Mort d'une bougie - Valérie Valeix - E-Book

Mort d'une bougie E-Book

Valérie Valeix

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Beschreibung

Un double meurtre à Paris.

Suivie du fidèle Lebel, Audrey se rend à Paris, missionnée par le magazine L’Abeille de France pour un reportage sur la prestigieuse institution Cire Marie. Ils posent leurs bagages dans une chambre d’hôtes du quartier de Saint-Germain-des-Prés, où est installée la célèbre boutique de bougies parfumées.
Tandis qu’Audrey part à la rencontre de Serge Gagnon, le patron de la maison, elle fait la connaissance d’une ancienne commissaire de police, Danielle Thiéry. Celle-ci est présente lorsque Audrey découvre le directeur dans son bureau, étouffé à l’aide d’un sac en papier de la marque.
Le lendemain, un jeune travesti brésilien est retrouvé congelé au domicile normand de Gagnon. Si les deux hommes se connaissaient, aucun lien ne peut être établi entre les meurtres.
C’est sans compter sur la perspicacité des deux femmes, Audrey et Danielle, nommées par le procureur pour seconder dans cette enquête le commandant Ségur des Sections de Recherches de Gendarmerie…

L'apicultrice Audrey, accompagnée de l'ex commissaire Danielle, se retrouve à seconder le commandant Ségur dans une nouvelle enquête !

À PROPOS DE L'AUTEURE

Née dans les Yvelines en 1971, passionnée d’Histoire, Valérie Valeix a été membre de la Fondation Napoléon. À la suite d’un déménagement en Normandie, intéressée depuis toujours par l’apiculture (son arrière-grand-père était apiculteur en Auvergne), elle fonde les ruchers d’Audrey. Elle s’engage alors dans le combat contre l’effondrement des colonies, la « malbouffe » et dans l’apithérapie (soins grâce aux produits de la ruche).
Elle eut l’honneur d’être l’amie – et le fournisseur de miel – de sa romancière favorite Juliette Benzoni, reine du roman historique, malheureusement décédée en 2016. Cette dernière a encouragé ses premiers pas dans l’écriture « apicole ».

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

Remerciements

Danielle Thiéry pour sa participation, sa préface et surtout son amitié qui a pu se mesurer tout au long de l’écriture de la 6e aventure d’Audrey l’apicultrice.

Le colonel Patrick Mothes, soutien logistique « gendarmerie » depuis le tome 2 avec des explications toujours claires et sans jugement.

Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence du Couvent de Paname, en particulier Sœur Olympia, pour leur accord et leur bienveillance.

Préface de Danielle Thiéry

Faire d’une apicultrice une enquêtrice judiciaire, il fallait oser ! Quoique, au milieu des ruches, encapuchonnée, gantée et protégée comme pour entrer dans le réacteur d’une centrale nucléaire, on pourrait facilement prendre cet ovni pour un agent de la Police Technique et Scientifique en route pour une scène de crime…

Petite parenthèse lexicale : même si pour tout le monde, c’est bonnet blanc et blanc bonnet, les TIC (techniciens en identification criminelle) de la gendarmerie nationale, et les ASPTS (agents spécialisés de la police technique et scientifique) de la police nationale tiennent à ce qu’on les distingue. Ils font le même boulot, obéissent aux mêmes règles mais les uns sont gendarmes et les autres policiers. Aucune différence pour le commun des mortels hormis l’espoir d’alimenter les querelles ancestrales entre les deux corporations ! Et le public adore, n’est-ce pas !

Les anicroches, les dissonances, faire battre les montagnes… Tout ça pour dire que me retrouver, ancienne commissaire de police, dans un roman de genre, à collaborer avec des gendarmes, aurait pu me contrarier. Eh bien pas du tout ! J’ai même trouvé l’exercice jubilatoire. D’autant plus que, n’en déplaise aux tracassins et aux esprits mal tournés, j’ai toujours défendu et pratiqué cette collaboration interservices pendant mes trente-huit ans de carrière au sein de la Police Nationale et j’en ai gardé beaucoup d’amis gendarmes. Sans doute parce que j’avais appris, au cours de mes études de psychologie, que placer des groupes opposés en position de collaborer était plus productif (au moins deux fois plus) que de les placer en compétition, chacun passant dans ce cas plus de temps à essayer de neutraliser l’autre ou à le faire échouer qu’à assurer sa propre réussite. Ce ne sont pas les abeilles qui me contrediront…

Mais tout de même, madame l’apicultrice ! Choisir de faire travailler votre enquêtrice avec des gendarmes… et lui en faire épouser un, en plus !

Trêve de plaisanterie. Les gens comme Valérie nous font du bien, elle nous fait du bien. À cause de cette fraîcheur sans artifices qui donne de l’espoir à une humanité qui en a bien besoin. Valérie fait danser les mots comme dansent les abeilles ou la flamme des bougies, et on n’a pas besoin de décodeur pour entrer dans son monde joyeux, impertinent parfois. Tout a un sens, elle nous amène où elle veut, sans détours et sans ces circonvolutions qui empêtrent le lecteur et lui donnent souvent l’impression que l’auteur veut le perdre, exprès. Surtout s’il n’a pas grand-chose à dire…

Et avec Valérie, on en apprend des choses. Et de belles qui plus est ! Et pas seulement sur l’apiculture et les gendarmes ! Ainsi ce Couvent des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence… Non mais ! Même moi, j’en ignorais l’existence et pourtant je me suis fait une spécialité des lieux atypiques, underground, borderline, quand ils ne sont pas carrément clandestins ou interdits. Mais chut… Entrouvrez la porte, vous verrez bien !

