Mon père, ce collabo - Jean Buvens - E-Book

Mon père, ce collabo E-Book

Jean Buvens

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Comment supporter que son histoire personnelle soit mêlée à l'horreur de l'Histoire ?Jean Buvens a 10 ans, en 1944, lorsqu’il comprend peu à peu le rôle de ses parents pendant la Seconde Guerre mondiale : sa mère parcourt les rues de Bruxelles à la recherche de noms juifs sur les sonnettes, son père revient les soirs de rafles les bras remplis de jouets d’enfants.Chauffeur pour la Gestapo, son père aidera les nazis en tant que dénonciateur mais, une fois leur pion devenu inutile, les Allemands n’hésiteront pas à les exiler, lui et sa famille, dans une cave en Allemagne.Jean, petit garçon, observe les actions de ses parents, perplexe, en tentant tant bien que mal de discerner leurs actes corrects et ceux, honteux, bien plus nombreux.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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© Les Éditions Jourdan

Bruxelles – Paris

http://www.editionsjourdan.com

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ISBN : 978-2-39009-103-5 – EAN : 9782390091035

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédéque ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Jean BUVENS

Mon père, ce collabo

Le travail de l’esprit, pendant l’enfance,

creuse dans l’âme des plaies siprofondes que, parfois,

elles ne peuvent plus se fermer.

Maxime Gorki

Je dédie ces pages à Maman Catherine et à mon grand-père paternel, Henri Buvens.

Remerciements

Je remercie le professeur François Houtart pour ses encouragements et ses conseils judicieux. Sans lui, cet ouvrage n’aurait pas vu le jour. Je remercie aussi le professeur Gil Baillard de l’Université centrale de Quito pour son aide linguistique et MmePilar Castanedo pour son efficace collaboration.

Préface

L’ouvrage de Jean Buvens combine deux thèmes qui s’entrecroisent et se complètent. D’une part, la manière dont un enfant vit la guerre au quotidien et, d’autre part, le drame d’une famille détruite par les circonstances. Il le fait d’une manière directe, sans emphase, accessible pour tous et pour cela, profondément émouvante. Il n’est guère difficile, au cours de la lecture, de s’identifier au récit et de partager les sentiments de celui qui décrit les événements au jour le jour. Il en ressort une grande leçon d’humanité.

La guerre peut être lue telle une épopée, comme dans de nombreux livres d’histoire destinés à endoctriner les jeunes, ou traitée sous la forme de statistiques concernant le nombre de combattants des différents camps, leur origine et leurs champs de bataille ou encore la quantité de chars, d’avions, de navires engagés dans les opérations, sans parler des chiffres de victimes de part et d’autre, comme on l’a vu dans les magazines rappelant le centenaire de la Première Guerre mondiale. Elle peut aussi être placée dans son cadre politique de combats entre des hégémonies ou, décrite dans ses fonctions économiques, fruit, en dernière instance, d’un système économique en panne d’accumulation. Mais elle se vit aussi au quotidien et c’est l’apport de Jean Buvens.

Dans cet ouvrage, les événements se déroulent sous nos yeux, chacun possédant leur logique et décrits par le regard d’un enfant de 11 ans, qui les vit sans comprendre. Il s’agit du quotidien de l’horreur, ce dont les politiciens qui déclenchent les conflits armés ne parlent guère. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, dont le déroulement est esquissé dans ces pages, les guerres se sont succédé, presque toutes dans les continents du Sud et, pour la majorité d’entre elles, en fonction des intérêts des puissances occidentales : Vietnam, Algérie, Angola, Nicaragua, Iraq, Afghanistan. Elles aussi sont vécues au quotidien, bien loin des discours officiels, comme celui du commandant en chef des armées américaines qui, à la veille de l’intervention en Iraq contre l’Émirat islamiste, affirmait : « Les États-Unis n’ont pas peur de la guerre ». Les guerres locales ne sont pas moins horribles pour ceux qui les vivent au sein même de leur existence.

Le témoignage émouvant et précis qui est présenté dans l’ouvrage de Jean Buvens nous dit ce qu’est la guerre et sa profonde déshumanisation. Rien à voir avec les défilés triomphants, les poitrines rutilantes de décorations, les chants patriotiques et la célébration des héros. La guerre c’est cela : ce que raconte un enfant.

