Mourir dans la dignité - Akpédjé Patrick Panou - E-Book

Mourir dans la dignité E-Book

Akpédjé Patrick Panou

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Beschreibung

La personne a certes un corps mais elle « est » aussi son corps. Le respect de son corps « donné » jusqu’au bout s’identifie au respect de sa personne. La somme des petits gestes pour alléger ses souffrances va dans ce sens. La qualité contemplative du regard sur ce corps offert à l’existence pour bien vivre, aide à discerner tant le refus de l’acharnement thérapeutique que le non-sens de l’euthanasie ou du suicide assisté. Un geste d’amour, une main serrée, un regard complice valent tellement plus que la croyance des « anges de la mort » qui veulent « vous aimer en vous tuant! » Accompagner la personne vulnérable en phase terminale, accueillie, regardée, aimée comme toujours « unique », avec un avenir possible au-delà de la mort physique, sera la pierre d’angle d’une posture thérapeutique raisonnable.
L’accent mis par la tradition chrétienne sur les soins palliatifs va directement dans cette direction, faisant de l’écoute du patient le sanctuaire ouvert de ses derniers moments à vivre sur la terre. Non pas dans une liberté absolue au service d’une dignité relative, qui légitimerait les « nouveaux » droits d’euthanasie ou de suicide assisté mais plutôt dans une liberté relative au service d’une dignité absolue, qui fait du respect de la vie « un bien commun à défendre » ensemble, pour tous.



À PROPOS DES AUTEURS

Akpédjé Patrick PANOU est prêtre originaire du Bénin. Après sa formation au séminaire Saint-Gall de Ouidah (son pays d’origine), il est ordonné prêtre le 15 Août 2012. Après quelques années de ministère en paroisse, il poursuit les études et valide une licence en philosophie. Titulaire d’un master en théologie morale obtenu à l’Institut Catholique de Toulouse en 2022, le présent ouvrage est une publication de ses études. Passionné pour les questions bioéthiques, il poursuit également des recherches dans ce domaine.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Akpédjé Patrick Panou

MOURIRDANS LA DIGNITÉ

Corps et Âme, l’union indissoluble

Préface

Dans un article paru dans le journal Le Figaro du 29 septembre 2022, le philosophe agnostique et ancien ministre de l’Éducation en France, Luc Ferry, présentait trois philosophies antinomiques de la fin de vie.

La première, chrétienne, s’attache pour lui à situer l’enjeu de la fin de vie comme le temps favorable pour se préparer non pas à la mort mais à l’au-delà de la mort. La maladie se présentant selon le Catéchisme de l’Église Catholique comme une occasion favorable pour « rendre la personne plus mûre, l’aider à discerner dans sa vie ce qui n’est pas l’essentiel pour se tourner vers ce qui l’est. Très souvent la maladie provoque une recherche de Dieu, un retour à lui ».

La seconde, « à l’opposé », pour l’ancien ministre désormais chroniqueur, de la théologie, puise à l’eudémonisme des anciens qui subordonnent le sens de l’existence à la dimension subjective du bonheur et dans une perspective moderne utilitariste au calcul des plaisirs. Stoïciens ou épicuriens, pour eux, si les peines l’emportent radicalement sur les joies, libre à la personne d’en tirer les conséquences, perspective qui a fait dire à Sénèque qu’il était « aussi grave d’empêcher quelqu’un de mourir que de le tuer ».

La troisième philosophie de fin de vie se présente comme humaniste et laïque, telle est la posture personnelle de Ferry, récusant l’assimilation entre les notions de « dépendance » et « d’indignité », mais ouvrant sur la nécessaire qualité du lien social en fin de vie. Citant le célèbre bioéthicien Axel Kahn, s’ouvre une invitation à satisfaire la demande d’amour du malade : « Si vous voulez déterminer dans quelle mesure des personnes âgées ont réellement le désir d’en finir en fin de vie, il suffit de leur apporter le contact amical d’un parent cher et tendre : bien souvent, ces témoins affectifs suffisent à redonner à ces personnes le sentiment précieux qu’elles comptent au moins pour quelqu’un. »

Ces approches sont-elles réellement antinomiques ? La pensée catholique sur la fin de vie puise à des ressorts de sens qui refusent les approches monolithiques en raison de présupposés anthropologiques bien assumés. Servir la personne dans son intégralité, corps, âme, esprit et relation. Le livre proposé au lecteur, Mourir dans la dignité, Corps et Âme, l’union indissoluble, fruit d’études philosophiques et théologiques sérieuses, s’inscrit dans cette riche perspective qui fait droit au dialogue et à la complémentarité des points de vue.

La personne a certes un corps mais elle « est » aussi son corps. Le respect de son corps « donné » jusqu’au bout s’identifie au respect de sa personne. La somme des petits gestes pour alléger ses souffrances va dans ce sens. La qualité contemplative du regard sur ce corps offert à l’existence pour bien vivre, aide à discerner tant le refus de l’acharnement thérapeutique que le non-sens de l’euthanasie ou du suicide assisté. Un geste d’amour, une main serrée, un regard complice valent tellement plus que la croyance des « anges de la mort » qui veulent « vous aimer en vous tuant ! » Accompagner la personne vulnérable en phase terminale, accueillie, regardée, aimée comme toujours « unique », avec un avenir possible au-delà de la mort physique, sera la pierre d’angle d’une posture thérapeutique raisonnable.

