Marx et sa baguette - Itaru Watanabe - E-Book

Marx et sa baguette E-Book

Itaru Watanabe

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Beschreibung

À trente ans, Itaru souhaite redonner du sens à son travail et décide de devenir boulanger.

Itaru vit de petits boulots. Arrivé à la trentaine, diplôme en poche, il trouve une place chez un grossiste de produits biologiques et découvre des méthodes pas vraiment « bio ». Itaru veut donner du sens à son travail. Une nuit, il a une révélation. Il va devenir boulanger. Sauf qu’il ne connaît rien à la fabrication du pain. Il commence un nouvel apprentissage, rencontre sa future femme et lit Le Capital. Sa vie bascule. Un boulanger japonais, voilà qui n’est pas courant. Un boulanger japonais qui applique les leçons de Marx, encore moins.
Mais Marx et sa baguette n’est pas un livre politique. Il est le récit d’un homme passionné d’écologie qui veut vivre autrement, nourrir ses semblables, sans les empoisonner. Il nous dit comment…

Plongez-vous dans l'essai autobiographique d'un Japonais qui s'est lancé dans une démarche écologique afin de vivre mieux et a ainsi redécouvert l'artisanat de son pays.

EXTRAIT

C’est d’abord Mari, ma future femme, qui perdit patience. Tous deux étions nouvellement embauchés chez ce grossiste. Nous avons ressenti de la sympathie l’un pour l’autre et très vite, nous sommes tombés amoureux. Un jour, Mari me dit : " Cette entreprise est écœurante. Elle engrange des bénéfices sans considération pour la nourriture. Pour le grossiste, ses employés et les producteurs, les produits agricoles bios ne sont que des marchandises de négoce. Mais, être « Bio », n’est-ce pas une philosophie qui recherche l’harmonie entre la Vie humaine et la Nature ? Inutile de continuer à travailler dans un tel endroit. Itaru, toi aussi, tu ferais mieux d’arrêter, pour ta santé."Le deuxième été chez ce grossiste, elle démissionna.
Quand j’y pense aujourd’hui, on peut dire que c’était une « entreprise black ». Il était ridicule de supporter de telles conditions de travail jusqu’à en tomber malade. Je le savais bien. Mais que pourrais-je faire après ma démission ? Au fond de mon cœur, j’aspirais toujours à une vie à la campagne, une vie d’agriculteur. Mais j’étais face à une réalité qui intégrait la presque totalité de l’agriculture dans un grand système économique, dirigé par le capitalisme. Je sentais la nécessité d’être à l’extérieur de ce système qui règne sur le monde, pour reconstruire l’Agriculture.
Un jour, j’accomplirai quelque chose, peut-être de petit, mais d’authentique. Je veux gagner ma vie en étant convaincu d’un juste engagement.
Je ne savais pas où se trouvait la sortie. Je n’osais pas quitter mon travail et je continuais à souffrir.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Travailler" naturellement on y rêve non ? Et bien, ce roman est un exemple. On nous parle , on nous explique , on nous montre , on apprend , on comprend. J'ai vraiment bien aimé. - Blog Read with Justine

À PROPOS DE L'AUTEUR

Itaru Watanabe mène jusqu’à près de trente ans une adolescence prolongée, à la recherche de lui-même. C’est sur le tard qu’il trouve sa voie : boulanger. Pendant son apprentissage il rencontre sa femme, et le couple part s’installer à la campagne ouvrir sa première boulangerie. Il s’agit donc bien de l’histoire de Itaru, boulanger, mais aussi d’une aventure familiale, puisque le couple accueille bientôt deux enfants. À la campagne, la petite famille est en quête des meilleurs produits pour la fabrication de son pain de mie et redécouvre de vieux artisanats japonais.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Itaru WATANABÉ

Marx et sa baguette

Essai

Traduit du japonais parTomomi Akimoto

Ouvrage publié sous la direction deJulien PAOLUCCI

Titre original : 田舎のパン屋が見つけた「腐る経済」[Inaka no Pan’ya ga mitsuketa « Kusaru Keizai »]

© 2017, Itaru Watanabé

Tous droits réservés

Publié pour la première fois en 2017 au Japon

par Kodansha Ltd., Tokyo

L’édition française est publiée avec l’accord de

Kodansha Ltd., Tokyo

©2019, Decrescenzo

pour la traduction française

ISBN 978-2-36727-074-6

www.decrescenzo-editeurs.comTou nos livres, nos auteurs

La couverture de

Marx et sa baguette

a été réalisée par Thomas GILLANT

Pour les passages tirés du Capitalde Karl Marx et du Manifeste du parti commu-nistede Karl Marx et Friedrich Engels, on renverra respectivement au texte de l’édition établie pour la collection Folio essais chez Gallimard (2008) et à celui donné pour l’édition GF Flammarion (1998).

