Middlemarch - George Eliot - E-Book

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George Eliot

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Middlemarch, étude de la vie de province est un roman britannique, écrit en 1871 par la romancière George Eliot. Publié entre 1871 et 1872, le roman se déroule dans la ville fictionnelle de Middlemarch dans les Midlands de 1829 à 1832. Il présente plusieurs histoires croisées et un large ensemble de personnages. Les différents thèmes traités incluent le statut des femmes, la nature du mariage, l’idéalisme, l’égoïsme, la religion, l’hypocrisie, les réformes politiques et l’éducation.
|Wikipédia|

Extrait
| CHAPITRE PREMIER
Miss Brooke avait ce genre de beauté que rehausse encore la simplicité de la mise. Elle avait la main et le poignet assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens ; son profil, aussi bien que sa taille et son maintien, semblait emprunter une dignité plus grande à la sévérité de son costume ; aussi toute sa personne offrait-elle, à côté des modes provinciales, le même contraste qu’une belle citation de la Bible, ou de nos vieux poètes, au milieu d’une colonne de journal. On parlait d’elle généralement comme d’une jeune fille remarquablement douée, mais on ajoutait que sa sœur Célia avait plus de bon sens.
Célia n’avait pas plus de recherche dans sa mise ; ce n’était qu’aux yeux des observateurs attentifs que sa robe différait de celle de son aînée et respirait dans ses plis comme un parfum de coquetterie. La simplicité de miss Brooke tenait, comme celle de sa sœur, à plusieurs causes. L’orgueil d’être des « ladies » y entrait pour quelque chose : si la famille des Brooke n’était pas précisément aristocratique, elles n’en étaient pas moins de bonne race, et en remontant à une ou deux générations, vous ne leur eussiez pas trouvé un ancêtre ayant manié l’aune ou ficelé des paquets, pas un d’un rang inférieur à celui d’homme d’Église où d’officier de marine. Un de ces ancêtres notamment, gentilhomme puritain au service de Cromwell, avait été assez avisé pour se trouver, au sortir des troubles politiques, propriétaire d’un respectable domaine de famille. En raison de leur naissance, ces jeunes femmes, habitant une paisible maison de campagne et fréquentant une église de village à peine plus grande qu’un salon, considéraient la toilette comme une recherche bonne pour des filles de petit marchand, cherchant à se grandir. Une économie de bonne maison faisait alors du luxe de la toilette le premier article à supprimer d’un budget grevé des dépenses imposées par le rang et la situation de la famille. La simplicité de leur mise s’expliquait suffisamment ainsi en dehors de tout sentiment religieux ; pour miss Brooke, cependant, la religion aurait suffi à l’y décider, et Célia entrait doucement dans les sentiments de sa sœur, avec le bon sens qui lui était habituel et sans qu’il s’y mêlât la moindre singularité d’esprit...|

 

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SOMMMAIRE

PRÉFACE

LIVRE PREMIER MISS BROOKE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

LIVRE II  VIEUX ET JEUNES

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

LIVRE III EN ATTENDANT LA MORT

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

LIVRE IV TROIS PROBLÈMES D’AMOUR

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

LIVRE V LA MAIN DU MORT

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

LIVRE VI LA VEUVE ET L’ÉPOUSE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

LIVRE VII DEUX TENTATIONS

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

LIVRE VIII SOLEIL COUCHANT ET SOLEIL LEVANT

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CONCLUSION

Notes

GEORGE ELIOT

MIDDLEMARCH

|Étude de la vie de province|

roman

2 VOLUMES

Traduction par M.-J. M.Livres  1-2-3-4 Calmann Lévy, 1890.

Raanan Éditeur

Livre 155| édition 2

PRÉFACE

Quel est celui d’entre nous qui, curieux de connaître l’histoire de l’homme et de savoir comment agit ce composé mystérieux sous les épreuves du temps, ne s’est arrêté, ne fût-ce qu’un instant rapide, à la Vie de sainte Thérèse, n’a eu un doux sourire pour la petite fille s’en allant un matin, la main dans la main, avec son frère, encore plus petit qu’elle, à la recherche du martyre au pays des Maures ?

Ils s’éloignaient ainsi à petits pas de l’âpre cité d’Avila, les yeux grands ouverts, l’air ingénu comme deux jeunes faons, mais avec des cœurs humains battant déjà à une idée nationale, lorsque la réalité domestique leur apparut sous la forme d’un oncle qui arrêta court leur grand dessein. Ce pèlerinage d’enfants était le bon commencement. La nature idéale et passionnée de Thérèse demandait une vie épique : que lui importaient les romans de chevalerie et les conquêtes mondaines d’une brillante jeune fille ? Sa flamme eût rapidement dévoré ce léger combustible.

Tirant son aliment du fond de l’âme même, il fallait à son essor une satisfaction sans limite, un objet dont elle ne se lasserait jamais, capable de réconcilier le désespoir de soi-même avec le sentiment délicieux d’une vie en dehors de soi.

Elle trouva son épopée dans la réforme d’un ordre religieux. Cette femme espagnole, qui vécut il y a trois cents ans, ne fut certainement pas la dernière de son espèce. Bien des Thérèses sont venues au monde, que n’attendait pas une vie épique, embrassant un continuel déploiement d’actions retentissantes ; peut-être seulement une vie d’erreurs, résultat d’une certaine grandeur spirituelle mal appropriée à la médiocrité des circonstances ; peut-être même une chute tragique, qui ne rencontra point son poète sacré, et qui s’est enfoncée dans l’oubli sans avoir été pleurée. Elles s’efforcèrent, avec des lumières confuses et dans des conditions difficiles, de mettre en noble accord leurs idées et leurs actes ; mais le monde ne vit dans ces luttes qu’une simple inconséquence et une dérogation aux formes convenues ; ce qui manqua à ces Thérèses nées trop tard, ce fut une foi et un ordre social en harmonie, capables de suppléer à la science pour une âme pleine d’ardente bonne volonté. Leur ardeur oscilla entre un vague idéal taxé d’extravagance et les aspirations ordinaires de la femme, condamnées comme des fautes.

On a dit quelquefois que ces vies manquées tenaient à ce qu’il y a de vague et de mal défini dans la nature des femmes, telles que la suprême Puissance les a formées.

Toujours est-il que ce qu’il y a en elles de vague et de mal défini persiste, et les limites, dans lesquelles leurs destinées varient, sont en réalité bien plus étendues que personne ne l’imaginerait, à voir l’uniformité de leurs coiffures et de leurs histoires d’amour favorites, en prose et en vers. De loin en loin, paraît un jeune cygne qu’on élevé difficilement avec les petits canards dans la mare stagnante, et qui ne trouve jamais le courant d’eau vive et la compagnie des palmipèdes de son espèce. De loin en loin, il vient au monde une sainte Thérèse qui ne fonde rien du tout : c’est en vain que son tendre cœur bat d’amour et aspire en sanglotant à une beauté morale qu’elle n’atteint pas. Ses efforts s’échappent en tremblant et, au lieu de se concentrer dans quelque œuvre longtemps reconnaissable, se perdent au milieu des obstacles.

LIVRE PREMIER MISS BROOKE

CHAPITRE PREMIER

Miss Brooke avait ce genre de beauté que rehausse encore la simplicité de la mise. Elle avait la main et le poignet assez délicatement modelés pour porter avec grâce des manches tout unies, comme celles de la Vierge des peintres italiens ; son profil, aussi bien que sa taille et son maintien, semblait emprunter une dignité plus grande à la sévérité de son costume ; aussi toute sa personne offrait-elle, à côté des modes provinciales, le même contraste qu’une belle citation de la Bible, ou de nos vieux poètes, au milieu d’une colonne de journal. On parlait d’elle généralement comme d’une jeune fille remarquablement douée, mais on ajoutait que sa sœur Célia avait plus de bon sens.

