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Dans ton linceul, je ne vois pas ton bras droit tatoué sous ton perfecto noir. Je m’assieds à ta gauche, côté cœur, on me dit forte. On me sent courageuse. Les commentaires se multiplient sur moi, ou tout simplement sur mon cœur de mère, c’est lui qui relance tout mon être, sans lui le reste de mon corps serait exsangue. Il bat pour deux. Le tien a cessé de battre. Le mien doit travailler deux fois plus. Ma force est décuplée. Il faut de la force pour écrire la douleur, le chagrin, l’absence quand une famille s’écroule suite à la perte d’un enfant, mais il en faut davantage pour décrire la survie. Rédigé juste après l’accident, ce livre est le cri de rassemblement d’une mère, d’une louve, qui vient de perdre son petit. Dans un rythme qui s’apparente à une apnée, dans un langage organique viscéral, Nathalie Gondry vous emmène au plus profond d’elle-même à la recherche du temps perdu, de ses souvenirs et de signes qui lui rappellent son fils Matthieu Elle vous invite à vous rallier à elle, à faire partie de sa meute, celle d’une mère dépossédée. Préparez-vous à un choc d’émotions pures.
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Seitenzahl: 291
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Matthieu
Éditions Luc Pire [Renaissance SA]
Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo
www.editionslucpire.be
Matthieu
Édition : Valérie Calvez
Corrections : André Tourneux
Mise en pages : CW Design
Impression : Colorix (Bulgarie)
ISBN numérique : 9782875422705
Dépôt légal : D/2022/12.379/04
Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.
Nathalie Gondry
Matthieu
Journal d’une mère en apnée
Dix juin 2021, vers vingt-trois heures. Alors que mon mari et moi dormons déjà, nous recevons un appel. Son portable est sur la table de nuit. Ce n’est pas habituel. Normalement, il ne le prend pas avec lui la nuit. Il décroche : « Matthieu a eu un grave accident. » Notre fils est accidenté.
Notre fils meurt. Notre fils est déjà mort au moment de l’appel, il a dix-neuf ans. Mon mari croit à des blessures, mais je sens sa mort venue. Il est à la place du mort. Mon mari le croit encore vivant. Il va revenir. Mon corps se met à trembler dès l’appel, je connais déjà son sort, je deviens épileptique. J’entre dans un trou noir. Non, je ne dors pas ! Je suis en mouvement dans toutes les pièces de la maison, je pousse un cri, « deux heures de cri », me dira-t-on. Je hurle comme une louve. Je suis dans le noir, guidée par un fin faisceau lumineux, le jour ne se lèvera que le lendemain à quatorze heures.
La vitesse.
L’ivresse du conducteur, qui est sauf.
Les tonneaux ont démoli le véhicule, Matthieu aussi.
Il nous a appelés peu avant. Il est sur le chemin du retour.
Je suis sa mère, sa narratrice, l’auteure d’une bonne partie de ce récit. J’efface le nom de ses sœurs, il n’y a plus que le sien, Matthieu. Puis je m’arrête. Avant d’effacer ma mémoire, je reviens. Ses sœurs reviennent aussi : Élyse et Valentine. Je reviens à moi enfin. Je viens me ressourcer. Je ne vis pas, je survis.
Des mots posthumes me viennent, mot à mot, alors que je me trouve devant le cercueil encore ouvert. Je les écris noir sur blanc, les inscris les uns après les autres sans logique, sans réfléchir. Ils me viennent, c’est aussi simple que cela. Un par un, je les développe, ils s’imbriquent, ils ne demandent pas à être remis dans l’ordre, ils sont déjà rangés. Je les suis. Je décortique jusqu’à l’enfance, jusqu’à la mienne, jusqu’à la source même.
Le feu et l’eau se mêlent, se séparent, deux éléments nécessaires à la survie. Un feu brûlant qui allume des bougies, des mains qui ne les laissent pas s’éteindre, une chaleur qui réchauffe, un incendie qui peut tout anéantir. L’eau qui nous baigne avant notre naissance, qui fait se baigner les enfants, les hommes les femmes, l’eau qui nettoie, purifie, mais qui peut aussi vous noyer.
Je suis passée à côté de mon fils, à côté de signes annonciateurs. Je n’ai aucune image de notre dernière fois, pas même un regard croisé. La course du temps nous l’a volé.
Des plumes partout, des plumes là où je marche, sur le seuil de ma porte, sur ma route, dans la voiture, dans la maison. J’ai été aveugle tête baissée, j’ai été aveugle tête relevée, je n’ai rien vu avant l’absence, la perte.
