Mon père, ma mère, Allah... et moi - Farah Kay - E-Book

Mon père, ma mère, Allah... et moi E-Book

Farah Kay

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Beschreibung

Retour sur une enfance détruite
Une famille d’origine marocaine, dans une cité populaire : le père, la mère, le fils. Et Farah, la souffre-douleur, la moins que rien, qui doit payer de toutes les manières possibles la faute originelle d’être née fille, jusqu’à l’horreur dans laquelle son père l’entraîne de ses 4 ans à ses 15 ans, avec la bénédiction d’une mère pour qui le rôle d’une fille est de se soumettre aux désirs des hommes. Même les plus monstrueux, même s’ils doivent détruire une enfant.
Les années ont passé et Farah s’est relevée. Blessée à vie, elle a trouvé la force de s’évader, de fuir le cercle pervers où elle était enfermée. Et de se reconstruire.
Pour preuve, ce témoignage puissant, souvent déchirant, mais qui sait aussi être drôle, prendre une distance salutaire avec l’horreur des faits qu’il dénonce.
Devenue une femme libre, Farah Kay a acquis le courage de regarder en face, avec une colère lucide, ce père, cette mère et cette version obscurantiste, régressive d’un islam qui peut, parfois, rejeter les jeunes filles hors de l’humanité.
Découvrez le témoignage bouleversant de l'horreur vécue par l'auteure et de son combat pour se reconstruire.

EXTRAIT

Pourquoi ne peut-on pas lever ce voile que Dieu aurait mis sur mon père, sur les hommes, pour cacher leur perversité ? Je ne dis pas que tous les hommes sont pervers, heureusement. Mais, je tente aujourd’hui d’arracher ce voile au nom de ma liberté de penser. J’ai pourtant cru en Allah, il y a longtemps. Mais croire en lui, c’était être en prison, dans une autre prison. Aujourd’hui, je sais que la lumière existe et c’est vers elle que je veux m’approcher au plus près.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Farah Kay, comédienne belgo-marocaine, partage son temps entre Paris et Bruxelles. Elle a notamment joué dans « Les vacances de Noël » de Jean Brucquoy aux côtés de Noël Godin, Yolande Moreau et Edouard Baer.

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Seitenzahl: 159

Veröffentlichungsjahr: 2017

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© La Boîte à Pandore

Paris

http ://www.laboiteapandore.fr

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ISBN : 978-2-39009-119-6 – EAN : 9782390091196

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Farah Kay

Mon père, ma mère, Allah... et moi

À Anthony et Eden, pour qui mon amour sera toujours inconditionnel. Avant vous, il n’y avait rien.

À Charles et Arthur Semal, Christian Semal et Rosa.

À toi... toi-même tu sais.

À Daniel Decroix, sans qui ce livre n’aurait jamais été achevé, car tu m’as donné l’envie et le courage de continuer à écrire.

À Yasmina Robert, mon amie, ma moitié, ma sœur partie trop vite.

À Marc Gooris, nous ne t’oublierons jamais.

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Simone de Beauvoir

PRÉFACE

Quand vous aurez lu ce livre-témoignage, le nom de Farah Kay évoquera pour vous le courage, l’obstination et un solide travail de résilience.

Gardez à l’esprit cette petite fille sauvagement agressée. Sa souffrance inhumaine. Exacerbée. Et son effarante solitude.

Gardez à l’esprit ce visage angélique, ce petit corps sans défense et saccagé, cette âme froissée, ce cœur éventré. Ce ventre évidé…

C’est au nom de cette enfance saccagée – mais aussi de toutes les enfances piégées, violentées – que Farah prend la parole.

Il en faut du courage pour relever la tête lorsque toute l’enfance durant, jusqu’à l’adolescence et l’éclosion de la jeune femme, on vous garde, la tête… sous l’eau, dans une indifférence générale.

Que ce soit dans la religion chrétienne ou musulmane ou tout autre système de pensée, les gens qui utilisent « Dieu » ou tout autre « entité supérieure » pour asservir et se servir des enfants et des adolescents sont des criminels, des psychopathes, des pervers.

Pour eux, il ne peut y avoir de pardon : aucune rémission des fautes.

 

Farah Kay n’appelle à aucune vengeance. Elle élève simplement un peu la voix pour dire LA femme à travers l’enfant humiliée.

On mesure la qualité d’un être à la qualité de son rire, de son sourire.

