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Révélations surprenantes dans le milieu pharmaceutique...
Qui donc a assassiné Margaret, cette belle Anglaise d'âge mûr, femme solitaire, bras droit du président ?
Le commissaire Juillard mène une enquête délicate dans un grand laboratoire pharmaceutique. Aidé du docteur Fugon, il découvre des pratiques inquiétantes…
Une affaire qui fait écho aux scandales qui ont récemment défrayé l'actualité.
Roger Caporal, médecin endocrinologue, nous donne à découvrir, une nouvelle fois, des personnalités complexes et des situations ambiguës.
EXTRAIT
– Bonjour Oncle Louis, j’ai besoin de ton avis.
– Ce premier remplacement se passe bien ?
– Oui. En plein Paris, dans le XIXe. Mais j’ai besoin de ton avis d’urgence.
– Laurent, pour les urgences, je ne suis pas le mieux placé.
– Justement, je suis auprès d’une morte. Mon concierge m’a appelé, car son appartement est situé dans le même grand immeuble, une vraie tour, où je travaille tout le mois. La veille, cette femme l’avait chargé d’accompagner le plombier chez elle et lui avait remis ses clefs. Après avoir sonné et tambouriné, vers 9 h 30, sans obtenir de réponse, ils ont ouvert et ils l’ont trouvée comme endormie.
– Elle succombait à son dernier sommeil…
– Oui ! Je suis auprès d’elle. Apparemment la mort l’a surprise au lit. Elle était couchée sur le côté droit, son drap remonté jusqu’à l’aisselle. Sa main en enserre le bord, tout le bras gauche replié repose sur le drap. Sa tête est un peu enfouie dans l’oreiller, ses yeux sont fermés…
– Tu as soulevé le drap ?
– Oui. J’ai pu suffisamment la dégager. Ça n’a pas été simple car elle est un peu entortillée dedans, et elle est pas mal raide…
– Elle est donc morte dans la nuit. As-tu remarqué quelque chose d’anormal ?
– Non, rien, Oncle Louis. Aucune trace de blessures, pas de saignement, ni de marques sur le corps ; elle est nue ; pas étonnant vu cette chaleur. Les draps sont propres, le corps me semble intact…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Roger Caporal est né à Montmartre et habite Saint Germain des Près. Il devient médecin et se spécialise en endocrinologie-diabétologie, après avoir exercé pendant son service militaire dans la Légion Étrangère (2ème REI et 2ème REP). Roger Caporal s’est intéressé au théâtre et à la danse. Il est l'auteur de trois romans policiers parus aux Editions Glyphe qui mettent en scène deux personnages récurrents, le commissaire Juillard et le docteur Fugon, médecin-légiste.
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Seitenzahl: 194
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À vous, Tu Lan…
– VOTRE NEVEU, le docteur Frasty au téléphone.
– Passez-le-moi, répondit surpris, le docteur Fugon, qui dictait un rapport d’autopsie.
– Laurent. Salut. Quel bon vent ?
– Bonjour Oncle Louis, j’ai besoin de ton avis.
– Ce premier remplacement se passe bien ?
– Oui. En plein Paris, dans le XIXe. Mais j’ai besoin de ton avis d’urgence.
– Laurent, pour les urgences, je ne suis pas le mieux placé.
– Justement, je suis auprès d’une morte. Mon concierge m’a appelé, car son appartement est situé dans le même grand immeuble, une vraie tour, où je travaille tout le mois. La veille, cette femme l’avait chargé d’accompagner le plombier chez elle et lui avait remis ses clefs. Après avoir sonné et tambouriné, vers 9 h 30, sans obtenir de réponse, ils ont ouvert et ils l’ont trouvée comme endormie.
– Elle succombait à son dernier sommeil…
– Oui ! Je suis auprès d’elle. Apparemment la mort l’a surprise au lit. Elle était couchée sur le côté droit, son drap remonté jusqu’à l’aisselle. Sa main en enserre le bord, tout le bras gauche replié repose sur le drap. Sa tête est un peu enfouie dans l’oreiller, ses yeux sont fermés…
– Tu as soulevé le drap ?