Nathalie Gondry
C’est tellement dur de mourir.À un certain moment de la vie, les choses sont finies.Je le sens comme ça : les choses sont finies.C’est comme ça.Silence, et puis.Je vous aimerai jusqu’à ma mort.Je vais essayer de ne pas mourir trop tôt.C’est tout ce que j’ai à faire.
MARGUERITE DURAS
Mardi quinze juin deux mille vingt et un, onze heures.
Ton corps va être levé.
On te célèbre comme une mariée.
Te voilà scellé dans ton bois clair sur un lit blanc.
On t’entoure, proche, démasqué, non distancé.
Derrière toi, un paravent de racines, en bois clair aussi.
Les hautbois, les cuivres et les tambours sont prêts.
Nos mains se nouent, nos corps se font lune.
Des femmes surtout des femmes.
Je vois ton père sur ton linceul prosterné.
Nos amis, tes amis, nos familles,
moi ta mère, tes sœurs nous nous tenons sur l’impossible.
Nous avons dansé, frappé des pieds le sol, pourtant l’hiver est chassé,
c’est l’été, le printemps passé.
Nous sommes au-delà de l’« Aurore ».
Le son au pipeau est absent.
Ce n’est plus une aubade, c’est un cortège, un rondeau qui ne se referme pas.
À toi, Matthieu, mon fils,
Cum lupis laetare.
Réjouis-toi.
Maman.
Je la sens, elle passe partout où elle peut. Elle s’infiltre par le soupirail, par un joint défectueux, sous un châssis, une porte. La fumée et ses effluves se déposent sur ta peau, sur tes vêtements. Tu fumes. Pourquoi te soupçonner ? Tu ne fumes pas. Tu sens la nicotine, celle des autres. Tu ne consommes pas, ce n’est pas ta faute si tes potes se collent à toi. Ce n’est pas ta faute si tous t’entourent. C’est moi, mon odorat est trop développé. Tu ne vas quand même pas t’écarter d’eux à chaque fois. Leurs relents, ton haleine, ne sont que de faux soupçons. Les cendres déposées sur le bois neuf de la terrasse ne sont pas les tiennes, tu ne fumes pas, ça vient d’ailleurs, les filles d’à côté, ma sœur peut-être.
Aujourd’hui, je n’ai plus cette odeur de tabac autour de moi, mais tu me donnes envie de fumer. Comme avant, comme à ton âge, non, bien avant le tien. Ce pitoyable goût dans ma bouche me rebute un moment, puis j’allume ma première cigarette. Je ne fume plus depuis combien d’années, je ne sais plus. Juste avant ton arrivée en moi, je me souviens avoir arrêté par dégoût. J’ai tenté à nouveau après ta naissance. J’ai récidivé entre ta sœur et toi, ça n’a pas duré. Je vous ai eus jeune. Pour toi, on a été fous, même inconscients. Alors, t’en vouloir ne m’effleure pas, c’est juste que tes bobards m’agacent, mais je ne te questionne plus. Je sais, c’est tout. Tu sais que je sais, mais t’obstiner à nier est un jeu d’enfant. Notre jeu n’est pas de bois, d’autos miniatures, d’animaux en plastique. Entre nous, aucun jeu de société, chacun joue de son côté.
Le soir, tu sors, je dors tôt, on se dit bonsoir, mais pas pour les mêmes raisons. Parfois, tu vérifies mon sommeil. Mon somnifère agit une fois sur deux. La porte de ma chambre s’entrouvre, puis tu la refermes. Je t’entends dans la nuit, je t’imagine dans mon dos. Tes cendres qui ne sont pas les tiennes continuent à se déposer, parfois elles s’envolent plus loin, changent de trajectoire. Les mégots restent. Tu ne fumes pas. Le temps passe. Tu oublies ou tu n’arrives plus à simuler ou les deux. Les mégots prennent place dans mes photophores, sur les copeaux de hêtre qui entourent la pelouse du jardin. Ils se dissimulent sur un coin de ta fenêtre, de ta chambre, sur le roofing de la plate-forme.
Je crois que ton plan ingénieux pour réussir à te faufiler entre ton volet à demi ouvert et ta fenêtre la nuit sans bruit fait de toi le plus audacieux de vous trois. Tu oses tout, même si tes doigts au final doivent se coincer entre les battants, pourvu que ta dose t’aide à t’endormir. Comme moi, la nuit ne t’apaise pas. Je découvre le pot aux roses un matin, tes cibiches entassées les unes sur les autres dans un coin de ta fenêtre. Elles ont la forme d’un pâté de sable. Tu continues de jouer avec moi. Ce n’est plus la peine cette fois de te défiler, mais ce n’est pas toi, toujours pas, puisque tu es de toute façon absent à ce moment-là. L’abondance des mégots ne laisse planer aucun doute. Il n’y a que toi qui dépasses toujours les limites. Pour moi, ce n’est plus la peine d’en rajouter, je sais que ça vient de toi.
