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Près de vingt ans après la fin de l’URSS, il reste encore quelques dissidents.
L’histoire de Renata Lesnik pourrait être celle d’un mauvais polar. D’un roman d’espionnage. Mais Renata n’est pas une héroïne de série noire. Pas plus que sa vie n’est une fiction.
Dans ses Mémoires au titre énigmatique, l’auteur, réfugiée politique en France, révèle son aventure quotidienne dans l’URSS de la fin des années 1950 aux années 1980.
Cette Moldave russophone, qui avait choisi de vivre librement dans un régime totalitaire, toujours sur le fil du rasoir, se trouve souvent dans des situations extrêmes pour cause de résistance au système soviétique.
Cet esprit libre jette un regard passionnant sur le soviétisme, dévoilant une corruption endémique, l’émergence des mafias, une censure impitoyable sans oublier l’emprise obsédante du KGB sur toutes les sphères de la société.
Renata nous invite aussi à un voyage initiatique à travers toute l’Union soviétique.
Un jour, sans le savoir, elle mettra le doigt dans un engrenage implacable. Elle va alors tout mettre en oeuvre pour s'en dégager et fuir l’URSS. Allant jusqu’à défier le KGB, crime impardonnable...
Ces Mémoires mouvementés basculent alors en un passionnant thriller politique ponctué d'épisodes ubuesques, de rencontres inoubliables, d’anecdotes savoureuses, narrés avec verve et un humour décapant…
Intransigeante, d'une intégrité scrupuleuse, Renata, devenue l'un des meilleurs spécialistes de la Russie-CEI, n'a jamais accepté de compromis avec la vérité. Aujourd’hui, cette femme libre dérange toujours les adeptes de la pensée unique, ceux qui veulent faire table rase d'un passé encombrant, ceux qui bafouent impunément les droits de l'Homme, et tous ceux, enfin, qui veulent nous faire prendre "des Russies pour des lanternes".
Or, malgré la propagande et la désinformation du Kremlin relayées par les réseaux occidentaux, les dissidents d’hier et d’aujourd’hui demeurent sans doute les rares à n'être ni dupes, ni complices.
EXTRAIT
Mon nom de famille est Lesnik. En russe, il signifie « garde-forestier ». Et je ne peux m’empêcher de penser que ma venue au monde en pleine forêt moldave ne fut pas le fruit du hasard.
Tard dans la nuit du 2 au 3 août 1949, le premier hurlement maternel brise net le murmure des feuillages. Immédiatement, grand-père Parféné surgit sur le seuil. Montre au poignet et carabine au poing pour tout vêtement. Hirsute, Agafia, sa fille aînée, s’encadre dans la fenêtre. Deux minutes plus tard, à cru sur son cheval, elle galopait à bride abattue vers le village pour quérir la sage-femme…
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Le livre est un témoignage d'une société qui n'est plus. Fait de petits détails de la vie quotidienne et de ces anecdotes qui rendent les dictatures plus intelligibles à ceux qui ont la chance de ne pas y vivre. -
Hélène Despic-Popovic, Libération
À PROPOS DE L'AUTEUR
Politologue et criminologue,
Renata Lesnik est réfugiée politique en France depuis 1981. Elle publie dès 1982 un livre intitulé "Ici Moscou", chez Hachette. Par la suite, elle co-signe avec Hélène Blanc nombre d'ouvrages majeurs, dont leur dernier opus « Les prédateurs du Kremlin», Le Seuil, 2009.
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Seitenzahl: 545
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Bonne lecture.
ISBN de l’édition papier : 978-2-84679-083-3
ISBN de l’édition epub : 978-2-84679-157-1
ISBN de l’édition PDF : 978-2-84679-158-2
© Ginkgo, 2010.
Ginkgo éditeur
34-38 rue Blomet, 75015 Paris (France)
www.ginkgo-editeur.fr / [email protected]
Renata Lesnik
MARIÉE au K.G.B.
Mémoires (1949 – 1981)
Je dédie cet ouvrage à mes parents, mon frère, mes grands-parents, une famille composée d’individualités extraordinaires qui m’ont transmis les valeurs morales essentielles à la condition d’être humain.
Je dédie aussi ces Mémoires à mes grands aînés de la libre-pensée soviétique, ma famille de conscience, de cœur et d’esprit, en particulier à Vladimir Boukovsky et Leonid Pliouchtch, qui m’honorent de leur amitié. Sans oublier Andreï Sakharov et Alexandre Guinsbourg, trop tôt disparus…
Je dédie enfin ce livre à tous ces néo-dissidents qui, en Russie et ailleurs, poursuivent le combat sans fin pour le respect des libertés fondamentales et des droits de l’Homme, hélas, plus que jamais d’actualité.
Renata Lesnik
Ouvrage publié
sous la direction éditoriale d'Hélène Blanc
Mon nom de famille est Lesnik. En russe, il signifie « garde-forestier ». Et je ne peux m’empêcher de penser que ma venue au monde en pleine forêt moldave ne fut pas le fruit du hasard.
Tard dans la nuit du 2 au 3 août 1949, le premier hurlement maternel brise net le murmure des feuillages. Immédiatement, grand-père Parféné surgit sur le seuil. Montre au poignet et carabine au poing pour tout vêtement. Hirsute, Agafia, sa fille aînée, s’encadre dans la fenêtre. Deux minutes plus tard, à cru sur son cheval, elle galopait à bride abattue vers le village pour quérir la sage-femme…
Au fond de la prison où il croupissait pour avoir injurié publiquement « les Soviets et ce Satan de Staline », mon père fut le seul à grincer des dents : il aurait voulu un fils ! Par la suite, Papa se rendra compte que sa fille valait largement un garçon. Et même plusieurs.
À huit mois, je prends ma première cuite. J’avais dû ramper à quatre pattes jusqu’à l’antre où grand-mère Xénia cachait son alambic. Comme toute villageoise moldave qui se respecte, elle fabriquait de l’alcool artisanal : un tord-boyaux qui rendait les sacs-à-vin du patelin – des pros du goulot – marteaux comme s’ils venaient d’avaler une faucille. La pauvre femme m’a surprise dans son sanctuaire à rouler sur moi-même en chantonnant d’une drôle de voix rauque. J’empestais l’alcool à des verstes, mais une seule idée l’a bouleversée : « Le Diable est en elle ! »
Le lendemain, sans souffler mot à âme qui vive, grand-mère m’a emmenée en ville pour me faire baptiser.
Sans interdire expressément le baptême, l’athéisme « combattant » ne l’encourageait guère. En outre, à l’instar des autres enseignants, mes parents se devaient de donner l’exemple. Surtout avec papa qui moisissait en prison !..
Nous sommes en Moldavie soviétique, où ma vie de parfaite sauvageonne a commencé en 1950. Grand-père et moi passions notre temps dans la forêt dont il avait la garde. L’été, je me promenais nue. Nous mangions à l’épaisse table ronde que l’aïeul avait façonnée de ses mains. Chaque jour, maman venait nous rendre visite sous un prétexte ou un autre et, cachée dans le feuillage, s’amusait à observer cette force de la nature me nourrir à la petite cuillère. Après, midi et soir, mon grand-père paternel me chantait de vieilles mélodies roumaines à voix basse.
Vers trois ans, un jour d’été, je l’ai accompagné au bistrot. Accrochée à son pantalon, je le voyais boire de tout en bas. Réfractée par l’épaisseur du verre, sa lèvre supérieure se déformait, devenant gigantesque, monstrueuse. Effrayée, j’ai poussé un cri d’horreur. Dans un silence total, tous les regards se sont soudain braqués sur moi. Grand-père m’a alors prise dans ses bras. Intrépide, je touche sa bouche pour me convaincre qu’elle n’avait pas changé. Intense soulagement : elle n’a pas enflé.
– Cette enfant n’est pas baptisée, lance alors un paysan au regard lourd de signification. Mais, après ce qu’ils ont fait à ton fils, je comprends que tu aies peur des Soviétiques…
– Peur ? Moi ?.. Vous allez voir. Venez !
