Meurtre au cours de danse - Roger Caporal - E-Book

Meurtre au cours de danse E-Book

Roger Caporal

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Beschreibung

Sueurs froides sur la piste de danse...

Béryl, belle danseuse sportive, aimée et respectée, est assassinée au cours de danse qu’elle dirige avec son époux. Un meurtre audacieux, commis en pleine soirée de gala… dont elle était la vedette.

L'auteur signe une énigme passionnante, dans l'atmosphère de la danse de salon et du tango argentin !

EXTRAIT

Stéphanie et Marine avaient repris leur conversation à l’une des entrées de la salle. Marine fut bientôt sollicitée par Charles-Édouard, un Monsieur d’un certain âge et de belle allure, qui l’entraîna sur la piste, tandis que Stéphanie déclinait les invitations en souriant d’un air gêné, au prétexte de sa totale inexpérience. Machinalement, elle suivit du regard un groupe de personnes quittant le vestiaire pour s’en aller. C’est alors qu’elle aperçut Pierre, surgissant du fond du couloir, chancelant, le teint terreux, le regard hagard, de toute évidence en proie à une violente émotion.
« Que vous arrive-t-il ? Vous avez mal quelque part ? » lui demanda Stéphanie en s’approchant de lui.
« Je… vous en prie… prévenez Mario… Carlos… Caro… » bredouilla Pierre émergeant de sa stupeur et se laissant tomber sur le banc du vestiaire, la tête dans ses mains.
Caroline apparaissait justement, sortant de la salle. Devant les signes d’urgence de Stéphanie, elle se précipita. « Pierre, Pierre, qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ? », dit-elle en s’agenouillant et en cherchant son regard. Pierre leva lentement la tête, le visage mouillé de larmes et balbutia « Bé-ryl ! »
Caroline se rua au fond du couloir vers la porte entrouverte et franchit le seuil de la pièce du fond, suivie par Stéphanie qui par discrétion, resta en retrait dans l’antichambre jonchée de costumes épars. En fait, seul un rideau séparait en deux cette studette. Mais un cri d’horreur de Caroline la propulsa de l’autre côté. Sur un lit d’angle, Béryl gisait nue, de travers, une jambe pendante, étreignant encore un drap de bain, les yeux grand ouverts, inanimée, un poignard planté sous le sein gauche.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Roger Caporal est né à Montmartre et habite Saint Germain des Près. Il devient médecin et se spécialise en endocrinologie-diabétologie, après avoir exercé pendant son service militaire dans la Légion Étrangère (2ème REI et 2ème REP). Roger Caporal s’est intéressé au théâtre et à la danse. Il est l'auteur de trois romans policiers parus aux Editions Glyphe qui mettent en scène deux personnages récurrents, le commissaire Juillard et le docteur Fugon, médecin-légiste.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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À vous Thuy...

CHAPITRE 1

– ET SI DEMAIN, quelqu’un d’autre était assassiné ? Toi… ou moi… Cette fois, j’ai vraiment peur, Julien, souffla Morgane d’une voix angoissée. Je t’en supplie, cherchons une autre salle de danse !

Tremblante, la jeune femme pressa son corps nu contre celui de son amant.

– Julien s’empara de ses lèvres pour clore en douceur le flot tourmenté de ses paroles. Sa main caressait ses contours sensuels pour apaiser la jeune femme qui finit par s’endormir à ses côtés d’un sommeil agité.

*

La veille au soir, le Salon de Saint-Germain-des-Prés avait organisé une brillante soirée de gala qui avait débuté sous les meilleurs auspices. En ce dernier samedi du mois de mars, ce cours de danse à deux, dirigé par Pierre Joutié, fêtait en effet ses dix ans d’existence.

Stéphanie, toute nouvelle élève, était arrivée parmi les premiers invités. À l’entrée, Sophie, une rouquine enjouée, vérifiait les réservations et souhaitait la bienvenue aux arrivants. Derrière elle, un long et assez large couloir jouxtait la salle de danse au superbe parquet ciré. Les doubles battants de sa grande porte avaient été retirés, contribuant à augmenter l’impression d’espace. On découvrait aussi qu’il s’agissait initialement de deux salles jumelles séparées par une cloison amovible, qu’on avait repoussée pour créer une grande pièce pour le gala. La salle arrière était en partie occupée par des sièges attendant les spectateurs. La plupart des invités se dirigeaient auparavant au vestiaire, soit un long banc et des portemanteaux au fond du couloir, afin d’y déposer quelque veste ou manteau, voire d’y enfiler des chaussures de danse à semelles souples.