Un soir, tu te laisses surprendre sans le vouloir. La fumée passe derrière toi, ton bras dans le dos la laisse apparaître, mais tu ne fumes pas encore. Tu es pris, mais tu ne fumes pas. Ta cigarette est coincée entre tes doigts, pas dans ta bouche. En vitesse, tu trempes ta clope dans le photophore d’eau, le bruit est le même qu’à l’allumage, mais sans l’incandescence. Il fait nuit. L’ombre de ton corps se réfléchit dans la fenêtre de l’arrière-cuisine, tu es dans le noir. Ta silhouette se découpe dans l’obscurité, papa reconnaît tes contours, il me le raconte le lendemain. Je te vois bien comme un tronc calciné.
J’ai cherché dans tes tiroirs un reste de tes paquets. Je n’en ai trouvé aucun. J’ai soulevé tes oreillers, regardé sous ton lit. Je suis en manque. L’envie de fumer me vient en urgence. Je réfléchis à qui peut m’en procurer. Je ne m’en cache pas comme toi. Tu n’es plus là. On me voit en manque. Je demande à ma sœur une ou deux cigarettes pour finir ma soirée, surtout ne pas acheter mon premier paquet, la récidive serait alors déclarée. Le saule se frotte à moi. Assise, je tire doucement, tellement longtemps. J’ai peur d’oublier le geste. Je m’exerce. La première taffe me retourne le cœur. La deuxième me tourne la tête. La troisième me calme instantanément. Je fume pour toi à la place de tes doigts sous l’arbre, m’installe au fond de notre jardin, on peut me voir, pas à ta place mais à la mienne ; toi tu ne t’es jamais montré.
Ce que je sais de toi est infime comme la durée de la consumation d’une cigarette, comme l’infiniment petit qu’une mère sait de son enfant, peu, si peu, un bref instant. Une minute trente de lui, cela suffit pour savoir l’essentiel. On m’apprend qui tu étais à l’extérieur de chez nous. Tu es débordant. Tu gardais tant pour les autres. Je m’estime déjà chanceuse d’avoir eu une partie. Tes cendres ne se dispersent plus. Tes mégots ne s’accumulent plus dans l’égout du voisin d’en face, pas plus qu’ils ne flottent dans ma décoration de terrasse. Tout s’est envolé. Je n’ai plus de preuves de toi en train de fumer, juste certains mégots que je viens de découvrir ; oui, je ne sais pourquoi enfin tu t’étais décidé à te servir du pot faisant office de cendrier sur le devant de notre maison. Leur nombre : tout au plus cinq. Un par jour ? En deux fois ?
En une ? Tu as déjà disparu quand je m’aperçois que tu as consenti à suivre ma règle. Tu as écrasé tes derniers mégots au bon endroit. J’allume une cigarette avec ton briquet, un qui traînait, ça ne peut être qu’à toi.
« L’église est pleine à craquer. » Le prêtre commence son sermon par ces mots. C’est un homme de taille immense, d’origine africaine. D’emblée, il écarte ses bras au-dessus de l’autel, comme un albatros qui déploie ses ailes. Il s’embrouille dans les noms de tes parrain et marraine de baptême. Sa prononciation tend à faire sourire. Je ris même, derrière mon masque. J’aurais ri sans masque tout autant, toi aussi. Il t’acclame, voilà que tu entres dans l’amour de celui qui va te recevoir, au-delà de nous et à jamais. Il chante ton prénom en une prière liturgique, deux syllabes qui durent… Je t’ai appelé si souvent, si vite, j’ai même coupé au plus court : « Mat ». Lui, il prend son temps, ses bras sont toujours ailés. Puis, il nous invite à nous asseoir.