L’humour – le livre de Farah n’en manque pas ! – est un outil, une arme pour tenir le malheur à distance.  

Alors, que les pourfendeurs d’enfance prennent garde, la petite fille blessée s’est lentement redressée, elle révèle une femme courageuse et armée.

Une jeune femme debout. Prête au combat.

Ce qu’il faut développer de talents pour survivre à son enfance : chanteuse, comédienne, un one-woman-show, scénariste, réalisatrice et écrivaine…

Farah Kay s’est réapproprié chaque strate de son être pour exister enfin…

Daniel Decroix

Introduction

Je porte le prénom le plus répandu dans le monde musulman : Fatima. Si j’avais été un garçon, vous auriez eu affaire à Mohamed. En effet, la tradition musulmane veut que l’on appelle le premier enfant Fatima, si c’est une fille et, si c’est un garçon, on l’appelle Mohamed, comme le Prophète.

Il paraît que Fatima signifie « sevrée avant l’âge de 2 ans ». Fatima était la fille préférée du Prophète Mohamed. On l’avait surnommée « as-Zahra », la Resplendissante, parce qu’une lumière émanait d’elle en permanence ; la lumière de Dieu, disait-on. Je préfère penser que c’était la lumière de sa bonté qui émanait d’elle. Dans un hadith, le Prophète Mohamed l’a appelée la plus noble des femmes du Paradis. Les « hadiths » sont les paroles et actions attribuées au Prophète et non une parole divine. En revanche, les hadiths sont bien plus importants que le Coran dans l’Islam, car ils l’expliquent, le détaillent, l’analysent et dévoilent la biographie de Mohamed, sa vie, son parcours, ses combats sont un exemple pour chaque musulman, mais plus pour moi. J’ai choisi de renier l’Islam, car il représente tout le contraire des droits de l’Homme. Dans un autre hadith, Mohamed dit : « Il n’y a eu que quatre femmes accomplies : Assiya, épouse du Pharaon qui a choisi de suivre Moïse, la vierge Marie, Khadija, première épouse et Fatima. » Il a également déclaré : « Quiconque plaît à Fatima plait en réalité à Dieu, et quiconque cause sa colère cause en réalité celle de Dieu. »

Je suis et serai toujours une Fatima en colère, comme des foules de Fatima à travers le monde. S’il y a un Dieu, il était lui aussi en colère, et il l’est toujours. Il y a également des Mohamed en colère, et heureusement. Cet Allah et son acolyte, le prophète Mohamed, me mettent en ébullition, car ils ont permis la pédophilie et ont interdit à chaque musulman de lever le voile qu’ils ont mis sur les Hommes pour cacher leurs péchés. Quant aux femmes, elles ne possèdent pas naturellement ce voile qui cache leurs péchés : ce sont donc les hommes qui les punissent sur Terre en les obligeant à en porter un. Et il paraît qu’au ciel, c’est la même chose. Double peine.

Pourquoi ne peut-on pas lever ce voile que Dieu aurait mis sur mon père, sur les hommes, pour cacher leur perversité ? Je ne dis pas que tous les hommes sont pervers, heureusement. Mais, je tente aujourd’hui d’arracher ce voile au nom de ma liberté de penser. J’ai pourtant cru en Allah, il y a longtemps. Mais croire en lui, c’était être en prison, dans une autre prison. Aujourd’hui, je sais que la lumière existe et c’est vers elle que je veux m’approcher au plus près.

« L’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte »

Louis-Ferdinand Céline

1

J’avais 4 ans et demi quand ma famille s’est installée dans la cité du Parc du Perbos, située à Anderlecht. Nous y avions été affectés par le service du logement social en 1974. La cité était située non loin de Molenbeek. La cité comptait grossièrement une quinzaine d’immeubles. Il y avait beaucoup de verdure, une vue dégagée, ouverte sur le ciel ; les oiseaux chantaient. Cette plate cité était la mienne. Nous logions au deuxième étage, avec ascenseur bien entendu. Et l’ascenseur était signe d’ascension. Mes parents avaient démarré leur vie avec bien peu de choses. Passer d’un deux-pièces à un appartement pourvu de deux chambres, d’une salle de bain, de toilettes séparées était le signe incontestable d’une progression…contestée !