Plein d’allant, Pierre Joutié était à son affaire, plaisantait avec les uns, souriait aux autres, ne ménageant pas ses compliments aux femmes jeunes et moins jeunes, jolies ou moins séduisantes. En smoking, c’était un bel homme aux abords de la quarantaine, grand, mince, le regard bleu clair, les cheveux un peu longs déjà tout argentés qui ne nuisaient pas à son charme, loin de là. Il gratifia Stéphanie d’un sourire appréciateur.

La plupart des professeurs et assistants étaient également en smoking. Les assistantes arboraient d’élégantes tenues près du corps, soulignant leur plastique harmonieuse : hauts talons, robes moulantes, jupes courtes, décolletés audacieux…

Caroline Mignac, une jolie brune bouclée aux yeux verts d’à peine trente ans, s’occupait de la sonorisation à l’ordinateur, alternant tangos, rumbas et autres be-bops sur lesquels s’essayaient quelques couples de danseurs amateurs.

Peu à peu, le flux grossissant des invités envahit les lieux et ne permit plus de poursuivre la danse. Chacun cherchait à s’asseoir pour être bien placé et engageait la conversation de droite et de gauche. Seule la musique persista, annonciatrice de la soirée à venir.

Un peu perdue parmi tout ce monde qu’elle ne connaissait presque pas, Stéphanie qui ne fréquentait le Salon que depuis quelques semaines, fut bien aise d’apercevoir un visage familier. Marine, la trentaine comme elle, fréquentait le Salon de Saint-Germain-des-Prés depuis un an environ.

– Coucou, Marine.

– Tiens, salut, Stéphanie. Comment va ?

– Bien, bien, mais je t’avoue que je suis un peu déboussolée. Si tu pouvais me dire un peu qui est qui, j’y verrais peut-être plus clair.

– Je te comprends. À la sono, tu as dû reconnaître Caroline, qui donne parfois le cours débutant. Selon certaines rumeurs, ce serait la petite amie de Pierre. C’est probable même si on le dit aussi pour pas mal d’autres… Une chose est sûre, notre directeur est un grand séducteur. Au fond là-bas, le grand svelte aux cheveux noirs plaqués, c’est Mario, un excellent danseur qui assure souvent le cours intermédiaire. Pour ton information, il est homo. À côté de lui, le couple typé sud-américain : il s’agit de Carlos et Inès, qui enseignent le tango argentin. Vers le coin gauche, c’est Franciane, une Antillaise qui ne donne que le cours de salsa.

Tiens, mais où donc est passée Béryl ? Tu la connais sûrement. Exceptionnellement, c’est elle qui a donné le cours d’ensemble débutants, il y a quelques jours.

– Ah oui, je me souviens. J’ai beaucoup aimé son cours, tellement professionnelle et attentionnée en même temps. Et si belle, en plus ! J’adore les photos d’elle qui ornent les murs du couloir.

– Il y en a beaucoup qui pensent que c’est elle la meilleure du salon. De caractère un peu distant, elle n’est pas toujours aimée. Mais il faut reconnaître qu’elle est sublime, tu verras tout à l’heure quand elle va danser.

– Comment se fait-il que Pierre, marié à une telle beauté, qui plus est excellente danseuse… ? émit Stéphanie en baissant le ton. D’autant qu’ils forment un couple divin…

Mais justement, Béryl venait d’apparaître par la petite porte de derrière qui donnait sur la pièce du fond. S’avançant gracieusement dans la courte allée centrale ménagée entre les sièges, elle vint saluer les invités. Imperceptiblement, le brouhaha ambiant s’atténua tandis qu’elle focalisait les regards. Sa longue chevelure blonde animée de reflets cuivrés et tirée en arrière, découvrait un visage ovale aux traits fins s’ouvrant sur de grands yeux au surprenant bleu profond. Une longue robe du soir, qu’elle avait choisie bleu azur, dessinait à merveille ses formes irréprochables. Tout en rejoignant le meuble de sono occupant le coin opposé de la salle, où les membres de l’équipe s’étaient rassemblés, Béryl saluait au passage ses élèves de cours particuliers, les gratifiant d’un sourire radieux. Son approche fut comme le signal de début du spectacle.