Par ailleurs, la deuxième trame de ce livre, abordant la dérive d’une vie familiale au sein d’un couple entraîné dans la tourmente, qui a perdu ses repères avec un père collaborateur du pouvoir nazi et une mère dénonciatrice, est aussi décrite avec les yeux d’un enfant d’abord étonné, puis horrifié. Le sentiment de rejet se mêle progressivement à un complexe de culpabilité et s’exprime en termes parfois très durs. Cependant, le combat quotidien pour surmonter les événements qui se succèdent, et quand même vivre débouche, au travers des hauts et des bas, sur un projet de vie qui se réalise. Il en résulte un message d’espérance. Au cours du récit, au milieu des horreurs, un geste, un regard, indique que l’humain n’a pas complètement disparu.

C’est au Foyer du Jeune Travailleur, organisé à Bruxelles par la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), que j’ai fait la connaissance, au début des années50, de Jean Buvens. Il était un des trente jeunes partageant la vie de cette maison. La plupart y étaient placés par le Juge de la Jeunesse. Il s’agissait cependant d’un foyer ouvert et tous travaillaient en ville. Beaucoup, en cette période d’après-guerre, pensaient émigrer, notamment au Canada.

Au cours des années qui suivirent, nous restâmes en contact, quand il fut policier à Schaerbeek, l’une des communes de la région bruxelloise et ensuite, lorsque retraité, il s’installa dans le Brabant Wallon, non loin de Louvain-la-Neuve, où j’enseignais. Sa capacité de développement personnel, ses connaissances de la grande littérature française et étrangère, son intérêt pour la politique internationale, sa curiosité pour l’histoire des cultures étaient impressionnants. Son talent littéraire, malgré les trous de sa formation scolaire, valait la peine d’être appuyé. Ce travail qui, au départ, n’était pas destiné à la publication, était digne de voir le jour sous forme de livre.

Une grande leçon de vie, une critique radicale de la guerre, la foi dans les capacités de l’être humain dans des situations profondément adverses, une force spirituelle, c’est ce que cet ouvrage nous enseigne.

François Houtart

Chapitre 1

Le départ

Il n’était pas encore sept heures du matin, le samedi 2 septembre 1944, lorsque ma mère vint me réveiller. Au ton de sa voix, je sus qu’il aurait été dangereux de ne pas obtempérer. Mais ce ne fut pas seulement le ton de sa voix qui me fit bondir du lit. Ni la peur d’une réprimande. C’était aussi parce que j’avais, dans toute sa façon d’être, perçu de l’inquiétude. Ma mère était nerveuse comme je l’avais rarement vue. Et moi, j’étais excité à cause de la rentrée des classes. Comme chaque année, il fallait malheureusement en ce début septembre retourner à l’école. Et cette année, pendant les vacances, ma mère n’avait pas préparé avec moi mon cartable pour cette rentrée détestée. J’étais donc curieux de savoir comment elle allait se dérouler.

Debout, je me dirigeai vers la cuisine où l’évier nous servait également de cuvette pour nos ablutions. L’appartement n’avait pas de salle de bain, comme cela était souvent le cas à l’époque. Pour me rendre à la cuisine, je devais passer par la chambre de mes parents qui d’habitude était rangée, le lit fait, mais qui ce matin-là ressemblait plutôt à un chantier. Sur le lit des parents, il n’y avait plus que le matelas. Les draps de lit et les couvertures avaient disparu. Les portes de la garde-robe béaient sur une armoire vide. Les tiroirs de la commode étaient également ouverts et vides. Au pied du lit se trouvait alignée une demi-douzaine de valises plus ou moins grandes.

Du haut de mes dix ans, je ne pus naturellement analyser les raisons de ce que je venais de voir dans la chambre des parents, mais je me rendais tout de même compte qu’ils me préparaient toute autre chose qu’une rentrée de classes. Afin de pouvoir me rendre dans la salle à manger, où je savais que ma mère se trouvait au bruit qu’elle faisait, et pour enfin savoir ce qui se tramait, je me lavai comme un chat et avalai rapidement la tartine que ma mère m’avait préparée. Mon impatience ne fut pas déçue. La porte de la salle à manger à peine ouverte, je sus que mon inquiétude était amplement justifiée, car ce qui s’offrait à mes yeux était bien pire que ce que j’avais vu dans la chambre à coucher. La salle à manger, qui en fait était une salle à manger-salon, était jonchée de tout ce qui s’était jusque-là trouvé dans les deux buffets qui meublaient la pièce.

