Michel Strogoff - Jules Verne - E-Book

Michel Strogoff E-Book

Jules Verne.

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Beschreibung

Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où ils tombent morts. » La mort, elle rôde partout où il se trouve, elle le traque. Le capitaine Michel Strogoff a juré au czar Alexandre II de porter un important message de Pétersbourg à Irkoutsk, assiégée par les Tartares. Pour ne pas faillir à sa mission, il affrontera les loups, déjouera les pièges des hommes, au cours d'un voyage qui le conduira jusqu'en lointaine Sibérie...

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Michel Strogoff

Pages de titrePremière partieDeuxième partiePage de copyright

Jules Verne

Michel Strogoff

Première partie

I

Une fête au Palais-Neuf

– Sire, une nouvelle dépêche.

– D’où vient-elle ?

– De Tomsk.

– Le fil est coupé au-delà de cette ville ?

– Il est coupé depuis hier.

– D’heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que l’on me tienne au courant.

– Oui, Sire, répondit le général Kissoff.

Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.

Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de Paulowsky n’avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire. Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l’infini à travers les splendides salons de ce palais, élevé à quelques pas de la « vieille maison de pierres », où tant de drames terribles s’étaient accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là, pour répercuter des motifs de quadrilles.

Le grand maréchal de la cour était, d’ailleurs, bien secondé dans ses délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à l’organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants, les dames d’atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient vaillamment l’exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et civils de l’ancienne « ville aux blanches pierres ». Aussi, lorsque le signal de la « polonaise » retentit, quand les invités de tout rang prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce genre, a toute l’importance d’une danse nationale, le mélange des longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de décorations offrit-il un coup d’œil indescriptible, sous la lumière de cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.

Ce fut un éblouissement.

D’ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des portières, accidentés de plis superbes, s’empourpraient de tons chauds, qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.

À travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère, se manifestait au-dehors comme un reflet d’incendie et tranchait vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l’attention de ceux des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu’ils s’arrêtaient aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers, confusément estompés dans l’ombre, qui profilaient çà et là leurs énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil horizontalement couché sur l’épaule, et dont le casque pointu s’empanachait d’une aigrette de flamme sous l’éclat des feux lancés au-dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel de trompette, se mêlant aux accords de l’orchestre, jetait ses notes claires au milieu de l’harmonie générale.

Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf. C’étaient des bateaux qui descendaient le cours d’une rivière, dont les eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les premières assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux souverains, était simplement vêtu d’un uniforme d’officier des chasseurs de la garde. Ce n’était point affectation de sa part, mais habitude d’un homme peu sensible aux recherches de l’apparat. Sa tenue contrastait donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et c’est même ainsi qu’il se montrait, la plupart du temps, au milieu de son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l’air affable, la physionomie calme, le front soucieux cependant, allait d’un groupe à l’autre, mais il parlait peu, et même il ne semblait prêter qu’une vague attention, soit aux propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient près de lui les principaux États de l’Europe. Deux ou trois de ces perspicaces hommes politiques – physionomistes par état – avaient bien cru observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d’inquiétude, dont la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de l’interroger à ce sujet. En tout cas, l’intention de l’officier des chasseurs de la garde était, à n’en pas douter, que ses secrètes préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s’est habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent pas un instant.

Cependant, le général Kissoff attendait que l’officier auquel il venait de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l’ordre de se retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme, il l’avait lu, et son front s’assombrit davantage. Sa main se porta même involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux, qu’elle voila un instant. On eût dit que l’éclat des lumières le blessait et qu’il recherchait l’obscurité pour mieux voir en lui-même.

– Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans l’embrasure d’une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication avec le grand-duc mon frère ?

– Sans communication, Sire, et il est à craindre que les dépêches ne puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.

– Mais les troupes des provinces de l’Amour et d’Iakoutsk, ainsi que celles de la Transbaïkalie, ont reçu l’ordre de marcher immédiatement sur Irkoutsk ?

– Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu faire parvenir au-delà du lac Baïkal.

– Quant aux gouvernements de l’Yeniseïsk, d’Omsk, de Sémipalatinsk, de Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis le début de l’invasion ?

– Oui, Sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude, à l’heure qu’il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au-delà de l’Irtyche et de l’Obi.

– Et du traître Ivan Ogareff, on n’a aucune nouvelle ?

– Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne saurait affirmer s’il a passé ou non la frontière.

– Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à Perm, à Ekaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Elamsk, à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le fil correspond encore !

– Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l’instant, répondit le général Kissoff.

– Silence sur tout ceci !

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après s’être incliné, se confondit d’abord dans la foule, et quitta bientôt les salons, sans que son départ eût été remarqué.

Quant à l’officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et lorsqu’il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d’hommes politiques qui s’étaient formés sur plusieurs points des salons, son visage avait repris tout le calme dont il s’était un moment départi.

Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement échangées, n’était pas aussi ignoré que l’officier des chasseurs de la garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n’en parlait pas officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues n’étaient pas déliées « par ordre », mais quelques hauts personnages avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui s’accomplissaient au-delà de la frontière. En tout cas, ce qu’ils ne savaient peut-être qu’à peu près, ce dont ils ne s’entretenaient pas, même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu’aucun uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des informations assez précises.

Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples mortels savaient-ils ce que tant d’autres personnages, et des plus considérables, soupçonnaient à peine ? on n’eût pu le dire. Était-ce chez eux don de prescience ou de prévision ? Possédaient-ils un sens supplémentaire, qui leur permettait de voir au-delà de cet horizon limité auquel est borné tout regard humain ? Avaient-ils un flair particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes ? Grâce à cette habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l’information et par l’information, leur nature s’était-elle donc transformée ? on eût été tenté de l’admettre.

De ces deux hommes, l’un était anglais, l’autre français, tous deux grands et maigres, – celui-ci brun comme les méridionaux de la Provence, – celui-là roux comme un gentleman du Lancashire. L’Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d’un ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le Gallo-Romain, vif, pétulant, s’exprimait tout à la fois des lèvres, des yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son interlocuteur paraissait n’en avoir qu’une seule, immuablement stéréotypée dans son cerveau.

Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins observateur des hommes ; mais un physionomiste, en regardant d’un peu près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était « tout yeux », l’Anglais était « tout oreilles ».

En effet, l’appareil optique de l’un avait été singulièrement perfectionné par l’usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la disposition d’un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait donc au plus haut degré ce que l’on appelle « la mémoire de l’œil ».

L’Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son d’une voix, il ne pouvait plus l’oublier, et dans dix ans, dans vingt ans, il l’eût reconnu entre mille. Ses oreilles n’avaient certainement pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont pourvus de grands pavillons auditifs ; mais, puisque les savants ont constaté que les oreilles humaines ne sont « qu’à peu près » immobiles, on aurait eu le droit d’affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant, se tordant, s’obliquant, cherchaient à percevoir les sons d’une façon quelque peu apparente pour le naturaliste.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de l’ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur métier, car l’Anglais était un correspondant du Daily Telegraph, et le Français, un correspondant du... De quel journal ou de quels journaux, il ne le disait pas, et lorsqu’on le lui demandait, il répondait plaisamment qu’il correspondait avec « sa cousine Madeleine ». Au fond, ce Français, sous son apparence légère, était très perspicace et très fin. Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher son désir d’apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que son confrère du Daily Telegraph.

Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la nuit du 15 au 16 juillet, c’était en qualité de journalistes, et pour la plus grande édification de leurs lecteurs.

Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission en ce monde, qu’ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les rebutait pour réussir, qu’ils possédaient l’imperturbable sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur-sang, qui veulent arriver « bons premiers » ou mourir !

D’ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l’argent, – le plus sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d’information connu jusqu’à ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l’un ni l’autre ne regardaient ni n’écoutaient jamais par-dessus les murs de la vie privée, et qu’ils n’opéraient que lorsque des intérêts politiques ou sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu’on appelle depuis quelques années « le grand reportage politique et militaire ».

Seulement, on verra, en les suivant de près, qu’ils avaient la plupart du temps une singulière façon d’envisager les faits et surtout leurs conséquences, ayant chacun « leur manière à eux » de voir et d’apprécier. Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu, bon argent, et ne s’épargnaient en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.

Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère, jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu sympathiques l’un à l’autre. Cependant, ils ne s’évitèrent pas et cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du jour. C’étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l’un manquait pouvait être avantageusement tiré par l’autre, et leur intérêt même voulait qu’ils fussent à portée de se voir et de s’entendre.

Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l’affût. Il y avait, en effet, quelque chose dans l’air.

« Quand ce ne serait qu’un passage de canards, se disait Alcide Jolivet, ça vaut son coup de fusil ! »

Les deux correspondants furent donc amenés à causer l’un avec l’autre pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et ils le firent en se tâtant un peu.

– Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante ! dit d’un air aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette phrase éminemment française.

– J’ai déjà télégraphié : splendide ! répondit froidement Harry Blount, en employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l’admiration quelconque d’un citoyen du Royaume-Uni.

– Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j’ai cru devoir marquer en même temps à ma cousine...

– Votre cousine ?... répéta Harry Blount d’un ton surpris, en interrompant son confrère.

– Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C’est avec elle que je corresponds ! Elle aime à être informée vite et bien, ma cousine !... J’ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.

– Pour moi, il m’a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.

– Et, naturellement, vous l’avez fait « rayonner » dans les colonnes du Daily Telegraph !

– Précisément.

– Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s’est passé à Zakret en 1812 ?

– Je me le rappelle comme si j’y avais été, monsieur, répondit le correspondant anglais.

– Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu’au milieu d’une fête donnée en son honneur, on annonça à l’empereur Alexandre que Napoléon venait de passer le Niémen avec l’avant-garde française. Cependant, l’empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l’extrême gravité d’une nouvelle qui pouvait lui coûter l’empire, il ne laissa pas percer plus d’inquiétude...