La brassée humaine qui nous entoure me réconforte. Moi qui angoisse dans une foule, celle-ci a une chaleur particulière. Sans effort, elle me pousse à me soulever de ma chaise jusqu’au pupitre, le micro devant ma bouche. Est-ce qu’on m’entend ? Est-ce qu’on ne va pas m’entendre ? Oui, on va m’entendre. Je hausse la voix, je veux qu’on m’entende parler de toi. Pour la première fois de ma vie, je suis oratrice volontaire. Je ne pense qu’à parler de nos derniers échanges que voici :
« Depuis un bout de temps, nous vivons décalés, nous mangeons décalés. Est-ce le Covid qui a mis de telles distances dans notre maison ? On se croise, on se salue d’une pièce à une autre, on se parle peu, on s’évite, je crois. Est-ce à cause du Covid ? Nous avons chacun nos horaires, même nos repas se cloisonnent. On mange séparément. Je m’en rends compte un jour comme un autre, seule assise devant mon assiette. »
Alors, je me mets à converser avec toi, en SMS. J’utilise les emojis, ces petites têtes jaunes qui ont le pouvoir d’exprimer une vive émotion sans même la décrire avec des mots. Ces petites têtes épistolaires que je t’envoie soulignent le ton de mes fins de phrases. Il y a aussi les cœurs, les cœurs rouge pourpre. Je suis retournée aux derniers SMS que je t’ai envoyés, Matthieu. Avant cette nuit atroce où les murs de la maison ont tremblé de mes cris.
Premier juin 2021 : je te demande si tu veux des pâtes au pesto, suivi de cœurs rouges. Tu me réponds de les garder pour demain. Deux juin 2021 : je réclame ta compagnie, depuis le canapé ; toi, tu es au-dessus de moi dans ta chambre, tu ne réponds rien, tu t’es endormi comme un enfant. Il est un peu plus de 21 h 30. Trois juin 2021, 20 h 30 : je te demande « quand rentres-tu ? », suivi de cœurs rouges et d’une tête jaune tirant la langue. Tu me réponds que tu arrives bientôt et moi je te précise qu’il reste du pain de viande au frigo, encore suivi de cœurs rouges. Les quatre et cinq juin 2021, je suis de garde toute la journée, nous n’échangeons rien. Le six juin, 20 h 50 : on ne s’est pas vus du week-end, je veux me rattraper en te laissant le choix d’un repas, toujours suivi de cœurs rouges. Tu me réponds que tu arrives et que demain, promis, tu restes avec nous sans préciser ce que tu veux comme menu. Tu fais suivre aussi des cœurs rouges. Ils prennent parole : « je t’aime ». Nous sommes rassasiés. Neuf juin 2021 : tu dors chez Dari, ta petite amie. Tu inverses. D’abord « je t’aime » suivi de cœurs rouges. Tu m’ouvres l’appétit. Le dix juin 2021 : je suis de garde, je ne t’ai pas vu hier, je rentre vers les vingt heures, papa me dit que tu as travaillé avec Nicolo, pris une douche en vitesse, lissé tes cheveux, tu sors avec des copains que nous n’avons jamais rencontrés, nous ne connaissons rien de leur existence, qui ils sont, tu es en route pour La Terrasse à Mons. Papa et moi allons nous coucher vers 22 heures. Il t’envoie « sois prudent au retour ». Tu lui réponds de suite que vous rentrez dans une heure…
C’est long une heure dans une vie à t’attendre, tout notre horaire est suspendu à cette heure sans retour. Nous ressemblons à ces têtes jaunes avec des coulées de larmes en crue sur nos joues et nos cœurs sont sanglants. Il me reste ta boîte vocale. Je fais ton numéro des dizaines de fois après ton accident. Ta messagerie absurde et agaçante défile. Ta voix s’infiltre en moi. C’est toi qui rentres dans mes oreilles, tout de toi reprend sa place en moi. Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine, celle qui t’a nourri et qui à son tour se remplit de ton écho. Tu es revenu te blottir dans mon intime intérieur.
Je ne te laisse qu’un seul message aujourd’hui sur cette estrade dans ton église : une tête jaune souriante entourée de cœurs rouges. Ce soir, je me le suis promis, j’effacerai ton nom de mon GSM, car tu es rentré en moi en parlant. Tu es mort en chantant l’hymne italien. Je n’ai plus besoin de t’entendre dans une boîte vocale. Je supprime ton nom, ton numéro ce soir avant minuit. »
Sur l’estrade, je suis suivie de tes sœurs, ton aînée et ta puînée. Elles se collent comme des siamoises. Ce qu’elles te disent est un conte fraternel. Tu es une partie d’elles serrée dans leurs mains. Elles ont chacune leur double. Elles proclament chacune un couplet, un souvenir de toi, puis se séparent au pupitre, repartent avec ce qu’elles ont pris de meilleur en toi : ta protection, ton rire, tes caresses cachées, tes mots réconfortants au pied de leur lit. Tu es leur poussin, tu es bleu, jaune, vert : un poussin naît jaune, mais il y a le bleu de tes yeux et le vert de ta vareuse.