– Oui. J’ai pu suffisamment la dégager. Ça n’a pas été simple car elle est un peu entortillée dedans, et elle est pas mal raide…
– Elle est donc morte dans la nuit. As-tu remarqué quelque chose d’anormal ?
– Non, rien, Oncle Louis. Aucune trace de blessures, pas de saignement, ni de marques sur le corps ; elle est nue ; pas étonnant vu cette chaleur. Les draps sont propres, le corps me semble intact…
– Quel âge apparent ? Qu’est-ce qui t’inquiète dans cette belle mort ?
– Justement. Elle a seulement 53 ans. Je suis précis car je la connais. Je l’ai vue ici même il y a une quinzaine, pour une sorte de gastro fébrile, puis, il y a quelques jours, au cabinet pour un vaccin…
– On ne se fait pas à la mort de nos patients, surtout les valides. Je comprends que tu sois choqué et culpabilisé.
– C’est ça. Et puis, elle fait bien plus jeune. Une rousse, plutôt belle, assez grande, élégante, aux yeux gris. Un corps ferme, sportif. Et aucune maladie ou antécédent pouvant expliquer ce décès à la cinquantaine. Pas de diabète, pas de souffle cardiaque, pas d’hypertension…
– Tu n’avais pas remarqué des signes de dépression ?
– Non. Certes elle était à peine souriante, un peu froide ; certainement sa nature. Elle voulait mettre à jour ses vaccins pour voyager. Il n’y a aucun médicament ni même un verre vide sur la table de chevet.
– Rien d’anormal dans la pièce ?
– Non. Rien n’a bougé depuis ma visite il y a une quinzaine ; elle est toujours parfaitement rangée. Cette femme vivait seule. Elle ne porte pas d’alliance.
– Tu te demandes comment tu dois signer le certificat de décès ?
– Oui, Oncle Louis. Je ne peux pas dire que ce décès soit suspect, c’est apparemment une mort naturelle. Mais quand même anormale ! Une femme plutôt jeune, en pleine santé…
– Il y a des chances que ce soit une rupture d’anévrysme cérébral ou un trouble du rythme cardiaque. Mais, petit, si tu as des doutes, n’hésite pas, note : « Obstacle médico-légal à l’enlèvement du corps », nous la récupérerons ici. Je te promets que je ferai moi-même l’autopsie, en ta présence si tu es disponible.
– Merci. Je serai vraiment intéressé. Mais bien vexé si je me suis fourvoyé.
– Cette femme est trop jeune. Tu n’as pas le choix. Et tu as raison, d’autant plus que tu la connaissais. Il faut appeler la police du quartier. Ferme bien la porte de la chambre, personne ne doit plus y entrer, laisse les rideaux fermés…
– Il n’y en a pas. La chambre s’ouvre par une grande baie vitrée, au 22e étage. La vue, sans vis-à-vis, est impressionnante. La tour d’en face, distante, est isolée ; le soir, lors de ma précédente visite, elle apparaissait, loin au milieu des étoiles.
– Écoute, petit, il ne faut plus perdre de temps. Tu fermes cette chambre et toutes les fenêtres, puis l’appartement lui-même. Le concierge ne doit plus y rentrer, qu’il appelle les flics en précisant que le médecin, considère la mort comme suspecte. Tâche d’être présent à leur arrivée.
LE MÊME JOUR, en fin d’après-midi, à l’Institut médico-légal, le jeune médecin, Laurent Frasty, se rendit donc à l’autopsie de Margaret Carrelleaux, sa patiente décédée. Son oncle, le docteur Louis Fugon, le reçut dans son bureau.
– Je ne pensais pas que tu pourrais venir.