– Que ne vient d’en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a appris que les fils télégraphiques venaient d’être coupés entre la frontière et le gouvernement d’Irkoutsk.

– Ah ! vous connaissez ce détail ?

– Je le connais.

– Quant à moi, il me serait difficile de l’ignorer, puisque mon dernier télégramme est allé jusqu’à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec une certaine satisfaction.

– Et le mien jusqu’à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d’un ton non moins satisfait.

– Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de Nikolaevsk ?

– Oui, monsieur, en même temps qu’on télégraphiait aux Cosaques du gouvernement de Tobolsk de se concentrer.

– Rien n’est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m’étaient également connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain quelque chose !

– Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du Daily Telegraph, monsieur Jolivet.

– Voilà ! Quand on voit tout ce qui se passe !...

– Et quand on écoute tout ce qui se dit !...

– Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.

– Je la suivrai, monsieur Jolivet.

– Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins sûr peut-être que le parquet de ce salon !

– Moins sûr, oui, mais...

– Mais aussi moins glissant ! répondit Alcide Jolivet, qui retint son collègue, au moment où celui-ci allait perdre l’équilibre en se reculant.

Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en somme, de savoir que l’un n’avait pas distancé l’autre. En effet, ils étaient à deux de jeu.

En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de vaisselle d’or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout d’un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des manufactures de Sèvres.

Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les salles du souper.

À cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s’approcha rapidement de l’officier des chasseurs de la garde.

– Eh bien ? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu’il avait fait la première fois.

– Les télégrammes ne passent plus Tomsk, Sire.

– Un courrier à l’instant !

L’officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y attenant. C’était un cabinet de travail, très simplement meublé en vieux chêne, et situé à l’angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre autres plusieurs toiles signées d’Horace Vernet, étaient suspendus au mur.

L’officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l’oxygène eût manqué à ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que distillait une belle nuit de juillet.

Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s’arrondissait une enceinte fortifiée, dans laquelle s’élevaient deux cathédrales, trois palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes verts, surmontés de croix d’argent. Une petite rivière, au cours sinueux réverbérait çà et là les rayons de la lune. Tout cet ensemble formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui s’enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.

Cette rivière, c’était la Moskowa, cette ville, c’était Moscou, cette enceinte fortifiée, c’était le Kremlin, et l’officier des chasseurs de la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c’était le czar.

II

Russes et Tartares

Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au moment où la fête qu’il donnait aux autorités civiles et militaires et aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c’est que de graves événements s’accomplissaient alors au-delà des frontières de l’Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait de soustraire à l’autonomie russe les provinces sibériennes.

La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d’habitants. Elle s’étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie d’Europe, jusqu’au littoral de l’océan Pacifique. Au sud, c’est le Turkestan et l’Empire chinois qui la délimitent suivant une frontière assez indéterminée ; au nord, c’est l’océan Glacial depuis la mer de Kara jusqu’au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d’Yeniseïsk, d’Irkoutsk, d’Omsk, de Iakoutsk ; elle comprend deux districts, ceux d’Okhotsk et de Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.

Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés de l’ouest à l’est, est à la fois une terre de déportation pour les criminels, une terre d’exil pour ceux qu’un ukase a frappés d’expulsion.

Deux gouverneurs généraux représentent l’autorité suprême des czars en ce vaste pays. L’un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale ; l’autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière Tchouna, un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.

Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont quelques-unes sont véritablement d’une extrême fertilité. Aucune voie ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues, le sol sibérien plus riche au-dessous qu’au-dessus de sa surface. On y voyage en tarentass ou en télègue, l’été ; en traîneau, l’hiver.

Une seule communication, mais une communication électrique, joint les deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d’un fil qui mesure plus de huit mille verstes de long (8536 kilomètres)1. À sa sortie de l’Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk, Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk, Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya, Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par chaque mot lancé à son extrême limite2. D’Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiatka sur la frontière mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les dépêches à Péking en quatorze jours.

C’est ce fil, tendu d’Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé, d’abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et Kolyvan.

C’est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire pour la seconde fois le général Kissoff, n’avait-il répondu que par ces seuls mots : « Un courrier à l’instant ! »

Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le grand maître de police apparut sur le seuil.

– Entre, général, dit le czar d’une voix brève, et dis-moi tout ce que tu sais d’Ivan Ogareff.

– C’est un homme extrêmement dangereux, Sire, répondit le grand maître de police.

– Il avait rang de colonel ?

– Oui, Sire.

– C’était un officier intelligent ?

– Très intelligent, mais impossible à maîtriser, et d’une ambition effrénée qui ne reculait devant rien. Il s’est bientôt jeté dans de secrètes intrigues, et c’est alors qu’il a été cassé de son grade par Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.

– À quelle époque ?

– Il y a deux ans. Gracié après six mois d’exil par la faveur de Votre Majesté, il est rentré en Russie.

– Et, depuis cette époque, n’est-il pas retourné en Sibérie ?

– Oui, Sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois, répondit le grand maître de police.