L’accent mis par la tradition chrétienne sur les soins palliatifs va directement dans cette direction, faisant de l’écoute du patient le sanctuaire ouvert de ses derniers moments à vivre sur la terre. Une proximité significative de la profondeur éthique quand la solidarité entre les humains s’élargit à la faiblesse partagée. L’intégrité du corps, même dans sa vulnérabilité croissante, est la ligne de mire constante des soins mais aussi des relations. La religion n’est pas en reste de ce chemin à parcourir ensemble. Un regard de foi puisant à l’action du Christ, « mort et ressuscité », approfondit le sens salvifique de la souffrance, confirmant que la personne, totalité unifiée, peut toujours se trouver elle-même en se donnant. À qui ? Elle se présente face au Dieu d’Amour qui lui ouvre son cœur pour l’accueillir dans un devenir réel de proximité spirituelle sans fin. La fin de vie est toujours un commencement à vivre. La vie humaine peut être transfigurée par le haut. Non que la souffrance ait une valeur thérapeutique, mais qu’elle ne peut nous imposer son impasse.

Une posture de vie à vivre se dégage d’une vraie liberté. Non pas une liberté absolue au service d’une dignité relative, qui légitimerait les « nouveaux » droits d’euthanasie ou de suicide assisté. Plutôt une liberté relative au service d’une dignité absolue, qui fait du respect de la vie « un bien commun à défendre » ensemble, pour tous. Une thérapie de la dignité permet d’allier le travail sur soi pour se « préparer », la quête de sens toujours « ouverte », et la « qualité du lien », dynamique de Vie qui s’approfondira dans la vie éternelle, dont nous vivons, dès maintenant, le premier instant ! On n’hésitera pas à renverser le titre de l’introduction. C’est au nom d’une si belle dignité humaine que nous ne voulons jamais tuer, mais faire entrer dans la Vie qui elle n’a pas de fin. Nous remercions le Père Akpédjé Patrick-Euloge Panou de nous introduire très pédagogiquement à toutes ces dimensions.

Tanguy Marie Pouliquen, cb

professeur d’éthique à la Toulouse Catholic University

Introduction

Au nom de quelle dignité peut-on tuer ?

L’évocation de la fin de vie fait surgir la question de la dignité, au nom de laquelle des voix discordantes s’élèvent. D’un côté, c’est la négation jusqu’à l’absurde de la valeur absolue de la vie et l’autorisation de la faire disparaître lorsqu’elle est traversée par une souffrance trop grande ; de l’autre côté, c’est le souci de la sauvegarde de la vie humaine et du soulagement de la personne arrivée en phase terminale. Alors, dans l’univers de la réflexion sur la fin de la vie, chacun donne volontiers son opinion sur ce qu’il considère comme une mort dans la dignité, soit en partant d’une croyance religieuse ou d’une conception philosophique de la vie, soit en raisonnant selon une optique privilégiant les avancées de la médecine, et le pouvoir de la technoscience et des biotechnologies. En effet, ces dernières suscitent bien des espoirs, mais elles génèrent aussi des craintes. Jusqu’où l’homme peut-il aller dans la prolongation de la vie ? Que deviendra l’humanité si l’homme a le pouvoir de contrôler ou de faire disparaître la vie humaine ? Nous savons à quoi aboutit un tel pouvoir, à savoir qu’il existe un degré de souffrance ou de déchéance physique devenu si insupportable, qu’il fait croire en la perte de toute dignité humaine. C’est ainsi que certains approuvent l’administration d’une substance létale destinée à faire mourir plus vite sous prétexte d’empêcher la déshumanisation de la personne souffrante. L’argumentation ici déployée en faveur d’un refus de la souffrance rejoint aussi le désir humain de vivre dans un corps éternellement jeune1. À ces raisonnements s’oppose la foi chrétienne qui rappelle la dignité de tout être humain, même en situation de souffrance. En même temps, elle tente de montrer que la mort doit être accueillie comme étant le terme d’un pèlerinage terrestre.

Affirmer la dignité des personnes vulnérables

Les réalités ci-dessus évoquées interrogent sur ce que doit être, dans la société qui est la nôtre2, l’accueil des personnes vulnérables3 lesquelles doivent être protégées à la fois contre la tentation euthanasique et contre une mentalité favorable au recours à l’acharnement thérapeutique. À plusieurs reprises, l’Église s’est vue interpellée : pourquoi se dresse-t-elle contre l’euthanasie, alors que ce geste peut « dignement » soulager ceux qui n’en peuvent plus de la douleur et de la maladie, et qui ont donc hâte de mourir plutôt que de rester dans un état de dépendance ou de perte de leur dignité ? Mais comment traduire la possibilité que vous soit reconnue encore et toujours votre dignité lorsqu’on est en phase terminale d’une maladie incurable et/ou dégénérative ? Il semble inconfortable de parler d’une « mort dans la dignité » au nom de laquelle l’homme aurait le droit de mettre un terme à la vie du semblable, avec toutes les apparences d’un consentement de la part de ce dernier. Et même s’il s’avère que la personne souffrante fait effectivement une telle demande, il est aisé de voir qu’elle ne s’exprime plus de manière « normale ». Comment interpréter le cri, le langage gestuel, parfois le silence, que les grandes souffrances laissent émerger ? La mort, en effet, est ce qu’il y a de plus naturel à la condition humaine : elle doit être acceptée mais ne doit être ni provoquée ni refusée. Parce qu’aucun homme n’est à l’origine de sa propre vie, encore moins l’auteur de la vie de son semblable, il n’est pas possible de tolérer les tentatives de suppression de la vie d’êtres fragiles, car « C’est le Seigneur qui fait mourir et vivre ; Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature » (cf. 1 S 2, 6 ; Sg 2, 23).