Comme un seul homme, le bistrot se dirige vers l’église et les compagnons de grand-père tirent littéralement le prêtre du lit. Malade, le vieil homme accepte pourtant de célébrer une cérémonie improvisée. Hélas, à la fin de la liturgie, le nom de Regina aux lèvres, le serviteur de Dieu s’écroule. Mort. Les hommes se précipitent au dehors pour répandre la nouvelle dans le village. Grand-père regagne la maison en courant.
– Le prêtre est mort ! annonce-t-il, hors d’haleine.
Calmement, grand-mère constate :
– C’est normal, ça devait arriver. Il a vécu cent-trois ans, notre père. Un bel âge pour mourir ! Mais peux-tu m’expliquer pourquoi tu trimbales cette gosse nue sous ton bras, comme une pastèque ?
– La petite ? Je viens de la faire baptiser, figure-toi !
Le beau scandale ! Surtout quand tante Agafia met la touche finale en confessant le baptême qu’elle m’avait fait donner en secret, l’année de ma naissance. Un baptême, ça va… mais trois !
Essayant de calmer les passions de ses vieux coqs, maman leur pose des questions rationnelles : où m’avaient-ils fait baptiser ? Comment m’avait prénommée chacun des prêtres ? Regina ?.. Grand-mère Xénia fulmine que, quoi qu’il arrive, je resterais toujours Renata puisqu’elle avait été la première à me donner ce nom dans la plus belle église de la région !
Elle finit néanmoins par avouer :
– Quelque chose clochait : les fidèles se signaient à l’envers et avec toute la main[1]…
À son tour, tante Agafia passe aux aveux : n’ayant pas trouvé le prénom de Renata dans ses registres, « son » prêtre m’avait baptisée Raïssa.
– Mais, ajoute-t-elle fièrement, le « mien » faisait le signe de croix comme nous, de droite à gauche !
L’été s’éclipsait sur la pointe des jours et les feuilles commençaient à jaunir doucement. Comme à son habitude, maman passa dans la forêt. Me balançant sur mon cheval de bois, j’avais faim. Grand-père dormait sous un arbre, et j’attendais son réveil.
Maman se pencha, lui toucha l’épaule. Après, avec un sourire bizarre, elle m’enveloppa de ses bras :
– Allez, viens. Aujourd’hui, on va manger à la maison. Grand-père veut se reposer…
J’avais trois ans quand mon grand-père mourut. Je fus la seule du village à ne pas assister à son enterrement.
Peu après, nous dûmes partir précipitamment : maman avait demandé sa mutation pour un village éloigné, près de celui où vivait sa mère. Nantie d’une gamine baptisée trois fois et d’un mari détenu, la jeune enseignante était devenue persona non grata dans les environs. Aussi, sa requête fut-elle acceptée sans difficulté.
Skinen, le nouveau village, me déplut au premier regard.
Comme il y pleuvait souvent, les chemins se transformaient en marécages. Pour me faire traverser, maman était obligée de me porter. De plus, j’étais privée de camarades de jeux. Ici, les filles naissaient peureuses ou pleurnichardes et les garçons ne rêvaient que plaies et bosses. Après que j’en eus flanqué quelques uns par terre pour me défendre, plus personne ne s’est approché de moi.
Notre vieille logeuse semblait aussi gentille que maigre. Tout comme sa maison, petite et laide, qui possédait une pièce interdite au lit couvert d’une montagne de tapis et d’oreillers. On l’appelait « la chambre de la mariée ». Cette fameuse « mariée » devait être Marianna, la fille de la vieille femme. Comme il n’y avait, dans la maison, ni homme, ni enfant, j’en déduisis que Marianna n’est pas mariée du tout !
Maman partait travailler de très bonne heure, bien avant mon réveil. Dans la journée, elle repassait en courant avaler une assiette de soupe.
En fait, une seule chose me préoccupait en permanence : la faim. Même au sortir de table. À vrai dire, nous mangions peu : surtout de petites pommes de terre cuites en robe des champs. Déjà bonnes avec du sel, trempées dans l’huile de tournesol, elles devenaient un vrai régal ! Parfois, je dégustais de bonnes choses : un morceau de pain, du fromage salé de brebis, une tranche de lard blanc. Souvent, les voisines cognaient à la porte pour demander à voix haute si « Viktorovna » était là. Maman se nomme Eugénia Viktorovna, mais elles simplifiaient. Notre logeuse répondait que l’enseignante était au travail. « Tant mieux ! Tiens, fais manger la petite. C’est dur pour tout le monde mais on ne va pas la laisser crever de faim. Et surtout, hein, pas un mot à la mère ! Cette jeune idiote s’imagine qu’on peut vivre de son seul salaire. À se demander d’où elle sort ! »
Parfois, Marianna rapportait des oreilles, des pieds ou des queues de porc. Elle les sortait triomphalement de ses manches, de ses seins et même de ses bottes. Tout en hurlant ma joie, je savais déjà que je ne devais dire à personne que nous avions « mangé du porc ». Alors, la vieille cuisinait ces trésors toute la nuit avec un bel oignon, jetant de temps à autre des branches sèches dans le feu. Au matin, elle rassemblait « les os du crime » (qui auraient pu nous trahir) pour les enterrer au fond du jardin. Ensuite, ce « cordon rouge » écrasait quelques gousses d’ail, les mélangeait au pot au feu fumant qu’elle versait dans des assiettes creuses. Cette vaisselle demeurait soigneusement cachée sous le lit « de la mariée » où personne n’aurait eu l’idée de la chercher. Joyeusement, nous nous régalions de « porc en gelée » des jours entiers.
À la fin de l’année, la mère de Marianna semblait rajeunir : elle faisait bouillir du blé – plat rituel – pour les fêtes. Tempête ou pas, le village résonnait de chants, de rires et de clochettes.
Un soir, maman et la logeuse eurent des mots. Je n’ ai pas bien entendu car je savais qu’il ne faut pas écouter aux portes. J’ai cru comprendre que la maîtresse de maison voulait m’emmener à la liturgie, mais maman rétorqua sèchement qu’elle avait déjà « payé mes églises ! » L’autre se mit en colère : pas contre ma mère mais contre « ces crétins qui voulaient transformer l’église du village en dépôt ». Matin et soir, à genoux devant l’icône trônant dans un coin de la grande pièce, la vieille restait longtemps à chuchoter, à se signer. Je savais qu’elle priait. Plus tard, moi aussi j’apprendrai à le faire.
Hélas ! Avec tant de femmes sous le même toit, le bonheur ne pouvait pas durer ! Je me suis mise en froid sibérien avec la troïka en même temps. Un après-midi, alors que je dormais sous ma couette, un cri suivi de gémissements me tira du sommeil. Me rappelant que Marianna n’était pas au travail, je pris peur : quelqu’un, entré dans la maison, lui faisait sans doute du mal. N’écoutant que mon inconscience, je me précipitai à son secours.
Les sons provenaient de la « chambre de la mariée ». Je jetai un œil par la porte entrouverte, pour en avoir le cœur net. Marianna se cramponnait au cou d’un inconnu, jambes enroulées autour de ses hanches nues. Le pantalon de l’homme lui tombait sur les bottes. Lui ayant relevé la jupe à hauteur des épaules, il la tenait par les fesses et la tirait vers lui tout en la repoussant en cadence. Tous deux gémissaient à tue-tête sans avoir l’air de souffrir. Ça paraissait même agréable… Alors, il m’arriva une chose bizarre : une sorte de frémissement dans le bas-ventre, si intense que je fus incapable de bouger. Comme paralysée, il me fallut une incroyable force de volonté pour escalader le four. Mon cœur battait très vite, trop fort. Je craignis que les autres ne l’entendent. J’avais déjà regagné l’abri de ma couette quand ils hurlèrent ensemble à pleins poumons. Peu après, la porte d’entrée claqua. J’entendis Marianna verser de l’eau dans une bassine. Le soir, personne ne dit rien. Moi non plus. Mais le lendemain, dans la rue, je fis signe à Micha de me rejoindre dans la cour. C’était l’un des fils de la voisine. Plus âgé que moi, il allait sur ses cinq ans. Nous nous connaissions peu car je ne m’étais pas encore battue avec lui. Je lui racontai ma grande découverte de la veille. Il cracha entre les dents :
– Pffff, j’entends ça tous les soirs ! Rien d’intéressant, ils font tous ça…
Alors, je lui recommandai chaudement de les imiter. Micha n’avait rien contre, seulement il affirmait que ce serait difficile car nous étions trop petits. Sans enthousiasme, il baissa son pantalon, je soulevai ma jupe. Mais je n’ai jamais réussi à accrocher mes jambes à son cou ou ses hanches… À chaque tentative, il tombait. J’eus l’idée de l’appuyer dos au mur pour qu’il tienne debout. Il s’effondrait quand même. Pour finir, il pleurnicha :
– C’est pas comme ça qu’on fait !