Et il ajouta, en baissant un peu la voix :

– Il fut un temps, Sire, où, quand on allait en Sibérie, on n’en revenait pas !

– Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient !

Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe savait pardonner.

Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu’il n’était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les franchir. Or, il n’en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand maître de police le déplorait sincèrement ! Comment ! plus de condamnation à perpétuité pour d’autres crimes que les crimes de droit commun ! Comment ! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d’Iakoutsk, d’Irkoutsk ! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait admettre cette façon de gouverner ! Mais il se tut, attendant que le czar l’interrogeât de nouveau.

Les questions ne se firent pas attendre.

– Ivan Ogareff, demanda le czar, n’est-il pas rentré une seconde fois en Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le véritable but est resté inconnu ?

– Il y est rentré.

– Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces ?

– Non, Sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du jour où il a été gracié !

Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de police put-il craindre d’avoir été trop loin, – bien que son entêtement dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu’il avait pour son maître ; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses questions :

– En dernier lieu, où était Ivan Ogareff ?

– Dans le gouvernement de Perm.

– En quelle ville ?

– À Perm même.

– Qu’y faisait-il ?

– Il semblait inoccupé, et sa conduite n’offrait rien de suspect.

– Il n’était pas sous la surveillance de la haute police ?

– Non, Sire.

– À quel moment a-t-il quitté Perm ?

– Vers le mois de mars.

– Pour aller ?...

– On l’ignore.

– Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu’il est devenu ?

– On ne le sait.

– Eh bien, je le sais, moi ! répondit le czar. Des avis anonymes, qui n’ont pas passé par les bureaux de la police, m’ont été adressés, et, en présence des faits qui s’accomplissent maintenant au-delà de la frontière, j’ai tout lieu de croire qu’ils sont exacts !

– Voulez-vous dire, Sire, s’écria le grand maître de police, qu’Ivan Ogareff a la main dans l’invasion tartare ?

– Oui, général, et je vais t’apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff, après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il s’est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté, non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à provoquer une invasion générale de l’empire russe en Asie. Le mouvement a été fomenté secrètement, mais il vient d’éclater comme un coup de foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale ! De plus, Ivan Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère !

Le czar s’était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu’au temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les projets d’Ivan Ogareff n’auraient pu se réaliser.

Quelques instants s’écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence. Puis, s’approchant du czar, qui s’était jeté sur un fauteuil :

– Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette invasion fût repoussée au plus vite ?

– Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements d’Yeniseïsk, d’Irkoutsk, d’Iakoutsk, celles des provinces de l’Amour et du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les monts Ourals ; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant qu’ils puissent se trouver en face des colonnes tartares !

– Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment isolé dans le gouvernement d’Irkoutsk, n’est plus en communication directe avec Moscou ?

– Non.

– Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des gouvernements les plus rapprochés de celui d’Irkoutsk ?

– Il le sait, répondit le czar, mais ce qu’il ignore, c’est qu’Ivan Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de traître, et qu’il a en lui un ennemi personnel et acharné. C’est au grand-duc qu’Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu’il y a de plus grave, c’est que cet homme n’est pas connu de lui. Le projet d’Ivan Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom, d’offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu’il aura capté sa confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée. Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le grand-duc, et voilà ce qu’il faut qu’il sache !

– Eh bien, Sire, un courrier intelligent, courageux...

– Je l’attends.

– Et qu’il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car permettez-moi d’ajouter, Sire, que c’est une terre propice aux rébellions que cette terre sibérienne !

– Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les envahisseurs ? s’écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant cette insinuation du grand maître de police.

– Que Votre Majesté m’excuse !... répondit en balbutiant le grand maître de police, car c’était bien véritablement la pensée que lui avait suggérée son esprit inquiet et défiant.

– Je crois aux exilés plus de patriotisme ! reprit le czar.

– Il y a d’autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie, répondit le grand maître de police.

– Les criminels ! Oh ! général, ceux-là je te les abandonne ! C’est le rebut du genre humain. Ils ne sont d’aucun pays. Mais le soulèvement, ou plutôt l’invasion n’est pas faite contre l’empereur, c’est contre la Russie, contre ce pays, que les exilés n’ont pas perdu toute espérance de revoir... et qu’ils reverront !... Non, jamais un Russe ne se liguera avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu’une heure, la puissance moscovite !

Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les adoucissements considérables qu’il avait adoptés dans l’application des ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu’il ne pouvait se méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à l’invasion tartare, les circonstances n’en étaient pas moins très graves, car il était à craindre qu’une grande partie de la population kirghise ne se joignît aux envahisseurs.

Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la moyenne, et comptent environ quatre cent mille « tentes », soit deux millions d’âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c’est-à-dire des plus redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout l’espace compris entre les cours d’eau du Sara-Sou, de l’Irtyche, de l’Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde, qui occupe les contrées situées dans l’est de la moyenne, s’étend jusqu’aux gouvernements d’Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations kirghises se soulevaient, c’était l’envahissement de la Russie asiatique, et, tout d’abord, la séparation de la Sibérie, à l’est de l’Yeniseï.

Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l’art de la guerre, sont plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats réguliers. Ainsi que l’a dit M. Levchine, « un front serré ou un carré de bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux, et un seul canon peut en détruire une quantité effroyable ».

Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or, sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et plusieurs semaines s’écouleraient certainement avant que les troupes russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.

Omsk est le centre de l’organisation militaire de la Sibérie occidentale qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d’une fois insultées, et, au ministère de la Guerre, on avait tout lieu de penser qu’Omsk était déjà très menacé. La ligne des colonies militaires, c’est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk jusqu’à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or, il était à craindre que les « grands sultans » qui gouvernent les districts kirghis n’eussent accepté volontairement ou subi involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et qu’à la haine provoquée par l’asservissement ne se fût jointe la haine due à l’antagonisme des religions grecque et musulmane.

Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient, aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes kirghises à la domination moscovite.

Quelques mots seulement sur ces Tartares.

Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la race caucasique et la race mongole.

La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, « qui est regardée en Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les peuples de cette partie du monde en sont issus », réunit sous une même dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.

La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les Thibétains.

Les Tartares, qui menaçaient alors l’Empire russe, étaient de race caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans, d’où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de Boukhara, de Khiva, de Khokhand, de Koundouze, etc.

À cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre joug, avaient soutenu l’indépendance des Kirghis contre la domination moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses prédécesseurs.

Ce khanat de Boukhara s’étend du nord au sud, entre les trente-septième et quarante et unième parallèles, et de l’est à l’ouest, entre les soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c’est-à-dire sur une surface d’environ dix mille lieues carrées.

On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps de guerre, et trente mille cavaliers. C’est un pays riche, varié dans ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par l’accession des territoires de Balkh, d’Aukoï et de Meïmaneh. Il possède dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d’une muraille mesurant plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut illustrée par les Avicenne et autres savants du Xe siècle, est regardée comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus célèbres de l’Asie centrale ; Samarcande, qui possède le tombeau de Tamerlan et ce palais célèbre où l’on garde cette pierre bleue sur laquelle chaque nouveau khan doit venir s’asseoir à son avènement, est défendue par une citadelle extrêmement forte ; Karschi, avec sa triple enceinte, située dans une oasis qu’entoure un marais peuplé de tortues et de lézards, est presque imprenable ; Tschardjoui est défendue par une population de près de vingt mille âmes ; enfin, Katta-Kourgan, Nourata, Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes, isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.

Or, c’était l’ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans, – principalement ceux de Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à se jeter dans des entreprises chères à l’instinct tartare, – aidé des chefs qui commandaient à toutes les hordes de l’Asie centrale, il s’était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l’âme. Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine, avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route sibérienne. Fou, en vérité, s’il croyait pouvoir entamer l’empire moscovite ! Sous son inspiration, l’émir – c’est le titre que prennent les khans de Boukhara – avait lancé ses hordes au-delà de la frontière russe. Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer devant lui. Il s’était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se transportait d’une ville à l’autre, suivi de ces impedimenta de souverain oriental, qu’on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes et ses esclaves, – le tout avec l’audace impudente d’un Gengis-Khan moderne.

Où était-il en ce moment ? Jusqu’où ses soldats étaient-ils parvenus à l’heure où la nouvelle de l’invasion arrivait à Moscou ? À quel point de la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer ? on ne pouvait le savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l’armée tartare, ou l’émir était-il arrivé jusqu’aux provinces de l’Yeniseïsk ? Toute la basse Sibérie occidentale était-elle en feu ? Le soulèvement s’étendait-il déjà jusqu’aux régions de l’est ? on ne pouvait le dire. Le seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les rigueurs de l’hiver ni les chaleurs de l’été ne peuvent arrêter, qui vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait plus se propager à travers la steppe, et il n’était plus possible de prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait la trahison d’Ivan Ogareff.

Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents verstes (5523 kilomètres) qui séparent Moscou d’Irkoutsk. Il devrait, pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais, avec de la tête et du cœur, on va loin !

« Trouverai-je cette tête et ce cœur ? » se demandait le czar.

III

Michel Strogoff

La porte du cabinet impérial s’ouvrit bientôt, et l’huissier annonça le général Kissoff.

– Ce courrier ? demanda vivement le czar.

– Il est là, Sire, répondit le général Kissoff.

– Tu as trouvé l’homme qu’il fallait ?

– J’ose en répondre à Votre Majesté.

– Il était de service au palais ?

– Oui, Sire.

– Tu le connais ?

– Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des missions difficiles.

– À l’étranger ?

– En Sibérie même.

– D’où est-il ?

– D’Omsk. C’est un Sibérien.

– Il a du sang-froid, de l’intelligence, du courage ?

– Oui, Sire, il a tout ce qu’il faut pour réussir là où d’autres échoueraient peut-être.

– Son âge ?

– Trente ans.

– C’est un homme vigoureux ?

– Sire, il peut supporter jusqu’aux dernières limites le froid, la faim, la soif, la fatigue.

