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Rudeus, un ancien chômeur reclus, a été impliqué dans une catastrophe manatique de cause inconnue et s’est retrouvé séparé de sa famille. Suite à cet incident, il a été téléporté dans un lieu qu’il ne reconnaît pas. Il n’est accompagné que de la jeune demoiselle dont il était le précepteur, Eris. De plus en plus anxieux, il repère alors une silhouette près de lui… ?!
L’individu arbore des cheveux vert émeraude, une peau blanche comme la porcelaine et un organe sensoriel ayant la forme d’un joyau rouge au milieu du front. Il s’agit de la menace contre laquelle Roxy, la mentor de Rudeus, l’avait mis en garde auparavant… un membre du peuple speld !
Il doit maintenant faire face au danger pour retrouver le bonheur !
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Cover
Pages couleur
1. L’escroc qui se prend pour un dieu
2. Speld
3. Le secret de mon maître
4. Les raisons de ma confiance
5. Trois jours jusqu’à la ville la plus proche
6. Infiltration et déguisement
7. La guilde des aventuriers
8. L’Auberge des aventuriers
9. La valeur de la vie et première quête
10. Fin de la première quête
11. Démarrage en douceur
12. Les enfants et le guerrier
13. Échec, désordre et décision
14. Le début du voyage
Extra – La princesse d’Asura et l’ange miraculeux
A propos de JNC Nina
Copyright
Pages couleur
Table des matières
J’étais en train de rêver.
Dans ce rêve, je volais en serrant Eris contre moi. Ma conscience était embrumée, mais je gardais cette sensation de flotter. Les paysages défilaient devant moi à toute vitesse. J’avais l’impression de me déplacer à la vitesse du son ou de la lumière, dans tous les sens et de manière désordonnée. Je ne comprenais pourquoi je me retrouvais dans cette situation. La seule chose dont j’étais sûr, c’était que si je relâchais mon attention… Non, même sans cela, j’allais finir par décrocher et me mettre à tomber.
Je tentai de me concentrer. Je cherchai un endroit sûr dans ce paysage qui défilait si vite et tentai d’atterrir. Pourquoi ? Je n’en savais rien. J’avais juste le sentiment que si je ne tentais rien, je finirais par mourir. Mais tout allait trop vite. Ce qui défilait devant mes yeux était aussi rapide que les slots d’une machine à sous. Je me concentrai davantage en tentant d’envoyer plus de mana dans mes yeux. Cela eut pour effet de diminuer ma vélocité, l’espace d’un instant.
Ça craint, je vais tomber.
À l’instant où cette pensée me traversa l’esprit, le sol se profila devant moi. Il me fallait une plaine. La mer était une mauvaise idée, les montagnes aussi. La forêt ? Trop dangereux. Mais si c’était une plaine, ou bien encore…
Je tombai en caressant l’espoir d’atteindre l’endroit escompté. D’une manière ou d’une autre, je parvins à freiner ma course et à orienter ma chute vers le sol brun ocre.
Je perdis ensuite conscience.
★ ★ ★
Lorsque j’ouvris les yeux, je me trouvais dans un espace vide et blanc. Je compris tout de suite qu’il s’agissait d’un rêve, sans doute un de ces fameux rêves lucides. Néanmoins, même si c’était le cas, je trouvais mon corps bien lourd.
— Hein ?
Baissant les yeux, je fus saisi d’étonnement.
C’était la silhouette que j’avais eu l’habitude de voir pendant 34 ans.
Au même moment, les souvenirs de ma vie antérieure refirent surface. Les regrets, les conflits, la vulgarité, les caprices. Les 10 dernières années m’apparurent soudain comme un rêve et la déception monta en moi. Instinctivement, je compris que j’étais de retour et j’acceptai facilement cette réalité. Tout n’avait été qu’un rêve, en fin de compte. Ç’avait été un long rêve, mais il avait été bien trop heureux pour quelqu’un comme moi.
Naître dans un foyer chaleureux et être en contact avec de jolies filles pendant 10 ans. J’aurais aimé que ça dure plus longtemps…
Je vois, c’est donc fini…
Je sentais mes souvenirs en tant que Rudeus s’estomper. Les rêves étaient éphémères dès qu’on se réveillait. Je ne savais pas à quoi je m’étais attendu. Je n’aurais jamais pu avoir une vie aussi agréable et qui se déroulait sans encombre.
★ ★ ★
Je réalisai soudain qu’il y avait un étrange individu devant moi. Il avait un visage blanchâtre et lisse et me souriait. L’être n’avait pas de faciès distinctif. Dès que j’avais l’impression de reconnaître des parties de son visage, elles disparaissaient de ma mémoire. Je n’arrivais pas à m’en souvenir. C’était comme si tout son visage était recouvert d’une censure pixellisée. Je trouvais cependant qu’il avait l’air calme.
— Bonjour, ravi de te rencontrer, mon petit Rudeus.
Alors que mon découragement allait croissant, l’autre face de pixels obscène m’adressa la parole. C’était une voix agenre, j’étais donc incapable de définir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Mais avec de la mosaïque sur le visage, je préférais imaginer avoir affaire à une femme. C’était plus érotique comme ça.
— Tu m’entends bien, n’est-ce pas ?
Oui, bien sûr. Je vous entends, bonjour.
— Bien, très bien. Tu es capable de faire des salutations.
Je ne pouvais pas parler, mais le message semblait être passé. J’allais pouvoir poursuivre la conversation comme ça.