– Je ne suis pas trop débordé ; nous sommes en juillet. Il fait beau. Beaucoup de Parisiens sont partis en vacances ou prennent de longs week-ends…
– Laurent nous devons maintenant nous habiller. Dans ce placard j’ai de quoi nous changer. Le Dr Fugon sortit d’un placard une blouse, des bottes de protection en toile qu’il donna à Laurent en lui conseillant de retirer sa chemise tandis que lui-même se changeait entièrement comme un chirurgien. Laurent Frasty constata à nouveau l’élégance de son oncle qui retira un costume en alpaga bleu clair et une chemise d’un ton voisin plus pale, ornée d’un nœud papillon en soie bleu foncé ; son collier de barbe était toujours finement taillé ; il sourit en se rappelant que dans la famille on disait volontiers que « Louis cherchait à séduire les mortes… » Ils se dirigèrent vers la salle d’autopsie.
– À propos de tenues, Oncle Louis, ce matin à la levée du corps, j’étais captivé de voir ce ballet de techniciens tout en blanc, les pieds protégés, la face aussi, comme en salle d’op. Que de mesures et photos prises…
– Il faut contaminer le moins possible « la scène du crime ». Tes traces, celles du concierge et du plombier sont déjà presque de trop. La voilà donc. Tu as eu tout à fait raison, cette femme était robuste, il ne t’a pas échappé qu’elle était très bien faite, élancée, et les rousses restent souvent jeunes longtemps. Assieds-toi de ce côté. Mais avant, rapproche de toi le seau, que tu vois au coin… là-bas…
– Pourquoi faire, Oncle Louis ?
– Petit, tu vas dégueuler ! C’est la règle, la première fois. Prends aussi quelques mouchoirs, qu’on va t’humecter d’eau de Cologne… C’est vrai, il n’y a aucune trace suspecte, sur le corps. Tiens, derrière l’épaule gauche, deux petites marques, certainement des piqûres.
– En effet, c’est à cet endroit que je l’ai vaccinée, mais en une seule injection, l’antitétanique et l’anti-polio couplés. Il lui manquait l’anti-typhoïde, nécessaire pour son voyage au Viêt-Nam, que n’avait pas son pharmacien. Elle a dit que son départ était trop proche pour revenir et qu’elle se débrouillerait.
– La vulve me semble un peu gonflée. Il y a peut-être quelque chose à l’intérieur, passe-moi la pince… Mais oui !
– C’est un Tampax ?
– Exact. Un gros et bien gorgé de sang. Elle n’était pas ménopausée ?
– Apparemment non. Mais depuis deux ou trois ans, à ce qu’elle m’avait dit, des règles très espacées et abondantes.
– Quelque chose m’intrigue.
– Quoi ?
– Elle aurait eu des difficultés pour ôter le Tampax. Tu n’as pas remarqué que le petit cordon qui normalement sort un peu de la vulve manque. Le cylindre a été enfoui à l’envers. Bizarre.
– Tu penses que ce n’est pas elle qui l’a placé ?
– Pourquoi pas ? Nous avons examiné la bouche, l’anus, la vulve, et nous avons effectué les prélèvements nécessaires, passons maintenant aux choses sérieuses. Donne-moi le bistouri. Accroche-toi, petit.
L’autopsie dura près de deux heures. Laurent Frasty, subjugué par ce qu’il découvrait, au fur et à mesure et par les commentaires de son oncle, domina la nausée qui l’avait étreint au début de l’ouverture. Quand l’autopsie fut achevée, le médecin-légiste, retira son masque et félicita en souriant son neveu.
– P’tit, tu ne m’as pas dérangé pour rien. Cette mort, n’est évidemment pas naturelle, mais diaboliquement criminelle. Je vais appeler le commissaire Juillard. C’est le patron de la police criminelle que je connais bien1. Un type intelligent, humain, qui ne la ramène pas. Autant qu’il soit informé tout de suite, avant que mon rapport lui parvienne.
Juillard apprit donc que Margaret avait été assassinée. Transpercée de la vulve jusqu’au cœur. La mort avait dû être quasi instantanée. Elle se situait vers deux heures du matin.
– C’est un artiste qui a fait le coup, Monsieur le Commissaire. Car, ce qui est stupéfiant, la vulve n’a pas été endommagée au passage. Pas même meurtrie. Un mec respectueux du sexe de la femme. Il a dû se servir d’un sabre genre japonais, assez long, étroit, peu courbé.