Ma mère échevelée se démenait comme un beau diable au milieu de son capharnaüm, sans à mon avis s’être rendu compte de ma présence. En plus de mon inquiétude grandissante, j’eus la confirmation que la rentrée scolaire, que je craignais tant, était fortement compromise, car aucune trace de cartable ou de quelque chose y ressemblant. J’oubliai donc pour le moment cette rentrée hypothétique afin de me concentrer sur ce que ma mère faisait. Ma mère, qui ne m’avait pas adressé la parole, continuait à vider les armoires et je me rendis compte à sa manière d’être qu’il valait mieux que je me tienne coi. Je m’assis à l’écart bien décidé à essayer de comprendre le pourquoi de tout ce remue-ménage.

Huit heures venaient à peine de sonner lorsqu’un coup de sonnette allait me fournir une partie de réponse. Ma mère, qui devait attendre cet appel, se précipita alors dans l’escalier et revint très vite accompagnée de trois hommes habillés de cache-poussières qui avaient les bras chargés de caisses. Après avoir fait le tour de l’appartement, deux des hommes commencèrent à remplir les caisses qu’ils venaient d’apporter. Pour ce faire, ils prenaient tous les objets que ma mère avait sortis des armoires, les emballaient délicatement dans du papier de soie et les rangeaient ensuite dans les caisses qu’ils avaient apportées. Dès qu’une caisse était remplie, le troisième homme la descendait pour la déposer dans le camion avec lequel les déménageurs étaient venus et qui se trouvait garé le long du trottoir au pied de notre immeuble.

J’avais naturellement fini par comprendre qu’il s’agissait d’un déménagement. Je devrais plutôt dire d’un déména-gement de plus, car ce n’était pas la première fois que mes parents changeaient de logement. Et par conséquent, chaque fois cela me déracinait un peu plus, me laissant sans repères. Je devais changer d’école, m’habituer à un nouvel environnement et me faire de nouveaux amis. Mais cette fois-là, il y avait un élément supplémentaire qui me désorientait. Pourquoi étaient-ce les déménageurs qui emballaient toutes nos affaires1 ?

Lors d’autres déménagements, j’avais appris que c’était toujours ma mère qui s’occupait de ce travail. Alors que cette fois-ci, il y avait ces hommes qui s’en chargeaient à sa place. Tandis que j’essayais de comprendre ce qui se passait, notre appartement se vidait rapidement et le camion aurait bientôt avalé l’ensemble de nos biens. Je finis par me résigner et m’assis au milieu de la salle à manger-cuisine sur une caisse vide. Elle avait renfermé des bouteilles de cidre que ma mère venait de distribuer aux déménageurs. Du haut de mon perchoir, j’admirai pendant un temps le savoir-faire des maîtres emballeurs. Mais la dextérité des déménageurs ne put longtemps me faire oublier l’étrangeté de la situation.

D’un côté, j’aurais dû être en classe, de l’autre, ma mère préparait un déménagement alors que mon père n’était pas présent. Il faut dire qu’il y avait plusieurs jours que je n’avais plus vu mon paternel. C’était pour moi le mystère le plus complet. Ce ne fut que bien plus tard lorsque, adulte, j’eus en main toutes les données de ce problème, que je pus comprendre ce qui était en train de changer pour toujours le cours de ma vie. Mais n’anticipons pas et revenons aux déménageurs et à ma mère. Ma mère, parlons-en !

Elle continuait à m’ignorer, mais était volubile avec les déménageurs à qui elle racontait je ne sais quoi. Il était presque midi lorsqu’ils eurent fini leur travail et nous quittèrent après avoir vidé la dernière bouteille de cidre avec ma mère. Nous nous retrouvâmes, ma mère et moi, tout à coup seuls dans l’appartement vide. Malgré les rayons de soleil qui entraient maintenant librement à travers les fenêtres sans rideaux, l’appartement me paraissait sinistre. Les déménageurs avaient non seulement emporté les meubles et leur contenu, mais aussi l’âme de ce qui avait jusqu’à présent été notre logis, c’est-à-dire l’endroit où l’on se sent bien. De tout cela il ne restait plus rien. Je ne savais pas encore que le tête-à-tête entre ma mère et moi allait durer plusieurs heures, sans que je sache pourquoi nous restions là dans ce lieu impersonnel, alors que nous aurions dû accompagner les déménageurs qui devaient, je suppose, amener nos biens vers un nouveau domicile. Mais j’avais pour le moment un autre souci, mon estomac criait famine. Ma mère, qui elle aussi avait peut-être faim, ou qui tout à coup avait réalisé que j’existais encore – il est vrai que m’ignorer dans l’appartement vide aurait été difficile – me sauva d’une inanition certaine en me proposant une tartine que j’avalai gloutonnement. Ma mère alla ensuite se poster près d’une des fenêtres de la salle à manger, où elle grignota sa tartine tout en observant la rue avec attention.