La maman de Nicolo a perdu ce matin les mots qu’elle avait écrits pour toi, elle part sans, elle pleure dans sa voiture. Elle veut te décrire comme elle l’a fait sur ses mots égarés. « Tant pis. » Elle dit dans le micro : « Tant pis. » Elle va improviser, c’est le mieux à faire. Elle a eu un privilège, celui de te rencontrer. De tout ce qui va suivre, je ne retiens que ce mot : « privilège ». Et ces trois qualificatifs : « être choisi, être élu, être aimé ».
Vous ne vous choisissez pas tous les deux, vous êtes pour moi deux élus, vous êtes des dons qui se trouvent. Tu lui donnes tes sourires, tes attentions. Elle partage son amour de mère pourtoi, tu es comme son troisième fils. Elle t’intercale entre les siens : Nicolo et Vitalino. Elle t’offre ses dons énergétiques qu’elle met en pratique sur toi. Tu lui donnes en retour ton âme pure. Je retiens aussi ça : « Âme pure. » Avoir reçu son amour de mère, autre que le mien, n’est-ce pas pour moi tout autant un privilège ? T’avoir eu, un bout de toi « dans sa vie », c’est ainsi qu’elle le dit, une infime part lui a suffi à te comprendre.
Souvent par moi, tu ne te sentais pas reconnu pour ce que tu étais. Tu te trompais. Je sais moi aussi une infime partie de toi, et c’est infiniment grand. Tu es grand, c’est vrai. Dans un temple comme toi, comment entrer ? Comment ? Tu ne m’as montré qu’un morceau de parchemin, c’est déjà ça. C’est même grandiose. Je parle sur l’estrade de nos cinq derniers jours d’échanges, des mots, des bouts de phrases colorés. Grâce à la maman de Nicolo, je sais ce que tu fais au quotidien ; avec ses deux fils, tu es devenu son petit dernier.
Chez nous, nous sommes tous restés éparpillés, gardant les mesures de cette année passée. Nous nous sommes rapprochés de nouveau physiquement, peu c’est vrai, avec tes sœurs c’est pareil. C’est vrai. La voix des ondes est un moyen. Je l’utilise pour arriver à vous, à toi. J’y arrive à toi. Ta première réponse est tellement inattendue, je la lis, la relis entre deux soins. Je ne peux mettre de côté le fait que ta famille d’accueil n’y soit pas pour quelque chose. Il y a tout chez eux, qui te manque chez nous : l’écoute, le lâcher-prise, les rires, du cœur et des hommes. À chacun sa place.
Nous nous fuyons depuis peut-être qu’un simple effleurement me gêne, que mes bras ne s’ouvrent plus, depuis que j’ai mal un peu partout. Des douleurs sans visage, derrière je crois qu’il n’y a personne. C’est arrivé brutalement, cet inconnu. Je vous fuis à la moindre fébrilité ambiante, quitte la pièce, monte dans ma chambre lire, quitte la maison prétextant un oubli, un soin, une course à faire. Je fuis dès que la température ne me convient plus, me rend malade, je ne sais où, c’est un peu partout en moi. Comme la maman de Nicolo, tu as ce don d’unifier, de rendre irréductibles les choses fondamentales : l’amitié, la famille, le non-jugement. Tu es un relieur. C’est rare. Ce qui l’est aussi, c’est de pouvoir te donner partout où tu vas. Je n’ai rien vu, me voilà bien aveugle au point de ne distinguer aujourd’hui pour ta cérémonie que quelques regards et d’être sourde aux applaudissements qui t’entourent. Tu fais de moi une indivisible.
Que pourrais-je te donner de plus, sinon moi tout entière. Je suis devant toi et tout autour, même au-dehors ce matin les portes immenses de l’église restent ouvertes, des centaines et des centaines de pieds se tournent sur ton passage. Nous dépassons les normes requises, nous sommes plus de trois cents, l’escorte de police s’est retirée. Je ne me sens plus oppressée par la foule. Sans toute cette brassée humaine, je serais encore plus creuse, plus vide et plus seule. Sans elle, je n’aurais sans doute pas pu parler de toi. Sans elle, je n’aurais pas dévoilé nos derniers jours de sacrement. Ils le sont : sacrés. Ils se sont déclenchés comme un compte à rebours, il y a à peine septante-deux heures, on se souriait comme avant, on s’aimait comme avant, je te donnais ma confiance, je crois pour la première fois. J’ai lâché prise, ça faisait longtemps, je me suis sentie bien. Ta mère t’a laissé partir sans mal. C’est la seule chose que je peux me dire d’avoir bien faite, te savoir allé sans plus aucun reproche. Tu allais revenir ; tu revenais, tu es sur le chemin du retour.