– Docteur, il n’a tout de même pas fait ça pendant qu’elle dormait ?
– Une telle violence nécessite une technique parfaite, ça me semble impossible. Même si, couché auprès d’elle, endormie, il avait voulu la clouer sur place par ce câlin inattendu. Même s’il était sûr de lui, car il est indéniable qu’il voulait masquer son crime. Je vous rappelle que les draps étaient propres, or elle a dû saigner suffisamment avant de mourir, pour que soit débordée la capacité vaginale, comme le font souvent quelques centilitres de sperme souvent si mal contenus, dit-il, avec un sourire grivois qui perçait dans sa voix.
– Si précautionneux et ignorant qu’une autopsie serait probablement demandée ?
– Il faut croire… Ou bien il ne pensait pas que le cadavre serait aussi vite découvert. En peine chaleur, seule dans une tour, la dépouille avait des chances de n’être découverte que bien plus tard, dans un état de décomposition avancée où l’autopsie n’aurait rien donné. Il a dû l’endormir, la droguer, mais pas la violenter car l’examen ne révèle aucun stigmate de lutte. Je vous tiens au courant du résultat des analyses.
Fugon balança une bourrade affectueuse au jeune médecin :
– Sais-tu, Laurent, que tu es un bon. La médecine, ce n’est que de solides connaissances au service du bon sens mais du bon sens souvent rapide. Car c’est aussi, le coup d’œil, le jugement juste, instantané, sur une personne que l’on voit, même à propos d’une grippe ou d’un vaccin. Continue p’tit, t’es sur le bon chemin. Je te tiens au courant, de la suite des évènements, dans le secret bien sûr, tu y as droit.
1. Voir Meurtre au cours de danse et La Mort aux dents aux Éditions Glyphe.
LE LENDEMAIN, le commissaire Juillard et ses collaborateurs se rendirent au domicile de Margaret Carrelleaux pour examiner son appartement.
Depuis une quinzaine d’années, elle habitait à l’avant-dernier étage d’une grande tour, pas vraiment insolite dans cet arrondissement périphérique. Le bâtiment semblait d’autant plus haut qu’il prenait naissance sur le flanc d’une colline. La vue était splendide. Seule une tour jumelle tranchait sur l’horizon. Sa solitude la rendait lointaine, mais l’on distinguait assez bien les fenêtres se découpant sur la façade ; elle appartenait à un ensemble de ce quartier rénové.
L’appartement, idéal pour un couple ou un célibataire, comprenait un grand séjour bordé par une grande baie vitrée, une cuisinette à l’américaine sur une largeur, et une petite chambre flanquée d’une minuscule salle de bains. Mais Margaret avait installé son lit face à la vue, au milieu du séjour, un lit très élégant, qui pouvait se replier en canapé le long du mur, surplombé par une bibliothèque, Sur la largeur opposée à la cuisine, elle avait arrangé un coin salon. « Ce n’est pas idiot, pensa Juillard, Cet immeuble n’est pas du haut de gamme, ce qui en fait par contre tout le charme, c’est cette vue. Autant en profiter au maximum. »
Impossible d’imaginer que c’était ici même, qu’un crime avait été commis la veille. L’appartement, propre, coquet, était parfaitement rangé. Les vêtements qu’elle avait dû ôter avant de se coucher, dont un tailleur d’été en soie, gris-clair, étaient posés sur une chaise près du lit ; par terre des escarpins d’été, jetés en bataille, s’aéraient. Sur le petit évier, s’était égouttée la petite vaisselle d’une seule personne. Aucun désordre dans les placards, les tiroirs, dans la bibliothèque.
L’interrogatoire du concierge et des cinq voisins n’avait pas donné grand-chose. Dans ce grand immeuble moderne, à quatre ascenseurs, aux boîtes aux lettres individuelles, les gens vivent côte à côte sans se prêter attention. Margaret Carrelleaux vivait seule, rentrait et sortait le plus souvent par le garage souterrain, on ne lui connaissait pas de visiteurs. Ceux qui l’avaient croisée quelquefois, toujours seule, se rappelaient d’une personne polie mais distante. Une fuite dans la salle de bains avait motivé l’intervention d’un plombier ; le concierge avait proposé celui qui se déplaçait habituellement pour l’immeuble, Margaret avait laissé sa clef pour son passage le lendemain matin.