— Tu me plais bien, tu sais t’adapter.
Non, non, vous vous faites des idées.
— Je suis sûr que non.
Et donc, qui êtes-vous ?
— Eh bien, je suis ce que tu as sous les yeux.
Sous les yeux ? Avec ces pixels, je ne vois pas grand-chose… Tu es comme Sperman, le combattant inébranlable ?
— Sperman ? C’est qui, celui-là ? Il me ressemble ?
Oh ça oui, lui aussi a le corps couvert de pixels, tout pareil.
— Je vois, il existait donc quelqu’un comme moi dans ton monde.
Bah, c’est un mensonge.
— Quoi ? Il n’y en a pas ? Oh, eh bien, peu importe. Je suis le dieu des humains, Hitogami.
Je vois… Hitogami.
— Ça a l’air de te laisser indifférent.
Non, je me demande juste pourquoi une entité aussi grandiose m’adresse la parole. Et puis, c’est pas un peu tardif comme apparition ? Les dieux n’ont-ils pas l’habitude de se manifester plus tôt ?
— Plus… tôt ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
Ce n’est rien. Continuons.
— Je t’ai observé. J’ai trouvé que tu avais une vie très intéressante !
Le voyeurisme, c’est passionnant, il faut dire.
— Oui, c’est captivant. C’est pourquoi j’ai décidé de veiller sur toi.
Veiller… sur moi. Eh bien, merci beaucoup. Ce n’est pas du tout condescendant, et la sensation d’être toisé de haut me tape sur le système.
— Il ne faut pas le prendre comme ça. Je me suis dit que tu avais des problèmes, c’est pourquoi je suis venu te prêter main-forte.
Ceux qui viennent vous voir seulement quand vous avez des ennuis ne sont généralement pas de bonne compagnie.
— Je suis de ton côté.
Ha ! De mon côté ? Elle est bien bonne. Il y en a eu d’autres qui m’ont approché comme ça dans mon ancienne vie. « Je suis de ton côté. Je vais te protéger, alors faisons de notre mieux ensemble », qu’ils disaient. Rien que des irresponsables. Ils s’imaginaient que s’ils parvenaient à me faire sortir de ma chambre, tout irait mieux. Aucun d’entre eux ne comprenait le fond du problème. Et ce que je viens d’entendre… ça sonne tout aussi creux. Impossible de te faire confiance.
— Je ne vois pas quoi répondre à tout ça… Bien, laisse-moi au moins te donner quelques conseils.
Des conseils, hein ?
— Tu es libre de les suivre ou non.
Oh, je vois le genre. Il y en a eu aussi des comme ça. À donner des conseils, à parler de ressenti en essayant de tourner mes pensées vers l’extérieur plutôt que l’intérieur. Ils ne comprenaient vraiment pas la nature du problème. Il ne sert à rien d’essayer d’être positif maintenant. L’époque où je pensais encore pouvoir faire quelque chose dans mon cœur est révolue. Plus on sera positif, plus mon désespoir sera grand en retour. Comme maintenant ! Tu m’as fait rêver, mais c’est quoi, cette histoire de monde parallèle ? Tu me donnes l’impression de m’être réincarné et de passer du bon temps, tout ça pour me ramener ici au meilleur moment, c’est ça, ta méthode ?!
— Non, non, non, ne te méprends pas. Je ne parle pas de ton ancienne vie, mais de l’actuelle.
… Hein ? Pourquoi ai-je cette apparence, alors ?
— C’est ta forme spirituelle. Elle diffère de ton enveloppe physique.
Ma forme spirituelle ?
— Bien sûr, ton corps est indemne.
Tout ça n’est donc qu’un rêve ? Même si je me réveille, je ne retournerai pas dans ce… corps de merde ?
— Yes. Ce n’est qu’un rêve. Quand tu te réveilleras, tu retrouveras ton corps habituel. Es-tu soulagé maintenant ?
Oui. Je vois, c’est un rêve.
— Attention, ce n’est pas qu’un simple rêve. Je m’adresse directement à ton âme. Cependant, qui aurait cru que ta forme spirituelle et ta forme physique puissent être si différentes…
Qu’est-ce que tu veux faire au point de me contacter ainsi directement ? L’intrus de ce monde te dérange et tu veux me renvoyer d’où je viens ?
— Certainement pas, même moi, je ne peux pas renvoyer quelqu’un dans un autre monde que ceux du monde à six faces. Comment peux-tu ne pas savoir une chose aussi évidente ?
Hmpf. Ce n’est pas comme si je pouvais deviner ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.
— En effet.
Minute. Si tu ne peux pas me renvoyer, est-ce que ça signifie aussi que ce n’est pas toi qui m’as fait me réincarner dans ce monde ?
— Touché. D’ailleurs, je suis incapable de faire se réincarner quelqu’un, de toute façon. Ça, c’est la spécialité du vilain dieu dragon.
Hmm. Le vilain dieu dragon, hein…
— Alors, tu vas les écouter ? Mes conseils.
… Non merci.
— Quoi ?! Mais pourquoi ?
Peu importe la situation actuelle, tu restes une personne louche. Il ne faut jamais prêter l’oreille à ce genre d’individu.
— Suis-je vraiment si louche… ?
Ça, pour sûr. L’aura que tu dégages me crie « Laisse-moi t’arnaquer » à pleins poumons. C’est comme lorsqu’on se fait avoir dans un jeu en ligne. Le simple fait d’écouter un escroc suffit à finir manipulé.