Quelque chose est venu me frapper derrière mon sternum, d’une forme ronde comme la terre, comme le globe vu du ciel, de la taille d’une orange à jus. Ce n’est pas mon cœur. C’est une présence. Elle ne me lâche plus, moi non plus, elle est venue s’installer, là voilà engorgée, prête à s’attaquer à ce qui l’entoure : un de mes organes, mes os, mes muscles, mon sang. Elle est encagée comme un oiseau qu’on vient d’empailler. Pour l’instant, c’est une image qui s’est figée dans mon esprit. Un oiseau mort qui fait semblant de l’être. Il ne peut pas bouger, je l’en empêche, mais à tout moment je pourrais le laisser me pourrir.
Je te suis, tu ne touches plus terre, tu es lourd, huit gamins comme toi te portent. Je ne verse aucune larme, je ne souris pas non plus, j’ai un teint de cire, du front de l’allée jusqu’à la sortie. Si je marche, je ne sens qu’une marche. Le trajet est lent, et pour moi trop court, pendant ces quelques minutes où retentit le chant des magnolias, je suis comme un petit animal conservé dans l’apparence de la vie. En sortant, le soleil est éblouissant, nous passons comme d’une chambre froide à un sauna. On frôle les vingt-huit degrés après avoir passé le porche.
Ta messe est terminée. Un cortège, un rondeau, une assemblée, tout cela à la fois. Je me retourne sur le premier venu, je dis : « C’est pire que la place Saint-Pierre à Rome, c’est pire que le pape. » Je sors de l’église derrière toi, vêtue de blanc ou presque. Mes chaussures, mon gilet sont saumonés. C’est ma tenue de cérémonie, lumineuse comme le soleil qui t’accompagne. La chaleur nous tombe dessus, nous plombe devant toi. Te voilà marié à celui qui te sauve ici, au plus bas. Encore un peu et je me rallie à toutes tes convictions. Tu as la majorité tout autour de toi pour me faire pencher de ton côté. C’est toi que l’on porte et c’est moi qui te suis tout immaculée. Je me déchausserais bien et laisserais tomber ce qui recouvre mes épaules. Mes pieds, mes bras nus ne t’épousent-ils pas ?
Ta petite amie nous suit. Ton visage est décalqué sur son tee-shirt blanc, et sur ses jambes tombe une jupe à volants noirs. Elle reste à moitié mariée. Toutes deux, Darina et moi sommes plantées à tes pieds, ton cercueil est prêt à glisser sur des rails dans le corbillard. Ta petite amie n’enfreint pas la règle puisqu’elle te voulait mari ; son haut est blanc de toi, de tes yeux bleus. Ensemble, vous êtes rentrés dans l’église, toi en tenue réglementaire tout de noir vêtu. Les volants de sa jupe, depuis sa taille portent le deuil comme la tradition le veut, ils tomberont après une année. Vous êtes si jeunes, vingt ans, même pas. Elle te donne sa main, même sans la tienne. Un anneau, elle te fait la promesse de ne jamais en porter. Elle est perdue, seule sans toi, aucun autre ne te remplacera. Elle en fait la promesse. Toi, son complice, son ami, son amour tu le resteras. Quelques mois vous séparent. Dans deux mois à peine elle fêtera ses vingt ans. Si jeunes, vous vous êtes promis. Vous aviez seize ans. Ça arrive de s’unir et de se désunir en une seule cérémonie ? De toi, divorcer jamais. Elle en fait la promesse. J’espère pour elle que son bonheur futur ne se résume pas à ceci, sous le porche. Ce n’est pas elle que tu portes dans tes bras, c’est toi qu’on soulève. Pour l’instant, elle t’entoure de cœurs rouges sur vos photos. Ils sont partout, tes sourires aussi. Elles vont jaunir, dérougir. Elle te voulait père de ses enfants, c’est une promesse qu’elle ne pourra pas tenir puisqu’elle en voulait au moins trois, toi tu en voulais au moins cinq. Dedans, des jumeaux, dans sa famille c’est héréditaire, d’ailleurs elle-même a un jumeau, Matteo, c’est ton prénom en italien.