Une femme âgée, aux courts cheveux argentés, mais encore vive et enjouée, avait pris le micro et demandé à chacun de s’asseoir.

– Qui est cette vieille peau ? demanda Stéphanie à voix basse.

– Ah, c’est Raymonde, une ancienne amie du Salon. C’est toujours elle qui annonce les numéros lors des représentations, tous les professeurs étant occupés tant que durent les démonstrations. De son côté, Caroline ne dansera pas puisqu’elle s’occupe de la musique. Quelquefois, on aperçoit aussi Raymonde dans les soirées dansantes de pratique du jeudi soir, mais ça reste assez épisodique.

Celle-ci fit une courte allocution pour évoquer les dix ans d’existence du Salon et expliquer le déroulement du spectacle qui démarra aussitôt. Pendant une bonne demi-heure, se produisirent des couples d’élèves en tenue de ville, le temps d’une danse qu’ils avaient choisie (valse, rumba, tango…). Puis les démonstrations des enseignants se succédèrent, diverses et variées, tour à tour originales et sensuelles. Les corps en mouvement, les silhouettes féminines aux formes gracieuses, l’élégance altière de leurs cavaliers, étaient valorisés par des costumes superbes, créés pour la soirée. Il ne s’agissait plus seulement de bien danser pour briller un soir par exemple, mais bel et bien d’évoluer sur d’authentiques créations chorégraphiques en cohésion parfaite avec le rythme, la mélodie, voire les paroles.

Cinq couples se produisirent, soit une quinzaine de danses en costumes différents. Repoussée dans le couloir avec Marine, debout comme beaucoup d’autres, Stéphanie essayait de ne rien perdre du spectacle. Derrière la salle de danse, une vaste pièce avait été transformée en loge commune. Danseurs et danseuses y accédaient au fond du couloir, après les vestiaires en face des toilettes. De là où elle était, Stéphanie ne manquait rien de la rapidité impressionnante des danseurs à se changer entre deux prestations, costumes, chaussures, chapeaux, accessoires.

Parfois ils prenaient le public par surprise en surgissant par la porte centrale située au fond de la salle. Franciane et Charlemagne (pour les salsas et danses latines), Mario et Béatrice (pour les danses standard), Julien et Morgane (pour le be-bop et le rock), furent très applaudis. Mario et un ami amateur travesti en danseuse réalisèrent un numéro désopilant de valse viennoise. Mais les plus applaudis furent Pierre et Béryl dont le final obtint un énorme succès, et juste avant, le trio formé par Carlos Carancho avec Inès et Béryl.

– Tiens, que vient faire Béryl avec Carlos et Inès dans le tango argentin ? s’enquit Stéphanie, alors que Raymonde venait d’annoncer leur passage, soulignant que le couple argentin tenait à rendre hommage à Béryl.

– Tu n’es pas au courant ? Inès a été victime l’an passé d’un grave accident qui l’a obligée à s’arrêter plus d’un semestre. Béryl l’a remplacée pour les soirées de gala. À l’heure actuelle, Inès donne à nouveau ses cours, mais reste pour l’instant incapable d’assurer une démonstration. Danser à trois lui permet de faire son retour dans une chorégraphie peu éprouvante qui met surtout en valeur la technique du danseur et… son art consommé de mener de front deux superbes partenaires, la brune et la blonde ! J’ai assisté à une répétition ; tu vas voir, c’est époustouflant !

Effectivement, sur un tempo lent et mélancolique de Puglièse, Inès en robe et chaussures rouge sang, et Béryl en robe et chaussures vert bronze, se soumirent avec une grâce féline aux figures sensuelles initiées par le danseur tout de noir vêtu, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Incontestables vedettes de la fête, Pierre et Béryl terminèrent par un final somptueux, faisant preuve de leur virtuosité dans tous les registres, valse, quick-step, rock samba, bamba, java, polka et enfin une valse anglaise divinement romantique.