Notre appartement était situé au premier étage d’une maison qui faisait le coin de la rue Van Hammée et de la place C. Bremer, à Schaerbeek2. Au rez-de-chaussée, il y avait une poissonnerie. À propos de poissonnerie, mon père m’avait quelques semaines plus tôt offert un petit chat, âgé d’environ deux mois. Comme j’étais enfant unique et que mes parents ne me laissaient pas jouer dans la rue, ce petit chat devint vite mon unique compagnon de jeu.

Contrairement aux idées reçues, il n’essaya jamais, attiré par les odeurs de poisson, de s’échapper en direction du magasin. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes si ma mère n’avait pas détesté les chats. Cette animosité se concrétisa un jour lorsque mon compagnon, qui s’était probablement oublié, reçut de ma mère un violent coup de pied qui envoya la pauvre bête s’aplatir contre le mur de la salle à manger. Mon petit compagnon en saignait du nez. Blessure que je soignai à l’aide de produits qui se trouvaient dans une boîte de premiers secours. Je n’eus malheureusement pas longtemps le plaisir d’avoir un compagnon de jeu. Quelques jours après l’incident du coup de pied, mon père me dit avec ménagement que nous devions nous absenter et que pendant notre absence, une voisine allait s’occuper du chat. Mon compagnon fut placé dans un carton et mon père et moi, qui avions le cœur serré, apportâmes le chat, que je ne devais plus jamais revoir, chez une voisine.

Mais revenons à l’appartement, qui se composait d’une salle à manger-salon qui avait trois fenêtres : l’une donnait sur la rue Van Hammée, la suivante, qui était en fait une loggia, donnait sur la rue et la place et la troisième fenêtre donnait uniquement sur la place. Donnant également sur la place, ma chambre jouxtait la salle à manger-salon. Derrière ma chambre, il y avait la chambre de mes parents et enfin, derrière la chambre de mes parents il y avait une petite cuisine. Lorsque ma mère se posta devant une fenêtre, ce fut la loggia qu’elle choisit afin de pouvoir avoir à la fois vue sur la rue et la place. Mais pourquoi voulait-elle absolument avoir ce poste d’observation ? Et pourquoi ma mère devenait-elle de plus en plus nerveuse ? Je pus constater à quel point ma mère était énervée lorsque, las d’être assis sur ma caisse qui trônait toujours au milieu de la salle à manger-salon, je décidai pour me dégourdir les jambes de courir à travers les pièces vides de notre appartement. Ma course folle fut stoppée net par un impératif : « Jean, arrête et va t’asseoir ! » Tout penaud, je retournai m’asseoir sur ma caisse et continuai pendant un certain temps à observer ma mère. Ce qui me permit tout de même d’arriver à une conclusion, ma mère devait guetter quelqu’un ou quelque chose, mais quoi ? À quoi ai-je bien pu penser, lorsque les trépignements d’impatience de ma mère ne m’intéressèrent plus ? Peut-être à ce tout proche 6 juin 19443, alors que ma mère et moi nous trouvions dans une file de personnes, presque toutes des femmes, qui attendaient je ne sais quoi devant un bâtiment situé dans une rue près de la porte Louise ? Mais ce que je sais, c’est que toutes ces personnes étaient inquiètes et discutaient d’un événement qui venait de se produire. Elles parlaient naturellement du débarquement des alliés sur les côtes de Normandie. Ai-je pensé à ce pénible incident, également tout proche, alors qu’étant assis sur ses genoux j’avais dit à mon père « tu es un lâche ». Mon père était devenu blême, mais n’avait rien dit. Je ne savais pas encore que cette affirmation était terriblement prémonitoire. Je fus tiré de ma rêverie par un bruit de moteur et par la voix de ma mère.