Ne ratez pas l’histoire de cette bougie qui nous fait toucher du doigt qu’une vie éphémère est plus intéressante, plus riche qu’un long parcours monotone et sans aventures. Valérie nous pose la question philosophique mais surtout elle y répond : mieux vaut une vie brève et intense de lion, qu’une longue existence ennuyeuse de mouton…

Ainsi que le disait Karl Von Frish, éthologue entomologiste du XXe siècle qui décrypta le langage des abeilles juste en les regardant remuer du popotin, « la colonie d’abeilles ressemble à une fontaine magique, plus on y puise, plus il en coule. ».

Elle est dans ce livre, la fontaine magique. Elle est générosité et amour de la vie.

Et Valérie est, comme une abeille, un petit insecte capable de fabriquer du ciel…

Première partie : une flamme d’exception

Chapitre 1 : À nous trois, Paris !

Dimanche 18 septembre

— Francis, même pas en rêve !

L’ancien adjudant-chef à la retraite au physique de capitaine Haddock, dont en bon tintinophile, il aimait à entretenir la ressemblance, sans parler du vocabulaire, secoua la tête d’un air faussement indigné :

— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.

— Moi, si.

— Ah, et à quoi tu vois ça ?

— Votre petit air mielleux, sans jeu de mots…

— Je l’espère bien ! Tu sais ce qu’il te dit mon air ?

— Je préfère ne pas le savoir.

— Vaudrait mieux, mille milliards de mille sabords ! Fais-moi donc un petit topo sur nos prochaines pérégrinations…

— Enfin, Francis, ça fait quinze jours qu’on en parle.

— Que nenni, tu as évoqué un possible voyage à Paris, il y a quinze jours, mais moi entre-temps, j’ai dormi.

Audrey réprima un soupir d’agacement :

— Nous serons demain à Paris, trois jours pour un séjour professionnel et rien d’autre.

— Tu es à Paris pour le boulot et moi je vais écumer les bouquinistes à la recherche d’un exemplaire rarissime de mon héros préféré.

— Vous en avez à revendre.

— Ah ça non ! On n’a jamais assez de Tintin ! Je cherche un exemplaire de Tintin au Congo qu’on appelle « avant la lettre », c’est-à-dire sans titre, ni texte dans les bulles, un truc fait pour servir de prévente à l’étranger, tu vois ce que je veux dire ?

— Non, mais entre deux « trucs préventes », pas question de dégoter un macchabée.

Lebel eut un petit sourire :

— Je me permets de te faire remarquer qu’un crime à Paris apporterait un prestige non négligeable, je dirais même une certaine majesté, à ton CV d’auxiliaire civile de justice.

— Je n’ai pas besoin de prestige, encore moins de majesté, juste de tranquillité si ce n’est pas trop demander. Et puis parlez moins fort, vous allez réveiller Petit André qui a eu un mal fou à s’endormir. J’aimerais bien profiter de sa sieste pour terminer mon bagage et vous feriez bien d’en faire autant.

— Quoi, la sieste ? Ah oui, j’y cours. Mais avant, donne-moi quelques détails du gazier chez lequel on descend.

— Eh bien, je viens de dénicher deux chambres d’hôtes dans un hôtel particulier tout près de la boutique Cire Marie, rue de l’Abbaye. Une aubaine avec ce beau temps et les touristes.

— Trop cool…

— Vous êtes sûr qu’il aurait dit ça, votre cher capitaine Haddock ?

— Lui ne s’emmerdait pas à cent sous de l’heure dans les causses du Quercy.

— La vache ! Parce que vous vous emmerdez à cent sous de l’heure dans nos paysages sublimes ? Première nouvelle. Je vous pensais occupé à jouer au papy gâteau avec Petit André ou à prendre l’apéro ici et là.

— La mer me manque…

— Je peux comprendre.

— Et puis à la brigade, je ne connais plus personne.

— Et Marsac ?

Lebel leva les yeux au ciel :

— De plus en plus au chevet de sa mère… Alors cette fois, on fait dans la cire ?

— C’est ça, les Cires et Parfums Chaman, mieux connus sous leur vocable « Cire Marie », une institution depuis 1807, date d’ouverture de la première boutique rue Saint-Germain-des-Prés, boutique parrainée par l’impératrice Joséphine qui avait recueilli la fondatrice Marie Chaman vers l’âge de dix ans.

— D’où sortait-elle ?

Audrey fit la moue en caressant sa natte épi retombant sur le côté :

— On sait très peu de choses sur elle sinon qu’elle était bossue.

— On ne devait pas se bousculer pour l’adopter alors !

— C’est ça ! Pourtant la jeune Marie manifeste très tôt de l’intérêt pour les bougies et chandelles qui, remarque-t-elle alors, ne sont pas de bonne qualité, même aux Tuileries ou à Malmaison. Une dot de Joséphine lui permet de se consacrer entièrement à cet art auprès d’un vieux maître cirier qui lui livre son secret pour une belle cire bien blanche, secret sur lequel repose une clause de confidentialité pour tous les employés de Cire Marie, du directeur au balayeur en passant par les fournisseurs de la matière première : la cire.

— Diable !

— Comme vous dites.

— French, la cire ?

— En partie.

— D’où vient le reste, de Chine ?