La clef de sûreté fermait un dispositif à cinq serrures. Aucune n’était enclenchée, la porte avait été simplement tirée. L’assassin ne possédait peut-être pas de clef et Margaret lui aurait ouvert après l’avoir vu par le système vidéo à l’entrée de l’immeuble et le viseur de la porte. Mais un familier, possédant la clef, pouvait très bien avoir simplement tiré la porte.
L’APRÈS-MIDI MÊME, le commissaire Juillard se rendit au laboratoire pharmaceutique où travaillait la victime. Il était implanté dans le XIIIe arrondissement, dans un grand et superbe immeuble tout en vitrage. La directrice des ressources humaines le reçut, impressionnée par sa fonction mais aussi par sa prestance ; la cinquantaine, grand, mince, l’allure sportive, un costume gris clair, des yeux gris acier, poli mais froid.
– Elle était en vacances depuis trois jours, dit-elle stupéfaite en apprenant que Margaret Carrelleaux avait été tuée. C’est inouï, Monsieur le Commissaire ! Avez-vous arrêté le meurtrier ? Un voleur surpris ?
– Non. Ce crime est encore mystérieux. J’ai quelques questions à vous poser. Depuis quand travaillait-elle dans votre société ? Quel était son poste ?
– Cela faisait vingt-trois ans qu’elle travaillait dans le laboratoire. Elle y était entrée à l’âge de trente ans, comme secrétaire de Monsieur Gadain, notre ancien président, qui était alors un de nos directeurs ; il est devenu PDG huit ans plus tard. Elle est toujours restée à ses côtés, jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite, il y a deux ans. Sa situation a évolué de façon importante. Deux nouvelles secrétaires ont été engagées et placées sous ses ordres, tandis que devenue cadre à un échelon assez élevé, elle occupait en fait un poste de secrétaire générale ou plutôt de général secrétaire, elle dirigeait la plaque tournante, l’antichambre incontournable pour accéder à Monsieur Gadain. Juillard perçut une certaine acrimonie dans ses propos.
– Si je comprends bien, Madame, une collaboration exemplaire.
– C’est sûr, mais particulière. Elle trônait, hautaine, dans son vaste bureau qu’il fallait obligatoirement traverser pour se rendre chez Monsieur Gadain, sur rendez-vous, après qu’elle l’eut prévenu. Son poste était en permanence déviée sur celui de sa secrétaire qui barrait impitoyablement ; Monsieur Gadain rappelait rarement, missionnait ses réponses par Madame Carrelleaux qui sans chaleur ni prévenance les répercutait ; parfois on se demandait si on avait bien eu à faire au patron. Madame Carrelleaux était froide, rarement souriante, juste polie. Elle accompagnait Monsieur Gadain à toutes les réunions, assise à côté de lui. C’était son chien de garde, son ombre. Il était rare qu’elle quitte l’entreprise avant lui, qui sortait souvent après 20 h et elle le retrouvait le samedi quand il s’y rendait.
– Compétente ?
– Absolument. Du moins à ce que j’ai pu en juger et de ce que l’on m’en a rapporté. Jamais un dossier ne restait en attente, elle comprenait toujours son degré de priorité. Toute demande, passait obligatoirement par elle et revenait avec la réponse du Patron dans un délai raisonnable. D’origine anglaise, née en Suisse, elle possédait l’anglais, sa langue maternelle, et parlait couramment l’allemand. Elle servait d’interprète à Monsieur Gadain, que parfois elle accompagnait en voyage.
– Son nom sonne pourtant bien français.
Elle était divorcée d’un Français.
– Et Monsieur Gadain ? Sa personnalité peut-elle expliquer le comportement si raide de Madame Carrelleaux ?