— Mais ce n’est pas une arnaque. Dans ce cas, je ne te demande plus si tu veux écouter ou non ce que j’ai à dire.
Ça aussi c’est une stratégie.
— Crois-moiiii.
C’est quoi, ces jérémiades ? Et tu prétends être un dieu ? Et puis d’abord, tu n’es pas la divinité en laquelle je crois. Celle-là m’a déjà octroyé des miracles. Il n’y a rien de plus naturel que de se méfier quand un dieu païen commence à dire des choses étranges. D’ailleurs, « Quiconque dit croire ou ne pas croire est un menteur ». C’est ce que dit mon manga favori, alors c’est une certitude.
— Ne dis pas ça. Laisse-moi au moins t’aider la première fois.
C’est quoi, cette tournure de phrase où on dirait que tu veux juste me niquer ? T’essaies vraiment de m’entourlouper, en fait. D’ailleurs, sais-tu combien de fois j’ai prié les dieux dans mon ancienne vie ? Personne ne m’est venu en aide jusqu’à ma mort, et maintenant, il faudrait que j’écoute tes conseils ?
— Le dieu de ton ancien monde et moi sommes différents, figure-toi. Et puis, je suis en train de dire que je veux t’aider dorénavant, pour rappel !
Puisque je te dis que ce n’est pas crédible. Les mots ne suffisent pas. Si tu veux que je te fasse confiance, fais donc un miracle.
— C’est ce que je fais. Il n’y a que moi qui puisse te parler comme ça en plein rêve.
Si c’est juste pour me parler, tu n’as pas besoin de le faire en rêve. Tu pourrais très bien m’envoyer un courrier ou je ne sais quoi d’autre.
— C’est pas faux. Néanmoins, tu auras beau dire, si tu ne me fais pas confiance, tu vas mourir, tu sais ?
Mourir… Pourquoi ?
— Le continent démoniaque est un endroit hostile. Il n’y a pratiquement aucune nourriture et il y a une quantité incomparable de monstres avec le continent central, et bien que tu sembles être capable d’en parler la langue, le sens commun de la population y est très différent. Tu es sûr de pouvoir t’en sortir ? Tu crois assez en tes capacités ?
Quoi ? Le continent démoniaque ? Celui qui est au bout du monde ? Attends un peu, de quoi tu parles ? Pourquoi est-ce que je serais sur ce continent ?
— Tu as été impliqué dans une énorme catastrophe manatique et t’es retrouvé téléporté.
Tu veux parler de cette lumière ?
— Oui, c’est bien de ça qu’il s’agit.
Une téléportation. C’était donc ça…
Et je n’étais pas la seule victime impliquée. Je me demandais si les habitants de la région du Fittoa étaient sains et saufs. Le village de Buena où j’étais né était à une certaine distance, donc je ne doutais pas qu’ils allaient bien, mais ma famille devait s’inquiéter pour moi…
Et donc, que se passe-t-il là-bas ?
— Me croiras-tu si je te réponds ? Alors que tu ne veux pas de mes conseils ?
C’est vrai, tu sembles capable de mentir facilement.
— Tout ce que je peux dire, c’est que tout le monde souhaite que tu sois sain et sauf. Que tu reviennes en vie.
N’importe qui… penserait une chose pareille.
— En es-tu sûr ? Ne crois-tu pas quelque part au fond de toi que tout le monde serait soulagé que tu disparaisses ?
Je mentirais si je disais que je le pense… pas. J’ai terminé mon ancienne vie comme un paria indésirable. Ce sentiment perdure encore maintenant.
— Mais tu n’es pas un indésirable dans ce monde. Il faut donc que tu rentres en sécurité chez toi.
Oui, c’est vrai.
— Si tu suis mes conseils, il y a une forte probabilité, même si elle n’est pas absolue, que tu puisses rentrer, tu sais ?
Attends. Avant toute chose, je veux savoir ce que tu veux. Pourquoi es-tu si obsédé par moi ?
— Ce que tu peux être borné… C’est bien plus intéressant pour moi que tu restes en vie. Ça ne te suffit pas ?
Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui agit purement pour son amusement.
— C’était comme ça dans ton ancienne vie ?
Les gens qui font des choses parce qu’ils trouvent ça drôle aiment tenir les autres dans le creux de leur main. C’est ça qui les amuse.
— Je suis peut-être un peu comme ça, effectivement.
Et puis d’abord, je ne vois pas ce que tu peux trouver d’amusant à m’observer.
— Plus qu’amusant, je dirais que c’est fascinant. Je ne vois pas souvent de personnes d’un autre monde. Je donne des conseils, j’entre en contact avec différents types de personnes et je vois quel genre de résultats cela apporte…
Je vois. Tu donnes donc des directives vagues à des singes et tu t’amuses à voir comme ils les exécutent ? Sacré hobby…
— Pfff… toi alors. Tu n’aurais pas oublié ma première question ?
Laquelle ?
— Je répète : tu es sûr de pouvoir t’en sortir ? As-tu assez confiance dans tes capacités pour survivre sur une terre hostile ?
Bien sûr… que non.
— Dans ce cas, tu ferais bien de m’écouter, tu ne crois pas ? Une fois encore, tu es libre de suivre ou non mes conseils.
