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Marqué par ses années de coopération en Tunisie alors qu’il était séminariste, le père Henry Fautrad a entendu l’appel de l’Esprit Saint à aller à la rencontre des musulmans. Depuis plus de 20 ans, il voyage dans le monde arabe, étudie le Coran et surtout noue des amitiés fortes avec ses voisins de la cité du Mans. Dans cet essai accessible à tous, il nous montre, en s’appuyant sur l’Évangile et le magistère de l’Église, en quoi la rencontre est la vocation même du chrétien. Il nous apporte également un riche éclairage sur ce qu’est l’islam aujourd’hui – sans négliger ses parts d’ombres. Enfin, il nous donne des pistes très concrètes pour témoigner humblement auprès d’eux de la joie d’être chrétien.
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Seitenzahl: 238
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions Emmanuel, 2018
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-683-7
Dépôt légal : 4e trimestre 2018
Henry Fautrad
MUSULMANS
COMPRENDRE, RENCONTRER, AIMER
Essai pastoral pour un témoignage chrétien auprès des musulmans
À Abdallah qui me fit connaître en tout premier, la tradition musulmane de ses pères et les paroles de sa fervente prière tandis que nous naviguions en felouque vers les îles Kneïss !
Remerciements à François, Jacques, Omero, Blandine, Amaury, Dominique et les membres de l’École de Charité et de Mission « Lumière du Christ » de la Communauté de l’Emmanuel pour avoir relu mon texte et m’avoir prodigué leurs précieux conseils.
Maulny, le 28 février 2018
Ni par puissance ni par force, mais par l’Esprit du Seigneur
Za 4, 6
Le stimulant « essai pastoral » que le père Henry Fautrad développe dans ce petit livre est le fruit d’une longue expérience d’un homme de terrain, d’un prêtre ayant appris dans sa chair qu’on ne perd rien à oser la rencontre avec les musulmans. Bien au contraire, il sait d’expérience, depuis sa mission avec Fidesco en Tunisie et plus encore depuis qu’il exerce son ministère dans la cité des Sablons, à la périphérie du Mans, le bonheur qui se cache dans ces amitiés du quotidien, comme une présence discrète et appelante de la part de Dieu.
Le jésuite français Michel de Certeau, souvent cité par le pape François, disait qu’« on découvre Dieu dans la rencontre qu’il suscite ». C’est cette expérience bien concrète que l’auteur cherche à faire partager à travers ces pages, afin qu’elle aide les chrétiens à se lever pour aller à la rencontre des musulmans car, dit-il, « à chaque fois qu’une rencontre se vit, Dieu se rend présent. Je l’expérimente tous les jours ». Encore faut-il – et c’est là, à mes yeux, tout l’intérêt de ce livre – que les chrétiens apprennent à vivre « pastoralement » les relations qu’ils peuvent engager avec des musulmans.
Comment caractériser cette attitude « pastorale » ? Si je lis bien ce qu’en dit le père Fautrad, il me semble qu’il s’agit d’abord de dépasser les peurs et les inquiétudes que l’islam suscite, non sans raison d’ailleurs, chez nos contemporains, qu’ils soient ou non chrétiens. Dépasser ces peurs ne veut pas dire les ignorer ni les minimiser, mais les prendre au sérieux et les regarder en face dans la foi, en apprenant à se poser – et à poser – les bonnes questions. Il s’agit ensuite d’entrer dans une attitude spirituelle faite non seulement d’une disponibilité à accueillir l’action de l’Esprit Saint dans les vies de ces musulmans que Dieu nous donne pour compagnons de route, mais aussi du désir de rendre témoignage à l’Évangile du Christ à travers nos propres vies, nos paroles et nos actes, au sein même de ces rencontres, fût-ce dans la banalité du quotidien. Un regard pastoral dépasse ainsi les débats stériles entre les partisans de l’annonce et les militants du dialogue, car il ne saurait y avoir de dialogue vrai sans désir de témoigner de ce qui me fait vivre en donnant à l’autre un accès à l’Évangile, et il ne saurait y avoir d’annonce féconde sans accueil de ce que le travail de l’Esprit (qui était déjà là avant moi !) dans la vie de mon interlocuteur, me révèle de Dieu, peut-être encore au-delà de ce que je croyais savoir de Lui.