Cette dernière me dit : « Jean, mets ta veste et prends ta valise, nous partons ». Ma mère, qui était prête à partir depuis qu’elle s’était postée près de la fenêtre, empoigna également sa valise. Sans mot dire, elle quitta l’appartement et se précipita dans l’escalier. J’eus du mal à la suivre. Arrivée au rez-de-chaussée, elle ouvrit la porte de la rue et là ce fut le choc pour moi. Une voiture décapotable – probablement une Mercedes – peinte en kaki, à marchepieds, était rangée le long du trottoir. Sur chaque marchepied, il y avait deux civils armés jusqu’aux dents. Mon père, enfin retrouvé, était assis à la place du convoyeur et était aussi armé que les hommes installés sur les marchepieds4. Ma mère me poussa dans le véhicule et s’y engouffra elle-même. À peine assis, la voiture démarra sur les chapeaux de roue. Le chauffeur fit un dangereux demi-tour et nous dévalâmes à tombeau ouvert la rue Van Hammée, vers une destination inconnue, tout du moins pour moi. De ce trajet vers l’inconnu, je n’ai pas de souvenir bien précis, sauf que je constatai que les rues étaient désertes et que de temps en temps, la vie qui se cachait derrière les murs des maisons nous apparaissait grâce à un rideau qui s’écartait imperceptiblement, mais juste le temps nécessaire pour que les occupants puissent jeter un coup d’œil apeuré en direction de ce curieux et inquiétant équipage. Après avoir traversé tout Schaerbeek, nous filâmes par la chaussée d’Etterbeek vers la place Flagey et ensuite, en longeant les étangs d’Ixelles, nous arrivâmes, je pense, rue du Monastère qui devait être le lieu de notre destination du moment, car notre chauffeur arrêta le véhicule le long du trottoir, à hauteur d’une belle maison de maître.

Nos accompagnateurs sautèrent des marchepieds et formèrent une haie de protection pour mes parents et moi, afin que nous puissions nous engouffrer dans la maison dont la porte d’entrée ouverte indiquait que nous étions attendus. À l’intérieur de la maison, un homme et une femme, à peu près de l’âge de mes parents, c’est-à-dire entre trente et quarante ans, accueillirent chaleureusement mes parents, ce qui me fit penser qu’ils se connaissaient. Au bout d’un moment, la pièce où nous nous trouvions fut envahie par trois turbulentes gamines qui devaient être âgées de six, huit et dix ans environ ; il s’agissait des trois filles de la maison. Les trois sœurs, qui étaient aussi chaleureuses que leurs parents, m’adoptèrent immédiatement et m’entraînèrent au jardin derrière la maison, où nous jouâmes, insouciants, jusque tard dans la soirée. Il faisait beau en ce début du mois de septembre 1944 et nous profitâmes au maximum de cette belle soirée. La plus gaie des trois sœurs était incontestablement la plus jeune des trois.

Du reste de mon séjour dans cette accueillante et sympathique famille, je n’ai malheureusement aucun souvenir. Mais je me suis certainement endormi je ne sais où dans cette maison, en me demandant pourquoi nous nous trouvions chez des étrangers et pas dans notre nouveau « chez nous ». De la fin de notre séjour chez les trois sœurs, je n’ai pas plus de souvenirs. Le 3 septembre 1944 commence pour moi lorsque je me vois assis avec ma mère près de la ridelle, à l’arrière d’un camion qui était stationné avenue Louise, juste en face des bâtiments du quartier général de la Gestapo5 et à moins de 200m de la maison où nous avions passé la nuit. Ce camion faisait partie d’une colonne de véhicules militaires allemands. Je crois que là, assis à l’arrière du camion, je finis par ne plus penser à un nouveau « chez nous » qui devenait, à mon avis, très hypothétique. Mais je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer et mes parents ne me disaient rien. Je n’eus donc d’autre possibilité que d’observer ce qui se passait aux alentours. De ma place dans le camion, je voyais la maison où nous avions passé la nuit, mais ce n’est pas celle-ci qui m’intéressait, seulement la rue. Car cette rue avait été pour moi le théâtre d’un événement très particulier. Au printemps1944, ma mère m’avait emmené rue du Monastère pour voir mon père défiler, habillé de l’uniforme de l’occupant. Il s’agissait peut-être même d’un uniforme SS6 et j’avais eu l’impression que ma mère était fière de son mari. Se serait-elle déplacée si cela n’avait pas été le cas ? Si j’avais eu quelques années de plus, j’aurais compris que mes parents avaient choisi leur camp. D’autant plus que d’autres événements auraient dû m’interpeller si j’avais effectivement été plus âgé. Par exemple, le fait que mon père m’ait emmené à plusieurs reprises lorsqu’il se rendait à son boulot ! De quel travail s’agissait-il exactement ? Je ne le sus jamais. Mais comme je connais l’endroit où mon père m’emmenait, je peux m’imaginer qu’il s’agissait d’un boulot pas très honorable, car que pouvait-on faire d’honnête au 453, avenue Louise7, ou autrement dit dans les bâtiments de la Gestapo que je pouvais maintenant voir de l’endroit où j’étais assis.