À l’en croire, l’homme s’étendait sur la femme. Ah non, merci ! La neige était glacée. Lui, les fesses cramoisies, voulait rentrer à la maison. À ce moment précis, la vieille surgit de nulle part, un bâton à la main. Nous eûmes droit à une pluie de bons coups. Courageux comme tous les hommes, Micha prit ses jambes à son cou. Je m’étonnai sincèrement : pourquoi cette colère ? Allait-elle aussi battre sa fille ?
Le soir, la logeuse s’enferma avec maman. Je n’ai jamais su ce que la vieille a bien pu lui raconter, mais elles hurlaient de rire en chœur. Je crus mes affaires arrangées. Pas du tout. Le visage grave, l’air triste, mon enseignante de mère sortit me donner une leçon de morale. Elle se déclara « très déçue ». Je devais comprendre qu’il y avait un temps pour tout. Comme pour mieux enfoncer le clou, elle m’annonça ma punition : elle ne m’adresserait plus la parole pendant une semaine.
Mais le délai de mutisme ne sera pas respecté. Trois matins plus tard, je fus réveillée parce que la vieille « s’expliquait » avec le facteur. Courbé sous son sac, celui-ci tentait de la calmer :
– Grand-mère, je n’y suis pour rien ! C’est la consigne. Ils vont vérifier que les gens l’ont bien suivie. Vous avez toujours refusé de décrocher votre icône ?.. Bah oui, je comprends, mais c’est pour votre bien que j’insiste !
Sans un mot, la bouche de travers, la vieille punaisa un journal au mur, puis se tourna vers le préposé avec sa tête des mauvais jours. Ce dernier recula vers la porte. Curieuse, je me précipitai : sur une demi-page s’étalait la photo d’un cercueil croulant à tel point sous les fleurs qu’on distinguait à peine les traits du défunt. Intriguée, j’interrogeai :
– C’est qui ?
– Ton grand-père ! siffla-t-elle, mauvaise.
Mon cri sauvage leur glaça le sang. Et ce n’était que le début… À deux, ils finirent par me décoller du mur. Mais à peine tournaient-ils le dos que je m’y jetai à nouveau. Je sanglotais de tout mon être, versant des torrents de larmes, hurlant comme un louveteau dont on a tué la mère. Morts, mes beaux rêves ! Grand-père ne viendrait pas me chercher ! Je ne reverrais plus jamais ma forêt !
– Fous le camp, toi ! T’as vu ce que t’as fait ? Pauvre crétin ! lança la vieille à l’adresse du facteur.
Ahuri et admiratif en même temps, le crétin sortit à reculons. En une traînée de poudre, le tout Skinen apprenait le culte que la fillette de Viktorovna vouait à… Iossif Vissarionovitch Staline, le « grand-père » de tous les petits Soviétiques.
Maman accourut. Le directeur de l’école lui avait ordonné d’interrompre sa classe pour consoler mon désespoir. Même si cela devait prendre plusieurs jours. Quand on possède un tel spécimen dans un village perdu, on ne le laisse pas s’étouffer de sanglots ! Seul dans son bureau, il médita longuement : décidément, ça tombait très bien. Il se ferait un devoir de rédiger un rapport et de le remettre personnellement au supérieur idéologique du district. Comme ça, si le chef voulait en savoir plus, il pourrait lui répondre viva voce. Et ce petit épisode deviendrait une grande histoire !
Une heure plus tard, le directeur lui-même frappait à notre porte. La tête enserrée dans un fichu (c’est ainsi que l’on soigne le mal de tête dans nos campagnes), la logeuse le fit entrer.
Complètement hystérique, plus rouge que le drapeau soviétique, je me débattais avec une force incroyable. Impuissante, maman esquissa un geste d’excuse envers son supérieur qui tenta de se faire entendre malgré mes hurlements en raffales :
– Non, non, camarade, ne vous dérangez pas ! Quand nos petits ont un tel chagrin, il faut le laisser s’exprimer… Dites-moi, camarade, quelle belle éducation ! Bravo ! Qui aurait penser que vous, avec votre mari… heu… accusé de… de…
Maman protesta d’une voix lasse mais ferme :
– Calomnies, camarade directeur ! Pures calomnies. Les gens sont méchants. Mon mari n’a rien fait… Et notre fille lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Et de mêler ses larmes aux miennes.
Tout enflammé, le directeur chercha la phrase de circonstance.
– Oh ! Oh !.. Quelle injustice !
– C’est le mot, camarade directeur. Mais que peut une femme seule avec une enfant à charge… Comment en faire la preuve ? Où s’adresser ? À qui ?
Sur ce, je m’échappai de ses bras pour me ruer désespérément sur la photo, y collant mon visage de naufragée :
– Grand-père… Oh, mon grand-père chéri !
J’étais sincère. Remué, le directeur proclama :
– Je vais m’en occuper, moi ! Vous allez voir, camarade ! Et merci, merci encore pour cette éducation modèle animée par l’idéal communiste. Votre fille est un exemple pour tous !
Il partit en crabe, agitant la main.
Pour la seconde fois de cette matinée agitée, un homme sortait de chez nous à reculons.
Une semaine plus tard, maman fut convoquée au district. Au départ tremblante tel un saule pleureur, au retour, elle riait aux anges. On l’avait confirmée à son poste avec une augmentation de salaire ! Et l’été prochain, on l’enverrait en stage pour qu’elle obtienne son diplôme de professeur !
Un mois après la visite historique du directeur, mon père entrait enfin dans ma vie : grand, très maigre, d’une pâleur cadavérique. Ne l’ayant jamais vu, j’ai accepté de m’asseoir sur ses genoux parce qu’il ressemblait énormément à mon grand-père. Aussitôt, il dit à maman :
– Incroyable ce qu’elle me ressemble… Troublant !
Enfermés dans la chambrette de maman, ils chuchotèrent tard dans la nuit. Dès le lendemain, mon père repartait :
– N’oublie jamais, Génia, que c’est ta volonté. Mais je comprends et je partage ton point de vue. Je vais m’installer le plus loin possible. En cas de besoin, tu sauras où me trouver…
Il me souleva dans ses bras, me serrant à m’étouffer :
– Prends soin de ta maman. Je dois partir. Si tu veux me voir, elle t’expliquera où me trouver. Sois fort, bonhomme. Je veux être fier de toi…
Mon père ne m’a jamais traitée comme une fille. J’ai toujours été son garçon. Une fois pour toutes.
Que d’événements ont donc résulté d’une banale tentative de faire l’amour… En fait, mon hystérie cachait une crise de conscience : j’étais persuadée que grand-père était mort de honte à cause de moi. Papa, lui, m’expliqua qu’il était « simplement parti à son heure ».
L’été 1953 apporta la sécheresse. Chaud, étouffant, le soleil brûlait la terre et les végétations, démoralisant les hommes et leur bétail efflanqué. Quel contraste avec la fraîcheur parfumée de ma forêt !
J’eus malgré tout une consolation : maman m’envoya chez sa mère.
Grand-mère Anna ne ressemblait en rien aux autres femmes. Elle me plût immédiatement. Petite, mince, on aurait dit une plante séchée ondoyant au gré du vent. Toujours active, elle donnait l’impression de faire dix choses à la fois sans effort ni fatigue. Et de connaître sur le bout du cœur les joies et les peines de son petit monde.
Le matin, comme un rituel, j’accompagnais Anna à la ferme placée sous sa responsabilité. Au retour, comme d’habitude, elle décrochait son « Lénine » du sein gauche – l’insigne de député – le posait sur le rebord de la fenêtre et s’adressait à lui :
– Camarade Lénine, tu as eu un bon rendement aujourd’hui. Je sais que tu déteste les travaux champêtres qui abîment les mains… Que dirais-tu de rester à la maison pour te reposer ?