Encore sous le charme du spectacle qui venait de leur être offert, les invités s’égayèrent dans la salle tandis que Sophie et Caroline, aidées de quelques élèves dont Stéphanie et Marine, se chargeaient de repousser les chaises dans une partie de la pièce, ménageant un espace-bar où furent proposées boissons fraîches, fruits et pâtisseries. Parallèlement, débutait la soirée dansante tandis que les moins jeunes quittaient les lieux. Professeurs et assistants ayant retiré leurs costumes de scène, réapparaissaient peu à peu, recueillant les félicitations du public. Pierre fut rapidement entouré de nombreuses admiratrices, élèves de tous âges. À chacune, il s’arrangeait pour glisser une phrase agréable où chacune y trouvait son compte.

– Pierre, Carlos, Inès, vous avez été fantastiques ! les complimenta Raymonde. Mais que fait Béryl ? Nous l’attendons pour trinquer !

– Tu as raison, elle est encore plus longue que d’habitude. Je vais la chercher, répondit Pierre, se frayant à grand-peine un passage vers l’arrière de la pièce tout en souriant à ses admirateurs.

Stéphanie et Marine avaient repris leur conversation à l’une des entrées de la salle. Marine fut bientôt sollicitée par Charles-Édouard, un Monsieur d’un certain âge et de belle allure, qui l’entraîna sur la piste, tandis que Stéphanie déclinait les invitations en souriant d’un air gêné, au prétexte de sa totale inexpérience. Machinalement, elle suivit du regard un groupe de personnes quittant le vestiaire pour s’en aller. C’est alors qu’elle aperçut Pierre, surgissant du fond du couloir, chancelant, le teint terreux, le regard hagard, de toute évidence en proie à une violente émotion.

« Que vous arrive-t-il ? Vous avez mal quelque part ? » lui demanda Stéphanie en s’approchant de lui.

« Je… vous en prie… prévenez Mario… Carlos… Caro… » bredouilla Pierre émergeant de sa stupeur et se laissant tomber sur le banc du vestiaire, la tête dans ses mains.

Caroline apparaissait justement, sortant de la salle. Devant les signes d’urgence de Stéphanie, elle se précipita. « Pierre, Pierre, qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ? », dit-elle en s’agenouillant et en cherchant son regard. Pierre leva lentement la tête, le visage mouillé de larmes et balbutia « Bé-ryl ! »

Caroline se rua au fond du couloir vers la porte entrouverte et franchit le seuil de la pièce du fond, suivie par Stéphanie qui par discrétion, resta en retrait dans l’antichambre jonchée de costumes épars. En fait, seul un rideau séparait en deux cette studette. Mais un cri d’horreur de Caroline la propulsa de l’autre côté. Sur un lit d’angle, Béryl gisait nue, de travers, une jambe pendante, étreignant encore un drap de bain, les yeux grand ouverts, inanimée, un poignard planté sous le sein gauche.

CHAPITRE 2

– QUELLE EST LA PERSONNE qui nous a appelés ? interrogea le commissaire Philippe Juillard, de la police judiciaire. La cinquantaine environ, grand, mince, vêtu d’une gabardine, cheveux très courts, regard gris-acier, le commissaire venait d’arriver sur les lieux, accompagné de deux adjoints et d’une escouade de policiers en civils.

– C’est moi, dit Stéphanie qui les attendait devant le petit bureau à l’entrée du Salon, et leur exposa rapidement la situation. Elle avait laissé Caroline et Pierre, effondrés, sur le banc du vestiaire. La terrible nouvelle n’avait pas encore franchi les murs de la petite pièce et juste à côté, la musique entraînait toujours les couples tandis que fusaient les conversations animées autour du bar. Mais déjà Raymonde, Inès, Carlos, Mario, intrigués par le retard anormal de Béryl, venaient aux nouvelles, bientôt rejoints par Sophie et Franciane.

Le commissaire Juillard posta ses hommes à chacune des entrées de la salle. Puis, insistant pour être accompagné de Pierre, il pénétra sur les lieux du crime.