Audrey haussa les épaules :

— Évidemment, et aussi d’Afrique.

— Nom d’un cachalot !

— Oui… Je vous donne leur devise : « Une flamme d’exception ».

— Pas mal sauf qu’aujourd’hui, les bougies ça ne sert plus qu’à faire mumuse.

— Vous avez raison Francis, c’est pour ça qu’ils se sont diversifiés dans les parfums. N’empêche, une belle bougie séduira toujours.

— Mouais. La marque est-elle toujours dans la même famille ?

— Non. Le nom a été racheté en 1961 par une société mère, Art-Pro-Com qui compte d’autres marques dans son giron : parfums, maroquinerie, pâtisserie haut de gamme etc. Mais il reste un descendant, il vit dans le Nord.

— Et la fabrication, encore la Chine ?

— À l’époque, la manufacture était à Rueil-Malmaison puis à la mort de Joséphine, elle a été délocalisée, comme on dit maintenant, à Neuilly…

Lebel écarquilla les yeux :

— Sur-Seine ?

— Sur-Eure, dans le département du même nom.

— En Normandie. C’est déjà top que ça reste en France, on ne va pas trop en demander !

— Il y a aussi deux boutiques installées dans les grands magasins : Printemps et Galerie Lafayette.

Audrey s’interrompit et jeta un œil à son portable sur lequel venait d’apparaître un message de Mister Jeff, le clown pédiatrique avec lequel elle ne parvenait pas à rompre. Pourtant, elle lui avait avoué un possible retour d’Antoine. Il l’avait prise dans ses bras en affirmant être heureux pour elle, tandis que des larmes coulaient sur ses joues. Mais avec l’absence de nouvelles preuves de cette résurrection, il avait retrouvé l’espoir d’une vie à deux car Jeff l’aimait, c’était le plus terrible.

Elle pianota pour lui répondre. Lebel s’en aperçut aussi et quitta son air aimable pour froncer les sourcils :

— Tu le vois encore ?

— Oui, enfin non…

— Et Antoine, tu y penses ?

Audrey, plus svelte que jamais dans son jean clair et son tee-shirt noir moulant, planta son regard dans celui de l’ancien gendarme :

— Bien sûr que j’y pense. Je pense surtout que l’annonce de son retour est un canular et qu’il a bel et bien disparu en Syrie.

— Un canular ? Alors qui t’aurait envoyé ce bouquet de roses et cette carte, hein ?

La jeune femme ne répondit rien. Lebel insista :

— Je t’écoute.

— Walter !

Lebel écarta les bras qu’il laissa retomber sur ses cuisses :

— Walter est un sale gosse, je te l’accorde, mais quelle raison aurait-il eu de te jouer cette méchante blague ?

— Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, Walter se pose en gardien de l’âme de son frère.

— Ce qui revient à dire qu’il sait tout de ta liaison avec le clown.

— À peu près, oui. Cet été, il a passé son temps à me filocher.

— Tu as une preuve de ce que tu avances ? Parce que si tel est le cas, je vais aller lui botter les fesses et d’importance !

— Jusque dans cette abbaye sarthoise dont il n’est pas sorti depuis bientôt trois mois ?

— Affirmatif. Mais pour l’instant, il semble que tu n’aies aucune preuve qu’il soit l’auteur de cet envoi…

— En fait, si, j’en ai même deux.

— Voyons cela.

Lebel se laissa tomber au fond d’un moelleux canapé gris.

— Tout d’abord, le Quai d’Orsay n’a pas admis cette résurrection.

— Cela ne veut rien dire. Je te rappelle qu’Antoine avait été admis à la DGSE comme chargé de mission pour le ministère des Affaires étrangères…

— Et alors ?

— Alors dans ce genre de cas, de grandes précautions sont prises pour annoncer le retour d’un agent, notamment quand la mission de l’agent en question n’est pas terminée.

— Admettons.

— Il n’y a pas d’« admettons », c’est ainsi que cela se passe. De plus, je te rappelle qu’aucun tribunal ne l’a déclaré mort.

— C’est très pratique, au quotidien, entre autres joyeusetés, sa solde ne m’est plus payée… Je vais faire une demande auprès du Juge des Tutelles pour « présomption d’absence ».

— Je ne pense pas que le Quai d’Orsay apprécie ce genre de démarche, du moins pour le moment. Audrey souleva les sourcils et susurra :

— Est-ce que par hasard, vous auriez des informations par le biais de vos relations… particulières ?

— Mes relations franc-mac, tu veux dire ? Eh bien…

Il laissa planer un court instant :

— Non, pas de retour, sans quoi je t’en aurais parlé immédiatement et je ne t’aurais pas laissé continuer de jouer les gourgandines avec le clown.

— Gourgandine ? J’aurais cru votre cœur d’artichaut plus tolérant.

— Le cœur est une chose, le sexe une seconde, le mental une troisième. Lequel des trois te pousse vers un type de dix de plus que toi, sans situation…

— Faire rire, c’est important, Francis…

— Hum… Si Antoine revient, toi, tu risques de rire jaune, surtout s’il apprend ta liaison. Il se sentira blessé. Il risque fort de demander le divorce ainsi qu’une mutation à Strasbourg, autant dire au diable Vauvert, mutation qui lui sera accordée quasi d’office, au vu de ses états de services…

Les yeux noirs de la jeune femme se remplirent de larmes qu’elle tâcha de refréner :

— Antoine ne va pas rentrer, Francis. Le bouquet… Le bouquet a été payé avec la carte de Walter, à Interflora Le Mans.