Le scénario ne variait jamais. Silencieuse et comme résignée, grand-mère pénétrait dans son « sanctuaire », la pièce interdite de l’habitation. Du coin de l’œil, j’avais quand même pu remarquer les murs tapissés de livres comme la cabane de grand-père.
En réalité, durant quelques minutes volées aux champs et à la ferme, la poitrine libérée de Lénine, Anna allait simplement se recueillir devant les icônes recouvrant tout un coin de la pièce et la moitié d’un mur. Comme chez notre logeuse, une lampe à huile frémissante les veillait nuit et jour. Après sa messe privée, une pelle ou une faux sur l’épaule, grand-mère Anna repartait accomplir son devoir de kolkhozienne, de simple paysanne soviétique…
Un beau matin, pas de députée aux champs ! Grand-mère m’ouvrit son sanctuaire. Enfin, je pus admirer ses icônes, et m’approcher des livres pour les caresser…
– Bien que ta mère soit enseignante, tu risques de ne rien apprendre avant longtemps… L’éternelle histoire du cordonnier mal chaussé. Alors, je vais t’enseigner à lire et à écrire. Comme ça tu entreras dans le monde des livres et si ça accroche entre vous, il t’ouvrira l’esprit. Et il te restera moins de temps pour les bêtises !
Anna m’installa à son bureau sur des coussins. Avant de me montrer la manière de tenir un porte-plume, de le tremper dans l’encre sans en mettre partout, avant même de s’attaquer au B,A-BA, elle ouvrit un livre au hasard pour m’en lire quelques passages. Les mots coulaient, beaux, rythmés comme une chanson. Fascinée, je l’écoute sans respirer.
– C’est du Mihaï Eminescu, un grand poète roumain. Bien entendu, tu commenceras par des contes. Tu comprends, Renata, lire signifie découvrir le monde et les hommes, vivre des milliers d’histoires, découvrir l’humanité, côtoyer des personnages réels ou imaginaires, des auteurs vivants ou morts, explorer des contrées lointaines sans sortir de chez toi ! Grâce à la lecture, où que tu ailles, tu ne seras jamais seule. Lire, c’est savoir, réfléchir, c’est aussi rêver. Écrire, c’est d’abord communiquer…
Chère grand-mère Anna ! Penser qu’elle a réussi, en deux semaines, à me transformer en droitière ! Avant le retour de maman, je connaissais l’alphabet latin (dans sa variante roumaine) comme le cyrillique. Écrire le même mot avec des caractères différents m’amusait prodigieusement : le « mama » roumain devenait « papa » en russe ! C’est ce roumain, qu’on nous imposa de transcrire en caractères cyrilliques, qu’on a appelé le moldave.
L’automne 1953 apporta une grande joie. Ayant trouvé du travail, papa se mit à nous envoyer de l’argent. Folles d’excitation, nous avons couru au magasin pour m’acheter des bottes en caoutchouc. Elles étaient beaucoup trop grandes, mais il n’y avait pas d’autres pointures. La vendeuse prit l’air catastrophé :
– Enfin, Viktorovna, personne n’achète de pointure exacte aux enfants ! Ils grandissent si vite. Si vous lui tricotez d’épaisses chaussettes de laine, ces bottes lui iront parfaitement ! Et si ça ne suffit pas, vous enfoncez du papier journal bien au fond ! Tout le monde le fait, on a plus chaud aux pieds…
Affaire conclue.
La vendeuse m’invita à revenir seule au magasin si maman m’envoyait en courses.
– Tu seras la première servie !
– J’attendrai mon tour. Je suis déjà grande et je sais compter !
Maman s’étouffait de rire. La vendeuse m’encouragea :
– Avec une mère enseignante, tu sauras bientôt écrire…
– Vous vous appelez comment ?.. Galia ?
J’empruntai son crayon pour griffonner en marge du journal lui servant de papier d’emballage : « Merci Galia ». Maman n’en revenait pas. Elle relut, rajouta une virgule et un point d’exclamation. Avec son sourire des grands jours, elle précisa :
– Nous n’avons pas encore vu la ponctuation.
Pour répandre les rumeurs, la vendeuse s’avéra plus performante que le facteur. Et le village se félicita de compter, enfin, une véritable pédagogue.
Avec ses routes boueuses et sa rivière saumâtre qui le coupait en deux, notre village n’avait peut-être l’air de rien, mais les gens avaient compris que l’instruction est primordiale. Sans être passé par l’école, on n’est personne. Un fouet à la main, le cheval vous accepte tel quel. Mais pour conduire un tracteur ou un camion, il faut en savoir des choses ! Certains rêvaient d’avoir des médecins dans la famille, d’autres espéraient des agronomes ou des vétérinaires, des enseignants, voire des bibliothécaires ! Pourquoi les paysans soviétiques n’auraient-ils pas les ambitions de tous les parents du monde ? Souvent, ils arrêtaient maman dans la rue : comment avait-elle pu m’apprendre à écrire à cet âge ?
Elle donnait une réponse proche de la vérité :
– C’est probablement parce que ma fille me voit souvent avec un livre en main… Il est évident que les parents servent d’exemple à leurs enfants !
Les jours suivants, ce fut la ruée vers la bibliothèque de l’école… Une « révolution culturelle » à la moldave !
À l’automne, nous avions reçu un nouveau mandat de papa et maman me laissa choisir ce qui me ferait plaisir. Je lui proposai de me laisser marchander un beau coq. Ravie, elle me confia cinquante roubles. Pour mon malheur, des trombes d’eau étaient tombées la veille. Mes bottes s’enfonçaient dans la boue de sorte que je devais les tirer par le haut à deux mains afin de ne pas terminer mon odyssée pieds nus. Savamment, je négociai ma bête à plumes, que j’arrachai, finalement, pour vingt roubles : le prix d’un petit poulet. Éclatant de fierté, je portai la bestiole à deux mains comme un trophée. Hélas, au retour, le monstre se débattit comme un diable et je m’étalai dans la boue, tête en avant. J’appelai au secours à pleins poumons. Au moment où une passante me retira de la marée noire, dans la cour de l’école la récréation battait son plein. Une armée d’écoliers s’agglutina à la grille. La plupart pleuraient de rire, se tenant les côtes. Les maîtresses aussi. Humiliée, j’ai fondu en larmes.
L’inconnue me ramena à la maison avec mon âne de coq et aida la logeuse à me rendre figure humaine. Ce trésor de gentillesse appelé Véra était la femme de ménage de l’école. Tout en peignant mes cheveux, elle me conta l’histoire d’un jeune homme très pauvre, né prince sans le savoir. Que d’aventures n’a-t-il pas connues avant de se voir restituer son royaume ! Un jour, lui aussi a perdu sa couronne dans la boue…
J’ai fini par rire de ma mésaventure. En définitive, elle m’avait permis de connaître Véra, qui allait devenir ma nourrice d’adoption.
Maman me proposa de passer une partie de l’été 1955 chez mon père pendant qu’elle suivrait ses cours en ville. Pourquoi pas ? Dans sa dernière lettre, papa nous assurait que sa famille serait ravie de me connaître. Et puis, il fallait que je rencontre ma demi-sœur, sa nouvelle fille qui venait de naître. Il y avait aussi les deux enfants de la femme qui vivait avec lui. Je me mis donc en route.
Au village de Zgouritsa, à quelque dix kilomètres à pied de Skinen, nous avons pris un car qui remontait vers le nord. À mi-chemin, maman devait changer de transport pour se diriger sur la ville de Belts. C’est là que papa nous attendait. Il aida maman à descendre sa valise, lui ébouriffa les cheveux. Les larmes me noyèrent les yeux ; je détestais laisser ma mère seule à ce croisement de routes. Papa aussi avait l’air triste. Il me serra contre lui et je cachai mon chagrin dans sa chemise : quel réconfort que sa main forte sur mon épaule ! Pourquoi mon père ne vivait-il pas avec nous ? Je brûlais de l’interroger mais nous ne parlions pas car on n’entendait rien. Assis sur des sacs et des caisses, les passagers encombraient même le couloir. Dans des paniers, certains transportaient des poules ou des oies qui faisaient un vacarme infernal et les gens hurlaient pour échanger les nouvelles. Le car faisait halte dans chaque village. Nous avons roulé un bon moment. Soudain, mon cœur fit un bond : nous traversions une forêt. Belle, ombreuse, parfumée ! Enfin, je retrouvais ma forêt ! Elle n’en finissait pas ! Je pleurai de joie à la contempler. Doucement, papa me caressa la tête. Le bus pénétra enfin dans une ville aux maisons de pierre blanche ou de brique rouge, à un et deux étages. Ici, les gens ne nageaient pas dans la boue. Les rues pavées étaient bordées de trottoirs.