Célia n’avait pas plus de recherche dans sa mise ; ce n’était qu’aux yeux des observateurs attentifs que sa robe différait de celle de son aînée et respirait dans ses plis comme un parfum de coquetterie. La simplicité de miss Brooke tenait, comme celle de sa sœur, à plusieurs causes. L’orgueil d’être des « ladies » y entrait pour quelque chose : si la famille des Brooke n’était pas précisément aristocratique, elles n’en étaient pas moins de bonne race, et en remontant à une ou deux générations, vous ne leur eussiez pas trouvé un ancêtre ayant manié l’aune ou ficelé des paquets, pas un d’un rang inférieur à celui d’homme d’Église où d’officier de marine. Un de ces ancêtres notamment, gentilhomme puritain au service de Cromwell, avait été assez avisé pour se trouver, au sortir des troubles politiques, propriétaire d’un respectable domaine de famille. En raison de leur naissance, ces jeunes femmes, habitant une paisible maison de campagne et fréquentant une église de village à peine plus grande qu’un salon, considéraient la toilette comme une recherche bonne pour des filles de petit marchand, cherchant à se grandir. Une économie de bonne maison faisait alors du luxe de la toilette le premier article à supprimer d’un budget grevé des dépenses imposées par le rang et la situation de la famille. La simplicité de leur mise s’expliquait suffisamment ainsi en dehors de tout sentiment religieux ; pour miss Brooke, cependant, la religion aurait suffi à l’y décider, et Célia entrait doucement dans les sentiments de sa sœur, avec le bon sens qui lui était habituel et sans qu’il s’y mêlât la moindre singularité d’esprit. Dorothée savait par cœur des passages des Pensées de Pascal et de Jérémie Taylor ; et, à côté des destinées du genre humain, les soucis de la toilette lui semblaient une occupation digne de Bedlam. Elle ne pouvait concilier les préoccupations de la vie spirituelle et ses conséquences pour l’éternité avec un intérêt bien vif pour les colifichets et la parure. Elle avait l’esprit avide de théories et aspirait à une conception élevée du monde à laquelle elle eut souhaité d’adapter la paroisse de Tipton et sa propre conduite au sein de la paroisse ; éprise de grandeur et d’exaltation, prompte à embrasser tout ce qui lui apparaissait avec ce caractère, elle était faite pour aller au-devant du martyre, s’en détourner ensuite, et finir par le rencontrer du côté où elle ne l’avait pas cherché. De telles dispositions de nature chez une jeune fille à marier ne pouvaient manquer d’exercer une influence décisive sur son avenir ; le choix qu’elle ferait un jour ne dépendrait certainement pas des apparences, de la vanité, d’un sentiment banal ni de rien de ce qui décide la plupart du temps de la destinée d’une jeune fille. Et, avec cela, Dorothée, l’ainée des deux sœurs, n’avait pas vingt ans. Depuis la mort de leurs parents, il y avait six ou sept ans de cela, leur oncle et tuteur, célibataire, avait fait donner aux deux orphelines, d’abord an sein d’une famille anglaise, puis d’une famille suisse, à Lausanne, une éducation la fois étroite et mal ordonnée.

Il y avait un an à peine qu’elles étaient venues se fixer à Tipton-Grange chez leur oncle, homme d’une soixantaine d’années, d’un caractère facile, d’opinions flottantes, qui avait voyagé dans sa jeunesse et passait dans son comité pour avoir contracté une disposition d’esprit un peu vagabonde. Il était aussi difficile de pressentir les résolutions de M. Brooke que de prédire le temps ; ce qu’il était plus facile d’affirmer, c’est qu’il agirait toujours dans les meilleures intentions, quitte à dépenser le moins d’argent possible à leur exécution.

Chez M. Brooke, la sève héréditaire d’énergie puritaine était visiblement tarie, mais elle apparaissait chez sa nièce Dorothée, dans ses défauts comme dans ses qualités ; Dorothée éclatait parfois d’impatience contre les discours de son oncle et sa manière de « laisser aller les choses » dans la province, et aspirait de toutes ses forces au temps où elle serait majeure et aurait à sa disposition quelque argent à consacrer à des œuvres généreuses. On la considérait comme une héritière, car non seulement les deux sœurs jouissaient chacune de sept cents livres de rente qu’elles tenaient de leurs parents, mais encore si Dorothée se mariait et avait un fils, ce fils deviendrait l’héritier du domaine de M. Brooke, lequel rapportait environ trois mille livres par an. Un tel revenu paraissait la richesse à ces familles provinciales, qui en étaient encore à discuter la conduite récente de M. Peel dans la question catholique et qui ne savaient rien ni des futures mines d’or, ni de cette fastueuse ploutocratie qui a si noblement élevé les nécessités de la vie aristocratique. Et comment Dorothée, avec sa beauté et de telles espérances, ne se serait-elle pas mariée ? Rien ne pouvait s’y opposer, rien que son amour des partis extrêmes et sa volonté ferme de régler sa vie d’après certaines idées qui pouvaient faire réfléchir un homme prudent avant de lui offrir sa main, ou qui pouvaient la décider elle-même à refuser toutes les demandes. Une jeune femme riche et de bonne naissance qu’on voyait s’agenouiller tout à coup sur le carreau auprès d’un paysan malade et prier avec une ferveur digne du temps des Apôtres, — à qui il prenait parfois d’étranges fantaisies de jeûner comme une papiste ou de se lever la nuit pour étudier de vieux livres de théologie ! une telle femme était bien capable de vous réveiller un beau matin pour vous proposer un nouveau placement de son revenu peu d’accord avec l’économie politique et l’entretien de chevaux de selle ! Il était bien naturel qu’un homme réfléchît à deux fois avant de prendre une telle compagne !

L’opinion du voisinage et des paysans eux-mêmes était en général plus favorable à Célia, si aimable et à l’air si candide, tandis que les grands yeux de miss Brooke avaient, comme sa religion, quelque chose de trop insolite et de trop accentué. Pauvre Dorothée ! à côté d’elle et avec son air innocent, c’était la petite Célia qui avait l’expérience et la connaissance du monde, tant l’esprit humain est plus subtil que les frêles tissus qui l’enveloppent.

Pourtant ceux qui approchaient Dorothée, tout prévenus qu’ils pouvaient être par ces alarmants ouï-dire, lui trouvaient un charme qu’ils n’auraient pas cru conciliable avec cette sorte d’étrangeté. À cheval, les hommes la déclaraient irrésistible. Elle aimait l’air vif et les aspects variés de la campagne, et, quand ses yeux et ses joues étaient animés par le plaisir, elle avait vraiment bien peu l’air d’une dévote. L’équitation était une faiblesse qu’elle ne se permettait pas sans quelques scrupules de conscience, elle sentait qu’elle y prenait un plaisir tout physique (une sorte de jouissance païenne), et la pensée d’y renoncer lui était une satisfaction.

Elle était franche, ardente, exempte de tout amour-propre ; il y avait même quelque chose de touchant dans la façon dont son imagination parait sa sœur Célia de toutes sortes d’attraits supérieurs aux siens ; — et lorsqu’un jeune homme venait à la Grange pour tout autre motif que d’y voir M. Brooke, elle en concluait qu’il devait être amoureux de Célia : comme sir James Chettam, par exemple, dont elle ne s’occupait jamais que pour sa sœur, discutant en son for intérieur si elle ferait bien de l’accepter. Le regarder comme un prétendant pour elle-même lui eût paru une impossibilité ridicule. Dorothée, avec toute son avidité de connaître les grandes vérités de la vie, conservait sur le mariage des idées tout à fait enfantines ; elle eût sans aucun doute accepté le judicieux Hooker si elle était venue au monde assez tôt pour le sauver de l’erreur matrimoniale dans laquelle il tomba, ou Milton aveugle ou tout autre grand homme dont une sublime piété eût seule pu endurer les désagréables manies. Mais comment dans un beau et aimable baronnet qui répondait Amen à tout ce qu’elle pût dire, à ses observations, même les moins exactes, pouvait-elle voir un amoureux ? Le mari vraiment idéal, à ses yeux, devait être un personnage assez respectable pour lui tenir lieu de père ou assez érudit pour lui enseigner l’hébreu, si telle était sa fantaisie.

