ a voulu, veut et voudra toujours être mangé : avant, pendant et après le confinement, les trois moments de ces quelques pages dictées par un cri de faim.

3. VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, article « Transsubstantiation ».

4. CONCILE DE TRENTE, session XXII, chapitre VI.

Dieu en miettes

Les promesses de Jean, 6

Les tendances révélées ou exacerbées par la privation de l’Eucharistie et des autres sacrements pour les fidèles ne datent évidemment pas d’hier. La plupart des tensions étaient à l’œuvre depuis longtemps et n’ont été qu’accentuées : tension entre primat du social et primat du théologique, tension entre adaptation au numérique et sauvegarde du charnel, tension entre valorisation de la Parole de Dieu et vénération du Saint Sacrement, tension entre « Écoute, Israël » et « Prenez et mangez ». En elles-mêmes, la plupart de ces tensions sont bonnes. En revanche, chaque fois qu’il s’agit de choisir là où il faudrait simplement distinguer pour unir – et parfois hiérarchiser –, l’amputation du Christ est garantie.

Au chapitre 6 de saint Jean, on l’a vu, Jésus affirme, sans la moindre prudence stratégique, qu’il désire être mangé. Devant la défection de la foule, le Christ demande à ses douze disciples s’ils souhaitent partir eux aussi. On connaît la réponse de Pierre : « Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle »(Jn 6, 68). Au regard des foules qui affluaient, douze apôtres ne semblent pas peser lourd. Et comme si ça ne suffisait pas, Jésus ajoute immédiatement : « Et l’un de vous est un démon ! » (Jn 6, 70). En quelques versets, voilà un saisissant condensé de l’Évangile : un Dieu qui se donne à manger, une foule passant de l’enthousiasme frénétique à la déception devant des paroles « intolérables », une promesse de vie éternelle et, parmi les rares fidèles restant, la présence d’un démon laissant présager de nouvelles crises.

En disant « Mangez-moi », le Christ précipite la suite des événements : il sera livré à des juges douteux et à une foule hystérique, broyé au lieu d’être mâché, écrasé au lieu d’être avalé, foulé aux pieds au lieu d’être recueilli dans le creux des mains, cloué sur place au lieu d’être distribué partout.

Ce « Mangez-moi » n’est jamais totalement passé ; cette nourriture-là est restée coincée au travers de la gorge des siècles que nous avons survolés. L’exigence de brièveté d’un cri impose toutefois de réduire le champ d’observation. C’est pourquoi cet « avant-confinement » se contentera de trois moments signifiants, choisis après Vatican II, pour que les termes de la réflexion soient autant que possible ceux que les chrétiens utilisent encore aujourd’hui.

Une certaine gêne, en 66

Le premier moment révélateur se situe en 1966. C’est une histoire de curé. Sans curé, il n’y aurait pas d’histoire. Il faut toujours un curé pour manger Dieu. C’est un curé mal vu dans son diocèse. Ni pour des mœurs condamnables, ni pour une doctrine déviante. Ce curé était regardé de travers parce qu’il célébrait la Fête-Dieu, la « solennité du Saint Sacrement du corps et du sang du Christ », par une grande procession. Au Pays basque, la tradition était bien vivante, mais il faut croire qu’en 1966, une bonne partie du clergé n’aimait pas les traditions vivantes. 1966 est notre année de départ, comme l’an I de l’après-concile, pour ceux qui font naître l’Église à Vatican II, comme d’autres font naître la France en 1789 ou le monde d’après en 2020. 1966 inaugurait déjà un monde qui se voulait d’après.

Aux yeux de ses confrères, il est vrai que ce curé mal vu cherchait un peu : il ne célébrait pas la Fête-Dieu avec tout le monde. Depuis longtemps, il avait l’autorisation de prendre quelques libertés avec le calendrier liturgique, pour les pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz. Comme ils travaillaient à Terre-Neuve au mois de juin, ces pêcheurs avaient toujours eu le privilège de célébrer la Fête-Dieu en janvier. Non pas soixante jours après Pâques, mais dans l’écho de Noël, comme un prolongement de l’Épiphanie et non de la Pentecôte. Il était sûrement un peu plus difficile en hiver de trouver des fleurs pour tapisser le sol sur le parcours de la procession ou pour jeter des pétales devant le Saint Sacrement, mais cela n’empêchait pas la fête d’être pleine de couleurs. Les couturières du Pays basque excellaient pour coudre des vêtements resplendissants.

La procession parcourait les rues en l’honneur du Saint Sacrement, dont la blancheur, pour qui savait voir, était plus chatoyante que toute la palette aux couleurs variées. C’était devant cette hostie, en apparence beaucoup moins vivante et beaucoup moins impressionnante que les poissons des eaux de Terre-Neuve, que les pêcheurs endurcis mettaient le genou à terre. C’était ce morceau de pain qu’ils suivaient dans les rues, de reposoir en reposoir. Parfois le froid de janvier était rude, mais il y avait peu de frileux pour rester confinés chez eux.