Nous traversâmes une place ombragée. À la sortie, des militaires contrôlaient les voyageurs. Chacun exhibait un document. Ils y jetaient un œil, puis faisaient signe d’avancer. Papa leur tendit deux papiers que les militaires épluchèrent attentivement. Il me glissa :
– Nous approchons de la frontière… Tu ne sais pas ce que c’est ? Hé bien, c’est une… Comment t’expliquer ? Tu vois ce mur ? D’un côté, il y a une cour, une maison, un jardin ; de l’autre, c’est la place. Ceux qui se trouvent dehors n’ont pas le droit de franchir le mur et d’entrer chez les gens qui vivent là. Et vice versa. Tu comprends ? J’acquiesçai sans enthousiasme : déjà, je détestais les murs infranchissables.
– On peut quand même passer par le portail, non ? Par exemple, tu habites là-bas et moi, ici… Comment fait-on pour se rencontrer ?
Papa sourit tristement en me tapotant la joue.
– Nous avons l’énorme chance de vivre du même côté. Ou presque… Viens, voilà notre bus.
À la sortie de la ville, la forêt recommençait. Un paradis où l’on pouvait se cacher dans les buissons, franchir les cascades, marcher librement sans interdictions, sans murs ni frontières…
Nous avons quitté le car à la sortie de la forêt pour enfiler une ruelle ombragée bordée de trottoirs. C’était beau, chez papa ! Comme en ville. Mais sa vaste maison cossue m’inspira une répulsion immédiate. Éclatante de laideur, la femme qui nous accueillit dans la cour avait tout d’une sorcière. À côté d’elle, Marianna ressemblait à la Princesse des neiges… Souriante, la matrone me demanda si je voulais manger. Était-elle bête… j’avais toujours faim ! Avant de passer à table, elle m’envoya me laver les mains dans un lavabo cloué au tronc d’un noyer. Faire du mal aux arbres… en voilà des façons ! Ses deux enfants avaient mon âge. Me tendant mollement la main, la fillette, Vika, me fit une espèce de révérence. Que de manières ! Elle ressemblait trop à sa mère. Avec un sourire timide, le garçon s’est présenté :
– Anatoli… Tolia.
J’ai précisé, à tout hasard :
– Renata Lesnik.
Pauvre gamin : son œil droit était recouvert d’une espèce de pellicule grise aux reflets bleuâtres. Avec une mère pareille, il ne s’en était pas trop mal sorti. Pour terminer, j’eus droit au visage fripé d’un petit monstre rougeaud… Berk ! C’était ça, la fille de papa ?
– Comment la trouvez-vous ?
La sorcière me questionna avec un sourire si humble que j’en eus presque pitié.
– Je trouve que le bébé vous ressemble beaucoup, dis-je en toute sincérité.
La pauvre caricature s’illumina de joie :
– Alors, ça doit être vrai… Tout le monde le dit !
Elle était entourée de gens honnêtes, c’était déjà ça.
Enfin, on passa à table. La salive m’inonda la bouche. Voilà donc ce qu’ils mangeaient ? Tout ça ! J’ignorais le nom des plats déployés sur la large table, je ne reconnaissais que le pain blanc, le beurre et les légumes : tomates, cornichons frais, radis, oignons verts…
Papa m’observait avec inquiétude :
– Du saucisson ?
Sans attendre, il m’en coupa une grosse tranche qu’il posa dans mon assiette.
– Et voilà du jambon. Veux-tu du fromage de tête ?
Je répondis d’une voix sourde, hachée, que je ne reconnus pas :
– Non, merci. Pas de ça !
– Vous n’aimez pas le fromage de tête ? s’étonna Cassandra (le prénom de la sorcière).
Ma réplique fut péremptoire :
– Je déteste !
Papa me dévisagea attentivement, avec curiosité. Rien de plus normal, il ne m’avait vue qu’une fois. Il était tellement occupé à voyager, à élever d’autres enfants, à en faire de nouveaux ! Je serrais les dents sans parvenir à maîtriser mes narines palpitantes de colère. Qu’ils se servent donc, au lieu de bavarder. C’était si dur d’attendre !
Cassandra crépitait comme une mitraillette :
– Bon appétit à tous. Mangez, Renata… Vous allez voir, c’est délicieux. Nous faisons nos charcuteries nous-mêmes. Les fromages aussi. Sans parler des fruits et des légumes, des conserves, des confitures… Les enfants mangent la même chose que nous. Tout est naturel !
– Ferme un peu ton moulin à paroles, l’a coupée papa. Nous avons eu notre dose de bla-bla dans le bus. J’en ai mal à la tête… Et cesse de vouvoyer Renata, tu tutoies bien les autres enfants !
Heureusement que maman m’avait appris le maniement du couteau. La veille du départ, nous avions fait « des travaux pratiques » avec le couteau à légumes… Dieu, que je détestais ces richards ! J’avalai mes larmes et le saucisson passa avec.
Infatigable, Cassandra revenait à la charge :
– Renata, voulez-vous… pardon, veux-tu un peu de fromage ?
Elle n’avait rien d’autre à faire que de me harceler, cette harpie ?
– Merci, je n’aime pas ça. Le soir je mange plutôt du fromage blanc avec de la crème fraîche, du sucre ou de la confiture.
Et voilà. Mentir avec le sourire ? Un jeu d’enfant, qui fait un bien fou ! En un clin d’œil, une assiette creuse pleine de fromage blanc battu, un bol de crème fraîche, un pot de confiture firent leur apparition. Je me servis copieusement. Mélangeant le tout, je savourai une chose que je n’avais jamais goûtée.
– Nous, c’est plutôt le matin que nous mangeons ça, déclara Vika, la damoiselle Molle.
– Nous, c’est le contraire. Le matin, nous mangeons de la… charcuterie, des œufs, du beurre…
Jouant les grandes dames, Cassandra jeta à la cantonade :
– Quelqu’un veut-il une tisane ?
– Matin et soir, je ne bois que du lait.
Je serais morte plutôt que d’avouer que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle entendait par « tisane ».
– Chaud ou froid ?
– Tiède.
La bouche dans sa serviette, papa fut pris d’une épouvantable quinte de toux. Sa sorcière se rua pour lui marteler le dos. J’avais plutôt l’impression qu’il riait aux larmes. Sans doute avait-il reconnu en moi son superbe « caractère de cochon ».
On me donna à choisir entre partager la chambre à coucher des enfants avec Vika ou m’installer dans la chambre d’amis.
Sans hésiter, je choisis la seconde solution.
– T’as une chemise de nuit ou bien maman doit t’en prêter une ? s’enquit Vika.
De quoi je me mêle ! Telle mère, telle fille…
– J’en ai plusieurs, mais l’été, je dors comme mon grand-père : toute nue !
– Vite, mon chéri. Vite !
Quand j’ouvris les yeux, un bonheur sans nom m’envahit : jeune et souriant, grand-père me tapotait le visage.
– Dépêchons, mon grand ! Ou nous allons être en retard pour la relève des gardes. Je veux que tu voies ça…
– Ah… papa ? Attendez, je dois vous parler…
– Plus tard, fiston. Avale ce verre de lait. Nous prendrons le petit-déjeuner chez une de tes tantes.
Tout près de l’endroit où nous nous tenions, silencieux, s’étalait une longue bande de terre labourée cernée, des deux côtés, par de hauts rangs de barbelés renforcés de poteaux en béton. La route se heurtait à une immense porte métallique qui, à droite et à gauche, rejoignait la « double palissade ». À chaque extrémité, un soldat armé d’un pistolet mitrailleur.
– Ce sont les sentinelles, murmura Anatoli, et là-bas, c’est le mirador… Tu le vois ?..