La pièce du fond, qui avait servi de loge d’artistes pour la soirée, était effectivement divisée en deux par un rideau transversal en partie ouvert. Une première partie servait de bureau, avec une table, des chaises, un ordinateur, une bibliothèque aux étagères garnies de livres sur la danse, de CD et de vidéos. Une dizaine de costumes, des paires de chaussures, des accessoires de scène et serviettes de toilette, manifestement jetés à la hâte, occupaient les chaises, le dessus des quelques meubles ou encore, traînaient sur le sol. Le même désordre régnait à l’arrière, un lieu plus vaste qui s’apparentait à un coin chambre, avec deux petits fauteuils, une modeste armoire, un lit laissant voir oreillers et couvertures. C’est là que gisait la jeune femme, figée par cette mort violente que venait souligner une longue traînée sanglante sous la poitrine.

Le commissaire ne put réprimer un soupir d’admiration attristé. Jusque dans la mort, la danseuse conservait toute sa beauté. Sur une photo en contrepoint, Béryl court vêtue dans une tenue à franges exécutait une parfaite fente avant, mettant en valeur des cuisses et des jambes admirables.

– Elle a été surprise alors qu’elle s’essuyait en sortant de sa douche. Celle-ci est bien située de l’autre côté du couloir, n’est-ce pas ?

– Oui Monsieur, répondit Pierre qui ne devait qu’à l’autorité et aux courtes questions impératives de Juillard de parvenir à répondre.

– Reconnaissez-vous le poignard ?

– Oui. Je l’avais rapporté d’un voyage, il était toujours sur le bureau et me servait parfois de coupe-papier. Ah, si j’avais pu prévoir !

– Je vais vous demander de sortir, maintenant, poursuivit le commissaire. Personne ne doit plus entrer dans cette pièce jusqu’à nouvel ordre.

La musique avait cessé, l’affreuse nouvelle était désormais connue de tous et faisait l’objet de sombres discussions parmi les élèves. Professeurs et assistants s’étaient regroupés. Certaines des danseuses pleuraient dans leur tenue de gala, se pressant contre leur partenaire. Les hommes semblaient effondrés mais l’impression dominante restait la stupeur.

Après s’être assuré que tout le monde se trouvait regroupé dans la salle, Juillard demanda à Pierre et Caroline de l’y suivre. S’emparant du micro, il fit brièvement part des faits et de l’obligation pour chacun de ne pas quitter les lieux sans avoir laissé à ses collaborateurs son identité et ses coordonnées, sachant qu’il pourrait être entendu comme témoin ultérieurement. Seuls devaient rester les collaborateurs directs de Pierre et Béryl pour information immédiate.

Marine et Stéphanie sortirent ensemble.

– Je ne sais pas comment tu as fait pour rester aussi calme, Stéphanie !

– Je n’ai pas eu le choix, tu sais, ça a été si vite ! Heureusement que j’ai travaillé il y a longtemps dans un hôpital, lorsque j’étais étudiante, et que finalement, je connaissais très peu Béryl. Ça te dit d’aller prendre un pot ? Je suis quand même secouée. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle aurait été assassinée.

– Impensable ! Je me pose la même question. Bien sûr, comme dans toute activité, j’imagine qu’il doit y avoir des rivalités. Le Salon est un lieu de rencontres, avec forcément des intrigues, mais somme toute, beaucoup moins que l’on pourrait le croire. Il règne surtout un climat d’amusement, pas de haine, même si parfois il y a des pincements au cœur. Certainement pas de quoi tuer aussi sauvagement… Surtout Béryl, qui se trouvait tellement en dehors des potins du Salon ! Il s’agit vraisemblablement d’un rôdeur, qui s’est trouvé pris sur le fait alors qu’il s’était introduit sur les lieux pendant le spectacle. Une fois les démonstrations commencées, il n’y a plus de raison de filtrer les entrées.

Le commissaire Juillard attendait l’équipe médico-légale en devisant avec ses adjoints. Une par une, il avait brièvement interrogé dans le petit bureau, la quinzaine de personnes qui formaient l’équipe du Salon de Saint-Germain-des-Prés et qui étaient présentes à cette soirée d’anniversaire : les professionnels, mais aussi certains élèves bénévoles ou amis dont Raymonde.