Lebel se redressa sur le canapé et attira la jeune femme sur le fauteuil face à lui :

— Viens là t’asseoir. Comment sais-tu tout cela ?

— La surprise du bouquet passée, j’ai eu envie de savoir d’où il venait. J’ai appelé le fleuriste de Gramat qui m’a indiqué qu’il n’était qu’un relais et que la demande avait été déposée au Mans.

— De là à faire le lien avec Walter fraîchement rentré à l’abbaye, il n’y a qu’un pas… Comment es-tu remontée au paiement par carte bleue ? Ce sont des informations confidentielles.

— Je… j’ai fait intervenir Marsac.

Audrey se sentait un peu coupable d’user des prérogatives de son mari qui en fustigeait les abus. Elle chercha à se justifier :

— Comprenez-moi… Je suis même étonnée que vous n’ayez pas mené votre propre enquête.

— Je l’ai fait.

— Et ?

— Je suis aussi remonté jusqu’à Walter, du moins son paiement par carte, mais ce n’est pas lui qui s’en est servi pour payer le fleuriste.

— Ah…

La jeune femme sentit les battements de son cœur augmenter. Lebel, comprenant son émoi, décida de mettre fin au suspense.

— C’est une femme qui est venue.

— Une femme ?

— Une quadragénaire châtain à cheveux mi-longs, ni belle, ni laide, ni grosse, ni mince. Bref, la femme passe-partout à laquelle le fleuriste n’a rien demandé puisqu’elle avait le bon code.

— Il faut aller voir Walter, s’emballa Audrey en se levant subitement.

— Mille milliards de mille sabords, tu crois que je n’y ai pas pensé ? J’ai essayé plusieurs fois de le joindre mais son téléphone est sur messagerie et au secrétariat de l’abbaye, il fait répondre qu’il n’est là pour personne.

— Même à vous ?

— Même à moi. L’abbé m’a fait savoir que je devenais importunant et que si Walter, enfin Frère Guillaume de son nom de moine, ne souhaitait pas me répondre, c’était son droit le plus strict et que je devais m’y conformer sous peine de me voir infliger une main courante… Une main courante contre moi, adjudant-chef à la retraite ? Non mais on aura tout vu ! Pt’it con va ! enragea Lebel.

Audrey secoua la tête :

— Frère Guillaume… Cela me rappelle l’Apis Dei et surtout Frère Ambroise. Là-dedans aussi, ils se donnaient tous du Frère untel. Soi-disant au service de l’abeille et de l’Humanité.

— Des illuminés ! Mais tout ça est terminé maintenant. Cette fois, Frère Ambroise est bel et bien mort.

— Il y a des moments où j’en doute, ce type semble pouvoir renaître de ses cendres…

— Comme un phénix ?

— Il y a de ça.

Lebel secoua la tête en faisant la moue :

— Pas avec la nuque brisée. Tu peux remercier Vadim1 qui a empêché cet abruti de vous jeter toi et Antoine au fond du gouffre de Rignac.

Audrey était alors enceinte de huit mois, elle frissonna à ces souvenirs.

— Frère Ambroise disait que l’esprit de l’Apis Dei devait survivre à tout prix, il peut très bien rester quelques barjots quelque part à vouloir le faire perdurer, voire le ressusciter.

— Mais non, tu te fais des idées.

— Hum… Peut-être. À propos de Walter, si on faisait intervenir maman Stein ?

— On ne lui a rien dit jusque-là, elle ne comprendrait pas qu’on ait attendu si longtemps pour le faire. Et puis elle a eu son compte de douleurs avec ses fils, ménageons-la, d’autant qu’elle semble avoir trouvé une certaine sérénité auprès de toi et de Bébé André.

C’était vrai, au point que les parents d’Antoine envisageaient très sérieusement de vendre leur appartement strasbourgeois pour venir s’installer dans le Quercy. Audrey, quant à elle, appréciait cette aide logistique non négligeable doublée d’un grand attachement.

— Donc on ne sait rien de cette femme, comment et pourquoi elle se trouvait en possession de la carte de Walter ?

— Pour l’instant, non. Enfin si, un détail : elle est venue avec le petit mot déjà écrit.

— On en revient à Walter.

— Ou à Antoine, de retour sur le sol français et caché à Solesmes. Si c’est le cas, il a déjà bougé de là-bas depuis longtemps.

L’enthousiasme d’Audrey retomba comme un soufflet :

— Si c’était le cas, il aurait trouvé un autre moyen de me joindre.

— Sans carte bleue et avec le devoir de rester dans l’ombre ?

— Même. Bon, Francis, je vais terminer mes valises, allez en faire autant car mes beaux-parents ne vont pas tarder à arriver, j’aimerais avoir le temps de leur préparer un dîner digne de ce nom, avec tous les kilomètres qu’ils ont dans les pattes…

Lebel, gourmand impénitent, se leva enfin, déçu de ne pas être du souper :

— À quelle heure le départ, demain ?

— Dix heures.

— Ça marche !

*

Lundi 19 septembre

Après cinq cent trente kilomètres, une pause déjeuner au village étape de La Souterraine, une demi-douzaine d’arrêts-pipi et autant de visites de stations-service, ils parvinrent à la porte d’Orléans sur le coup de vingt heures. Mais les premiers ralentissements s’étaient déjà faits avant.