Lorsque mon père m’avait emmené, je n’avais eu accès qu’au corridor d’entrée et à la centrale radio, qui se trouvait directement à droite de la porte d’entrée. Le reste du bâtiment m’était strictement interdit. Et pour cause, au bout du corridor, il y avait une porte qui donnait accès aux caves où, comme je l’avais entendu dire par mon père, « c’est là que l’on enferme et questionne les personnes arrêtées »8. Par conséquent, lorsque mon père avait à faire plus avant dans le bâtiment, il me déposait chez les téléphonistes en uniforme9, où le gamin de dix ans que j’étais avait même eu le douteux privilège de s’asseoir sur les genoux de l’une ou l’autre téléphoniste. Pendant que mon esprit vagabondait, mon père, lui, essayait d’informer ma mère du déroulement des événements. Où allait-il prendre ses informations ? Sans doute auprès de ses supérieurs de la Gestapo, et il venait ensuite informer ma mère. C’est ainsi que j’appris que la coupole du palais de justice de Bruxelles10était en feu. Selon mon père, il se serait agi d’un attentat commis par « des résistants ». Ce qui se révéla naturellement faux. Plus tard, il vint dire à ma mère que les troupes alliées se trouvaient dans le bois de la Cambre, c’est-à-dire à seulement quelques kilomètres d’où nous nous trouvions.

Mais la nouvelle qui me choqua et m’horrifia, au point qu’encore maintenant, j’ai peine à écrire sur ce sujet, est celle que mon père vint raconter en fin d’après-midi à ma mère. Cela fait toujours mal, même 60 ans plus tard. Mon père essaya bien de faire son annonce à ma mère de telle façon que je ne puisse l’entendre, mais comme nous étions assis à moins d’un mètre l’un de l’autre, je saisis tout ce qui se disait. Ce fut terrible ! Mon père, d’une voix blanche, raconta à ma mère que toute la famille où nous avions passé la nuit était morte. Que s’était-il passé ? Mon père raconta alors, les larmes dans la voix, que le père avait tué ses enfants, sa femme et s’était ensuite donné la mort. J’étais comme tétanisé. Quelques heures auparavant, je jouais gaiement avec les trois sœurs dans le jardin de leur maison. C’est surtout à la plus jeune à laquelle je pensais. C’était la plus gaie, la plus vivante. Hébété, je n’entendis plus rien de ce que mon père raconta par la suite à ma mère. Quel dénouement tragique d’une collaboration avec l’ennemi, comme j’allais le comprendre plus tard. Ce geste avait-il été celui d’un lâche qui avait eu peur de devoir subir le sort réservé aux traîtres, ou celui d’un homme désespéré qui avait par cet acte inqualifiable voulu préserver sa famille des conséquences de son engagement avec l’ennemi ? Et comme on a pu le constater par la suite, ces conséquences furent parfois dramatiques, comme dans mon cas puisque je porte encore en moi la douloureuse honte de ce que j’allais apprendre sur mes parents.