Ces particularités du caractère de Dorothée faisaient vivement blâmer M. Brooke par les familles du voisinage de ce qu’il ne cherchât pas pour ses nièces une dame d’un certain âge qui leur serait à la fois un guide et une compagne. Mais lui-même redoutait à un tel point l’espèce de femme supérieure que réclamait l’emploi, qu’il se laissa dissuader par les objections de Dorothée et montra dans cette occasion assez de courage pour braver l’opinion, et, à sa tête, mistress Cadwallader, la femme du recteur. Miss Brooke prit donc la direction de la maison de son oncle, et elle ne détestait nullement sa nouvelle autorité, non plus que les hommages qui en faisaient partie.

Sir James Chettam devait dîner, ce jour-là, à la Grange, avec un autre personnage encore inconnu des deux jeunes filles et dont l’arrivée tenait Dorothée dans une sorte d’attente respectueuse. C’était le révérend Édouard Casaubon, qui passait dans le pays pour un homme d’une science profonde et travaillait depuis plusieurs années à une grande œuvre sur l’histoire religieuse ; il jouissait en outre d’une fortune assez considérable pour donner un certain lustre à sa piété, et il avait sur toutes choses des idées qui lui étaient propres et qu’il devait fixer dans son livre.

Dorothée était rentrée de bonne heure de l’école enfantine qu’elle avait organisée au village et elle avait pris sa place habituelle dans le joli boudoir qui séparait les chambres des deux sœurs, occupée à terminer un plan de bâtisse, genre de travail qui était chez elle une passion, quand Célia, qui l’avait observée avec le tendre désir de hasarder une proposition, lui dit :

— Dorothée, ma chère, si tu veux bien, si tu as le temps, que dirais-tu si nous regardions ensemble les bijoux de maman pour nous les partager ? Il y a six mois déjà que mon oncle te les a donnés et tu ne les as pas même encore regardés.

Toujours un peu craintive vis-à-vis de sa sœur, Célia s’efforçait de dissimuler l’ombre de bouderie qui perçait sur sa figure. À son grand soulagement, les yeux de Dorothée brillaient de gaieté quand elle les leva de son ouvrage.

— Quel merveilleux petit almanach tu fais, Célia ! Sont-ce six mois du calendrier ou six mois lunaires ?

— Nous sommes aujourd’hui au dernier septembre et mon oncle te les a donnés le 1er avril ; tu sais bien qu’il a dit les avoir oubliés jusque-là, et je crois que tu ne les as pas seulement regardés depuis que tu les as serrés dans ce meuble.

— Eh bien, quoi ! chérie, ne sais-tu pas que nous ne les porterons jamais ?

Dorothée parlait d’un ton tout à fait amical, à la fois caressant et précis, sans cesser de crayonner.

Célia rougit et prit un air sérieux.

— Il me semble, ma chère, que nous manquons au respect dû au souvenir de maman en mettant de côté ses bijoux si légèrement. Et, ajouta-t-elle avec une certaine hésitation et un sanglot contenu de mortification, les colliers sont d’un usage tout à fait répandu à présent, et madame Poinçon, qui était plus stricte que toi en bien des choses, avait l’habitude de s’en parer, et tous les chrétiens aussi. Je suis sûre qu’il y a au ciel des femmes qui portaient des bijoux.

Ce n’était pas sans effort que Célia s’appliquait à trouver ces arguments.

— Tu aimerais à les porter ! s’écria Dorothée, un air de profonde surprise animant aussitôt tout son être, et avec un mouvement dramatique emprunté à cette même madame Poinçon, qui portait des bijoux. Oh ! mais alors nous allons les regarder. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? Mais les clefs ! Oh les clefs ! Elle se pressa la tête de ses deux mains semblant désespérer de sa mémoire.

— Les voici, dit Célia qui avait depuis longtemps prévu et médité cette explication.

— Veux-tu ouvrir le grand tiroir de la console et en sortir la boîte à bijoux ?

La cassette fut aussitôt ouverte et les bijoux étalés devant elles formaient sur la table un brillant parterre. Il n’y en avait pas beaucoup ; mais quelques-uns étaient d’une beauté remarquable, entre autres un collier d’améthystes pourpres magnifiquement monté en or avec une croix de perles à cinq brillants. Dorothée prit le collier et le fixa au cou de sa sœur, où il s’ajusta comme un bracelet, il ornait à merveille la tête et le cou de Célia, dont le genre de beauté rappelait celui de la reine Henriette-Marie, et elle se voyait ainsi parée dans la glace du panneau en face d’elle.

— Tiens, Célia, tu pourras le porter avec ta robe de mousseline de l’Inde. Mais il faudra mettre la croix sur tes robes foncées.

Célia s’efforçait de ne pas sourire de plaisir.

— Oh ! Dodo ! il faut que tu gardes la croix !

— Non, non, chérie, non, dit Dorothée qui leva la main en signe de refus insouciant.

— Si, je le veux. Elle irait très bien sur ta robe noire, vois-tu ? Prends-la, je t’en prie.

— Pour rien au monde ! pour rien au monde ! Une croix surtout est le dernier bijou que je voudrais porter.

Dorothée frémit légèrement.

— Alors tu me blâmeras de la porter ! dit Célia mal à l’aise.

— Non, non, chérie, dit Dorothée en caressant la joue de sa sœur. Vois-tu, les âmes comme les visages ont leur teint : ce qui sied à l’une ne sied pas à l’autre.

— Mais tu pourrais aimer à la conserver en souvenir de maman.

— N’ai-je pas d’autres objets qui me viennent d’elle, sa cassette en bois de santal que j’aime tant et bien d’autres choses. Nous n’avons pas besoin de discuter davantage. Ils sont tous à toi, chérie ; tiens, emporte-les.

Célia se sentit légèrement blessée. Il y avait dans cette tolérance puritaine une forte marque de supériorité presque aussi pénible pour la délicate et blonde personne, pour la petite sœur dépourvue d’enthousiasme que la persécution puritaine.

— Mais comment veux-tu que je mette des bijoux si toi, l’aînée, tu n’en portes jamais ?

— Non, Célia, c’est trop demander, de vouloir que je me pare de bijoux pour que tu puisses t’en parer toi-même. Si je devais mettre un collier comme celui-ci je croirais en vérité que je viens de pirouetter sur moi-même, tout pirouetterait avec moi et il n’y aurait plus moyen de trouver mon chemin.

Célia avait ôté et déposé le collier d’améthystes.

— Il serait un peu étroit pour toi, quelque chose de tombant t’irait mieux, reprit-elle d’un air plus satisfait.

La conviction qu’à tous les points de vue ce collier ne pouvait aller à Dorothée, réconciliait tout à fait Célia avec la pensée de le posséder. Elle ouvrit des boîtes de bagues qui laissèrent voir une superbe émeraude enrichie de diamants ; et le soleil, sortant en ce moment de derrière un nuage, répandit un brillant rayon de lumière sur toute la table.

— Que ces pierres sont belles ! dit Dorothée emportée par un nouveau torrent de pensées aussi rapide que l’éclair. Quelle étrange fascination exercent parfois sur nous les couleurs comme les parfums ! C’est pour cela, je suppose, que les bijoux figurent comme emblèmes spirituels dans l’Apocalypse de saint Jean. Ils ont l’air de fragments de ciel. Je trouve cette émeraude plus belle que tout le reste.

— Et voici un bracelet pour l’assortir, dit Célia, nous ne l’avions pas vu d’abord.