Il est minuit passé, Kathy, la maman de Nicolo et Vitalino, sans raison sort sur le seuil de la porte, il lui semble qu’on l’appelle, leur jardin est gardé par un grillage, derrière il n’y a personne. Elle ne voit, n’entend rien. La rue est silence. Sur un fil électrique au-dessus de sa tête, une chouette la regarde, sa tête gigote de droite à gauche. Kathy fait de même, abasourdie par la présence du rapace. Ici, c’est la première fois qu’elle en aperçoit un. Elle n’ose faire un mouvement, un pas, il n’y a que leurs deux têtes qui vont, qui viennent. Il est passé minuit, c’est un autre jour. Il va falloir dormir, il va falloir chasser. La chouette déploie ses ailes immenses, « mais immenses » insiste-t-elle, puis la chouette prend son envol sans un seul cri, « tout ça dans un grand silence ». Kathy continue ses mouvements de tête, son cou est transformé en minerve, comme la déesse de la sagesse ; cette nuit quelque chose l’arrête, de ses propres yeux elle en prend conscience.
Je m’exerce à faire chanter le bol tibétain qui m’a tapé dans l’œil lorsque je suis allée acheter l’encens de l’Ange Gabriel pour toi. Je demande s’il faut prendre des cours, la vendeuse me laisse entendre que le bol et moi devons nous apprivoiser, je dois m’exercer chaque jour, il finira par vibrer puis chanter. J’y arrive une seule fois sur les quinze à vingt autres essais ratés.
Ma réflexion, ce soir, se porte sur ce que je vais te laisser, ce que je vais reprendre une fois sur place là où tu as terminé ton chant, puisque tu chantais.
On me dit qu’il y a eu un premier impact, une tracée blanche sur la berme centrale, ensuite une autre quelques mètres plus loin, finement plumée, deuxième impact, les tonneaux puis le choc final. C’est là que tu as fini, c’est là que je me rends. Au crépuscule. 21 h 15. Départ du poste de police. Arrivée à 21 h 40 sur les lieux. J’ai dix minutes. Un rien pourrait me faire changer d’avis, tout annuler et revenir comme je le fais depuis des jours dans un temps indéfinissable et vide où la place est aux tonneaux. Je suis dedans tout le temps. La nausée, je l’ai. Tu es le passager, à la place du mort, tu es considéré comme le plus faible, je ne vois que toi en vie dans le tourbillon des tonneaux, les deux autres sont morts déjà. Je ne vois que toi qui tournes, détaché, qui ne heurtes rien qui flotte comme un astronaute dans son cockpit spatial. Tu es le seul en vie. Je peux voir l’effroi sur ton visage, mais il n’est pas pour ta personne, il est pour ceux qui t’entourent, pour nous et tes sœurs. Tu ne penses pas à toi. Toute ta vie est sur ton visage. Elle défile pour nous. L’espace qui t’entoure dans l’habitacle, je le vois se démener pour te garder en flottaison, mais ta tête double de volume, tes cheveux sont arrachés, ton crâne est rasé comme celui d’un moine, tes yeux sont ouverts. Le premier choc du premier tour est le premier et le dernier que tu as ressenti des trois. C’est dit, confirmé. Moi, je te vois toujours en vie partout.
Je suis passagère derrière C., l’assistante sociale. Elle est à ta place, ceinturée, tenue. Vous vous seriez plu, par son humour, son rire spontané, ses yeux ronds marron pétillants. Elle pétille, ses mots sont veloutés. Tu lui sembles une personne plaisante et chaleureuse, elle me l’a dit. Une autre voiture policière nous devance, nous ne sommes pas présentés, c’est une recrue, un petit nouveau. C’est lui qui nous balise la bretelle d’autoroute. M. est le premier inspecteur de garde ce soir. Il l’était aussi le soir de ton accident, grand, robuste, il place la décontraction où il peut. Il me suggère, si je le désire, après m’être recueillie là où ils t’ont retrouvé, de faire le trajet de ta dernière soirée. J’accepte. Il me dit que ça fait partie de son travail. Je lui offre tes pralines préférées, des blanches, un demi-kilo. Je dépose le sac sur une boîte Curver plastique remplie d’alcootests. Il ne me remercie pas. C’est son travail, c’est tout. Je réponds que c’est le mien aussi. M. se gare et nous sortons du véhicule. Il m’explique tout. J’écoute tout, regarde tout. Je suis sans lunettes, mais je peux tout voir sans effort. L’ordre dans lequel j’ai agi est automatique. Un briquet jaune traîne sur la route, je le prends. Dessus est inscrite la marque que tu utilisais. Des petites fleurs blanches sont parsemées dans l’herbe, avec l’aide de mon petit couteau de cuisine je déblaie la terre qui entoure les racines, elles sont profondes, j’en brise une poignée, la jette, tente sur une autre racine. C. veut m’aider, mais je ne pense qu’à vouloir atteindre les racines, je frôle ses doigts avec le couteau sans la blesser, je crois enfin, il me semble ne pas m’excuser, je creuse, je creuse, je laisse le couteau de côté, je fais des pelletées avec mes doigts, mes ongles sont incrustés, noirs, l’odeur de la terre m’arrive aux narines, ça me fait tant de bien de la sentir, une racine vient à moi. J’arrache à mains nues des poignées de coquelicots, frotte mes mains à l’essuie-tout, remballe mon couteau, mes fleurs. M. veut aller à la voiture chercher de l’eau pour me laver les mains. Non, ça ira. Pas le temps, mes mains ne sont pas sales, elles sont imprégnées de ta zone d’atterrissage ça me rapproche de toi. Je continue, je n’ai que dix minutes. Sur la route où ton corps est étendu, je prends une rose blanche de mon panier, elle est la seule, j’arrache ses pétales les fait voler comme on lance du riz sur un couple marié.