Combien de temps suis-je resté là, choqué, l’esprit vide, je n’en sais rien. Je repris certainement contact avec la réalité lorsque je vis que des civils sortaient avec des vélos d’un bâtiment contigu de la Gestapo11. En y regardant de plus près, ils n’étaient pas de quelconques quidams, mais bel et bien des militaires allemands qui espéraient ainsi pouvoir, sans se faire remarquer, prendre la fuite devant les alliés qui se rapprochaient dangereusement de l’endroit où nous nous trouvions. Les alliés ne devaient effectivement plus être très loin, car les moteurs des camions de la colonne dans laquelle nous nous trouvions commencèrent à vrombir12. Des civils et des militaires s’activaient dans tous les sens. Des ordres fusaient de partout. Mon père vint dire à ma mère que nous allions partir. Partir où ? Cela restait pour moi un mystère, comme en fait tout ce qui se passait autour de moi. Je me laissais porter par les événements et suivais mes parents qui, par peur des conséquences de leur collaboration, m’entraînaient dans des aventures qui allaient me traumatiser pour le restant de mes jours. J’ignorais encore que c’est moi qui allais subir, ma vie durant, les séquelles du rôle qu’ils avaient joué pendant cette période et devant lequel ils fuyaient maintenant comme des lâches. Notre camion se mit en marche et me tira de mes rêveries. Notre colonne d’au moins une douzaine de véhicules se dirigeait, par l’avenue Louise, vers l’avenue de la Toison d’Or, pour suivre la petite ceinture jusqu’à la chaussée de Louvain que nous empruntâmes en direction de la place Meiser pour quitter Bruxelles en direction de Louvain13. Ce voyage de la honte que nous entamions ne fut pas toujours triste. Entre Bruxelles et Louvain, nous dépassâmes une cohorte de personnes, certaines en civil et d’autres en uniforme. Il s’agissait naturellement toujours d’Allemands qui fuyaient l’avancée des troupes alliées. Les uns à bicyclette, et il s’agissait là peut-être de certains des civils que j’avais vu sortir vélo à la main d’un bâtiment contigu de la Gestapo, d’autres à pied, et enfin ceux qui avaient eu plus de chance se déplaçaient avec tout ce qui a un moteur. Cela allait de motos jusqu’à des autobus.

À propos d’autobus, alors que nous en dépassions un, rempli de militaires allemands, mon père, qui tenait le volant du camion dans lequel nous nous trouvions, fit une embardée qui obligea le chauffeur de l’autobus à précipiter son véhicule dans le champ bordant la route pour éviter d’entrer en collision avec nous. Nous vîmes, ma mère et moi, de notre place près de la ridelle, que les occupants du bus nous menaçaient du poing. La vue de tous ces pauvres hères en débandade n’avait plus rien de commun avec les fiers Teutons qui, en 194014, avaient envahi notre pays et que j’avais vus parader dans Bruxelles. Ils me faisaient plutôt penser aux Anglais15 que j’avais vu en quarante descendre la chaussée d’Ixelles en direction de la place Flagey, fuyant les Allemands qui arrivaient au galop, et qui se faisaient siffler par les badauds parce qu’une rumeur affirmait que les Anglais avaient miné Bruxelles pour faire sauter la ville après leur départ. Mais laissons là les Anglais, qui de toute façon allaient se venger, pour nous concentrer sur notre voyage. Encore qu’il serait plus juste de dire « notre fuite en Égypte».

Notre colonne avançait très difficilement et très lentement sur cette chaussée de Louvain, toujours aussi encombrée de soldats en déroute. Au bout d’un certain temps, la colonne s’arrêta – bien à l’abri des arbres bordant la route à cause des possibles attaques des avions de la chasse alliée – pour nous permettre de nous dérouiller les jambes et de satisfaire un besoin naturel. Au cours de cette halte qui dut avoir eu lieu entre Louvain et Diest, je fus témoin d’un incident des plus pénibles qui avait pris son origine lors d’une première et courte halte que mon père avait effectuée avant Louvain, afin de nous permettre ma mère et moi de prendre place à côté de lui dans la cabine où il faisait plus chaud qu’à l’arrière, car en cette soirée de septembre, il commençait à faire frais. Assis à l’avant, nous avions ainsi, ma mère et moi, vue sur l’arrière du camion qui nous précédait. De cette façon, j’avais pu voir, assis près de la ridelle, un monsieur d’une cinquantaine d’années et en face de lui une dame beaucoup plus jeune. Ce monsieur et cette dame étaient tout comme nous, descendus du camion pour se dégourdir les jambes et peut-être satisfaire un besoin naturel. Alors que la plupart des personnes qui étaient descendues des camions discutaient entre elles en attendant que nous poursuivions notre route, le monsieur et la dame que j’avais observés pendant le trajet entre les deux haltes se tenaient à l’écart et discutaient ferme. Au bout d’un moment, le monsieur se dirigea vers le petit bois qui bordait le côté droit de la route et y disparut bientôt. J’avais déjà presque oublié ce monsieur lorsque le bruit d’un coup de feu provenant du petit bois retentit. Je fus naturellement surpris. Un silence pesant s’établit dans le groupe qui jusque-là discutait allègrement. Tous ces adultes, ne voyant pas revenir le monsieur, étaient tout à coup comme pétrifiés. Je sentis alors que quelque chose de grave devait s’être produit dans le petit bois. L’ordre de reprendre place dans les camions fit diversion. Mais c’est en silence que chacun reprit sa place dans la colonne.