Les quatre parties qui structurent l’ouvrage déploient cette intuition fondamentale en vue de fournir les bases d’un « témoignage chrétien auprès des musulmans ». Être bien enraciné dans sa propre Tradition est l’une des conditions fondamentales et il faut savoir gré à Henry Fautrad de donner accès aux textes traditionnels et magistériels sur lesquels repose l’engagement missionnaire de l’Église catholique dans le dialogue interreligieux. Comme le rappelait Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris missio : « Le dialogue interreligieux fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église » (§ 55).
Chercher à mieux connaître l’islam est une autre condition, seconde mais pas secondaire ni facultative. Bien sûr, le regard du pasteur ne saurait se réduire à celui de l’islamologue, mais le pasteur a besoin de connaissances de base sur la religion musulmane, sur sa richesse culturelle, sur sa profondeur spirituelle, sur les crises qu’elle traverse actuellement, sur le regard qu’elle porte sur le christianisme, un regard toujours exigeant, mais souvent faussé et cependant parfois intrigué. Là encore, l’auteur fait profiter son lecteur des connaissances qu’il a lui-même acquises et qu’il s’efforce, depuis de nombreuses années, de mettre à la disposition d’un public toujours plus large.
Enfin, la troisième condition est l’apprentissage d’un travail de relecture pastorale de ce qu’il nous est donné de vivre à travers ces rencontres. Il s’agit bien sûr de porter dans la prière chaque rencontre, en amont, pendant et en aval. Il s’agit aussi de chercher les traces du désir de Dieu et même du mystère pascal dans les existences humaines de ceux avec qui nous vivons, quelles que soient leurs religions ou leurs convictions. Il s’agit encore d’apprendre à vivre une « maïeutique de terrain » afin qu’advienne un geste, une parole, une invitation, qui ouvre la voie chez l’autre à la rencontre avec Jésus Christ. Il s’agit enfin de relire en Église ces expériences pastorales, d’évaluer entre chrétiens ce qui est vécu dans ces dialogues, d’en repérer les fécondités spirituelles, mais aussi les impasses ou les échecs, et de toujours revenir à la parole de Dieu et au Magistère de l’Église, qui sont comme une boussole pour guider nos pas sur les chemins de la mission.
L’Esprit Saint qui travaille le cœur de toute personne humaine a besoin que ces personnes, à un moment de leur vie dont lui seul connaît « l’heure », puissent rencontrer des témoins du Christ qui puissent leur dire, un peu comme Philippe à Nathanaël, Pierre à Corneille ou Paul aux Athéniens : « Ce qui te travaille, ce que tu cherches plus ou moins confusément, c’est l’Esprit de Jésus Christ ; viens et vois ! » Telle est la belle mission de l’Église : en témoignant de Jésus Christ, l’unique Sauveur du monde, coopérer avec l’Esprit Saint afin que le levain du Royaume fasse germer les semences du Verbe répandues dans toute l’humanité et que le pain de la Vie puisse être un jour partagé au festin des noces de l’Agneau. Les pistes développées dans la quatrième partie de l’ouvrage proposent de façon très concrète quelques moyens pour mettre en œuvre cette orientation pastorale en répondant courageusement aux défis actuels de la société.
En tant que président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux au sein de la Conférence des évêques de France, je tiens à remercier le père Henry Fautrad pour la contribution qu’il apporte ainsi à l’un des défis les plus actuels pour la mission de l’Église. Son ouvrage constitue à mes yeux un outil fort utile en vue de l’instauration d’un débat entre catholiques à propos de nos relations avec les musulmans. D’autres initiatives sont à prendre en ce sens et je ne saurais trop les encourager. Celle-ci a l’avantage d’être bien ancrée dans une expérience spirituelle et pastorale, d’être ouverte à d’autres paroles chrétiennes sur l’islam et d’être soucieuse de la communion ecclésiale. Que son auteur en soit profondément remercié.