Toutes les indications entre crochets ainsi que les notes de bas de page sont le fait de la traductrice.

Termes et expressions couramment utilisés dans le récit

Agriculture biologique : technique d’agriculture sans engrais de syn-thèse ni pesticide.

Culture naturelle :méthode d’agriculture aux critères plus stricts que ceux de l’agriculture biologique, sans apport de fumier ou d’autres engrais organiques.

Ferment :micro-organisme qui produit des enzymes responsables de fermentations.

Fermentation :réaction de décomposition enzymatique provoquée par des micro-organismes, entraînant la transformation de substances organiques. Elle peut se produire en l’absence d’oxygène (fermentation anaérobie) ou à l’air libre (fermentation aérobie). C’est grâce à la fermentation que l’on obtient le pain, l’alcool...

Koji :famille de moisissure Aspergillus, ou des céréales (riz, orge, soja, etc.) ensemencées par celle-ci. Rentre dans la fabrication de multiples aliments japonais comme le saké, le tamari, le shôyu, le miso, etc.

Levain :culture de micro-organismes qui font fermenter la pâte à pain. Démarrer un levain :activer et multiplier les micro-organismes naturellement présents dans l’environnement en vue de maîtriser la fermentation.

Levure :sorte de ferment unicellulaire. Levure de pain, levure de bière.

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« Les révolutions se produisent dans les régions périphériques. » Ce sont les mots de Lénine, l’homme qui a voulu concrétiser les idées de Marx dans notre société.

Aujourd’hui, une révolution, inspirée de la philosophie de Marx, germe dans une région reculée du Japon. C’est à Katsuyama, dans les montagnes de la préfecture d’Okayama. Une contrée isolée, dont peu de gens connaissent même le nom. Ici, une révolution se prépare en silence. Je l’ai baptisée « l’éco-nomie qui pourrit ».

Je suis boulanger dans le village de Katsuyama, située au milieu des mon-tagnes de Chûgoku. Avant d’en arriver là, ma vie, en un mot, était nulle... Toujours insatisfait, rêvant d’être quelqu’un d’autre et ne sachant quoi faire. Révolté contre la société mensongère, révolté contre les entreprises dupant les clients pour gonfler leurs profits, je me laissais aller, me contentant de petits boulots. Quand j’ai voulu réagir, j’étais au seuil de mes 30 ans.

« Je veux faire quelque chose d’authentique, même si c’est petit. » Pour la première fois de ma vie, j’ai entendu cet appel au plus profond de mon cœur et j’ai décidé de devenir boulanger. En 2008, j’ouvris ma propre bou-langerie, petite mais authentique, après quatre ans et demi d’apprentissage. Auparavant, avec ma femme, nous dûmes résoudre de nombreux problèmes, non sans tâtonnements.

Où s’installer ? Comment se fournir en ingrédients comme le blé et le seigle ? Quels prix de vente adopter ? Un faux pas aurait pu nous mener à la catastrophe. Chaque décision fut discutée, examinée, expérimentée et testée par de nombreux essais.

Ainsi, nous sommes devenus une boulangerie atypique. Nous sommes installés dans les montagnes, à plus de deux heures de train de la gare d’Oka-yama, où passe le Shinkansen [le train à grande vitesse japonais]. Notre spécialité est le pain de mie japonais, réalisé avec le levain naturel de saké qui est démarré à partir de ferments naturellement présents dans notre vieille maison. Il coûte 350 yens [2,70 euros], un prix plutôt élevé.

Introduction

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Nous ouvrons notre magasin seulement quatre jours par semaine et pre-nons tous les ans un mois de vacances. Notre principe de gestion : ne pas dégager de bénéfices.