– Quelle est votre première impression, Patron ? s’enquit l’un des adjoints du commissaire, un homme de taille moyenne, à moitié chauve, portant de grosses lunettes de myope. Sa voix calme, son apparence posée lui donnaient un visage réfléchi.

– Mon Cher Camus, l’affaire s’avère complexe car chacune des personnes présentes, soit une petite centaine, peut être l’assassin. La pièce du crime donne directement sur le couloir au-delà du vestiaire, en face des toilettes où se trouve la douche. La porte n’est jamais verrouillée, car la pièce ouvre sur un bureau avec archives et ordinateur, et d’autre part, elle sert de loge d’artistes, particulièrement les soirs de gala. Il y a aussi une petite porte latérale jamais fermée, qui donne sur l’arrière de la salle de danse.

– Sans compter qu’un visiteur n’est pas à exclure, puisque le Salon est au rez-de-chaussée… poursuivit aussitôt Degert, l’autre adjoint du commissaire, un grand gaillard aux cheveux noirs et aux épais sourcils, dont la forte carrure était amplifiée par un épais blouson de cuir noir. Il avait des gestes rapides et saccadés et affichait généralement un sourire goguenard excepté quand il s’adressait à Juillard.

– Je n’y crois pas, Degert, car celui-là aurait été bien imprudent ou fou. La pièce est isolée et il avait toutes les chances de se faire repérer. À moins que ce ne soit une personne habituée du Salon, qui serait venue spécialement dans un sombre dessein. Dans un premier temps, privilégions les professeurs et familiers bénévoles qui ont pénétré dans la chambre ou qui ont l’habitude de le faire.

– Et le mari, même s’il a l’air sérieusement affecté…

– Bien évidemment ! Il semble qu’il soit le dernier à l’avoir quittée, et le premier à l’avoir découverte morte.

Sur ces entrefaites, se présenta le médecin-légiste suivi de son équipe.

– Bonsoir, Docteur ! dit Juillard, reconnaissant le praticien, un homme de grande taille, encore blond malgré les années, le menton souligné d’un collier de barbe. Rassurez-vous, nous n’avons rien touché, rien déplacé !

– Sauf erreur grossière d’un assassin très naïf, je ne sais pas si nous pourrons vous être d’une quelconque utilité, dit avec scepticisme le médecin, après que le commissaire lui ait dressé le tableau de la situation. La pièce accumule certainement une multitude d’empreintes digitales, idem pour les ADN. Je vous tiens au courant au plus vite.

Ayant jeté un regard sur le corps, le Docteur Louis Fugon se retourna néanmoins pour déclarer avec le petit sourire du connaisseur :

– C’est un double crime, dites-moi ! Lorsque la victime est aussi jolie, on s’abstient. Juré, j’accorderais les circonstances aggravantes…

CHAPITRE 3

AU QUAI DES ORFÈVRES, le commissaire Juillard présidait une longue réunion à laquelle assistaient l’ensemble de ses collaborateurs, de jeunes officiers de la Police ainsi que quelques auditeurs de justice, consacrée à « l’Affaire de la Danseuse » comme on la nommait désormais. L’entretien se déroulait le mercredi suivant l’assassinat, après que chacun des membres de l’équipe du Salon de Saint-Germain-des-Prés, y compris Raymonde, eut été par deux fois minutieusement interrogé ici même. D’abord par le commissaire, ensuite par l’un de ses adjoints, Camus ou Degert. Des relevés d’empreintes digitales et des prélèvements à visée génétique avaient été pratiqués sur chacun d’eux.

– Comme je m’en doutais, l’interrogatoire scrupuleux de ceux qui ont eu accès à la pièce du crime ou dont les fonctions leur permettaient de s’y rendre, puis la confrontation entre leurs déclarations et la vérification au niveau horaire, n’ont rien donné. Pendant près d’une heure et demie, danseurs et danseuses s’y sont succédé à plusieurs reprises pour se changer à la hâte, sans se préoccuper des autres, pour rejoindre la scène au plus vite, ce qui explique la confusion et le désordre des costumes abandonnés sur-place. Le plus souvent, ils se sont contentés de s’essuyer rapidement après avoir transpiré, du fait qu’il n’y a qu’une seule douche. Béryl, semble-t-il, tenait à son confort et ne craignait pas de se faire attendre. Elle avait donc pris le temps de passer sous la douche. C’est en sortant qu’elle a été tuée.