X Jean-Marc Aveline
Évêque auxiliaire de Marseille
Président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants religieux, au sein de la Conférence des évêques de France
Un jour le cardinal Jean-Louis Tauran (1943-2018) parlait du dialogue interreligieux à l’Institut catholique de Paris, c’était en novembre 2010. Après avoir situé son propos dans le contexte des rencontres possibles entre chrétiens et musulmans dans la pluralité des cultures et des religions, il adressait l’invitation suivante : « S’informer sur la religion de l’autre, être clair sur son identité spirituelle et accepter ce défi de l’altérité. » Voilà ce qui constitue à ses yeux l’impérieux défi à relever dans notre pays au XXIe siècle.
Tout le monde sait bien que notre époque se caractérise en France par la récente mise en présence, en un même lieu, d’une grande pluralité de cultures et de religions. On dit même que le mélange est devenu presque aussi impressionnant qu’à Singapour. Dans une paroisse d’une ville moyenne de l’ouest de la France, au Mans par exemple, on compte presque trente nationalités d’origines différentes à la messe le dimanche et presque cinquante dans l’ensemble des quartiers Sud de cette même ville. Tous les continents y sont représentés à l’exception de l’Australie ! Si l’on avait coutume de dire que le monde est un village, il faut reconnaître dorénavant que le monde entier est dans mon village ! Ainsi en est-il également dans nombre de cités de France et d’Europe.
Au cœur de cette pluralité de cultures vivent des musulmans dont la théologie et l’anthropologie dominantes viennent en confrontation avec la vision chrétienne de Dieu qui fait Alliance avec l’humanité. Mais revenons à l’invitation du cardinal français. Elle est très claire : il s’agit d’inviter à relever le défi de l’altérité. Autrement dit, pour percevoir combien nos traditions sont différentes, il nous faut prendre conscience de notre identité spirituelle profonde, c’est-à-dire de la singularité d’être chrétien. Sept ans plus tard, lors de la Conférence mondiale pour la paix organisée au Caire par Ahmed Al-Tayyeb, grand cheikh de la prestigieuse institution d’Al-Azhar, l’allocution du pape François portait une invitation similaire.
Trois orientations fondamentales, si elles sont bien conjuguées, peuvent aider le dialogue : le devoir de l’identité, le courage de l’altérité et la sincérité des intentions. Le devoir d’identité, car on ne peut pas bâtir un vrai dialogue sur l’ambiguïté ou en sacrifiant le bien pour plaire à l’autre ; le courage de l’altérité, car celui qui est différent de moi, culturellement et religieusement, ne doit pas être vu et traité comme un ennemi, mais accueilli comme un compagnon de route, avec la ferme conviction que le bien de chacun réside dans le bien de tous ; la sincérité des intentions, car le dialogue, en tant qu’expression authentique de l’humain, n’est pas une stratégie pour réaliser des objectifs secondaires, mais un chemin de vérité, qui mérite d’être patiemment entrepris pour transformer la compétition en collaboration1.
L’enjeu est pastoral et les outils doivent être appropriés à cet enjeu devenu si important aujourd’hui. Ils seront certainement produits conjointement par les sciences humaines et la théologie : voilà pourquoi on reste souvent sur sa faim après la lecture de la multitude des productions de sociologie religieuses ou des analyses de géopolitique qui envahissent nos librairies occidentales du XXIe siècle. Car, en définitive, on aura beau dresser des constats affligeants de la gravité de la situation sociale, tout apparaîtra alors comme une liste d’échecs et d’impasses avec à la clé la seule tentation de chercher des responsables ou plutôt des boucs émissaires ! À l’inverse, ce que recherchent nos contemporains, qui est une solution somme toute chrétienne, ce sont des antidotes à la violence ; ce sont des ferments de cohésion sociale ; c’est une praxis de la rencontre.
Autrement dit, guidés par une vision claire et balisée par un esprit de paix, nous cherchons des pistes pour entreprendre une action concrète et incarnée, chacun à sa mesure, dans le temps présent.
1. Discours du pape François aux participants de la Conférence internationale pour la paix à Al-Azhar le vendredi 28 avril 2017, http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2017/april/documents/papa-francesco_20170428_egitto conferenza-pace.html (consulté le 9 janvier 2018).