Au départ, nous ne savions pas que nous allions devenir ce type de boulangerie.

Toujours à l’écoute de mes compagnons les ferments, je ne réalisais pas être en pleine découverte. Un rapprochement m’apparut au fil de mes recherches sur la façon de devenir un vrai boulanger. Je me rendis compte que la voix des ferments et la voix de Marx qui vécut au XIXe siècle avaient beaucoup de points communs.

Dans la nature, tout pourrit, et le fait de ne pas pourrir va à l’encontre de cette règle. C’est le cas de l’argent. Non seulement il ne pourrit pas, mais il se multiplie sans cesse. Cette particularité de l’argent éloigne les humains des choses petites mais véritables. Forts de ce constat, ma femme et moi avons décidé de laisser « pourrir » l’argent et l’économie, et de vivre en harmonie avec notre environnement. Cet engagement, autour duquel se sont noués des liens humains silencieux, changera peut-être un jour le Japon, voire le monde.

150 ans après Lénine, une révolution est en train de se produire dans une région reculée du Japon.

I

L’économie qui ne pourrit jamais

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1

Quelque chose ne tourne pas rond

Quand je travaillais en entreprise et l’héritage de mon grand-père

Commencer à travailler à 30 ans

Au Japon, il est impossible de trouver un emploi correct à cet âge.

C’est, du moins, ce que je croyais. Après avoir terminé mes années de lycée avec peine, j’ai vécu pendant sept ans de petits boulots, sans couverture sociale. J’ai pris alors une grande décision, celle d’aller à l’université, et de commencer des études qui m’ont mené à près de 30 ans. À cet âge, c’était peine perdue de chercher un travail. De toute façon, j’avais choisi la faculté d’agronomie pour vivre à la campagne et devenir agriculteur. Mon père, professeur d’université, y était fermement opposé : « Je ne t’ai pas envoyé à l’université pour que tu deviennes agriculteur. »

Je n’accordais pas beaucoup d’attention à ces paroles peu délicates. Mon père jugeait toujours les gens sur leurs titres et leur profession. Mais je n’avais pas non plus le soutien de mon professeur : « Tu ferais mieux d’approfondir tes connaissances en intégrant un poste réservé aux jeunes diplômés (eh oui, j’étais un jeune diplômé, même si j’avais presque 30 ans). »

« Dites-moi, vous pensez qu’on voudra embaucher un homme aussi âgé ? » ai-je lancé dans une boutade ironique ; mais mon professeur me trouva une place chez un petit grossiste de produits biologiques qui employait une ving-taine de personnes. Ce travail permettait des contacts avec les agriculteurs et

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donnait de nombreuses occasions d’aller à la campagne. Je toucherais un peu moins de 200 000 yens [1 500 euros] comme revenu net. Il n’y avait aucune raison de refuser. Enfin ! j’allais travailler comme tout le monde. Un travail qui concernait la campagneet l’agriculture,ce dont je rêvais.

Jusqu’à mes 30 ans, j’avais vécu une adolescence prolongée à la recherche de moi-même, habité par l’idée de vivre à la campagne et d’être agriculteur, mais sans avoir de plan concret.

Mon cœur naïf battait très fort devant cette chance inattendue.

Mais la découverte d’un monde insensé m’attendait.

Falsifier des informations ?

En général, les grossistes négocient les contrats avec les détaillants avant même que la récolte ne soit faite. Prenons l’exemple des pommes : le contrat précise la provenance, la catégorie, le nombre ou le poids, et la date de four-niture. C’est oublier que les cultures sont dépendantes des conditions météo ! Comment respecter un tel contrat ? Qu’importe, il le faut. Car un contrat non respecté entraîne le paiement d’indemnités ou un prix de cession diminué.

Ainsi, le grossiste où je travaillais « s’arrangeait ». Il transférait des pommes d’une provenance excédentaire vers la provenance, déficitaire, promise dans le contrat. Aux entrepôts, ces excédents changeaient de carton et étaient expédiés aux détaillants. Le contrat était rempli, personne ne perdait d’argent, et on ne laissait pas pourrir les pommes. Et tout le monde était content.