D’accord, j’ai compris. Fais ce que tu veux et donne-moi tes conseils ou quoi que ce soit d’autre. Pourquoi me parler aussi longtemps ? Tu n’avais qu’à dire ce que tu avais à dire et en finir.
— Oui, oui, mon cher Rudeus. Écoute attentivement. Quand tu te réveilleras, approche-toi de l’homme qui est à proximité, fais-lui confiance et viens-lui en aide.
Le dieu pixellisé s’était contenté de dire cela, puis il disparut en émettant un écho.
Il faisait nuit lorsque j’ouvris les yeux.
Le ciel était plein d’étoiles et je voyais les ombres vacillantes provoquées par un feu. Je n’entendais que le crépitement de ce dernier aux alentours. J’avais apparemment dormi à proximité de ce feu. Bien sûr, je n’avais aucun souvenir de l’avoir allumé ni d’avoir commencé à camper.
La dernière chose dont je me souvenais… ah oui, le ciel avait soudainement changé de couleur et j’avais été englouti dans une vague de lumière blanche. Puis ce rêve. Bon sang, quel satané cauchemar !
— Ah !
J’inspectai mon corps avec précipitation.
Ce n’était pas mon corps de gras-double inoffensif. J’étais redevenu l’encore jeune, mais puissant Rudeus. Dès que j’en eus la confirmation, le souvenir de ce qui s’était passé un peu plus tôt commença à se dissiper comme un rêve. Je poussai un soupir de soulagement.
— Pfeuh…
Foutu Hitogami. Il m’a rappelé de sales souvenirs.
Mais j’étais heureux. J’allais pouvoir continuer à vivre dans ce monde. Il y avait encore beaucoup de choses que je n’avais pas terminées… Je voulais au moins me débarrasser de ma virginité.
En essayant de me redresser, je constatai que j’avais mal au dos. On m’avait laissé dormir à même le sol comme ça. Je regardai autour de moi et n’aperçus que de la terre craquelée sous le ciel nocturne. Il n’y avait quasiment aucune végétation. Il ne semblait pas y avoir d’insectes non plus, car je n’entendais rien d’autre que les craquements du feu de camp.
Tout était calme.
J’avais l’impression que si je faisais du bruit, je serais aspiré quelque part pour toujours. En tout cas, je n’avais aucun souvenir d’un tel endroit. L’intégralité du royaume d’Asura était couverte de forêt et de prairie. Est-ce que cette lumière blanche l’avait rendu ainsi ?
Ah non, ce n’est pas ça. Hitogami a parlé de téléportation. Je suis donc sur le continent démoniaque. C’était certainement à cause de cette lumière… Ah ! Où sont Ghislaine et Eris ?!
Je m’apprêtais à me lever lorsque je remarquai une fille allongée juste derrière moi, qui tenait l’ourlet de mon vêtement. C’était une jolie fille aux cheveux rouge incandescent.
Eris Boreas Greyrat était celle dont j’étais le précepteur quand nous étions encore dans le territoire du Fittoa. Mettons de côté comment j’en étais arrivé à devenir son tuteur, mais cela faisait trois ans que je lui enseignais la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Au départ, Eris avait été une gamine insolente, égoïste et turbulente au point que tous avaient abandonné tout espoir, mais elle avait fini par m’écouter. En partie grâce à un quasi-enlèvement et au fait de lui avoir appris à danser convenablement pour le jour de son anniversaire. Elle n’en restait pas moins une fille violente, et elle jouait encore du poing et des coups de pied tous les jours.
— …
Pour une raison inconnue, Eris avait une sorte de cape sur elle. Pourtant, je n’avais rien sur moi…
Bah, les dames d’abord comme on dit.
Derrière elle se trouvait également ma canne, Aqua Heartia. C’était la canne de sorcier haut de gamme qu’Eris m’avait offerte l’autre jour pour mon 10èmeanniversaire.
En tout cas, la jeune fille ne semblait pas avoir subi de blessure externe, j’étais soulagé.
Où peut bien être Ghislaine ?
Ghislaine était l’épéiste qui officiait comme garde du corps d’Eris et qui était aussi mon instructrice en escrime. C’était une bestiale et une bretteuse hors pair, et je lui prodiguais mes enseignements en échange de ses leçons d’escrime. Et bien que son cerveau semble être lui-même fait de muscles et que ses capacités d’apprentissage soient inférieures à celles d’Eris… c’était quelqu’un de bien plus fiable que moi dans une situation d’urgence comme celle-ci.
C’était sans doute elle qui avait mis la cape sur la jeune fille. Pour l’instant, je laissai Eris dormir là où elle était pour chercher Ghislaine. En regardant autour de moi, j’aperçus une silhouette près du feu qui m’avait échappé plus tôt.
— … ?!
Mais ce n’était pas la bestiale. Un homme était assis là.
— …
L’individu me regardait fixement, immobile, comme s’il me surveillait. Je cessai de bouger, et l’observai comme un herbivore devant un prédateur. J’avais été surpris, mais je restais calme en l’examinant. Ce n’était pas comme s’il était sur ses gardes, mais plutôt… Hmm, comment dire ? Ah oui, c’est ça : c’était comme lorsque ma grande sœur s’approchait timidement d’un chat. Comme j’étais un enfant, il craignait sans doute que je sois effrayé. Dans ce cas, il ne semblait pas avoir d’intentions hostiles. Mais alors que je poussais un soupir de soulagement, je remarquai enfin l’apparence de l’homme.