La présence de millions de musulmans au sein de nos nations européennes conduit à une sorte de réveil des populations historiques avec lesquelles ils partagent la même citoyenneté. Cette présence grandissante bouscule et provoque très fortement le confort occidental. Les Européens s’interrogent en ce moment sur leur identité profonde et sur les racines de leur civilisation, les raisons de leur relative réussite en comparaison d’autres régions du monde d’où les gens s’enfuient sur les redoutables routes de l’exil. Nos concitoyens commencent à prendre conscience que leur économie somme toute florissante, leur liberté de conscience individuelle ainsi que les résultats obtenus en termes de solidarités sociales attirent une forte migration. Ces migrants sont issus des régions pauvres où sévit l’oppression de systèmes ou d’idéologies dans lesquels le sujet individuel n’existe que subordonné à l’appartenance à un groupe et où le pacte social se réduit à la juxtaposition de logiques communautaires portant une fière appartenance au clan.
Paradoxalement, tout n’est pas rose à l’Ouest. Selon une enquête récente de France Bénévolat, un Français sur quatre est bénévole dans une association2. Ce besoin peut s’expliquer par le délitement de la souche familiale comme socle de socialisation. La solitude est présentée de façon récurrente comme l’un des grands maux du siècle parmi les affres de la vie occidentale : nous pouvons en effet constater que du point de vue des relations sociales, nous vivons une ère glaciaire ; et cela est vérifiable dans toutes les générations qui composent nos sociétés d’Europe. Tandis que la solitude isole chez elles les personnes âgées, beaucoup de jeunes ont l’illusion d’avoir instantanément des amis sur les réseaux sociaux alors qu’ils n’en comptent finalement presque pas de véritables dans la vie concrète et patiente de tous les jours ! La solidarité aura emprunté alors des canaux nouveaux que sont la vie associative et caritative tandis que le voisinage immédiat et le noyau familial semblent abandonnés. Le premier antidote à administrer ne serait-il pas le courage d’aller à la rencontre les uns des autres afin de n’être plus seuls ? Mais pour quels motifs et de quelle façon faut-il s’y prendre ? Nous voulons apporter ici une contribution à cette démarche médicinale qui consiste à dire pourquoi et comment partir à la rencontre.
Le secrétaire d’État du Saint-Siège, le cardinal Pietro Parolin, précise en quel sens on souffre de solitude en Europe aujourd’hui. Il évoque deux sortes de solitudes. La première des solitudes, la plus essentielle, est l’absence d’une vision claire de la vie. Le second type de solitude est la solitude existentielle, c’est-à-dire le fait de n’avoir aucun ami dans l’existence. Le cardinal italien propose lui-même l’antidote suivant : « Le dialogue est le moyen le plus élevé pour un véritable progrès de l’humanité3. » Il s’agit encore, selon lui, de répondre au hard power des gouvernants, axé sur les rapports de force régis par la puissance économique et financière ou celle des armes, par le soft power de la conviction et du comportement exemplaire. C’est en tout cas la conviction de l’Église et ce que doivent rechercher tous les disciples du Christ.
Dans le contexte de cette période glaciaire, nous devons favoriser les rencontres humaines comme préliminaires au dialogue entre les êtres. Qu’ils soient interculturels, interreligieux ou les deux à la fois, ces dialogues ont besoin d’être incarnés pour être réels. Cette attitude concrète permet de sortir de la double illusion produite par les colloques d’experts. Leur portée reste souvent circonscrite aux sphères de spécialistes. Rappelons enfin que les conversations virtuelles sur smartphones ou tablettes interposées ne sont jamais de véritables dialogues.
Le dialogue, nous le verrons plus loin, se distingue tout à fait de la conversation courtoise. Il est implication essentielle et existentielle des interlocuteurs que l’on nomme la rencontre. Rompre la solitude et le repli sur soi nous pousse à la rencontre audacieuse de l’autre différent et, pour ce faire, il nous faudra emprunter une ligne de crête relativement escarpée. Dans notre propos comme en montagne, la ligne de crête se présente comme un sentier ascendant très étroit situé entre deux précipices bordant la montagne. D’un côté, nous avons l’ignorance de la complexité du monde et, de l’autre, le mépris des personnes. Dès lors, emprunter cette ligne consistera à garder un juste équilibre entre la connaissance critique des systèmes de pensée, y compris dans les différentes traditions religieuses, d’une part, et, d’autre part, entretenir l’estime de toute personne humaine rencontrée et même chercher à la développer.