Toutefois nous voulons tenter de répondre à une inquiétude profonde face au mystère de la souffrance et à la question du comment « mourir dans la dignité ». Ces questionnements ne trouveront toute leur explicitation qu’en référence au modèle du Christ qui a expérimenté dans sa chair la souffrance humaine et l’angoisse de la mort : « aux jours de sa chair, il a présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort » (He 5, 7). Le Christ se révèle en effet comme celui qui peut aider le croyant à accueillir la mort dans un esprit de soumission à la volonté de Dieu : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse » (Lc 22, 42). Il est possible de montrer que la liberté de décider de l’heure de la mort est incompatible avec l’ensemble de la Révélation à travers laquelle Jésus déclare : « Vous ne savez pas quel jour va venir votre Maître » (Mt 24, 42).

Décider de donner la mort à une personne arrivée au stade terminal d’une maladie ne peut pas être un critère respectueux de la dignité humaine selon la foi chrétienne. On dit souvent, à raison, que la personne qui sent sa mort proche exprime le besoin d’être entouré ; elle peut demander une aide qui lui permette d’affronter dans la sérénité son passage dans l’au-delà – son face-à-face avec le Seigneur lorsqu’elle est croyante. Les demandes d’euthanasie sont donc appelées à disparaître avec la mesure d’accompagnement des personnes en fin de vie. Face aux défis actuels qui remettent en cause la façon de penser la dignité humaine – notamment celle de la personne en fin de vie qui, au regard de son entourage de bien-portants (membres de la famille, de l’équipe de soignants), « aurait » perdu sa dignité – l’Église s’est impliquée dans la réflexion sur la nature de la dignité de l’être humain. Comme le dit la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : « La douleur et la mort, en effet, ne peuvent être les critères ultimes qui mesurent la dignité humaine, laquelle est propre à chaque personne, du simple fait qu’elle est un être humain4. » En écartant un argument fallacieux, celui d’un recours à l’euthanasie par peur de souffrir et par refus d’attendre le moment de mourir, cette approche nous interroge sur le sens de ce qu’est une « bonne mort » pour le chrétien.

L’Église pourrait-elle actualiser sa morale concernant ses positions sur la fin de vie ?

Face à la peur d’une mort indigne, l’Église tente d’apporter l’éclairage de la foi chrétienne dans le sens d’un accueil de la mort comme faisant partie de l’existence humaine. Le Christ n’a-t-il pas accueilli cette étape de la condition humaine sans la refuser ou la retarder (cf. Mt 26, 29) ? La mort de Jésus peut nous éclairer sur le sens à donner à la souffrance et sur la façon de vivre la mort dans l’espérance chrétienne. On ne peut bien mourir que si on se prépare humainement et spirituellement, c’est-à-dire corps et âme, à vivre sa mort en union avec le Christ et relié aux autres.

« Car Dieu a appelé et appelle l’homme à adhérer à lui de tout son être, dans la communion éternelle d’une vie divine inaltérable. Cette victoire, le Christ l’a acquise en ressuscitant, libérant l’homme de la mort par sa propre mort. À partir des titres sérieux qu’elle offre à l’examen de tout homme, la foi est ainsi en mesure de répondre à son interrogation angoissée sur son propre avenir5. »

Mais comment le chrétien peut-il réagir face à un comportement opportuniste ou subissant l’influence de lois favorables à l’euthanasie, surtout dans les cas de maladie au stade terminal occasionnant des souffrances physiques, morales, et spirituelles ? Pour beaucoup de nos contemporains, l’Église doit actualiser sa morale au sujet des questions concernant la fin de vie, c’est-à-dire évoluer quant à son choix exclusif pour les soins palliatifs, et reconnaître la pratique de l’euthanasie comme une attitude tout autant respectueuse de la dignité de la personne en fin de vie. Certes, il faut entendre la souffrance de ceux qui vivent les derniers moments de la vie, mais faut-il pour autant omettre de respecter le corps conformément à l’annonce faite par la Révélation chrétienne6 ? Le corps de l’homme est porteur d’un mystère éternel divin7 qui interdit qu’on le traite indignement, c’est-à-dire qu’on le ramène au rang d’une chose. C’est une intuition que le pape Jean-Paul II a approfondie et qui peut servir de support à une réflexion sur la dignité humaine. C’est ce que réaffirme la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dans le cadre du débat sur la question de l’euthanasie et des soins palliatifs. Dès lors, il est possible d’indiquer que le respect de la dignité humaine s’exprime par le respect du corps de la personne souffrante.