– Il a un corps de fer ?

– Oui, Sire.

– Et un cœur ?..

– Un cœur d’or.

– Il se nomme ?...

– Michel Strogoff.

– Est-il prêt à partir ?

– Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.

– Qu’il vienne, dit le czar.

Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le cabinet impérial.

Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges, poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la race caucasique. Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers disposés mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n’eût pas été facile à déplacer malgré lui, car, lorsqu’il avait posé ses deux pieds sur le sol, il semblait qu’ils s’y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du haut, large de front, se crêpelait une chevelure abondante, qui s’échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite, Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c’était uniquement sous un battement plus rapide du cœur, sous l’influence d’une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses yeux étaient d’un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable, et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers, contractés faiblement, témoignaient d’un courage élevé, « ce courage sans colère des héros », suivant l’expression des physiologistes. Son nez puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les lèvres un peu saillantes de l’être généreux et bon.

Michel Strogoff avait le tempérament de l’homme décidé, qui prend rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l’incertitude, qui ne se gratte pas l’oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans l’indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester immobile comme un soldat devant son supérieur ; mais, lorsqu’il marchait, son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de mouvements, – ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace de son esprit. C’était un de ces hommes dont la main semble toujours « pleine des cheveux de l’occasion », figure un peu forcée, mais qui les peint d’un trait.

Michel Strogoff était vêtu d’un élégant uniforme militaire, qui se rapprochait de celui des officiers de chasseurs à cheval en campagne, bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine brillaient une croix et plusieurs médailles.

Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et il avait rang d’officier parmi ces hommes d’élite. Ce qui se sentait particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c’est qu’il était « un exécuteur d’ordres ». Il possédait donc l’une des qualités les plus recommandables en Russie, suivant l’observation du célèbre romancier Tourgueniev, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l’empire moscovite.

En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et braver les périls de toutes sortes, c’était, entre tous, Michel Strogoff.

Circonstance très favorable à la réussite de ses projets, Michel Strogoff connaissait admirablement le pays qu’il allait traverser, et il en comprenait les divers idiomes, non seulement pour l’avoir déjà parcouru, mais parce qu’il était d’origine sibérienne.

Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la ville d’Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa Strogoff, y demeurait encore. C’était là, au milieu des steppes sauvages des provinces d’Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien avait élevé son fils Michel « à la dure », suivant l’expression populaire. De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n’était rien de moins que l’ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait tué plus de trente-neuf ours, c’est-à-dire que le quarantième était tombé sous ses coups, – et l’on sait, à en croire les légendes cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu’au trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième !

Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne manqua plus de l’accompagner dans ses chasses, portant la « ragatina », c’est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement du couteau. À quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours, tout seul – ce qui n’était rien – ; mais, après l’avoir dépouillé, il avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu’à la maison paternelle, distante de plusieurs verstes, – ce qui indiquait chez l’enfant une vigueur peu commune.

Cette vie lui profita, et, arrivé à l’âge de l’homme fait, il était capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la fatigue. C’était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d’autres se fussent morfondus à l’air. Doué de sens d’une finesse extrême, guidé par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le brouillard interceptait tout horizon, lors même qu’il se trouvait dans le pays des hautes latitudes, où la nuit polaire se prolonge pendant de longs jours, il retrouvait son chemin, là où d’autres n’eussent pu diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles, projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches d’arbre, émanations apportées des dernières limites de l’horizon, foulée d’herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l’air, détonations lointaines, passage d’oiseaux dans l’atmosphère embrumée, mille détails qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une santé de fer, ainsi que l’avait dit le général Kissoff, et, ce qui était non moins vrai, un cœur d’or.

L’unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille Marfa, qui n’avait jamais voulu quitter l’ancienne maison des Strogoff, à Omsk, sur les bords de l’Irtyche, là où le vieux chasseur et elle vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu’il le pourrait, – promesse qui fut toujours religieusement tenue.

Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au service personnel de l’empereur de Russie, dans le corps des courriers du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé, de bonne conduite, eut d’abord l’occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au Caucase, au milieu d’un pays difficile, soulevé par quelques remuants successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission qui l’entraîna jusqu’à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l’extrême limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui lui valurent l’approbation et la protection de ses chefs, et il fit rapidement son chemin.

Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille mère, – fût-il séparé d’elle par des milliers de verstes et l’hiver rendît-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois, Michel Strogoff, qui venait d’être très employé dans le sud de l’empire, n’avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles ! Or, son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se produisirent les circonstances que l’on sait. Michel Strogoff fut donc introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que l’empereur attendait de lui.

Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques instants et l’observa d’un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff demeurait absolument immobile.

Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s’y asseoir, il lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.

La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots : « Byt po sémou », qui signifient : « Ainsi soit-il », et constituent la formule sacramentelle des empereurs de Russie.

La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet aux armes impériales.

Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s’approcher.

Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau immobile, prêt à répondre.

Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux. Puis, d’une voix brève :

– Ton nom ? demanda-t-il.

– Michel Strogoff, Sire.

– Ton grade ?

– Capitaine au corps des courriers du czar.

– Tu connais la Sibérie ?

– Je suis Sibérien.

– Tu es né ?...

– À Omsk.

– As-tu des parents à Omsk.

– Oui, Sire.

– Quels parents ?

– Ma vieille mère.

Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant la lettre qu’il tenait à la main :

– Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.

– Je la remettrai, Sire.

– Le grand-duc est à Irkoutsk.

– J’irai à Irkoutsk.

– Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.

– Je le traverserai.

– Tu te défieras surtout d’un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera peut-être sur ta route.

– Je m’en défierai.

– Passeras-tu par Omsk ?

– C’est mon chemin, Sire.

– Si tu vois ta mère, tu risques d’être reconnu. Il ne faut pas que tu voies ta mère !

Michel Strogoff eut une seconde d’hésitation.

– Je ne la verrai pas, dit-il.

– Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas !

– Je le jure.

– Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.

– Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.

– Ainsi tu passeras quand même ?

– Je passerai, ou l’on me tuera.

– J’ai besoin que tu vives !

– Je vivrai et je passerai, répondit Michel Strogoff.

Le czar parut satisfait de l’assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff lui avait répondu.

– Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour mon frère et pour moi !

Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.

– Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.

– Je le crois, Sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.

– C’est un homme, en effet, dit le czar.

IV

De Moscou à Nijni-Novgorod

La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk était de cinq mille deux cents verstes (5523 kilomètres). Lorsque le fil télégraphique n’était pas encore tendu entre les monts Ourals et la frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c’était là l’exception, et cette traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la disposition de ces envoyés du czar.

En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût préféré voyager par la rude saison d’hiver, qui permet d’organiser le traînage sur toute l’étendue du parcours. Alors les difficultés inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d’eau à franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels sont-ils à redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables, dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim, couvrent la plaine par milliers. Mais mieux eût valu courir ces risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n’auraient pas couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n’avait à choisir ni son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait les accepter et partir.

Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement, et il se prépara à lui faire face.

D’abord, il ne se trouvait plus dans les conditions ordinaires d’un courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne pût la soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il aucun ordre écrit portant cette mention : service de l’empereur, qui est le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d’un « podaroshna ».

Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant, demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire accompagner, le cas échéant, d’une ou plusieurs personnes, et, en outre, il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la Russie.

Le podaroshna n’est autre chose qu’un permis de prendre les chevaux de poste ; mais Michel Strogoff ne devait s’en servir que dans le cas où ce permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c’est-à-dire tant qu’il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de cette circonstance, qu’en Sibérie, c’est-à-dire lorsqu’il traverserait les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage personnel. Michel Strogoff ne devait pas l’oublier : il n’était plus un courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d’un voyage ordinaire.

Passer inaperçu, – plus ou moins rapidement, – mais passer, tel devait être son programme.

Il y a trente ans, l’escorte d’un voyageur de qualité ne comprenait pas moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux, vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.

Lui, Michel Strogoff, n’aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins, ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le pourrait ; à pied, s’il fallait aller à pied.

Les quatorze cents premières verstes (1493 kilomètres), mesurant la distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur, chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par conséquent, à la disposition du courrier du czar.

Donc, ce matin même du 16 juillet, n’ayant plus rien de son uniforme, muni d’un sac de voyage qu’il portait sur son dos, vêtu d’un simple costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne portait point d’armes, ostensiblement du moins ; mais sous sa ceinture se dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse fourrure.

Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion très fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.

Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à Nijni-Novgorod. Là s’arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui, reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu’à la frontière russe. C’était un trajet de quatre cents verstes environ (426 kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d’heures. Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du Volga, afin d’atteindre au plus tôt les montagnes de l’Oural.

Michel Strogoff s’étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois que ses affaires n’inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le temps par le sommeil.

Néanmoins, comme il n’était pas seul dans son compartiment, il ne dormit que d’un œil et il écouta de ses deux oreilles.

En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l’invasion tartare n’était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs, dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non sans quelque circonspection.

Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train, étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très mêlé, composé de Juifs, de Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais presque tous parlant la langue nationale.

On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui s’accomplissaient alors au-delà de l’Oural, et ces marchands semblaient craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la frontière, – mesures dont le commerce souffrirait certainement.

Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c’est-à-dire la répression de la révolte et la lutte contre l’invasion, qu’au seul point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d’un simple soldat, revêtu de son uniforme, – et l’on sait combien l’importance de l’uniforme est grande en Russie, – eût certainement suffi à contenir les langues de ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff, rien ne pouvait faire soupçonner la présence d’un militaire, et le courrier du czar, voué à l’incognito, n’était pas homme à se trahir.

Il écoutait donc.

– On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan, reconnaissable à son bonnet fourré d’astrakan et à sa robe brune à larges plis, usée par le frottement.