Ma mère était enceinte de mon frère qui hérita du prénom “Ismaël”. C’était le petit-nom d’un des frères de mon père, décédé à l’âge de 9 ans d’une piqûre d’abeille. Mon père, Mohamed, était l’aîné d’une fratrie de quatre frères et deux sœurs. Hamid, Kader, Mourad, Fatima et Saida. Ma grand-mère maternelle était berbère tachelhit et mère au foyer. Tatouée au front et au menton d’un signe tribal, elle portait le niqab, laissant juste apparaître ses yeux en amande dont l’effet allongé était accentué par un trait de khôl noir. Quant à mon grand-père, berbère également, maçon de carrière pour l’école d’horticulture de Meknès, il était issu de la tribu des Béni-Snassen, connue pour sa maîtrise de l’art de la Fantasia. Cette sorte de cérémonie militaire, qui se situe entre folklore et démonstration de force, voit des cavaliers foncer vers l’adversaire (ou le public) en tirant des coups de feu en l’air, avant de revenir aussi vite vers l’arrière, sous les youyous des femmes. Cette pratique est une stratégie d’attaque qui trouve son origine dans le Coran. Elle fait désormais partie du folklore traditionnel de la ville de Meknès. Mes grands- parents maternels étaient pieux. Ils pratiquaient les cinq piliers de l’Islam.

Ma première rencontre avec Yasmina fut au pied de mon immeuble. Nous avions toutes les deux 7 ans et demi. Elle venait d’y emménager. Nous étions en 1978. Elle habitait au n° 5, au cinquième étage, à quelques pas du mien. Yasmina n’était pas une petite fille comme les autres. Elle était une petite fille comme moi ! Des sang-mêlé. Voilà pourquoi nous nous mêlions de tout et de n’importe quoi. Cette différence qui nous unissait allait être notre force et notre point faible.

Nous étions curieuses de l’Autre. Yasmina dégageait une beauté naturelle, sensuelle et sulfureuse ! Elle avait de beaux cheveux noirs flottaient le long de sa chute de reins, de grands yeux noirs illuminaient son visage et une bouche pulpeuse qui appelait le baiser. C’était quoi un baiser sinon se jeter la tête la première à la tête des gens ? Elle et moi on se ressemblait ; on s’assemblait. J’étais légèrement moins typée qu’elle, Dame Nature m’avait plutôt dotée d’une chevelure brune aux reflets acajou. Son père, de confession musulmane, était originaire de Meknès, ville impériale du Maroc. Il faisait partie des immigrés appelés à venir travailler en Belgique dans les années 70, comme papa. Quant à sa mère, athée, elle était bruxelloise de pure souche. Un savant cocktail, comme maman. Nous avions des tas de points communs, au-delà de nos origines mixtes. Cependant, un détail nous différenciait : ses parents étaient séparés. Après cet échec sentimental, son père a regagné sa ville natale, « il est retourné au bled », comme certains immigrés maghrébins aiment à le dire, avec tant de fierté.

Cette année-là, dans la cité anderlechtoise, j’étais la seule enfant née d’un mariage mixte. Nous faisions l’objet de commérages d’un nouveau genre. Une Belge avec un Marocain et, de surcroît, issu de famille musulmane, faisait scandale à l’époque. Les us et coutumes étaient différents de l’Occident. Les femmes n’étaient pas prêtes à remettre en cause leur libération, en cours dans les années 70. C’était un choc des cultures. Durant les premières années suivant notre installation, nous étions même la cible d’un corbeau qui proférait des menaces de mort à notre encontre. Effectivement, la cité était peuplée de Belges, d’Espagnols et d’Italiens, mais aucun Nord-africain n’avait mis les pieds dans le quartier. Et nous, nous avions pris possession d’un logement, qui plus est un logement social. Dans ses lettres, il affirmait qu’il nous supprimerait tous. Ma mère était considérée comme une traîtresse qui avait enfanté des « bougnouls » ou « des bâtards », selon l’inspiration de l’indélicat. Après plusieurs mois, le corbeau disparut de la circulation sans que nous ne puissions jamais le démasquer.

Il faut dire que le mélange couscous-frites était difficile à digérer pour certains, et encore plus pour moi. Au sein même de ma famille, je ressentais le rejet. Tout avait commencé un peu avant notre emménagement dans la cité du Parc Peterbos : un sentiment d’être mise à l’écart était apparu. J’étais un poids plutôt qu’un cadeau pour eux. En fait, il n’y a jamais eu d’amour qui m’entourait, aussi loin que je me souvienne, comme si j’avais été conçue uniquement pour être une sorte de seconde femme pour mon père, avec la bénédiction de ma mère. Et ce rôle s’est amplifié à la naissance de mon frère.