Dans un contexte culturel marqué, d’une part, par le prisme de la croyance en la « perte de dignité » du corps souffrant8, et d’autre part par les débats soulevés par la nouvelle revendication, en France, d’une loi favorable à l’euthanasie, l’Église se doit de prendre position. Il est vrai que le Magistère de l’Église catholique ne tarit jamais de mots pour s’opposer à une culture de l’efficacité où l’homme veut vivre « en autarcie », dans une « éclipse du sens de Dieu et de l’homme9 ». Cela n’étonne guère d’une société où l’enjeu fondamental est la liberté auto-référencée qui prend force dans un cogito volo. Alors qu’une véritable liberté ne peut pas s’exprimer en dehors de la relation avec les autres10. Et si le Magistère de l’Église prend la parole chaque fois que l’homme risque d’être atteint dans sa dignité, c’est pour rappeler qu’une éthique de la personne suppose l’imbrication de deux dimensions : l’une singulière et l’autre relationnelle11. Le souci d’une meilleure compréhension de l’enseignement de l’Église sur la question de la dignité, particulièrement de la dignité en fin de vie, conduit à une réflexion que nous voulons initier ici sur la question du corps souffrant considéré comme un lieu de révélation de Dieu, ce qui pourrait servir de boussole à l’accompagnement des personnes en fin de vie. L’injonction divine « Tu ne tueras pas » (Ex 20,13 ; Dt 5,17) pourrait de nouveau jaillir à la conscience d’hommes et de femmes qui, redécouvrant à nouveaux frais le sens d’« un regard contemplatif12 » envers les personnes souffrantes, se décideraient à faire le pas du bon Samaritain. Il s’agit d’interroger le corps comme lieu théologique, et, mieux encore, le corps souffrant dans la révélation que le Christ en a faite. Comment le Christ nous révèle-t-il le sens de la dignité humaine à travers ses attitudes et ses comportements face à la souffrance, celle des autres et la sienne propre ? De quelle façon le corps souffrant peut-il être traité pour qu’il y ait mort dans la dignité ? Comment l’anthropologie théologique peut-elle aider la personne en fin de vie et son entourage à faire un bon choix éthique ? En nous permettant d’écarter un argument fallacieux – prétendre à la dignité humaine en éliminant la personne – la réponse à cette problématique nous place face à la question qui constitue notre sujet : respecter la dignité des personnes souffrantes et en fin de vie n’est-ce pas considérer la personne dans son humanité, c’est-à-dire, comme sujet et non comme objet ?

Oser une réflexion sur ce qu’est « mourir dans la dignité », nous invite à adopter une approche holistique, celle dans laquelle s’inscrit l’anthropologie théologique et selon laquelle il faut considérer l’homme corpore et anima unus13. Conformément à ce que nous venons d’affirmer de l’homme en tant qu’être corporel, spirituel et relationnel, la pensée personnaliste de Jean-Paul II dénonce clairement toute l’instrumentalisation utilitariste en œuvre dans les situations frontières de la fin de vie où l’être humain semble n’être plus réduit qu’à une « chose »14. Se dégage le sens profond de la dignité de la personne en fin de vie : mourir dans la dignité renvoie au respect du corps humain en tant que lieu de relation, et c’est tout l’enjeu d’une éthique chrétienne de la fin de vie. Voilà ce qui motive la parution de ce livre : « Mourir dans la dignité, corps et âme, l’union indissoluble ».

Dans un premier chapitre nous tenterons une approche à caractère philosophique et anthropologique des contours de la notion de dignité, et de la question du mourir dans la dignité présente dans les débats sur la fin de vie. Un deuxième chapitre consistera en une approche théologique ayant pour but de montrer la place du corps dans le dessein de Dieu et dans la foi chrétienne, particulièrement catholique. Enfin, un troisième chapitre considérera, sous l’angle éthique, les pratiques thérapeutiques qui sont en jeu dans les débats sur les questions de fin de vie et qui sont un objet de préoccupation actuelle de la réflexion bioéthique.

1 Cf. Thévenot, Xavier, Compter sur Dieu. Études de théologie morale, Paris, Cerf, 1992, p. 147 : « […] la tentation de “recycler” le corps […], de façon quasi obsessionnelle, pour tenter de le maintenir dans une perpétuelle jeunesse. »

2Doucet, Hubert, Mourir. Approches bioéthiques, Paris, Desclée, 1988, p. 20-21 : « Dans ce contexte, la mort doit être définie autrement. Elle n’est plus un phénomène naturel, elle est en notre pouvoir. Dans ce cadre nouveau, la non-intervention résumée par l’expression « laisser la nature suivre son cours » est de moins en moins le fruit de la résignation et de plus en plus la conséquence d’une décision. Ce contexte nouveau favorise l’agressivité thérapeutique. Il y a cinquante ans la médecine pouvait paraître comme une profession de la consolation. Elle était le plus souvent incapable de guérir. Les transformations récentes de l’art du médecin en science biomédicale ont complètement bouleversé l’approche ancienne. Si la science nouvelle est capable d’allonger la vie, pourquoi ne le ferait-elle pas même au détriment de la qualité de la vie du malade ? »

3 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration sur l’euthanasie iura et bona, 1980, II : « […] rien ni personne ne peut autoriser que l’on donne la mort à un être humain innocent, fœtus ou embryon, enfant ou adulte, vieillard, malade incurable ou agonisant. »

4 Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Samaritanus Bonus, Introduction.

