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Le terrorisme s'est invité au coeur de Bruxelles, marquant à vif la date du 22 mars 2016 dans la mémoire de ses habitants.
22 mars 2016, Bruxelles. Des attentats à la bombe sont perpétrés à l’aéroport et dans une station de métro, détruisant directement ou indirectement des dizaines de vies humaines. Soudain, Bruxelles n’est plus qu’une plaie immense. Comment les Bruxellois ont-ils vécu cette journée fatale ? Sven Gatz ravive les émotions du moment, diversement vécues, de sept personnages. Tout au long d’un parcours le menant de Molenbeek à Maelbeek, Sven Gatz dévoile, jusqu’à la nudité, l’âme de Bruxelles.
Suivez le parcours, le vécu et les émotions de sept personnages, de Molenbeek à Maelbeek, dans cette chronique bruxelloise qui réveille avec sensibilité le souvenir d'une journée noire.
EXTRAIT
Mais que des terroristes venus de chez nous vinssent sans vergogne causer des ravages dans ma ville, voilà bien le changement de trop, la goutte qui, ce jour-là, fit déborder le vase. Je ne remarquai même pas que je remuais ma cuillère dans mon café depuis une trentaine de secondes.
– Ça va, Claude ?
Le patron avait bien vu mon trouble, et voulait s’assurer que son client allait bien.
– Oui, oui, ne t’inquiète pas. J’étais parti dans mes pensées. La bombe… Les salauds…
Je peinais à faire des phrases complètes. Je me repris : « Donne-moi une bière. Le café est un peu fadasse, aujourd’hui. »
Je souris. Fadasse. Ce n’est qu’à mi-chemin de mon verre de bière que je parvins à me concentrer sur mes deux journaux. Le Soir pour la politique, La Dernière Heure pour le sport. « Le jour où le Roi s’est fâché… sans grand impact », titrait en une le héraut francophone bruxellois. Cet article retint aussitôt mon attention. Royaliste un jour, royaliste toujours ! Mais le récit proposé, qui dépeignait un roi sans pouvoir, incapable de prendre le dessus sur des politiciens débiles, ne fit rien d’autre que de m’irriter. Bande d’escrocs.
Pourquoi, me dis-je alors, ne laissent-ils pas faire le roi ? Pourquoi faut-il que ce pays soit si divisé ? Pourquoi les politiciens francophones donnent-ils aux Flamands tout ce dont ils rêvent, depuis un demi-siècle ? Et où s’arrêtera cette faim qu’ont les Flamands de faire main basse sur le pays ? Leur en faut-il donc toujours plus ?
Jamais je ne fus séparatiste. Mais voici quelques années que je me surprenais parfois à considérer le scénario de l’indépendance flamande. J’avais vu mon pays changer, et ce que je voyais me rendait triste.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sven Gatz (1967) est un homme politique bruxellois libéral. Il est ministre régional flamand pour la Culture, les Médias, la Jeunesse et Bruxelles. Il est l’auteur de nombreux ouvrages ayant pour sujets la politique, Bruxelles et la bière.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2019
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MOLENBEEK/MAELBEEK
Sven Gatz
Molenbeek/Maelbeek
22 mars 2016
Chronique d’une journée bruxelloise
À mon père
Avant-propos
Le « Molenbeek » est un petit ru qui trouve sa source à quelques pas de Bruxelles. Via le « Kattebroek », territoire marécageux de la frontière régionale, il entre dans la ville, traversant le petit marécage de Ganshoren, avant de se jeter, au gré de ses méandres, à travers les parcs de Jette, dans les étangs du domaine royal de Laeken. Il affluait jadis sur la rive gauche de la Senne.
Aujourd’hui, il est un affluent du canal. Le « Maelbeek », quant à lui, afflue sur la rive droite de cette même Senne, trouvant sa source à l’est, à hauteur de l’abbaye de la Cambre, à plus de cent mètres au-dessus du niveau de la mer. En raison de son inévitable dégradation, le ruisseau fut recouvert, à l’abri des regards, il y a plus de cent ans. Les étangs d’Ixelles et ceux du parc Léopold, à proximité des bâtiments de l’Union européenne, sont les témoins immobiles de son fil d’origine.