Je comprenais cette pratique. Si on m’avait demandé si cet « arrangement » devait être blâmé à haute voix, je n’aurais pas su quoi répondre. Cependant, sur le principe, je ne pouvais être pleinement d’accord. Je ne pouvais m’empêcher de me poser cette question : « N’est-ce pas une falsification d’informations ? »

De l’autre côté, il arrivait souvent que des employés tiennent, sans aucune gêne, ce genre de propos : « Oh, je n’ai pas réussi à trouver d’acheteurs et trois tonnes de tomates ont pourri. » Je ne comprenais pas ce manque de respect pour les producteurs et cette indifférence aux dons de Mère Nature. Ils n’avaient aucune reconnaissance pour la générosité de celle-ci, n’éprou-vaient aucun remords, ne faisaient état d’aucune conscience professionnelle.

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« La société ne fonctionnerait pas s’il n’y avait que les idées puristes des étu-diants », « On devient adulte une fois que l’on a appris à digérer l’injustice et à faire passer le noir pour le blanc » : peut-être un grand nombre de gens pensent-ils ainsi.

Ce que j’ai vécu chez ce grossiste est sûrement la part grise de la société, que tout le monde rencontre d’une façon ou d’une autre dans son travail et qu’une personne mature doit accepter en silence. Plus de dix ans se sont écoulés depuis lors, et je reste convaincu qu’on ne peut rendre juste ce qui est injuste.

Je veux faire quelque chose de petit mais d’authentique

Un jour, mon supérieur direct me proposa de gagner de l’argent en deman-dant un faux remboursement au fournisseur, qui était complice.

« Vous croyez pouvoir m’acheter avec une somme si dérisoire ? » lui ai-je répondu sur un ton moralisateur. Puis j’ai prévenu son supérieur.

À cause de cet incident, presque plus personne ne me parlait dans l’entre-prise. Il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart des employés pratiquaient des fraudes du même genre. Par la suite, il m’est devenu extrêmement difficile de faire mon travail correctement. J’étais un nouvel employé de 30 ans qui osait s’exprimer alors qu’il n’était pas encore autonome dans son travail. Ce n’était pas apprécié par tout le monde. Dénoncer ces pratiques revenait à pulvériser du combustible dans un environnement hautement inflammable. Personne ne venait plus m’aider, même si j’avais un problème. Personne ne m’adressait plus la parole. J’avais la nausée tous les matins et mes saignements de nez étaient très fréquents. Les jours se succédaient ainsi.

C’est d’abord Mari, ma future femme, qui perdit patience. Tous deux étions nouvellement embauchés chez ce grossiste. Nous avons ressenti de la sympathie l’un pour l’autre et très vite, nous sommes tombés amoureux. Un jour, Mari me dit : « Cette entreprise est écœurante. Elle engrange des béné-fices sans considération pour la nourriture. Pour le grossiste, ses employés et les producteurs, les produits agricoles bios ne sont que des marchandises de négoce. Mais, être « Bio », n’est-ce pas une philosophie qui recherche l’har-monie entre la Vie humaine et la Nature ? Inutile de continuer à travailler dans un tel endroit. Itaru, toi aussi, tu ferais mieux d’arrêter, pour ta santé. »

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Le deuxième été chez ce grossiste, elle démissionna.

Quand j’y pense aujourd’hui, on peut dire que c’était une « entreprise black1 ». Il était ridicule de supporter de telles conditions de travail jusqu’à en tomber malade. Je le savais bien. Mais que pourrais-je faire après ma démission ? Au fond de mon cœur, j’aspirais toujours à une vie à la campagne, une vie d’agriculteur. Mais j’étais face à une réalité qui intégrait la presque totalité de l’agriculture dans un grand système économique, dirigé par le capitalisme. Je sentais la nécessité d’être à l’extérieur de ce système qui règne sur le monde, pour reconstruire l’Agriculture.

Un jour, j’accomplirai quelque chose, peut-être de petit, mais d’authentique. Je veux gagner ma vie en étant convaincu d’un juste engagement.

Je ne savais pas où se trouvait la sortie. Je n’osais pas quitter mon travail et je continuais à souffrir.