Cette ligne de crête apparaît décisive aujourd’hui pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il y a un enjeu de paix sociale entre les gens très différents qui peuplent les mêmes quartiers et cités dans les grandes villes d’Europe et du monde. Ensuite, parce qu’il existe un bonheur dans la rencontre elle-même, même si celle-ci, initialement, peut parfois faire peur. Enfin, parce qu’une multitude de progrès peut être envisagée du point de vue de la dignité de l’homme, de la justice sociale, de la fin des conflits armés et de l’accès à la nourriture et à l’eau potable. La pluralité des cultures et des religions ne sera donc pas à considérer comme un problème mais comme partie intégrante à prendre en compte pour la résolution de ces mêmes problèmes humains.
Les relations humaines sont significatives de la paix sociale et dépendent de la capacité des êtres à manifester de l’intérêt les uns pour les autres. Cet intérêt peut être différemment qualifié suivant la nature de ces relations humaines : ce peut-être de l’amitié ou de la fraternité, de l’estime ou du respect, et, par extension, tout sentiment vertueux, toute volonté qui participe d’une charité à l’égard de l’autre. Côtoyer des musulmans français suppose de reconnaître qu’ils sont nos frères et sœurs en humanité et non pas une catégorie ou un concept abstrait. Ils s’appellent Abdallah ou Abdelatif, Samia, Choukri ou Abir, Thomas-Ayoub ou Khadija et ils partagent la même citoyenneté française. Ils sont nos voisins, nous sommes leurs collègues de travail, ils nous adressent une salutation du matin et nous recherchons la même sécurité pour nos familles respectives. Nul d’entre nous ne pourrait dire, les yeux dans les yeux : « Toi, tu n’es pas mon frère parce que tu es musulman. » Sans quoi il cesserait ipso facto d’être chrétien. Il aurait beau brandir un étendard chrétien, il ne le serait plus du tout.
Selon une épistémologie propre à Jacques Maritain (1882-1973), il faudrait sans doute opérer dans notre action personnelle autant qu’ecclésiale une distinction entre l’action « en tant que chrétien », dans un simple respect des préceptes religieux, et « l’action en chrétien » qui implique un engagement personnel dans l’amour et le service des autres. Jacques Maritain propose ainsi une convergence entre les idées de la liberté et le message évangélique4 lui-même. Nous accomplissons un discernement, des distinctions pour mieux unir5 selon cette pensée de Jacques Maritain. Je le cite maintenant dans sa correspondance avec Jean Cocteau :
Notre affaire est de chercher le positif en toutes choses, d’user du vrai moins pour frapper que pour guérir. Il y a si peu d’amour dans le monde, les cœurs sont si froids, si gelés, même chez ceux qui ont raison, les seuls qui pourraient aider les autres. Il faut avoir l’esprit dur et le cœur doux. Sans compter les esprits mous au cœur sec, le monde n’est presque fait que d’esprits durs au cœur sec et de cœurs doux à l’esprit mou6.
Il s’agit là probablement du devoir impérieux d’aimer tout homme en ce monde, auquel nous appelle à répondre le commandement divin : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn15, 12). Il n’est pas de catégories humaines ou de groupes sociaux qu’il serait de bon ton de haïr. C’est en tout cas le projet de l’Église rappelé par le concile Vatican II :
Nous ne pouvons invoquer Dieu, père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains hommes créés à l’image de Dieu. La relation de l’homme à Dieu le père et la relation de l’homme à ses frères humains sont tellement liées que l’Écriture dit : « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (1 Jn 4, 8) [Nostra aetate, § 5].
Cet essai pastoral voudrait contribuer à encourager tous ceux qui s’y sentent appelés à aller à la rencontre audacieuse et missionnaire de nos frères et sœurs de tradition musulmane.
Dans ce qui suit, nous allons donc rechercher la singularité de la foi islamique, telle qu’elle nous est présentée de la façon la plus contemporaine qui soit. Appuyés constamment sur le magistère de l’Église, nous donnerons également des pistes pastorales concrètes pour des rencontres de terrain. Mais auparavant, exposons en première partie cette nécessité théologique de la rencontre de l’autre et la raison religieuse du dialogue.