En termes hydrologiques, on peut affirmer que le Molenbeek et le Maelbeek sont de véritables sources de vie pour la rivière principale de Bruxelles, la Senne.
Et pourtant, peu de gens songeront, au son de ces deux noms, Molenbeek et Maelbeek, à d’innocents petits ruisseaux traversant une campagne idyllique. Depuis le 22 mars 2016, Maelbeek est à jamais gravé dans la mémoire comme le nom de cette station de métro où vingt innocents ont perdu la vie, et où plus de cent personnes ont été blessées lors d’un attentat à la bombe des plus barbares. Et Molenbeek est, depuis, la commune où les terroristes ont soigneusement préparé cet attentat, ainsi que celui de l’aéroport de Zaventem. Pour beaucoup d’entre nous, ces lieux sont bien plutôt ceux du mal et de la faute.
Et pourtant, ces lieux sont aussi remplis de vie, et dynamiques. Ce sont des lieux où bat le cœur de la ville. Ce sont des carrefours où se décident des vies nouvelles. Et je n’exagère pas, si je dis que Molenbeek et Maelbeek sont le yin et le yang de Bruxelles.
Molenbeek est un lieu d’arrivée : les nouveaux venus y atterrissent lorsqu’ils cherchent un logement ou du travail à Bruxelles. Jadis, ce furent des Flamands et des Wallons. Ensuite, des Italiens, des Polonais, des Marocains, des Turcs. Et aujourd’hui, le monde entier ou presque. C’est la case départ d’un jeu de l’oie. On sait, ou l’on espère, qu’avec un peu de chance et d’adresse, on finira par partir, et trouver son chemin. Ou à tout le moins, avancer. Souvent, tout finit bien, avec des fortunes diverses, certes. Parfois, les plans échouent lamentablement. La zone entre le canal et la station de métro Osseghem se mue alors en une sorte de prison à ciel ouvert, mais oppressante. On y dépose ses bagages comme barricadé par ses propres désirs d’horizon inaccessible.
Maelbeek est une intersection du réseau des transports en commun bruxellois, entre le rond-point Schuman et la rue de la Loi, deux centres de gravité bruxellois en matière de prise de décisions politiques. Un lieu débordant d’une ambition dévorante, où les gens qui ont déjà derrière eux un beau parcours ne songent qu’à celui qu’il leur reste à accomplir. Jusqu’à ce qu’ils prennent conscience du fait que vivre et travailler sont deux choses distinctes. Ce n’est pas ici que vous entendrez des dialectes du Rif ou d’Emirdağ ; ce n’est pas non plus ici que vous humerez les bonnes odeurs sucrées venues de Kinshasa ou de Damas. Que du haut-allemand, du castillan ; un dé de calamar grillé, ou de saumon à l’aneth.
Certains pensent qu’une ville est anonyme, que les gens et les groupes ne se mélangent pas et qu’en réalité, ils ne font que vivre les uns à côté des autres. Selon eux, il en serait ainsi dans toutes les villes, mais à Bruxelles plus que dans toute autre ville au monde, en raison de ses innombrables langues et cultures.
Ce que je veux dire, c’est que cette idée-là fait violence à la vérité. Il est un fait établi que l’être humain balance toujours entre la sécurité et la confiance que lui inspire son propre groupe, et la curiosité, voire l’urgence, de rencontrer d’autres personnes. Une ville d’une certaine envergure présente toujours des groupes, des catégories, des camps. Parfois, ces divisions sont économiques ou corporatistes, comme les guildes de jadis ; parfois elles sont sociales, comme la différence tenace entre ouvriers et employés, ou entre personnes peu qualifiées et personnes surqualifiées. Il arrive qu’elles soient ethniques, ou linguistiques. Ou religieuses. Empilez ces frontières invisibles, ajoutez-y peut-être même d’autres, et vous obtiendrez Bruxelles. Et pourtant, nous nous rencontrons, tant et plus : à l’école du quartier, à la salle de sport, dans les magasins, dans le métro, sur les places, dans les rues. Nous tombons les uns sur les autres sans cesse. Cela ne nous empêche pas de croire, ou de ressentir, intuitivement, le contraire. Ce sont nos yeux (et le cerveau, caché derrière), qui déterminent si oui ou non nous voulons voir et reconnaître ces rencontres ; ainsi que la valeur que nous leur accordons. La route vers une citoyenneté partagée sera longue ; mais en attendant, elle s’ouvre pleinement à nous.