– Une intelligence brillante. C’est grâce à lui que le petit laboratoire qu’il a trouvé à son arrivée s’est hissé au niveau national. C’est un médecin, il a dynamisé la recherche qui a obtenu des brevets importants. Parallèlement, il a su racheter d’autres laboratoires en faillite. Bref un chercheur, doublé d’un homme d’affaires. Et il continuait de superviser les tâches administratives. Un cerveau à plusieurs visages. Homme froid, glacial, il donnait l’impression que vous lui faisiez perdre son temps. Un modérateur hors pair, volontiers simple et bonhomme, quand il m’accompagnait parfois aux comités d’entreprise ou des délégués du personnel. Certainement humain, malgré les apparences, car il a voulu que le personnel soit très bien rémunéré et il a fait le maximum pour que ses employés participent au mieux aux bénéfices de l’entreprise.
– Qu’est devenue Madame Carrelleaux quand Monsieur Gadain est parti à la retraite ?
– Elle occupait les mêmes fonctions auprès du nouveau président, mais je ne suis pas sûre que ça se passait aussi bien. Je crois qu’il étouffait dans la structure que son prédécesseur lui avait léguée. Il a rapidement pris, un autre bureau, plus petit, sa porte restait le plus souvent ouverte, il ne conservait l’ancien que comme salle de réunion avec des partenaires étrangers importants. J’ai appris aussi qu’il ne se servait des compétences linguistiques de Madame Carrelleaux seulement pour l’allemand et n’acceptait pas d’être aidé sur son anglais, qu’il jugeait suffisant.
– Le divorce était donc en cours ?
– Je ne pense pas que ça en était là. Du fait de mes fonctions, je redoutais d’avoir à la reclasser un jour, véritable casse-tête…
– Pensez-vous que des relations plus personnelles existaient entre elle et son ancien patron ? Juillard perçut que cette question, surprenait et interloquait son interlocutrice, plus qu’elle ne la gênait.
– C’est une question que je ne me suis plus posée depuis de nombreuses années. Leurs froideurs respectives, le binôme très « travail » qu’ils formaient, comme les deux doigts d’une main, ne laissaient pas soupçonner autre chose. On oubliait qu’il était un grand et bel homme et qu’elle avait beaucoup d’allure, toujours élégante et sobre. Mais Monsieur Gadain était, et est encore, marié avec une très jolie femme qui nous recevait tous les ans, au début de l’été dans son jardin à Chatou, pour un cocktail. Elle l’accompagnait aussi chaque année à l’arbre de Noël des enfants du personnel, encore un événement créé par Monsieur Gadain. Madame Carrellaux était présente. Je n’ai jamais constaté, dans ces circonstances ou dans d’autres, un quelconque changement d’attitude entre eux. Il n’y a qu’une fois… Elle s’arrêta comme si elle regrettait ces derniers mots.
– Continuez Madame ! s’exclama Juillard, ne lui laissant pas le loisir de se reprendre.
– Monsieur le Commissaire, je ne voudrais pas causer du tort à quiconque sous prétexte d’un vague sentiment passager, et bien lointain, presque oublié.
– Non, Madame, la police s’intéresse au moindre signe qui peut avancer l’enquête. Un souvenir peut, à votre insu, révéler un fait accessoire qui peut être utile. N’oubliez pas que Madame Margaret Carrellaux a été assassinée !