2. http://www.associations.gouv.fr/1-francais-sur-4-est-benevole-dans-une-association.html (consulté le 9 mars 2018).
3. Radio Vatican, 24 avril 2015, lors du dixième anniversaire de la Faculté de théologie de l’Université catholique de Padoue.
4. « Jacques Maritain, le philosophe thomiste », Contrepoints.org, 25 septembre 2014.
5. Selon la perspective épistémologique chère à Jacques Maritain dans son ouvrage Distinguer pour unir, Paris, Desclée de Brouwer, 1986.
6. Jacques MARITAIN, Œuvres complètes de Jacques et Raïssa Maritain, Paris, Saint-Paul, 1985, p. 724.
Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés.
1 Jn 4, 10
Rappelons-nous la nature même de la Révélation judéo-chrétienne, la structure de la Révélation biblique. La grande révélation d’Israël, c’est que Dieu parle. L’Écriture est traversée de part en part de ces expressions : « Ainsi parle le Seigneur », « Oracle du Seigneur », « La parole de Dieu me fut adressée… » La Bible, c’est la prise de parole par Dieu. Tandis que les idoles sont muettes (Ps 115, 5 ; 1 R 18, 26 ; 1 Co 12, 2), Dieu est Parole. Mais s’il est Parole, c’est une parole adressée à quelqu’un qui peut devenir potentiellement partenaire de l’Alliance avec lui. La Parole qu’est Dieu est une parole d’Alliance, l’initiation d’un dialogue. Non pas un duo-logue au sens de discussion entre deux interlocuteurs mais plutôt un dia-logue au sens d’une traversée de la Parole en notre être, autrement dit une fécondation par la Parole. Le prologue de saint Jean abonde dans cette conception du Verbe, de la Parole, du Logos, par qui tout est venu.
L’être humain est donc suscité comme capable de répondre à cette interpellation : « Adam, où es-tu ? » Il est « invité à dialoguer avec Dieu » (Gaudium et Spes, § 19). Ce dialogue avec Dieu le constitue dans sa vérité profonde d’être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Dans le contexte des groupes de dialogue interreligieux, on entend parfois que ce sont toujours les chrétiens qui prennent l’initiative de ces dialogues comme s’ils n’étaient pas « redevables, au premier chef, de l’initiative formidable prise par celui qui “nous a aimés jusqu’à l’extrême” (Jn 13, 1) », dira le bienheureux Christian de Chergé (1937-1996), prieur de Tibhirine.
Si bien que le pape Paul VI peut dire en 1964 dans son encyclique Ecclesiam suam : « L’origine transcendante du dialogue […] se trouve dans l’intention même de Dieu. […] L’histoire du salut raconte précisément ce dialogue long et divers qui part de Dieu et noue avec l’homme une conversation variée et étonnante » (§ 72). Dieu a pris l’initiative du dialogue car c’est sa façon d’être Dieu que d’être en relation. Il ne peut pas être lui-même sans instaurer un dialogue originel avec ses créatures, dialogue repris en son Fils Jésus qui, tel que nous le présente l’Évangile, agit mais surtout dialogue (voir La Samaritaine, Jean 4). L’Écriture est justement le lieu où, « le Père qui est aux cieux vient avec grand amour au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux » (Dei Verbum, § 21). Ce dialogue avec Dieu exprime la vérité profonde de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Faite d’hommes et de femmes, l’Église est elle aussi constituée et structurée par son dialogue en retour, en réponse à l’initiative de Dieu. Dans l’intimité de la prière ou de la lecture des Écritures saintes comme dans la visibilité de la liturgie. Le texte de Vatican II sur la Révélation divine le souligne : « Dieu, qui a parlé autrefois, converse sans cesse avec l’Épouse de son Fils bien aimé, et l’Esprit saint, par qui la voix vivante de l’Évangile retentit dans l’Église et par l’Église dans le monde, introduit les croyants dans la vérité tout entière » (ibid., § 8). Le dialogue entre Dieu et l’Église n’est pas seulement un dialogue d’origine, d’impulsion initiale, mais un dialogue constamment présent, à poursuivre toujours. Ce dialogue de Dieu avec l’homme et avec l’Église peut servir de modèle au dialogue de l’Église avec l’humanité. Comme Dieu, le chrétien doit prendre l’initiative du dialogue. Ce « dialogue de salut » doit être suscité par « un amour fervent et désintéressé ». Il doit être « sans limites et sans calcul », « toujours dans le respect de la liberté personnelle », « capable de se nouer avec chacun » et donc « universel », sachant discerner le temps favorable (expressions tirées d’Ecclesiam suam, § 75-79).