Deviens boulanger

À l’époque, je me sentais complètement perdu. Mon but, je le connaissais, mais quel chemin emprunter pour y parvenir ? Je gigotais dans tous les sens avec inquiétude, et m’enfonçais dans un bourbier. Plus j’agitais les pieds, plus ils s’enfonçaient dans la boue. Devais-je démissionner ? Pour moi qui vivais au jour le jour, démissionner signifiait le retour à une vie sans sécurité ni sens. Je ne voulais plus fuir devant la difficulté et j’avais envie de sortir de cette situa-tion infernale. Je tournais en rond en me posant des questions qui restaient sans réponses et j’étais arrivé au bout de mes forces mentales et physiques.

Un soir, dans mon lit, sur le point de m’endormir, je me suis rendu compte d’une présence près de moi. Qui est là ? me demandais-je à demi somnolent, lorsque j’entendis :

« Itaru, tu dois faire du pain. »

Quoi ? C’est toi, grand-père ?

1. Une « entreprise black », ou « black kigyō »,désigne au Japon une entreprise faisant travailler ses employés dans des conditions de travail dégradées.

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Mon grand-père mourut pendant la Seconde Guerre mondiale, laissant un fils (mon père) très jeune. Il était médecin et rêvait de s’installer dans son village natal. À cause de la situation politique de l’époque, il fut mobilisé en tant que médecin militaire. Il embarqua pour le continent et aurait dû, par la suite, gagner le sud de la Chine. Son bateau a sombré lors d’une attaque de l’armée américaine. Son corps n’a pas été retrouvé ; on ne sait même pas dans quel navire il avait embarqué ni où et quand eut lieu l’attaque.

Bien sûr, je n’avais pas connu mon grand-père ; mais à ce moment-là, j’étais convaincu que c’était bien lui qui me parlait, à côté du lit. Étrangement, ces paroles ont complètement libéré mon cœur.

« Je vais devenir boulanger. »

Au moment même où je pris cette décision, je trouvai le repos. Les frus-trations accumulées chez le grossiste, l’inquiétude oppressante face à mon avenir du temps de mes petits jobs, le manque d’harmonie avec la société ressenti depuis le lycée ou même bien avant, tout cela s’est évanoui.

Évidemment, je ne connaissais rien à la fabrication du pain ni n’avais l’ha-bitude d’en manger. J’étais surtout habitué au riz et à la cuisine traditionnelle japonaise de ma mère, qui veillait à l’alimentation de la famille.

« Qu’est-ce qui te prend, Itaru ? Pourquoi le pain ? Tu es japonais. Fais plutôt du tofu ou de la pâte de sarrasin ! »

Les interrogations de Mari, la stupéfaction des parents de Mari qui avaient littéralement les yeux ronds d’étonnement, et la désespérance de mes parents et de mes amis se lamentant sur le fait « qu’Itaru va de nou-veau se retrouver au chômage », tout cela ne me découragea pas du tout. J’étais plein d’espoir.

En décembre 2002, j’ai simplement dit à mon employeur : « Je vais devenir boulanger. » C’était le motif de ma démission. Après avoir passé la main à mon successeur, et cela en pleine agitation de fin d’année, Mari et moi avons commencé à vivre ensemble. Et effectivement, je me suis retrouvé au chômage, ne sachant pas dans quelle boulangerie j’allais travailler. Pour nos proches, nous avions démissionné « pour raison de mariage » (même si nous n’étions pas encore mariés officiellement). L’ambiance chaleureuse d’une réunion familiale me conforta dans mes espoirs, à l’aube de ma carrière de boulanger. Je rêvais d’une boulangerie, petite mais coquette, dans une petite ville, qui embaumerait le quartier de l’odeur du pain fraîchement cuit. Une odeur qui remplit les poumons de joie.

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2

La rencontre avec Marx

L’héritage de mon père

Juste avant l’ouverture, déjà un danger pour le couple ?

Avançons l’horloge jusqu’en avril 2007.

Après quatre ans et demi d’apprentissage dans quatre boulangeries, je décidai de m’installer à mon compte et Mari quitta son travail dans une entreprise agroalimentaire. Nous commençâmes les démarches pour ouvrir notre propre boulangerie, la « boulangerie de campagne » dont nous rêvions depuis longtemps.