Beaucoup ne parviennent pas à saisir, à comprendre Bruxelles, même en surface. Trop de monde. Trop de cultures et de religions différentes. La décadence. Une ville ingérable et morose. Ces mots reviennent souvent lorsque l’on parle de ma ville. Certains, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’espace mental circonscrit par les murs de la ville, ont d’ailleurs grand plaisir à dépeindre de manière excessive cette prétendue division, et cette impuissance relative.
Ce que je veux tenter de faire à travers ce livre, c’est offrir une perspective sur ce que Bruxelles est, réellement. Ou du moins, ma vision de cette réalité bruxelloise, fruit d’une humble expérience d’un demi-siècle passé à vivre et à travailler dans la capitale. Au point d’équilibre entre raison et émotion. Je fais parler librement sept personnes, qui s’expriment sur ce que c’est, que de vivre, habiter, travailler, aimer, souffrir, lutter et échouer, dans cette ville polyglotte, ce lieu dont tant d’hommes et femmes souhaiteraient avoir un morceau (et, de préférence, la plus belle part du gâteau politique), sans prendre suffisamment de responsabilités sociétales. J’ose espérer que chaque Bruxellois, et tous ceux dont une part importante de la vie se joue dans la capitale, se reconnaîtront dans l’une ou l’autre de ces personnes. Et si ce n’est pas le cas, si le lecteur est en profond désaccord avec leurs opinions, j’espère encore qu’il aura envie de discuter de ces divergences de vue avec Hamida, Clive, Nina, Ghazi, Claude, Erik ou Françoise. Peut-être dans un café bruxellois, autour d’une bonne gueuze, ou d’un café au lait.
Sven Gatz
Bruxelles, été 2018
Bruxelles, 22 mars 2016
Erik De Leener, Lennik, 0 h 18
– Vous n’avez pas envie de la fermer, ce n’est pas bientôt fini ? De l’autre côté de la place du marché de Sint-Kwintens-Lennik, une voix de femme stridente m’adressait quelques cris peu amicaux. Je pouvais la comprendre. Avec les amis du volley, après l’entraînement hebdomadaire, on avait festoyé plus que de raison, avec ce que cela supposait de bière et de décibels. Présentement, nous étions en train d’uriner au pied du Prince. Prince, c’était cette représentation colossale de la culture régionale du cheval de trait, la grande fierté du Pajottenland. La statue imposante du sculpteur Koenraad Tinel dominait le marché depuis quelques décennies déjà, et le fait qu’on urine de temps en temps sur son socle pouvait passer, aux yeux des habitants du cru, comme une forme d’appropriation : cette bête nous appartenait, et nous l’avions domestiquée.
– Allez, encore une ? Une petite dernière pour la route ? J’essayai de convaincre mes complices, mais ceux-ci n’étaient pas sûrs de vouloir me suivre. Les cafés fermaient les uns après les autres, il était passé minuit, et demain (tout à l’heure, donc), commençait une nouvelle journée de travail. Finalement, nous n’étions que lundi soir, et certains voulaient épargner quelques heures de sommeil pour tenir le reste de la semaine.
Mais Véra et Simon avaient encore envie d’un petit pousse-café.
– OK. Chez moi, alors ? lançai-je, dans l’espoir de conclure l’affaire.
Ils opinèrent, et nous descendîmes de la place du marché en direction de Sint-Martens-Lennik, à quelques centaines de mètres de là. Lors de nuits comme celle-ci, nous parvenions encore à nous étonner du calme qui régnait sur notre village endormi. On ne percevait que le passage des voitures sur la chaussée de Ninove, là-bas, dans le lointain.
Quoique nous n’eussions pas l’intention de prolonger la soirée de manière excessive ou au-delà d’une heure raisonnable, l’atmosphère retrouva bientôt son caractère enjoué et animé autour de la table de ma cuisine. Demain, je devais retourner à Bruxelles. Au travail. Mais ça, c’était demain. Ou plutôt, dans quelques heures.