— J’espère que ton gazier ne nous attend pas pour manger, ronchonna Lebel dont l’estomac criait de nouveau famine.

— Oh, je ne me souvenais pas que Paris était aussi embouteillé !

— Et on n’est même pas intra-muros !

Audrey enclencha la position arrêt du 4x4 car cette fois, on ne pouvait plus avancer. Elle en profita pour envoyer un message d’excuse à leur hôte, François Perret, ou plutôt leurs hôtes, un couple d’homo-sexuels, détail qu’elle n’avait pas encore révélé à Lebel, un peu coincé sur la question.

Enfin, ils purent s’engager au pas dans l’avenue du Maine, puis dans la rue de Vaugirard où l’ancien gendarme fulmina contre les passants ne respectant pas les feux de signalisation. Audrey l’écoutait d’une oreille distraite, occupée à conduire prudemment dans la rue de Rennes, bondée à l’approche du souper, sans oublier le beau temps. Évidemment, une petite citadine eut été beaucoup plus adaptée mais elle se consola à l’idée de déposer le 4x4 dans un parking et de ne plus circuler qu’en métro. Sur la place, l’église de Saint-Germain-des-Prés apparut enfin dans leur champ de vision. Lebel cessa ses récriminations pour pousser un sifflement admiratif :

— Nom de Zeus ! On dira ce qu’on veut, mais quand même, ça a de la gueule… Oh ! Et là, le Café des Deux Magots…

Audrey sourit, il s’émerveillait comme un gamin découvrant ses cadeaux le matin de Noël.

— Vous n’étiez donc jamais venu à Paris ?

— Si, mais pas dans ce quartier. J’ai fait les grands classiques : la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe, le Louvre… Ah ! Et les Invalides, of course !

— Of course ! fit Audrey en écho en mettant son clignotant selon les indications du GPS : abandonner la rue Bonaparte et tourner dans celle, étroite, de l’Abbaye.

— Tu cherches à te garer dans ce coin ?

— En effet.

— Je vois qu’il te reste encore quelques illusions, ironisa Lebel.

— Pour débarquer les bagages au moins, ensuite j’irai au parking.

— Pourquoi on n’y va pas tout de suite ?

— Parce que je vois bien qui va tirer votre valise.

— Où est le problème ? Elle est à roulettes.

Audrey soupira et cessa d’argumenter. Effectivement, il était illusoire de chercher un emplacement pour paquebot à l’heure du dîner. Ils dépassèrent la maison d’hôtes sise dans un splendide bâtiment face au collège catholique. Après dix bonnes minutes, les pneus du 4x4 crissèrent dans le parking souterrain du boulevard Saint-Germain-des-Prés et même là, il fallut se rendre à l’évidence : ils n’étaient pas les seuls à prétendre se garer.

— Et ce, moyennant pourtant un prix exorbitant, fulmina Lebel en empoignant sa valise pour rejoindre la sortie. Qu’est-ce que ça sent mauvais, pouah ! J’espère qu’il y a un ascenseur !

— Francis, vous pourriez arrêter de râler. Quoi, vous êtes quand même dans l’un des plus beaux quartiers de Paris !

De fait, lorsqu’ils furent à l’air libre, il cessa ses récriminations, notamment face au Café de Flore, bondé.

Audrey fut happée par la circulation incessante, les klaxons intempestifs et la foule étouffante. Elle regretta presque d’avoir accepté l’article de ce magazine professionnel apicole. Une pensée dirigée vers Antoine l’assaillit tandis qu’ils traversaient la place. Lorsqu’elle avait reçu le bouquet, surtout la carte mentionnant son existence, un sentiment indescriptible l’avait parcourue. Quelque chose de si fort qu’il en subsistait encore des traces aujourd’hui, alors qu’elle savait que ce n’était plus que chimère. Sa rancœur à l’égard de Walter – elle était persuadée qu’il était derrière cela – augmentait à chaque fois qu’elle y pensait, faisant voler en éclats l’un des quatre accords Toltèques chers à son cœur : « Ne faites aucune supposition ».

Que lui avait-elle fait pour qu’il veuille à ce point la punir ? Sa liaison avec Jeff justifiait-elle tant de méchanceté et d’espoirs déçus ?

*

— Bonsoir, vous voilà enfin arrivés.

La voix zézayante du sexagénaire était chaleureuse. Elle accompagnait son sourire montant jusqu’à ses yeux bruns derrière ses lunettes en écailles.

L’homme, petit et replet, coiffé de courts cheveux blancs, portait un étonnant costume trois-pièces bleu marine à rayures rouges et vertes. Il s’effaça pour les laisser rentrer dans le vestibule tendu de crème dont la pièce maîtresse était ce splendide escalier en fer forgé et marches de marbre s’enroulant gracieusement dans les hauteurs vertigineuses de cet hôtel Art Déco.

— Je suis François Perret, je vais vous conduire à vos chambres, vous redescendrez ensuite dans la salle à manger qui se trouve tout de suite sur votre gauche.

Il délesta Audrey de son sac de voyage :

— Souffrez, madame, que je passe devant vous.

— Je vous en prie.

François s’engagea dans l’escalier tandis qu’Audrey progressait plus lentement, admirant les tableaux, d’étonnants et sublimes portraits de fleurs fanées.

Lebel, resté un peu à l’écart et visiblement insensible à cette beauté désuète, souffla :

— M’est avis que ce gentleman est de la pédale…

— Francis !