– Oh ! les thés n’ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod s’expédieront facilement par l’ouest, mais il n’en sera malheureusement pas de même des tapis de Boukhara !

– Comment ! Vous attendez donc un envoi de Boukhara ? lui demanda le Persan.

– Non, mais un envoi de Samarcande, et il n’en est que plus exposé ! Comptez donc sur les expéditions d’un pays qui est soulevé par les khans depuis Khiva jusqu’à la frontière chinoise !

– Bon ! répondit le Persan, si les tapis n’arrivent pas, les traites n’arriveront pas davantage, je suppose !

– Et le bénéfice, Dieu d’Israël ! s’écria le petit Juif, le comptez-vous pour rien ?

– Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l’Asie centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d’Orient.

– Eh ! prenez garde, mon petit père ! répondit un voyageur russe à l’air goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les mêlez avec vos suifs !

– Cela vous fait rire ! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu ce genre de plaisanteries.

– Eh ! quand on s’arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses ? Non ! pas plus que le cours des marchandises !

– On voit bien que vous n’êtes pas marchand ! fit observer le petit Juif.

– Ma foi, non, digne descendant d’Abraham ! Je ne vends ni houblon, ni édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni pelleteries !...

– Mais en achetez-vous ? demanda le Persan, qui interrompit la nomenclature du voyageur.

– Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière, répondit celui-ci en clignant de l’œil.

– C’est un plaisant ! dit le Juif au Persan.

– Ou un espion ! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et ne parlons pas plus qu’il ne faut ! La police n’est pas tendre par le temps qui court, et on ne sait trop avec qui l’on voyage !

Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits mercantiles, mais un peu plus de l’invasion tartare et de ses fâcheuses conséquences.

– Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et les communications deviendront bien difficiles entre les diverses provinces de l’Asie centrale !

– Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde moyenne aient fait cause commune avec les Tartares ?

– On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se flatter de savoir quelque chose dans ce pays !

– J’ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les opposer aux Kirghis révoltés.

– Si les Kirghis ont descendu le cours de l’Irtyche, la route d’Irkoutsk ne doit pas être sûre ! répondit le voisin. D’ailleurs, hier, j’ai voulu envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n’a pas pu passer. Il est à craindre qu’avant peu les colonnes tartares n’aient isolé la Sibérie orientale !

– En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands ont raison d’être inquiets pour leur commerce et leurs transactions. Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux, les voitures, tous les moyens de transport, jusqu’au moment où il ne sera plus permis de faire un pas sur toute l’étendue de l’empire.

– Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi brillamment qu’elle a commencé ! répondit le second interlocuteur, en secouant la tête. Mais la sûreté et l’intégrité du territoire russe avant tout. Les affaires ne sont que les affaires !

Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du train ; mais partout un observateur eût observé une extrême circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux. Lorsqu’ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils n’allaient jamais jusqu’à pressentir les intentions du gouvernement moscovite, ni à les apprécier.

C’est ce qui fut très justement remarqué par l’un des voyageurs d’un wagon placé en tête du train. Ce voyageur – évidemment un étranger – regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions auxquelles on ne répondait que très évasivement. À chaque instant, penché hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de l’horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par sexe, etc., et tout cela il l’inscrivait sur un carnet déjà surchargé de notes.

C’était le correspondant Alcide Jolivet, et s’il faisait tant de questions insignifiantes, c’est qu’au milieu de tant de réponses qu’elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant « pour sa cousine ». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.

Aussi, voyant qu’il ne pouvait rien apprendre de relatif à l’invasion tartare, écrivit-il sur son carnet :

« Voyageurs d’une discrétion absolue. En matière politique, très durs à la détente. »

Et tandis qu’Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et voyageant dans le même but, se livrait au même travail d’observation dans un autre compartiment. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient rencontrés, ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu’ils fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.

Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n’avait point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu’Alcide Jolivet. Aussi ne l’avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins, sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus loin que leur circonspection naturelle n’aurait dû le comporter. Le correspondant du Daily Telegraph avait donc pu observer combien les événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l’Asie centrale était menacé dans son transit.

Aussi n’hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne peut plus juste :

Voyageurs extrêmement inquiets. Il n’est question que de la guerre, et ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la Vistule !

Les lecteurs du Daily Telegraph ne pouvaient manquer d’être aussi bien renseignés que la « cousine » d’Alcide Jolivet.

Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n’avait vu qu’une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il ne manqua pas d’ajouter avec l’aplomb britannique :

Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.

Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à l’intérieur de l’empire. Le soulèvement n’avait pas franchi la frontière sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays kirghis, on pouvait craindre l’effet des mauvaises influences.

En effet, la police n’avait encore pu retrouver les traces d’Ivan Ogareff. Ce traître, appelant l’étranger pour venger ses rancunes personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette époque de l’année, renfermait une population composée de tant d’éléments divers ? N’avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks, qui affluaient au grand marché, des affidés chargés de provoquer un mouvement à l’intérieur ? Toutes ces hypothèses étaient possibles, surtout dans un pays tel que la Russie.