Le contraire serait difficile. J’eus l’impression que cette tour hideuse bouchait une partie du ciel. Comme si l’on avait planté une lame géante dans son bleu tendre. Tout en haut, une silhouette en uniforme portait son Kalachnikov en sautoir tout en scrutant l’horizon aux jumelles.
À une centaine de mètres, j’aperçus une autre porte, plus petite, frappée d’étoiles rouges. Quand elle s’ouvrit, trois militaires se dirigèrent au pas de l’oie vers l’endroit où la route était barrée. Tout en observant la relève rituelle des gardes (pas martelés, gestes mécaniques, mitraillettes en travers des poitrines), une révolte m’envahissait. Que faisaient là, ces militaires ? Armes au poing, ils nous coupaient du monde et meurtrissaient la nature ! Un camion stoppa. Un garde vérifia les papiers du chauffeur tandis que l’autre examinait l’intérieur du véhicule. Sans un mot, ils ouvrirent la porte, puis refermèrent immédiatement. Le village frontalier commençait sa journée. De l’autre côté des barbelés, à deux ou trois cents mètres en contrebas de la localité de Pérérita, coulait majestueusement un large fleuve : le Prout, frontière naturelle de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (dont nous autres, Moldaves[2], faisions partie) avec la Roumanie dont nous partagions la langue, les traditions, les coutumes et le patrimoine culturel… J’apprendrais tout cela plus tard. Pour l’instant, j’avais froid, frissonnant malgré le soleil d’été. Papa me prit dans ses bras, me serra fort contre lui :
– J’ai voulu que tu vois ça pour ne jamais l’oublier… Regarde, les gens de la ferme vont abreuver les vaches.
En bas, près de la plage de sable aux reflets d’or, se dressait une longue bâtisse. Au loin, s’étendaient des pâturages d’un vert triomphant. Fouets à la main, des hommes sortaient les bêtes. Si l’une d’elles tentait de choisir la liberté, ils la ramenaient bien vite vers le troupeau. Désaltérées, les vaches se dirigeaient vers l’herbe, laissant la place à d’autres. Désignant du menton la sentinelle qui surveillait la plage depuis son mirador, je ne pus m’empêcher de questionner :
– Ils ne font pas confiance aux vaches non plus ?
Papa m’examina avec un sourire malin :
– Hum… Ta maman a raison : tu poses trop de questions.
J’eus l’impression qu’il en tirait une certaine fierté.
Il fallait rejeter la tête en arrière pour le regarder. Ses cheveux faisaient penser aux tendres poussins qui, au sortir de l’œuf, roulent dans l’herbe comme des boules d’or. Vêtu d’une vareuse et d’un short blanc, il avait l’air d’un vrai marin. Du moins, c’est ainsi que je les imaginais… Le garçon ouvrit le portail de fer forgé et nous pénétrâmes dans une vaste cour où, à l’ombre de deux noyers géants, se dressaient une épaisse table de bois et deux bancs. Quelqu’un s’y tenait assis, mais je n’avais d’yeux que pour lui, mon bel inconnu ! Comme dans un rêve, j’ai entendu la voix de papa :
– Bonjour, fiston. Ils t’ont empêché de faire la grasse matinée, hein ?
Le prince des mers serra la main de mon père comme un homme :
– Pas du tout, oncle Vassia. Aujourd’hui, j’étais le premier levé !
Anatoli reçut une tape amicale sur l’épaule. Vika eut droit à un baiser sur la joue. Devant moi, il se contenta d’incliner la tête.
– Mon nom est Valentin. Ils m’appellent tous Valik. Et toi, c’est Renata. Je parie que tu ne joues pas au ballon !
Perplexe durant une seconde, j’explosai de rire : mon bonheur à sa vue était d’une telle intensité qu’il s’échappait hors de moi. En nous regardant, les autres, petits et grands, partirent d’un éclat de rire collectif. Lui aussi. Nous avons ingéré quelque chose, bu je ne sais trop quoi. Tout le monde parlait, riait, caressait des projets.
Quand il sera grand, mon prince deviendra marin. À bord de son vaisseau, il sillonnera toutes les mers du monde. Ensuite, Valik trahit le secret de Tolia, qui rêvait d’être garde-frontière. Mais ça ne marchera jamais : pour ça, « il fallait être russe ! »
Pourquoi ai-je été si méchante hier ? Ce matin-là, je les trouvais tous beaux et gentils. Même Cassandra ! Spontanément, je m’approchai d’elle pour embrasser sa joue fanée. Étonnée, le laideron cligna des yeux ; collant son visage au mien, elle me serra dans ses bras. Je sentis sa poitrine secouée de frémissements saccadés. C’était donc si simple de rendre les gens heureux ?..
Le soir, je m’endormis en déclinant un prénom dans le secret de mon cœur. Yeux clos, je revoyais un regard de jeune prince : myosotis, immense, dévorant.
Un jour, nous allâmes en forêt. Valik me tenait la main. Quand j’aurai besoin de réconfort, j’essayerai de me rappeler la main de papa sur mon épaule. Et la mienne dans celle de Valentin. Au cœur de la forêt…
[1]. Les catholiques se signent avec la main, de gauche à droite, les orthodoxes, eux, avec trois doigts, le pouce, l’index et le majeur, de droite à gauche.
[2]. La Moldavie, ancienne Bessarabie, est une province roumaine annexée, en 1940, par les Soviétiques.
Le rouge est mis
Branle-bas de combat : au retour de chez mon père, ma mère se remarie. Avec ma bénédiction. Elle irradie la joie de vivre !
Mon beau-père se prénomme Valéri. Maman me dit que si je refuse de lui donner du « papa », je pouvais l’appeler par son prénom. J’ai préféré papa. Décidément, le mot me plaît. Grand, jeune, Valéri ressemble étrangement à mon père : même cheveux blonds légèrement ondulés, mêmes yeux bleus, même silhouette sportive. Seule différence : mon père a les lèvres plutôt fines, celles de Valéri sont charnues mais lui vont bien. En un mot, c’est un bel homme. Maman a du goût !
La fête du mariage a lieu à l’école, un dimanche. Grand-mère arrive de Popecht, les bras chargés. Avec la logeuse et tante Véra, elle fit la cuisine deux jours et deux nuits. Je les secondai de mon mieux.
Le banquet fut grandiose : une armada d’entrées, des coqs en gelée, des porcelets, des agneaux que Valéri et ses amis rôtirent à la broche, du riz en pluie, des pommes de terre, des pâtes fraîches, une montagne de feuilletés au fromage, au chou et tutti quanti. Et bien sûr, des feuilles de vigne à profusion. En Moldavie, il n’y avait pas de vraie fête sans feuilles de vigne farcies.
Le plus cocasse est que sur le plan légal, maman restait officiellement l’épouse de mon père puisqu’ils n’avaient pas divorcé. À la campagne, depuis la fermeture de la plupart des églises, on officialisait un mariage par une grande fête. En principe, le secrétaire du kolkhoze délivrait un document aux jeunes mariés. Aucune inquiétude à se faire : mon beau-père était justement ce bureaucrate incontournable. Nommé à ce poste à la fin du service militaire, il portait encore l’uniforme.
J’ignore en quoi consistent ses fonctions, mais il me semble que mon nouveau père est bien plus important que le président du kolkhoze. Tante Véra dit que « les huiles » du district ne se seraient pas déplacées de Drokia[1] dans un trou comme Skinen pour n’importe quel mariage, au risque de crever les pneus de leurs limousines Pobéda sur nos routes caillouteuses, pleines de trous et de bosses.
Le soir, les musiciens du kolkhoze se rassemblèrent dans la cour de l’école avec leurs instruments : accordéons, trompettes de toutes dimensions et un grand tambour. Après le départ des chefs du district, les villageois félicitèrent les mariés. Superstitieuses, les paysannes se signaient en crachant trois fois par-dessus l’épaule gauche pour conjurer le mauvais sort. Tous les Skinéniens dansèrent jusqu’à l’aube.
Vers minuit, je m’endormis sur les genoux de tante Véra, le regard perdu dans les étoiles, bien loin de la folie de ce village ivre de vin et du bonheur des autres.
Les jeunes mariés passent leur première nuit dans la maison louée par Valéri pour que nous y vivions « en famille ».