Néanmoins, le dialogue ne consiste pas en un discours, ni en un échange de discours, mais comprend d’autres attitudes à la fois humaines et spirituelles. « Seules les amitiés personnelles entre chrétiens et musulmans peuvent enrayer le choc des civilisations7.» Le père Christian de Chergé précise encore : « Il nous faut échapper coûte que coûte à ce “donnant-donnant” qui nous hante de mille manières. Aller vers l’autre et aller vers Dieu, et je ne peux m’en passer, il y faut la même gratuité. » En effet, ce qui permet de passer de la défiance à la confiance consiste à connaître l’autre, afin de pouvoir l’aimer. La clé de la rencontre interreligieuse sera nécessairement la naissance, avec le temps, d’une confiance réciproque.
Le pape Benoît XVI nous offre les pistes suivantes :
Qu’est-ce exactement que le dialogue ? Il n’y a pas encore dialogue du seul fait que l’on parle. Le simple bavardage signifie le déclin et la faillite du dialogue. Un dialogue ne se produit que là où il n’y a pas seulement parole, mais aussi écoute, et là où dans l’écoute s’accomplit la rencontre, dans la rencontre la relation et dans la relation la compréhension en tant qu’approfondissement et métamorphose de l’être. Essayons de comprendre un à un les différents éléments du processus que nous avons énoncé.
Il y a d’abord l’écoute. C’est un processus d’ouverture vers autre chose et vers autrui. Essayons de nous représenter de quel art il s’agit quand quelqu’un sait écouter. Ce n’est pas de l’habileté comme le fait de se servir d’une machine ; c’est un savoir-être, dans lequel la personne tout entière est impliquée. Écouter signifie reconnaître et respecter autrui, le laisser entrer dans l’espace de son propre moi, être prêt à assimiler sa parole et par là son être à l’intérieur du sien propre et de même, inversement, s’assimiler à lui : après avoir écouté, je suis un autre, mon être propre s’est enrichi et approfondi parce qu’il fusionne avec l’être de l’autre et aussi avec l’être du monde. Cela suppose que la parole de l’autre dans le dialogue ne concerne pas seulement un quelconque élément du domaine du connaissable et de l’habileté. Quand nous parlons du dialogue au sens propre, nous voulons parler d’un mot qui exprime une partie de l’être lui-même, la personne elle-même, de sorte que non seulement la masse des connaissances et des capacités se multiplie, mais que le savoir-être de l’homme est purifié et approfondi. […] Finalement la communauté humaine peut mutuellement s’écouter et se comprendre parce qu’ils écoutent tous ensemble le maître intérieur, la vérité8.
Les hommes peuvent se comprendre les uns les autres parce qu’ils ne sont pas comme des îlots complètement séparés les uns des autres mais qu’ils communient dans la même recherche de la vérité dont ils pressentent l’existence. Ils se rencontrent d’autant plus qu’ils se rapprochent de ce qui les unit véritablement, la vérité elle-même. Un dialogue sans l’écoute intérieure de ce fondement commun porté par l’Esprit Saint resterait un dialogue de sourds.
Nous nous heurtons ici à un état de fait qui est extrêmement important pour le débat d’aujourd’hui et qui montre en même temps clairement quels dangers court le dialogue : les hommes sont capables d’un consensus parce que la vérité commune existe ; mais le consensus ne doit pas faire figure d’ersatz de vérité9.
Ce qui est susceptible de nourrir le dialogue, c’est bien la contemplation commune de la Vérité. Telle est la véritable et ultime destination de tout dialogue.