— Ben quoi ? Il faut appeler un chat un chat.

— Je n’en vois pas l’utilité !

François ouvrit la porte de la chambre de la jeune femme en premier.

— Y a-t-il d’autres hôtes à part nous ? demanda celle-ci.

— Deux couples américains se sont désistés. Comme je n’ai que deux chambres, vous serez seuls. Après vous, je vous prie.

Audrey pénétra dans une suite tapissée de mauve où trônait un haut lit à baldaquin parsemé d’oreillers et de coussins assortis qui n’aurait pas juré à Trianon.

— Je vous laisse pour conduire monsieur à sa chambre. Ne traînez pas trop, mon mari vous a préparé des ris de veaux aux morilles, cela ne souffre pas d’attente, zézaya François en refermant la porte au nez de Lebel dans les yeux duquel elle pouvait lire une certaine ironie.

Elle ouvrit son bagage déposé au pied du lit pour en sortir rapidement ce qui se froissait, deux chemisiers, un blanc et un rouge qu’elle chercha à accrocher.

Enfin, elle aperçut une penderie dissimulée dans la tenture. Vu de plus près, l’endroit était certes fabuleux mais un peu trop encombré de petits meubles et autres objets sans réelle utilité, du moins à son goût.

Par curiosité, elle se hâta d’aller frapper à la porte de Lebel et n’attendit pas pour s’introduire dans une pièce inondée d’énormes bouquets de roses agréables au premier coup d’œil mais vite lassants. L’ancien adjudant-chef traduisit sa pensée en gonflant les joues :

— Nom d’une bayadère ! Si je ne meurs pas étouffé d’ici la fin du séjour, j’aurai de la chance.

— Venez, vous n’avez pas envie de manger votre ris de veau froid ?

— J’espère que ces deux figures de Zapotèques de tonnerre de Brest ne vont pas me couper l’appétit.

— Francis, je ne vous pensais pas aussi intolérant. Vous me décevez.

Lebel souleva les épaules.

— Ne t’en fais pas, je sais me tenir.

— Je l’espère bien.

Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir que l’époux de François était un immense Japonais d’une cinquantaine d’années aux cheveux d’ébène retenus en catogan sur sa nuque.

— Je vous présente Hayato. Cela signifie « Faucon ».

— Faux Con, marmotta Lebel, ça, il peut le dire !

Audrey le fusilla du regard. Perret, sans doute blasé des remarques désobligeantes à caractère homophobe, poursuivit comme si de rien n’était :

— … qui est le nom d’une ancienne tribu nippone dont monsieur est originaire.

— Hayato ? répéta Audrey.

— C’est cela, répartit l’intéressé d’une voix grave, mais on m’appelle plus facilement « Haya ».

Il s’inclina profondément, Lebel faillit tomber à la renverse en s’apercevant que Haya portait une longue jupe noire à plusieurs plis, fort élégamment d’ailleurs, jugea Audrey en silence.

— Je vous vois sourire, dit François. Apprenez que Haya porte un hakama, l’habit traditionnel du samouraï.

Lebel, qui détestait ne pas avoir le dernier mot, railla :

— Bien entendu, les sept plis représentant les sept vertus du samouraï en question sont tous présents…

— Jin, gi, rei, chi, shin, chu, kô… énonça aussitôt Haya sur un ton guttural.

François traduisit :

— Générosité, honneur, courtoisie, sagesse, sincérité, loyauté et piété… On dit d’ailleurs que tout cela n’est que légende, n’est-ce pas, Haya ?

François tourna vers son mari un regard énamouré qu’auraient envié bien des épouses.

— Qu’importe, répondit Haya, c’est une belle légende et c’est ce qui compte.

Ils pénétrèrent dans la salle à manger aux meubles modernes et sobres. La jeune femme fut presque surprise en humant une senteur florale qu’elle chercha à identifier en fronçant involontairement les narines, ce que Haya remarqua :

— Vous n’aimez pas le parfum des roses ?

— Si, beaucoup…

Elle s’aperçut alors que la fragrance provenait des bougies en verre bleuté disposées ici et là.

— Elles viennent de Cire Marie bien sûr, expliqua François. Vous verrez, ils ont un choix incroyable.

Audrey désigna du menton la suite de clichés de roses fanées accrochés par quatre et par camaïeux sur chaque mur.

— Ces photos sont incroyables.

François sourit :

— Ce sont les travaux d’une amie, Rachel Levy, auparavant journaliste free-lance pour de grands quotidiens. Depuis quelques années, les fleurs fanées sont ses muses, et les nôtres, comme vous pouvez le constater. Avez-vous remarqué qu’aucune fleur n’a de feuilles ?

— Ma foi, non… Vous l’aviez vu, Francis ?

— Non !

François n’eut cure du ton sec de Lebel et poursuivit, ravi de ses explications :

— C’est une volonté de Rachel d’humaniser la fleur en lui donnant un aspect dépouillé, comme un portrait. Et les couleurs, voyez un peu ces tonalités…

— En effet, dit Audrey en s’approchant d’une rose rouge agonisante semblant offrir ses dernières plus belles notes de carmin à la postérité.

— Magnifique…

— La culture japonaise fait l’éloge de la patine et du temps qui passe, compléta Haya. Le wabi-sabi.

— Et le ris de veau aux morilles, ça se patine ? intervint Lebel dont l’estomac se rappelait durement à son bon souvenir.

François écarquilla les yeux avant de faire demi-tour :

— Nom d’un chien !