5 Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 18.

6 Cf. La foi des catholiques, Catéchèse fondamentale, Paris, Centurion, 1984, p. 415 : « Une religion où Dieu se révèle dans l’existence corporelle. »

7 Cf. Jean-Paul II, Evangelium vitae, Paris, Assas Éditions, 1995, n° 34 : « L’homme est dans le monde une manifestation de Dieu, un signe de sa présence, une trace de sa gloire. »

8 Cf. Verspieren, Patrick, « La participation de l’Église catholique au débat bioéthique » in Semaines sociales de France, Que ferons-nous de l’homme ? Issy-les-Moulineaux, 23-25 novembre 2001, Paris, Bayard, p. 305 : « Notre société tend à marginaliser, oublier ou même éliminer tous ceux dont l’image corporelle ou les capacités, l’autonomie notamment, sont altérées. Si bien que s’est largement répandue l’expression de “perte de dignité”. »

9 Cf. Jean-Paul II, Evangelium vitae, n° 23 : « L’éclipse du sens de Dieu et de l’homme conduit inévitablement au matérialisme pratique qui fait se répandre l’individualisme, l’utilitarisme, l’hédonisme. »

10 Cf. Wintzer, Pascal « Même lorsqu’elle est difficile, j’aime la vie », in La croix (lundi 29 mars 2021), p. 23, colonne 4. Dans une tribune du journal La Croix, ce dernier prend position dans le débat d’un droit à l’euthanasie en France – il définit la liberté en ces termes : « […] la liberté, je ne peux la concevoir en dehors des relations sans lesquelles nous n’existons pas. »

11 Cf. Les Évêques de France, La dignité de la procréation, Paris, Cerf, 2018, p. 15 : « Nous pensons donc que la bioéthique est fondamentalement une éthique de la personne dans ses deux dimensions inséparables : singulière et relationnelle. »

12 Cf. Jean-Paul II, Evangelium vitae, n° 83.

13 Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 14, § 1.

14Jean-Paul II, Evangelium vitae, n° 23.

Un apport anthropologique et philosophique

On ne tarit pas de discours au sujet de la dignité. Mais il en est du mot de « dignité » comme de celui d’« amour » à propos duquel Benoît XVI écrivait qu’il est aujourd’hui « un des plus galvaudés et d’acceptions totalement différentes15 ». Partout en effet, dans notre société, on met en avant la notion de dignité. Déjà présente dans la pensée de certains philosophes de l’Antiquité16, elle figure dans les principes de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (D.U.D.H.) de 194817. Avec le développement des questions bioéthiques elle se retrouve de façon flagrante dans le discours des professionnels de santé18 et dans celui des hommes d’Église19, et encore dans celui des juristes et des politiques20.

À l’évidence, on ne sait plus comprendre quelle réalité recouvre ce concept aujourd’hui, car deux tendances s’affrontent au nom de la liberté : l’une revendique le droit à l’euthanasie comme une façon « digne » de vivre sa mort, tandis que l’autre réclame au même titre le fait d’accueillir librement, le moment venu, sa mort naturelle21. La notion de « dignité » semble ainsi vidée de son contenu puisqu’on l’emploie pour justifier des choix éthiques opposés. Contre le courant qui revendique les pratiques euthanasiques comme droit de mourir dans la dignité, l’Église encourage justement les soins palliatifs comme « thérapie de la dignité22 ». Ce que traduit le « mourir dans la dignité » exprimé dans un nom d’Association23 correspond-ilà la réalité que recouvre la notion de « dignité » ? Une telle idéologie s’oppose à ceux qui reconnaissent que la dignité est intrinsèque à la vie humaine, et qu’elle ne peut, de ce fait, avoir une valeur relative. Le « mourir dans la dignité » est devenu comme un terrain dialectique où les protagonistes s’empoignent sans jamais trouver d’accord. Qu’est-ce qui peut justifier un tel désaccord ?

Dans ce premier chapitre nous essayerons de cerner dans un premier temps, la problématique actuelle du « mourir dans la dignité ». Ensuite, nous tenterons de comprendre les problèmes que pose aujourd’hui le « vouloir mourir dans la dignité en fin de vie » en éclairant le vocabulaire de la souffrance. Enfin, nous essayerons de montrer les limites d’un droit de « mourir dans la dignité » revendiquépar les courants pro-euthanasie.

1. De la définition et de la demande du « mourir dans la dignité »

Mais qu’entend-on donc par « mourir dans la dignité » ? En posant cette question, on se trouve tout d’abord renvoyé à celle même du sens du mot dignité. On est alors confronté à la même difficulté que rencontrent tous ceux qui tentent d’apporter une réponse à la question. La plupart des auteurs qui y ont réfléchi signalent dès l’abord l’équivocité24 de la notion. Cette équivocité a pour conséquence que la notion de dignité est comprise selon plusieurs angles, ce qui explique la difficulté à saisir ce que signifie « mourir dans la dignité ». Nous présenterons tout d’abord les différentes conceptions de la notion de dignité. Nous interrogerons ensuite l’univers sémantique de cette notion tel qu’il a été mis en lumière par Jacques Ricot25. Nous rappellerons par ailleurs l’intérêt du débat en cours en tant que moteur de propositions de lois permettant de pallier à un mal-mourir maintenu par un pouvoir de la technique à outrance.