Il avait des cheveux vert émeraude, une peau aussi blanche que de la porcelaine et un joyau rouge au milieu du front. Une cicatrice traversait son visage. Son regard était perçant, il affichait un air sévère et il dégageait une aura dangereuse. Pour couronner le tout, la lance posée à ses côtés avait tout l’air d’un trident.
Je repensai au nom du peuple dont m’avait parlé Roxy, la sorcière qui avait été ma professeure et m’avait enseigné les choses les plus importantes de la vie lorsque j’étais encore tout petit.
Le peuple speld.
Au même moment, les paroles de Roxy refirent surface : « Ne t’approche jamais d’un Speld, ne leur parle pas. » J’étais sur le point de prendre Eris dans mes bras et de m’enfuir aussi vite que possible, mais je m’arrêtai juste avant en me souvenant de ce qu’avait dit Hitogami : « Approche-toi de l’homme à proximité, fais-lui confiance et viens-lui en aide. »
Je ne faisais pas confiance aux propos de ce dieu autoproclamé. Et faire apparaître un individu aussi louche après m’avoir dit une chose pareille n’arrangeait rien. De plus, c’était un Speld. Roxy m’avait raconté toutes sortes d’horreurs à leur sujet. Même si une divinité me disait de faire confiance et d’aider cet homme, qui des deux allais-je croire, Roxy ou cet Hitogami douteux ?
Cela allait sans dire, mon choix se portait sur Roxy. Ce qui signifiait que je devais m’enfuir au plus vite.
Quoique, c’était sans doute pour ça que l’autre avait parlé de conseil. Sans la moindre information, j’aurais fui sans réfléchir. Et même si je parvenais à prendre mes jambes à mon cou… que faire ensuite ?
Regarde autour de toi. Vois ce paysage obscur et inconnu. Le sol n’est que rocaille desséchée. Si j’accepte de croire que j’ai été téléporté, alors je me trouve sur le continent démoniaque.
En y repensant, l’impact de la rencontre avec Hitogami l’avait estompé, mais j’avais fait un rêve étrange avant ça. Je m’étais vu survolant le monde. Volant au sommet de montagnes, au-dessus de la mer, au fond de forêts et de vallées. Il y avait aussi beaucoup d’endroits où j’aurais sûrement subi une mort immédiate à l’atterrissage. Si ce que j’avais vu n’était pas qu’un rêve, alors la téléportation était sans doute réelle, et par extension, je me trouvais vraiment sur le continent démoniaque… mais même en sachant cela, je ne savais pas où j’étais exactement sur ce continent. En nous enfuyant, nous nous retrouverions à errer au milieu de cette vaste étendue de terre. En fin de compte, je n’avais pas le choix. Fuir cet homme et errer sans but seul avec Eris n’apporterait rien de bon. Ou bien devais-je prendre les paris et espérer qu’à la levée du jour il y aurait un village humain à proximité ?
Arrête de rêver. Je suis le mieux placé pour savoir à quel point il est difficile de retrouver son chemin sans indications claires. Du calme, respire un grand coup.
Je ne faisais pas confiance à Hitogami, mais qu’en était-il de cette personne ?
Regarde-le bien. Vois l’expression de son visage, qu’indique-t-elle ?
C’était de l’anxiété. L’homme affichait un mélange d’inquiétude et de résignation. Il ne s’agissait pas là d’un monstre sans émotions. Roxy m’avait mis en garde contre son peuple, mais elle avait aussi précisé ne jamais avoir rencontré de Speld. Je connaissais bien les concepts de discriminations, de persécution et de chasse aux sorcières. Il était tout à fait possible que les Spelds soient craints à cause d’un malentendu. Roxy n’avait peut-être pas souhaité mentir mais pouvait s’être méprise à leur propos. Je n’avais pas l’impression qu’il soit dangereux. Du moins, il ne provoquait pas en moi les signaux d’alarme qu’avait déclenchés Hitogami. En cet instant, je ferais sans doute mieux de croire en mon intuition plutôt qu’en Roxy ou le dieu pixellisé. Je n’avais pas eu peur ou de mauvaise impression en l’apercevant, au départ. Je m’étais juste méfié en me basant sur son apparence.
Dans ce cas, parlons-lui. Je verrai ensuite pour prendre une décision.
— Bonjour.
— … Ah.
Il avait répondu à mes salutations. Que devrais-je lui demander en premier ?
— Êtes-vous un messager du dieu ?
L’homme pencha la tête avec un air interrogateur face à cette question.
— Je ne comprends pas le sens de ta question, mais vous êtes tombés du ciel. Les enfants humains sont frêles. J’ai fait un feu pour vous réchauffer.
Il n’y eut aucune mention de Hitogami. Ce dernier n’avait peut-être rien raconté à cet homme. Si je devais en croire ce que le dieu avait dit, il trouvait intéressant de m’espionner, alors il ne se contentait sans doute pas simplement d’observer mes actions, mais aussi de l’impact qu’elles auraient sur le comportement de l’homme à mon contact. Si c’était le cas, je pouvais peut-être lui faire confiance.
— Merci beaucoup de nous avoir sauvés.
— Es-tu… aveugle ?
— Pardon ?
Sa question était tombée à l’improviste.
— Non, mes deux yeux sont bien ouverts.
— Dans ce cas, tes parents t’ont éduqué sans jamais parler des Spelds ?
— Mes parents, non, mais mon maître a fortement insisté sur le fait de ne jamais s’en approcher.