À l’époque, notre fille Motoko (surnommée Moko) avait déjà un an et demi. Pour un homme de 35 ans, c’était une grande aventure risquant de déstabi-liser la vie de la famille. Trouver la location qui nous convienne et rénover le bâtiment par nous-mêmes pour économiser sur le fond d’installation avaient pris plus de temps que prévu. En fin d’année, nous pûmes enfin élaborer la liste des produits à fabriquer. Il nous fallut alors choisir les ingrédients, créer les recettes et fixer les prix. Entre Mari et moi, la vendeuse et l’artisan, se succédaient quotidiennement des réunions de gestion très sérieuses.

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« Voyons, le pain aux noix et aux raisins secs est à 720 yens. Le pain au chocolat au lait et aux cacahouètes est à 500 yens. Le pain aux noix et aux figues marinées au vin rouge est à 700 yens...

— Non, attends, Mari.

— Quoi ? Je me suis trompée dans les calculs ?

— Qui ira acheter des pains aussi chers ? Nous ne sommes pas dans un quartier chic comme Shirogané ou Aoyama. Nous sommes en plein milieu des rizières et des champs de légumes. Il y a plus de grenouilles que d’êtres humains par ici.

— Mais calcule toi-même le coût de revient à partir du prix des ingré-dients. Si on demande 50 yens pour un produit qui nous en a coûté 100 de fabrication, c’est de la vente à perte. On sera en déficit.

— Oui, mais...

— Sans calcul mathématique, on ne peut pas faire de gestion. Nous en avons déjà discuté plusieurs fois, n’est-ce pas ? Nous allons fabriquer de la nourriture authentique à un prix décent pour des gens qui savent apprécier les vraies valeurs. Ainsi, nous contribuerons à la construction d’une société plus équitable, qui respecte ses artisans. Ces derniers doivent pouvoir vivre correctement. Ces prix ne sont pas chers. Ce sont des prix corrects pour une fabrication sans artifice avec des ingrédients de qualité, payés convenablement aux producteurs.

— Tu as tout à fait raison, Mari. Mais crois-tu vraiment que les gens vont acheter à ces prix ?

— Vendre nos pains, c’est mon travail. Il y a maintenant des outils très utiles comme les blogs et les réseaux sociaux pour expliquer en détail le sens de notre démarche. Les gens qui veulent comprendre comprendront. Toi, Itaru, concentre-toi pour faire le meilleur pain possible.

— D’accord. Je ferai du pain qui vaudra plus que son prix. »

Ainsi se déroulaient maintes discussions qui auraient pu être prises pour des scènes de ménage.

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Une boulangerie à la merci des spéculations

De bonnes raisons nous poussaient Mari et moi à discuter si ardemment sur les prix. À l’époque, les prix des ingrédients du pain flambaient. À la question : « Pardon ? Ce n’est pas trop cher ? La dernière fois, la noix était à 1 345 yens le kilo. Aujourd’hui, elle est à 1 680 yens. Ça fait une augmen-tation de 25 % », la réponse était : « Toutes les matières importées sont en hausse. Je suis désolé, mais sans augmentation de prix, je ferais faillite. » Dans ces conditions, nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter le prix proposé. Mais nous étions trop naïfs pour imaginer que l’augmentation se répèterait. Un mois plus tard, le kilo de noix était à 1843 yens. Après deux mois, il passait à 2 450 yens, soit presque deux fois le prix initial. Comment cela était-il possible ? Après quelques recherches, je compris que plusieurs causes se cumulaient.

Premièrement, les pays gagnant en puissance économique, telles la Chine et l’Inde, se mirent à importer de grandes quantités de céréales. Deuxiè-mement, celles-ci commencèrent à être utilisées pour fabriquer du biocar-burant, d’où une disponibilité réduite pour le marché alimentaire. Enfin, troisièmement, et pour le comble, des années de sécheresse, provoquées par le changement climatique planétaire, entraînèrent de mauvaises récoltes un peu partout dans le monde. Bien évidemment, cette augmentation de la demande, couplée à la baisse de l’offre, provoqua une hausse continuelle des prix.