J’avais 4 ans et je dormais encore dans un lit à barreaux. Une seconde femme pour mon père, une seconde femme très jeune. Papa glissait son sexe entre ces barreaux et je touchais ce qui, pour moi, était une sorte de jouet. Ce crime allait durer jusqu’à l’âge de 15 ans sans que jamais je ne puisse sortir de cet emprisonnement. Comment savoir que vous êtes dans les ténèbres si vous ignorez qu’il existe autre chose ? Qu’il y a une issue à la prison familiale ? Il me faudra quarante années pour le comprendre.

Mon école primaire était à deux pas de chez nous. Elle disposait d’une jolie cour de récréation ainsi que d’une immense salle de gymnastique nouvellement construite. En revanche, le surveillant était vieux jeu, un grand brun gringalet d’origine flamande. Son accent et le roulement de ses r furent moqués de tous les élèves de l’école. La dureté de la vie l’avait emboucané à jamais. Sa vie l’avait rendu aigri.

À 5 ans et demi, le jour de ma première rentrée scolaire, je me fis remarquer bien malgré moi. Depuis ma naissance, on avait l’habitude de m’appeler «Fafa». Aussi, lorsque la maîtresse d’école nous suggéra de remplir un formulaire type avec présentation de la famille, je vis sur la feuille, indiqué en noir : Nom. Mais à la ligne : Prénoms. Celle-ci insista afin que nous les y indiquions tous.

J’avais beau y réfléchir j’ignorais mes autres prénoms, ce qui me mit mal à l’aise.

Fatima et… ?

Je bloquais et commençais à regretter ma première journée d’école. C’est alors que, dans un éclair de génie, j’ai trouvé mon deuxième prénom : Fafa, bien sûr ! Instantanément, je fus soulagée.

L’institutrice m’invita alors à me présenter devant la classe. Fièrement, je déclarai mon identité.

« — Je m’appelle Fatima et mon deuxième prénom est Fafa. »

Le silence audible devint insupportable. Mes yeux cherchaient désespérément une issue de secours dans ceux de l’institutrice. Les moqueries de certains élèves peu sympathiques et sournois, ainsi que leurs fous rires m’embarrassèrent énormément et, contre toute attente, je fondis en larmes. La maîtresse m’expliqua à huis clos que cela devait être un surnom affectueux et certainement pas mon deuxième prénom. À compter de ce jour, j’interdis à chaque membre de ma famille de m’appeler ainsi. Fafa n’existait plus. J’étais une grande fille à présent.

J’étais assez bonne élève en classe, appliquée, mais souvent bavarde. Ce qui me valut de mauvais points de conduite à chaque bulletin mensuel, sans compter les retenues après la classe. La bonne conduite était la seule matière qui me valut des échecs au fur et à mesure que je gravissais les échelons et atteignais – et avec succès – les classes supérieures. « Justesse en comportement », c’était le terme utilisé à l’époque.

Je frisais les 90% de réussite en primaire dès la première année. J’étais assez douée en français. J’avais également une imagination débordante et une faculté à inventer, réinventer des mondes imaginaires. Maman me disait souvent :

« — Mais où es-tu allée chercher cette idée ? »

Certes, j’ai toujours eu des difficultés à me concentrer en classe lorsque le cours ne m’intéressait pas. En revanche, je travaillais beaucoup à la maison et c’est par ce moyen que j’obtenais de bonnes notes. Je rêvassais souvent. Déjà à l’époque, j’ai le souvenir d’être prisonnière de mon corps. Je criais à l’intérieur mais personne ne m’entendait. Le regard dirigé vers la fenêtre pour un ailleurs certain.J’admirais la directrice de l’établissement. Une très belle femme, rousse, dotée de magnifiques jambes et féminine jusqu’au bout des ongles. Elle avait le physique d’une actrice aux taches de rousseur que je remarquais couramment sur le petit écran. Marlène Jobert ! Elle faisait la moue lorsqu’elle discutait avec les élèves. La directrice, MA directrice, prenait son métier au sérieux et avait cette manière d’obtenir, sans grande difficulté, le respect auprès des élèves, tant elle était juste lors de conflits entre écoliers et professeurs.