– Il y a douze ans environ, une soirée de gala avait été organisée pour fêter le cinquantenaire du laboratoire qui coïncidait avec son entrée en Bourse. Imaginez une grande soirée dans un lieu très sélect, dîner-spectacle, puis danse au son d’un orchestre. Toute la direction se tenait à une grande table à laquelle Madame Carrelleaux avait été conviée. Monsieur Gadain, en parfait homme du monde, a invité toutes les dames de sa tablée dont les épouses accompagnantes. Oh surprise ! Notre PDG dansait remarquablement bien, surclassant tous les hommes, même jeunes, ce qui donnait lieu à des « il sait tout bien faire ! », chuchotés par des mines épatées. J’ai pu le constater quand il m’a entraînée dans plusieurs danses à la suite. Mais il se surpassa lors de la prestation qu’il offrit avec Madame Carrelleaux quand il l’invita enfin. On découvrit qu’elle savait, elle-même, parfaitement danser. Ce fut magique ! Elle virevoltait dans les bras de Monsieur Gadain, souriante, épanouie ; méconnaissable. Sa jolie robe mettait en valeur ses formes enviables. Elle irradiait, dévoilant ce soir-là, sa réelle sensualité, jusque-là enfouie. De belles figures complexes, inattendues, se succédaient. Bientôt les autres danseurs leur abandonnèrent la piste qu’ils occupaient tout entière. L’orchestre, attisé, ne laissait plus aucune pause entre les danses qui se succédaient, si bien qu’ils furent un long moment ensemble. Vraiment un spectacle ! Beau et… sensuel. La salle les applaudit longuement. Quand il ramena Madame Carrelleaux à la table, j’entendis le docteur Gadain lui dire le plaisir qu’il ressentit en découvrant ses talents ; elle fit discrètement de même. Mon époux, bien plus tôt, avait pratiqué la danse de salon comme activité sportive, dans des académies, en Angleterre1, où il a vécu quelques années dans sa jeunesse. En rentrant il me fit part de son sentiment : « Ça se voit que ton patron et sa cavalière dansent souvent ensemble, ils ont réalisé des figures de niveau très avancé, des figures de spectacles, comme en compétition. Il n’est pas possible qu’ils se soient trouvés simplement par hasard en osmose. Pris dans l’euphorie de la danse, ils se sont lâchés, oubliant qu’un connaisseur pourrait se trouver présent et comprendre. Et, puisqu’ils dansent à un tel niveau ensemble, il est probable qu’ils sont ensemble ! » Mais par la suite, même forte de cet indice, je n’ai rien constaté de plus ; j’ai fini par oublier ce qui n’était pas ma préoccupation majeure. Et puis, même si c’était vrai, ils ne gênaient personne. Je regrette de vous avoir raconté cette histoire, bien ancienne, et l’état d’âme passager qui en avait résulté…
– Il ne faut pas, Madame. Grâce à vous, il est possible que l’on enquête dans les milieux de la danse, où elle a pu faire de mauvaises rencontres. Je vous remercie. Je voudrais maintenant m’entretenir avec le nouveau PDG.
– Il est au Canada depuis une semaine. Je pense qu’il sera de retour cet après-midi.
1. Les Anglais ont joué un rôle important dans la codification des danses de salon. Des académies renommées existent en Angleterre. À Paris, le cours Georges et Rosy (du nom de ses fondateurs qui ont été champions du monde en 1934) demeure une des meilleures références internationales.
– PATRON. Je ne pensais pas que j’aurais fait si facilement « Bingo » avec le Club des jumelles astronomes. Un flair de flic récompensé, dit en entrant Degert, un des adjoints du commissaire, brun, grand, aux traits épais, il affichait une certaine hilarité en déplaçant son corps massif vers le bureau de Juillard.
– Vous parlez, de l’affiche que nous avons vue hier matin dans le hall d’entrée de l’immeuble, qui annonçait une réunion pour le soir ?
– Affirmatif. « Les Jumelles » ce sont les deux tours, celle de Margaret Carrelleaux et celle que l’on voit de chez elle comme les deux jumelles new-yorkaises rayées de la ville un certain 11 septembre. Et « Jumelles » colle, bien sûr, avec « Astronomes » Certains habitants des deux tours, surtout ceux qui sont en haut, s’amusent à étudier les étoiles, à partir de la terrasse des toits ou de chez eux. Ils ont eu l’idée de former un petit club où, si j’ose dire, ils confrontent leurs points de vue ! Ils y invitent des professionnels qui leur apprennent à regarder. L’astronomie est à la mode.
– Ils ont le matériel ?
– Ils ne concurrencent pas l’Observatoire de Meudon. Ce qu’ils ont est suffisant pour ce qu’ils veulent faire, Galilée et Copernic étaient certainement moins bien nantis qu’eux.