— Qu’ils sont beaux ! répéta Dorothée passant le bracelet et la bague à son poignet et à son doigt finement modelés et les tenant à la hauteur de ses yeux dans la direction de la fenêtre. Sa pensée cherchait pendant ce temps à justifier le plaisir qu’elle prenait aux vives couleurs de l’émeraude, en l’associant à un sentiment de joie mystique et religieux.

— Aimerais-tu ces bijoux-là, Dorothée ? interrogea Célia avec une sorte d’hésitation, commençant à trouver à sa grande surprise que sa sœur montrait trace de faiblesse, et aussi que les émeraudes siéraient peut-être mieux à son teint que les améthystes pourpres. Prends au moins ce bracelet et cette bague. Mais vois ces agates, comme elles sont belles et tranquilles.

— Oui, dit Dorothée, je les garderai tous les deux. Puis, laissant retomber sa main sur la table, elle ajouta d’un ton de voix différent : Et ce sont pourtant de pauvres gens qui trouvent ces pierres, qui les travaillent et qui les vendent ! Elle s’arrêta encore et Célia pensa que sa sœur, en bonne logique, allait renoncer aux bijoux. Oui, chérie, je les garderai, répéta Dorothée, bien décidée cette fois. Mais, toi, emporte cette cassette dont le contenu t’appartient.

Elle prit son crayon sans ôter les bijoux qu’elle continuait d’admirer. Elle se disait qu’elle les aurait auprès d’elle pour abreuver ses yeux à ces petites sources de couleur pure.

— Les porteras-tu dans le monde ? demanda Célia qui l’observait réellement curieuse de bien connaître sa pensée.

Dorothée jeta un rapide regard à sa sœur. Au travers de tous les attraits dont son imagination parait ceux qu’elle aimait, perçait parfois une lucidité de discernement qui n’était pas sans causticité. Si jamais miss Brooke parvenait à une douceur parfaite, on ne pourrait pas l’imputer à un manque de feu intérieur.

— Peut-être, dit-elle avec un léger accent de dédain ; je ne saurais te dire jusqu’où je pourrai descendre.

Célia rougit et se sentit malheureuse. Elle vit qu’elle avait blessé sa sœur et, emportant le coffret, elle n’osa plus rien hasarder d’aimable à propos des bijoux dont celle-ci lui faisait don. Dorothée était également mécontente, et, tout en reprenant son travail, elle s’interrogeait sur la générosité de ses sentiments et de ses paroles dans la scène que ce petit différend venait de terminer.

En toute conscience, Célia ne se trouvait pas de torts. C’était chose bien naturelle et excusable à elle d’avoir fait cette question, et certainement la conduite de Dorothée était inconséquente : ou elle aurait dû prendre sa part de bijoux ou, après ce qu’elle avait dit, y renoncer tout à fait.

— Je suis sûre, pensait Célia, ou du moins je crois bien que cela ne nuira pas à mes prières, que je me pare de ce collier. Je ne vois pas pourquoi je me laisserais dominer par les idées de Dorothée, à présent que nous allons dans le monde ; qu’elle agisse pour son compte d’après ses convictions, mais Dorothée n’est pas toujours conséquente.

Ainsi pensait Célia, travaillant en silence à sa tapisserie, quand elle s’entendit appeler par sa sœur.

— Allons, Kitty, viens voir mon plan ; je me croirai un grand architecte si je n’ai pas tracé des cheminées et des escaliers impossibles !

Et, comme Célia se penchait pour voir le plan de sa sœur, celle-ci appuya doucement sa joue sur le bras de Célia, qui comprit ce mouvement. Dorothée avouait tacitement qu’elle avait eu tort et Célia lui pardonna. Elles purent toutefois se rappeler plus tard qu’il y avait eu un mélange de critique et de déférence dans l’attitude de Célia vis-à-vis de sa sœur aînée. Célia avait toujours porté un joug ; mais, de toutes les créatures portant un joug, en est-il une qui ne garde par devers elle ses libres opinions ?

CHAPITRE II

Sir Humphrey Davy ? dit M. Brooke après le potage, de son ton affable et souriant, relevant une remarque de sir James Chettam sur la Chimie agricole de Davy. J’ai dîné avec lui il y a plusieurs années chez Cartwright, et Wordsworth était là aussi… vous savez, le poète Wordsworth. — Il s’est passé quelque chose de singulier. J’étais à Cambridge en même temps que Wordsworth, et je ne l’avais pas rencontré une seule fois depuis ; vingt ans plus tard, je me retrouve avec lui à dîner chez Cartwright. Il y a maintenant du bizarre en toutes choses. — Mais Davy était là et lui aussi était poète. Wordsworth était le poète numéro un et Davy le poète numéro deux, on peut le dire de toute manière, vous savez…

Dorothée se sentit mal à l’aise. Elle s’étonnait qu’un homme comme M. Casaubon pût supporter de telles banalités ; ses manières lui paraissaient pleines de dignité ; avec ses cheveux gris et ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites il ressemblait au portrait de Locke. Il avait la maigreur et le teint pâle qui conviennent à un homme voué à l’étude, aussi éloigné que possible du type de l’Anglais florissant et à favoris roux représenté par sir James Chettam.

— Je suis en train de lire la Chimie agricole, dit cet excellent baronnet, décidé que je suis à m’occuper moi-même de l’une de mes fermes, et faire l’essai d’un nouveau mode d’exploitation au milieu de mes fermiers. M’approuvez-vous, miss Brooke ?

— C’est une grande erreur, Chettam, interrompit M. Brooke, que de vouloir électriser vos terrains de cette manière et faire un salon de votre étable. Vous n’arriverez à rien. J’ai moi-même beaucoup étudié cette science autrefois mais j’ai reconnu qu’il était inutile de s’y acharner. Cela ne mène à rien. Et je vous conseille d’avoir l’œil à tout, avec votre exploitation fantaisiste ; car c’est bien le hochet le plus coûteux que vous puissiez vous payer. C’est encore plus cher que des meutes.

— Comment ! dit Dorothée ; ne vaut-il pas mieux dépenser son argent à chercher pour les hommes le meilleur profit à tirer de la terre qui les porte qu’a entretenir des chiens et des chevaux pour y galoper ? Ce n’est pas un tort de s’appauvrir par des expériences entreprises pour le bien général.

Elle parlait avec plus d’énergie qu’on n’en attend d’ordinaire d’une si jeune personne ; mais sir James en avait appelé à elle, elle y était habituée de sa part ; et elle pensait souvent qu’elle pourrait le pousser à beaucoup de bonnes œuvres le jour où il serait devenu son beau-frère.

M. Casaubon tourna ses regards d’une façon très marquée sur Dorothée et parut l’observer avec une curiosité nouvelle.

— Les jeunes filles n’entendent rien à l’économie politique, voyez-vous, dit M. Brooke, se tournant avec un sourire vers M. Casaubon. Je me souviens du temps ou nous lisions tous Adam Smith. Ah ! pour le coup, c’est là un livre ! J’ai embrassé là à la fois toutes les idées nouvelles… la perfectibilité humaine, vous savez… D’après d’autres opinions, toutefois, l’histoire procéderait plutôt par cycles ; et cette théorie peut se soutenir. Le fait est que la raison humaine peut vous emporter un peu trop loin… au delà des bornes… elle m’a entraîné assez loin pendant un temps, mais j’ai bien vu que cela ne pouvait aller, j’y ai renoncé… pas tout à fait cependant… J’ai toujours aimé un peu de théorie. Mais, en fait de livres, nous avons la Guerre péninsulaire de Southey, que je lis le matin. Connaissez-vous Southey ?