– Tu as entendu la dernière ? demanda Simon. Piet et Nadia déménagent le mois prochain à Meldert.
– Meldert ?
– Mais oui, à côté d’Alost, dans la région des « Faluintjes ».
Je demeurai vraiment perplexe. Les « Faluintjes », sérieusement ? Mais j’étais encore plus choqué, et à juste titre, d’apprendre de la bouche de Simon que l’un de mes meilleurs amis allait apparemment quitter Lennik.
– Oui, je ne l’ai appris moi-même que cet après-midi, en fait… marmonna Simon, voyant que j’accusais le coup.
Véra elle aussi l’avait remarqué.
– On dirait que tu ne t’y attendais pas ?
– Eh bien, non, pas du tout… Savez-vous pourquoi ils déménagent ?
–Tout simplement parce que Lennik est trop cher. Meldert est bon marché.
– M’enfin, Nadia et Piet, leur vie est à Lennik ; ils sont Lennik ! Allez, quoi… Combien de personnes vont encore fuir ce village ? À la longue, il n’y restera plus que des Bruxellois qui ont choisi l’exode.
Véra et Simon fixaient le sol, un peu interdits. Adieu la bonne ambiance.
– J’en ai vraiment marre, grognai-je alors, encouragé par mon verre de trop. Est-ce que tous les membres de notre groupe d’amis vont vraiment se disperser dans le Brabant, dans la région des « Faluintjes » ou dans Dieu sait quel autre trou en Flandre ?
– Et à Bruxelles. Véra avait un léger sourire.
– Bruxelles ? Je leur jetai un regard suspicieux.
– Oui, Simon et moi, nous avons acheté un appartement à Anderlecht. Cureghem.
– Cureghem ! Tu plaisantes ?
Le silence, à l’autre bout de la table en formica, était éloquent. Les pieds de chaise grinçaient à la surface du carrelage.
–Cureghem, Anderlecht, Bruxelles…
Je prononçais ces toponymes comme monté en chaire pour le prêche. Je me ressaisis, décidé à leur parler franchement.
– Un : Cureghem. Vous en avez marre de vivre, ou quoi ? Deux : vous partez.
Ma première phrase était drôle. La seconde pouvait être mal interprétée.
Véra fut la première à rompre ce moment d’inconfort.
– Erik, tu ne penses pas que tu exagères un peu ?
Mais je mettais du temps à retrouver mon calme.
– Sérieusement, Véra ? Est-ce que tu as déjà mis les pieds à Cureghem ? Est-ce que tu es seulement sûre de pouvoir t’y promener sans tchador ?
–Allez, quoi, souffla Simon. Tu pousses, là. Tu mélanges tout. Bien sûr que nous avons visité Cureghem en long et en large. Au départ, on voulait acheter quelque chose dans le Pentagone, mais c’était hors de prix. Alors on a élargi nosrecherches, de Laeken à Forest, et Anderlecht nous semblait êtrela solution idéale :une nouvelle construction, moitié-appartement, moitié-loft. On est sûrs que ce sera génial.
– Mais allez, quoi, Bruxelles ! Lennik n’est pas assez bien pour vous ?
– Lennik est super, et nous reviendrons souvent dans le coin. Mais on avait envie de vivre en ville, de faire cette expérience. On y restera peut-être, ou alors, d’ici une dizaine d’années, on reviendra ici, dans les parages. On verra bien !
–Vivre en ville, vivre en ville, d’accord, mais alors à Gand, ou à Alost. Ou à Anvers, si on me demandait mon avis. Mais Bruxelles, bon sang… Mais bon, soit :après tout, c’est votre vie.
– On est bien d’accord, c’est notre vie.
Véra me dit cela en souriant. Elle ne voulait pas continuer à envenimer inutilement la conversation.
– On ne part pas de Lennik, on va à Bruxelles. Pour le dire autrement, on ne fuit pas Lennik. On a juste envie de vivre dans une grande ville comme Bruxelles, et de voir comment y est la vie.