1. Entraîneur d’Antoine, voir Confession d’un pot de miel, même auteur, même collection.

Chapitre 2 : cire et compagnie

Mardi 20 septembre

Finalement, le ris de veau aux morilles sur lit de macaronis n’avait pas trop souffert de l’attente. Et le meursault blanc l’accompagnant avait achevé de dérider Lebel. Quand, après le dessert – une mousse au chocolat aérienne – un saké pétillant vieilli en fût de chêne à whisky Hakushu avait été servi, l’ancien adjudant-chef n’était pas loin de se faire adouber samouraï.

Ce matin, après un copieux petit-déjeuner servi dans le minuscule jardin japonais de ses hôtes, charmant mais très enclavé, Audrey rejoignit son rendez-vous, sise une vingtaine de numéros plus loin, dans la rue Bonaparte.

En ce mardi de la fin septembre, le soleil était de la partie, illuminant les façades. Ici, la vie était fourmillante. Sans rien envier de la grande ville, Audrey se laissa gagner par l’ambiance citadine et sourit à son reflet en léchant les vitrines rencontrées au fil de ses pas. Bientôt, la boutique rouge sang de bœuf aux abeilles d’or de Cire Marie lui apparut. Elle prit le temps d’admirer l’éventaire rempli d’élégantes bougies de toutes formes et de toutes couleurs, de chandelles, de cierges et de quelques bustes en cire parmi lesquels Audrey reconnut Mozart et La Fontaine.

Elle s’apprêtait à pousser la porte lorsqu’une svelte sexagénaire à la courte chevelure blonde posa sa main sur la poignée. La femme adressa à Audrey un sourire franc et communicatif :

— Rentrons ensemble, proposa-t-elle.

La boutique étroite et feutrée, tendue de cramoisi, exhalait un incroyable mélange de cire, d’effluves mêlées et de temps passé. Sur des comptoirs de bois vénérable étaient exposées des bougies en pots de verre bleu, rouge et vert, des chandelles de toutes les couleurs pendues deux par deux ou bien installées sur des chandeliers d’argent à cinq branches. Sur des étagères en noyer blond, des cloches de verre abritaient des flacons aux contenus chatoyants. Telle L’Invitation au voyage de Baudelaire, tout n’était que luxe, calme et volupté. Deux jeunes vendeuses s’avancèrent. Audrey présenta sa carte de visite à l’une d’elles :

— J’ai rendez-vous avec monsieur Gagnon à dix heures.

— Suivez-moi.

Tandis qu’elle suivait la jeune fille dans un minuscule couloir pavé de tomette, elle entendit la voix douce de l’autre cliente demander à l’employée disponible :

— Je souhaite faire un cadeau à ma nièce. Parfum ou bougie, j’hésite… Plutôt une bougie…

— Quelles sont ses senteurs favorites ?

— Hum… Jasmin, enfin, je crois.

La vendeuse toqua contre l’une des deux portes du vestibule. Sans réponse, elle sourit gauchement à Audrey et toqua de nouveau.

— C’est bizarre…

Audrey avisa du menton la porte légèrement entrouverte dans une invite à entrer, mais la jeune femme secoua la tête, visiblement apeurée.

— Appelez-le sur son portable.

— Je… Je n’ai pas son numéro.

— Bon, eh bien, je vais entrer.

— Attendez.

— Quoi ? Je ne vais pas attendre toute la matinée…

La vendeuse appela :

— Cléa…

— Oui ?

— Viens une minute, s’il te plaît.

Lorsque celle-ci apparut, sa collègue demanda :

— Tu as vu monsieur Gagnon ce matin ?

— Je suis arrivée en même temps que toi, c’était ouvert. Même qu’on s’est dit que c’était pas normal.

La femme arrivée en même temps qu’Audrey apparut dans leur champ de vision :

— Excusez-moi, qu’est-ce qui n’est pas normal ?

Devant les hésitations des deux jeunes filles, elle tâcha de les rassurer :

— Je suis une ancienne commissaire de police. Je m’appelle Danielle Thiéry, ajouta-t-elle à l’adresse d’Audrey… Que se passe-t-il ?

Dans un nouveau soupir, l’apicultrice montra la petite porte du couloir :

— J’avais rendez-vous avec le directeur, mon nom est Audrey Astier, apicultrice consultante, à l’occasion plume pour divers magazines apicoles… Nous avons frappé et personne n’a répondu, la porte est entrouverte mais la demoiselle a des scrupules pour entrer.

— Attendez, s’indigna l’interpellée, monsieur Gagnon n’aime pas du tout être dérangé.

— Mais moi, j’ai rendez-vous.

— J’y peux rien.

— Et s’il a fait un malaise ?

La vendeuse se décida à pousser la porte et laissa tomber un « Ah putain, merde ! » avant de faire demi-tour en courant, blanche comme un linge, bousculant madame Thiéry. Audrey étouffa à son tour un juron et son cœur manqua un battement devant la vision du directeur, les poignets liés aux accoudoirs de son fauteuil en cuir. Retombant sur sa poitrine, sa tête était entièrement dissimulée par un sac en papier rouge de la marque Cire Marie. Sur le bureau, trois bougies, dans trois pots de couleurs différentes, vert mousse, bleu royal et rose or, élevaient leurs flammes altières légèrement vacillantes tout en dispensant leurs fragrances vaporeuses.

— Vous… vous croyez qu’il est mort ? interrogea Audrey.