— Non, dit M. Casaubon, qui ne pouvait suivre les errements impétueux de l’esprit de M. Brooke et qui ne pensait qu’au livre de Southey. J’ai peu de loisirs pour étudier ce genre de littérature. Je me suis beaucoup fatigué les yeux dans ces derniers temps à déchiffrer de vieux caractères. Le fait est que j’aurais bien besoin d’un lecteur le soir ; mais je suis difficile et ne puis souffrir d’entendre mal lire. Cela est fâcheux à quelques égards. Je me nourris trop exclusivement aux sources intérieures de l’âme, je vis trop avec les morts. Mon esprit me fait l’effet du fantôme d’un homme de l’antiquité errant sur le monde et tâchant mentalement de le réédifier tel qu’il était autrefois, en dépit des ruines, des changements et des troubles qui s’y sont opérés. Mais je considère comme une nécessité de prendre le plus grand soin de mes yeux.

C’était la première fois que M. Casaubon parlait aussi longtemps de suite. La netteté saccadée et rythmée de sa parole, qu’accompagnait un mouvement de tête, offrait un frappant contraste avec le négligé et le désordre des discours du bon M. Brooke.

Dorothée pensa que M. Casaubon était bien l’homme le plus intéressant qu’elle eût jamais vu, sans en excepter même M. Liret, le pasteur vaudois, dont elle avait suivi les conférences.

Reconstruire tout un monde passé, en vue sans doute d’arriver aux plus hautes conceptions de la vérité ! — quelle gloire que d’assister à l’édification d’une telle œuvre, d’y contribuer, pour la plus humble part, rien qu’en servant modestement de porte-flambeau ! — Cette noble pensée l’éleva au-dessus de l’ennui qu’elle avait ressenti de voir critiquer son ignorance en économie politique : cette science qu’on ne lui expliquait jamais et qu’on jetait comme un éteignoir sur toutes les lumières de son esprit.

— Mais vous aimez beaucoup monter à cheval, miss Brooke, dit tout à coup sir James, profitant d’un moment opportun. J’ai pensé que vous aimeriez aussi à faire connaissance avec les plaisirs de la chasse. Voulez-vous me permettre de vous envoyer, pour en faire l’essai, un alezan qui a été dressé pour dames. Je vous ai vue galoper samedi le long de la colline sur un cheval qui n’était pas digne de vous. Mon groom vous amènera Corydon tous les jours, si vous voulez bien indiquer seulement l’heure qui vous conviendra le mieux.

— Merci, vous êtes bien bon, mais je veux renoncer à l’équitation, je ne monterai plus à cheval, répondit Dorothée poussée à cette brusque déclaration par une certaine crainte que sir James ne retînt son attention qu’elle voulait réserver tout entière à M. Casaubon.

— Non, ce serait trop dur, dit sir James d’un ton de reproche qui laissait voir un intérêt profond. Votre sœur a fait vœu de pénitence, n’est-ce pas ? continua-t-il en se tournant vers Célia, qui était assise à sa droite.

— Je le crois, dit Célia, redoutant de dire quelque chose qui déplût à sa sœur et rougissant de la manière la plus charmante au-dessus de son collier ; elle aime à s’imposer des privations.

— Si cela était, Célia, mes privations ne seraient qu’une faiblesse de plus envers moi-même, répliqua Dorothée, et non une mortification. Mais on peut avoir de bonnes raisons pour ne pas faire ce qui vous est agréable.

M. Brooke parlait en même temps, mais il était clair que M. Casaubon observait Dorothée et elle le sentait.

— Précisément, dit sir James ; c’est par quelque motif grand et généreux que vous renoncez à vos plaisirs.

— Non, vraiment, non. Je n’ai pas dit cela de moi, répondit Dorothée en rougissant.

À l’opposé de Célia, elle rougissait rarement et seulement lorsqu’elle éprouvait de la colère ou une joie très vive. Elle était impatientée contre sir James, ce traître. Pourquoi ne faisait-il pas attention à Célia et ne la laissait-il pas, elle, s’occuper de M. Casaubon ?

Ah ! si ce savant homme daignait seulement prendre la parole, au lieu de laisser continuer M. Brooke, se disait Dorothée.

M. Brooke était précisément en train de lui révéler que la réforme avait une signification ou n’en avait pas, que lui-même était protestant de cœur, mais que le catholicisme était un fait et qu’il était absurde de refuser un acre de son terrain pour y bâtir une chapelle romaine.

— Tout homme a besoin d’être maintenu par le frein de la religion, disait-il ; et, à proprement parler, ce frein n’est autre chose que la crainte de l’au-delà.

J’ai beaucoup étudié la théologie autrefois, dit M. Brooke, je connais un peu toutes les écoles. J’ai vu Wilberforce dans ses beaux jours connaissez-vous Wilberforce ?

— Non, répondit M. Casaubon.

— Eh bien, peut-être Wilberforce n’était-il pas un grand penseur, mais, si j’entrais au Parlement comme on me l’a offert, j’irais m’asseoir au banc de l’opposition, ainsi que l’a fait Wilberforce pour m’y occuper de questions philanthropiques.

M. Casaubon s’inclina et fit observer que le champ était vaste.

Oui, reprit M. Brooke avec son bon sourire ; mais j’ai des documents là-dessus, il y a longtemps que je me suis mis à les collectionner. Il faudrait maintenant les mettre en ordre. Lorsqu’une question me frappait, j’écrivais et on me répondait… mon dossier est bourré de documents. Comment classez-vous vos documents ?

— En grande partie dans un casier, dit M. Casaubon, faisant comme un effort pour rassembler ses esprits.

— Ah ! je n’aime pas le casier ; j’ai voulu m’en servir, mais tout se brouille dans les cases et je ne sais jamais si tel papier se trouve à la lettre A ou à la lettre Z.

— Je voudrais que vous me permissiez d’arranger vos papiers, mon oncle, dit Dorothée. Je les classerais par ordre alphabétique et sous chaque lettre je ferais une liste des matières.

M. Casaubon fit un grave sourire d’approbation et dit à M. Brooke :

— Vous avez sous la main un excellent secrétaire, à ce que je vois.

— Non, je n’aime pas que les jeunes filles touchent à mes papiers. Les jeunes filles sont trop étourdies.

Dorothée se sentit froissée. M. Casaubon pouvait penser que son onde avait quelque raison particulière pour émettre une telle opinion, tandis que, dans l’esprit de M. Brooke, cette remarque n’avait fait que passer, plus légère que l’aile brisée d’un insecte ; c’était un pur effet du hasard qui l’avait fait tomber sur elle.

Quand les deux jeunes filles furent seules au salon, Célia s’écria :

— Dieu ! que M. Casaubon est laid !

— Célia, c’est un des hommes des plus distingués d’apparence que j’aie jamais vus. Il ressemble d’une manière frappante au portrait de Locke ; il a les mêmes orbites profondes.

— Locke avait-il aussi ces deux petites loupes blanches garnies de poils ? Et son teint, il est absolument blafard !

— Ce n’est que mieux. Tu admires sans doute les hommes qui ont un teint de cochon de lait ?

— Dodo ! s’écria Célia, la regardant avec surprise, je ne t’ai jamais entendue faire une comparaison comme celle-là.

— Pourquoi l’aurais-je faite si l’occasion ne s’en présentait pas ? C’est une très heureuse comparaison, la ressemblance est parfaite.

Miss Brooke s’oubliait cette fois et Célia en fit intérieurement la réflexion.

— Je m’étonne que tu montres tant d’humeur, Dorothée.

— C’est une malheureuse disposition de ton esprit, Célia, de ne vouloir toujours considérer les gens que comme des singes habillés, et de ne jamais lire une grande âme sur le visage d’un homme.

— Est-ce que M. Casaubon a une grande âme ?

Célia ne manquait pas d’une certaine malice naïve.

— Oui, je le crois, dit Dorothée d’un accent pleinement convaincu. Tout ce que je vois en lui est d’accord avec l’œuvre dont il s’occupe.