– OK, OK, j’entends bien. Mais votre départ me laisse un goût amer. La plupart de mes amis sont obligés de déménager en raison des prix trop élevés ;d’autres déménagent parce qu’ils en ont envie. Et moi, je reste seul, ici, à Lennik, entouré de pensionnés et de Bruxellois, dont la moitié ne parlent pas un mot de néerlandais et se barricadent dans leur villa. Le seul contact qu’ils ont avec la commune, c’est via les pneus de leur 4×4.
– Sur ce point-là, je te rejoins complètement. Mais pour l’amour du Ciel, que veux-tu qu’on y fasse ? Et cela ne signifie pas nécessairement que les gens ne déménagent pas. Ou ne puissent pas déménager… Les gens déménagent tout le temps, non ?
– Oui, mais tant de gens, et si souvent… Ces changements, je ne les vois pas d’un bon œil ; tout cela va bien trop vite pour moi.
– Ce qui ne changera peut-être pas, ce sont nos entraînements de volley du lundi soir. Anderlecht, ce n’est pas si loin d’ici. La chaussée de Lennik, et hop ! nous y sommes.
– Non, loin, non. Mais c’est un autre monde. Je ne connais pas deux lieux en ce bas monde qui diffèrent autant que Lennik et Cureghem.
Après le silence tendu qui suivit, Véra m’embrassa, et partit avec Simon dans la nuit.
Erik, 6 h 15
Il faisait particulièrement frais dehors, lorsque je démarrai ma Ford Mondeo gris métallisé. Six heures moins le quart, et la saison hésitait manifestement entre un surplace là maintenant dans la léthargie hivernale, et une avancée vers un printemps semé d’incertitudes. J’avais un peu mal aux cheveux, mais cela me gênait à peine. Mon calvaire quotidien venait de commencer : le trajet vers Bruxelles. D’abord, le Rosweg, une route bien cahoteuse. Ensuite, traverser un paysage endormi, typique du Pajottenland, en suivant une déviation passant par les villages-jumeaux de Pede-Sainte-Gertrude et Pede-Sainte-Anne, dans la vallée. Ensuite, monter le Keperenberg, jusqu’à Itterbeek. De là, traverser la chaussée de Ninove, et, via le centre de Dilbeek et de Berchem-Sainte-Agathe, tenter de rejoindre la Basilique. Quant au Ring-Nord, il y a longtemps que ce n’est plus une option, car à Zellik, Wemmel et Vilvorde, et tous les jours de l’année, de nombreux automobilistes viennent s’ajouter là à un agrégat de véhicules qui ressemble à s’y méprendre à un fromage de Bruxelles, bien dégoulinant. Et puant, aussi, cela va sans dire.
Les villages étaient devenus banlieue ; les abords de la ville, une jungle urbaine. Tel était le ressenti général. Et, à partir de Koekelberg, en entrant dans la ville, je quittais à mes yeux le monde civilisé. Heureusement, la suite de mon trajet de navetteur pouvait se faire sous terre. Les tunnels dans lesquels je me glissais (comme si la file des voitures formait une sorte de ligne de métro à compartiments individuels) étaient étroits et sombres, mais ils me protégeaient aussi des dangers de la violence multiculturelle, là-haut, à la surface. Je n’ai pas honte de le reconnaître.
Prochaines étapes : le boulevard Bischoffsheim, et la tour Madou. C’est là que cessait la couche de béton qui me protégeait. Le pilote automatique, là, dans ma tête, restait allumé. C’était la meilleure manière d’ignorer, tout en le traversant, l’insupportable amphigouri de Saint-Josse et de Schaerbeek. Dès que je voyais le rond-point Meiser, j’étais de meilleure humeur.
Je n’aimais peut-être pas Bruxelles, mais j’aimais mon travail. Et revoir ce gigantesque monolithe qui dominait l’horizon bruxellois me faisait toujours sourire. Je connaissais la tour de la VRT par cœur, et savais ce dont ce merveilleux bijou de technologie était capable. La création de programmes de télévision et de radio, je laissais cela à d’autres. Mon job, et ma grande passion, c’était de faire en sorte que toutes ces émissions parviennent aux téléspectateurs et auditeurs dans les meilleures conditions possibles. Et cela, les gouvernements pingres, et les nouveaux directeurs du septième étage, ne pouvaient pas y changer grand-chose. J’étais un homme de la VRT jusque dans mes tripes.