Des différentes conceptions du mot « dignité »

En quel sens entendre le mot dignité ? Il y a une conception de la dignité considérée dans sa dimension sociale, et une autre considérée dans sa dimension ontologique. Pour rendre compte de façon schématique des considérations selon lesquelles sont définis les contenus respectifs de ces deux conceptions de la dignité, disons que celles-ci nous renvoient toujours à l’étymologie du mot latin « dignitas » dérivé de dignus, en usage dans l’Antiquité classique(qui a, entre autres significations, celles d’estime, de considération, de prestige, d’honneur, de beauté majestueuse26) comme étant à l’origine de la dimension sociale, subjective, et donc extrinsèque, de l’une de ces conceptions de la dignité.

En face, même si on évoque aussi comme autre source de la notion de dignité celle de la philosophie stoïcienne27, c’est à Kant qu’on fait tout aussi régulièrement remonter la première affirmation de la dignité selon laquelle celle-ci est inhérente à l’homme, et donc ontologique. Pour lui, la dignité de l’homme vient de ce qu’il est supérieur à tout prix : « Dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par la suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité28. » C’est cette conception de la dignité qui a inspiré la D.U.D.H de 1948. C’est ce sens qu’on lui assigne communément, et c’est en ce sens qu’elle est gravée dans le marbre de toutes les déclarations juridiques et de toutes les lois défendant le respect des droits fondamentaux de la personne humaine. De l’existence de ces deux conceptions opposées, l’une acquise et l’autre ontologique, il découlequ’en ce qui concerne la fin de vie certains prôneront l’euthanasie, d’autres les soins palliatifs. Pourtant, bien avant Kant, la tradition judéo-chrétienne affirmait l’existence en l’homme d’une dignité inaliénable. Nous y reviendrons dans notre approche théologique de la dignité humaine.

Ainsi que le définit le Dictionnaire Encyclique d’Éthique Chrétienne, « Ce trait ontologique en appelle à un programme de vie qui le manifeste : comme la dignité humaine trouve sa source dans cette caractéristique ontologique et caractérise la “nature” ou l’“essence de l’homme”, de sa conditio ad imaginem Dei, elle charge l’être humain simultanément d’une exigence à respecter et d’un pouvoir sur la nature (mais pas sur ses semblables) qu’il doit exercer avec sagesse29. » La dignité humaine, en effet, est créée directement dans l’être de l’homme par Dieu. Elle ne dépend ni des capacités intellectuelles, ni des capacités physiques ou corporelles liées à la beauté ou à la bonne santé ; et surtout elle ne relève pas d’un vouloir humain de l’attribuer ou de refuser de la reconnaître à telle ou telle personne en situation de vulnérabilité. En ce sens, la dignité est liée au respect de la personne en tant qu’être inviolable30.

La dignité ontologique ne peut être enlevée ; bien plus, on ne peut pas la perdre. Car elle existe de façon égale pour tous les humains. En effet, la dignité humaine est avant tout un absolu31. On voit alors que le respect de la dignité signifie le respect dû à l’être humain,ce qui interdit, entre autres, de donner volontairement la mort : on ne doit pas supprimer une personne, même quand elle demande à « mourir dans la dignité ». C’est pourquoi cette conception de la dignité est celle qui sous-tend les positions des défenseurs du respect de la vie humaine dans les situations de fin de vie.

Dans une autre vision, la « dignitas » est de l’ordre de la relativité et donc extrinsèque. Il y a une image de soi ou de l’autre qui correspond à l’expression « être digne de ». C’est ainsi qu’un certain habitus social32 a pu donner au mot « dignité », « un sens subjectif, proche de l’estime de soi qui se nourrit de la valeur que l’on accorde à soi-même et à ses propres réalisations, ainsi que de la reconnaissance sociale33 ». Effectivement, nous sommes renvoyés, là, au sens du mot « dignitas » qui est de « mériter des honneurs » de la part des autres et de la société dans laquelle on vit34. C’est cette signification du mot « dignité » qui est promue chez les pro-euthanasie. Cela est souvent exprimé dans les arguments avancés par les partisans de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (A.D.M.D.). Car pour ces derniers, comme le souligne Elisabeth Robert : « Honneur ou moralité confèrent alors à l’homme une dignité relative, mais celle-ci peut être altérée,enlevée ; on peut perdre une telle dignité et déchoir alors35. »

Ainsi les deux approches comportent une affirmation de la dignité de l’homme en tant que respect dû à la personne de l’autre dans la relation avec elle36.Pour les tenants de l’euthanasie, la « dignitas » peut être attribuée ou enlevée à quelqu’un et c’est à la Raison, substituée à Dieu, d’en décider : l’homme se libère de la tutelle de Dieu, et la notion de dignité est vidée de son contenu ontologique. C’est l’aboutissement du rêve d’autonomisation de l’homme enclenché depuis le siècle des Lumières qui trouve, ici, son acmé. Avec les avancées scientifiques et biotechnologiques, la deuxième moitié du xxe siècle a vu la naissance de courants de pensée, d’institutions et d’organismes revendiquant cette autonomie et au nombre desquels figure l’A.D.M.D.