— Il parle très peu, observa Célia.

— Il n’a personne à qui parler.

Dorothée méprise absolument sir James Chettam ; je crois qu’elle ne l’accepterait pas, pensa Célia ; et c’est dommage.

Elle ne s’était jamais abusée sur l’objet des attentions du baronnet. Quelquefois, sans doute, elle s’était dit que Dodo pourrait bien ne pas rendre heureux un mari qui n’aurait pas sa manière de voir et elle avait au fond de son cœur la ferme conviction que sa sœur était trop religieuse pour amener un confort parfait dans le cercle de famille. Ses idées et ses scrupules étaient comme autant d’aiguilles répandues partout et bien gênantes pour marcher, pour s’asseoir, pour manger…

Quand miss Brooke fut assise à la table à thé, sir James vint prendre sa place auprès d’elle ; il n’avait rien trouvé de blessant dans sa manière de lui répondre au repas. Il lui paraissait tout naturel que miss Brooke eût de l’affection pour lui ; il faut déjà que les manières d’être des autres vis-à-vis de nous soient bien accentuées pour que nous cessions de les interpréter dans le sens de nos préventions, favorables ou non.

C’était une excellente pâte d’homme que sir James, et il avait le rare mérite de n’être nullement infatué de sa valeur ni de croire que son influence pût jamais mettre le feu au plus petit coin de la province ; aussi était-il heureux à la pensée d’avoir une femme qu’il pourrait consulter à propos de tout, une femme capable en toute circonstance de tirer son mari d’embarras avec de bonnes raisons. Quant à la piété exagérée qu’on reprochait à miss Brooke, il ne savait que très imparfaitement en quoi elle consistait, et il pensait qu’elle disparaîtrait avec le mariage. En un mot, il trouvait Dorothée tout à fait charmante, il sentait son amour bien placé et était tout disposé à se laisser dominer, puisqu’après tout un homme, quand il lui plaît, peut toujours s’affranchir de cette domination-là.

Sir James n’avait pas l’idée qu’il pût être jamais las du joug de cette belle jeune fille dont l’esprit le ravissait. Pourquoi l’eût-il pensé ? L’esprit d’un homme, quel qu’il soit, a toujours cet avantage sur celui d’une femme qu’il est du genre masculin, comme le plus petit bouleau est d’une espèce supérieure au palmier le plus élevé, et son ignorance même est de plus haute qualité.

— J’espère que vous n’avez pas dit votre dernier mot à propos de l’équitation, miss Brooke, dit son persévérant admirateur. Je vous assure que l’exercice du cheval est le plus salutaire que vous puissiez prendre.

— Je le sais, dit Dorothée froidement ; je crois que cela ferait du bien à Célia si elle voulait s’y mettre.

— Mais vous, qui montez si parfaitement…

— Je vous demande pardon, j’ai encore bien peu de pratique et je serais facilement renversée.

— Raison de plus pour continuer. Toute femme devrait être bonne écuyère, afin de pouvoir accompagner son mari dans ses promenades.

— Voyez combien nous différons, sir James ! Mon parti est pris de n’être jamais une parfaite écuyère ; aussi ne répondrai-je jamais à votre idéal de femme.

Dorothée regardait droit devant elle, parlant d’un ton de brusquerie froide avec quelque chose de l’air d’un beau garçon, ce qui offrait un contraste amusant avec l’humble amabilité de son admirateur.

— Et quelles peuvent être vos raisons pour prendre une résolution si cruelle ? Quel mal pouvez-vous trouver à l’équitation ?

— Je puis la condamner pour moi.

— Oh ! pourquoi cela ? insista sir James d’un ton de douce remontrance.

M. Casaubon s’était rapproché de la table à thé, sa tasse à la main et prêtant l’oreille à la conversation des jeunes gens

— Il ne faut pas vouloir pénétrer trop avant dans les motifs, prononça-t-il de son air mesuré et tranquille. Miss Brooke n’ignore pas combien ils perdent de leur valeur à être exprimés. La pureté de l’arôme s’altère au seul contact de l’air grossier. Il faut conserver le grain en germe à l’abri de la lumière.

Dorothée rougit de plaisir et leva des yeux reconnaissants sur M. Casaubon. Voilà donc enfin un homme capable de comprendre la vie plus élevée de l’âme, et avec qui l’on peut entrer dans une sorte de communion spirituelle, un homme capable par son savoir étendu de répandre sur l’aridité des principes une véritable lumière, un homme dont les connaissances pouvaient être considérées comme une preuve de tout ce qu’il avançait.

Les conclusions de Dorothée paraîtront peut-être bien promptes mais, en réalité, la vie aurait-elle jamais pu subsister à n’importe quelle époque sans cette facilité à conclure qui a singulièrement favorisé le mariage au milieu des difficultés de la civilisation ? Et, d’ailleurs, a-t-on jamais saisi dans son extrême ténuité le fragile réseau des liens existant avant le mariage entre deux êtres destinés à s’unir ?

— Certainement, dit le bon sir James, je n’insisterai pas pour faire dire à miss Brooke ce qu’elle préfère ne pas dire. Je suis bien convaincu que ses raisons lui font honneur.

Il ne ressentait pas la moindre jalousie de l’intérêt avec lequel Dorothée avait regardé M. Casaubon. Il ne lui venait pas à l’idée que cette jeune fille, à laquelle il se disposait à offrir sa main, pût se préoccuper d’un vieil érudit desséché approchant de la cinquantaine, autrement que sous le rapport religieux, comme on peut s’intéresser à un pasteur de distinction.

Cependant lorsque miss Brooke eut engagé la conversation avec M. Casaubon sur le clergé vaudois, sir James s’adressa à Célia et lui parla de sa sœur ; il parla aussi d’une maison à la ville ; il s’informa si miss Brooke aimait Londres. Quand Célia n’était pas avec Dorothée, elle causait facilement et sir James se dit que la seconde miss Brooke était certainement fort agréable et fort jolie, sans être, pour cela, comme le prétendaient certaines gens, plus avisée et plus sensible que sa sœur aînée. Il sentait que celle des deux qu’il avait choisie était supérieure à l’autre sous tous les rapports et un homme est toujours flatté de penser qu’il possédera ce qu’il y a de meilleur. — Il serait l’oiseau rare des célibataires, celui qui ne nourrirait pas cet espoir.

CHAPITRE III

S’il était réellement venu à l’esprit de M. Casaubon de songer à miss Brooke comme à une épouse faite pour lui, d’un autre côté les raisons qui pouvaient décider celle-ci à accepter la main de M. Casaubon avaient pris racine dans son cœur ; et déjà, dans la soirée du lendemain, elles avaient germé et fleuri. Ils avaient eu ensemble dans la matinée une longue conversation, tandis que Célia, qui n’aimait pas la compagnie des deux loupes blanches et du teint blafard avait couru au presbytère jouer avec les enfants du pasteur.

Dorothée avait mis ce temps à profit pour pénétrer dans le réservoir insondable de l’esprit de M. Casaubon ; elle y avait trouvé réfléchies d’une façon insaisissable et mystérieuse toutes les qualités qu’elle-même portait dans son cœur ; elle lui avait dit tout ce qu’elle savait du monde et elle connut enfin de lui le but de son long travail, véritable labyrinthe d’une étendue vertigineuse et incommensurable dans ses profondeurs.