Pénétrer dans le large hall central du bâtiment Reyers, siège de la VRT et de la RTBF, me remplissait d’une énergie équivalant au double de celle de tous les véhicules de mon tunnel matinal réunis. Soudain, mon téléphone vibra. Il était huit heures, et les attentats à la bombe de Zaventem commençaient à faire le tour infernal des médias du monde entier. Mais, bizarrement, au moment même, je n’arrivais pas encore à en mesurer l’ampleur.
Mon sentiment, que j’avais vu venir de loin, prit le dessus. On ne peut pas impunément laisser pourrir une ville pendant vingt ou trente ans, et espérer dans le même temps qu’il ne faille pas payer, à un moment donné, le prix de cette désinvolture. Je fus saisi par ma propre première réaction, et y songeais encore dans l’ascenseur qui m’emmenait à la salle de réunion.
L’espace de réception qui jouxtait le confortable auditoriumd’une cinquantaine de places résonnait de rumeurs et d’inquiétude : qui se cachait derrière ces attentats, et à quoi devions-nous nous attendre ? Je pris une gorgée de mon café, et restai calme. Pour moi, le séminaire pouvait commencer dès maintenant. Mon opinion, je la garderais pour moi-même ou pour mes amis. Je n’ai jamais été doué pour les conversations bien lisses et politiquement correctes. Aujourd’hui, on allait discuter dans le détail de la place occupée par la chaîne publique dans le paysage médiatique belge et bruxellois. Lorsque l’administrateur délégué de la VRT fit son entrée dans la pièce, les conversations s’interrompirent. Des mains se serrèrent, on échangea une plaisanterie ici et là, et tout le monde passa dans la salle de réunion.
Après un rapide mot de bienvenue protocolaire, les chercheurs de la VUB entamèrent les débats. Ils avaient relevé la présence des sociétés de médias sur le territoire, et l’avaient cartographiée. Leurs découvertes comprenaient des chiffres très surprenants.
– Ce que peu de gens savent ou réalisent, même dans le secteur des médias, c’est que Bruxelles est de loin la ville médiatique la plus importante du pays.
Ainsi commençait l’exposé qui accompagnait l’inévitable présentation PowerPoint. Le doctorant un peu maigrichon commença par une remarque propreà briser la glace, et qui lui permit par la suite de tenir son auditoire en haleine.
Dans notre pays, près de 40 pour cent de la valeur ajoutée dans le secteur des médias au sens large sont créés à Bruxelles. En comparaison : dans l’axe-média du secteur digital qui s’étend le long de la Senne, vers le nord, Malines et Anvers n’en représentent respectivement que 4 et 10 pour cent. Et si nous ajoutons la partie du Brabant flamand qui économiquement et organiquement se trouve dans le prolongement de Bruxelles, on arrive alors à 50 pour cent. Autrement dit : Bruxelles et son environnement métropolitain représentent la moitié de toutes les sociétés de médias du pays. Cela va des grands acteurs du secteur comme la VRT et la RTBF, à de petites start-up (qui, réunies, sont aussi importantes que les médias de service public), en passant par VTM et RTL.
Il avait aussitôt capté mon intérêt. Seul ce mot, « métropolitain », m’énervait un peu. Tout comme l’addition de Bruxelles et de sa périphérie flamande – parfaitement inutile.
L’écran de mon téléphone s’alluma à nouveau. Et pas seulement le mien. Une rumeur s’étendit à travers toute la salle. Tout le monde sentait bien que la tournure inattendue que prenaient les évènements n’avait rien de normal, et qu’elle était liée à quelque chose de grave. Les organisateurs et orateurs jugèrent qu’une petite pause était nécessaire pour déterminer ce que cela impliquait quant à la sécurité dans la ville, et quant à la suite du colloque.