Ce que je ne pouvais admettre, c’était la spéculation essayant de tirer profit de cette situation du marché alimentaire. Elle injecta une grande masse de monnaie (achats massifs) dans le marché international des produits de base qui fixe le prix des céréales au niveau mondial. Ainsi, l’équilibre de l’offre et la demande fut modifié artificiellement, ce qui provoqua une hausse du prix des céréales. Et puis, il y eut les fameux subprime loan américains, ou prêts hypothécaires. En attisant le rêve d’accéder à la propriété chez des gens à faibles revenus, on les encouragea à faire des prêts immobiliers à hauts intérêts. Intérêts élevés pour éventuellement se protéger de remboursements difficiles. Pour moi, une pratique d’usurier. Les hautes sphères financières concoctèrent des « produits financiers » à partir de ces crédits toxiques

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subprime. Ces derniers, coupés en petits morceaux, furent mélangés avec des créances normales dans des produits proposés à la vente. Ainsi dissimulés, ils furent écoulés sans éveiller les soupçons. Alors commença le compte à rebours, avant explosion des créances contaminées par des morceaux d’actifs subprime loan.L’éclatement de la bulle immobilière américaine débuta courant 2006. Les spéculateurs, toujours sensibles à leurs intérêts, affluèrent sur le marché international des produits de base. La conséquence fut une hausse du prix des céréales.

Le choc Lehman et la crise financière

En septembre 2008, les bombes à retardement subprime loanfinirent par exploser dans le monde entier et l’économie mondiale tomba dans le chaos. De plus, la banqueroute de Lehman Brothers, une des plus grandes maisons de courtage américaines, entraîna l’effondrement des cours de la Bourse et des produits financiers, provoquant ainsi une crise financière mondiale.

« Mari, va retirer l’argent de la banque. Si ça continue, on peut se demander si le compte ne sera pas bloqué... Les billets de banque pourraient bien ne pas valoir plus qu’une feuille de papier. On ferait mieux de garder l’argent sous forme concrète. Va plutôt acheter 100 kilos de riz.

— Tu exagères ! Ne te tracasse pas. Nous n’avons pas à nous inquiéter.

— Je ne me tracasse pas pour notre boulangerie. Je me tracasse pour le monde. Si la banque ne fonctionne plus, nous ne pourrons pas nous appro-visionner. Comment, sans riz, pourrions-nous préparer notre levain de saké (l’un des levains que nous utilisons. Comme son nom l’indique, il sert à la fabrication du saké). »

Mari a un esprit plus solide que le mien, elle essaie de m’encourager et de me donner plus d’assurance. Malgré tout, je ne pouvais pas me débarrasser de mes idées noires dues aux mauvais vents qui s’étaient mis à souffler juste après notre installation.

J’ai ressenti la gravité de la situation au plus près lors d’un séjour chez mes parents à Tokyo, en fin d’année. Chaque fois que je revenais chez mes parents,

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à Tama, ville de banlieue de Tokyo, il était de coutume de se réunir avec mes anciens camarades de collège et de lycée pour prendre un verre. Mais cette année-là, les choses étaient différentes. Tout le monde avait l’air morose. Les sujets de conversation étaient tous tristes. Un ami, devenu directeur d’agence immobilière à Sinjuku, nous décrivit la gravité de la situation en évoquant les faillites se succédant les unes après les autres. Un autre ami, salarié dans une petite agence publicitaire, nous raconta qu’une grande restructuration faisait des victimes dans son bureau. « Je ferai tout pour m’accrocher à mon poste ! » nous disait-il avec beaucoup d’émotion.

Les rues des restaurants devant la gare étaient toujours animées en fin d’année, avec des ivrognes hilares aux joues rouges. Mais cette année-là, beau-coup de rideaux de fer restaient baissés et les clients étaient rares, même aux heures dites de pointe. En périphérie de la ville, la zone industrielle, composée d’usines d’automobile, d’électromécanique et de semi-conducteurs, était en souffrance. De toutes ces industries vitales pour l’économie de la région, la plus touchée par la crise Lehman était le secteur automobile. Un ami bien informé de la situation dans la région me brossa un tableau : l’usine de Hino automobile (spécialisée dans la fabrication des camions, une filiale de Toyota) a suspendu son activité. Les contrats à court terme et ceux des intérimaires ne sont plus renouvelés. Les chiffres d’affaires des fabricants de pièces auto-mobiles sont en chute et des licenciements seront bientôt annoncés.