Il se montra aussi plein de science que « l’archange affable » de Milton, et ce fut avec quelque chose de non moins « archangélique » qu’il lui expliqua comment il avait entrepris de démontrer que tous les systèmes mythiques et les fragments de mythes répandus sur le monde, n’étaient que les corruptions d’une tradition révélée à l’origine. D’autres, sans doute, avaient déjà tenté cette œuvre, mais jamais avec cette absolue impartialité dans les rapprochements, et cette netteté de composition que M. Casaubon s’efforçait d’atteindre. Une fois maître du terrain, après avoir pris pied solidement, le vaste champ des monuments de la fable éclairés les uns par les autres devenait pour lui non seulement intelligible, mais lumineux. Mais ce n’était une œuvre ni facile ni de courte haleine que de glaner dans cette riche moisson de vérités. Les notes seules constituaient déjà toute une formidable rangée de volumes ; il fallait maintenant condenser cet amas toujours croissant de résultats et les réduire, comme la fleur de cette récolte hippocratique, à n’occuper qu’un petit rayon de bibliothèque. Tel devait être le couronnement de l’édifice.

M. Casaubon entretenait Dorothée de ce grave sujet à peu prés comme il s’en fût entretenu avec un confrère, n’ayant pas à sa disposition deux manières de parler ; il est vrai de dire que, lorsqu’il se servait d’une phrase grecque ou latine, il la traduisait en anglais avec une scrupuleuse exactitude.

Dorothée fut absolument séduite par la vaste étendue de cette conception. Il y avait là, en vérité, quelque chose de plus élevé que les simples aperçus de la littérature à l’usage des jeunes filles ! Un Bossuet vivant, qui allait concilier dans son œuvre la science la plus haute avec une ardente piété, un moderne saint Augustin qui réunissait dans sa personne la gloire du docteur et celle du saint !

La sainteté chez lui ne semblait pas au-dessous de la science ; car, lorsque Dorothée fut amenée à lui ouvrir son âme sur certain sujet dont elle ne pouvait s’entretenir avec personne à Tipton-Grange, elle trouva en M. Casaubon un auditeur qui la comprit d’emblée.

Elle lui dit combien les formes ecclésiastiques et la lettre des articles de foi lui paraissaient chose secondaire à côté de cette religion toute spirituelle, de cet anéantissement du soi dans l’union avec la perfection divine que lui semblaient clairement exprimer les livres religieux des temps anciens.

Elle fut heureuse quand M. Casaubon lui assura qu’il était bien d’accord avec elle du moment que sa manière de voir était suffisamment tempérée par une sage soumission ; et il lui cita des exemples historiques qu’elle ignorait.

Il pense avec moi, se dit Dorothée, ou plutôt sa pensée représente tout un monde auprès duquel la mienne n’est qu’un misérable miroir de quatre sous. Et ses sentiments, et son expérience… Quel Océan, comparé à ma pauvre petite mare !

Son langage et sa manière d’être suffisaient à miss Brooke pour le juger de cette façon absolue dont sont coutumières les jeunes filles. Les signes extérieurs n’ont en eux-mêmes qu’une importance relative, mais les interprétations qu’on leur donne sont sans limites, et, chez les jeunes filles d’une nature à la fois douce et ardente, le moindre signe apparent a le pouvoir d’évoquer tout un monde de ravissements nouveaux, d’espoir, de foi où la réalité n’entre que pour une bien faible part. Ces sortes d’illusions ne sont pas toujours absolument déçues.

Si miss Brooke était prompte à mettre sa confiance en M. Casaubon, ce n’était pas une raison pour que M. Casaubon en fût indigne.

Il séjourna Tipton un peu plus longtemps qu’il n’en avait l’intention, sur une légère instance de M. Brooke, qui n’avait pourtant d’autres distractions à lui offrir que ses documents sur les accidents de machines et sur les incendies des meules de foin, le journal des voyages de sa jeunesse, la Grèce, Rhamnus, les ruines de Rhamnus, et l’Hélicon, et le Parnasse !

M. Casaubon représentait à lui seul un auditoire plein de dignité, mais d’assez triste figure ; il s’inclinait au bon endroit, évitant, autant que possible, d’examiner tout ce qui était document, sans toutefois manifester d’impatience ni de dédain. Il n’oubliait pas que ce décousu était intimement associé aux institutions de la province, et que celui qui faisait faire à son esprit cette course désordonnée n’était pas seulement un hôte aimable mais un propriétaire foncier, custos rotulorum. Sa patience tenait peut-être aussi à cette réflexion que M. Brooke était l’oncle de Dorothée.

Il semblait évidemment de plus en plus enclin à faire parler la jeune fille et à l’amener à s’ouvrir à lui, ainsi que Célia en fit la remarque ; souvent aussi, quand il la regardait, sa figure s’éclairait d’un sourire semblable à un pâle rayon de soleil d’hiver.

La veille de son départ, en se promenant le matin avec miss Brooke le long de la terrasse, il lui avait fait entendre qu’il souffrait des tristesses de la solitude, qu’il sentait le besoin de cette joyeuse intimité de la jeunesse qui anime et éclaire par sa présence les travaux fatigants de la maturité. Il dépeignit cette situation avec une parfaite précision digne d’un envoyé diplomatique, convaincu à l’avance du succès de son langage ; et Dorothée écouta et retint chacune de ses paroles avec l’intérêt passionné d’une jeune et ardente nature pour qui chaque pas fait dans le domaine de l’expérience marque une époque nouvelle.

Il était trois heures de l’après-midi quand, par un beau jour d’automne que rafraîchissait une douce brise, M. Casaubon partit en voiture pour son rectorat de Lowick, situé à cinq milles seulement de Tipton.

Dorothée s’en était allée courir à travers le parc, pour être plus libre de s’abandonner à ce rêve d’un avenir possible auquel elle aspirait d’un tremblant espoir, et dont la vision flottait devant ses yeux.

Sans autre compagnie que Monk, le grand chien du Saint-Bernard, gardien habituel des jeunes filles dans leurs promenades, elle marchait rapidement dans l’air pur et vif de la lisière du bois, la couleur montait à ses joues et son chapeau de paille qui étonnerait un peu nos contemporains par sa forme de panier antique, glissa en arrière sur ses épaules. Elle portait ses cheveux bruns ramenés à plat par derrière, de façon à laisser voir tout le contour de la tête, ce qui ne manquait pas alors d’une certaine hardiesse, le sentiment public exigeant qu’on dissimulât les formes de la nature par de hauts édifices de boucles et de rubans dont l’art n’a jamais été surpassé par d’autres grandes races que celle des Fidjis… C’était là un trait de l’ascétisme de miss Brooke. Rien d’ascétique d’ailleurs dans l’expression de ses yeux brillants et grands ouverts tandis qu’elle regardait droit devant elle, sans rien voir à la vérité, mais absorbant dans toute l’intensité de son cœur la gloire solennelle de cette soirée avec les longues traînées de lumière qui s’étendaient au loin entre les rangées des hauts tilleuls dont les ombres se touchaient.

Tous ceux qui l’auraient vue alors, vieux ou jeunes, l’auraient observée avec un intérêt d’autant plus vif qu’ils eussent attribué l’éclat de ses yeux et de ses joues à ces images nouvelles qu’éveille en un jeune cœur le premier sentiment de l’amour à peine éclos.

Les illusions de Chloé sur le compte de Stréphon ont été suffisamment consacrées par la poésie. L’amour de miss Pippin pour le jeune Pumpkin, ses rêves d’un long avenir commun de bonheur sans mélange faisaient le sujet d’un petit drame qui n’ennuya jamais nos pères et nos mères. Que Pumpkin eût la taille assez bien faite pour supporter les désavantages de l’habit étriqué « à queue de morue », on ne lui en demandait pas davantage et on trouvait non seulement naturel, mais indispensable à la perfection du sexe féminin qu’une belle jeune fille fût à l’instant éprise et convaincue de la vertu du jeune homme, de ses facultés exceptionnelles et surtout de sa parfaite sincérité. Mais peut-être personne alors, et certainement personne dans le voisinage de Tipton, n’eût compris et approuvé les rêves d’une jeune fille dont l’enthousiasme exalté n’envisageait travers le mariage que le but final de la vie, enthousiasme brûlant qui se nourrissait de son propre feu et où n’entraient pour rien ni les élégances d’un trousseau, ni un joli modèle de vaisselle, ni même les honneurs et les douces joies d’une heureuse mère de famille.