Comment répondre à ceux qui veulent promouvoir cet humanisme sans Dieu ? René Simon écrit :

« Me situant dans une perspective lévinassienne, si profondément accordée à la tradition judéo-chrétienne, je dirai que, si la personne est respectable, c’est dans le face-à-face de la relation qu’il faut en chercher les racines, dans la transcendance du visage de l’Autre […]. La dignité de la personne désigne donc un primum cognitum et une exigence irréductible, ou mieux une relation éthique instauratrice d’une liberté responsable37. »

Avant d’en venir aux considérations sur la « relation » qui est au cœur de la conception ontologique de la dignité, nous nous intéresserons aux sphères sémantiques de la notion de dignité qui ont été dégagées par les travaux de Jacques Ricot afin de discerner les vues sociales, humaines et personnelles de cette notion.

De l’univers sémantique du mourir dans la dignité

En considérant les contenus respectifs des différentes conceptions de « mourir dans la dignité » Jacques Ricot montre que l’idée de dignité est associée à des notions telles que la décence ou la liberté38. Avant de traiter de ces deux notions nous examinerons leur raison d’être.

La peur de perdre la dignité sociale

Dans un article intitulé « Qu’est-ce que la dignité humaine ? », Mgr Vincent Nichols, citant le professeur Steven Pinkers, affirme : « Le concept est “glissant et ambigu” et “engendre de nombreuses contradictions”39. » Une telle particularité n’est pas sans questionner sur un aspect de la dignité qui cherche à s’imposer aujourd’hui, son aspect social. N’est-ce pas de la peur de perdre la « dignité sociale » que naît la demande à « mourir dans la dignité » ? En effet, on voit à quel point, de tout temps et en tout lieu, l’homme tient à des honneurs ou à un rang qu’il cherche à mériter dans la société. Cela s’exprime ouvertementdans l’exercice de certaines fonctions, comme c’est souvent le cas dans la hiérarchie politique, militaire, ou encore religieuse40. C’est un fait : on veut apparaître comme « quelqu’un de bien » au regard des autres, si bien qu’une faute grave ou un défaut sont considérés comme une « perte de dignité »41. Cette notion de « dignité sociale » qui émerge dans les discours relatifs aux questions bioéthiques, particulièrement dans celles qui ont trait à la souffrance des handicapés, des vieillards, des personnes en état végétatif ou de celles qui sont en fin de vie, a pris le pas sur la signification profonde de la dignité humaine.

L’existence de cette dimension sociale de la conception de la dignité fait naître un sentiment de peur chez les personnes en état de grande souffrance qui ne supportent guère la perspective d’une déchéance consécutive à la perte de leur intégrité physique ou psychique. Cela est vrai par exemple des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’un cancer mais également de certaines personnes en fin de vie habitées elles aussi par la « hantise de la déchéance42 ». Les propos suivants d’une personne se trouvant dans une telle situation de vulnérabilité en disent long : « J’assiste chaque jour à la dégradation de ce corps qui fut source de tant de joies et dont la déchéance m’humilie43. »

Mais une telle personne aurait-elle encore une dignité humaine à manifester44 ? Reconnaissons-le, la dignité, dans son acception sociale, pose un véritable problème dans le contexte des débats sur le « mourir dans la dignité ». En effet, pour certaines personnes en fin de vie, celles qui sont par exemple en état dit « végétatif », on pense que plus elles perdent une prétendue « dignité sociale », plus elles perdent aussi la dignité intrinsèque à l’être humain. C’est bien la preuve que l’appel à « mourir dans la dignité » est légitimé par le privilège accordé à l’aspect social de celle-ci, autrement dit qu’on a fait de la question une affaire sociale. Tout cela révèle une crise profonde, crise de la société et crise de l’homme lequel a perdu le sens originel de la dignité qui devrait toujours être référée à la transcendance45, c’est-à-dire à la dignité ontologique de tout être humain. C’est ainsi que Jean-Paul II affirme :

« Nous sommes là devant l’un des symptômes les plus alarmants de la “culture de mort”, laquelle progresse dans les sociétés du bien-être, caractérisées par une mentalité utilitariste qui fait apparaître trop lourd et insupportable le nombre croissant de personnes âgées et diminuées. Celles-ci sont très souvent séparées de leur famille et de la société, qui s’organisent presque exclusivement en fonction de critères d’efficacité productive, selon lesquels une incapacité irréversible prive une vie de toute valeur46. »

Il est clair que l’existence de cette dimension sociale de la notion de dignité a conduit l’homme à pervertir la vraie signification de celle-ci en la réduisant à un pur contenu social. En effet, pour la plupart des personnes en état de déchéance, « faire preuve de dignité, c’est ne pas imposer aux autres le spectacle de son propre corps affaibli47 ». Il en découle que les personnes qui sont en fin de vie, soit en raison de la vieillesse, soit en raison d’une maladie fortement invalidante, s’imaginent perdre la dignité sociale avec la dégradation de leur corps. Pensant être un poids pour leur famille et pour la société, elles s’excluent alors elles-mêmes. Ainsi s’exprime à ce sujet Marie de Hennezel :