C’est bien beau de parler de globalisation économique, mais les spécula-teurs, eux, s’affranchissent des frontières pour faire des profits, sans se soucier de détruire le travail et la vie des simples citoyens. J’ai senti une analogie entre l’absurdité de ce système financier et les inepties contractuelles que j’ai rencontrées dans le domaine de l’alimentaire.

Marx ? LE Marx ?

« Itaru, pourquoi ne pas lire Marx ?

Quoi ? Marx, le fameux Marx ? »

J’étais rentré chez mes parents pour fêter la fin de l’année. Prenant un verre avec mon père, je lui confiai que je ne savais pas comment sortir ma

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toute jeune boulangerie de la tourmente de la dépression économique. Je n’attendais pas spécialement de conseils concrets. Je savais qu’un entrepreneur ne pouvait espérer des idées pratiques de la part d’un professeur enseignant. J’étais malgré tout curieux de savoir comment il voyait la société d’aujourd’hui en tant qu’économiste.

Alors, mon père, m’ayant écouté en silence, me dit ceci, ma mère tendant l’oreille vers nous en buvant son thé : « Itaru, pourquoi ne pas lire Marx ? »

Karl Marx est un nom connu de tout le monde, mais peu de gens savent exactement qui est cet homme et ce qu’il a accompli. Moi-même, je dois avouer n’avoir jamais eu ses œuvres entre les mains. Cependant, elles étaient familières à mes yeux depuis mon enfance, alignées dans la bibliothèque du bureau de mon père, le nom bien en vue, gravé au dos des livres.

Allant dans une librairie, j’appris que Le Capitalest une grande œuvre constituée de treize volumes dans l’édition japonaise en format de poche. En d’autres circonstances, je ne les aurais pas achetés, et même pas lus. Mais...

Revenons quelques années en arrière. J’avais quitté le grossiste pour com-mencer un apprentissage en boulangerie, ne pouvant plus supporter les mal-honnêtetés cautionnées par l’économie capitaliste. Je découvris alors, dans la première boulangerie qui m’accepta, des conditions de travail épouvantables. Je compris de suite n’être pas sorti à l’extérieur de ce système économique, mais être resté àl’intérieuret prisonnier de celui-ci. (Je vous raconterai plus tard.)

J’ai cru enfin pouvoir accéder à cet extérieur en ouvrant ma propre bou-langerie. Mais le système encore plus vaste du marché mondial du capitalisme me guettait et j’étais à la merci des variations des prix des ingrédients. Cet extérieur,en marge du système capitaliste, existe-t-il ? Si je ne peux y accéder, inutile d’ouvrir ma propre boulangerie, car, tôt ou tard, elle sera engloutie par le système, comme je l’ai été chez le grossiste.

Ainsi, j’ai décidé de découvrir Marx pour la première fois de ma vie, au moment même où le village de tentes pour chômeurs fit sa première appa-rition dans le parc Hibiya, à Tokyo.

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Marx et son discours sur la main-d’œuvre

Sur mon apprentissage 1

Les contes cruels de la boulangerie (au XXIe siècle à Tokyo)

« Bien, Watanabé. Tu vas travailler avec nous à partir de la semaine prochaine. Sois le bienvenu.

— Merci beaucoup. Je ferai de mon mieux. »

En décembre 2002, après ma démission auprès du grossiste, je me jetai à corps perdu dans mon premier travail de boulanger, dans la banlieue de Tokyo. Trouver un travail dans une boulangerie à l’âge de 31 ans fut plus difficile que je ne l’avais imaginé. Dès mes premières paroles de présenta-tion, « j’ai 31 ans et n’ai pas encore d’expérience dans ce métier », j’étais immédiatement recalé. J’étais sur le point de renoncer quand le patron de la cinquième boulangerie m’engagea. Je ne savais pas ce qui lui avait plu chez moi. C’était un homme costaud qui ressemblait à un boucher, un catcheur avec un corps énorme et une tête raide.

« On commence à 2 heures. Tâche d’arriver quinze minutes avant.

— 2 heures ? Vous voulez dire 2 heures du matin ?

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— Bien sûr. Les pains se font la nuit. Si tu commences la préparation à