— … Ne devrais-tu pas suivre les enseignements de ton maître ? demanda-t-il avec précaution.
Il sous-entendait par là qu’il était un Speld et voulait s’assurer de ma réaction. Son comportement était étonnamment timide.
— Tu n’as pas peur de moi en me voyant ?
Peur, non. Je n’éprouvais aucun effroi à son égard. Mais j’étais bien un peu suspicieux. Il n’avait cependant pas besoin de savoir ça.
— Avoir peur de celui qui nous a aidés serait impoli.
— Tu es un enfant bien étrange pour dire des choses pareilles.
L’homme affichait une expression d’incompréhension.
Étrange, hein ? Pour un Speld, être craint était sans doute la réaction normale. J’avais étudié la guerre de Laplace. Le conflit avait débuté 500 ans auparavant et avait opposé les peuples démoniaques aux humains pendant plus de 100 ans. Je savais aussi que les Spelds étaient persécutés depuis cette guerre. La discrimination à l’égard des autres peuples démoniaques semblait s’être estompée avec le temps, mais celle contre les Spelds avait demeuré. Tout le monde les détestait, tout comme les Japonais avec les soldats américains durant la guerre. C’était comme si on sous-entendait que s’il existait un mal absolu dans ce monde, il s’agissait du peuple speld.
Si je n’avais pas été un Japonais qui avait eu en horreur la discrimination dans son ancienne vie, j’aurais sans doute hurlé à l’instant où je l’avais vu.
— …
Un crépitement retentit lorsque l’homme jeta une branche morte dans le feu. Peut-être Eris entendit-elle le son, car elle bougea en marmonnant. Elle allait sans doute se réveiller.
Oh, c’est pas bon signe. Si elle se réveille, elle va faire du grabuge.
Je devais au moins faire des présentations avant que les choses se gâtent.
— Je m’appelle Rudeus Greyrat. Puis-je savoir quel est votre nom ?
— Ruijerd Speldia.
Certains peuples démoniaques avaient un nom de famille déterminé par leur espèce. À vrai dire, seuls les humains portaient de vrais noms. Il arrivait néanmoins que d’autres peuples décident de s’en attribuer un par lubie. Par ailleurs, le nom de famille de Roxy était Migurdia. C’était ce qui était inscrit dans l’encyclopédie qu’elle m’avait envoyée lorsque je donnais des cours à Eris.
— M. Speldia, je pense qu’elle va bientôt se réveiller, mais elle est du genre bruyante, alors je tiens à m’excuser d’avance.
— Pas de problème, j’ai l’habitude.
Il ne serait pas étonnant qu’Eris tente de frapper l’homme au visage dès l’instant où elle l’apercevrait. Afin de ne pas le contrarier, il fallait terminer la conversation en bons termes avant tout.
— Excusez-moi, si vous permettez.
Je jetai un coup d’œil au visage endormi d’Eris et, constatant qu’elle dormait encore, je m’installai à côté de Ruijerd.
Dans la pénombre, je pouvais voir qu’il était vêtu d’une tenue plutôt folklorique. Cela me rappelait un peu des vêtements indiens. Il portait un gilet et un pantalon brodés.
— Hm.
Il avait l’air mal à l’aise. Le fait qu’il ne soit pas trop insistant comme Hitogami faisait qu’il avait ma sympathie.
— Au fait, je change de sujet, mais où sommes-nous ?
— Nous sommes dans le Biegoya, au nord-est du continent démoniaque, à proximité de l’ancienne forteresse de Kishiris.
— Le continent démoniaque…
Si ma mémoire était bonne, le château de Kishiris se trouvait bel et bien au nord-est du territoire.
— Pourquoi avons-nous atterri dans un endroit pareil ?
— Si vous ne le savez pas, je ne risque pas de pouvoir te donner de réponse.
— Ce n’est pas étonnant.
Nous étions dans un monde de fantasy, tout pouvait arriver et rien n’était vraiment surprenant, mais…
Juste avant la téléportation, un grand gaillard affirmant être un subordonné de Pelgius était apparu, ce n’était donc pas le simple fruit d’une coïncidence. Il y avait même de fortes chances que ce Hitogami soit impliqué. Et si nous avions été impliqués par hasard, nous avions de la chance d’être en vie.
— Quoi qu’il en soit, merci de nous avoir sauvé la vie.
— Pas besoin de remerciements. D’ailleurs, où habitez-vous ?
— Dans une ville appelée Roa, dans le Fittoa, une région du royaume d’Asura, sur le continent central.
— Le royaume d’Asura ? C’est… très loin.
— En effet.
— Mais ne t’inquiète pas, je vous ramènerai à bon port.
Le nord-est du continent démoniaque et le royaume d’Asura étaient situés aux antipodes de la carte. Il devait y avoir une distance similaire à celle entre Paris et Las Vegas. De plus, dans ce monde, les navires ne pouvaient passer qu’à un nombre limité d’endroits, nous allions donc devoir emprunter la terre ferme.
— As-tu une idée de ce qui s’est passé ?
— Pas vraiment… le ciel s’est illuminé, puis une personne se faisant appeler Almanfi de la Radiance est arrivée en disant qu’elle était venue arrêter une anomalie. Au moment où je lui ai adressé la parole, une déferlante de lumière blanche est tombée du ciel et… je me suis réveillé ici l’instant d’après.