« Qu’est-ce qu’une société où toute génération se sentirait honteuse, indigne de vivre encore, et pour cette raison demanderait le droit de mourir ? C’est pourtant vers cela que nous allons, dès lors que mourir dans la dignité serait mourir avant d’être impotent ou de devenir un poids pour les autres48. »

En effet, l’effort de la société tend vers l’affirmation des schèmes par lesquels elle ne considère que la dignité sociale. Tout comme le déclare Jacques Ricot : « Mourir dans la dignité signifie alors éviter la déchéance, épargner à autrui et à soi-même une image dégradée49. » Dans un tel contexte, un accompagnement humain et intégral des personnes en situation de déchéance ne peut-il contribuer à affirmer la valeur intrinsèque de la dignité de tout être humain, et que ce dernier a du prix aux yeux de Dieu, ce que la société ne reconnaît pas toujours ?

La dignité-décence

Après avoir évoqué l’importance de la dimension « sociale » du concept de « dignité », considérons à présent la notion de « dignité-décence ». Nous réalisons l’urgence qu’il y a à accueillir les personnes en situation de grande dépendance et à leur montrer, à travers le regard qu’on leur porte, qu’elles n’ont pas perdu leur dignité humaine, comme Marie de Hennezel nous y invite :« Sommes-nous conscients du regard que nous portons sur les abîmés de la vie, de la force de mépris qu’il véhicule, du désespoir qu’il fait naître au cœur des âgés et qui les pousse en bout de course à préférer mourir que vivre50 ? »

En fait, il existe une certaine représentation du corps et de sa dignité qui est partagée par les personnes en fin de vie et qui n’est pas sans créer de confusion avec ce qu’il faut entendre par « mourir dans la dignité ». Le fait est que nos sociétés à forte dominante individualiste et matérialiste ont perdu le sens de la dignité ontologique des personnes souffrantes. Une situation que Joseph Ratzinger dénonce comme le signe d’une crise des cultures51. Les situations où la vie humaine présente une forte vulnérabilité sont connues : ce sont celles qui concernent, d’une part, l’être humain à naître, les nouveau-nés handicapés, et, d’autre part, les personnes en fin de vie, celles qui sont en état végétatif chronique en raison de la vieillesse, d’un accident (cas Vincent Lambert), ou d’une maladie dégénérative. Très souvent, ces différentes catégories de personnes sont considérées et se considèrent elles-mêmes selon la « dignité-décence » qui ouvre la porte aux pratiques euthanasiques. Ne faudrait-il pas voir en elles des personnes à part entière, c’est-à-dire reconnues telles selon la dignité personnelle (ontologique) plutôt que selon la « dignité-décence » ?

Cette conception d’une dignité-décence consiste à juger sa vie digne ou indigne au regard de l’autre. Jacques Ricot déclare à cet effet : « Cette dignité qui est conférée par le seul regard porté par soi sur soi ou, selon certains, par autrui sur soi, se réfère donc nettement à une décence subjectivement appréciée52. » Mais la dignité-décence est un jugement difficile à exercer la plupart du temps pour les personnes en état de grande vulnérabilité, surtout en raison de leur souffrance qui peut être « inhumaine » et défigurante et des paroles de leur entourage, voire de celles de la société, qui portent préjudice à sa personne. C’est ce que peuvent traduire les paroles qui suivent :

« Comment un vieillard devenant grabataire et réalisant dans le regard des autres l’écart entre sa triste réalité et l’idéal idéologiquement partagé, n’envisagerait-il pas de mettre fin à cette comédie qui peut paraître la poursuite de sa propre vie ? Comment ce vieillard, alors qu’on ne cesse de répéter que les pensions de retraite sont menacées par l’augmentation du nombre des personnes âgées, alors que la dépendance des personnes en fin de vie représente pour la nation un coût important, alors que les économistes ont calculé que la moitié des dépenses de santé était engagée dans la dernière année de vie, pourrait-il se désolidariser du discours étroitement économique qui le persuade que son acharnement à continuer de vivre mettait en péril l’équilibre financier de ses petits-enfants53 ? »

Ainsi définie la dignité-décence peut conduire une personne en fin de vie à demander l’euthanasie ou le suicide assisté comme si, par ce choix, elle restait digne jusqu’au bout. Malheureusement il nous faut reconnaître, avec Jacques Ricot, que la dignité-décence appelle à la possibilité d’en finir avec son existence ; et se fier à une dignité-décence est contraire à ce qui serait « mourir dans la dignité ». En effet, « le fait d’être plus ou moins digne, c’est-à-dire plus ou moins à la hauteur d’une situation donnée, n’a rien à voir avec la dignité comme valeur absolue de l’être humain, dérivant du seul fait qu’il est un homme54 ». Car on ne peut pas séparer la dignité des limites de la condition humaine : « Être humain, c’est accepter les faiblesses. C’est même être ému par celles-ci en les trouvant belles55