– D’autres danseurs se sont-ils douchés ? interrogea un jeune officier.

– Le couple qui a ouvert le spectacle, Franciane Gosier et Charlemagne Lamentin, a tenu à prendre une douche. Ensuite, il y a eu Carlos Carancho, et enfin, sa partenaire Inès Varela. Ils avaient tout leur temps, vu que suivaient la dernière séquence de Morgane Fagères et Julien Gautié, avant la longue prestation finale de Béryl et Pierre Joutié. Celui-ci a été l’avant-dernier à se doucher juste avant sa femme, restée seule.

– Le rideau séparait-il les femmes des hommes ? s’enquit une auditrice.

– Non. La notion de pudeur n’a pas sa place dans ce genre de contexte, d’autant que les couples de danseurs sont souvent unis dans la vie de tous les jours. Le rideau sert à séparer le bureau de la partie salon, voire petite chambre à coucher, j’y reviendrai plus tard.

Pierre Joutié qui dit ne pas aimer lambiner, a laissé Béryl seule et a vite rejoint la salle de danse pour assurer ses fonctions de directeur. Par la suite, personne ne l’a vu s’absenter. Quant aux autres danseurs ou habitués du Salon, notamment Caroline Mignac, qui n’a pas dansé, personne ne se souvient d’avoir constaté une absence anormale, qui en fait serait facilement passée inaperçue dans la foule où l’on n’a généralement conscience que de ceux qui se trouvent dans votre environnement immédiat. Ajoutons que tous ont pu le cas échéant, disparaître quelques instants, pour se rendre aux toilettes, justement situés en face de la pièce du crime.

– Quels sont les résultats de l’autopsie ? questionna un autre officier.

– Comme il fallait s’y attendre, elle n’a fait que confirmer les faits. Évidemment, aucune équivoque sur le moment du décès. Pas de stigmate de lutte. Pas de violence sexuelle, ni de trace de sperme. Mort instantanée, la lame ayant frappé en plein cœur.

Le laboratoire de génétique étant en grève, nous n’avons pour l’instant que les résultats des empreintes digitales sur le poignard, on n’a identifié que quelques empreintes de Pierre Joutié, de même que sur le fourreau. Mais elles ne correspondent pas à la préhension de quelqu’un qui porterait un coup, qu’il soit droitier ou gaucher. Elles sont espacées, dont une sur la pointe du manche, en partie effacées. De toute évidence, l’assassin s’est servi de gants qui ont estompé les empreintes antérieures. Le meurtrier a dû se débarrasser des gants dans les toilettes ou les aura gardés dans une poche ou dans un sac à mains avant de réapparaître dans la salle. L’utilisation de gants signerait la préméditation et démentirait le crime crapuleux.

– C’est cette dernière version que Pierre Joutié aimerait nous faire admettre. Il nous a d’ailleurs confié qu’il allait rapidement faire installer un système de sécurité, intervint Degert.

– Il est logique qu’il cherche d’une part, à rassurer sa clientèle contre une menace extérieure tout à fait plausible par les temps qui courent, répondit le commissaire, et d’autre part à dissiper des craintes quant à la présence d’un assassin au sein de l’école de danse. Et il paraît y adhérer pleinement, refusant l’idée d’une noire motivation ou d’une personne suffisamment mal intentionnée au Salon pour supprimer Béryl, appréciée et respectée de tous.

– Son attitude est donc claire, poursuivit Degert, mais rien ne dit qu’elle soit franche.

– Exact ! Ce peut être un moyen de déjouer les soupçons alors qu’il demeure le principal suspect dans l’attente des tests génétiques qui mettront du temps à venir, même si je pense comme le médecin-légiste, qu’ils ne seront pas miraculeux.

– Quel mobile pourrait-il donc y avoir à supprimer une épouse ravissante et partenaire hors pair de surcroît, d’autant qu’on le dit très affecté ? émit l’un des officiers de police présents.