— Almanfi ? Pelgius est donc impliqué… Il a dû se passer quelque chose. Vous avez eu de la chance de n’avoir été que téléportés.
— Je suis bien d’accord. Si ç’avait été une explosion, nous serions morts sur le coup.
Ruijerd n’avait pas réagi à la mention du nom de Pelgius. Ce dernier agissait peut-être plus souvent que je ne l’avais imaginé quand quelque chose se produisait.
— Au fait, est-ce que l’entité Hitogami vous dit quelque chose ?
— Pas que je sache, c’est le nom de quelqu’un ?
— Si vous ne savez pas, ce n’est pas grave.
Je n’avais pas l’impression qu’il mentait, et de toute façon, pourquoi m’aurait-il caché cela ?
— Vous venez du royaume d’Asura…
— Je sais, c’est loin. Ce n’est pas grave. Si vous pouvez nous accompagner jusqu’au village le plus proche, ça suffira…
— Non. Les guerriers spelds ne reviennent jamais sur une décision une fois qu’elle est prise.
Voilà des paroles bornées, mais honnêtes. Même sans les conseils de Hitogami, j’aurais pu faire confiance à cet homme sur cette seule base. Mais pour le moment, je restais sceptique.
— C’est à l’autre bout du monde, vous savez ?
— Un enfant n’a pas à se préoccuper de ce genre de choses.
Il posa timidement sa main sur ma tête et m’ébouriffa les cheveux avec précaution. Comme je ne me débattais pas, il sembla soulagé. Peut-être aimait-il simplement les enfants ?
Mais on ne parlait pas d’une simple marche de 10 minutes. L’entendre dire aussi simplement qu’il nous escorterait éveillait plus de soupçons qu’il n’en éteignait.
— Es-tu capable de parler la langue ? As-tu de l’argent ? Connais-tu le chemin ?
Alors qu’il me posait ces questions, je me rendis compte de quelque chose : je lui parlais en langage humain depuis un moment déjà et il était capable de me répondre sans difficulté.
— Je parle la langue démoniaque et je sais utiliser la magie, je peux donc gagner de l’argent. Tant que vous nous emmenez là où se trouvent des gens, je pourrai me débrouiller pour retrouver notre chemin.
Je tenais à orienter le plus possible la conversation vers un refus. Cet homme était peut-être digne de confiance, mais je préférais éviter de laisser les choses aller dans le sens souhaité par le dieu. Ruijerd semblait avoir des doutes sur la véracité de mes paroles, mais il répondit honnêtement.
— Je vois… Dans ce cas, laisse-moi juste vous protéger. Je ne peux pas laisser des enfants livrés à eux-mêmes comme ça. La fierté des Spelds en pâtirait.
— Vous êtes un peuple très fier.
— Oui, mais cette fierté est couverte de bleus.
Cette plaisanterie m’arracha un rire. Les coins de la bouche de Ruijerd se relevèrent un peu. Il souriait. C’était un sourire chaleureux, diamétralement opposé à celui, sournois, de Hitogami.
— Quoi qu’il en soit, nous irons demain au hameau où j’ai des contacts.
— D’accord.
Je ne croyais pas en l’autre dieu, mais je pouvais peut-être croire en cet homme. Je décidai en tout cas de lui faire confiance jusqu’à ce qu’on arrive dans ce village ou je ne sais quoi.
★ ★ ★
Eris finit par ouvrir brusquement les yeux au bout d’un moment. Elle se redressa en sursaut et s’agita en regardant dans tous les sens. Elle avait l’air anxieuse, puis son regard croisa le mien et elle afficha ouvertement son soulagement. Tout de suite après, son regard se posa sur Ruijerd, qui était assis à côté de moi.
— Gyaaaaaaaaaaaaaaaa !!
Elle se mit à hurler, tomba à la renverse, essaya de se relever et de s’enfuir, mais s’effondra à nouveau. Ses jambes ne lui obéissaient plus.
— Aaaaaaaaaaaaaah !
Elle était prise de panique mais ne se débattait pas, ni ne tentait de fuir en rampant. Elle était recroquevillée sur place, agitée de tremblements, et ne faisait que crier à s’en arracher les poumons.
— Non ! Non, non ! J’ai peur ! J’ai peur, j’ai peur ! Ghislaine, au secours ! Ghislaine ! Ghislaine ! Pourquoi tu ne viens pas ?! Non, je veux pas mourir ! Je veux pas mourir ! Je suis désolée ! Je suis désolée ! Pardon Rudeus ! Je suis désolée de t’avoir envoyé voler ! Je suis désolée de pas avoir eu le courage ! Je suis désolée de pas avoir pu tenir ma promesseeeuh ! Aaaah ! Bouuh… Ouiiiinnn !!
Finalement, elle se replia sur elle-même comme une tortue et se mit à pleurer. Je frémis en la voyant ainsi.
Elle est terrorisée…
C’était une fille qui avait un caractère bien trempé et dont l’adage favori était sans doute Tout ce qui est sous et dans le ciel m’appartient. Elle était égoïste, violente, et elle ne réfléchissait qu’après avoir frappé. Et pourtant, même une diablesse comme elle se trouvait dans un tel état. Peut-être avais-je commis une énorme erreur ? Peut-être que les Spelds étaient bel et bien un peuple auquel il ne fallait pas se frotter.
Je jetai un coup d’œil à Ruijerd. Il restait imperturbable.
— Ça, c’est la réaction normale.
C’est ridicule.