Nous reprîmes notre route en direction de Diest, comme je le sus plus tard. Mon père et ma mère, encore sous le choc de ce qui venait de se passer, ne dirent rien. Au bout d’un moment, mon père finit par rompre le silence. Il raconta alors à ma mère que le monsieur et la dame étaient un couple et que le monsieur était en fait le gérant du mess des officiers de la Gestapo, avenue Louise, et qu’il était juif. Mon père et ma mère continuaient à s’entretenir, mais leur conversation ne m’intéressait plus. J’observais la route sans probablement penser à la situation exceptionnelle dans laquelle je me trouvais. Il y avait pourtant matière à réflexion. Car depuis 1940, date du début de la guerre, je vivais, à cause de mes parents, dans un tourbillon continuel d’événements difficilement assimilables pour un enfant. Par exemple, pourquoi ma mère m’avait-elle traînée derrière elle sur les lieux du bombardement de la place Liedts, à Schaerbeek, alors que les sirènes de fin d’alerte venaient à peine de retentir16 ?

Peut-être parce que, pour une raison ou une autre, nous n’étions pas loin de la place Liedts. Et que ma mère pouvait ainsi satisfaire sa malsaine et morbide curiosité qui la poussait sur les lieux des catastrophes. Et surtout pourquoi faire subir à son fils la vue de la désolation et de la destruction que laisse derrière lui un bombardement ? Place Liedts, je fus confronté à la mort. Au coin de la place et de la rue Verte, il y avait un vieux monsieur, à la belle barbe blanche, plaqué debout contre une porte d’entrée. Ce pauvre vieux avait, comme je l’appris plus tard, été tué par l’explosion d’une bombe et par le déplacement d’air qu’elle avait occasionné. Dans la couronne d’un arbre, il y avait, comme déposé par un géant, un berceau. Il fut raconté plus tard qu’il y avait un bébé dans ce berceau. Je crois bien que c’est de ma mère que je tenais cette peu probable nouvelle. Ma mère m’avait aussi entraîné sur le lieu des exploits de de Selys Longchamps17. Nous habitions à cette époque au 87 de la rue Lesbroussart, pas très loin de l’avenue Louise et des bâtiments de la Gestapo, lorsque le pilote belge les mitrailla avec les suites qu’on connaît. Ma mère avait certainement flairé le sensationnel en entendant le bruit des mitrailleuses de l’avion et les détonations des tirs de la D.C.A. qui se trouvait sur le toit de l’immeuble. Toujours est-il que nous nous trouvâmes sur place alors que les Allemands s’affairaient encore à évacuer leurs morts et blessés. J’ai l’impression d’avoir vu les gens de la Gestapo arrêter, en représailles, les personnes qui se trouvaient à l’arrêt de tram tout proche. Voilà deux événements, parmi bien d’autres, auxquels je pensais peut-être, en corrélation avec le suicide que nous venions de vivre. Pendant que je suivais la route, et notre toujours lente progression vers le Limbourg belge, une nouvelle et encore plus dramatique aventure se préparait. Deux avions alliés apparurent à l’horizon, mes parents cessèrent alors de s’entretenir et scrutèrent avec anxiété le ciel pour voir d’où venait le danger. Ayant jugé que l’attaque des avions était imminente, mon père décida de s’arrêter et de ranger le camion sur le bas-côté gauche de la route, côté qui était protégé par une rangée d’arbres.

Dès que nous fûmes rangés, ma mère et moi sautâmes du camion, et nous pûmes