2

En général, une fois par mois, nous allions en famille au centre commercial du coin. Mais un jour, mon père partit seul avec mon frère. J’avais 6 ans et mon frère 2 ans. À leur retour, ils étaient euphoriques. J’appris donc que Monsieur Mohamed Ali était venu à la rencontre de ses fans. Mon père tenait mon frère dans les bras et réussit à s’en approcher malgré la foule en émoi. Il a crié :

« — Il s’appelle Ismaël ! »

Le grand Mohamed Ali prit alors mon frère dans ses bras. Mon père avait immortalisé cet instant avec son appareil photo Kodak. Ce fut un énorme chagrin pour moi et je dois avouer que j’étais verte de jalousie. J’aurais tant aimé vivre cela avec mon papa. Des années durant, mon père racontait encore et encore la même histoire avec Cassius Clay Jr. à toute la famille, et, à chaque fois, je sortais de la pièce pour ne plus entendre cette histoire rabâchée qui ne faisait qu’aggraver mon sentiment de mise à l’écart.

Mon frère et moi ne nous entendions pas. Quand il était témoin de mes bêtises, il profitait de ma faiblesse.

« — Si tu me donnes vingt francs, je ne dirai rien à papa. »

J’allais chercher la somme dans ma tirelire en forme de petit cochon rose en plastique. Nos disputes démarraient souvent à cause de la télévision.

« — Passe-moi la télécommande ! Allez, c’est pas toujours toi qui as le droit de choisir le programme à la télé. Ismaël, je vais te frapper !

— Ça suffit, votre père est là ! criait ma mère. »

Ismaël alias « Le collabo » était ce qu’on appelle un « enfant roi ». Il profitait de son statut, de son rang, exerçant souvent des chantages. Dès lors, je me pliais à ses moindres désirs. Je ne voulais surtout pas être dénoncée au dictateur. Parfois, Ismaël m’accusait de ses propres bêtises. Mon père m’ordonnait d’aller dans ma chambre sur-le-champ. J’écoutais alors en boucle sur mon tourne-disques la chanson de Michael Jackson I’ll be there, pressant mon oreiller contre mon corps, et je patientais en me balançant de gauche à droite, de droite à gauche, suivant la mélodie.

J’allais avoir droit à une correction. La bête se faisait souvent attendre par perversité. Excité qu’il était, reconnaissant la terreur dans le regard de sa chair et de son sang. Il entrait avec douceur dans ma chambre, ôtait sa ceinture de cuir noire pour s’adonner aux plaisirs du sadisme. Cette fois-ci encore, je brillais par le silence. C’était mon père malgré tout, et je n’en avais qu’un.

Comme j’étais toujours mise à l’écart du trio familial, j’ai longtemps été persuadée d’être une enfant adoptée. Je me revois fouiller les tiroirs des armoires, fouiner au-dessus de celles-ci pour y trouver les documents cachés de mon adoption. À mon grand désespoir, rien ne vint jamais confirmer mon hypothèse. Ils étaient bel et bien ma mère et mon père.

Lorsque j’étais seule avec ma mère, je me vengeais de toutes les injustices que j’endurais. Mon frère et moi allions souvent avec elle au centre commercial qui se trouvait à un quart d’heure de chez nous. Je me roulais à terre lorsqu’elle me refusait une babiole. Neuf fois sur dix, cela fonctionnait. Elle avait tellement honte du scandale qu’elle cédait à tous mes caprices. Mon frère et moi avions toujours droit à un tour de manège avant de regagner la maison. Notre but : attraper ce fameux pompon suspendu en hauteur à une corde élastique qui s’agitait de haut en bas. L’enfant qui s’en emparait avait droit à un tour gratuit. Dumbo l’éléphant, deux hélicoptères, deux avions, Mickey, une voiture de pompiers, une ambulance, un camion… Je squattais habituellement un engin volant. Idiote, je ne l’étais pas. Je poussais les enfants au dehors de l’engin choisi. J’étais la reine.

Quant à mon frère, il était bien trop froussard pour me suivre. Maman criait, encourageait ce dernier à attraper la floche. À cet instant précis, celle-ci était toute ma vie. Et bien souvent, elle passait sous le nez des autres bambins. À chaque tour, je m’appliquais à tirer dessus. Quand je la possédais, je la tirais, je la tirais et je la tirais encore. Mon frère se jetait alors sur moi, désespéré, me tirant par les cheveux ! Je hurlais à la mort :

« — Sale voleur ! »