Et soudain, en 1966, l’évêque décida de mettre fin à cette exception liturgique. Il y avait de quoi être déçu. En 1966, tout le monde disait, dans l’Église, qu’il y avait beaucoup plus de liberté qu’avant, qu’il était presque interdit d’interdire… Apparemment, pas pour la Fête-Dieu.

À cause de cette interdiction épiscopale, le curé avait voulu rencontrer un des catholiques les plus célèbres de la région, prix Nobel de littérature. Depuis 1952, François Mauriac tenait un bloc-notes, qu’il publiait régulièrement dans la presse. Touché par la visite du curé, il lui consacre son Bloc-notes du 30 octobre 1966. Donner un peu d’écho à ce qui passerait inaperçu sans lui est un rôle possible de l’écrivain. « Ce curé s’indigne de ce que dans les nouvelles églises on semble mettre le Saint Sacrement en pénitence », rapporte Mauriac. Le Saint Sacrement en pénitence ! La formule est aussi belle que désespérante d’actualité prolongée.

Mauriac, toutefois, n’entend pas épouser sans examen la cause du visiteur. Il cherche à montrer au curé ce que son indignation l’empêche de voir, la part de vérité de la pratique des « nouvelles églises ». Il suggère à ce prêtre regardé de travers par ses confrères et sa hiérarchie que le Saint Sacrement est plus fait pour être mangé que pour être promené en procession, que « le Pain vivant est d’abord, est essentiellement, une nourriture, ce que certains tendaient à oublier5 ». Voilà pour l’hommage de Mauriac aux réformes de son temps. Qu’on ne compte pas sur lui pour faire preuve de conservatisme. Il a salué Vatican II comme un événement sans précédent et il ne se renie pas.

Néanmoins, il garde les yeux ouverts et l’esprit éveillé : il n’a pas l’intention de s’unir aux ravis du concile qui y voient l’occasion de faire table rase de tout ce que leurs ancêtres croyaient et qui, « pour les générations qui nous ont précédés, engageait l’éternité6 ». C’est pour cela que Mauriac éprouve un certain malaise dans l’après-concile. Il voit bien l’ineptie qu’il y a, pour les clercs, à rejeter joyeusement ce qu’ils présentaient dix ans plus tôt comme une vérité incontestable, surtout si c’est dans l’espoir de gagner en crédibilité. Aux condamnations hautaines des faux sages et des demi-savants, il préfère l’indignation simple du curé de campagne qui continue à avancer avec le Saint Sacrement et à faire jeter des pétales par les premières communiantes.

Mauriac croit en l’Église de 1950 autant qu’en celle de 1966 : en l’une comme en l’autre, il discerne les tares et les merveilles. C’est pourquoi il s’est imposé comme notre guide tout au long de ces pages. Il se méfie de ceux qui réservent leurs critiques au passé. Que certains aient oublié que le Saint Sacrement était une nourriture ne discrédite en rien ceux qui l’ont adoré avant de le manger : « La sainte Église, écrit-il, ne peut pas s’être égarée, ni les fidèles du monde entier, en l’adorant et en l’aimant. »

L’acte de foi de Mauriac en l’Église ne relève pas du présupposé clérical. Il est fondé sur l’histoire occidentale et sur les lieux ouverts à tous ceux qui sont assez curieux pour pousser une porte : « Les cathédrales de l’Occident et nos plus pauvres églises rendent témoignage à cette foi en la présence réelle : la petite hostie en quelque sorte les a sécrétées7. » La procession de la Fête-Dieu, en juin ou en janvier, ne fait donc que mettre en mouvement, une fois par an, ce qui est inscrit chaque jour de l’année dans les murs mêmes de tous les villages et de toutes les grandes villes. L’ostensoir de la procession n’est pas plus ostensible que la façade de la cathédrale : il offre au regard le cœur vivant sans lequel les rues traversées n’auraient sans doute jamais existé ; il fait faire un tour du propriétaire au maître pour lequel on a bâti l’édifice. Non pas tant parce que le propriétaire aurait besoin d’inspecter ses propriétés, mais parce que les habitants ont besoin d’être rassurés et soutenus par la présence du maître. C’est aussi pourquoi une procession se distingue d’une visite guidée, de même qu’un pèlerinage n’est pas une randonnée :

Si les églises catholiques paraissent seules vivantes, si tous les autres temples pour nous sont des tombeaux vides, c’est que nous sommes familiers de cette présence adorable dont certains clercs d’aujourd’hui paraissent gênés8…

Comme tout écrivain, Mauriac élargit l’anecdote qu’il relate. Le curé devient la figure d’une rupture incompréhensible, d’un fossé qui s’ouvre sous les pas de la procession. Les éléments en présence, dans cette histoire inaugurale, annoncent étrangement ceux qui ont marqué le confinement : le Saint Sacrement en pénitence, des clercs gênés, un curé indigné, des fidèles privés du corps du Christ, un évêque qui interdit les exceptions liturgiques… Malgré les différences de contexte, peut-on lire 2020 à travers cette page de 1966 ? Faut-il inventer un nouveau slogan : « Nous sommes tous des pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz ! » ?