Les arbres dans mon dos me rassurent, je vais vers eux, trouve un endroit pour déposer une neuvaine avec une tête de Christ, le fils de Dieu, ton Père Tout-Puissant. Le sol est rempli de ronces, instable, je repars en arrière en vitesse, un morceau de pare-brise resté sur la pelouse jonchée de fleurs sauvages pèse lourd, il peut me couper, M. n’a pas le temps de m’aider que déjà la tête du Saint se met à brûler dessus. Je continue, je sais pour le temps restant, peu si peu. Je fais vite. Une branche à la hauteur de mon visage se présente, j’y accroche mon bracelet, l’œil du tigre, celui de la protection et de l’accompagnement, c’était pour la mienne et les patients que je soignais, maintenant elle est à toi tout entière. J’annonce à voix haute que je termine, mais j’ai du temps je peux le prendre.
Il y a bien plus de dix minutes que nous sommes là ou bien j’ai perdu la notion du temps. Je reviens à toi, à ton corps échoué sur la route. Je demande avec la plus grande exactitude la place de ton corps. Je sors mon bol, ma concentration est un peu dérangée par les voitures venant en sens inverse, leur bruit est le même que celui dans ma tête ces derniers jours où l’accident y prend toute la place. Je m’encercle en visualisant une membrane transparente que moi seule peux imaginer. Elle amortit la vitesse des automobiles, une barrière de silence se colle à moi. Ma paume en calice accueille le bol, j’y mets toutes mes intentions, j’essaie dix fois, quinze fois même, pas l’ombre d’un début d’onde ne se produit. Rien. Mon maillet tourne à vide. Aucun bruit, aucun son, rien. Je m’assieds en tailleur sur tes pétales de rose, recommence encore encore encore. Je vois C. de biais qui s’est rapprochée de moi. Sans la regarder vraiment, je sens qu’elle fait non de la tête, sans relever la mienne je fais le même geste. Nos regards se croisent et je dis que tu n’es plus. On est d’accord. D’ici tu as disparu.
Je peux encore rester si je le veux. Mon sac est vide. J’ai tout épuisé de mon rituel. Puis je demande à M., le policier, d’être encore plus précis sur la place de ton corps. Il hésite puis il pointe un doigt là. Là. Telle une musulmane, je m’agenouille, ma main gauche tient mon front, pourquoi je mets cette barrière entre ma peau et l’asphalte, ma main droite caresse l’asphalte je fais des cercles comme quand je touchais mon ventre avec toi à l’intérieur. Le sol est chaud. Ce sont mes premières larmes. Mes épaules sursautent, se secouent, mes larmes touchent le sol. Je voudrais ne plus me relever, jamais. C. est à ma gauche, M. à ma droite. Ils se rapprochent, mais quelque chose qui vient de moi, de l’ordre de la répulsion, les empêche de me toucher. Surtout qu’ils ne me touchent pas, pas maintenant. Jamais. Je colle à toi, j’ai plaqué mon front sur la route et fais tourner tourner mes mains sur le tarmac. Il est doux mon dieu quelle douceur entre le sol qui t’a reçu et mes paumes qui tournoient tournoient. Ils s’avancent ensemble encore à petits pas, des patins, doucement, doucement, beaucoup trop vite. Un de mes bras se tend et ma main raccompagne mon front. Je reforme un barrage entre toi et moi.
Le temps est écoulé. Je me relève seule. S’ils m’avaient aidée, m’avaient soutenue, chacun un bras de chaque côté ou même frôlée, dieu sait que j’aurais pu vendre mon âme au diable.