Le lendemain, en rentrant de chez Véra, je dois insister pour que grand-mère Anna visite notre nouvelle demeure. Les mariés dorment encore. Elle ne voit que l’entrée et la première pièce. Ainsi, elle pourra nous « situer dans l’espace ».
En femme pleine de bon sens, elle me gratifie d’un tas de conseils utiles. Anna connaît sa fille : « C’est une intellectuelle… Il ne faut pas lui en demander trop. Elle fait bien le ménage et la cuisine mais seulement quand elle en a envie. » Me voici donc promue maîtresse de maison…
Hélas, ma première grande création se solde par un « four ». J’ai préparé des boulettes de viande, joliment sculptées, poêlées dans une larme d’huile, entourées de belles pommes de terre rissolées. À les voir, mes boulettes ont fière allure. Valéri et Maman n’en laissent pas une miette. Mais, en goûtant mon chef d’œuvre, j’essuie mes pleurs : Seigneur ! Comment ont-ils pu avaler ça ? Du sel, une mine de sel ! Ce jour-là, je me suis promis de ne plus saler mes plats que symboliquement… Mon orgueil de maîtresse de maison en avait pris un rude coup !
Peu après, un fait curieux attire mon attention : un cortège de chariots au chargement caché sous de vieux chiffons, se dirige vers la sortie du village. D’habitude bavards et sociables, les conducteurs restent silencieux, les yeux fixés droit devant eux. Une bande de gamins les suit. Que se passait-il ?
– Tssst !.. murmure un garçonnet, ils vont brûler nos icônes.
Les icônes ?.. Alors notre ancienne logeuse était dans le vrai ! En hiver, elle m’avait emmenée à la liturgie, dans l’église du village. Le chœur chantait des mélodies divines à plusieurs voix, et le parfum de l’encens me grisait. Fascinée par ce décor magique, je me signai, imitant les grands. Frémissantes, les flammes de centaines de bougies remplissaient l’église d’ombres animées comme si des anges dansaient sous la coupole. Les reflets de lumière caressaient des visages byzantins qui semblaient vivants, nous envoûtant d’un regard rayonnant de bonté ou voilé de tristesse. La vieille femme m’avait expliqué que ces peintures sur bois représentant Jésus, les saints ou des scènes bibliques, symbolisaient une prière figée.
Le cortège s’arrête à un kilomètre du village, là où commence une vallée désertique. Les hommes déchargent les icônes. Comme pour ne pas les voir dévorées par les flammes, ils les recouvrent de chiffons. L’un d’eux arrose d’alcool le bûcher sacrilège, puis porte la bouteille à sa bouche. Un autre, les larmes aux yeux, le visage tourné vers le ciel, fait le signe de croix. Enfin, il jette une allumette. Pour faire disparaître l’ancien monde en fumée, il aménage un autodafé flambant neuf. Pétrifiés, nous regardons monter les flammes. Soudain, me précipitant vers le paysan le plus proche, je le repousse de toutes mes forces en hurlant :
– Allez-vous en !
Puis, j’appelle les autres enfants :
– Vite !
Et je cours jusqu’au brasier. Ensemble, nous le maîtrisons en quelques instants. Seules deux ou trois icônes resteront défigurées. Silencieux, les adultes remontent dans leurs chariots qui retournent au village à vive allure.
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? m’interroge un garçon au visage noirci.
– Il faut les cacher ! Mais pas dans l’église…
Pliant sous le poids des trésors sauvés, les gamins se dispersent à travers champs comme une volée de moineaux. Déjà, un autre chariot approche. Deux paysans en descendirent pour décharger un tas de chiffons et de petites planches. Le plus âgé me caresse les cheveux :
– Rentre chez toi, petite. Si ton père te demande quelque chose, dis-lui que tu as vu un grand feu… D’accord ? Regarde !
Le vieil homme arrose généreusement d’alcool le nouveau bûcher improvisé. Le feu explose, majestueux. Je souris en approuvant de la tête : c’est vrai, j’ai vu un grand feu !
Heureuse, je m’envolai vers la maison. « Les hommes ne sont pas tous mauvais », décidai-je en mon for intérieur.
Le lendemain, j’achetai du pain et du sucre au magasin. Comme le soviet se trouvait à deux pas, je suis entrée dire bonjour à mon beau-père. Deux hommes au visage fermé se tenaient devant le bureau de Valéri.
– Mais non, camarades, tout s’est passé sans histoires… Qui a pu vous raconter ces bêtises ? Un ivrogne, sans doute ! Voici un témoin qui ne sait pas mentir : ma belle fille.
Il se pencha vers moi :
– Renata, qu’as-tu vu hier à la sortie du village ?
– Un feu immense ! D’abord, j’ai vu des chariots pleins. Après, ils sont retournés au village. Vides…
Le soir, à la maison, Valéri me soulève dans ses bras pour me faire valser à travers la pièce.
– Qu’est-ce que tu mens bien, toi ! s’exclame-t-il, plein d’admiration.
Puis, il chuchote à Maman :
– N’empêche, Génia, il y a une saloperie de mouchard au village. Tu les connais tous mieux que moi. Tu n’as pas une idée ?
L’air insouciant, elle éclate de rire :
– Tu as une tête… Réfléchis un peu : qui s’est rendu au district dans la journée d’hier ?
Incrédule,Valéri s’étonne :
– Non… Tu penses que c’est lui ?
Maman rit de plus belle :
– Je ne pense pas, ça donne mal à la tête ! Mais ne t’inquiète pas : il ne sait rien de concret. Et personne ne lui donnera de détails. Tout le monde le déteste… Même les chiens du village !
Je savais de qui ils parlaient. Tante Véra n’appelait jamais le directeur d’école autrement que « peau de vache ». D’ailleurs, elle allait bientôt venir me chercher car maman m’autorisait à dormir parfois chez ma niania[2].
Mon père écrivit que toute sa famille m’attendait pour les vacances d'hiver. Il ajouta que la sœur de Cassandra les passerait en Roumanie avec son fils. Et dès l’automne, Vika et Valentin iraient à l’école…
Maman et Valéri s’étonnèrent de mon refus d’aller chez papa. Je ne voulais pas, un point c’est tout ! Puisqu’ils n’étaient pas contents, je partais courir le monde comme dans les contes ! Pendant que maman tentait de maîtriser son fou-rire, je fis mes préparatifs de voyage : de la mamalyga[3] froide, deux-trois oignons et une poignée de sel suffiront. Je partis sans me retourner.
Au bord de la route, je m’arrête. Quelle idée aussi de passer des vacances en Roumanie ! J’avais tant pensé à Valentin ! Le monde doit être immense… À la réflexion, quitter la maison n’est pas une bonne idée. Le mieux serait que j’aille à l’école, moi aussi. Et dès septembre. Je rentre tête haute :
– Maman, tu peux répondre à papa que je n’irai pas chez lui et que je me prépare à devenir écolière !
– Mais tu n’as que six ans ! Tu sais bien qu’avant sept ans, c’est impossible ! Elle en oublie ma tentative de fugue.
– Il n’y a rien d’impossible… J’irai lui parler, moi, à cette peau de vache !
Fin août, furieuse contre mon grand amour qui avait préféré passer ses vacances au loin, je réussis à me faire admettre à l’école une année avant l’âge légal. Après m’avoir vue, de ses yeux, rédiger ma requête sans une faute, la commission déléguée par le district fut obligée de l’accepter. Il ne restait plus qu’à m’équiper.
Un dimanche, Valéri m’emmène à Belts, la ville où mamikou[4] fait ses études. Je n’imaginais pas d’endroit pareil sur la terre. Surréaliste : tout en asphalte et en béton armé, bourdonnant du vacarme des Klaxons et des voix qui parlent ou chantent aux coins des rues à partir de grosses assiettes noires suspendues aux poteaux. On dit que Skinen aura bientôt une radio comme celle-là. À Belts, j’ai savouré la première glace de ma vie, plus froide que la neige… Et les magasins ! Mes yeux courent partout à la fois. Heureusement, les parents savent ce qu’il faut acheter. Il y aurait de quoi se perdre dans ce royaume de marchandises. J’ai eu droit à mon premier cartable. Mamikou (diminutif affectueux de maman en moldave) promet de s’occuper des manuels : son domaine incontesté.