— Vous voulez dire que c’est moi qui suis anormal ? demandai-je.
— Oui. Mais…
— Mais ?
— Ce n’est pas désagréable.
Un semblant de solitude s’afficha sur le visage de profil du guerrier speld. Perplexe, je me levai et me dirigeai auprès d’Eris. Elle remarqua les bruits de pas et se mit à trembler. Je me mis à lui caresser doucement le dos. Autrefois, ma grand-mère faisait pareil lorsque j’avais peur de quelque chose et me mettais à pleurer.
— Voyons, il n’y a pas à avoir peur. Tout va bien.
— Pas avoir peur ?! Qu’est-ce que tu racontes, c’est un Speld !
Je ne comprenais pas pourquoi elle avait si peur. Après tout, c’était Eris dont on parlait. Celle qui n’avait pas hésité à montrer les crocs face à l’épéiste royale Ghislaine. Elle n’était pas censée craindre quoi que ce soit.
— Est-ce qu’il est vraiment si effrayant que ça ?
— Mais c’est, hic !, c’est un-un Speld ! Ils man-mangent les enfants, hic !, tu sais ?!
— Bien sûr que non.
Je lançai un regard vers Ruijerd, l’air de dire Vous n’en mangez pas, n’est-ce pas ? L’homme secoua la tête.
— Je ne mange pas d’enfants.
Je le savais.
— Vous voyez, ils n’en mangent pas.
— Mai-Mais c’est, un… un… Speld ! Un démon !
— Un démon certes, mais il parle le langage humain.
— C’est pas un problème de langue !
Eris releva soudain la tête et me dévisagea avec un air menaçant. Elle était de nouveau dans son état normal. Oui, c’était comme ça qu’elle devait se comporter.
— Oh, vous êtes sûr de votre ton ? Si vous ne vous recroquevillez pas correctement, vous allez vous faire manger, vous savez ?
— Ne… Ne te moque pas de moi !
Comme j’avais utilisé un ton qui la ridiculisait, Eris me jeta cette fois un regard mauvais. Elle tourna ensuite ce même regard vers Ruijerd… puis se remit à trembler. Ses yeux s’embuèrent de larmes. Si elle avait pris sa pause victorieuse habituelle, ses jambes se seraient sûrement mises à flageoler.
— En-En-En-En… chant…tée. Je m’ap… pelle… E-E-Eris… Bo-Bo… Boreas… Greyrat !
Elle avait réussi à se présenter en étant à moitié en pleurs. Le fait qu’elle fasse cela en jetant un regard mauvais à son interlocuteur avait quelque chose de comique.
Non, à bien y réfléchir, c’est peut-être moi qui lui ai appris cette façon de faire autrefois. Quand on rencontre quelqu’un, on se présente et ensuite on attaque, ou quelque chose du genre.
— Eris Boboboreas Greyrat ? Les humains ont inventé des noms bizarres pendant que je n’y prêtais pas attention.
— Mais non ! C’est Eris Boreas Greyrat ! J’ai juste bégayé ! D’ailleurs, tu ferais mieux de me donner ton nom aussi !
Toutefois, juste après avoir crié, elle se rappela à qui elle avait affaire et afficha un air inquiet.
— Je vois. Désolé. Je m’appelle Ruijerd Speldia.
Soulagée, Eris afficha un air suffisant qui semblait dire Pfeu, même pas peur.
— Vous voyez, tout va bien, n’est-ce pas ? Tout le monde peut devenir ami quand on peut se parler.
— C’est vrai, tu as raison, Rudeus ! Mère ne raconte que des mensonges.
C’était donc Hilda qui lui avait appris ça. Qu’est-ce qu’elle avait bien pu lui dire d’aussi terrible ?
— Que racontait dame Hilda ?
— Elle disait que si je ne me couchais pas tôt, les Spelds viendraient me manger.
Je vois, c’était une utilisation de la superstition pour faire obéir les enfants. C’était comme le croque-mitaine dans mon ancien monde.
— Mais personne n’a mangé personne. À vrai dire, en devant amie avec un Speld, vous pourrez même vous en vanter auprès de tout le monde.
— Même à grand-père et Ghislaine… ?
— Pour sûr !
Je jetai un coup d’œil en direction du principal intéressé. Il avait l’air surpris.
Parfait.
— Ruijerd n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’amis, mais je suis sûr qu’il accepterait de le devenir avec vous si vous le lui demandiez, Eris.
— M… Mais…
J’avais craint de m’être adressé à elle avec un ton trop infantilisant, mais Eris continuait à hésiter. À bien y réfléchir, elle n’avait pas d’amis, et mon cas était… un peu différent. Peut-être était-elle un peu nerveuse à cause du terme ami. J’avais besoin d’un coup de pouce supplémentaire.
— Allez, Ruijerd, vous aussi !
L’homme sembla comprendre le sens de notre conversation alors que j’insistais.
— Hm ? Oh, oui. Eris… Enchanté de faire ta connaissance.
— Je… Je vois que je n’ai pas le choix ! D’accord, je serai ton amie !
En voyant le Speld s’incliner devant elle, Eris vit ses dernières réticences se briser.
Tant mieux, mais elle est bien trop candide. J’ai presque l’impression d’être ridicule, à trop réfléchir. Mais à vrai dire, c’est justement parce qu’elle est comme ça qu’il faut que je cogite pour deux…
— Bon, je vais me reposer encore un peu pour aujourd’hui.