— Au vu de la mise en scène, très certainement. Surtout, on ne rentre pas et on ne touche à rien. Pas question de coller nos ADN partout ou même nos odeurs corporelles, c’est comme les empreintes, chacun a la sienne.

— Vous pensez qu’il a passé la nuit ici ? L’ancienne commissaire hocha la tête :

— Possible.

— Je sais que ces bougies ont une capacité de flamme de cinquante-cinq à soixante heures, elles semblent à peine au quart de leur consumation, ce qui indiquerait qu’il a été tué hier en fin de soirée…

— À condition que les bougies aient été neuves et non déjà en partie consumées.

La voix de la vendeuse nommée Cléa s’éleva derrière les deux femmes :

— Hier, monsieur Gagnon est arrivé avec trois nouveautés qu’il nous a montrées, alors oui, elles étaient neuves.

— Sauf s’il ne s’agit pas des bougies dont vous nous parlez… dit Danielle.

— Celles que j’ai vues étaient dans un petit carton qu’il a déposé sur son bureau. Quand je suis allée lui dire au revoir en quittant la boutique hier à dix-neuf heures, elles y étaient encore car il en a sorti une dont il a frotté le verre avec sa manche, même qu’il n’avait pas l’air très content.

— Vous savez pourquoi ? demanda Audrey.

Cléa haussa les épaules :

— Pour la même raison que la saison dernière, il trouve… Il trouvait… Putain, ça fait drôle de penser qu’il est raide…

— Au fait, s’agaça Danielle.

— Il trouvait que le verre n’était plus d’aussi bonne qualité.

Elle se tortilla et ajouta :

— Dites, je peux le voir ?

— Vaut mieux pas.

Audrey retroussa les narines :

— Vous ne sentez rien ?

— Si, une foule d’odeurs de cire et de parfums.

La jeune apicultrice secoua la tête et s’adressa à Cléa :

— Vous ne faites pas de parfums solides ?

— Non, du moins, je n’en ai jamais entendu parler depuis que je suis là.

— Depuis combien de temps êtes-vous là ?

— Un an.

— C’est quoi, du parfum solide ? demanda Danielle.

— Une base d’huiles essentielles souvent dominée par le jasmin, reine des fleurs après la rose, qu’on mélange à de la cire et des huiles végétales. Ici, on dirait bien du coco.

— Vous avez le nez fin. L’odorologie confirmera la présence de parfum solide.

— Cela se faisait beaucoup dans les années 80, on les portait en médaillon, genre médiéval, si vous vous voyez ce que je veux dire.

— Pas vraiment. Allez, on refoule dans la boutique.

Avec une autorité naturelle, l’ancienne commissaire leur fit rebrousser chemin jusque dans la pièce d’exposition. Dans le coin des bustes en cire se tenait recroquevillée la vendeuse ayant découvert le corps.

— Ça va ? s’inquiéta Danielle.

La fille eut une inclinaison de tête en guise d’affirmation.

— Comment vous appelez-vous ?

— Louise Lefrain.

— Louise, vous devriez boire un verre d’eau…

— Je m’en occupe, dit Cléa.

Elle revint une minute plus tard avec une petite bouteille d’eau minérale qu’elle tendit à sa collègue. Deux gorgées plus tard, apaisée, elle lâcha non sans une certaine délectation : « putain, un meurtre ! »

Ce cadavre serait l’événement de sa vie ainsi que celle de Cléa.

— Vous n’avez rien vu de suspect ?

— Comme quoi ? demanda Louise.

— Quelqu’un que vous auriez croisé juste avant de venir, un employé sortant d’ici ou aux alentours ?

— Non, non, à part que la porte d’entrée était ouverte…

— En même temps, si Gagnon est arrivé en premier, c’est normal que la porte soit ouverte, commenta Audrey.

Cléa renifla :

— C’est nous qui ouvrons chaque matin à neuf heures trente. Monsieur Gagnon n’est pas là tous les jours, il a aussi son bureau à l’usine de Normandie.

— Vous avez chacune une clef ? interrogea madame Thiéry.

— Non, Cléa ouvre les semaines impaires et moi paires.

— Bien, le directeur a aussi la sienne, je suppose ? poursuivit la jeune apicultrice.

— Bien sûr.

— Et quand il est là, c’est lui qui ouvre ?

— Rarement, il arrive souvent vers dix heures trente ou onze heures.

— OK, j’appelle le 17, conclut Danielle Thiéry, en sortant son portable de son sac à main.

— Va y avoir des mecs en blancs comme dans les films ? s’enthousiasma Cléa.

— « Les mecs en blanc » s’appellent des TSC, techniciens en scène de crime…

— Ou bien TIC, techniciens en identification criminelle pour les gendarmes…

Audrey s’expliqua dans un sourire triste :

— Je suis femme de gendarme… enfin j’étais. Je suis veuve. Mon mari a disparu l’hiver dernier dans une mission… en Syrie.

Danielle posa sa main sur son bras et dit doucement :

— Je suis désolée.

Audrey haussa les épaules :

— C’est la vie, comme on dit. Bon, j’appelle Lebel.

— Qui est Lebel ?

— Un ancien adjudant-chef à la retraite qui m’a souvent épaulée dans mes précédentes enquêtes…

— Vos précédentes enquêtes ? Je croyais que c’était votre mari qui était gendarme.

— Antoine était capitaine.

Audrey fouina dans son sac à main et ajouta :