Il était venu soudain à l’esprit de Dorothée que M. Casaubon pourrait bien souhaiter de la prendre pour femme et cette idée la toucha jusqu’à lui inspirer une sorte de gratitude respectueuse.

N’était-ce pas comme si un messager ailé allait soudain lui apparaître sur son chemin et lui tendre une main secourable ! — Longtemps elle s’était sentie oppressée par l’irrésolution qui, semblable à une épaisse brume d’été, planait sur son esprit et y retenait captif son désir de donner à sa vie une activité utile et bienfaisante. — Que pouvait-elle, que devait-elle faire ?… elle, à peine femme encore, mais se sentant néanmoins dans l’âme une aspiration que ne pouvait satisfaire l’instruction ordinaire des jeunes filles, comparable dans sa portée aux jugements et aux critiques d’une souris raisonneuse.

Avec une dose moyenne d’imagination bornée, elle eût pu trouver l’idéal de vie d’une jeune femme chrétienne ayant de la fortune, dans les charités à distribuer au village, le patronage du bas clergé, l’étude approfondie des Femmes de l’Écriture, tout occupée elle-même du soin de son âme, le soir, dans son boudoir, penchée sur sa broderie ; enfin, au bout de tout cela, la perspective d’avoir un mari moins scrupuleux qu’elle sans doute, religieusement parlant, qu’elle pourrait un peu prêcher à l’occasion et qui lui permettrait de prier pour lui.

Ce genre de satisfactions était lettre close pour la pauvre Dorothée. L’intensité de ses croyances religieuses, la contrainte qu’elles exerçaient sur sa vie n’étaient qu’un des côtés de sa nature à la fois ardente, raisonnante et logique dans les choses de l’intelligence. Avec cette nature en lutte contre les chaînes d’une instruction incomplète, comprimée dans ses élans par une vie sociale composée, comme un labyrinthe, de petits tournants et d’un fouillis d’étroits sentiers qui ne menaient à rien, avec une telle nature, il fallait s’attendre à un dénouement que le monde ne manquerait pas de juger déraisonnable. Elle voulait bien connaître et voir clairement ce qu’il était le mieux de faire et ne se contentait pas de vivre dans une prétendue obéissance à des principes qu’on ne suivait même pas. Toute la passion de sa jeunesse s’était jusqu’alors concentrée dans cette avidité de son âme ; l’union qui l’attirait à présent la délivrerait de cette soumission enfantine à sa propre ignorance et lui donnerait la liberté d’obéir volontairement à un guide qui l’emporterait avec lui dans les régions élevées de la vie.

Que de choses j’apprendrais alors, se disait-elle, marchant toujours rapidement dans le sentier étroit de la forêt. Ce serait mon devoir de m’instruire afin de pouvoir le mieux aider dans son grand travail. Rien de vulgaire dans notre vie. Les choses de chaque jour représenteraient pour nous les choses les plus sublimes. Ce serait comme d’épouser Pascal. J’apprendrais à voir la vérité sous le jour même où les grands hommes l’ont contemplée. Et je saurais alors à quoi employer ma vieillesse, je verrais comment on peut ici, en Angleterre, mener une vie noble et utile. Maintenant à peine suis-je jamais sûre de pouvoir faire quelque bien en dehors de mes constructions de bonnes chaumières. — Là, il n’y a pas de doute. — Oh ! j’espère pouvoir bien loger tous mes pauvres de Lowick !

Dorothée s’arrêta subitement, se reprochant dans son cœur la façon présomptueuse dont elle comptait avec des événements incertains. Mais tout l’effort, dont elle eût eu besoin pour donner un autre cours à ses pensées, lui fut épargné par l’apparition d’un cavalier lancé au galop à un tournant de la route. Le cheval alezan au poil luisant, et deux superbes chiens couchants ne permettaient pas de douter que le cavalier ne fût sir James Chettam. Il aperçut Dorothée, sauta à bas de son cheval dont il remit la bride à un groom et s’avança vers elle portant dans son bras quelque chose de blanc qui faisait aboyer avec fureur les deux chiens à ses côtés.

— Quel bonheur de vous rencontrer, miss Brooke, dit-il en ôtant son chapeau et laissant voir les boucles flottantes de ses cheveux blonds. Je n’espérais pas avoir le plaisir de vous voir aussitôt.

Miss Brooke était contrariée de cette interruption à ses pensées. L’aimable baronnet, qui faisait un mari charmant pour Célia, exagérait la nécessité de se rendre agréable à la sœur aînée. Il ne vint pas à l’esprit de Dorothée que ce fût à elle-même que s’adressât manifestement sa cour. Elle était alors en proie à de bien autres réflexions ! Mais, pour le moment, sir James était positivement importun et ses mains à fossettes tout à fait désagréables à voir. L’humeur irritée de la jeune fille la fit rougir, tandis qu’elle lui rendait son salut avec une certaine hauteur.

Sir James donna à sa rougeur l’interprétation la plus flatteuse, et se dit qu’il n’avait jamais vu miss Brooke aussi belle.

— J’ai apporté un petit solliciteur, dit-il, ou plutôt je l’ai apporté pour voir s’il sera agréé avant de présenter sa supplique.

Il montra l’objet blanc qu’il portait, un tout petit chien maltais, vrai joujou de la nature.

— Il est triste de voir ces pauvres créatures qu’on n’élève que pour en faire des jouets, dit Dorothée dont l’opinion se formait à la minute (comme se forment le plus souvent les opinions) dans la chaleur de son irritation.

— Oh ! pourquoi ? dit sir James, marchant à côté d’elle.

— Je crois qu’on ne les rend pas plus heureuses en les dorlotant comme on le fait. Une belette ou une souris en liberté est plus intéressante. J’aime à penser que les animaux qui nous entourent ont des âmes un peu comme les nôtres et qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes, ou être des compagnons pour nous, comme Monk que voici. Ces créatures-là sont des parasites.

— Je suis ravi d’apprendre que vous ne les aimez pas, dit le bon sir James, jamais je n’en élèverais pour moi. Mais les dames aiment généralement ces petits chiens maltais. Tenez, John, prenez ce chien.

La petite bête, dont le museau et les yeux étaient également noirs et expressifs, fut ainsi mise de côté, puisque miss Brooke avait décidé qu’elle eût mieux fait de ne pas naître. Mais elle sentit la nécessité de s’expliquer.

— Ne jugez pas, je vous prie, des sentiments de Célia d’après les miens. Je crois qu’elle aime ces petits chiens-là. Elle avait autrefois un petit terrier qu’elle adorait. Cela me rendait très malheureuse, j’avais toujours peur de marcher dessus. J’ai la vue un peu basse.

— Vous avez sur toutes choses une opinion à vous, miss Brooke, et c’est toujours une opinion excellente.

Que répondre à un si stupide compliment ?

— Savez-vous que je vous envie cette faculté, dit sir James, tandis qu’il continuait de marcher au pas quelque peu brusque de Dorothée.

— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire.

— Votre aptitude à vous former une opinion. Je puis bien, quant à moi, me former une opinion sur les gens, c’est-à-dire que je sais quand ils me plaisent. Mais savez-vous qu’en d’autres matières, j’ai souvent de la peine à me décider. Combien de fois n’entend-on pas énoncer des opinions opposées et qui sont également raisonnables !

— Ou qui en ont l’air. Nous ne voyons peut-être pas toujours clair entre la raison et la déraison.

Dorothée s’apercevait qu’elle était un peu dure.

— Précisément, dit sir James. Mais vous me semblez avoir la faculté du discernement.

— Au contraire. Je suis souvent incapable de prendre une décision. Mais cela tient à mon ignorance. La conclusion vraie existe toujours, quoique je ne sache pas la discerner.