– Pour l’heure, nous n’avons que des hypothèses, poursuivit Juillard. Le mobile amoureux est peu probable. Pierre Joutié a toujours été un grand consommateur de femmes, avantagé par son physique de beau gosse et son état de professeur de danse, ce qui lui permettait de mener plusieurs aventures de front, dont quelques « régulières ». Apparemment, il aimait et respectait Béryl, qu’il plaçait à l’occasion sur un piédestal.

Le mobile financier apparaît plus consistant. C’est ce que l’on trouve après épluchage de sa comptabilité et examen de ses comptes en banque. Ce que vient confirmer l’audition des divers témoins évoquant son histoire et un certain mode de vie.

Fils de petits cafetiers parisiens, Pierre Joutié a grandi dans le XIe arrondissement. Non loin du café de ses parents, se tenait un dancing où Pierre a découvert très tôt l’univers de la danse, et les relations amoureuses faciles liées à ce milieu. Il y a fait la connaissance de certains professeurs qui venaient parfois donner des cours ou faire des démonstrations. De fil en aiguille, ce qui était pour le jeune homme une distraction, puis une activité plus soutenue, s’est transformé en gagne-pain.

Il n’a donc pas pris la suite de ses parents au café, d’abord déçus puis finalement ravis de la carrière de leur fils, et retirés depuis dans leur Auvergne natale. Nous tenons ces éléments biographiques, de l’intéressé d’une part, mais aussi de Raymonde Carladez qui habitait au-dessus du café et qui lui voue une affection quasi parentale. Un peu plus tard, c’est dans le milieu des concours en danse sportive, qu’il rencontre Béryl, une excellente compétitrice qui avait déjà été championne de France junior. Coup de foudre réciproque probable, partenariat de danse, assistanat quelques années dans divers cours, avant de créer ensemble leur propre salon, et de se marier à l’arrivée d’un enfant, malheureusement handicapé.

Du côté de Béryl, son père ingénieur-retraité, veuf et remarié, n’avait pas trop approuvé l’orientation de sa fille. À la limite, il aurait accepté une carrière de danseuse classique à l’Opéra. Il avait surtout mal digéré son union avec Pierre, à ses yeux une mésalliance sociale, qui n’aurait dû être rien de plus qu’un égarement momentané de jeunesse.

Raymonde qui tenait à l’époque, un commerce à Saint-Germain-des-Prés, leur a trouvé le local qu’ils cherchaient pour s’installer, un ancien magasin de tapis, que Pierre s’est empressé d’acheter et de transformer. Vu le prix des murs dans ce quartier parmi les plus chers de Paris, le coût des travaux et les normes de sécurité et d’insonorisation drastiques, il leur a fallu contracter de lourds emprunts, les parents n’ayant que modestement contribué à l’investissement.

– Ils ont donc vu trop grand, commenta un auditeur.

– Pierre Joutié s’est probablement fourvoyé dans ses plans prévisionnels, d’autant qu’il s’agissait d’une création, avec une clientèle à constituer de toutes pièces. Il faut savoir que l’aspect papiers, factures, personnel, avec tout ce qui relevait du Salon, était entièrement du ressort de Pierre. Béryl semble avoir toujours été en retrait à ce niveau-là, suffisamment occupée par leur petit garçon trisomique.

Force est de constater que le Salon a toujours accusé un déficit important. Pierre était un habitué des crédits revolving, et ne se gênait pas pour emprunter autour de lui, Raymonde et d’autres.

Sans doute les difficultés financières du couple ont-elles été renforcées par le goût immodéré de Pierre Joutié pour les courses, acquis au cours de sa jeunesse dans le café-PMU de ses parents.

Si l’on prend en considération les assurances-vie du couple, la disparition de Béryl qui, depuis la naissance de leur enfant n’accomplissait qu’un modeste mi-temps, diminue significativement la dette restante du Salon, donc des traites à couvrir mensuellement. Bref, son décès est salvateur financièrement !

– Mais le mari se serait alors privé de la réputation de Béryl et de l’image de leur couple de danseurs émérites, intervint un élève de l’École de Police.