À l’abri d’un rideau, devant une glace plus haute que moi, j’essaye les robes d’uniforme que portait toute écolière soviétique. Une robe de laine marron, joliment plissée, un tablier noir, un blanc pour les jours de fête, des cols assortis à des manchettes de dentelle. Une jupe bleu foncé et un chemisier bleu clair à manches courtes complètent ma garde-robe. Cette dernière tenue servait d’uniforme l’été, les jours où nous aurions suffoqué dans la robe de laine.
Qui aurait pensé que l’école était une chose si ennuyeuse ? Véra Fédorovna, notre jeune institutrice, nous apprend quelques miettes de ce que je sais déjà. Au bout d’une semaine, me voilà épuisée, littéralement morte d’inaction. Alors, j’ai frappé à la porte de la « peau de vache » pour solliciter l’autorisation de lire pendant la classe. Oh, pas des livres légers. Je venais justement de prendre à la bibliothèque un gros pavé : l’histoire de Pavlik Morozov[5]. J’avais remarqué que le directeur faisait une fixation sur les pionniers. Le matin, il passait dans les grandes classes pour vérifier que personne n’avait oublié son foulard. Si, par malheur, c’était le cas, il chassait impitoyablement l’ignoble individu dont les parents se faisaient sermonner : son passe-temps favori. Je savais que ce livre figurait au programme de l’école primaire : tout écolier de 3e ou de 4e année devait le savoir pratiquement par cœur. Comment le directeur aurait-il pu rejeter ma requête ?
Bientôt, j’en termine avec ce mouchard de Pavlik, déclarant à maman que jamais, je ne suivrais l’exemple de ce pionnier modèle. Savait-elle qu’en classe, si quelqu’un s’avisait de moucharder, on le corrigeait ? Pâle, elle lève les yeux au plafond. Je tiens à la rassurer : aucun danger, je ne répéterai notre conversation à personne. Niania Véra m’avait bien fait la leçon. Ensemble, nous abordions librement tous les sujets. Comme elle n’avait pas de verrou à la langue, je savais ce qu’elle pensait des Soviétiques, des communistes et de ceux qui « leur léchaient les bottes ». Parfois, j’étais d’accord avec elle ; sinon, chacune exposait ses arguments. Jamais je ne l’ai trahie.
En écoutant les gens parler, je comprends plus de choses que maman ne l’imagine. Par exemple, j’ai compris qu’elle voulait me protéger des rejetons des notables locaux, qui passent leur temps à cafarder chez le directeur. Fille d’enseignante, je cumule deux handicaps supplémentaires : un an de moins que les autres et beaucoup de connaissances en plus. Comme pour tout arranger, cette jeune bécasse de Véra Fédorovna me nomme chef de classe. Comptable de « mes brebis », de la propreté des mains, des ongles et du calme de la classe, j’assume des responsabilités écrasantes. Depuis qu’on nous a promus Oktombrel[6], nous devons arborer un insigne représentant le visage de Lénine enfant. Si quelqu’un l’oubliait, c’était le scandale. Rouge de colère, le directeur tapait sur la table, hurlait en postillonnant que nous n’étions qu’une bande de « petits imbéciles inconscients ». Véra m’a donc procuré plusieurs Lénine en cachette, « décorations » que je trimbale toujours dans mon cartable pour dépanner les étourdis. Mes hautes fonctions m’obligent également à organiser des réunions et à rédiger des rapports sur la « vie sociale » de la classe.
Un jour, j’eus une idée qui devait changer radicalement notre existence. Si l’histoire de Pavlik Morozov m’avait écœurée, l’exemple du pionnier Timour[7] m’enflamme. Avec un groupe de copains, il avait aidé des vieilles femmes nécessiteuses. S’ils avaient réussi à leur apporter un peu de bonheur, pourquoi pas nous ? Les femmes âgées et pauvres ne manquaient pas au village. J’ai d’abord exposé mon plan à maman qui n’éleva aucune objection. Restait à convaincre mes camarades sans compter le directeur.
Au début, il devint rouge de colère. Quoi ? Il n’y avait pas de personnes démunies dans ce village ! Notre glorieux Parti se chargeait du bonheur de tous ! Peu à peu, grâce à mes explications diplomatiques, le camarade directeur finit par trouver naturel qu’un Oktombrel aide les plus âgés. Il s’enflamma tout seul. Et donna le feu vert.
Nous avons mis sur pied quatre brigades. J’ai dessiné une sorte de carte stratégique du village, séparé en deux par le ruisseau. En traçant une perpendiculaire au milieu de cette frontière naturelle, nous avons obtenu quatre secteurs immédiatement baptisés : nord, sud, est et ouest.
La veuve la plus proche de chez moi s’appelle baba Daria. Quand nous frappons chez elle, personne n’ouvre. D’ailleurs, sa porte n’est pas fermée : la pauvre grand-mère, roulée en boule dans un tas de chiffons, gît sur son four comme un chien abandonné. Elle a si mal au ventre qu’elle ne comprend plus rien. Ôtant mes chaussures, je grimpe jusqu’à elle. Après l’avoir allongée sur le dos, je dénude son ventre et commence à masser le point douloureux. J’agis très doucement car je crains de la casser en deux. Avant de venir, je m’étais promis de prendre des notes. Quelle naïveté ! Il n’y a rien à écrire ! C’est tout vu.
À part un petit arpent de terre, Daria ne possédait rien, pas même un oreiller. Sa maison avait brûlé des années plus tôt et tous ses biens étaient partis en fumée. Son homme et ses fils étant morts à la guerre, les villageois s’étaient donnés la main pour lui construire un abri qui évoquait une petite cabane ou une grande niche. Comment se nourrissait-elle ? Des voisines compatissantes lui apportaient des restes. Elle ne leur en voulait pas de l’oublier de temps à autre. Raïssa, par exemple, portait déjà son sixième enfant !
Nous devions garder la tête froide : avant tout, ces femmes devaient manger et se chauffer. Il fallait jouer serré…
Miracle ! Le lundi suivant, notre kolkhoze était doté d’un nouveau président. Personne ne connaissait son nom, mais je m’en moquais : ma « filiation » avec le camarade Valéri m’ouvrait toutes les portes. En avant ! Le soir-même, mes calculs sous le bras, je frappe à la porte du siège. Une vieille fille, lunettes sur le nez, tente de m’éconduire : « Le président est en réunion ».
La repoussant avec fermeté, j’entre dans le saint des saints. Installées comme pour l’éternité, des verres à la main, cernées d’un nuage de fumée bleue, les personnalités locales sont en grande discussion. Précipitamment, Valéri cache une bouteille sous sa chaise. Faisant mine de ne pas le reconnaître, je dépose devant le maigrichon aux tempes grisonnantes qui trône à la place d’honneur, en bout de table, la liste des veuves et de leurs besoins hebdomadaires en pain, sucre, sel, lait, huile, beurre, viande, haricots blancs, pommes de terre, pétrole, charbon… (J’avais un peu gonflé les chiffres. À tout hasard.)
Amusé, le camarade président parcourt mes feuillets, puis gronde la secrétaire d’avoir laissé une petite folle les déranger en plein travail. Là, je respire profondément. C’est niania Véra qui m’a appris ce truc : toujours prendre des forces avant de monter à l’assaut. Les yeux de baba Daria en mémoire, je lui fais la leçon : qu’il nous considère comme « de petits fous » n’a strictement aucune d’importance. En revanche, nous avons l’avantage du nombre : trente ! Les autres attendent l’accord du président avant de prélever dans les caves du kolkhoze tout ce dont « nos veuves » ont besoin ! Le bonhomme se lève pour jeter un œil dehors. Dans la cour, regard noir, mâchoires serrées, se tiennent mes détachements de choc, impeccablement rangés par secteurs géographiques…
Le président me fait signe d’approcher :
– Écoute, fillette… Nous allons demander au responsable des caves si votre requête est recevable. Tu comprends, je viens tout juste d’être nommé…
À notre grand étonnement, nous avons obtenu beaucoup plus que nous ne l’espérions. Que de richesses ont reçu nos petites vieilles le jour même ! Les bras chargés, nous nous sommes dispersés aux quatre points cardinaux. Émues, les villageoises se précipitaient aux palissades pour nous voir passer et commenter la nouvelle avec leurs voisines. Quel culot ils ont, ces petits. Du jamais vu !