C’est seulement alors que je compris que ce jour n’avait rien de commun avec les autres. Si, lors des attentats de Zaventem, je ne me sentais pas encore vraiment concerné, considérant tout cela comme la conséquence logique d’un État incompétent, cette fois, je réalisai que le prix de la souffrance humaine était d’un autre ordre, et que l’un (des pouvoirs publics insouciants) n’était pas digne d’être comparé à l’autre (ce que subissaient à présent les victimes et leur entourage).
Tous les participants étaient à présent dispersés dans l’auditorium, et dans l’espace-café qui le jouxtait. Certains conversaient, la plupart étaient rivés à leur téléphone. La situation n’était pas claire. Que s’était-il exactement passé dans le métro,et à l’aéroport ?Que faire de la recommandation du gouvernement, qui conseillait à tout le monde de rester chez soi ? En un jour pareil, fallait-il continuer à travailler, ou plutôt rentrer au plus vite ?Après consultation, la plupart des personnes présentes semblaient prêtes, malgré tout, à poursuivre le séminaire. Mais plus d’un tiers du public préféra se retirer, et quitter le bâtiment Reyers.
Le chercheur de la VUB continua aussitôt son exposé, imperturbable. Était-ce une pose destinée à dissimuler son sentiment d’insécurité ? Toute cette situation le laissait-elle de glace ? Ou estimait-il qu’il s’agissait d’un mal pour un bien ? Je ne savais pas très bien ce que je devais en penser, mais je réalisai que moi aussi, j’étais resté assis.
– C’est pourquoi il est important que le monde académique, le secteur des médias et le gouvernement se réunissent sur une plateforme commune. On peut appeler cela un Media Hub Brussels, une triple hélice donc, où penser stratégiquement à son renforcement ; où partager et échanger les connaissances ; et où préparer un terreau fertile pour les nouvelles petites entreprises médiatiques du futur. La chose est importante pour l’économie et pour l’emploi, car le secteur des médias croît plus rapidement que le reste de l’économie ;et pour l’image de Bruxelles en tant que ville créative, car sur ce plan, Bruxelles peut déjà concurrencer l’international (Amsterdam, Copenhague), et se trouve désormais dans la roue d’autres villes comme Londres, Paris, ou Berlin. Y a-t-il des questions ?
Le silence inconfortable et un peu trop long qui suivit cette question avait tendance à la rendre péremptoire.
Jusqu’à ce que j’intervienne, impulsivement, moi qui ordinairement suis tout, sauf le genre de personne à poser des questions lors d’un colloque.
– Quel rôle doit selon vous jouer la VRT au sein de ce Media Hub ? lançai-je abruptement à l’universitaire.
– Il n’y a pas une seule société de médias qui ait quelque rôle que ce soit à jouer au sein du Media Hub ; il n’est pas question de fonder une nouvelle organisation qui réunirait tout le secteur dans la capitale. Le plus important, c’est de prendre conscience du fait qu’il existe un secteur des médias ; que ce secteur est une sorte d’écosystème ; ce qui signifie que les entreprises, bon gré mal gré, sont liées. Chaque pas posé par une entreprise, chaque projet qu’elle lance, a des conséquences sur une autre partie du secteur, et souvent même sur le secteur dans son ensemble. On peut donc parler d’une sorte de Vallée de la Senne digitale. En ce sens, le rôle et la responsabilité d’une grande entreprise, comme les médias de service public, sont bien évidemment plus importants pour le Media Hub que ceux d’une start-up. Je vous donne un exemple : si la VRT diffuse plus ou moins de publicités sur ses ondes, cela aura un effet sur les revenus publicitaires des chaînes privées, qui en sont encore plus dépendantes que la VRT elle-même, puisqu’elle continue à recevoir une grande dotation de la part des pouvoirs publics.
– Mais qu’en est-il des économies qui sont faites aujourd’hui ? N’ont-elles pas, elle aussi, un impact ?
J’étais surpris par ma propre assertivité.
– En effet, l’enveloppe publique de la VRT diminue, mais même en tenant compte de cette économie souhaitée par le gouvernement, 250 millions d’euros de soutien des pouvoirs publics, cela reste une belle somme. Mais laissez-moi vous donner un autre exemple, afin de mettre en évidence le fait que l’influence de la VRT s’étend à d’autres aspects : elle investit régulièrement dans des projets d’innovation qui peuvent être
